Le Marquis de Pombal, sa vie et son gouvernement

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Le Marquis de Pombal, sa vie et son gouvernement
Revue des Deux Mondes2e période, tome 89 (pp. 156-180).

Le Marquis de Pombal, esquisse de sa vie publique, par Francisco Luiz Gomès, député aux cortès de Portugal, membre de la Société d’économie politique de Paris.

Il y a dans le XVIIIe siècle un certain type de chef d’état, prince ou ministre dirigeant, qu’on retrouve avec des variantes chez la plupart des peuples de l’Europe, et dont le système est celui qui s’appelle aujourd’hui le despotisme éclairé, désormais décrié dans l’Europe occidentale. Ce système consiste à vouloir sincèrement le bien du peuple, mais à le faire sans son concours direct, sans sa participation au gouvernement par le moyen de représentans élus. On vit alors successivement dans la plupart des états passer à la tête des affaires, comme roi ou comme premier ministre, un réformateur appliqué à détruire la suprématie de la noblesse et du clergé, en se fondant sur ce que la première était portée à s’attribuer une partie des prérogatives du gouvernement au détriment de la royauté et pour son avantage propre, tandis que le second aspirait à diriger la société en restant lui-même assujetti à la consigne d’un souverain étranger, qui, la triple couronne sur la tête, se considérait comme le roi des rois.

Dans cette donnée, c’était comme un mot d’ordre généralement suivi de susciter par des moyens plus ou moins artificiels, à défaut d’autres mieux entendus et plus efficaces, le développement de l’agriculture, du commerce et des manufactures, afin d’augmenter la richesse des peuples et les ressources de l’état dont le prince disposait sans contrôle. On trouvait bon de répandre l’instruction, parce qu’elle sert à former une opinion publique qui peut balancer l’autorité du clergé sur les esprits. Quant au mécanisme même du gouvernement, on en écartait complètement la liberté. On prenait volontiers pour devise : l’état, c’est le prince, et, si on ne le proclamait pas à l’instar de Louis XIV, on n’en pensait pas moins. Ces traits généraux se retrouvent, à des degrés divers, sous des formes différentes et avec des accessoires appropriés aux circonstances et aux lieux, dans bien des états pendant une partie ou l’autre du XVIIIe siècle. Au nord, ils sont éclatans chez le grand Frédéric et chez la grande Catherine ; au centre chez Joseph II. Au midi, ils apparaissent dans Pombal, et à un degré moindre chez les deux Espagnols rivaux l’un de l’autre, Campomanès et Florida-Blanca. En France, les choses prirent un autre tour : le roi avait abdiqué, pour ainsi dire, afin de s’adonner tranquillement à la débauche, et il prononça cette parole, qui est le secret de sa vie invariablement égoïste : Après moi le déluge. Il y eut en effet un cataclysme, qui même eût été irrémédiable, si, à côté du trône, qui allait s’engloutir pour un temps dans l’abîme, ne se fût élevée une autre autorité, celle des philosophes, qui retinrent dans leurs mains, au-dessus du pays, comme un fanal, le flambeau de la civilisation, et enseignèrent à la nation les principes destinés à fournir après la tourmente les fondations d’une société nouvelle.

Outre le tort qu’eurent ces réformateurs, rois ou ministres, amis du progrès ou de ce qu’ils croyaient tel, de méconnaître complètement la liberté humaine, ils en eurent un autre, qui était peut-être le corollaire du premier, ils crurent trop à la raison d’état ; c’est le nom qu’on a donné à une chose qui est une morale à part, distincte de l’honnêteté privée, une morale indépendante à l’usage des seuls gouvernemens. Avec la raison d’état, ce qui serait un crime pour un particulier est une action honorable, grande, pour un souverain ou un ministre. La violence leur est licite pour atteindre un objet qu’il leur plaît de supposer avantageux à l’état. C’est une morale qui se résume en un mot : la fin justifie les moyens. Ce système dangereux avait été érigé en doctrine savante par les Italiens de la renaissance, et Machiavel en avait été le grand docteur. Les femmes de la famille de Médicis l’avaient pratiqué sur le trône de France et la Saint-Barthélémy en fut le couronnement. Dans le XVIIIe siècle, on en avait poli les aspérités, le raffinement des mœurs l’exigeait ; mais le fond de la doctrine restait le même, et la raison d’état faisait autant que jamais partie intégrante des maximes de gouvernement.

Parmi tous les grands personnages qui ont gouverné l’Europe au XVIIIe siècle, Pombal fut un de ceux qui crurent le plus fermement que le despotisme était un instrument de progrès, le meilleur, sinon le seul, qu’on pût employer, et ce fut pour lui un axiome que la fin justifie les moyens. Il agit en conséquence avec une intrépidité inébranlable.

Selon M. Gomès, le modèle qu’il avait choisi était notre cardinal de Richelieu. Son programme tendait à investir la couronne d’une grande force, à l’émanciper de toutes les tutelles, à l’affranchir de tous les contrôles. A ses yeux, l’aristocratie était un instrument destiné à donner du prestige à la royauté, sans exercer le pouvoir. Quant au clergé, il voulait qu’il se bornât à remplir le saint ministère sans se mêler des affaires de l’état. La conséquence était de dépouiller la noblesse de ce qui pouvait lui rester de privilèges politiques, et de lui créer un contre-poids dans une bourgeoisie instruite et riche ; c’était encore de mettre fin à l’ascendant de la cour de Rome sur le gouvernement portugais,


I

Le marquis de Pombal, qui devait être un des personnages les plus marquans du XVIIIe siècle, naquit le 13 mai 1699. C’était alors simplement Sébastien-Joseph de Carvalho et Mello. Il ne fut titré qu’en devenant ministre, et fut fait successivement comte d’Oyeiras et marquis de Pombal. Il appartenait à une ancienne famille qui vivait sans éclat, mais jouissait d’une grande considération, quoique n’étant pas de la noblesse. C’était un bel homme, avec des traits réguliers, une taille avantageuse, l’œil vif et perçant et un timbre de voix agréable. Il obtint la main d’une jeune fille de très bonne maison, qui l’épousa par amour, premier succès dans la vie, qui lui facilita les autres. Il n’entra dans la carrière des emplois qu’en octobre 1738, presque à l’âge de quarante ans ; mais il y débuta grandement, car ce fut en qualité de chargé d’affaires ; près la cour de Saint-James. Il eut le bonheur de réussir dans une négociation au sujet des privilèges dont les sujets anglais jouissaient en Portugal, sans qu’il y eût aucune réciprocité pour les Portugais établis ou de passage en Angleterre. Les sujets anglais, qui éludaient les lois portugaises, durent s’y soumettre. Le principe de la réciprocité fut reconnu.

De Londres, Sébastien-Joseph de Carvalho passa à Vienne en juin 1745. Il faut qu’il s’y soit fait remarquer aussitôt comme doué d’une aptitude peu ordinaire, car il reçut de la cour près de laquelle il était accrédité, une mission de confiance, celle de terminer une contestation qu’elle avait avec Rome. Il s’en acquitta très bien et mit les deux parties d’accord. Veuf au moment de son arrivée à Vienne, il y contracta un second mariage avec une nièce du célèbre maréchal Daun. Peu après, par raison de santé ou sous prétexte que le climat de Vienne lui était contraire, il demanda son rappel à Lisbonne, ce qui lui fut accordé, et il s’y transporta avec sa jeune femme à la fin de 1750. On peut croire que le désir d’occuper une grande position dans son pays n’était pas étranger à son abandon de la carrière diplomatique, où il s’était signalé.

Le retour de Carvalho en Portugal coïncida avec la mort du roi Jean V, qui à la fin de sa vie offrit le spectacle d’une déplorable caducité physique et morale, quoiqu’il n’eût que soixante ans. Jean V avait eu un règne très long, car il était monté sur le trône presque enfant. Il avait pris pour modèle Louis XIV et l’avait imité plus souvent dans ses défauts que dans ses qualités. Comme lui, il prétendit écraser tout le monde sous le poids de sa magnificence, comme lui, il eut la fureur des constructions, il éleva des palais du plus grand style, et bâtit l’église patriarcale de Lisbonne sur le plan de Saint-Pierre de Rome ; mais plus que lui, il combla de riches présens le saint-siège et prodigua ses dons aux établissemens ecclésiastiques, et le pape reconnaissant lui donna le titre de majesté très fidèle, qui est resté aux rois de Portugal. Plus que Louis XIV aussi, après s’être fait remarquer de même par une vie très relâchée, il se livra aux pratiques religieuses, qu’il outra jusqu’à l’extravagance. Il légua à son successeur une cour transformée en monastère et un état gouverné par des moines ; le frère Gaspard de l’Incarnation était son premier ministre.

