Le Marquis des Saffras, scènes de la vie comtadine/03

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III

LA DAMIANE ET SABINE.

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I.

Chaque dimanche, après vêpres, la famille Cazalis retournait à la Pioline en compagnie des paysannes de la vallée. Les hommes avaient coutume de s’attarder dans les auberges, à la danse, au portail, aux jeux de boules. Chaque dimanche aussi, depuis son retour à Lamanosc, le neveu Lucien faisait route avec la caravane, et presque toujours il galopait en tête. Mlle Blandine s’efforçait alors de retenir sa nièce auprès d’elle : elle saisissait la bride du Garri et la remettait à Zounet ; mais le petit cheval corse, qui avait le diable au corps, secouait la tête, donnait des coups de ganache, s’emportait et poursuivait le beau cheval pie de Lucien à travers champs. — Bravo, bravo ! disait le lieutenant lorsque la tante Blandine ou la servante tournaient sur leurs selles et lâchaient prise ; bravo, les voilà partis ! Est-il gai, ce mauvais Garri ! Il relève les pieds comme un cabri. Quel ver coupé ! C’est tout feu. Mais voyez donc notre Sabine ! comme elle le tient en main ! Ma très chère sœur Blandine, vous allez les voir courir ainsi jusqu’aux Estrasses ; il n’y a pour eux ni haies ni murailles. Les voilà au saut de rivière ; hardi, Sabine ! Si j’avais cinq ans de moins, je voudrais être de la partie.

Aux Estrasses, Lucien faisait sauter son cheval sur le chemin, le ramenait à reculons, saluait Mlle Blandine, et venait caracoler à ses côtés en lui disant des galanteries ; la tante prenait sa mine rébarbative, et chuchotait avec la Zounet. Jusqu’au chemin des sables, Lucien faisait sa cour à Mlle Blandine, comme si de rien n’était ; à tous les signes de mauvaise humeur, il répondait par des marivaudages raffinés, d’un ton précieux, en grasseyant avec l’air éventé, le sautillement d’un marquis de comédie. Au tournant de la colline, il repartait à fond de train.

— A toi, Sabine ! cria le lieutenant un jour où Lucien s’était montré plus sémillant encore que de coutume ; ma très honorée sœur Blandine, piquons des deux, suivons-les, un temps de galop.

Mais la tante se rangeait en travers de la route et maintenait les botes au pas. — Vous, au galop ? disait-elle ; à votre âge ? un marin ? Quelle pitié ! Vous ?

— Et votre ânesse ? disait la Zounet.

— Taisez-vous, insolente, disait le lieutenant ; qu’on se taise. Et si la langue vous brûle, je ne vous donne la parole que pour les histoires de votre département. Allons, racontez-moi le menu du jour. Quels sont vos projets ? Il faut qu’aujourd’hui la Zounet se distingue ; j’ai à dîner mon ami Lucien.

— Encore ? répliquait la servante.

— Encore et toujours, effrontée ! aujourd’hui, demain, toute la semaine et tout l’été si bon lui semble. J’espère bien que nous le garderons jusqu’au mardi. J’entends et je prétends que la chambre bleue reste en tout temps préparée pour mon ami Lucien, pour lui seul. J’en ferai l’inspection, et si tout n’y est pas en ordre, je vous chasse. Est-ce clair ?

Aux yeux de la Zounet, cette chambre bleue était une des sept merveilles du monde ; quand les gens de son pays venaient lui rendre visite, elle les promenait avec orgueil dans toute la maison, de la cave au grenier, des volières aux étables, pour leur faire admirer les beautés de la Pioline. Ces villageois s’arrêtaient à chaque pas et donnaient des signes de contentement. — Vous avez trouvé une bonne condition, disaient-ils ; voilà une maison bien montée. Les membres n’y manquent pas, et tout est bien fourni en provisions comme en garnitures. Il fait bon d’être riche. — Ce n’est encore rien ; à tout à l’heure ! répondait la servante, qui se réservait, comme surprise dernière, de les introduire dans la chambre bleue ; vous me direz alors s’il y a rien de pareil dans notre pauvre Saint-Léger.

La chambre bleue était parquetée, tapissée de papier et plafonnée, tandis que les autres pièces du manoir étaient carrelées de moellons vernis, blanchies à la chaux et lambrissées. A chaque étage, les planchers étaient supportés par des solives fuselées et cannelées figurant des croix et des losanges. M. Cazalis aurait bien voulu détruire ces jolies poutrelles sculptées, mais la tante Blandine le tançait vertement dès qu’il s’avisait d’en parler, non qu’elle fût très éprise des vieilles boiseries qu’elle appelait des nids à poussière et des citadelles d’araignées ; mais elle disait que lorsque les maçons entraient dans une maison, ils n’en sortaient pas sans l’avoir démolie de fond en comble, qu’on se perdrait en dépenses imprévues, qu’après avoir terminé les plafonds, les plâtriers génois voudraient mouler des rosaces, qu’après les rosaces il faudrait des dorures, des glaces, des pendules à sujets, de grands carreaux, des mousselines, des persiennes. Bref, ce serait la ruine de la famille, comme si les dîners n’y suffisaient pas. Elle connaissait son frère, il n’était pas homme à s’arrêter dans les folies de bâtisse, si une fois on lui laissait prendre la manie d’innover. Enfin il n’y avait rien à désirer quand on avait un appartement comme la chambre bleue pour faire honneur aux étrangers de distinction.

Depuis que cette chambre bleue avait été mise à la disposition de Lucien, le maire Tirart était en joie ; il était très fier des succès de son neveu ; il méditait déjà de grands projets de mariage, et n’attendait plus qu’une occasion pour s’en ouvrir avec le lieutenant. Le lieutenant ne pouvait plus se passer de Lucien, et, pour peu que Lucien s’y fût prêté, M. Cazalis l’aurait installé définitivement à la Pioline. Lucien se faisait encore bien prier quand on voulait le garder à la Pioline après les dîners, mais pour le retenir, le lieutenant inventait toutes les semaines des parties de chasse, des cavalcades ou des répétitions extraordinaires. La tante Blandine, que toutes ces dépenses effrayaient, préparait en secret de grandes machinations contre la Mort de César, sans oser encore toutefois engager franchement la lutte : elle aurait eu contre elle tout ce village, qui s’était engoué de tragédie. — Ce beau zèle se lassera, se disait-elle en s’efforçant de prendre patience. Feu de paille, feu de paille ! je connais bien les gens de mon pays.

En dépit de ces prédictions, les amateurs de Lamanosc furent pendant un mois très assidus à la Mort de César ; il y eut trois répétitions très brillantes à la Pioline, et déjà il était question de mettre à l’étude le deuxième acte. La tante Blandine n’y tenait plus. — Ah ! Zounet, disait-elle, on veut me pousser à bout. — Et les dîners succédaient aux dîners. — C’est une vie charmante, disait M. Dulimbert, nous voilà revenus au bon vieux temps. — Cependant les jours de tragédie, on n’avait pas la visite de M. Dulimbert, car il redoutait la cohue ; d’ailleurs on ne se mettait à table qu’après le départ des tragédiens, et le contrôleur n’aimait pas ces changemens d’heures dans les repas. La Zounet était la seule personne qui s’attristât des absences de M. Dulimbert ; depuis l’arrivée du neveu, le galant contrôleur était bien oublié, bien délaissé ; M. Cazalis et ses amis ne pensaient plus qu’à Lucien.

