Le Mari passeport/IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Éditions Jean Froissard (p. 77-82).
◄  Passeport
Mystique  ►

SUEZ


Nous menons un train d’enfer, en moins de quarante minutes nous abattons les quarante-cinq kilomètres qui nous séparent de Lidd. C’est une course folle dans des tournants, des lacets, des descentes, à se rompre cent fois le cou. Soleiman en a mal au cœur.

Nous arrivons, le train siffle, il s’ébranle. Nous sautons en voltige sur les marchepieds du dernier wagon, des gens complaisants attrapent nos valises et Soleiman, ahuri, épuisé, tombe sur une banquette en soupirant :

— Madame, ma tête se décroche, comme tu me fatigues toujours.

Et il s’endort en murmurant : « Taben, cherol, fatigué, travail… »

Le trajet est long et monotone, du sable, toujours du sable, un paysage aride qu’égaient au début les kilomètres de plantations d’orangers impeccablement alignés, aux feuilles larges et si luisantes qu’elles semblent vernies.

C’est la colonisation juive qui règne ici. Seule, la patience de la race élue a pu lui permettre de transformer le désert et de vaincre une nature inexorable, devant laquelle des générations d’hommes avaient reculé. Une irrigation méthodique, savante, obstinée dans les déboires et finalement triomphante, a changé cette terre désertique en jardin. Les habitants sont groupés, le propriétaire ou le directeur de la plantation fait office de patriarche. Autour d’une ferme centrale, la main-d’œuvre est réunie dans de petites maisonnettes de tôle ondulée.

À chaque station, le nom de la ville est indiqué en hébreu, en arabe et en anglais. Des hommes et des enfants en guenilles offrent de magnifiques oranges sans pépins, des figues, du lait de chèvre en de petites urnes de grès noir, des œufs durs et aussi des fleurs.

Soleiman voudrait tout acheter, il est d’une maladive gourmandise. Je lui accorde parfois un de ces plaisirs, mais je voudrais cesser de le voir fumer pour qu’il ne crache plus. Heureusement le tabac sera interdit quand nous serons dans les pays où règne Ibn Séoud. Kantara, la douane. Supplice des voyages. Ce poste frontière est particulièrement désagréable. Tous mes amis et moi-même y avons toujours eu des ennuis.

Nous n’avons qu’un visa de transit, donc nous sommes suspects. On nous confisque l’argent que nous portons, avec promesse de nous le rendre à l’embarquement à Suez ! Ce n’est pas tout, il nous manque un vaccin, je n’ai jamais pu comprendre lequel. On nous mène au plus vite pour le recevoir. Nous cheminons deux kilomètres dans le sable entre deux infirmiers, pour être menés au médecin de la quarantaine. Il prend, en nous voyant, une énorme seringue complétée d’une aiguille géante. Et, comme j’avance la jambe, il fait signe qu’il veut commencer par Soleiman.

Mon mari-passeport reçoit la moitié du vaccin dans le bras, puis c’est mon tour. Je demande timidement s’il ne serait pas convenable de changer l’aiguille. Le médecin en tarbouche hausse les épaules, puis, l’opération faite :

— N’est-il pas ton mari ?

Il faut subir la fouille… On l’applique, je le sais, un peu partout, mais je n’y avais jamais été soumise. Dans une petite chambre, une grosse femme abandonne un tricot pour me palper et me tripoter sur toutes les coutures. Elle se déclare enfin satisfaite et touche avec respect deux « gris-gris » que je porte sur le cœur.

Nous passons le canal, nous voilà au Kantara égyptien. Soleiman rencontre des connaissances. Ce sont, au vrai, des amis d’amis d’amis…

On les croirait pourtant liés depuis des siècles. Nous prenons un thé réconfortant avec ces amis dont le nombre va croissant à chaque instant. On nous escorte en chœur au train avec des souhaits attendrissants jusqu’à notre compartiment, vingt mains cordiales nous passent nos valises et, lorsque le train s’ébranle, ce sont des gestes désespérés, comme si nous quittions des frères inséparables.

Voici Suez, cette fois. Il est minuit. Nous sommes exténués. Une seule idée surnage dans nos cerveaux las : dormir. Soleiman se fait accoster par une sorte de drogman, qui croit deviner le ménage à exploiter. Mon « mari-passeport », flatté de la considération qu’étale l’autre, se confond en salamalecs. Je voudrais expédier ce fâcheux. Mais il est trop tard. Soleiman lui a déjà demandé de nous conduire dans un bon hôtel. Sans nul doute, ce racoleur nocturne va nous mener dans un bouge, mais il se trouve heureusement, en tout cas, que ledit hôtel est devant la gare. Il se nomme l’hôtel Abassiade, et sa façade peinturlurée séduit Soleiman. Nous demandons au vieux Turc, gardien de nuit, qui s’étire en soufflant, une chambre à deux lits. Le poussah nous demande un prix fabuleux pour deux couchettes de fer, avec un seul drap et une couverture de laine rouge rugueuse comme une couverture de cheval. Nous nous arrangerons demain avec le patron ; pour l’heure, nous ne désirons que le sommeil.