Le nouveau roi, Joseph Ier, monta sur le trône à trente-cinq ans avec une certaine expérience de la vie, mais sans goût pour les affaires. Deux factions se disputèrent d’abord le gouvernement, et toutes les deux étaient dirigées par des prêtres : le frère Gaspard d’un côté et de l’autre les jésuites. La reine-mère, qui était de la maison d’Autriche et qui exerçait de l’influence sur son fils, l’engagea à se passer également des deux partis et à donner un rôle important dans le cabinet à Carvalho, qu’elle affectionnait à cause de sa femme, autrichienne comme elle.

Le futur marquis de Pombal commença ainsi à prendre part au gouvernement de son pays à l’âge de cinquante et un ans. Il était ministre de la guerre et des affaires étrangères. Plus tard il quitta ces portefeuilles pour prendre celui de l’intérieur ; mais ce fut dans un temps où tous les autres ministres n’étaient que ses subordonnés. Grand travailleur, d’une aptitude très étendue, d’un caractère entreprenant et dominateur, d’une résolution indomptable, il devint bientôt, sous un prince qui laissait flotter les rênes et avec des collègues qui lui étaient fort inférieurs, le chef effectif de l’état.

Ses débuts dans l’administration ne furent pas bien inspirés. Il avait, au sujet des métaux précieux, une opinion fort erronée dont la science a démontré la fausseté et le péril, et qui, parmi les personnes versées dans l’économie politique, est de nos jours considérée comme une ânerie. Et cependant aujourd’hui encore c’est article de foi pour le vulgaire ignorant et pour un certain nombre d’administrateurs présomptueux. Il croyait que l’or et l’argent sont la richesse par excellence, qu’il faut absolument les retenir dans le pays par des règlemens et par des peines sévères. Vainement l’expérience avait montré que c’était tenter l’impossible, que l’or et l’argent circulent nécessairement, quoi qu’on fasse, de pays à pays, pour solder la balance des transactions entre les états. Pombal épousa l’erreur alors en vogue avec l’ardeur qui était dans son tempérament. La peine de mort fut portée contre quiconque exporterait des espèces. A vrai dire, ce n’était que le renouvellement d’une loi déjà ancienne ; mais Pombal entreprit de mettre en vigueur ce qui n’était plus qu’une lettre morte ; il y joignit d’autres mesures de son cru, qui, si elles étaient moins sanguinaires, n’étaient pas moins déraisonnables. Il interdit donc l’exportation de l’or que rendaient les mines du Brésil, et qui de là venait en Portugal. En même temps il constitua en monopole diverses branches de négoce et notamment le commerce du Brésil. Ce dernier fut attribué a une compagnie dite du Grand-Para et du Maragnon, au préjudice du public. Le système, aujourd’hui frappé de réprobation, des compagnies investies de privilèges exclusifs était à la mode dans ce temps-là. Le pire, c’est que Pombal ne se borna pas à décréter ces mesures attentatoires au droit naturel des citoyens et contraires à l’intérêt public ; il regarda comme une offensa envers la couronne les réclamations adressées respectueusement au roi par le syndicat du commerce de Lisbonne. L’avocat qui avait rédigé le mémoire et les membres du comité qui l’avaient signé furent arrêtés et condamnés sans forme de procès, le premier à la déportation en Afrique, les autres au nombre de huit à l’exil ; le comité lui-même fut aboli.

Peu après, Pombal érigea en monopole l’exportation des vins en créant la compagnie du Haut-Douro, qu’il ne cessa de combler de faveurs pendant sa longue carrière. Les prérogatives de cette compagnie furent, dit M. Gomès, « du genre le plus absurde. » Jamais il n’y eut un monopole plus corsé ; jamais non plus le monopole ne montra mieux son impuissance pour l’extension de l’industrie et du commerce. La compagnie acheva d’irriter tout le monde par son avidité et l’arrogance de ses agens. Il s’en suivit une émeute à Oporto le 23 juillet 1757. De là une procédure criminelle où quatre cent soixante-dix-huit individus furent impliqués, et qui se termina par le supplice de dix-sept, la détention et la confiscation des biens de la plupart des autres. Pombal éleva à cette occasion la prétention qu’un désordre de ce genre était un crime de lèse-majesté, par la raison que « la majesté ne consiste pas seulement dans la personne du roi, mais dans ses lois et son état, l’un n’étant pas possible sans l’autre. » Ce n’est pas autrement qu’on raisonnait à Rome sous Tibère.

A l’occasion des monopoles commerciaux créés alors en Portugal, M. Gomès présente une observation judicieuse : « On est frappé, dit-il, en lisant cet étrange procédé de Pombal, du contraste qu’il offre avec la conduite tenue par la reine Anne d’Angleterre dans une conjoncture semblable. En 1701, cette reine ayant accordé un grand nombre de monopoles, la chambre des communes se réunit pour réclamer. Elle le fit dans un langage fier et menaçant. La reine corrigea l’abus et remercia la chambre des communes de son dévoûment au bien public. Il est grand d’être faible devant la raison. »

Les allures dictatoriales qu’affectionnait Pombal, et qui eurent des effets funestes dans le cas que nous venons de signaler, rendirent les plus utiles services en une circonstance où il fallait agir sans délai et sur une grande échelle, afin de remédier à des maux immenses qui étaient venus soudainement accabler une ville populeuse et florissante. Dans la matinée du 1er novembre 1755, un tremblement de terre, dont le récit émouvant a été lu par tout le monde, bouleversa la ville de Lisbonne et fut suivi d’un autre fléau non moins dévastateur, un incendie épouvantable, qui, né dans les ruines, se communiqua aux quartiers que la commotion avait épargnés. Par l’effet du tremblement de terre, la majeure partie, de la ville fut réduite en sept minutes à un amas de décombres ; 10,000 personnes furent ensevelies. Il fallut tout d’un coup et à la hâte parer à mille maux divers, arrêter l’incendie, enterrer les morts, déterrer les vivans, rassurer une population épouvantée, à commencer par la famille royale, qui voulait fuir à Oporto ; il fallut maintenir l’arrivage des subsistances nécessaires à une capitale et les répartir parmi tant de familles dénuées des moyens de les payer, comprimer les brigands qui, semblables aux oiseaux de proie, apparaissent toujours à la suite des désastres. Pombal pourvut à tout ; il fut incomparable par sa fermeté et sa présence d’esprit. Cette calamité fit sa puissance. Chacun, en de pareils momens, est disposé à s’incliner devant un chef à l’âme fortement trempée et à l’esprit fécond en ressources. Il fut accepté Comme un maître, et l’auréole lui en resta. Par ses soins, la réédification d’une ville plus belle que l’ancienne commença presque aussitôt. Il profita de l’ascendant que lui avait donné la circonstance pour faire sortir du ministère quelques hommes qui n’étaient pas assez soumis à sa volonté et les remplacer par d’autres dont il était ou se croyait sûr.

Il admirait Colbert, qui fut un ministre laborieux, honnête, dévoilé au bien publie, mais très peu libéral. Un des usages que Pombal fit de son pouvoir fut de l’imiter dans ses efforts pour susciter des fabriques au moyen d’encouragemens financiers et de privilèges. Il dépensa ainsi des sommes importantes, mais avec très peu de résultats. En général, ces industries en serre-chaude ont eu peu de succès, en quelque lieu qu’on les ait fait apparaître.

En 1758 survint un événement fort imprévu qui acheva de porter son autorité au plus haut point, et qui lui fournit l’occasion de réaliser avec une plus grande vigueur la pensée politique qui lui tenait le plus au cœur, celle de l’exaltation du pouvoir royal sur les débris de la puissance des ordres privilégiés. La personne du roi fut l’objet d’une tentative d’assassinat. Le 3 septembre, Joseph Ier se rendait de Lisbonne à Belem, lorsqu’il fut atteint de deux coups de feu. La cause du crime était une intrigue qu’il entretenait avec la jeune marquise Theresa de Tavora. C’est pendant que le roi se rendait près d’elle qu’on aurait tiré sur lui. Il est constant qu’il fut grièvement blessé au bras, sans que cependant la blessure mît sa vie en péril. On dissimula pendant quelque temps ; mais le 12 décembre, Pombal, qui avait dit à tout le monde que, si le roi gardait la chambre, c’était à la suite d’une chute, démasqua tout à coup ses batteries. Il fit saisir comme auteurs de l’attentat le duc d’Aveiro, de la grande famille de Mascarenhas, qui la veille avait rempli près du roi les devoirs de grand-maître de sa maison, le marquis de Tavora, beau-père de doña Theresa, sa femme, la marquise Léonore de Tavora, leurs deux fils et le comte d’Attouguia. Quelques-uns des serviteurs du duc d’Aveiro furent incarcérés avec leur maître comme complices. En même temps toutes les maisons des jésuites furent entourées de troupes ; mais ce n’est que lorsque l’arrêt eût été rendu contre le duc d’Aveiro et la famille Tavora qu’on en arrêta trois, les pères Malagrida, Mattos et Alexandre. Quelques jours après la première fournée d’accusés, d’autres personnages furent incarcérés. Le nombre total des personnes ainsi placées sous la main de la justice fut considérable ; par leur rang, la mesure était plus grave encore que par leur nombre, et elle produisit une sensation extraordinaire.