— Vous en êtes tous ensorcelés, disait souvent la tante Blandine, c’est à en devenir folle ; mais je n’en démordrai pas, votre Lucien est un sot ; il n’a pas son pareil sous la calotte du ciel. Un sot en trois lettres, s o t. Oh ! c’est ainsi, mon frère Jean-de-Dieu, et tous vos airs irrités n’y feront rien, et, comme toujours, vous finirez par être de mon avis, mais vous y mettrez le temps. Son esprit, son esprit ? Je vous dis que vous en avez tous plus que lui, et s’il me fallait passer ma vie dans une tour avec une seule personne à mon choix, je prendrais plutôt Cabantoux le fadad, entendez-vous ? ou même un homme de Sérignan !

Un homme de Sérignan ! À Lamanosc, il n’y a pas de pire injure ; dans toute la montagne, les gens de ce village de Sérignan ont un grand renom de sottise.

— Pourquoi pas Bélésis ? répliqua un jour le contrôleur, qui se piquait de finesse.

— Oui, Bélésis, repartit la tante Blandine, Bélésis, ne vous déplaise, monsieur Dulimbert. Aux bavards, je préfère les muets. A bon entendeur, salut ; voilà la tante Blandine. Qui s’y frotte s’y pique. Oh ! c’est ainsi, et tous vos soupirs n’y changeront rien, monsieur Dulimbert, ni vos jurons, mon très cher frère. N’avez-vous pas honte d’être ainsi tous engoués de ce petit arrogant ? oui tous, jusqu’à Sabine, que j’avais crue si sensée ! Elle prend toujours sa défense, et contre moi ! Et maître Espérit qui s’en mêle ! et l’oncle Tirart qui le consulte pour ses charrues et sa garancine, et qui va faire détruire ses belles fosses neuves parce que M. Lucien les trouve mal exposées ! Je vous répète que vous êtes tous fous, fous à lier : vous ne voyez donc pas qu’il se moque de vous ? C’est comme lorsqu’il m’a baisé la main le jour de son arrivée à la Pioline ; croyez-vous que j’y ai été prise ? Il n’y est plus revenu, et il a bien fait. Quelle pitié ! Il parle modes, médecine, cuisine, chiffons ; il a tout lu, tout vu, il n’est rien qu’il ignore ; il babille, il babille ! Vous verrez que bientôt il voudra m’apprendre à faire des tisanes. Quand je pense qu’il a eu le front de vous expliquer la guerre de Calabre, où vous avez été blessé, de vous parler marine et voyages, et de vous battre sur les choses de votre métier !

— De me battre ? dit le lieutenant.

— Oui, de vous battre, ce qui s’appelle battre, battre sur toute la ligne. Il vous a battu, vous Jean-de-Dieu Cazalis, battu de pied en cap, hier encore, sur la marine et sur la Calabre, comme il a battu le maire sur ses fumiers, Corbin le jeune sur ses ballons, et maître Giniez sur ses hypothèques. Et jusqu’à notre curé qui s’est fait mener comme un petit garçon sur sa théologie ! Et vous l’admirez tous ! C’est une pitié ! Allez, allez, on ne me trompe pas, et j’y vois clair sans besicles. Il y a dix ans, lorsque la fille de la Bouillargue eut son malheur, deux mois avant tout Seyanne, j’eus son secret ; il me poussait des soupçons, et quand elle vint me rapporter le linge, de mon air innocent je laissai tomber mes ciseaux par mégarde, bien sûre qu’elle s’empresserait de les ramasser. Qui fut prise ? Cette effrontée. A la manière dont elle se baissa et se releva de côté, je devinai tout, et l’on a su plus tard pourquoi elle était restée six mois hors du pays. Tristes gens que ces Bouillargue ! La cadette vous paraît bien timide, bien honnête : je vous dis qu’elle vaudra sa sœur ; un pin fait un pin. Dans le temps, leur grand’mère s’est sauvée avec un soldat. Du reste, cela ne me regarde pas, et je n’aime pas les commérages. Sachez seulement que tante Blandine a du nez, et votre Lucien me parlerait latin, que je ne m’y fierais pas. Mon frère Jean-de-Dieu, vous êtes un vieux fou !

Il est à remarquer que ces antipathies de la tante avaient pris naissance dès l’arrivée de Lucien à la Pioline : c’était au discoureur qu’elle faisait la guerre, et, sans qu’elle s’en rendît compte, son grief principal contre Lucien, ce qu’elle lui pardonnait le moins, c’était encore le silence dédaigneux du premier jour.


II.

A Lamanosc comme à la Pioline, la tante Blandine se trouvait à peu près seule de son parti. Lucien avait ramené à lui tous les tragédiens, qui s’étaient montrés d’abord si hostiles. Espérit avait été séduit des premiers par les prévenances du neveu, et depuis un mois il vivait dans son intimité. Le marquis des Saffras ne parlait plus que de Lucien, il ne pensait plus qu’à Lucien, et la journée lui paraissait bien longue lorsque l’ami cadet se trouvait retenu à la Pioline. D’habitude c’était lui qui venait réveiller le neveu, tous les matins, vers dix heures ; il frappait au volet avec son bâton ; ordre était donné de lui ouvrir au premier coup. Quand les servantes étaient en retard, soit par oubli, soit par malice, il secouait violemment la porte du pavillon ou passait par la fenêtre du corridor qui donne sur la cour ; alors les chambrières se jetaient dans ses jambes, se pendaient à ses habits, entraient avec lui et portaient plainte à grands cris. Lucien les chassait, s’excusait gracieusement auprès d’Espérit, et l’invitait à s’asseoir au pied du lit pour causer de bonne amitié jusqu’à midi. Cet accueil courtois donnait courage au terrailler, et dans son grand désir d’apprendre, il ne se lassait pas d’interroger Lucien sur toutes choses, avec une insistance, une importunité d’enfant. Souvent ses questions étaient des plus singulières ; Lucienne refusait pas d’y répondre : à toute heure de sa vie, il était en humeur de harangue. Il était de ceux qui ne peuvent se passer d’admirateurs et de subalternes, et c’était un besoin pour lui de paraître et de briller, même aux yeux des gens dont il faisait le moindre cas. Toute occasion lui était bonne : Espérit n’était qu’un prétexte à discours. Lucien avait horreur de la solitude et du silence ; retenu à Lamanosc par la volonté de l’oncle Tirart, ennuyé, inoccupé, ne sachant que faire de ses matinées oisives, il se contentait au pis-aller de la société d’Espérit. Il lui plaisait d’avoir un donneur de répliques toujours à portée de la voix, et tout d’abord il avait pris le premier venu qui lui tombait sous la main ; il avait pris Espérit par caprice de désœuvré, il s’en servait pour se tenir en haleine, disait-il, — comme ferait un pianiste exilé au village, et qui, faute de mieux, s’accommoderait pour ses exercices d’une épinette de rencontre.

Avec Espérit, Lucien n’avait plus rien de guindé ; il se mettait à l’aise, au naturel ; il pensait tout haut, sans gêne et sans contrainte, en déshabillé pour ainsi dire, et son esprit brillant se jouait à travers mille paradoxes, avec tous les caprices d’une humeur vive et légère. Il n’en fallait pas davantage pour mettre en peine une âme confiante, inexpérimentée et curieuse. A midi, Espérit retournait au château des Saffras, et, tout en façonnant ses poteries, il méditait et ruminait les beaux discours de la matinée. Il se faisait en lui un travail sourd et continu très complexe, une sorte de germination lente, active et douloureuse. C’étaient tout à la fois des excitations d’esprit très subtiles, des éveils, et les plus vagues, les plus indéfinissables malaises. Comme il n’était pas fort habile à démêler ses impressions, il ne pouvait s’expliquer d’où lui venait cette mélancolie qui le gagnait dès qu’il n’était plus sous le charme des paroles de Lucien ; il restait émerveillé de tout ce qu’il avait entendu, et cependant les antipathies du premier jour lui revenaient avec force. A quel propos ? pour quel motif ? Il le cherchait en vain.

