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Le Mariage et le Divorce aux États-Unis

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Le Mariage et le Divorce aux États-Unis
LA
MARIAGE ET LE DIVORCE
AUX ÉTATS-UNIS


I

Il semble qu’à certains momens de leur histoire les nations civilisées, ces avant-gardes de l’humanité en marche vers un avenir inconnu, hésitantes, s’arrêtent et s’interrogent. Dans le demi-jour où elles cheminent, une lueur disparaît : grande intelligence fauchée par la mort ; un flambeau ne donne plus qu’une lumière douteuse : idée religieuse transmise de père en fils, institution sociale consacrée par les siècles et dont on se prend à douter, que l’on ne sait par quoi remplacer. S’est-on donc trompé ? Et de même que, sur une étroite chaussée, il suffit d’un essieu qui se brise pour retarder la marche d’un corps d’armée, de même, quand l’un des rouages de la machine sociale grince et s’arrête, force est de le réparer de son mieux.

Ces accidens sont fréquens ; ni les signaux ne manquent pour en transmettre avis, ni les ouvriers spéciaux pour y remédier. La presse donne l’alarme, les penseurs et les philosophes commentent et suggèrent, les assemblées discutent et légifèrent, et la lourde machine, tant bien que mal remise sur pied, poursuit sa route jusqu’à nouveau temps d’arrêt.

Parfois ce n’est qu’une fausse alerte, un cri d’alarme poussé par quelques impatiens que déconcertent des résultats inattendus, et qui, de ce qu’un ressort dévié fonctionne mal là où ils sont, en concluent qu’il en va de même là où ils ne sont pas, prenant un phénomène accidentel et passager, résultat de circonstances adventices, pour un universel détraquement.

Ainsi en est-il advenu chez tous les peuples, en tous les temps, en ceux surtout où la difficulté des communications et de l’échange des idées, décuplant la distance qui les séparait, limitait étroitement l’horizon de chacun d’eux. L’homme a une invincible tendance à généraliser ; il lui répugne de croire à l’abondance ailleurs quand la famine l’étreint, à la paix et à la prospérité au-delà de ses frontières quand au dedans la guerre le décime, à admettre que sa ruine personnelle reste sans écho à quelques pas de lui, que le revers qui l’atteint épargne son voisin, ou que les autres souffrent quand tout lui réussit. Le même doute lui vient au sujet des institutions sociales, ici favorisées, là contrariées par le milieu dans lequel elles fonctionnent, par l’évolution politique, morale ou religieuse, par les tendances, les mœurs et les lois, mobiles alors qu’elles-mêmes restent immuables, que tout incessamment se renouvelle autour d’elles qui ne se renouvellent pas.

Mais où l’étonnement redouble, où la confusion s’accroît, c’est quand après avoir dispendieusement édifié une machine compliquée, savamment agencé une organisation sociale, on est obligé de reconnaître, expérience faite, que le résultat obtenu est diamétralement opposé à celui que l’on attendait et qu’un rouage faussé, déterminant un mouvement rétrograde, la fait reculer au lieu d’avancer. C’est l’impression qui se fait jour en ce moment aux Etats-Unis en ce qui concerne l’institution du mariage, cette base fondamentale des sociétés modernes. Préoccupés avant tout d’asseoir sur la plus haute autorité religieuse et morale que le monde ait connue l’union de l’homme et de la femme, les législateurs ont dû admettre que l’imperfection de la nature humaine ne comportait pas de lois absolues, de liens indissolubles. Le divorce s’imposait à eux en tant que contrepoids nécessaire en des cas exceptionnels soigneusement prévus, minutieusement déterminés ; mais ce tempérament admis est devenu sinon la règle, à tout le moins une exception qui s’étend. Aujourd’hui le mal est indéniable ; il grandit et, pour avoir tardé à se manifester, ne se manifeste qu’avec plus d’intensité.

Chaque année le nombre des divorces augmente ; dans les vingt dernières, les tribunaux en ont octroyé 328,710 [1] ; les demandes affluent et la presse, en signalant ces faits à l’attention publique, signale en même temps les dangers d’une législation défectueuse, les réformes à y introduire. Elle s’étonne, et non sans raison, de voir l’institution. du mariage ainsi mise en péril là où, plus qu’ailleurs, semble-t-il, on la supposerait assise sur des bases inébranlables, entourée de toutes les garanties désirables. Comment expliquer en effet un pareil résultat chez un peuple religieux par conviction, froid par tempérament, moral par instinct, profondément respectueux de la femme, à laquelle il reconnaît, outre l’égalité des droits, des privilèges sociaux qu’elle ne possède que dans le nouveau monde ? Comment admettre que ces facteurs divers dont chacun, pris individuellement, constitue à lui seul une force morale au service d’une cause sociale, dont l’agrégation représente l’ensemble des conditions requises pour assurer au lien conjugal la double consécration divine et humaine, aboutissent, en fin de compte, à relâcher ces liens au point que l’on pourrait croire qu’ils ne subsistent plus que par la volonté des contractans et non par l’autorité de la loi ?

Certes on ne saurait prétendre que, battue en brèche par une littérature licencieuse, tournée en ridicule sur un théâtre où le succès se proportionnerait au scandale, discutée par les publicistes, l’institution du mariage soit, aux Etats-Unis, le point de mire d’attaques incessantes et répétées et, qu’indifférente aux droits de la femme, l’opinion publique n’ait, pour ses contempteurs, que fâcheuses complaisances. Loin de là, romanciers, auteurs et journalistes semblent avoir assez à faire de se défendre sans attaquer ; ils demandent à grands cris un peu d’air et d’espace, ils étouffent, disent-ils, dans les limites étroites où les exigences de la femme les confinent, et si, dans ces derniers temps, leurs protestations sont devenues plus vives, leurs prétentions n’ont, à coup sûr, rien d’excessif. « Depuis l’auteur de Tom Jones, écrivait Thackeray, pas un romancier chez nous n’a pu peindre l’être humain tel qu’il est. Il nous faut le vêtir d’une certaine façon, lui donner une attitude et un langage de convention. Nos lecteurs, et moins encore nos lectrices, n’admettent pas le naturel dans notre art. »

Il y a trente ans de cela et, depuis, les écrivains américains n’ont cessé de rééditer les plaintes de Thackeray. Ils s’en prennent à « la jeune fille, cette idole à laquelle on sacrifie tout, cette terreur des éditeurs et des directeurs de Revues qui se courbent devant elle, esclaves de ses goûts, de ses préférences, tremblans à l’idée d’offenser sa pudeur, de froisser ses délicatesses. » Hider Haggard et Ouida en Angleterre, Boyesen, Julian Hawthorne, Lathrop et même Henry James aux États-Unis réclament leur affranchissement de « cette insupportable tyrannie. » Partisans convaincus d’une littérature nationale, s’ils estiment l’heure venue de secouer le joug, si les plus impétueux affirment comme Edgar Fawcett que « la pudeur est affaire de latitude et de longitude » et que le romancier américain « se débat, paralysé, dans les liens d’une fausse pruderie, » la plupart, avec G. Parsons, L. Warner, estiment que « tout ce à quoi l’écrivain peut prétendre, c’est de n’être pas astreint à n’écrire que pour les jeunes filles, et de ne pas les admettre comme juges sans appel de la valeur d’une œuvre littéraire. »

Les femmes auteurs vont plus loin dans leurs affirmations. « De la jeune fille ou de l’écrivain, l’un des deux doit être sacrifié, semble-t-il, écrit Mrs Franklin Atherton. Si l’auteur dépeint le monde tel qu’il le voit, on lui reproche de corrompre l’innocence ; s’il le représente tel qu’on le veut, il s’agite dans le faux. Certes, la jeune fille n’est pas, surtout en Amérique, une quantité négligeable ; mais c’est l’affaire de sa mère et non de l’écrivain de l’éclairer. Un auteur doit à ses lecteurs la vérité, toute la vérité ; à lui de la dire avec art et sans outrager la morale. » — « Que l’on nous débarrasse donc, une bonne fois, de la jeune fille, écrit brutalement Julian Hawthorne, ou bien qu’elle se résigne à entendre et à comprendre la vérité. Ses soi-disant champions affirment que c’est la condamner à ne plus nous lire. J’ai dans l’idée qu’elle nous lira quand même et ne s’en trouvera pas plus mal. »

A défaut des écrivains, doit-on accuser les lois et une coupable tolérance ? Mais ni les mœurs ni les lois n’ont d’indulgence pour les séducteurs. Nous avons montré ailleurs [2] qu’entre une famille irritée et les tribunaux toujours prêts à lui infliger d’écrasantes amendes, la profession de don Juan n’était pas tenable aux Etats-Unis. Puis l’Américaine est femme pratique, et l’imagination exaltée est rarement son fait. Ce n’est donc ni à sa faiblesse, ni à l’audace de l’homme, ni aux excès de la littérature, ni à la presse ni au théâtre qu’il faut s’en prendre ; ces causes diverses qui, ailleurs, ont plus ou moins contribué à affaiblir le respect du lien conjugal, n’ont ici aucune influence. Est-ce à la défaillance du sentiment religieux ? Mais, nulle part plus vivace qu’aux Etats-Unis, il a soutenu, sans faiblir, le choc des idées modernes ; l’indifférence n’y est pas de mise, non plus que l’athéisme n’y est de mode ; l’universelle tolérance n’y a pas engendré l’universel scepticisme. Le catholicisme y est ardent, grâce à l’appoint considérable des Irlandais, et le protestantisme y joue un rôle important dans tous les actes de la vie privée et de la vie nationale. Le mal n’est pas là ; il est ailleurs.