Les Tavora et les Mascarenhas étaient des premières familles du pays. Le duc d’Aveiro, un Mascarenhas, était allié des Tavora ; il avait rempli de grandes fonctions sous le règne de Jean V. doña Léonore était une femme remarquable par la distinction de son esprit, mais d’une humeur altière, et on assure qu’elle avait traité avec hauteur Pombal un jour qu’il lui avait exprimé le désir d’unir leurs deux familles par un mariage entre les enfans. Le duc d’Aveiro, qui avait été dépouillé de presque tous ses emplois, et le marquis de Tavora, auquel on avait refusé le titre de duc après son gouvernement des Indes, étaient depuis quelque temps mécontens, et ils en avaient l’attitude.

Les accusés furent traduits devant une juridiction exceptionnelle, le tribunal de l’inconfidence, dont disposait le gouvernement, c’est-à-dire Pombal ; plusieurs des ministres en étaient membres, et Pombal lui-même en prit la présidence, fait peu rassurant pour l’impartialité du jugement à intervenir. Richelieu trouvait des juges pour prononcer sur le sort des personnages sur lesquels tombait le poids de sa colère ; il ne les jugeait pas lui-même, après avoir été leur accusateur.

Le procès fut dérisoire : on arracha aux accusés des aveux par la torture, du moins aux Tavora, car M. Gomès a constaté que le duc d’Aveiro et ses domestiques s’étaient déjà avoués coupables. La marquise Léonore ne fut pas même interrogée ; elle avait été enfermée à part dans un couvent, elle ne comparut pas dans le jugement, et ne connut la procédure que par sa sentence. Tous ces infortunés ne purent se défendre que par la plume d’un seul avocat, dont le mémoire fut à peine regardé. Le temps nécessaire pour préparer la défense fut refusé. Le 12 janvier 1759, un mois après l’arrestation des principaux accusés, l’arrêt était rendu.

Il était atroce de cruauté. Le duc d’Aveiro était condamné à être rompu vif sur la roue et à être brûlé avec l’échafaud qui aurait servi à son supplice. De même le marquis de Tavora ; il était même dit que personne à l’avenir ne pourrait prendre ce nom sous peine de la confiscation de ses biens. Deux devaient être brûlés vifs, les domestiques du duc d’Aveiro, d’autres étranglés. La marquise de Tavora devait, par faveur, avoir la tête tranchée sans raffinement de barbarie. L’arrêt ne portait aucune peine contre les jésuites, aucun d’eux n’était même emprisonné encore, mais ils étaient déclarés atteints et convaincus d’être les complices et les chefs de la conjuration. Quant à les frapper, Pombal dut attendre, on verra pourquoi. La jeune marquise doña Theresa fut confinée dans un couvent, où elle eut une pension du roi. On a dit, mais c’est douteux, que c’était elle qui avait révélé la conjuration.

Le 13 février, l’arrêt du 12 décembre fut exécuté dans toute sa rigueur. La marquise de Tavora passa la première, puis un de ses fils, charmant jeune homme de vingt et un ans, dont l’attitude résignée et digne émut la multitude, et à sa suite divers autres subirent les tourmens prescrits. Le dernier fut le duc d’Aveiro, qui expira après avoir fait retentir la place de hurlemens affreux.

A la même époque à peu près, le 5 janvier 1757, une tentative était faite sur la personne du roi de France Louis XV par un misérable fou, domestique alors sans place, nommé Damiens, qui employa pour instrument du crime un canif à tailler les plumes, avec lequel il fit au roi une piqûre d’épingle, le mot est de Voltaire, Le coupable dit dans ses interrogatoires qu’il n’avait voulu donner au roi qu’un avertissement, et ce n’est pas sans vraisemblance. Le choix de l’arme et la nature de la blessure le feraient croire, Le parlement, auquel il fut livré, et qui le jugea suivant les règles, ne se contenta pas de le condamner à mort. Dans l’emportement de son zèle monarchique, et pour faire sa cour aux dépens d’un insensé, il décida de lui faire souffrir mille morts l’une après l’autre. La sentence, qui fut suivie à la lettre, portait qu’on brûlerait sur un réchaud la main qui avait tenu l’arme régicide, qu’ensuite on lui tenaillerait les chairs, qu’on verserait dans les plaies du plomb fondu, et qu’après ces effroyables préliminaires, il serait tiré à quatre chevaux et jeté au bûcher. J’ai retrouvé deux récits de l’exécution tracés par des témoins oculaires, l’un entre autres nommé Bouton, qui était un exempt. On s’empara du malheureux condamné à six heures du matin ; on le promena de cérémonie en cérémonie jusqu’à ce qu’enfin, à trois heures et demie, il fût en place de Grève. Parmi ces préparatifs, il y eut la question aux brodequins, où on le tint une heure et demie. A quatre heures et demie seulement, il fut déshabillé pour le supplice. Conformément à toutes les prescriptions de l’arrêt, il eut donc le poing coupé et ensuite il fut tenaillé, ce qui fut fait avec un zèle sans égal par un des aides. Après l’arrosage des plaies au plomb fondu, pratiqué de même en conscience de bourreau, on dut lui attacher les cordes que les chevaux devaient tirer. On s’y prit de façon à lui « faire souffrir des maux inexprimables. » Les chevaux, qui étaient de fortes bêtes, s’y reprirent à plusieurs fois pour arracher les membres. Furieux de ne pas réussir, les bourreaux se répandaient en juremens. Damiens les engageait à ne pas jurer, ajoutant qu’ils avaient à faire leur métier, qu’il ne leur en voulait pas, et leur demandant qu’ils priassent Dieu pour lui. Deux prêtres étaient à portée, il leur cria ; baisez-moi, messieurs ; l’un d’eux, passant sous la corde d’un des chevaux, vint en effet lui donner un baiser. Cependant les chevaux, qu’on venait de doubler aux jambes, n’en parvenaient pas mieux à l’écarteler, quoique les jointures eussent été disloquées. L’exécuteur alors tira son couteau, dit à un de ses aides d’en faire autant, et ils détachèrent ainsi bras et jambes. Le tronc respirait encore quand on le jeta dans les flammes. Il était environ six heures et demie. Le supplice, dit le sieur Bouton, avait duré, à partir du poing brûlé, neuf quarts d’heure.

Les cannibales, dont le bonheur est de faire périr leurs prisonniers dans les tortures, n’ont jamais inventé rien de plus féroce. En comparaison, le supplice du duc d’Aveiro fut presque humain, si l’on peut appliquer un tel mot à une chose si horrible. La cour et la ville s’étaient donné rendez-vous à l’exécution de Damiens. Toutes les fenêtres de la place de Grève étaient louées à haut prix. Les plus opulens, les plus haut placés comme les plus pauvres, se délectèrent de ce spectacle, et pourtant alors le ton de la société française était une affectation de sensibilité. Jamais la politesse et l’élégance des manières ne furent plus exquises, et on tournait à la pastorale. Je laisse à d’autres le soin d’expliquer ce contraste.

Après le drame du 13 février, Pombal put se flatter d’avoir dompté la noblesse, Elle n’était pas seulement intimidée, elle était terrifiée. Aux yeux de la nation, elle était presque dégradée. Des membres des premières familles avaient été, pour un attentat réel ou supposé, traités comme les plus vils criminels. En présence de la multitude, ils avaient subi le supplice le plus dégradant, celui de la roue. Soumettre le clergé était une entreprise qui, en admettant qu’elle réussît, devait être d’une exécution plus longue et plus laborieuse.

Dans le clergé, il y avait deux puissances distinctes, moins intimement alliées alors qu’elles ne le sont de nos jours, et qui l’une et l’autre limitaient étroitement le pouvoir du roi, la papauté et les jésuites. Pombal ne craignit point de s’attaquer à l’une et à l’autre. A la papauté pour qu’elle cessât d’avoir en Portugal une influence souveraine, à la société de Jésus, non pas seulement pour soustraire la couronne et l’état à son ascendant, mais pour l’anéantir. Dans cette double lutte, où il triompha, ce fut celle contre les jésuites qui l’absorba davantage, lui coûta le plus d’efforts, et où il montra le plus tout ce qu’il y avait en lui d’inflexible, d’absolu et de violent.