Il s’en ouvrit un jour très franchement avec Lucien ; Lucien ne fut pas touché par la candeur de ces aveux, et la tentation lui vint de prolonger les inquiétudes qu’il avait fait naître à son insu. Il agit dès lors de parti pris, d’un dessein arrêté, avec la malice d’un écolier goguenard, pour se donner le spectacle des perplexités, des transes d’un esprit en désarroi. Il n’y avait pas grande ordonnance dans la tête de ce philosophe de village ; ce qu’il appelait sa connaissance s’était formé de pièces et de morceaux comme l’habit d’Arlequin. Le peu qu’il savait, il l’avait appris d’aventure, à la volée, d’un vif instinct, ou par tâtonnemens, d’efforts en efforts, obstinément, violemment. Sans cesse en quête de l’inconnu, il s’en allait tout droit devant lui, se butant ou devinant, mais toujours arrivant aux idées par le flair, comme le bon chien qui lève le gibier. Lucien s’amusait à lui faire perdre la piste. Le malheureux Espérit tout à fait désorienté battait alors les buissons, s’agitait, tournait et retournait sur lui-même. Ces embarras, ces perplexités égayaient le neveu ; il ne songeait plus qu’à luthier la gaucherie, la sincérité d’Espérit, à mettre en défaut ses instincts, à tenir en éveil sa curiosité avide pour l’exciter et la tromper tour à tour. Il le jetait tous les jours dans des soucis et des étonnemens nouveaux ; il l’intriguait à plaisir par ses badinages et plus encore par sa gravité équivoque : à des riens il attachait une importance extrême, il ravalait les choses les plus hautes, il traitait doctement des plus futiles.

Après ces longs entretiens, le terrailler s’en allait la tête pleine de discordances, ébloui, étourdi. Tout le déroutait dans les habitudes de Lucien, le ton comme les paroles, le geste, l’accent, le sourire, un je ne sais quoi d’insaisissable et d’irritant qui venait l’allécher et l’agacer, un certain tour donné aux choses les plus naturelles, et comme une odeur de mensonge s’exhalant de toutes parts. Cependant il se tenait en garde contre ces impressions, car il craignait d’être injuste pour l’ami Lucien ; il ne cessait pas de se reprocher ces antipathies qui l’avaient éloigné de lui dans les premiers temps. Sa confiance était sans bornes, et jamais il n’aurait soupçonné qu’on pût se faire un jeu de la parole. Il acceptait les yeux fermés tout ce qui lui venait d’un homme si savant ; il demeurait convaincu que Lucien ne pouvait se tromper, et il en concluait qu’il n’y avait rien de mieux à faire que de l’imiter au plus près possible. Il poursuivit ce dessein avec une bonhomie divertissante ; mais son dur esprit ne pouvant s’adapter à de telles fantaisies, il fallut souvent le violenter pour l’assouplir, comme un bois de chêne tordu au feu. Nuit et jour il se mettait à la torture, afin d’arriver à penser et à raisonner à l’instar de Lucien ; — ainsi disait-il dans son langage. Il s’acharnait à cette besogne avec un véritable entêtement de paysan ; sa bonne nature rétive lui opposait des résistances invincibles ; il se désespérait, il s’accusait de paresse et de lourdeur et revenait demander conseil à l’ami Lucien. Celui-ci mettait à profit les confidences pour frapper plus juste encore au point vulnérable. Espérit se découvrait et se livrait de plus en plus ; il se livrait avec un entier abandon, il se laissait ingénument dominer, et par ses meilleures qualités il donnait prise ; on se faisait une arme contre lui de son humilité, de sa patience et de sa grande bonne foi.

Comment se serait-il tenu en garde ? L’adresse de Lucien était extrême, il effleurait tout à la légère et sans outrance ; il n’attaquait rien de front, ne brusquait rien, ne heurtait rien, et lorsqu’il craignait d’avoir été trop loin, il donnait le change par des retours imprévus. Habitué à fausser le sens des mots, ne s’arrêtant même pas aux acceptions arbitraires qu’il avait créées, leur conservant toujours une élasticité frauduleuse, et de la sorte prolongeant indéfiniment les confusions, il pouvait à son gré harceler et calmer Espérit, l’inquiéter, le ramener et le rejeter doucement dans de nouvelles anxiétés. Il réussissait surtout à ébranler toute notion précise dans son esprit, à n’y laisser subsister rien de fixe. Détruire en tout la mesure, la juste valeur, effacer les limites et sans cesse altérer les rapports des choses, c’était là son grand art ; il excellait à donner une allure fantasque aux idées, à les faire voltiger comme des feux follets, et dans cette mobilité, ce déplacement de toutes choses, par mille artifices il prêtait aux apparences la vie qu’il enlevait aux réalités. S’il gardait quelques vérités, ce n’était que pour les gauchir et les présenter à faux, sous des formes changeantes. Espérit se sentait attiré, saisi tout entier par une force vague, poussé pas à pas sur un terrain mouvant, dans un monde d’illusions et de métamorphoses.

Si cette tyrannie s’était exercée sur Espérit quelques années plus tôt, avant que l’homme entier se fût formé dans la solitude par un travail original et libre, avec tous les secours que donnent la piété et l’innocence, Lucien sans contredit serait arrivé à fausser la droiture de ce paysan curieux, questionneur, épris de nouveautés. Ainsi défendu par ses forces premières, le fond de cette franche nature resta intact, inaltéré, mais de grandes agitations n’en furent pas moins jetées à la surface. Ces inquiétudes se changèrent bientôt en angoisses inexprimables. Tout s’ébranlait en lui ; d’instinct, il repoussait tous ces sophismes qui l’enveloppaient, mais ce n’étaient là que des révoltes du cœur, et de bonnes raisons il n’en trouvait guère. Il se faisait en lui une réaction sourde et violente, passionnée, confuse, dont il n’avait pas conscience. Atteint et blessé, à son insu pour ainsi dire, dans ses plus chers sentimens, dans son ingénuité même, dans la naïveté de ses croyances, il souffrait vivement, mais sans pouvoir donner un nom à sa souffrance, sans en connaître la cause, car jamais Lucien n’avait été plus séduisant, plus aimable, jamais il n’avait usé de plus de ménagemens et de prudence. L’irritation ne tarda pas à succéder à ces premiers troubles, et Lucien rencontra des résistances inattendues. Espérit n’arrivait pas encore à se reconnaître au milieu de ce grand désordre de ses idées, mais déjà il ne cédait plus comme par le passé. Par une singulière contradiction, l’insouciant, le dédaigneux Lucien se sentit alors très désireux de retenir ce rustre sous sa dépendance. Ce ne fut plus pour se divertir des transes d’un pauvre hère qu’il mit en jeu ses industries les plus subtiles, ce fut réellement par instinct despotique, pour briser cette originalité vivace et rebelle. L’espièglerie tourna peu à peu à la malignité. Ainsi malmené, Espérit devint querelleur, il prit goût aux disputes ; il s’en allait méditer dans les bois, cherchant des argumens, puis retournait auprès de Lucien, chargé de preuves, armé de pied en cap, en vainqueur, et, comme toujours, il se faisait battre honteusement. Après ces défaites, il revenait à la charge ; il s’acharnait aux controverses, il s’y jetait tête baissée, comme un sanglier dans les broussailles ; il s’enfiévrait, il s’exaspérait, il donnait des coups de boutoir dans ces fourrés épineux et n’en sortait que meurtri, déchiré, ahuri. A ces emportemens, qui l’aurait reconnu ? En moins de deux mois, Lucien était arrivé à lui donner son ardeur contentieuse, ses habitudes d’esprit et de langage âpres, inquiètes et criardes. L’honnête Espérit tournait à mal ; à tout propos il discutait, il ergotait, et d’une humeur agressive et chagrine ; pour combattre les sophismes, il se faisait sophiste. Qu’étaient devenus sa douceur, sa modestie, son enjouement ? De jour en jour il s’aigrissait davantage et tombait au plus triste état de colère et d’impuissance.


