Le Mari, la Femme, et le Voleur

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Le Mari, la Femme, et le Voleur
Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 63-65).

XV.

Le Mary, la Femme, & le Voleur.



Un Mary fort amoureux,
Fort amoureux de ſa femme,
Bien qu’il fût joüiſſant ſe croioit malheureux.
Jamais œillade de la Dame,
Propos flateur & gracieux,

Mot d’amitié, ny doux ſoûrire,
Deïfiant le pauvre Sire,
N’avoient fait ſoupçonner qu’il fuſt vrayment chery ;
Je le crois, c’eſtoit un mary.
Il ne tint point à l’hymenée
Que content de ſa deſtinée
Il n’en remerciaſt les Dieux ;
Mais quoy ? Si l’amour n’aſſaiſonne
Les plaiſirs que l’hymen nous donne,
Je ne vois pas qu’on en ſoit mîeux.
Noſtre épouſe eſtant donc de la ſorte bâtie,
Et n’ayant careſſé ſon mary de ſa vie,
Il en faiſoit ſa plainte une nuit. Un voleur
Interrompit la doleance.
La pauvre femme eut ſi grand’peur,
Qu’elle chercha quelque aſſurance
Entre les bras de ſon époux.
Amy Voleur, dit-il, ſans toy ce bien ſi doux
Me ſeroit inconnu ; Pren donc en recõpenſe

Tout ce qui peut chez nous eſtre à ta bienſeance ;
Pren le logis auſſi. Les voleurs ne ſont pas
Gens honteux ny fort delicats :
Celuy-cy fit ſa main. J’infere de ce conte
Que la plus forte paſſion
C’eſt la peur ; elle fait vaincre l’averſion ;
Et l’amour quelquefois ; quelquefois il la dompte :
J’en ay pour preuve cet amant,
Qui brûla ſa maiſon pour embraſſer ſa Dame,
L’emportant à travers la flame :
J’aime aſſez cet emportement :
Le conte m’en a plû toûjours infiniment :
Il eſt bien d’une ame Eſpagnole,
Et plus grande encore que folle.