II

A cette époque, c’est-à-dire au commencement de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la société de Jésus avait mis contre elle la plupart des souverains de l’Europe. Il y avait déjà beau temps que l’Angleterre l’avait bannie. Les gouvernemens de France, d’Espagne, de Naples, de Portugal, étaient les plus irrités. Envahissante et dominatrice par son esprit, hardie jusqu’à la témérité dans les doctrines que plusieurs de ses membres avaient professées à l’égard du pouvoir royal, elle était devenue odieuse aux princes. Ceux-ci voyaient en elle une théocratie cosmopolite, dont le maintien était incompatible avec leur autorité. Pascal l’avait discréditée dans l’opinion des esprits cultivés. Le parlement de Paris en était notoirement l’ennemi. Il y avait déjà longtemps qu’il avait signalé la main des jésuites dans l’attentat dirigé par Jean Chatel contre Henri IV,

Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.

L’arrêt rendu par le parlement le 29 décembre 1595 contre Jean Chatel avait déclaré les jésuites « corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du roi et de l’état, » et cette opinion s’était perpétuée dans ce grand corps judiciaire.

La société de Jésus avait blessé par un genre particulier d’entreprises le sentiment chrétien de beaucoup de fidèles, en même temps qu’elle en contrariait d’autres dans leurs intérêts : le champ de la politique, ajouté à celui de la prédication, de l’enseignement et des missions, ne lui avait pas suffi ; par une aberration qu’il est impossible de s’expliquer, elle s’était lancée dans des opérations commerciales très vastes de la façon la plus ouverte, au mépris de ses statuts et de toutes les convenances. Ce fut l’origine du célèbre procès du père Lavalette, qui eut un si grand retentissement, et dont sortit la condamnation de l’ordre en France. Enfin les philosophes, qui, au milieu du XVIIIe siècle, exerçaient l’empire sur l’opinion des classes éclairées, lui étaient extrêmement hostiles. Il y avait incompatibilité entre leurs doctrines et celles de la compagnie de Jésus. Les unes étaient la négation des autres. Les philosophes étaient, sous des formes diverses et plus ou moins incomplètes, souvent erronées même, les partisans d’une révolution politique ou sociale qui se ferait sous l’invocation de la liberté. Ils étaient les précurseurs plus ou moins heureux du mouvement libéral qui depuis s’est accompli, et qui aujourd’hui se poursuit dans toute l’Europe. La société de Jésus au contraire niait la liberté telle que l’entendent les modernes. Elle professait les idées qui, de nos jours, ont été formulées dans le Syllabus ; mais d’un autre côté, les connaissances et les talens des membres de la société de Jésus, leur supériorité par rapport à tous les autres ordres religieux, la régularité de leurs mœurs, le dévoûment inaltérable avec lequel ils allaient convertir les infidèles dans toutes les parties du monde, leur attiraient un légitime tribut d’admiration. Ils comptaient des amis dévoués en très grand nombre et partout. C’étaient donc des adversaires difficiles a vaincre.

Outre les motifs d’hostilité contre la société de Jésus qui étaient communs à Pombal et à un grand nombre de cabinets européens, l’homme d’état portugais en avait d’autres qui sont exposés par M. Gomès. C’était à l’occasion des missions appelées réductions du Paraguay, ensemble de petites villes éparses sur une grande superficie et formées d’Indiens, principalement de Guaranis, que les jésuites avaient convertis, non sans courir de grands périls, et qui composaient une sorte d’état à demi civilisé gouverné par les missionnaires à l’exclusion de toute autre autorité. La cour de Madrid avait pleinement accepté ces arrangemens et cette sorte d’indépendance. La population des réductions, qui ne paraît pas avoir excédé en tout 2 ou 300,000 âmes, était inoffensive et douce ; elle vivait dans la plus entière soumission sous l’autorité d’une poignée de pères qui n’en abusaient pas pour leur propre intérêt, mais qui n’en firent jamais qu’un peuple d’enfans.

Une délimitation de frontières, née du hasard ou du caprice plutôt que d’une pensée politique quelconque, et qui fut très légèrement adoptée, fit passer une partie des réductions de la domination espagnole à celle du Portugal. Quoiqu’on eût réservé aux malheureux Indiens la faculté d’émigrer sur les territoires qui restaient à l’Espagne, cette transmission répandit le désespoir parmi eux. Ils avaient des raisons pour ne pas aimer les Brésiliens, dont ils croyaient avoir tout à redouter, car ceux-ci, autant qu’ils le pouvaient, s’emparaient de la race rouge pour la tenir en esclavage. Ils se soulevèrent donc. Les autorités du Brésil écrivirent à Lisbonne que les jésuites étaient les instigateurs et les meneurs de la rébellion, et le cabinet portugais supposa qu’il avait là un sujet nouveau de ressentiment contre eux. M. Gomès regarde comme établi qu’ils étaient coupables de ce qu’on leur imputait. Southey, dans sa grande Histoire du Brésil, où il s’est entouré de tous les renseignemens en remontant aux sources, est d’une opinion entièrement opposée. Il affirme et il prouve, croyons-nous, que les jésuites furent étrangers à l’insurrection des malheureux Indiens. Il montre que, si les hommes influens du Brésil, et à leur instigation les fonctionnaires brésiliens attaquèrent alors les jésuites et les dépeignirent sous des noires couleurs, c’est que ces religieux, se conformant en cela non-seulement aux instructions générales de la cour de Rome, mais à la pensée humaine du gouvernement portugais, étaient les protecteurs infatigables des indigènes contre leurs oppresseurs. Quoi qu’il en soit, Pombal, qui déjà détestait les jésuites et qui ne haïssait jamais à demi, crut tout ce qu’on lui écrivit du Brésil contre eux.

Il leur fit retirer les fonctions qu’ils exerçaient près du roi et des membres de la famille royale, et interdire l’entrée du palais. Il rendit deux édits pour la mise en vigueur d’une bulle du pape régnant, Benoît XIV, qui leur avait interdit le commerce, et dont ils n’avaient pas tenu compte. Il agit auprès du saint-siège pour qu’ils fussent non-seulement réprimandés, mais réformés. Il avait pour ambassadeur à Rome son cousin, le commandeur d’Almada, homme actif et plein de zèle, qui lui obéissait aveuglément, et dont la principale affaire, pendant la longue résidence qu’il fit dans la capitale du monde chrétien, fut de combattre les jésuites. Le cardinal Saldanha fut en effet nommé, par un bref du pape, visiteur pour effectuer la réforme de la société de Jésus. Le cardinal patriarche de Lisbonne, dom José Manuel, leur retira la confession et la prédication dans son diocèse, et les autres évêques du Portugal imitèrent cet exemple.

On en était là, lorsque, l’attentat du 3 septembre ayant eu lieu, les jésuites furent impliqués dans le complot ; trois d’entre eux en furent déclarés les chefs par le tribunal et renfermés dans le fort de Junquiera, une des plus affreuses prisons du royaume et de l’Europe. Le régime ordinaire y était de vivre claquemuré dans un noir cachot sans jamais communiquer avec personne par visite ou par correspondance. Des trois jésuites incriminés, deux paraissent avoir été des hommes obscurs. Il faut que M. Gomès les ait jugés tels, puisqu’il ne dit pas ce qu’ils sont devenus. J’ai vainement cherché leur nom dans son volume ; mais le troisième, le père Malagrida, alors âgé de soixante-dix ans, était l’objet de la vénération publique à Lisbonne. Italien de naissance, il résidait depuis longtemps en Portugal. Il était d’une piété ardente qui se produisait volontiers en public. Il avait souvent dirigé dans ses exercices religieux le roi Jean V, père du roi régnant, et la reine, femme de Jean V, le traitait comme un oracle. Dans l’opinion de la noblesse, aussi bien que du peuple de Lisbonne, c’était un saint. Il fallait une prodigieuse hardiesse pour entreprendre de faire considérer un tel homme comme l’auteur principal d’un complot contre la vie du roi et de le faire exécuter comme tel. Tous les autres jésuites qui étaient dans le royaume furent enfermés dans une campagne qui avait appartenu au duc d’Aveiro, où, dit M. Gomez, « on les fit presque mourir de faim. » Les biens de l’ordre furent placés sous le séquestre et peu de temps après confisqués au profit de la couronne.