III.

Dans ses grandes perplexités, Espérit avait complètement négligé la tragédie : il avait fini par ne plus venir à la Pioline. Marcel, de son côté, était retenu très souvent à Seyanne par ses travaux du four et des embarras de famille, et Lucien se souciait de la Mort de César comme des vieilles lunes. Quant aux autres tragédiens, ils étaient pour la plupart très mécontens de la nouvelle distribution des rôles. Espérit n’étant plus là pour les remonter, ils retombèrent sous l’influence de Perdigal. Perdigal, grand semeur de querelles, avait soin d’envenimer les dépits d’acteurs, d’irriter leurs amours-propres. Déjà tous les chefs de parti, rejetés dans des rôles secondaires, s’étaient retirés de la Mort de César avec éclat. Avec les amateurs qui montraient encore quelque zèle, avec les honnêtes et les simples, il s’y prit d’une autre façon : il s’ingéniait à leur persuader que le lieutenant renonçait tout à fait à la comédie ; il leur lisait effrontément de prétendues lettres de M. Cazalis.

On était arrivé à la fin de juin, et depuis près d’un mois les répétions étaient tout à fait interrompues. Vers cette époque, le maire Tirart eut à s’absenter une quinzaine pour ses trafics de soie et de garance. M-Cazalis dit alors à sa sœur : — Ma chère Blandine, notre ami Lucien va se trouver bien seul, bien isolé ; il faudra l’inviter à passer tout ce temps avec nous. Nous allons l’établir définitivement dans la chambre bleue.

— Oh ! le pauvre petit orphelin ! dit la tante. Comme il languira ! Pechère ! pechère !

— Eh bien ! pour le tirer d’ennui, dit M. Cazalis, nous remonterons cette tragédie. Du diable si je sais pourquoi elle ne marche plus ! — Et comme la tante développait toutes les raisons de convenance qui s’opposaient à cette installation d’un jeune homme à la Pioline, le lieutenant lui répondit avec un grand calme : — D’accord, d’accord, mais, comme on dit dans la gazette, j’ai pour moi les faits accomplis ; Lucien a déjà reçu sa lettre d’invitation, et demain nous l’aurons à déjeuner.

Mlle Blandine était très décidée à lui faire un vilain accueil ; contre toute attente, Lucien ne vint pas. — Ce sera pour ce soir, dit le lieutenant. — On ne le vit ni dans la soirée, m les jours suivans. — Il y a là-dessous quelque inconvenance de ma sœur, disait M. Cazalis ; elle l’aura blessé avec toutes ses sorties ridicules contre la Mort de César.

— C’est bien possible, répliquait la tante. Ah ! plût au ciel !… — Et déjà mille suppositions tourbillonnaient dans cet esprit inquiet : elle cherchait, elle inventait les raisons les plus singulières pour s’expliquer la disparition de Lucien. De fait Lucien était parti pour partir : deux mois de séjour à Lamanosc l’avaient lassé, et, mettant à profit l’absence de l’oncle, il s’était mis en route au hasard.

À quelques lieues de Lamanosc, Lucien fit rencontre de l’huissier Fournigue. En public, à Lamanosc, Lucien et Fournigue ne se parlaient jamais, mais seul à seul ils s’entendaient à merveille. L’oncle Tirait était très généreux, mais le neveu était un bourreau d’argent, et c’était Fournigue qui lui négociait ses affaires d’usure. L’huissier s’en allait aux Rétables, chez son patron l’avocat Mazamet, le célèbre Mazamet, l’auteur du terrible mémoire, dont la publication, toujours retardée, devait porter le dernier coup à la puissance du maire.

Lucien et Fournigue mirent leurs chevaux au petit trot et s’engagèrent dans la vallée. Au fond de cette plaine nue se détachaient brusquement les toits rougeâtres des Rétables, vaste logis seigneurial encore très imposant, construit dans le style de la renaissance italienne, flanqué de deux pavillons massifs. De grands escaliers montaient autour et venaient rejoindre une terrasse en arceaux, au nord s’étendaient de hautes futaies.

Voici comment ce domaine était tombé dans les mains de l’avocat Mazamet. Mazamet avait parmi ses cliens un vieux gentilhomme agronome, couronné dans tous les concours, président de comice, médaillé d’or et d’argent en France et au dehors. De succès en succès, l’agronome arriva à se faire exproprier. La veille de la vente judiciaire, Mazamet vint au secours de son client : il liquida moitié des dettes. En paiement de ses avances, le château des Rétables lui fut cédé de gré à gré à moitié prix de sa valeur, et les autres créances furent passées en son nom. — Entre nous, ajoutait Fournigue, je puis vous dire que jusqu’au dernier moment nous activions sous main les poursuites contre le vieux noble, et sans que le patron y parût pour rien. Oh ! c’est un habile homme ; il est très fort. Savez-vous qu’il a su tirer dix mille francs de ferraille de cette masure sans qu’il y paraisse, rien qu’avec les grilles des perrons, des jardins, des balcons, des puits ? Cette futaie que vous voyez là à l’ouest n’est que le débris d’un immense parc dont la coupe sombre a payé pour les deux tiers l’achat du château. Ah ! quel homme !

Quand on parlait de cet achat des Retables, Mazamet avait coutume de répondre : — Mauvais, mauvais placement ! Les terres ne rapportent plus rien, l’impôt monte tous les jours, et, gouvernés comme nous le sommes, Dieu sait où nous marchons. J’augmente mes charges, c’est une folie ; mais enfin j’ai sauvé mon client, mon ami. Ses biens étaient grevés d’une hypothèque générale, et les créanciers l’auraient jeté dans la rue ; ils étaient sans pitié. Il a fallu faire la part du feu. En fin de compte, mon client ne sera pas sur la paille ; il lui restera encore deux fermes et sa maison de ville. — On célébrait partout la belle conduite de maître Mazamet, et le client n’osait y contredire, car les hypothèques qui frappaient les deux fermes et la maison de ville avaient été transférées au nom de Mazamet ; les créances étaient toujours exigibles, et l’avocat se montrait encore très généreux en laissant courir la dette sans parler de remboursement. Fournigue racontait toutes ces histoires avec des transports d’admiration.

Depuis quelques années, maître Mazamet s’était retiré des affaires : il ne plaidait plus que les causes politiques, les procès à grand fracas, et pendant l’été il venait tenir sa cour aux Rétables. L’affluence des visiteurs était grande ; maître Mazamet avait déjà tout un cortège de solliciteurs, et plus d’un fonctionnaire venait le voir la nuit à la dérobée. Son activité, sa fortune, ses intrigues, son éloquence diffamatoire lui avaient conquis une grande influence dans le pays. Il était très puissant, très redouté, et les oppositions coalisées l’avaient adopté comme candidat. Ses adversaires le combattaient timidement. Le maire de Lamanosc était le seul qui osât dire haut et net : « Ce Mazamet est un fort coquin ; c’est Tirart qui l’a dit, Tirart Marius ! Qu’on lui porte ce petit compliment de ma part. » Les gens sages trouvaient ces paroles de Tirart bien imprudentes. À leurs yeux, le maire était un de ces hommes compromettans qu’il faut se hâter de désavouer au plus vite.