Il est dans la multiplicité des lois relatives au mariage et au divorce. Chaque état a les siennes. Chaque état, en tant que souverain, a légiféré sur la matière et, bien que partant des mêmes prémisses pour atteindre le même but, a édicté des lois diverses. Partout on s’est inspiré des mêmes idées religieuses et morales et cela pour aboutir à un étonnant désordre, aux complications les plus absurdes et les plus grotesques, à cette question que bon nombre de conjoints peuvent se poser et que leur pose le New-York Herald : « Etes-vous légalement mariés, épouse ou maîtresse, époux ou amant ? Nos lois sur le mariage et le divorce ont-elles répondu à ce que nous étions en droit d’en attendre, ou l’heure est-elle venue de les déclarer en faillite [3] ? »

Ce désordre s’explique et ces conséquences étaient à prévoir. Il ne suffisait pas, en effet, de poursuivre séparément un résultat identique ; il importait de tenir compte d’élémens divers qui, agissant, à leur insu, sur l’esprit des législateurs, leur ont fait adopter, suivant le milieu dans lequel ils se trouvaient et l’atmosphère morale qu’ils respiraient et dont ils s’inspiraient, des prescriptions différentes. Ils légiféraient, non pour une nation, mais pour une section particulière, pour un état isolé, souvent alors peu peuplé, et les lois qu’ils édictaient, limitées à cet état, tenaient compte avant tout des mœurs et des tendances locales, des traditions et des idées de la population, ici citadine, là campagnarde, ici exclusivement puritaine, là mélangée par l’immigration de catholiques et de protestans. Puis, la prospérité de l’état dépendant de l’accroissement de la population, chacun d’eux était intéressé à favoriser cet accroissement, à attirer chez lui l’émigrant ou l’Américain nomade, partant à simplifier le plus possible, avec sa législation, l’accomplissement des actes sociaux, à rendre le mariage facile, facile aussi le divorce, à éviter ces formalités administratives compliquées dont s’accommodait mal une race indépendante, renforcée d’aventuriers plus indépendans encore.

D’une part, simplification excessive des conditions requises pour contracter mariage ; de l’autre, causes de divorce spéciales à chaque état ; partout, au début surtout, grandes facilités pour obtenir, avec la naturalisation, les droits civils et politiques largement concédés. Et, en ceci, la logique était d’accord avec l’intérêt. Le point de départ de la colonisation avait été la protestation de la conscience opprimée contre l’autocratie religieuse, de la liberté contre le despotisme, de l’indépendance civile contre la réglementation exagérée de la vieille Europe, et la jeune Amérique, attirant à elle les mécontens, les impatiens, recrutant des partisans chez ses ennemis, sentait grandir ses forces en voyant grossir le nombre de ses citoyens. D’instinct, ces nouveaux-venus affluaient là où les lois entravaient le moins leur liberté ; citoyens, ils étaient électeurs et éligibles et la législation locale s’inspirait de leurs désirs, reflétait leurs volontés. Aujourd’hui, encore, il en est de même, et si, dans certains états suffisamment peuplés, civilisés et policés, les lois, plus rigoureuses, sont aussi mieux observées ; dans d’autres, et surtout dans les nouveaux états de l’Ouest, elles sont encore à l’état rudimentaire, simples et en petit nombre.

De la multiplicité et de la variété des lois relatives au mariage il est forcément résulté ceci : que, les conditions requises pour contracter une union ou obtenir un divorce étant autres dans un état que dans l’état limitrophe, une union contractée à New-York a pu être rompue par un décret de divorce rendu dans le Connecticut, où le mari avait fait élection de domicile. Ceci aussi : qu’un homme ayant cohabité quelques jours avec sa maîtresse dans un état, puis ayant rompu toutes relations avec elle et s’étant légalement marié plus tard, s’est vu condamner comme bigame, le seul fait d’avoir cohabité avec une femme non mariée constituant, dans cet état, une union légale. Dans le premier cas, la femme a réussi à faire annuler le décret de divorce par la cour de New-York, mais en ce qui concerne l’état de New-York. Le mari n’en est pas moins légalement divorcé dans le Connecticut » Il pont donc s’y remarier ; et, plus tard, faire annuler dans un autre état ce second mariage et en contracter un troisième. Suivant l’état où il se trouverait, il serait légalement l’époux d’une femme dont un autre étal l’aurait séparé à sa requête.


II

A quelle époque Mrs Amelia Steel devint-elle Mrs Gall ? Voilà, semble-t-il, une question bizarre et à laquelle Mrs Amelia Steel devrait être mieux à même que personne de répondre. Et cependant elle n’en sait rien et les pièces du procès n’éclaircissent guère l’affaire. Mrs Amelia Steel entra au service de M. Joseph Gall, riche opticien, après la mort de la femme de ce dernier, fille tenait sa maison, devint sa maîtresse, et le rendit père d’un enfant. M. Gall avait déjà un fils légitime parvenu à l’âge d’homme ; sur les remontrances de ce dernier, il se sépara de Mrs Amelia Steel et l’installa à Brooklyn, où elle était connue sous le nom de Mrs Gall. En 1886, au moment même où elle accouchait d’un second fils, M. Gall mourait ; et, sur les conseils de son avocat, la pseudo-veuve réclama, dans l’héritage du défunt, la part que la loi reconnaît à l’épouse légitime. De mariage, il n’est pas question, et Mrs Amelia Steel n’en allègue aucun. Examen fait, la cour de King’s County a décidé, cependant, que Mrs Steel était devenue Mrs Gall entre 1883 et 1886, à une époque qu’elle ne précise pas autrement ; que le premier enfant, né avant 1883, était fils naturel, sans aucun droit sur la succession ; que le second, né en 1886, était légitime et devait être admis, ainsi que sa mère, au partage des biens. Il est vraisemblable que Mrs Gall a accueilli cette décision avec une satisfaction qui eût été plus complète si les juges avaient pu déterminer plus exactement où, quand, et par quel procédé s’était effectué son changement d’état.

De qui miss Jane Quick pouvait-elle bien être la femme en mai 1868 ? De la solution de cette question dépendait une fortune, et miss Jane Quick eût été fort en peine de la résoudre. Ce qu’elle pouvait dire, c’est que, le 10 juin 1850, elle avait épousé James P. Brenton, dans l’Ohio. De là ils s’étaient rendus dans le Nébraska ; puis, en 1863, en Californie. En 1864, Brenton la quitta sans dire où il allait et ne revint pas. Elle s’en fut vivre chez un nommé Joseph Walker, distillateur, pour le compte duquel elle faisait l’article dans les hôtels de la ville. Le bruit courait que Brenton était mort et qu’elle avait épousé Walker. Ce dernier était entendu dans sa partie ; il fabriquait, entre autres produits, un amer fort goûté des résidens de Stockton, et que Mrs Walker excellait à vendre. Encouragé par son succès, dont il lui était en partie redevable, stimulé par elle, il se décida à lancer son tonique sur le marché de San-Francisco ; et, grâce à une intelligente réclame dont elle prit l’initiative, il en écoula des quantités considérables. L’affaire était bonne, si bonne que M. Mac Donald, président de la Banque du Pacifique, et John C. Spencer, riche capitaliste, s’y intéressèrent pour moitié, et qu’en peu d’années Walker réalisa une grosse fortune.

En mars 1868, Mrs Brenton, toujours sans nouvelles de son époux fugitif, demanda et obtint le divorce pour cause d’abandon. En novembre de la même année elle épousait Walker, donc en niai elle ne le considérait pas comme son mari. Puis tous deux revinrent à New-York. Mais il était dit que miss Quick n’aurait pas la main heureuse dans le choix de ses époux ; peu après elle se séparait de Walker, qui lui allouait une pension alimentaire annuelle de 20,000 francs. En 1881, Walker mourait. En mai 1868, date de l’association avec MM. Mac Donald et Spencer, était-elle l’épouse ou l’associée de Walker, ses droits étaient-ils distincts des siens ou identiques ? Elle portait son nom, passait pour sa femme et la cour décida qu’elle l’était, bien que la cérémonie de leur mariage n’ait eu lieu que six mois plus tard.

L’examen des lois relatives au mariage et au divorce trahit, dans chaque état, l’incessante préoccupation du législateur. Partout il a voulu protéger et défendre la femme contre elle-même aussi bien que contre l’homme, de jouer les pièges qui pouvaient être tendus à son inexpérience, limiter les abus du despotisme marital, en conséquence condamner le séducteur à des indemnités considérables, multiplier les causes de divorce, y insérer les clauses les plus favorables au sexe faible, comme dans le Kentucky, par exemple, où le fait seul, pour un mari, de mettre les fournisseurs en garde contre les dettes que pourrait contracter sa femme et de les aviser qu’il se refuserait à les payer, constitue une cause suffisante de rupture du lien conjugal. La même préoccupation s’accuse dans d’autres états, où l’on admet comme équivalent à un mariage légal le fait, pour un homme, de cohabiter avec une femme, de lui laisser porter son nom et de la traiter en épouse légitime. On a vu dans cette prescription une garantie nouvelle accordée à son sexe, une protection octroyée à la jeune fille enlevée à sa famille ; on est allé plus loin en admettant qu’une proposition de mariage, même non suivie d’exécution, pouvait, dans certains cas, donner à la femme à laquelle elle était adressée les droits et les privilèges d’une épouse. L’un des cas les plus curieux est le procès intenté à H. -L. Kittson, fils du commodore de ce nom, par Anne Clarke.

Bien connue sous son surnom d’Annie, la plaignante réclamait, le 1er mars 1887, devant la cour suprême du circuit de New-York, une séparation de corps (limited divorce) et une pension alimentaire de son prétendu époux. Voici les faits qui résultent de sa propre déposition et de celle de l’unique témoin qu’elle produise. Tout d’abord elle reconnaît que son honorabilité laisse fort à désirer ; qu’elle hante d’ordinaire les bals publics, les salles de concert et les cabarets ; que les jeunes personnes auxquelles elle sous-loue des chambres dans la maison qu’elle habite ont eu, à maintes reprises, maille à partir avec la police. Ceci dit, elle affirme avoir épousé H.-L. Kittson le 24 avril précédent.