Pour faire juger et ensuite livrer au bras séculier Malagrida et ses compagnons, il fallait, d’après les privilèges dont le clergé était alors investi en Portugal, la permission du saint-siège. Ce n’est pas sans raison que Voltaire a dit à ce sujet : « Le Portugal, n’ayant pas encore reçu dans ce temps-là les lumières qui éclairent tant d’états en Europe, était plus soumis au pape qu’un autre ; il n’était pas permis au roi de faire condamner à la mort par ses juges un moine parricide, il fallait avoir le consentement de Rome. Les autres peuples étaient dans le XVIIIe siècle ; mais les Portugais semblaient être dans le XIIe [1]. »

Une négociation fut donc ouverte à Rome. Pombal n’y négligea rien, pas même les riches cadeaux en diamans, dit M. Gomès, en argenterie finement travaillée à Paris, en porcelaine de Saxe. Il finit, non sans beaucoup de peine, par obtenir la majeure partie de ce qu’il désirait ; mais alors il donna à l’affaire un tour bien étrange, et qui a excité la juste réprobation de Voltaire. Voilà un homme accusé de complot contre la vie du roi, et que pour ce crime on se proposait de faire mourir. C’est pour ce crime qu’il devait être jugé. Donner à son supplice une autre cause, c’était outrager la justice, d’autant plus que la cause alléguée était plus qu’imaginaire. C’est pourtant ce que fit Pombal. Malagrida fut traduit comme hérétique devant l’inquisition et condamné en cette qualité à être brûlé ; ce supplice terrible est celui qui suivait les condamnations prononcées par le saint-office.

Quels purent être les motifs de Pombal ? Les dominicains, qui étaient les juges du saint-office, n’avaient jamais aimé les jésuites. C’était une raison pour Pombal de les préférer ; avec eux, il était plus assuré de la condamnation qu’il voulait. Une autre raison, c’est que faire subir le dernier supplice au père Malagrida, naguère objet de la vénération publique, était un acte périlleux parmi une population superstitieuse, tant qu’on n’aurait pas mis contre lui pour l’accabler la religion elle-même, au moyen d’une sentence de l’inquisition, tribunal devant les décisions duquel le vulgaire était accoutumé à s’incliner. Un attentat contre le roi n’était pas assez, ou du moins le public n’y croirait pas, tant que le condamné conserverait le prestige religieux qui entourait sa personne. On détruirait ce prestige par une sentence de la sainte-inquisition le déclarant hérétique. On vaincrait le fanatisme par lui-même.

Il est permis aussi de supposer qu’il convenait à Pombal de retourner contre la société de Jésus l’effroyable cérémonie des auto-da-fé qu’elle avait eu le tort immense d’approuver et d’encourager dans l’intérêt prétendu d’une religion de charité. S’il faisait intervenir l’inquisition, le supplice du condamné pourrait être un auto-da-fé dans les règles. Le supplicié serait un jésuite, l’homme le plus respecté de l’ordre dans tout le royaume. On l’y ferait apparaître comme un membre de la société, avec l’habit de la société, afin que l’ignominie fût plus complète pour celle-ci. Afin que l’exécution se gravât mieux dans la mémoire du peuple, on aurait soin qu’elle fût entourée de l’appareil et de la pompe dont l’infernale imagination de Philippe II avait jugé à propos d’embellir ces actes d’atrocité érigés en actes de foi. Ce serait donc un coup dont la société de Jésus ne se relèverait pas. Il est vraisemblable que Pombal se fit à lui-même des raisonnemens de ce genre, et qu’il crut avoir trouvé une habile combinaison politique ; mais la politique honnête et droite ne peut avoir que des sévérités pour de pareils expédiens, quelque artistement qu’ils soient concertés, et Voltaire a qualifié le procès du père Malagrida comme il mérite de l’être, quand il a dit que « l’excès du ridicule y fut joint à l’excès d’horreur [2]. »

Restait à prendre le père Malagrida en flagrant délit d’hérésie. La haine est pour le moins aussi ingénieuse que l’amour : en cherchant bien, on découvrit un prétexte ingénieux pour traduire le père Malagrida devant le tribunal de l’inquisition. Les souffrances qu’il avait éprouvées dans la prison de Junquiera, et dont l’une était l’isolement absolu, avaient bientôt agi sur sa raison, qui paraît n’avoir jamais été bien ferme, et qui alors était affaiblie par les années. Il eut des hallucinations, et ce fut dans cet état d’esprit qu’il écrivit, sous le nom de Vie de sainte Anne, un tissu d’extravagances théologiques et scolastiques. Il s’était imaginé que c’était sainte Anne elle-même qui lui dictait. On prit texte de cette production du délire pour le livrer à l’inquisition, qui le condamna, heureuse en même temps de plaire à un ministre tout-puissant et de frapper la société de Jésus, qu’elle détestait.

Le malheureux vieillard fut conduit au supplice le 2 septembre 1761 en compagnie d’un grand nombre d’autres condamnés : ils étaient cinquante-deux. Les grands, les ambassadeurs étrangers, avaient été conviés à ce spectacle, comme le prescrivait le cérémonial réglé par Philippe II. Des loges étaient construites autour de la place pour recevoir les personnes de distinction, et elles étaient remplies. L’échafaud sur lequel on devait lire aux condamnés leur arrêt était disposé en amphithéâtre et magnifiquement décoré. Malagrida marchait en tête, assisté de deux bénédictins et de deux seigneurs qui devaient, selon l’usage de ces fêtes sinistres, lui servir de parrains. Seul des condamnés, il était garrotté. On lui fit subir une longue série d’épreuves pénibles qui étaient les phases d’une agonie. Il dut entendre la lecture de la sentence du saint-office, qui le déclarait « coupable de mensonges, de fausses prophéties et d’impiétés horribles, » et qui faisait de lui un « hérésiarque endurci. » La lecture finie, il fut dégradé des ordres sacrés par l’archevêque de Sparte, et traîné ensuite devant le tribunal, qui lui accorda la faveur d’être étranglé avant d’être brûlé.

Dans l’intervalle qui sépare l’arrêt du tribunal d’inconfidence et l’exécution du père Malagrida, Pombal avait remporté sur la papauté une victoire manifeste à tous les yeux par les décisions qu’il avait arrachées au saint-père et par les affronts publics qu’il avait infligés au nonce du pape près de la cour de Portugal, le cardinal Acciajuoli. Il avait demandé que, nonobstant les privilèges du clergé tels qu’ils étaient établis en Portugal, les jésuites impliqués dans l’attentat contre le roi pussent, sur l’avis du corps nommé conseil de conscience, et après la dégradation prononcée d’après les règles canoniques, être livrés au bras séculier. Pendant le cours de la négociation, sans crainte de se créer des obstacles, il avait fait rendre, le 28 juin 1759, un édit portant que les jésuites étaient dénaturalisés et chassés à tout jamais du Portugal. Il était défendu, sous peine de mort, aux Portugais de leur faciliter l’entrée du royaume, ou de les recevoir chez soi, ou d’entretenir une correspondance avec eux. En conséquence, près de six cents jésuites de tout âge furent entassés pêle-mêle dans un navire à destination de Civita-Vecchia, dans les états pontificaux, où on les jeta sur la plage après un voyage de trente-sept jours. La nouvelle de cette proscription n’était pas encore parvenue à Rome lorsque le pape expédia un courrier qui envoyait au nonce de Lisbonne l’autorisation de livrer au bras séculier Malagrida et les deux autres jésuites, mais avec la restriction que ce précédent ne ferait pas autorité pour l’avenir. D’autres lettres du saint-père imploraient la miséricorde du roi en leur faveur, et le pressaient en termes touchans, dit M. Gomès, de ne pas proscrire la société de ses états, et de se contenter de la réforme ordonnée par son prédécesseur Benoît XIV. Un mémoire joint à ces lettres contenait des plaintes contre l’ambassadeur portugais d’Almada, et réclamait pour le nonce la faculté de prendre connaissance des crimes dont il s’agissait.

La condescendance du saint-siège, sous des conditions qui, sauf en un point, l’intervention du nonce dans l’examen du procès, n’étaient pas excessives par rapport aux idées du temps, ne suffit pas à Pombal. Il réclama par un mémoire très vif. La cour de Rome tint bon ; le gouvernement portugais, mécontent, se montra froid et même impoli envers le nonce. Celui-ci, piqué du manque d’égards dont il avait été l’objet, s’abstint d’illuminer son palais le jour où le frère du roi se mariait. En réplique, il reçut l’ordre de quitter Lisbonne dans un délai de quatre jours, et il dut obéir sans obtenir même le temps de parler le jour de son départ à l’ambassadeur de France, qui était son ami, et qui était venu lui apporter ses consolations.

Le roi, quoiqu’il fût dévot en même, temps qu’adonné aux plaisirs, se résigna aux volontés de son ministre. Pombal, ayant à ce moment rencontré ou cru rencontrer des résistances, les brisa violemment. Plusieurs personnes de la cour et des dignitaires de l’église furent, les uns jetés en prison, les autres exilés sans jugement ; mais, dit M. Gomès, ce qui fit frémir Lisbonne d’étonnement et de crainte, ce fut l’exil des deux frères du roi, les infans dom Antonio et dom José. Ils furent conduits, sous l’escorte de quarante cavaliers, au couvent des carmes-déchaussés de Bussaco, avec défense d’en sortir sans la permission du roi. Tout ceci se passait avant le supplice du père Malagrida.