Parmi ses anciens camarades d’école, maître Mazamet comptait deux avocats renommés, chefs de partis dans ces partis équivoques où se recrutaient ce qu’on appelait les hommes possibles. Les noms de ces deux tribuns reparaissaient tous les six mois sur les listes des donneurs de nouvelles, quand le cabinet était menacé d’un vote hostile. Dans les petits journaux, on les appelait plaisamment les ministres au département de l’opposition. Aux vacances de l’avant-dernière session, l’un de ces orateurs à la mode s’était arrêté une semaine aux Rétables en revenant des eaux de Savoie. On lui avait fait une réception magnifique, avec des cavalcades, des musiques, des porteurs de torches qui couraient autour de la voiture ; pendant huit jours, les paysans avaient dansé sous les fenêtres du château. Les gazettes officielles du pays avaient insinué alors par malice que cet accueil n’était pas tout à fait désintéressé, qu’il y avait promesse formelle d’un portefeuille pour maître Mazamet dans la prochaine combinaison ministérielle, si les factions triomphaient. On ajoutait d’un ton de mauvaise humeur que les électeurs étaient libres, après tout, de se faire les instrumens, les marchepieds d’une ambition insatiable, etc. Mazamet n’avait eu garde de les contredire, et par ses soins l’article s’était trouvé reproduit dans plusieurs feuilles parisiennes, puis réfuté adroitement dans un journal ami. Une querelle s’était engagée dans la presse, et le nom de Mazamet était revenu souvent dans ces polémiques. Mazamet était intervenu alors dans le débat par une lettre fort habile, hardie d’allures, très mesurée au fond, ne concluant à rien, et qui l’avait mis encore en relief. Le grand courtier des élections, l’huissier Fournigue, faisait lire les articles pour et contre l’avocat dans tout le canton. — Mazamet a le bras long, disait-il sans cesse aux notables des villages. — Quand il sera ministre, il reconnaîtra les amis et les ennemis. — Et les ennemis de répondre : Quand il sera ministre, il fera comme les autres, d’un coup de pied il rejettera l’échelle. Ils n’avaient pas d’autre argument contre lui. Ils eussent été ses complices qu’ils n’auraient pas mieux dit. Quand il sera ministre ! Personne n’en doutait. C’était là le mot magique, le sésame, ouvre-toi ! Les fonctionnaires tremblaient, les consciences se troublaient, leurs portes secrètes se tenaient entr’ouvertes.

Au moment où Lucien et Fournigue passaient près du manoir de l’avocat, le jour baissait ; le vent de mer roulait de lourds nuages noirs sur les cimes du Luberon. Fonrnigue arrêta son cheval au tournant de la grande allée des Retables. — Tiquez des deux, dit-il, si vous voulez arriver à la couchée avant l’orage. Dans moins d’une heure, toute cette vallée sera noyée.

— Alors que Mazamet me donne un lit ! dit Lucien.

— Y pensez-vous ? dit Fournigue, et que dira l’oncle Tirart ? Mais Tirait et Mazamet sont à couteaux tirés. Le mémoire sur l’abreuvoir va se publier. Tenez, là, dans mon bissac, j’ai les épreuves. Pour sûr, on ne vous attend pas aux Rétables.

— Raison de plus ! dit Lucien en pressant le pas de son cheval. Lucien entra chez maître Mazamet par curiosité, par bravade. En montant le perron, il prépara un petit discours moqueur à l’usage de l’avocat. Dès qu’on l’eut annoncé, Mazamet vint le recevoir dans le vestibule et l’introduisit au milieu de sa compagnie de la meilleure grâce du monde. D’après les récits de Fournigue, Lucien s’attendait à rencontrer un homme facétieux, brutal et fantasque. Il fut accueilli par un personnage très réservé, courtois, avenant, d’une urbanité exquise, et qui ne rappelait en rien le portrait tracé par l’huissier. Pourtant Fournigue avait dit vrai en parlant des humeurs bizarres de l’avocat ; il y avait pour Fournigue un Mazamet intime qui n’était pas le Mazamet du public : il y avait un maître tour à tour hautain et familier, qui tantôt faisait asseoir à sa table l’huissier Fournigue, lui pinçait le nez et lui contait des drôleries, et tantôt le chassait à coups de pied comme un vaurien. — Il n’est pas fier, disait Fournigue ; bon cœur, généreux, bourse toujours ouverte, mais il n’aime pas qu’on lui mange dans la main, surtout lorsqu’il a ses sciatiques.

Me Mazamet présenta Lucien à ses amis avec toutes sortes de prévenances et de gracieusetés. On parla longuement de la politique du jour. Il y avait, à l’angle de la cheminée, un homme obèse et blême qui gardait le silence par manière de dignité. On attendait avec déférence qu’il donnât son opinion. — On m’écrit de Paris, dit-il enfin d’une voix grasse et lourde, pesant ses mots, on m’écrit que la santé du roi est très altérée ; si le corps résiste encore, l’esprit s’affaisse. Lu grand esprit ! ajouta-t-il avec un respect hypocrite. Personne ne rend justice comme moi à la haute raison du roi : j’admire son génie, sa prudence, sa sagesse, et je vénère ses vertus ; mais le poids de l’âge courbe les plus fortes têtes. Ah ! messieurs, la jeunesse ! la jeunesse ! tout est là.

Toutes ces têtes chauves s’inclinèrent en signe d’assentiment. Quant au futur ministre, il se montra plein d’égards pour Lucien, il lui consacra toute sa soirée ; Lucien fut comblé d’attentions, de prévenances. Tout à fait séduit par ce grand enjôleur, il se laissait caresser, flatter, cajoler. Ils se plaisaient tous deux, ils se touchaient par mille affinités secrètes, ils se sentaient de la même famille. Tout à coup maître Mazamet le prit à part et lui dit brusquement : — Et l’oncle Tirart ? Il m’est hostile, savez-vous, très hostile, et bien à tort, je vous le jure, car j’avais songé à le faire entrer au conseil général. Nous serions encore à temps pour le renouvellement de novembre. Le voulez-vous ? L’oncle Tirart ne voit que par vos yeux, et entre nous c’est très sage de sa part. Il se connaît en moutons, en vignobles, en garance ; il édifie une belle fortune : grand mérite ! mais tout cela ne fait pas l’homme politique. Vous comprenez bien que je ne veux en rien diminuer le maire de Lamanosc ; il a beau dire du mal de moi à qui veut l’entendre, je lui conserverai toujours une estime singulière. Ah ! le brave homme que ce père Tirart ! Quelle probité ! quelle rondeur ! Quel est donc le fou qui l’a monté contre moi ? Je tiens à gagner votre oncle, je ne vous le dissimule pas ; il m’est très dur de l’avoir pour ennemi. Je veux que ce malentendu ait un terme, et je serais doublement heureux si le père Tirart m’était ramené par vous. Il est bien entendu que si l’oncle Tirart vient à nous, j’arrête l’impression du mémoire que j’ai rédigé sur cette ridicule affaire de l’abreuvoir.

La glace était rompue ; on causa encore longuement de l’oncle Tirart, si bien que Lucien finit par s’engager très étourdiment. Il promit son oncle, les amis de l’oncle, et le père Cazalis par dessus le marché. — Comme vous y allez ! dit en riant l’avocat. Prenez garde, vous vous avancez beaucoup. Eh ! eh ! il est têtu, le brave cher homme ! Ce sera dur à enlever. Enfin vous y gagnerez vos éperons. Cinq voix ne sont pas à dédaigner ; mais c’est surtout l’amitié de l’oncle Marius que je voudrais conquérir. Je ne me pardonnerais jamais de l’avoir pour ennemi. Encore une fois, je veux qu’il soit des nôtres ; il me le faut à tout prix.