Où et devant qui ? C’est ce qu’elle ne précise pas et ce que l’accusé nie énergiquement. Il a, paraît-il, fait la connaissance d’Annie dans un bar room qu’il fréquentait d’ordinaire. Le garçon de l’établissement les avait présentés l’un à l’autre et ils avaient trinqué de compagnie ; Annie, buveuse émérite, acceptait tout ce qu’on lui offrait, et presque chaque jour ils se retrouvaient là, passant des heures ensemble à vider verre après verre. Le 24 avril, dit-il, il but plus que de coutume, et Annie remmena chez elle. Il n’a aucun souvenir de lui avoir proposé de l’épouser, il était ivre et ne rentra que le lendemain à son domicile. L’unique témoin, le garçon de salle, dépose que H.-L. Kittson était un excellent client, généreux, payant bien les consommations d’Annie et donnant souvent un dollar de pourboire. Le 24 avril, il se souvient que Annie répondit à une question de Kittson qu’il n’avait pas entendue : « Ne dites donc pas cela, je ne suis pas une femme que vous puissiez épouser ; » à quoi Kittson aurait répliqué : « C’est bien, c’est bien, j’en suis pour ce que j’ai dit. « Il était ivre, ajoute-t-il, et ils sortirent ensemble.

La cour, après audition, décida que s’il y avait eu offre de mariage ou mariage, ce dont la preuve n’était pas faite, le défendeur était en état d’ébriété, inconscient de ses actes, et débouta la plaignante.

L’aventure est vulgaire et les personnages sont peu intéressans ; mais ce qui est pour attirer l’attention, c’est qu’un pareil procès soit possible, c’est qu’une femme de cette classe puisse alléguer la désertion d’un amant d’un jour et une prétendue offre de mariage dont témoigne seul, en termes ambigus, un garçon cabaretier, pour réclamer une séparation qui serait la reconnaissance implicite du mariage, lui permettrait de porter le nom de sa victime, et plus tard, si elle lui survivait, de faire valoir ses droits à sa succession. Ce qui est pour surprendre, c’est que, si le garçon de salle eût été moins affirmatif quant à l’état d’ébriété du défendeur, le jugement pouvait être autre et Kittson déclaré marié. Il lui eût été loisible, il est vrai, de demander le divorce et facile de l’obtenir ; mais il restait tenu au paiement d’une pension alimentaire calculée d’après sa position de fortune, et Anne Clarke portait son nom.

La cour d’appel de New-York a rendu récemment un arrêt duquel il résulte, en effet, qu’un mari divorcé reste, quand même, l’époux de sa femme, à moins qu’il ne se remarie en dehors de la juridiction de la cour, — dans le New-Jersey, par exemple. Elle a décidé, en outre, que la pension alimentaire allouée à la femme en faveur de laquelle le divorce avait été prononcé devait être, en tout cas, payée la vie durant du mari : « ladite pension n’étant pas seulement destinée à assurer l’existence matérielle de la femme, mais une amende infligée au mari, et dont la mort seule l’exonérait. »

Les circonstances dans lesquelles ce dernier arrêt a été rendu sont caractéristiques. Un homme épouse une riche veuve. Peu après elle réclame le divorce, et l’obtient, ainsi qu’une forte pension alimentaire, lui possession de sa fortune, accrue de la rente que lui sert son mari, elle épouse un planteur du Sud, fort riche lui-même. L’époux divorcé s’estimant, vu ces circonstances, libéré du lourd fardeau de la pension à payer, songe à se créer un nouveau foyer. Il s’éprend d’une jeune fille, jolie, distinguée, mais sans fortune et ne pouvant se marier dans la juridiction de la cour, il franchit, avec sa fiancée, la frontière de l’état et l’épouse. A l’époque fixée pour le paiement de la rente à sa première femme, il refusa de s’exécuter, offrant de prouver qu’elle n’en avait nul besoin pour vivre, étant infiniment plus riche que lui. Il perdit sa cause, en appela, et la plus haute cour de l’état rendit le jugement que nous avons indiqué.

D’une enquête faite, il résulte qu’il y a, à New-York, à l’heure actuelle, nombre de femmes qui reçoivent une pension alimentaire, non pas d’un seul, mais de deux et même de trois époux, dont elles ont été successivement divorcées, et cela, alors qu’elles vivent avec le troisième ou le quatrième. Si l’un des infortunés ex-conjoints ne s’acquitte pas ponctuellement à échéance, un simple avis transmis à la cour suffit. Le délinquant, appréhendé au corps pour contempt of court, mépris des décisions judiciaires, est incarcéré ; les frais d’arrestation et de détention incombent à sa charge, et ils sont tels que l’on ne s’expose pas deux fois à de pareils risques. On raconte encore à New-York l’aventure de Léonard Grover, auteur dramatique. Condamné à la requête de sa femme pour contempt of court et incarcéré dans la prison de Ludlow Street, Grover, hors d’état de payer la pension alimentaire, se résigna à rester en prison aussi longtemps qu’il plairait à son ex-épouse de l’y détenir. Pour charmer ses loisirs, il se mit au travail, confectionna quelques drames qui eurent grand succès et, remis en fonds, négocia, de sa prison, avec Mrs Grover, sa mise en liberté et l’abandon de la pension alimentaire moyennant une somme une fois versée. Partout, dans les mœurs et dans les lois, nous retrouvons, aux États-Unis, cette sollicitude anxieuse, souvent excessive, à l’égard de la femme. Là où, dans notre scepticisme européen, nous ne verrions qu’une intrigue vulgaire et une tentative de chantage, nous avons peine à comprendre des décisions, qui, dans le Nouveau-Monde, n’étonnent personne. Il nous répugne d’admettre qu’une femme mariée puisse venir, en pleine cour, déposer contre elle-même, produire les lettres de son complice, le tout pour appuyer une demande d’indemnité réclamée par le mari contre l’amant et fondée sur ce fait que le défendeur a détourné à son profit l’affection qu’elle ne devait qu’à son époux légitime, aliénation of her affection.

Mrs Catherine Siefts avait quarante ans quand elle connut Frédéric Gortze. Ex-alderman d’Hoboken, propriétaire d’une usine importante, veuf et fort riche, Frédéric Gortze portait allègrement ses soixante-quatre printemps, et, à première vue, s’éprit de Mrs Siefts. belle et plantureuse personne qui tenait à Nyak une maison meublée avec pension bourgeoise. Elle était mariée, mais n’en lit pas moins fort engageant accueil à l’opulent manufacturier, qui, séduit, disait-il, par les charmes de Nyak, venait fréquemment y passer un jour ou deux et trouvait chez Mrs Siefts le calme dont il avait besoin pour se remettre du souci des affaires. Au début, il y amena ses filles ; mais peu à peu il préféra se rendre seul à Nyak, et, Siefts étant appelé au dehors par ses occupations, il tint à Mrs Siefts fidèle compagnie. Mais, malgré ses visites assez fréquentes, sa ponctualité et sa libéralité dans le paiement de ses notes, la pension bourgeoise périclitait, ce que voyant, il engagea amicalement les Siefts à s’établir à Hoboken et offrit même à Mrs Catherine un emploi de surveillance dans sa manufacture. Ils n’eurent garde de refuser. Tout alla bien pendant quelque temps, jusqu’au jour où le fils aîné de Gortze, quittant Philadelphie, vint, lui aussi, retrouver son père et l’aider dans la direction de son usine. Alors les choses se gâtèrent et Mrs Siefts, dont le jeune homme voyait de mauvais œil l’influence sur son père, dut quitter la place.

Séparé de sa belle, Frédéric Gortze fut connue un corps sans âme, et sa passion éclata en lettres incendiaires. Il lui en adressait jusqu’à deux ou trois par jour, tantôt lui jurant de l’épouser, « ne devînt-elle veuve qu’à l’âge de quatre-vingts ans, » ce qui, étant donné le sien, supposait que sa vie et son amour se prolongeraient jusqu’à cent quatre ans, tantôt lui envoyant, par la poste, mille baisers et supputant avec une amoureuse complaisance ce que prendraient de temps mille baisers à donner. Il ne s’en tenait pas à ces hypothèses d’un cœur enflammé : il donnait des rendez-vous, et, toujours exact, arrivait le premier ; il offrait des dîners fins dans les cabarets à la mode, et, multipliant les escapades, il emmenait sa belle à Loug-Branch ou en villégiature, s’ingéniant à inventer des occasions pour être libre un jour ou deux, lui suggérant des prétextes à donner à son mari pour s’absenter elle-même. Jamais amant plus épris, plus fidèle, ne brûla d’une plus vive flamme et ne multiplia, avec plus d’imprudence, missives plus compromettantes.

Cet idéal état de choses durerait probablement encore si le hasard et son mauvais génie ne lui eussent fait rencontrer, dans le restaurant où il déjeunait d’ordinaire, le minois fripon, le nez retroussé, les yeux éveillés, les lèvres vermeilles et les tresses blondes d’une soubrette, nouvelle venue dans cet établissement. Devant tant de charmes, le galant alderman capitula, oublieux de ses sermens, de ses lettres, de Mrs Siefts, de tout ce qui n’était pas sa nouvelle beauté, peu farouche, d’ailleurs.

Mrs Siefts était femme d’expérience et de tête, fille avait soigneusement gardé ses lettres, et, tout de suite, soupçonna ce qui se passait. Elle n’eut pas de peine à découvrir sa rivale et s’en lut la trouver. Gortze était le lien commun : « Cela, disait-elle, constituait entre elles deux une sorte de parenté. » Elles échangèrent leurs confidences et reconnurent qu’à toutes deux Gortze avait, quelques jours auparavant, au nouvel an, fait cadeau des mêmes bijoux : seulement ceux qu’il avait donnés à la jeune femme étaient d’un prix plus élevé ; en outre, il lui avait offert mille dollars si elle consentait à l’épouser, mais elle en demandait trois mille et l’affaire était encore en suspens.