C’est une question qu’il importerait à l’histoire de résoudre que celle de savoir si Malagrida et les jésuites avaient trempé dans l’attentat du 3 septembre. M. Gomès, qui l’a traitée trop succinctement dans son livre, résume son opinion en ces termes : « Tandis que les présomptions abondent contre ces prêtres, il n’existe aucune preuve directe et positive de leur participation au complot. » Les jésuites étaient en rapport avec le duc d’Aveiro et les Tavora ; ils étaient leurs amis et leurs conseillers. Ils les confessaient et, consultés par eux au tribunal de la pénitence, ils avaient pu, dans leur animosité contre le gouvernement, faire ce qui a été allégué, répondre que le meurtre du roi, et d’un tel roi, dans de telles circonstances, serait à peine un péché véniel. D’un autre côté, Pombal les considérait, non sans de bonnes raisons, comme des ennemis. Il savait qu’ils n’avaient pas été étrangers au soulèvement de Porto à l’occasion du monopole du commerce des vins. Il avait tout lieu de croire qu’ils le haïssaient personnellement, outre qu’ils blâmaient systématiquement la direction donnée aux affaires de l’état. Il se rappelait qu’ils avaient pris part aux murmures inconsidérés du peuple et de la noblesse pendant la catastrophe du tremblement de terre, et il avait lu, parce qu’il l’avait intercepté, le récit qu’ils adressaient à leur général à Rome sur ce qui s’était passé dans cette catastrophe, compte-rendu qui était, dit M. Gomès, « d’une grande insolence. » Dans l’emportement de sa haine, lui dont la haine était plus que vigoureuse, il a pu concevoir le dessein de les perdre à tout prix, et l’attentat du 3 septembre a pu lui paraître une occasion incomparable qu’il fallait saisir. Les hommes qui, ainsi que lui, se sont montrés sans scrupule sur les moyens, s’exposent à toutes les hypothèses. On pourrait donc supposer que le jugement du père Malagrida fut un de ces procès qu’on nomme politiques, parce que la prétendue raison d’état y sert de base, et non le droit et la vérité. Les pièces manquent aujourd’hui pour prononcer. Devant le tribunal de l’inconfidence, le procès fut sommaire au plus haut point, et devant l’inquisition il ne fut pas fait mention de l’attentat du 3 septembre. Les modernes sont donc privés de tout moyen de contrôle ; mais à l’époque de la condamnation, l’opinion européenne admit la complicité du père Malagrida. Le malheureux n’était aucunement méchant par nature, mais c’était un pauvre esprit, dont le jugement était oblitéré par les subtilités des casuistes et par les théories de plusieurs d’entre eux au sujet des rois. Les cabinets, dont le procès frappa naturellement l’attention, puisque une tête couronnée avait été l’objet du crime, admirent presque tous que les jésuites y avaient trempé par des conseils donnés dans le confessionnal ou au dehors, et ils en furent fortement irrités contre la société.

Quelque temps après l’exécution de Malagrida, les jésuites étant déjà renvoyés du royaume, Pombal entreprit la destruction même de la société. Il s’agissait d’en faire prononcer l’abolition par le saint-siège, quoique le pontife d’alors aimât les jésuites, et que le secrétaire d’état qui gouvernait sous son nom, le cardinal Torrigiani, leur fût dévoué. Un point d’histoire élucidé par M. Gomès est celui de constater de qui émana l’initiative de ce projet. Il montre, contrairement à l’opinion émise par les autres historiens, que ce fut Pombal. Les trois cours bourbonniennes de France, d’Espagne et de Naples ne voulaient plus les jésuites sur leur territoire, considérant leur présence comme incompatible avec l’intégrité et la sécurité du pouvoir royal. C’est pourquoi les jésuites venaient d’être expulsés presque simultanément de chacun des trois royaumes et de leurs dépendances. Pour la France, ce fut en 1764, à la suite des scandales révélés par la banqueroute du père Lavalette. Pombal partageait à cet égard l’opinion passée à l’état de maxime dans ces trois cours, et il l’avait exprimée avec son énergie accoutumée, en écrivant, peu après l’attentat du 3 septembre 1758, à Almada, ambassadeur de Portugal près la cour de Rome, que « cinquante années de guerre avec une des plus grandes puissances de l’Europe seraient moins nuisibles à l’autorité du roi que la présence des jésuites dans son royaume et ses domaines. » L’expulsion, voie de fait sur laquelle pouvait revenir un autre prince, un autre ministre, qui même pouvait s’éluder, lui sembla n’être qu’un palliatif insuffisant et précaire. Au contraire l’abolition par l’autorité pontificale était une solution efficace et complète. Cependant il rencontrait un obstacle dans l’esprit du roi ; non que ce prince eût de l’attachement pour les jésuites, mais il lui tardait de reprendre avec le saint-père les rapports d’une correspondance affectueuse, qui avaient existé avant l’expulsion de l’ordre, et que les négociations épineuses dont nous avons parlé avaient fait cesser. Élevé « dans le plus aveugle respect, » dit M. Gomès, pour le chef de l’église, Pombal était profondément touché de ce que le pape lui eût adressé, par l’entremise du nonce d’Espagne, le plus tendre appel à la réconciliation. Il était clair qu’au lieu d’apaiser la querelle, on l’envenimerait, on l’éterniserait, si l’on soulevait la grosse question de l’abolition. A cet égard, le doute n’était pas possible, car la sympathie de Clément XIII pour les jésuites était connue. Heureusement pour Pombal, elle se révéla par un acte remarquable d’imprudence et de maladresse. En 1765, Clément XIII publia la fameuse bulle Apostolicum pascendi munus, qui confirmait l’institution des jésuites et tous les actes du saint-siège, bulles ou brefs émis en leur faveur, que les parlemens de France venaient de faire brûler publiquement. Pombal regarda et voulût traiter la nouvelle bulle comme une provocation et un défi à tous les souverains. En parlant au roi au nom des droits de sa couronne, il parvint à la lui faire envisager de même. Par son ordre, le procureur-général de la couronne la réfuta, et un édit la déclara subreptice et obreptice. Du reste, Pombal avait déjà fait savoir au pape que, pour premier gage de la réconciliation entre les deux cours, il fallait qu’il congédiât son secrétaire d’état Torrigiani, le grand soutien des jésuites. On atteignit ainsi l’année 1767, où la cour d’Espagne renvoya la société des immenses territoires de la monarchie.

C’est quand cet acte eût été consommé que Pombal proposa aux deux cabinets de Versailles et de Madrid de demander collectivement au pape l’abolition de la société et le renvoi de Torrigiani son protecteur. Au sujet de cette initiative, que plusieurs historiens et surtout M. de Saint-Priest, dans sa Chute des jésuites, ont attribuée au chef du cabinet de Versailles, le duc de Choiseul, M. Gomès s’appuie principalement sur une lettre du 28 septembre 1787 de ce ministre à M. Simonin, chargé d’affaires de France à Lisbonne, qu’il a trouvée dans les archives du ministère de la justice en Portugal et dans celles des affaires étrangères en France. Elle porte la réponse de M. de Choiseul à la proposition de Pombal et le refus d’y adhérer ; mais Choiseul changea d’avis sur la nouvelle qu’il eut que la cour de Madrid avait accueilli le projet de l’homme d’état portugais. C’est la double preuve que Pombal le premier eut l’idée et la mit en avant. Pombal avait conçu un dessein encore plus hardi, c’était d’imposer au pape l’obligation de réformer tous les abus qui s’étaient introduits dans l’église romaine ; mais le duc de Choiseul lui représenta l’extrême difficulté de la tentative et l’y fit renoncer. Ils devaient ne pas avoir trop de toutes leurs forces pour faire consentir le saint-siège à l’abolition de l’ordre, sans compliquer la négociation d’une autre qui eût soulevé tant d’autres objections. Dans les efforts communs que l’on fit à Rome, on se borna donc à poursuivre l’abolition de la société, et on y mit plus de ménagemens que n’eût voulu Pombal. Suivant lui, il fallait signifier un ultimatum collectif à la cour de Rome, et, si elle n’y obtempérait pas, envoyer une armée pour s’emparer de ses états. On se contenta de négocier, ce qui était plus sage. On hésitait cependant à entrer en matière et à signifier à la cour de Rome ce qu’on attendait d’elle, lorsqu’elle vint elle-même tirer d’embarras les trois cours, et, par une agression inconsidérée, leur fournir une occasion.