Le ciel s’était éclairci ; Lucien prit congé de l’avocat. Maître Mazamet fit tous ses efforts pour le retenir aux Rétables ; mais, comme la nuit était très belle, Lucien, qui se sentait en humeur de voyage, monta à cheval et partit à franc étrier.


IV.

Pendant une quinzaine, on attendit Lucien à la Pioline. Tous les matins, à l’heure du déjeuner, le lieutenant, se mettait en vedette sur la terrasse, armé de sa lunette marine. Lucien était par chemins et ne songeait guère à venir. M. Cazalis rentrait en maugréant contre sa sœur. — Et cet Espérit encore dont on n’entend plus parler ! disait-il ; personne ne sait ce qu’il devient. Voilà plus de six semainequ’il n’est venu à la Pioline ! C’est incroyable ! Je n’ai pas souvenir de l’avoir offensé. Il y a encore là-dessous quelque mauvais tour de ma chère sœur Blandine. — Il envoyait alors Cascayot au château des Saffras, mais Espérit n’y était jamais. Espérit, tout à ses tristesses, vagabondait au hasard, loin de Lamanosc, dans une humeur farouche.

Au départ de Lucien, il s’était cru délivré, et jamais il n’avait été plus asservi. Lucien avait semé l’ivraie à pleines mains dans les sillons d’Espérit, et maintenant tous ces germes fermentaient, le sourd travail s’en continuait sous terre. Le doute entrait dans cette âme sous des formes vagues et subtiles. À vrai dire, ce n’était pas dans sa foi même qu’il était ébranlé : les croyances tenaient en lui par tant de racines dans les profondeurs d’une vie honnête et pure, elles se mêlaient tellement à ses plus chers sentimens de patrie, de famille et d’amitié, qu’il était impossible qu’elles fussent renversées au premier choc ; mais toute leur vertu était comme énervée, languissante et sans efficace. La vérité était toujours présente dans son cœur, mais voilée, obscurcie, et dans sa détresse il avait perdu tout désir de revoir cette douce lumière, il se refusait à toute espérance.

Espérit ne s’appartenait plus, il n’était plus lui-même. Un grand vide se faisait dans son âme ; au fond de ces abîmes, il jetait des regards avides, et saisi de vertiges, dévoré d’inquiétudes, effrayé, exalté sans causes, accablé de dégoûts, le cœur endurci, desséché, ne s’attachant à rien, il se retirait, il errait loin de tous, dans les lieux déserts ; il fuyait ses meilleurs amis ; il se sentait isolé, sans amour, sans courage, en pleines ténèbres, et tous les jours il descendait plus avant dans ce morne égoïsme

Tout à coup la nouvelle se répandit à Lamanosc que la Damiane était en danger de mort, on assurait même qu’elle ne passerait pas la nuit. Espérit en fut informé par hasard, car depuis quelques jours il n’était pas rentré au château des Saffras, et déjà trois fois on était venu le chercher de la part des Sendric sans le rencontrer. L’avant-veille le mal s’était déclaré avec une violence extrême, les souffrances étaient horribles, et toute force de résistance semblait épuisée dans ce corps ruiné par tant de fatigues et d’épreuves. Espérit fut réveillé par ce coup de foudre. Il courut à Seyanne comme un insensé. Lorsqu’il arriva dans la cour des Sendric, tous les voisins, assemblés à l’entrée de la cuisine, silencieux, consternés, attendaient avec anxiété la réponse des médecins. Marcel sortit bientôt avec eux ; leur contenance attristée annonçait que tout espoir était perdu. Les femmes qui se trouvaient là ne purent retenir leurs sanglots et leurs cris. Dans son désespoir, la tante Laurence faisait pitié.

Marcel fit asseoir Espérit au pied du lit. La Damiane, qu’on croyait assoupie, le reconnut : — Spiriton, dit-elle, pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ? Je t’attendais.

Il crut qu’elle faisait allusion à sa maladie, il allait s’excuser tant bien que mal pour ses longues absences ; mais elle, au milieu de ses plus horribles souffrances, elle s’oubliait tout à fait, elle ne pensait qu’à ses amis, à leurs peines, et tous les chagrins d’Espérit lui serraient le cœur. — Tu es donc bien malheureux ? dit-elle. Allons, parle-moi de franchise. Tu as quelque chose à me dire…

— Vous savez donc tout ! s’écria Espérit. Sur quelques mots qui lui échappèrent sans ordre, sans suite et de peu de sens, elle eut bientôt tout compris. Les médecins rentrant exigèrent le silence ; Espérit s’éloigna sans avoir pu s’entretenir plus au long avec la Damiane. À peine avaient-ils échangé quelques paroles, qu’elle avait déjà le secret des tristesses d’Espérit, et lui se sentait tout changé, tout allégé ; il avait reçu le secours d’un cœur ami, et la paix de cette demeure se répandait dans son âme. Toutes les chimères qui l’assiégeaient s’évanouirent.

Dans l’après-midi, la Damiane fit appeler Espérit, qui se tenait à l’entrée de la porte, et tout d’abord elle voulut reprendre avec lui les confidences interrompues. Espérit, honteux qu’on s’occupât de lui dans un pareil moment, répondit à la Sendrique : — Ne parlons que de vous, notre Damiane, ou plutôt taisons-nous ; obéissons aux docteurs.

— Dans cinq minutes, dit-elle avec enjouement ; allons, assieds-toi là et parle-moi de franchise. A-t-on rien de caché pour sa marraine ?

— Ah ! marraine ! dit-il.

Ce doux nom de marraine, plus doux encore en provençal, méïrine, bien souvent il l’avait entendu et répété sans y trop réfléchir, mais en ce moment, auprès de la Damiane, la tendresse de cette appellation le charmait extrêmement, le sens affectueux de ce mot le frappait avec une force, une nouveauté extraordinaires, et lui revenait comme un souvenir lointain de la première enfance. Il s’attachait à cette parenté spirituelle avec des entrailles de fils. Ces Sendric, c’était toute sa famille. On l’avait mené là lorsqu’il avait perdu son père ; douze ans plus tard, il avait été recueilli par eux, à la mort de sa mère la Siffreine, lui et sa sœur Espérite, celle qu’on appelait dans le pays la grande Espérite. Elle aussi était morte, à six mois de là, cette grande Espérite ; elle était enterrée à Seyanne, et sur ce rosier blanc, dont les branches couvraient la muraille des Sendric, les jeunes filles avaient cueilli la couronne virginale qui parait son cercueil. La voix de la Damiane faisait revivre en lui tous ces souvenirs déchirans ; à mesure qu’elle parlait, il se sentait remué profondément. À la douceur, à la gravité de ces paroles, à l’accent jeune et pénétrant de cette voix émue par la plus tendre amitié, Espérit croyait reconnaître, il retrouvait vraiment la voix de sa mère et toute son âme, comme au jour où la Siffreine se relevait sur son lit d’agonie, pâle et tremblante, les mains roidies, les yeux éclairés des sourires de la mort, mais l’esprit vivant encore et libre, et toutes ses forces se concentrant dans ces adieux suprêmes. Dans ces dernières heures, la Siffreine n’avait eu qu’une sollicitude : mourante, elle enseignait encore à son fils les vérités du salut, et sur ses lèvres glacées, les dernières paroles, les dernières prières murmuraient le nom d’Espérit. Comme cette mère qu’il avait perdue, la marraine Damiane, cette seconde mère que lui donnait l’église, au plus fort de ses souffrances, ne s’occupait que de lui ; agonisante, elle veillait encore sur Espérit, elle lui prêtait assistance.