Sur ce, Mrs Sielts, sans hésiter, s’en fut tout conter à son époux ; elle lui remit les lettres de l’alderman, lui expliqua très clairement que ledit alderman avait détourné à, son profit les trésors de tendresse qu’elle ne devait qu’à lui ; qu’en ce faisant Gortze lui avait causé un préjudice notable, qu’il eût donc à lui réclamer de ce chef une indemnité, qu’après examen et de bon accord les deux époux estimèrent au plus juste à la somme de 50,000 dollars (250,000 francs).

Les lettres ne pouvaient laisser subsister aucun doute dans l’esprit des juges et rarement témoin déposa plus allègrement que Mrs Siefts contre elle-même et son complice, expliquant par le menu les passages obscurs de la correspondance, précisant les rendez-vous et les dates, indiquant les localités, désignant les témoins à assigner, faisant sur tout le passé la plus éclatante lumière. C’était, disait-elle, son unique moyen d’expier les torts qu’elle pouvait avoir vis-à-vis de son mari, et, devant un repentir si touchant, attesté par un zèle si sincère, et la perspective d’encaisser une forte somme, comment M. Siefts eût-il pu refuser son pardon à l’épouse dévoyée, anxieuse de rentier au bercail ?

Mais le beau sexe n’a pas seul le privilège d’éclairer la justice et de lui faciliter sa tâche. Les avocats spéciaux affirment que, dans nombre de cas où la femme sollicite le divorce, arguant de l’infidélité de son époux, ils n’ont ni enquête à faire ni preuves à rechercher, le mari accourant de lui-même pour les leur mettre en mains, apportant spontanément les lettres qui établissent sa propre culpabilité. D’aucuns poussent le zèle jusqu’à proposer décrire sous leur dictée ce qui peut être nécessaire pour combler les lacunes du dossier ; ils élucident les points douteux, précisent les localités où le délit a été commis, indiquent quels témoins faire comparaître pour lever tous les doutes. Pour tant de zèle en faveur de la vérité ils ne mettent d’ordinaire qu’une condition : que la femme se contentera du divorce sans exiger de pension alimentaire. Ils recouvrent ainsi leur liberté et gardent leur argent.

C’est qu’en fait le silence des témoins entrave terriblement l’action de la justice, ainsi que le prouve un procès récent et, célèbre dans lequel la correspondance de l’épouse coupable ne laissait rien à désirer. Le mari avait surpris les lettres à elle adressées. Femme légère, mais soigneuse et rangée, elle gardait tout, et ce tout était complet. Jour par jour, année par année, on y pouvait suivre ses intrigues, ses aventures de toute sorte. La haute position sociale du mari, celle de sa femme, donnaient à ce procès un grand retentissement ; le résultat semblait certain, mais l’accusée niait, arguait d’un dépôt confié par une amie dont elle se refusait à donner le nom, affirmant qu’elle ignorait de qui étaient les lettres. Les complices, bien connus, se renfermaient dans le même mutisme. Assignés comme témoins, ils déclaraient ne rien savoir, ne pas reconnaître l’écriture, et, nonobstant l’évidence, vu l’absence de tout témoignage légal, force fut d’acquitter la coupable et de refuser le divorce au mari outragé.

Est-ce pour éviter un pareil déni de justice que M. Auguste Kuch eut recours au procédé aussi nouveau qu’ingénieux qui lui permit de reconquérir sa liberté, et, du coup, le mit en passe de faire sa fortune ? En 1876, il épousa miss Annie Schneider, jeune et très jolie fille dont il était passionnément épris. Pendant deux années, tout marcha à souhait ; les nouveaux époux vivaient à New-York avec les parens de la jeune femme. Auguste Kuch était photographe et ses affaires, suffisamment prospères, lui permettaient d’entourer sa compagne d’un certain confort. Mrs Kuch, sage et raisonnable, n’abusait pas de l’empire qu’elle possédait sur le cœur de son mari, qui, de son côté, avait en elle la plus entière confiance. Il le lui prouva lorsqu’en juillet 1888, redoutant pour elle les intenses chaleurs de la grande ville, il l’engagea à aller passer quelques semaines en villégiature dans les Catskill mountains, pour y respirer l’air salubre et frais des hauteurs. Ne pouvant y séjourner lui-même, il prit pension pour elle dans un des meilleurs hôtels de la région et l’y installa, promettant de la venir voir aussi souvent que ses occupations lui permettraient de quitter New-York. Peu après le départ de Mrs Kuch, M. Landsman, célibataire, ami de Kuch, s’avisa, lui aussi, sur le conseil de son médecin, d’aller passer quelques semaines à Griffin’s Corner, station estivale, distante de quelques kilomètres de l’hôtel où résidait Mrs Kuch. Sur les instances de son ami, il lui promit d’aller, de temps à autre, rendre visite à sa femme et de l’accompagner dans quelques excursions.

Ainsi fit-il, à la grande satisfaction de Mrs Kuch, qui, dans ses lettres à son mari, se louait fort des attentions de Landsman, lequel, écrivait-elle, venait une ou deux fois par semaine la voir et lui faire faire des promenades en voiture dans les environs. Landsman était, de longue date, l’ami de son mari ; il avait été l’un des témoins de leur union et l’intimité qui existait entre lui et le jeune couple justifiait ses empressemens. Aussi Kuch lui en savait grand gré et en témoignait sa satisfaction dans ses lettres à Mrs Kuch.

Un samedi, l’occasion s’offrit à lui de faire à sa femme une surprise agréable, et, sans la prévenir, il arriva à Margaretsville où il l’avait installée. Il l’y trouva, mais aussi Landsman. Ce dernier lui dit avoir eu à se plaindre des aménagemens de son hôtel, préférer celui de Margaretsville et y avoir fait élection de domicile depuis le mardi précédent. Sans attacher d’importance à ce détail, Kuch monta chez sa femme, et, dans l’après-midi, se promenant avec elle, lut assez surpris quand, parlant de Landsman, elle lui dit qu’il n’était là que depuis la veille. Du coup ses soupçons s’éveillèrent. Pourquoi cette contradiction au sujet d’un fait aussi simple ? Il observa, et son inquiétude s’accrut. L’accueil assez froid que fit sa femme à sa proposition de lui consacrer quelques jours, des regards surpris, des allusions échappées aux commensaux de l’hôtel le confirmèrent dans l’idée de son infortune conjugale ; de demi-aveux arrachés à une femme de chambre convertirent ses doutes en certitudes. Toutefois il n’en laissa rien paraître et repartit pour New-York, laissant Landsman et sa femme dans une sécurité complète.

Aussitôt de retour dans la métropole, il s’en fut trouver Isaac N. Falk, avocat expert en pareille matière, et lui exposa son cas. A première audition, Falk déclara qu’il ne doutait pas, lui non plus, de la mésaventure conjugale de son client, ajoutant que, sur de pareils indices, on pouvait bien asseoir une désagréable conviction, mais non échafauder un procès. Il fallait des preuves plus concluantes. Comment s’en procurer ? Kuch se promit de chercher. On trouve parfois ce que l’on cherche, et, peu de jours après, Kuch venait communiquer à son avocat un procédé ingénieux dont il te promettait merveilles. Il fut éloquent, persuasif et décida l’homme de loi, curieux d’en consulter par lui-même l’efficacité, à l’accompagner à Margaretsville.

A deux heures du matin ils arrivaient à l’hôtel et Kuch, suivi de M. Falk, montait tout droit à la chambre de sa femme. Elle n’y était pas. Sans bruit, ils pénétrèrent dans celle de Landsman. Avec une dextérité toute professionnelle, Kuch dirigea vers un angle de la pièce un jet de lumière électrique et un appareil instantané sur la plaque duquel se photographièrent deux têtes ahuries de coupables réveillés en sursaut. Le cliché obtenu, l’artiste habile fit place à l’époux irrité et Kuch de tomber à bras raccourci sur le séducteur. Cela fait, et Mrs Kuch réintégrée chez elle, il tira son épreuve. Elle était admirablement venue, et maître Falk s’en déclara très satisfait, affirmant qu’avec cette pièce de conviction le résultat du procès n’était pas douteux.

Kuch obtint, en effet, gain de cause. Son aventure fit du bruit ; si elle mettait en pleine lumière un incident regrettable pour lui, elle attestait son habileté de photographe. Depuis, son atelier ne désemplit plus, son nom est célèbre et il a reçu maintes offres avantageuses de maris en quête de divorce et d’irréfutables documens. Il ne faut pas moins, en effet, que des preuves indéniables pour triompher de ce sentiment chevaleresque des juges que, dans ses écarts et ses fautes la femme est plus victime que coupable. En ce qui concerne les hommes, ils se montrent beaucoup moins indulgens. Que des aventurières en abusent, cela n’est pas pour surprendre ; un procès pendant devant la cour des États-Unis du district de Brooklyn en est une preuve, et M. Ch. Cheeseborough a fort à faire à détendre contre les prétentions de Léonora Arnold une partie de sa fortune. Elle ne lui réclame pas moins de 5 millions de francs et produit en faveur de sa demande les faits suivans dont dépose sa mère.

En 1850 vivait à New-York une veuve, Mrs Cheeseborough ; elle avait deux fils, Charles et Blaise, et possédait une fortune de dix millions. En mourant elle laissa cette fortune par parts égales à ses deux enfans, stipulant qu’au cas où l’un d’eux viendrait à décéder sans héritier légitime, le survivant hériterait de lui. Blaise mourut le premier, sans avoir contracté mariage, et son frère devint seul possesseur de la fortune. Alors se produisit la réclamation de Léonora Arnold qui repose uniquement sur le témoignage de sa mère, Joséphine Grégier.