L’infant d’Espagne, duc de Parme, ayant jugé à propos de suivre l’exemple des cours de France, d’Espagne, de Naples et de Portugal, en chassant les jésuites de sa principauté, le pape crut pouvoir l’en punir par un acte qu’il n’aurait osé se permettre vis-à-vis des grandes monarchies de France ou d’Espagne, ou d’hommes d’état résolus comme l’était Pombal. Il eut recours aux foudres, alors rouillées, avec lesquelles autrefois on soumettait infailliblement l’orgueil des plus grands potentats. Un bref du mois de janvier 1768 excommunia le prince de Parme, ainsi que tous ceux qui avaient coopéré à sa détermination, et délia ses sujets du serment de fidélité. Le duc de Parme était proche parent du roi d’Espagne, du roi de France, du roi des Deux-Siciles ; aussi à cette nouvelle les rois de France et d’Espagne se déclarèrent personnellement insultés, et demandèrent que le bref fût retiré. Le roi de France, en attendant, mit la main sur Avignon. Pombal ; lui, réunit sur-le-champ le conseil d’état pour qu’il donnât son avis sur un acte qui intéressait tous les trônes. L’avis, dicté par Pombal, fut de faire cause commune avec la France et l’Espagne pour obtenir l’annulation du bref et l’abolition de la compagnie de Jésus, et, en cas de refus, d’occuper avec les forces des trois nations les états du pape. Il parut tout naturel alors aux puissances intéressées de faire près de la cour de Rome la démarche relative à l’abolition. L’ambassadeur de France, M. d’Aubeterre, en fut chargé. Il demanda une audience au saint-père, et lui remit un mémoire où les trois cours de la maison de Bourbon, France, Espagne et Naples, exigeaient l’abolition de l’ordre. Clément XIII, saisi de stupeur, resta, dit M. Gomès, sans parole, sans regard ; quelques jours après, il mourut subitement. Son successeur fut Ganganelli, qui prit le nom de Clément XIV. Le 23 juillet 1773, il publia le bref Dominus redemptor, qui abolissait la société de Jésus ; mais ce ne fut pas sans peine qu’on l’y décida. Des trois ambassadeurs qui étaient supposés agir de concert, celui qui aurait dû avoir plus d’influence que les autres, parce qu’il représentait la puissance prépondérante, le cardinal de Bernis, se comporta comme un esprit léger et vain qu’on satisfaisait avec des flatteries et des caresses ; mais celui d’Espagne, Monino, plus connu sous le titre de comte de Florida-Blanca qui lui fut conféré plus tard, était un homme d’une grande fermeté. Clément XIV n’ignorait pas que c’étaient les cardinaux espagnols qui avaient fait son élection, et Monino sut le lui rappeler sans le blesser. C’est donc Monino plus que personne qui détermina le saint-père à signer le bref d’abolition. Le ministre portugais, à la dernière heure, resta sur le second plan » Il y fut forcé par le cardinal ambassadeur de France, qui se refusa à l’admettre aux conférences sans fin tenues par les représentans de la maison de Bourbon. Il s’en consola en homme d’esprit. Il dit à Monino qu’il aimait mieux rester chez lui que d’y assister pour entendre constamment dire d’un côté : Per omnia sœcula sœculorum, et de l’autre : Amen.


III

Pendant qu’il poursuivait cette victoire sur la société de Jésus, Pombal avait trouvé le temps de procéder à des réformes intérieures. Il avait consacré des efforts intelligens à relever l’enseignement public, qui était bien déchu. En 1759, les jésuites étant expulsés du royaume, il avait établi dans différentes villes des écoles où l’on enseignait, suivant des méthodes différentes des leurs, le latin, le grec et l’hébreu. En 1761, il fonda le collège des nobles, afin que la classe la plus opulente de la société participât aux lumières du temps, et en fît profiter l’état dans les emplois publics qu’elle recherchait. En 1772, le chargé d’affaires de France, Montigny, rendant compte à son gouvernement de l’état de l’instruction publique en Portugal, put dire qu’il y avait huit cent trente-sept écoles primaires ou secondaires. En 1768, il créa une imprimerie royale et un conseil de censure, qui malgré son nom était une institution libérale, en ce sens qu’il remplaçait la censure des évêques, qui était rigoureuse et frappait les écrits où la pensée se permettait quelque hardiesse, par une autre beaucoup plus indulgente. En 1772, il s’occupa de l’université de Coimbre, où, selon M. Gomès, les jésuites s’étaient introduits pour la désorganiser. Il se fit nommer par lettres patentes visiteur et réformateur de ce grand établissement avec les pouvoirs les plus illimités. « Nous vous créons, était-il dit, protecteur et comme roi et souverain seigneur de ladite université, » et Pombal remplit grandement et avec succès la tâche qu’il s’était ainsi prescrite. A cette occasion, il se fit rendre dans la ville des honneurs et des hommages éclatans qu’un ministre prudent doit toujours décliner, car ils portent ombrage aux princes, et ils irritent les sujets.

On lui doit aussi d’utiles réformes dans la législation civile et la suppression de beaucoup d’abus. Il restreignit les substitutions, qui étaient une cause de stagnation et d’impuissance pour l’agriculture. Une grande partie des majorats cessa d’exister. Par un édit du 2 juin 1774, il améliora l’administration des finances, qui laissait beaucoup à désirer, et celle des ordres militaires, qui était dans le même cas. Il diminua les facilités qu’avaient les créanciers pour emprisonner les débiteurs, restreignit le pouvoir absolu qu’avaient les pères sur le mariage de leurs enfans. Il proclama l’égalité entre les indigènes des Indes portugaises et les blancs, introduisit d’heureux changemens dans l’administration et les lois de ces possessions jadis florissantes, établit la règle que tout esclave qui touchait le sol portugais devint libre, et abolit toutes les différences légales entre les anciens chrétiens et les nouveaux, qui étaient des juifs convertis. Enfin il supprima le droit consuétudinaire, fâcheuse coutume en vertu de laquelle le fils succédait au père dans une partie des emplois publics.

A l’extérieur, Pombal maintint avec une grande fermeté l’indépendance et la dignité de son pays. Il les fit respecter de l’Angleterre, qui envoya à Lisbonne une ambassade en réparation d’une violation du domaine maritime du Portugal commise par des navires de guerre commandés par l’amiral Boscawen en capturant sur la côte, près de Lagos, des navires français sous les ordres de M. de La Clue [3]. L’Espagne lui ayant déclaré une guerre injuste, il la soutint avec avantage. Malgré la grande supériorité de leurs forces, les Espagnols, qui avaient envahi le sol portugais, ne purent rien conquérir et durent se retirer piteusement. A cette occasion, Pombal sut donner à l’armée une organisation bien meilleure que celle qu’elle avait auparavant. Il garda son rang aussi vis-à-vis de la France. Par lui enfin le petit royaume lusitanien acquit dans le monde une grande considération.

Cependant le roi, sans être avancé en âge, s’approchait du tombeau. Après quelques attaques d’apoplexie, il succomba le 20 février 1777, laissant le trône à une princesse disposée à écouter les ennemis de Pombal, sa fille doña Maria. Il avait soixante-deux ans, et Pombal soixante-dix-huit. En mourant, le roi remit à sa fille une lettre qui devait lui servir d’instruction. Cette pièce, que M. Gomès publie, n’offre rien de remarquable, si ce n’est que Pombal n’y est pas même nommé. M. Gomès s’en montre étonné ; c’est un étonnement que peu de personnes partageront. Pombal avait accompli de grandes choses sous ce règne de vingt-sept ans ; mais aussi bien c’étaient vingt-sept années de contrainte qu’avait subies le roi. La volonté du ministre s’imposait à celle du prince et lui avait souvent fait violence. Joseph Ier avait accepté cet effacement personnel qui lui laissait le loisir de suivre ses goûts dans la vie privée et le dégageait des affaires, qu’il n’aimait pas. Son orgueil de souverain avait lieu de se complaire à ce qu’un autre, mieux qu’il ne l’eût pu lui-même, maintînt au dehors et au dedans la dignité de sa couronne ; mais il portait un joug, et il était naturel qu’à la fin il en fût fatigué. Le silence qu’il garde sur Pombal dans son espèce de testament est l’aveu de cette lassitude.