La nuit fut très douloureuse et très agitée pour la Damiane. Au matin, vers trois heures, une crise heureuse se déclara contre toute attente, et ses amis reprirent courage. Le mieux se soutint dans la journée, la nuit suivante fut plus calme, et les médecins laissèrent espérer que, si ce doux sommeil se prolongeait jusqu’au jour, la Damiane était sauvée. Le soleil était déjà très haut lorsqu’elle se réveilla. Les médecins recommandaient encore les plus grands ménagemens ; Espérit évitait de l’approcher. Il avait pris pour lui les soins du ménage ; il ne venait au chevet du lit que lorsqu’elle sommeillait ; dès qu’elle rouvrait les yeux, il s’éloignait de quelques pas, de peur qu’elle ne vînt à lui parler. Quelles anxiétés pendant ces heures silencieuses qu’il passa ainsi auprès d’elle ! Et dans les jours qui suivirent, quels retours de joie, quelles craintes toujours nouvelles, jusqu’à ce qu’elle fût entrée en pleine convalescence !

Cette convalescence de la Damiane fut très longue. Espérit ne quittait plus les Sendric ; le jour, il aidait aux travaux du four et du jardin, et vers le milieu de la nuit, il relayait l’ami Marcel au chevet de la Damiane. À peine dormait-il quelques heures, mais ces fatigues lui étaient légères : auprès de sa marraine, il vivait d’une vie nouvelle, il lui suffisait d’être à ses côtés, de la voir, de l’entendre, pour se sentir ranimé. Sans longs discours, en quelques mots, sonvent même sans paroles, elle le remplissait d’un grand courage ; elle répandait autour d’elle la chaleur et la lumière par sa seule présence, par le rayonnement de son âme.

La nuit, en veillant la Sendrique, Espérit pensait souvent à grandes inquiétudes dont il avait souffert dans la société de Lucien. Que d’années vécues dans ces quelques mois qui venaient de s’écouler ! Délivré maintenant de ces agitations stériles, redressé, ravivé, il reconnaissait quelle forte assistance lui était venue de la Damiane à l’heure même où tout semblait perdu, et combien, depuis ce moment, cette amitié lui était secourable ! Il se rappelait alors ce que

Marcel lui avait raconté souvent de sa mère, quelle avait été l’affection constante de la Sendrique sur son fils, et cette protection toujours efficace qu’elle étendait sur lui pendant les longues séparations.

De loin comme de près, la Damiane venait en aide à Marcel et le soutenait d’une main ferme. Pendant les années passées loin de Seyanne, le jeune homme avait eu souvent des heures d’épreuve où il sentait faiblir son courage. L’image attristée de la Damiane se prenait alors à ses yeux, et la certitude entrait en lui, vive, directe et poignante, qu’il ne pouvait faillir sans qu’aussitôt tous ses actes n’eussent un douloureux retentissement dans le cœur de cette pieuse femme, si cruellement frappée, et qui ne cessait de s’offrir en sacrifice. Puis, comme si de ses propres mains il eût craint d’élargir les blessures de cette âme déchirée, il s’arrêtait saisi de terreur, et le mal était vaincu. À son retour à Seyanne, lorsque Marcel fit ses confidences à sa mère, il la trouva informée de ce qui s’était passé. Au moment même où Marcel était en péril, elle en avait toujours eu la divination : il lui était donné un avertissement certain, elle se mettait en prières, l’âme serrée d’angoisses, et son fils recevait un grand secours. En tout temps elle veillait sur lui, et son amour l’enveloppait comme une armure de diamant ; les glaives de Satan s’y seraient brisés. Si Marcel était revenu au milieu des siens avec toute sa jeunesse, dans toute la grâce de son innocence, il le devait à sa mère ; il lui devait aussi cette simplicité d’esprit qu’il avait gardée dans sa fleur. Et pourtant qui fut plus exposé que lui ? Quelles tentations subtiles autour de cette âme ardente et pure, enthousiaste, ouverte à toutes les sympathies ! Que de fois, dans ses premières années de jeunesse, Marcel était revenu chez sa mère, incertain et troublé, l’esprit ébloui et comme fasciné par les chimères ! Dans ce village de Seyanne, auprès de la Sendrique, dans la société de cette paysanne, il retrouvait tout à coup le ton juste, le ton de son âme. Quelle douceur alors, quel rafraîchissement d’esprit inexprimable ! Par sa mère, il rentrait dans l’unité, dans l’harmonie, dans la nature première ; il touchait à l’intimité des choses réelles, à la vie même, à la vraie vie. La Damiane était Là au foyer domestique, comme la vestale romaine sur les marches de l’autel, attentive et fidèle, veillant au feu sacré, et sans cesse d’une main pieuse elle ranimait cette pure lumière, la flamme de l’esprit.

C’était une âme pleine de constance. Gardienne des vieilles mœurs les traditions de la race, du génie de la maison, de la foi chrême, gloire et richesse des bonnes familles, elle mettait son honneur à conserver ce trésor des croyances qu’elle tenait des aïeux, elle le transmettait à sa descendance tel qu’elle l’avait reçu, intact et vénéré. Elle se faisait une joie de cette obéissance filiale ; elle en était récompensée outre mesure. Par le seul fait de cette adhésion loyale, absolue, qu’elle donnait aux enseignemens de l’église, elle se trouvait en possession d’idées générales très étendues et fécondes ; son esprit travaillait sur ce fonds inépuisable, et jamais ne s’exerçait à faux. Les vérités même les plus hautes lui devenaient familières, mais alors seulement qu’elle était appelée à les réaliser dans sa vie : elle aurait redouté de recevoir des connaissances qui seraient restées sans emploi, elle les acceptait comme un secours dans l’action, pour enchaîner plus fortement sa conscience, pour marcher d’un pas plus ferme dans le chemin du sacrifice. Nulle trace de rêverie dans cette âme méditative, nulle curiosité vaine. Recueillie et toujours agissante, réveillée, toujours présente à elle-même, jamais elle ne donnait prise aux imaginations ; jamais son être ne se dédoublait pour ainsi dire, et ce n’était pas une partie d’elle-même, c’était toute sa personne qu’elle présentait à la lumière. Par cet accord constant de ses actes et de ses pensées, par l’imité de sa vie, par un profond respect de la réalité, elle était entrée si avant dans la simplicité première, qu’elle se trouvait en rapport naturel et libre avec toute vérité, de quelque ordre qu’elle fût. Ainsi, même en dehors des choses de la foi, les problèmes les plus difficiles s’éclairaient pour elle d’une vive clarté, et dans les questions qui lui étaient tout à fait étrangères, d’un tact très sûr, elle discernait l’erreur sous les apparences les plus trompeuses.

L’enthousiasme religieux se rencontrait chez la Damiane avec un sens pratique très rigoureux qui n’en était que la confirmation. Cet esprit positif éclatait dans tous ses actes. Pour ce cœur si fortement attiré vers le souverain bien, pour cette âme qui montait si haut dans la claire intelligence de la beauté invisible, rien n’était à dédaigner dans les choses de la terre, dans les plus humbles devoirs. Elle acceptait la vie avec toutes ses laideurs et ses trivialités, elle la traversait sans illusions comme sans mépris, et dans sa persévérance elle se prêtait assidûment aux exigences les plus vulgaires d’une existence commune et bornée. Elle mettait toutes choses à leur place ; elle portait en elle la vraie mesure. Cette mère de famille, dont la maison ne se soutenait depuis vingt ans que par des prodiges d’économie et de vigilance, cette travailleuse infatigable, cette ménagère était pour tous un exemple du plus pur détachement. Nuit et jour elle veillait aux intérêts des siens avec une ardeur incroyable ; toutes ses heures étaient emportées dans un tourbillon d’affaires courantes, de ventes, de négoces, de tracas et de soins domestiques, et dans cette activité extraordinaire, au milieu de ces mille difficultés d’une vie disputée jour par jour, elle gardait son came libre ; elle se donnait sans cesse, elle se possédait tout entière, toute au service du maître qu’elle adorait en esprit et en vérité.