En 1854, dit cette dernière, elle fit la connaissance de Biaise Cheeseborough dans une académie de danse où jeunes gens et jeunes filles se réunissaient sous la direction d’un professeur. Blaise s’éprit d’elle et lui proposa de le suivre à Baltimore où, dit-il, il l’épouserait. Blaise était jeune, amoureux ; elle le savait riche, elle accepta. Ils partirent, voyageant à petites journées, descendant dans les mêmes hôtels où ils passaient pour de jeunes mariés, puis ils séjournèrent quelques semaines à Baltimore. De mariage, il ne fut plus question, soit qu’il l’eût oublié, soit qu’elle-même, n’y croyant pas, se fût abstenue de lui en parler ; puis ils revinrent à New-York. En 1855 elle donna le jour à Léonora. Cette union irrégulière que Blaise n’avouait pas, dont il ne parlait jamais, qu’ignoraient ses proches et ses amis, ne fut pas heureuse. Lassée après plusieurs années des mauvais procédés de son amant qui s’enivrait et la maltraitait, Joséphine disparut un beau jour, s’en fut à Charleston, et là vécut avec un nommé John Jackson qui la faisait passer pour sa femme ; puis, elle le suivit à Nashville, dans le Tennessee. Plus tard, apprenant la mort de Blaise, elle revint à New-York revendiquer au nom de sa fille les droits de cette dernière à sa succession, assigna M. Ch. Cheeseborough en paiement de cinq millions et des intérêts, arguant que son court séjour à Baltimore, où on la croyait la femme de Biaise, constituait un mariage légal et légitimait sa fille.

Si l’importance de la somme en litige donne à ce procès un plus grand retentissement, le principe demeure le même. De son propre aveu, la plaignante a toujours vécu dans une situation irrégulière ; rien ne prouve que Blaise lui ait promis le mariage, aucune lettre, aucun document ne l’atteste ; rien ne prouve non plus qu’elle l’ait réclamé ni alors ni depuis. C’est l’histoire banale d’une escapade de jeune homme riche et oisif, de jeune fille légère, éprise de luxe ; mais pour l’opinion publique comme pour le juge, le coupable, c’est lui, l’instigateur de l’enlèvement. S’il fut son premier amant, il fut probablement cause qu’elle en prit un second et qu’une fois sortie de la voie droite elle n’y put rentrer. Si les lois du Maryland, où se trouve Baltimore, ou de l’un des états traversés par eux et où ils ont passé pour mariés admettent que ce fait seul constitue une union valide, Léonora Arnold est fille légitime, elle a droit aux millions laissés par Biaise Cheeseborough et dont le frère a indûment hérité.


III

A ce désordre des lois aboutissant au désordre des mœurs, à cette simplification excessive de la législation relative au mariage, aboutissant à une multiplication des divorces telle que dans le Connecticut on compte un divorce sur dix unions, un sur sept en Californie, quel est le remède ?

Le plus efficace et le plus simple, à coup sûr, serait de substituer aux lois locales, spéciales aux divers états et réglant dans chacun d’eux les conditions du mariage et du divorce, une loi fédérale, commune à tous, pour tous identique. Ainsi fit-on, dans un autre ordre d’idées, quand, l’extension des affaires et la multiplicité des transactions provoquant d’incessans conflits entre les juridictions des divers états, on substitua aux lois multiples et contradictoires concernant la faillite une loi uniforme. Mais si simple que semble ce remède et si efficace qu’il soit, il est et demeure impraticable. La section 8 de l’article 1er de la constitution des États-Unis qui consacre les attributions du congrès ne lui confère aucun droit de légiférer en une matière dans laquelle chaque état est souverain. Il faudrait, pour lui donner ce droit, un amendement à la constitution voté par les deux tiers du congrès, ratifié par les assemblées législatives des trois quarts des états, ce qui est actuellement, et de l’avis de tous les hommes compétens, une impossibilité. Pris individuellement, chacun des états de l’union voterait en faveur de cette mesure, s’il avait l’assurance que ses prescriptions locales dussent devenir nationales et que ses lois en la matière fussent étendues à tous les autres états. En dehors de cette irréalisable éventualité aucun d’eux n’entend abdiquer son droit de légiférer à sa guise et au mieux de ses intérêts.

Rien ne montre plus clairement combien est insurmontable cette difficulté que ce qui se passe dans l’état de New-York, où la loi ne reconnaît qu’une cause de divorce absolu : l’infidélité. A maintes reprises on s’est efforcé d’en faire admettre d’autres ; la presse a vainement insisté sur le fait que l’infidélité du mari n’est pas l’unique cause qui pût rendre insupportable à la femme le maintien du nœud conjugal, qu’il en était d’autres, d’ordre physique et moral, aussi pénibles, si ce n’est plus. La loi a résisté à toutes ces attaques et on n’obtiendrait pas plus l’assentiment de l’état de New-York à admettre d’autres motifs de rupture que de certains états d’abandonner une ou deux des dix ou douze causes de divorce qui figurent dans leurs codes.

Vu l’impossibilité où l’on est de procéder par amendement à la constitution, on s’est ingénié à tourner la difficulté et l’on croit avoir trouvé, dans la constitution elle-même, le moyen que l’on cherche. La section 10 de l’article 1er stipule qu’aucun état ne pourra « conclure aucun traité, alliance ou confédération, octroyer des lettres de marque ou de représailles, frapper monnaie, émettre des billets de banque, autoriser le paiement des dettes en monnaies autres que celles d’or et d’argent, voter des lois invalidant ou affaiblissant les obligations résultant d’un contrat, concéder des titres de noblesse. »

Bien que le contexte de l’article semble écarter, à première vue, tout rapport entre cet article même et la question des lois relatives au mariage et au divorce, on argue de l’interdiction faite aux législatures d’état de voter « des lois invalidant ou affaiblissant les obligations résultant d’un contrat, » pour leur contester le droit de légiférer sur le mariage et le divorce, assimilés à un contrat. Force serait d’admettre que, par cette clause détournée, insérée dans une section qui, ni de loin ni de près, n’a trait à la question, les premiers législateurs auraient entendu enlever aux états et réserver au pouvoir fédéral seul le droit de légiférer sur la matière. L’invraisemblance de l’hypothèse la fera probablement écarter et, lut-elle admise, tout au plus justifierait-elle le passage d’une loi déclarant valide et de plein effet, dans tous les états, le divorce prononcé par l’un d’eux. Cela seul ne remédierait pas aux complications existantes, tout en constituant cependant un progrès sur l’état de choses actuel.

On propose également de réserver aux cours fédérales le droit de connaître seules des instances en divorce dans tous les cas où les deux conjoints ne seraient pas originaires du même état. Cette mesure écarterait les conflits de juridiction et les fâcheuses conséquences résultant du divorce accordé dans l’un des états à l’un des conjoints, refusé au second dans un autre, valide ici et nul ailleurs. Mais ce qu’il importerait surtout de réglementer, c’est le système actuel de publications légales, fertile en fraudes et en évasions de la loi, et qui permet à l’un des conjoints de réclamer le divorce à l’insu de l’autre, de l’obtenir sans que la partie intéressée soit entendue, de façon qu’elle en ignore même le prononcé pendant des années. Ce cas est constant et l’on a fréquemment vu une femme mariée n’apprendre que par accident, et longtemps après, que le divorce avait été prononcé contre elle. Le plus récent est le suivant.

A la suite d’une discussion conjugale assez vive motivée par l’inconduite du mari, personnage en vue, un accord intervint entre sa femme et lui. Désireux tous deux d’éviter un scandale bruyant, nantie d’une somme assez forte que son mari mit à sa disposition, l’épouse partit avec sa mère pour un voyage en Europe. Peu après son départ, le mari introduisit devant la cour une instance en divorce. Copie de ladite instance et des allégations faites devant être communiquée à sa fournie, il fut requis de donner son adresse. Il l’ignorait, dit-il, sa femme étant à l’étranger et ne séjournant à demeure fixe dans aucune localité comme de lui. Ce cas est prévu par la loi ; le juge ordonna donc l’insertion de la requête et de l’ordre de comparution dans deux journaux locaux, l’un spécial et légal que les avocats lisent seuls, l’autre peu répandu en dehors de l’état. Les délais expirés, la cause fut entendue ; le mari seul produisit quelques témoins ; ignorante de ce qui se passait, la partie adverse n’était pas représentée, et le décret de divorce fut rendu. Dix-huit mois plus tard, à son retour aux États-Unis, la femme eut connaissance des faits accomplis. Son mari était remarié, et sa place légalement occupée par une autre.

Un cas analogue s’est récemment produit dans le Kentucky. En l’absence de son mari appelé en Australie par ses affaires, une femme demanda et obtint le divorce, sur la simple allégation, cette fois, qu’il était affilié à une secte religieuse dont les membres, devaient faire vœu de continence absolue. Cette clause figure en effet dans le code du Kentucky, plus rigoureux toutefois que celui des états voisins en ce qui concerne le mariage ; une jeune fille n’y pouvant contracter union sans l’autorisation de ses parens avant l’âge de vingt et un ans.