A peine le roi eut-il fermé les yeux que la réaction contre Pombal commença ; ce ministre si fier, si hautain, devait, pendant les années qui lui restaient à vivre, éprouver bien des désappointemens, dévorer bien des affronts, passer par bien des craintes, le ministre des affaires étrangères, celui de ses collègues sur lequel il comptait le plus, le cardinal da Cunha, lui dit le jour même de la mort du roi : « Vous n’avez plus rien à faire ici, retirez-vous. » Cependant au premier moment, la reine lui conserva son ministère de l’intérieur ; mais il avait cessé de diriger les affaires, et il vit détruire une partie de son ouvrage. D’abord les mesures adoptées à l’encontre des siennes méritèrent d’être applaudies. Le tribunal de l’inconfidence, dont il avait tant mésusé, fut aboli. Les portes des prisons, et surtout du fort de Junquiera, furent ouvertes, et il en sortit des centaines d’infortunés qu’il y avait successivement accumulés, et dont l’existence dans cet enfer avait été une lente torture. Leurs souffrances, empreintes sur leurs visages livides, leurs rides précoces, leurs cheveux blanchis avant l’âge, étaient aux yeux de la population de Lisbonne une accusation vivante contre le despotisme et les rigueurs du ministre qui les y avait jetés. Le marquis d’Alorna et ceux des Tavora qui n’avaient pas péri de la main du bourreau déclarèrent ne pas accepter la grâce qu’on leur offrait et demandèrent des juges, qu’ils n’avaient pas eus. On les leur accorda. Ils furent reconnus innocens et rentrèrent dans les avantages dont ils avaient joui. Ils sollicitèrent alors la révision du jugement des membres de leur famille qui avaient été exécutés ; il fut fait droit à leur requête.

La déclaration des nouveaux juges, personnages considérables et en grand nombre choisis tout exprès, fut que, seuls, le duc d’Aveiro et ses domestiques s’étaient rendus coupables de régicide. Mais il est une circonstance qui diminue l’autorité de cette sorte de jugement ; les juges ne se réunirent qu’une seule fois, dans le palais de la reine, qui les avait fait convoquer avec ordre d’en finir sans désemparer. Il est curieux que peu de temps après, au moment où l’on s’y attendait le moins, le procureur de la couronne en appela, et fait ainsi un obstacle à ce que le jugement fût publié, et à plus forte raison suivi d’effet. Quoique les paroles de M. Gomès soient fort ambiguës, on peut attribuer la démarche du procureur de la Couronne au désir qu’avait le gouvernement d’empêcher les jésuites de profiter de la déclaration qui, par sa formule même, les reconnaissait implicitement innocens de l’attentat du 3 septembre 1758.

Pombal, se voyant en disgrâce, avait offert sa démission ; elle fut acceptée par un décret royal du 14 mars, trois semaines après la mort de Joseph Ier. Le décret était conçu en termes bienveillans, presque flatteurs, et lui conservait son traitement, en y ajoutant même deux commanderies ; mais ce n’était qu’un répit. Le flot de la réaction et des vengeances devait monter chaque jour. En effet chaque jour c’étaient de nouveaux pamphlets contre le ci-devant ministre. La reine, cédant à d’opinion, décida, sur l’avis de son conseil, que Pombal subirait un interrogatoire juridique sur divers faits avancés dans un mémoire justificatif qu’il avait publié. Décision significative : il était clair que l’heure des ménagemens était passée, on faisait tourner contre lui ses efforts pour se défendre. Deux juges commissaires se rendirent à son château de Pombal pour les interrogatoires. Ils commencèrent le 9 octobre 1779. De ce jour, Pombal est un accusé. Il avait quatre-vingts ans, sa santé était atteinte, ses forces physiques et morales bien diminuées. Il montra cependant au milieu de sa détresse quelques éclairs de ce courage qui l’avait animé au temps de sa grandeur ; mais en général il fut bien inférieur à lui-même. L’interrogatoire officiel étant terminé, il y en eut un autre, confidentiel, qui devait être communiqué à la reine seule. Le premier avait duré du 9 octobre 1779 au 15 janvier 1780. On ne sait pas exactement la longueur du second. L’un et l’autre ont été conservés dans les archives de la justice à Lisbonne, et M. Gomès les a étudiés tous les deux. Les extraits qu’il en donne sont pénibles à lire ; mais il convient de mettre sur le compte de l’âge avancé de Pombal les défaillances qu’on y remarque. Lui qui avait si peu ménagé la vie et la liberté des autres, il paraissait craindre qu’on ne lui appliquât des rigueurs semblables, et, pour y échapper, il s’enveloppa de subterfuges ou de dénégations dénuées de probabilité. Cette procédure, aussi dérisoire dans les formes que celles dans lesquelles il s’était complu lui-même, reçut son terme par un décret royal du 16 avril 1781. Il y était déclaré que les juges, auxquels le cas avait été soumis avaient jugé à l’unanimité qu’il était criminel et digne d’un châtiment exemplaire, mais qu’en considération de sa vieillesse et de ses infirmités, la reine avait bien voulu se laisser fléchir par ses prières et par sa demande de pardon, demande qu’il avait faite, disait le décret, « en détestant sa témérité, ses excès et ses attentats, » Il était exilé de la cour et devait s’en tenir à vingt lieues. Tous ceux qu’il aurait lésés ou qui auraient des dédommagemens à réclamer de lui pour toutes les peines qu’ils auraient souffertes pourraient lui faire des procès. Cette dernière disposition émanait d’une politique impitoyable. Elle le livrait en proie à tous les ressentimens. Il eût été continuellement devant les tribunaux l’objet de toutes les accusations, de toutes les calomnies et de tous les outrages. La mort vint l’arracher à ce triste sort ; il expira le 8 mai 1782, dix mois après le décret qui lui faisait grâce avec tant de cruauté.

Tel fut le marquis de Pombal : à lui tout seul quelque chose comme notre convention nationale ou le comité de salut public, beaucoup moins inquiété dans l’exécution de ses plans, dans sa domination, et infiniment moins menacé dans sa sécurité personnelle, ce qui le dispensa de se porter aussi souvent aux moyens sanguinaires ; mais tout aussi inexorable quand il rencontrait un obstacle ou une hostilité. Il a été, il reste un des plus renommés parmi les hommes qui ont pris part au gouvernement des peuples dans le XVIIIe siècle, et en somme le plus grand ministre que le Portugal ait jamais eu. Il a laissé dans son pays une trace profonde par sa revendication des droits de la couronne relativement aux ordres privilégiés, par ses réformes si variées dans la législation, par l’impulsion qu’il a donnée à l’enseignement, et dont les classes moyenne et supérieure ont continué de profiter.

Mais ses procédés de gouvernement furent détestables par la place qu’y occupait la violence, et en ce que la liberté des peuples et les droits de la personne n’y étaient comptés pour rien. Il subordonnait tout à son but. C’était une dictature qui tenait plus de la politique des empereurs romains à demi divinisés et soustraits à tout contrôle que de la civilisation moderne fondée sur la responsabilité effective du gouvernement et la participation positive de la nation à la gestion de ses affaires. Pombal est un de ces types qui appartiennent au passé et qu’il n’est permis de louer qu’à la condition de les regarder du même œil que les êtres antédiluviens faits pour des conditions d’existence différentes de celles qu’offre aujourd’hui la surface de la planète.

Disons en terminant un mot de l’historien dont nous avons inscrit le nom en tête de cette étude. Il est mort il y a peu de mois, et ce n’est que justice de lui consacrer un souvenir. M. Luiz Gomès était un indigène des Indes portugaises ; né à Goa, il était de couleur noire, mais les noirs de cette contrée n’ont ni les traits ni la chevelure des Africains, et ils leur sont en général supérieurs par l’intelligence. D’un esprit distingué, avec des talens réels, et fort appliqué au travail, M. Gomès a pu, sans sortir de son pays ou du moins du Portugal, où il a siégé aux cortès, écrire son volume sur Pombal en langue française. Son style n’est pas sans étrangetés, mais il est souvent imagé d’une manière agréable. Les traits heureux n’y manquent point. L’ouvrage a été imprimé à Lisbonne en français, ce qui ne doit pas surprendre, car cette capitale est une des villes étrangères où le français est le plus et le mieux parlé.

Ce volume tire un autre genre d’intérêt, celui-là moins original, mais plus scientifique, de ce que l’auteur a eu le bon esprit et la patience qui manque à tant d’écrivains, de remonter aux sources. Il a fouillé dans les archives diverses du Portugal et y a trouvé des documens qui n’y avaient pas été remarqués encore ou du moins publiés. C’est aux ministères de la justice, de l’intérieur et des affaires étrangères qu’il a fait la plupart de ses découvertes, ainsi que dans la bibliothèque d’Evora. Les archives de notre ministère des affaires étrangères lui ont donné aussi des pièces précieuses. Aussi a-t-il pu dire dans sa préface qu’il ferait apparaître sous un jour nouveau le fait dominant de la carrière de Pombal, sa lutte contre les jésuites, et il a tenu parole.


MICHEL CHEVALIER.

  1. Siècle de Louis XV, ch. XXXVIII.
  2. Siècle de Louis XV, ch. XXXVIII.
  3. M. Gomès fait observer que l’Angleterre profita de cette ambassade pour se faire attribuer des avantages commerciaux.