Ni meuble ni table, dans notre logis, à terre une gargoulette d’eau, car les Arabes boivent n’importe quoi, n’importe quand et ils ont toujours soif. Soleiman se satisfait, disons qu’il m’a d’abord offert gentiment le goulot, il le fait rituellement et je refuse toujours. Impossible de bien se laver en pareil gîte, il faut aller au hammam, petite pièce cimentée, munie d’un réservoir pour ablutions. Pour nous Européens, sans baignoire et sans cuvette, le lavage est ainsi impossible. Mais les Arabes, entraînés à cette sorte de sport, s’en tirent beaucoup mieux. Nous nous couchons sans un mot. Soleiman s’endort comme une masse.

Le lendemain, dès l’ouverture des bureaux, je suis à la Compagnie de navigation, où un employé m’annonce que les renseignements donnés à Jérusalem sont erronés. Pas de bateau aujourd’hui 29. Le courrier le plus proche partira le 3 ou le 4. C’est un cargo qui sera à Djedda le 9 à l’aube. Ce qui nous permettre de rejoindre la Mecque avant midi.

Je suis navrée d’avoir trois jours à passer ici, j’eusse été plus heureuse de les vivre à Jérusalem avec mes si aimables amis.

Je fuis notre misérable hôtel. Port-Tewfik, où habite le personnel du canal, étale ses façades en bordure de la mer, à l’ombre de grands arbres. C’est la seule promenade ombragée de Suez. Une longue route droite de cinq kilomètres relie cette ville moderne à l’ancienne cité arabe. Au milieu passe la voie ferrée qui fait tout le jour la navette entre Suez proprement dite et Port-Tewfik.

Assise sous les tamaris et les eucalyptus, face à la mer, je lis la vie de Mahomet. J’accepte, un matin, l’invitation d’un marin qui m’offre de l’accompagner à la pêche. Je passe mes soirées avec Soleiman, nous nous donnons mutuellement des leçons de français et d’arabe. Il veut apprendre à lire sa propre langue ; chaque fois qu’il reconnaît une lettre, un rire fou d’enfant heureux le secoue. J’essaye tous les petits restaurants arabes, j’enlève mon voile selon les circonstances. Toujours en Européenne, je passe à la Compagnie de navigation, où, d’un petit air dégagé, je déclare :

— Je viens encore, vous le savez, chercher les billets de ce pauvre Arabe qui veut aller en pèlerinage avec sa femme bédouine, il n’arrive pas à se débrouiller seul.

Une fois, on me demande insidieusement si ce n’est pas précisément moi qui veux partir ? Je m’étonne.

— Vous n’y pensez pas, une Européenne ne peut entrer dans ces pays.

Et je m’en vais encore sans avoir les billets.

Notre dernière nuit de Suez comporte un incident comique.

Au moment de me déshabiller, Soleiman refusa de quitter notre chambre selon son habitude. Au milieu de la pièce, se croisant les bras, il me dévisagea avec autorité. Je sors immédiatement et commence à me dévêtir dans le hall de l’hôtel. Comme j’allais me trouver nue, Soleiman apparaît. Il est consterné et me prie de rentrer d’urgence pour éviter le scandale qu’il prévoit. Il s’excuse et me dit avec soumission :

— Ordonne, t’obéir sera doux pour moi.

Je suis contente d’avoir le dernier mot, il est utile que je sache d’avance les limites de ma puissance sur ce barbare. Mais cette nouvelle correction n’a-t-elle pour but que de me mettre plus en confiance, pour le temps où il sera mieux armé : chez Ibn Séoud ?

Il y faisait souvent allusion.

— Tu sais, lorsque nous serons à Oneiza, il faudra coucher dans mon lit.

— Tu connais mes conditions ?

— Oui ! mais là-bas, mon père, ma mère, les esclaves qui viendront nous porter de l’eau le matin devront nous trouver sur la même couche. Si on découvrait que tu n’es pas ma femme, on te tuerait et le roi me ferait couper le cou.

— Tu sais bien que vous n’avez pas de lit ; que je dorme sur le sol à un mètre ou plus près de toi, ce sera la même chose. Personne n’en verra plus long. Et puis, nous verrons sur place comment les choses se présenteront.

Soleiman était terrifié par la sévérité de la police d’Ibn Séoud, dans le Nedj.

*