De cette prescription, dont s’accommode mal, semble-t-il, l’amoureuse précocité de la jeunesse du Kentucky, est née une industrie spéciale ayant son siège à Jeffersonville, ville frontière de l’Indiana, état limitrophe. Dans les journaux américains de janvier 1889 paraissait une annonce ainsi courue : « A céder, à Jeffersonville, Indiana, une agence de mariages bien achalandée. La situation, agréable et facile, comportant d’agréables relations, conviendrait à un homme jeune et actif. S’adresser au vendeur, Wm kratz, agent matrimonial, lequel justifiera des bénéfices et donnera communication des livres de comptabilité. »

Jeffersonville est en effet le Greatna Green de cette section de l’Union, et William Kratz y joue le rôle du légendaire forgeron. Chaque jeudi, par tous les temps en automne et en hiver, tous les jours au printemps et en été, Wm Kratz se tient au débarcadère des bateaux à vapeur de Louisville. D’un coup d’œil, il a tôt fait de dévisager les couples et de leur glisser discrètement sa carte ainsi conçue : « Wm kratz, agent matrimonial, procure aux personnes désireuses de contracter mariage tous les renseignemens et indications nécessaires. » « Rien de plus facile, dit-il, que de reconnaître un couple d’amoureux. Ils ont tous une façon à eux de descendre l’escalier du débarcadère en échangeant de tendres regards. Ils ont en outre l’air empêtré, en quête de renseignemens qu’ils n’osent demander, mais écoutent avidement quand je les leur donne. Il m’est arrivé parfois, mais rarement, de me tromper et d’accoster des couples qui pensaient à toute autre chose qu’au mariage, mais je n’ai jamais eu à me plaindre de leurs procédés. Les jeunes gens riaient et les jeunes personnes rougissaient. J’en puis citer qui sont revenus pour le bon motif et sont devenus mes clients [4]. »

M. Kratz estime qu’un enlèvement dans le Kentucky, suivi du mariage à Jeffersonville, revient à neuf dollars vingt cents (46 fr.), au plus juste prix : 1 franc pour la traversée, 10 francs pour le permis (17 fr. 50 quand on le veut doré sur tranche avec attestation), 25 francs pour le magistrat, 10 francs pour l’agent. « A ce taux les choses sont convenablement faites, ajoute M. Kratz ; » mais ces prix comportent des réductions. On peut obtenir du magistrat un rabais et l’agent se contente de 5 francs, si on lui promet de l’héberger à sa prochaine visite dans le Kentucky ; c’est ce que M. Kratz donne à entendre en parlant « d’agréables relations. » Pourquoi le jeudi est-il le meilleur jour de la semaine ? C’est ce qu’il ne dit pas, mais il l’affirme et on peut l’en croire sur parole. « Tous les jeudis j’ai fort à faire, dit-il, et l’on ne sait pas tout ce que mon agence rapporte à Jeffersonville ; c’est une vraie bénédiction pour les bateaux, les hôteliers, magistrats et restaurateurs. » M. Kratz est parfaitement convaincu qu’il est un bienfaiteur de l’humanité et que son intervention, qui, après tout, aboutit à une union légale, mérite d’être encouragée.

Ce qui est pour étonner davantage, c’est qu’un homme puisse ouvertement braver la loi de l’État dans lequel il réside et que, pour le faire impunément, il ne lui en coûte que trois cents (15 c). Le cas s’est présenté, non pas une fois, mais cent fois. Mrs J.-L. Smith avait de sérieuses raisons de soupçonner la fidélité de son mari. L’ayant surpris en flagrant délit, elle réclama son divorce devant la cour de New-York, l’obtint avec interdiction pour lui de convoler en secondes noces. Il n’en coûta à M. Smith que la modique somme susdite pour traverser la rivière, se rendre dans l’état limitrophe de New-Jersey et y contracter légalement un autre mariage. Cela fait, il revint à New-York s’occuper de ses affaires. En deçà de l’Hudson il est divorcé, au-delà il est marié. A New-York, sa seconde femme ne serait que sa maîtresse, elle est son épouse légitime sur l’autre rive ; bigame ici, là il est en règle avec la loi.

Le cas d’Isabella Davis est plus compliqué. Mariée à quinze ans à Amos Johnson, elle a épousé successivement 15. Mac-Lane, Abram Elmore, Paul Hatton, William Ferguson et Samuel Nickson, tous vivans, domiciliés dans des états différens et sans qu’aucun décret de divorce soit intervenu entre elle et l’un de ses nombreux maris. Pour le moment, et en attendant mieux, elle se prétend l’épouse légitime de Samuel Nickson, avec lequel elle réside dans la Caroline du Nord. Les cinq autres époux réclament leur femme ou leur liberté, et la cause est pendante devant cinq cours distinctes.

Si l’on aborde l’étude des lois relatives au divorce dans les trente-huit états de l’Union, on se trouve en présence d’un inextricable fouillis de clauses et de prescriptions d’où se dégagent, non sans peine, seize causes principales et généralement admises ; quelques-uns, comme New-York, n’en reconnaissent qu’une, d’autres jusqu’à dix, mais l’on n’en rencontre pas deux ayant édicté les mêmes. Ces seize causes sont : 1° l’adultère ; 2° la bigamie ; 3° la désertion volontaire, dont la durée varie suivant les localités ; 4° l’absence continue pendant cinq ans ; 5° la cohabitation du mari avec une femme de couleur ; 6° la folie ou l’imbécillité ; 7° les sévices et violences ; 8° l’état de vagabondage : 9° les injures graves ; 10° l’emprisonnement pour crime ; 11° l’ivrognerie habituelle ou l’abus de l’opium ; 12° l’impuissance ; 13° le refus de la femme de suivre son mari ; 14° le refus du mari de pourvoir à la subsistance de sa femme ; 15° l’inconduite ; 16° l’affiliation à une secte religieuse prescrivant la continence. A ces causes multiples plusieurs états ont ajouté une clause plus large, plus élastique, ouvrant à deux battans la porte déjà largement entrouverte, en laissant aux cours le droit de prononcer le divorce à leur propre discrétion. On voit par là ce qu’une législation hâtive, abandonnée à des représentans obéissant à des préoccupations locales et à la pression capricieuse d’une population souvent peu éclairée, a pu faire, aux États-Unis, de cette institution du mariage, sacrée entre toutes et tenue par les fondateurs de la république comme l’une des bases indestructibles de l’organisation sociale. Ce désordre, consacré par les lois, fait un étrange contraste avec la théorie morale et religieuse considérée comme immuable, avec l’apparent respect professé pour le lien conjugal, avec le rituel solennel qui l’entoure et le consacre. La contradiction est saisissante entre le point de départ et le point d’arrivée, entre ce que l’on a voulu et les résultats que l’on a obtenus. Elle l’est bien plus encore si l’on observe à quelles conséquences l’implacable logique peut conduire des esprits dévoyés et souvent de bonne foi.

En face de l’impuissance des lois et de l’inextricable confusion au milieu de laquelle on se débat vainement, la négation se dresse, solution radicale, faisant table rase des traditions du passé, balayant des lois inutiles et des prescriptions inobservées pour laisser, ici, libre cours aux passions humaines, pour substituer, là, des prescriptions rigoureuses et immuables à une législation mobile et inefficace. Ceux-ci, comme les Shakers, professent la continence absolue, avocats de vertus surhumaines et dépopulatrices ; ceux-là, comme les Mormons, reviennent aux traditions patriarcales, à la polygamie et au peuplement rapide ; d’autres proclament le Free Love, l’amour libre et l’union libre, et les uns comme les autres rallient des partisans, recrutent des adhérens. Quel statut plus favorable à l’union libre pourrait-on édicter que la loi actuelle du divorce dans l’Indiana, qui affranchit le mari de l’obligation de pourvoir à l’existence de la femme dont il se sépare sans grief et sans cause, qu’il abandonne à tous les hasards ? La polygamie des Mormons oblige du moins le mari à subvenir aux besoins de son harem, à nourrir ses femmes et leurs enfans.

Et que serait-ce donc si l’institution du mariage était, aux États-Unis, déconsidérée par une presse hostile, avide de scandales, battue en brèche par une littérature antireligieuse et antisociale, par les revendications anarchistes, impatientes de détruire ce qui est, sans rien avoir à mettre à la place que la passion libre et l’instinct brutal ? Combien plus irrésistible serait le courant, combien plus justifiées les craintes éprouvées ! Telle qu’elle se révèle aux yeux de l’observateur, la situation est grave, et si rien n’est encore perdu, les résultats que l’on se flattait d’obtenir sont, à tout le moins, bien compromis. A une période de développement moral et intellectuel, de prospérité sans précédent, a succédé une période d’incertitude et d’ébranlement ; on se prend à douter, en présence des résultats obtenus, de l’excellence des institutions, à se demander si l’on n’a pas fait fausse route en voyant le culte de la femme, les respects à elle prodigués, aboutir à des conséquences aussi inattendues.

Inattendues, elles le sont, et si les hommes d’état, les législateurs, les penseurs et les philanthropes dont s’honorent les États-Unis n’ont jamais eu la prétention de supprimer le vice, de faire régner la vertu sur la terre, à tout le moins ils ont voulu, de bonne foi, asseoir sur des bases solides une organisation sociale supérieure à celle de la vieille Europe, profiter des enseignemens du passé, et, pendant plus d’un demi-siècle les faits ont justifié leurs espérances. Le désappointement n’en est que plus amer de voir les mêmes instincts aboutir aux mêmes effets, d’entendre les pessimistes affirmer, une fois de plus, que les vertus sont d’institution humaine, mais que les passions sont d’institution divine et que, contre elles, l’organisation sociale actuelle est sans force. On attendait plus et mieux de la constitution que l’on s’était donnée ; on voyait en elle l’universelle panacée, la conciliation des droits et des devoirs de tous ; en ce qui concerne la femme : sa réhabilitation et son affranchissement ; l’on ne saurait nier, sans injustice, que la grande république n’ait tendu de tous ses efforts à ce résultat et qu’un moment elle n’ait paru l’atteindre. S’il lui échappe, la faute n’en est pas uniquement à elle, et déjà, sans se lasser, revenant en arrière, elle cherche à s’ouvrir, vers le but qu’elle poursuit, des voies nouvelles.


IV

Il n’est que temps, car le mal gagne. Impuissantes à y remédier. les lois relatives au mariage et au divorce n’ont fait que l’aggraver par leur multiplicité même et leur incohérence. En les ramenant à un type unique, en les émondant de prescriptions suggérées par une sollicitude plus anxieuse qu’éclairée, on peut espérer combattre, non supprimer, les abus qu’elles favorisent ; mais ce qu’une réforme de cette nature ne saurait à elle seule enrayer, c’est la diffusion des idées fausses, le désordre naissant des mœurs, tenu en échec pendant longtemps par la vie simple et saine des premiers colons, par leur éparpillement sur un continent peu peuplé, par l’isolement relatif dans lequel ils vivaient, par l’aisance générale, par la richesse et la pauvreté également inconnues. L’évolution brusque qui, activant l’immigration étrangère, a recruté en outre dans les rangs d’une population exclusivement agricole une armée ouvrière, qui, sur tous les points du territoire, a fait surgir de vastes usines et de grands centres manufacturiers, qui a substitué d’énormes fortunes et de grandes misères à une aisance restreinte, mais générale, a déterminé du même coup une série de phénomènes sociaux. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets qu’en Europe ; l’agglomération ouvrière : la haine des riches et le socialisme menaçant ; l’âpre lutte pour l’existence : la souveraineté de l’argent, la concurrence acharnée ; et, conséquence de ce conflit : la sujétion ou l’abjection de la femme, hors d’état de lutter, découronnée de sa primitive auréole, réduite à tout demander et à tout attendre de l’homme.

Rien ne prouve mieux à quel point les phénomènes sociaux sont indépendans des systèmes politiques, de quelles illusions on se leurre en les estimant solidaires et en attribuant, suivant ses prédilections personnelles, une vertu magique à telle ou telle forme de gouvernement. Pas plus que le pouvoir absolu, la démocratie ne met les peuples à l’abri de maux dont ni l’un ni l’autre ne sont la cause et que tous deux sont inhabiles à guérir. En quel pays, moins qu’aux États-Unis, semble-t-il, aurait dû se propager et s’étendre cette lèpre de la prostitution contre laquelle tout semblait conspirer, au début, pour abriter la jeune république ? Aux primitives barrières religieuses et morales, combien d’autres ajoutées depuis ; que d’efforts tentés pour arrêter le mal à sa naissance, pour l’enrayer et le circonscrire ensuite, pour ouvrir à la femme des voies nouvelles, pour assurer son indépendance en offrant à son intelligence et à son travail un rémunérateur emploi ! La démocratie américaine fut la première à donner aux femmes accès à certaines fonctions administratives et publiques, à leur reconnaître des droits égaux à ceux de l’homme aux professions dites libérales, de même qu’elle a pris l’initiative de leur concéder le droit de vote, dans certains cas déterminés, et que le jour est proche où ce droit, plus étendu, leur permettra d’élargir le cercle de leur influence. Certes on ne saurait reprocher aux législateurs d’avoir assisté, impassibles, aux progrès d’un mal qu’ils ont tout fait pour conjurer, non plus qu’à l’opinion publique d’y être demeurée indifférente. L’initiative privée, là encore, est efficacement intervenue et l’on a vu de nobles femmes, comme miss Catherine L. Wolfe, dont les pauvres de New-York gardent le souvenir, héritière d’une fortune de 35 millions, prodiguer ces millions pour venir en aide à ses sœurs déshéritées, créer des refuges pour les jeunes filles et étendre, jusque dans les sections les plus éloignées de l’Union, les bienfaits de son inépuisable charité.

C’est au cœur et aux extrémités que le mal sévit en effet : dans les grandes villes, comme New-York où l’on ne compte pas moins de 30,000 prostituées, dans les grands centres industriels tels que Chicago, et puis aussi dans ces localités lointaines, en dehors de toute civilisation ainsi que de toute législation, peuplées d’aventuriers, de desperadoes, de coureurs des prairies, qui, volontairement, se mettent et vivent hors la loi, donnant libre cours à leurs habitudes d’intempérance, à leurs instincts brutaux, à leurs passions sauvages. C’est un monde à part, monde peu connu, aux mœurs et aux coutumes étranges. De temps à autre une série de meurtres, de sanguinaires orgies ou d’implacables vendettas rappellent son existence et soulèvent un coin du voile, puis de nouveau le silence se fait ; l’isolement, la distance et l’humeur farouche des habitans écartent les curieux et tiennent la répression en échec.

Il attend son historien : Fenimore Cooper doublé de Bret Harte ; et, de fait, ce monde vaut la peine d’être décrit ; par le rôle qu’y joue la femme il rentre ; dans le cadre de ces études. Encore quelques années, il aura disparu, la marée montante de la civilisation l’aura submergé et de ces types étranges fera des légendes. Qui croira alors aux invraisemblables aventures d’une Belle Starr, idole des bandits de l’ouest, défi vivant jeté à la loi, incarnant en elle les audaces, les vices et l’intrépide sang-froid de ces outlaws qui, de père en fils, se vantent de « mourir dans leurs bottes, » le coutelas ou le revolver au poing, comme elle fit elle-même le 3 février 1889, à trente-cinq ans, après la plus singulière existence que l’on puisse imaginer, laissant une fille et un fils qui marchent sur ses traces. Les fragmens détachés de son journal, car Belle Starr avait reçu l’éducation que possèdent toutes les filles de l’ouest, permettent de reconstituer cette carrière aventureuse, incompréhensible dans notre milieu, impossible partout ailleurs qu’en Amérique.

Elle naquit à Carthage, dans l’état du Missouri. Son père, chef de guérillas du sud, prit une part active à la guerre de sécession et, dès sa jeunesse, Belle Starr se passionna pour les hardis coups de main, les actes de violence, de pillage et de meurtre de cette période sanglante. La guerre terminée, son père émigra dans le Kansas avec les débris de sa bande ; elle l’y accompagna. Amazone intrépide, dès l’âge de dix ans elle maniait le revolver et le lasso, la carabine et le bowie knife en fille dressée par de rudes compagnons, gens experts en ces matières, qu’enthousiasmaient l’audace et le courage de l’enfant. A pareille école elle se forma vite. La haine fermentait dans ces âmes violentes, haine des vaincus contre leurs vainqueurs, des aventuriers et des révoltés contre l’ordre, la loi et la réglementation sociale. Insurgés contre le nord, ils restèrent insurgés contre tout ce que personnifiait le nord, s’enfoncèrent dans les solitudes d’où, comme les loups que chasse la faim, ils ne sortaient que, pour se signaler par quelque défi brutal à cette civilisation qu’ils haïssaient, par quoique acte de brigandage où ils jouaient et perdaient souvent leur vie. Belle Starr n’était ni la moins hardie ni la moins brave, et elle sortait à peine de l’enfance que déjà son nom et sa beauté étaient célèbres des rives de l’Arkansas à celles de la rivière Platte.

Précoce en tout, elle s’éprit, à quatorze ans, de Bob Younger, bandit renommé. Elle se fit enlever par lui et, son père refusant de consentir à son mariage, elle passa outre et l’épousa, à cheval, entourée de vingt compagnons déterminés. L’un d’eux, John Fisher, dont la tête était mise à prix, tenait la bride de sa monture pendant que, plus mort que vif, un juge arraché de sa demeure au milieu de la nuit procédait à leur union. Trois semaines plus tard Bob Younger, mis hors la loi, dut prendre la fuite et Belle Starr revenir auprès de son père. Dans l’espoir de la soustraire aux recherches de son époux fugitif, il la mit en pension dans Parker County ; mais Bob Younger ne tarda pas à reparaître, l’enleva de nouveau et gagna avec elle les frontières du Missouri ; traqué par les agens de la loi, il dut retourner dans le Kansas.

A partir de ce moment, associée à son existence, elle ne vécut plus, ainsi que lui, que de vols et de rapines. Habillée en homme, chevauchant à ses côtés, suivie de desperadoes qu’elle subjuguait par son audace et captivait par ses charmes, ils pillaient les fermes isolées, enlevant les chevaux et le bétail qu’ils allaient vendre au loin, incendiant les demeures de ceux qui les dénonçaient, déjouant, par leurs ruses d’Indiens, la poursuite des troupes ou, acculés, faisant tête et livrant bataille.

Serré de près par un détachement de soldats des États-Unis, Bob Younger dut, une fois de plus, prendre la fuite. Belle Starr ne le suivit pas, mais lui donna un successeur, choisissant dans son escorte James Reed, dont l’intrépidité était proverbiale. Avec lui elle émigra au Texas, qu’ils parcoururent en tous sens, arrêtant et pillant les diligences, poussant l’audace jusqu’à dévaliser en plein jour et aux portes d’Austin le courrier fédéral. Elle-même raconte dans ses mémoires [5]un de leurs plus hardis coups de main. « Nous arrivâmes, écrit-elle, Reed et moi, à Enfanla, où le hasard nous fit rencontrer à l’hôtel un ami de Reed, Tom Roberts. Il nous parla d’un nommé Wat Greyson qui habitait une ferme isolée. Il passait pour riche et pour avoir en dépôt les fonds destinés aux tribus indiennes. Nous décidâmes de le mettre à contribution et, la nuit venue, armés jusqu’aux dents, munis de chevaux frais, nous frappions à sa porte. Déguisée en jeune Indien Cherokee, je me présentai comme un pauvre garçon égaré qui sollicitait l’hospitalité. La porte s’entrouvrit et brusquement j’entrai, suivie de Reed et de Roberts. Saisir le serviteur indien qui avait ouvert et le garrotter fut l’affaire d’un instant. Dans la pièce voisine était Mrs Greyson ; en nous apercevant elle se mit à crier, appelant au secours. J’approchai de son lit, lui mis mon revolver sur le front, disant : « du mot de plus et je vous fais sauter la cervelle. » Elle se tut, mais à ses cris un jeune homme accourait ; au moment où il franchissait le seuil, Reed le jetait bas d’un coup de feu. Il s’écroula comme un bœuf assommé. Réveillé par la détonation, Wat Greyson entra ; mais, couché en joue par nos trois revolvers, il ne put tenter aucune résistance. Sommé de nous dire où était l’argent, il s’y refusa. Décidés à l’y contraindre, nous résolûmes d’essayer d’abord de la pendaison et, pendant que mes deux compagnons le maintenaient, je cherchai et trouvai une corde solide, lui liai les pieds et lui passai un nœud coulant au cou. Cela fait, nous le hissâmes à une traverse de chêne ; il suffoquait et fit signe de le descendre. Alors il nous révéla sa cachette, indiquant la table qui occupait le centre de la pièce, et, sous une peau de loup formant tapis, une trappe. Nous la soulevâmes et j’aperçus une échelle aboutissant à une cave. Je descendis, Roberts m’accompagnant avec une lanterne pendant que Reed gardait le vieux à demi mort. Tout d’abord je découvris deux boites à conserves pleines de pièces d’or ; au second voyage je remontai avec une vieille bouilloire, également remplie d’or, et au troisième je rapportai trois liasses de billets de banque, en tout trente-quatre mille dollars (170.000 fr.). Alors nous déliâmes le vieux ; mais, affolé par la perte de son argent, il s’en fut à la corde, se la passa autour du cou et nous dit : « Pendez-moi, maintenant, je suis ruiné. » Sa mort ne nous eût servi à rien et nous le laissâmes. Le lendemain, nous remîmes à Roberts sa part et, pensant bien que la chose ferait quelque bruit, nous décidâmes de regagner le Texas. Il n’était que temps. En traversant la rivière Rouge, la première chose que nous vîmes fut un placard collé à un arbre sur lequel était écrit : « 17,000 dollars de récompense à qui livrera James Reed mort ou vif. »

On était sur leurs traces ; pour dépister ceux qui les suivaient, ils se séparent, se donnant rendez-vous dans le Texas. Belle Starr change de costume et se déguise en jeune fermier. Fatiguée par une longue course à cheval, alourdie par le poids de l’or caché dans une ceinture en peau de chamois qu’elle porte sous ses vêtemens, elle atteint, non sans peine, le bourg de Bonham, descend à l’auberge, commande son repas, décidée à se remettre en route le soir et à voyager toute la nuit ; en attendant, elle s’endort au coin du feu. Mais un orage éclate, la réveille, et la première personne quelle aperçoit, assise à la table d’hôte, est le juge Thurman, qu’elle connaissait de vue. Lui ne la reconnaît pas sous ces vêtemens d’emprunt, et, pendant tout le repas, le juge et les convives ne parlent que du vol commis au détriment de Wat Greyson, de James Reed et de Belle Starr, qui prend part à la conversation. Vainement l’aubergiste inquiet invite ses hôtes à causer d’autre chose ; qui sait si les murs n’ont pas des oreilles ? la vengeance de Belle Starr et de ses compagnons est redoutable. On ne l’écoute pas et la soirée s’achève à prédire la capture certaine de la fugitive ; on est sur sa piste, le juge la connaît et la dénoncera s’il la rencontre.

Décidée à ne pas éveiller les soupçons en quittant l’auberge par une pluie battante, elle renonce à poursuivre sa route, mais la maison est pleine, les lits font défaut et l’hôtelier de proposer de loger dans le même le juge Thurman, très corpulent, et le jeune fermier, mince et svelte. Tous deux acceptent, Belle Starr avec la plus parfaite insouciance, et la nuit s’écoule sans que le juge ait l’ombre d’un soupçon. A la pointe du jour, il est réveillé par l’aubergiste qui lui dit que, prêt à se mettre en route, son compagnon de lit le demande en bas, ayant quelque renseignement à lui communiquer au sujet de Belle Starr. Le juge s’habille en hâte, descend et trouve le jeune fermier tout équipé, à cheval :

— Vous partez de bonne heure, jeune homme ?

— A l’instant.

— Et vous savez où est Belle Starr ?

— Parfaitement. Approchez et regardez-moi bien. Je suis Belle Starr, et, quant à vous… Vous êtes une vieille bête. Hier soir, disiez-vous, vous me reconnaîtriez n’importe où, sous n’importe quel déguisement, et vous avez soupé à mes côtés, dormi près de moi, sans rien soupçonner. Le comté de Dallas doit être fier d’avoir un magistrat aussi perspicace. Allez vous y vanter de votre savoir-faire et gardez ceci en souvenir de moi, ajouta-t-elle en lui cinglant le visage d’un vigoureux coup de cravache et éperonnant sa monture. Belle Starr se connaissait en chevaux, et on ne put la rejoindre.

Ses aventures rempliraient un volume. Cernée à Younger Bend, où sa retraite est dénoncée, elle s’échappe et gagne seul, à cheval. San-Diégo, dans le sud de la Californie. Lassée de sa vie errante et vagabonde, elle y savoure quelques mois les charmes du repos, mais ses goûts aventureux se réveillent. « En vain, j’essayai de me faire à cette existence nouvelle, dit-elle dans ses notes manuscrites, les souvenirs me hantaient, j’avais soif de grand air, de mouvement et d’action. Quelque temps je luttai, puis je cédai au courant qui m’entraînait. Je lus un jour dans la gazette locale que des courses devaient avoir lieu à Oakland, courses d’hommes et, d’amazones. J’eus la fantaisie de m’y rendre et de concourir pour les deux prix offerts. J’achetai pour 175 dollars (875 francs) un superbe cheval noir qu’on me laissa à ce prix, personne n’osant le monter, et je partis pour Oakland. C’est en négociant cet achat que je fis la connaissance de Charlie Boyd, alors bien connu à San-Francisco, et qui m’accompagna.

— « Vous n’avez pas la prétention de concourir pour les deux prix ? me dit-il la veille des courses.

« Je lui répondis que si, et lui demandai de me procurer un chariot couvert qui me permit de changer de vêtement sans être vue. Il le fit, et je me rendis sur le champ de courses, portant le costume de cavalier mexicain, de longues moustaches et le large sombrero à ganse d’argent. Au signal donné, quatorze concurrens se présentèrent, mais j’attirai seule l’attention. L’allure sauvage de mon cheval, la hardiesse avec laquelle je le maniai provoquaient des exclamations ; chacun de demander qui était ce jeune Mexicain. Je gagnai la course qui me fut vivement disputée, d’ailleurs, par un Californien grisonnant, intrépide cavalier ; il me dit s’appeler William Carleton et me demanda mon nom. Je lui donnai celui de William Lee, de Loredo. »

La course finie, elle s’esquive, gagne son chariot et reparait en amazone bleue, veste indienne brodée d’argent, et, sous ce nouveau costume, captive tous les regards. Sur le même cheval noir, elle gagne cette course sans coup férir.

« Tous m’entouraient, se pressaient autour de moi, nie félicitant, m’accablant de complimens, mais aucun n’était aussi pressant que William Carleton. Conquis à première vue, il me demanda de l’épouser. Je me dérobai de mon mieux à ses obsessions, rejoignis Charlie et le chariot, repris mon premier costume et nous partîmes. Nul ne soupçonna un instant que les vainqueurs des deux courses étaient une seule et même personne ayant nom Belle Starr. »

De nouveau elle revient au Texas, et, à court d’argent, s’en procure aux frais de l’état en arrêtant, avec James Reed, qui la rejoint, la diligence de San-Antonio, qui transportait dans cette ville 3,000 dollars pour le compte du gouvernement. Les poches des voyageurs, mises à sec, en fournirent en outre 2,150. Mais, à la suite de ce dernier exploit, surprise avec son compagnon dans une auberge où ils soupaient, elle réussit, quoique blessée, à s’échapper. Moins heureux, James Reed fut tué après une résistance acharnée. Belle Starr comptait autant d’amoureux que le Texas, le Kansas, le Nebraska et le Nevada de desperadoes et d’otlaws. Veuve de Reed, elle épousa Sand, fils d’un Indien Cherokee, qu’elle quitta bientôt, à la suite d’une expédition dans laquelle il eut la maladresse de se laisser prendre. Belle estimait peu les maladroits, et Sand perdit son prestige à ses yeux. Elle choisit alors John Middleton et reprit le cours de sa vie aventureuse ; mais, traqué par la police, Middleton se noya en essayant de franchir le Potseau-River. Alors elle épousa Jim, cousin de son troisième mari, et le 3 février dernier elle mourait, tuée dans une embuscade sur la frontière du Canada. C’était la fin qu’elle ambitionnait, ayant toujours eu, disait-elle, la terreur de mourir dans son lit.

Si étrange que puisse paraître une telle existence, et si remplie qu’elle soit d’invraisemblables incidens, de scènes violentes et brutales, d’aventures bizarres, elle n’est ni plus extraordinaire ni plus singulière que nombre d’autres. Dans un cadre particulier, dans un milieu de révoltés, elle met en relief quelques-uns des traits caractéristiques et saillans de la race, exagérés, poussés à l’excès, mais subsistant à l’état de germe latent. Belle Starr est, par certains côtés, la descendante de ces settlers, de ces frontier’s woomen, intrépides, valant des hommes, prêtes comme eux à faire le coup de feu avec l’Indien, à lutter de ruses avec lui. Type d’un autre temps fourvoyé dans le XIXe siècle, cerveau détraqué par le milieu dans lequel s’est écoulée sa jeunesse, en guerre avec l’humanité, la civilisation et les lois, elle affirme encore la supériorité de la femme sur ces bandits qui l’entourent et la suivent, obéissans à ses volontés, déférens à son sexe, subjugués par son audace et sa beauté.

Dans un autre cadre, dans un milieu différent, nous retrouverons, à un bien moindre degré, tempérés pur l’éducation et la civilisation, l’amour de l’indépendance, les goûts romanesques, le désir de domination, le dédain, dissimulé cette fois, des conventions sociales. L’étude de quelques types féminins de ce monde américain, si curieux, permettra de dégager, des exagérations de l’instinct héréditaire, favorisé ou contenu par les circonstances, les tendances actuelles, la femme américaine moderne, affinée et raffinée, mais si différente de l’Européenne, dont la sépare tout un ensemble d’idées, d’instincts et de traditions, barrière plus large et plus profonde que l’Océan qui, entre les deux mondes, s’étend, dompté par la vapeur et franchi en quelques jours.


C. DE VARIGNY.

  1. Report of colonel Wright to the Senate, 20 février 1889.
  2. Voir, dans la Revue du 15 mai, la Femme aux États-Unis.
  3. Voyez le New-York Herald du 2 janvier.
  4. Louisville-Journal du 19 janvier.
  5. New-York Herald du 13 mars.