À toutes les époques, en tous lieux, par son énergie, sa droiture et sa sincérité naturelles, la Damiane aurait donné l’exemple des plus mâles vertus, mais jamais avec cette grandeur naïve, cette humilité, cette tendresse que la femme chrétienne nous a révélées. Née à Rome, dans le sein du patriciat, aux temps glorieux de la république, elle eût été l’honneur des familles consulaires, la matrone vénérée, la compagne des héros, leur mère, leur amie. Sous la loi nouvelle, la Sendrique atteignait une dignité plus haute, et dans les plus obscures conditions, sans nom, sans fortune, illettrée, dans ce pauvre village de Seyanne, dans cette maison ruinée ! On reconnaissait en elle cette noblesse incomparable des âmes fécondées par l’Évangile, les seules qui donnent tous leurs fruits.

Dans la société de cette femme forte, Espérit revenait réellement à lui-même. À la voix de la Damiane, sous cette calme influence, tout un monde de choses jeunes et naïves, de sentimens vrais, profonds, ingénus, renaissait et grandissait en lui. Quelle transparence donnée à l’âme ainsi replacée à son aurore, sur ce fonds divin des croyances, aux premières clartés de la foi dans l’âme ! Vives lueurs, aube lointaine, allégresse éthérée, chant matinal des voix les plus douces ! Et l’homme n’a rien à renier de cette piété de l’enfance soumise ; toute la vérité est reçue à ces heures d’innocence ; qu’elle soit ressaisie à ces pures origines, et l’âge viril en sera illuminé. Pour tous les temps, la même loi demeure ; pour tous les temps, le même amour et la même espérance.


V.

Espérit se laissait aller avec une joie d’enfant à ces impressions de bonheur. Il ne pouvait plus se séparer de sa marraine, et quoiqu’elle fût tout à fait hors de danger, par momens il s’effrayait encore des lenteurs de la convalescence, il en suivait les moindres crises avec l’émotion, l’inquiétude d’un fils. Pour retourner à Lamanosc, il attendit que la Sendrique eût repris ses travaux de ménage comme par le passé.

À son arrivée, il trouva Caban toux et Bélésis tout à fait installés au château des Saffras, travaillant aux jardinets, sarclant les plates-bandes, arrosant les fleurs. Il s’informa du sort de la tragédie.

— Oh ! il y a du nouveau, répondit Cabantoux. Oui sait tout ce que les Cazalis ont acheté ce matin au marché ? Le sergent Tistet est venu nous convoquer tous avec sa lettre, puis il est revenu furieux. — Il n’en sut dire davantage dans un long discours d’une heure. Le muet, avec ses gestes, essayait de rectifier ce qu’il y avait de confus dans ce récit du fadad. À tout hasard, Espérit s’habilla et se tint prêt à partir pour la Pioline.

Il y avait en effet grand dîner d’apparat chez les Cazalis. Le maire et son neveu étaient de retour, et il s’agissait de célébrer en même temps l’arrivée d’un officier de gendarmerie qui venait prendre le commandement de la lieutenance. Pour ajouter à l’éclat de la fête, M. Cazalis avait invité ses chers tragédiens. La journée devait se terminer par une répétition de la Mort de César aux lumières, avec décors et costumes. Ces convocations s’étaient faites en grand mystère. En se mettant à table, M. Cazalis dit à sa sœur : — Ma chère Blandine, je vous ménage une surprise charmante ; dans une heure, vous verrez arriver tous mes acteurs, et ce soir nous les garderons à souper. — La tante riait aux éclats. — Allons, vous prenez bien les choses, dit le lieutenant fort surpris de la voir en si belle humeur. L’heure passée, les tragédiens n’arrivaient pas. M. Cazalis regarda sa sœur avec méfiance. Au milieu du dîner parut le sergent Tistet, son papier à la main. — Mon lieutenant, voici le contre-ordre, dit-il en lui présentant une grande circulaire toute chargée de paraphes ; serait-il vrai que vous renvoyez la répétition à un mois d’ici ? Toute réflexion faite, j’en doute encore, sauf le respect que je vous dois. Si je ne m’abuse, ce n’est pas votre écriture ; vous peignez beaucoup mieux.

Ce contre-ordre était écrit en entier de la main de Mlle Blandine, et tout au bas, sans le moindre scrupule, elle avait signé bravement : « Le lieutenant Jean-de-Dieu Cazalis. »

— Ah ! vous êtes le lieutenant Jean-de-Dieu ? dit Cazalis. Ma sœur, vous voilà prise la main dans le sac.

— Mais c’est un faux, s’écria le sergent Tistet, et très sérieusement il proposait d’envoyer la tante en cour d’assises.

— J’aurais signé du nom du roi, dit la tante.

Mlle Blandine triomphait : on s’amusa beaucoup de la déconvenue du lieutenant, et le sergent Tistet, qui ne comprenait rien à ces légèretés en matière d’écriture publique, se retira très vexé. Bientôt le maire et M. Cazalis s’assoupirent, comme c’était leur habitude au dessert, dès qu’ils avaient pris leur petit verre de muscat. — Allez, allez toujours, disait Marias Tirart en se renversant sur sa chaise, je suis comme les lièvres, je ne dors que d’un œil. — De temps à autre, il relevait la tête en criant très haut : hum ! hum ! afin de montrer qu’il était bien à la conversation. M. Cazalis usait de la même ruse pour gagner ses dix minutes de sieste digestive. L’officier de gendarmerie, qui était brisé de fatigue, ronflait tout bonnement, sans y mettre tant de finesse. Ce fut alors que Corbin l’aîné, qui cherchait une occasion d’être désagréable à Mlle Blandine, s’avisa de parler avec éloges des tragédiens. La tante riposta ; les railleries s’engagèrent. En sa qualité de savant, Corbin le jeune essaya de prendre la défense de Marcel. — Ah ! dit-il, j’ai vu chez lui de belles mécaniques…

— Comme celles de son père, interrompit Lucien, un des vôtres.

Et là-dessus il se mit à raconter les vieilles histoires qui couraient dans le pays sur le mitamat, — ses manies d’invention, ses trocs, l’âne tricolore. Il lui prêtait en outre des trafics imaginaires, impossibles ; il inventait à son usage toute une ménagerie d’animaux fantastiques : il mêlait plaisamment l’histoire du père et celle du fils ; il mettait en scène tous les Sendric, Marcel, les cousines, la tante, le petit frère, la Damiane elle-même, et bientôt, s’échauffant à ce jeu, il donna des portraits amusans de tout ce monde de Seyanne ; il reproduisit avec gaieté les personnages ; dans son adresse à les travestir sans dépasser la vraisemblance, il imitait très drôlement leurs gestes et leurs allures, car il était bon mime ; il était cloué d’un certain sens comique très subtil, acre, aigu, — l’instinct de la caricature. Lucien était en verve, l’hilarité de ses voisins l’excitait. Il avait à ses côtés quatre écouteurs enthousiastes, — Corbin l’aîné, M. Dulimbert, le notaire et le rentier Lajarije. Le craintif Corbin le jeune n’osait plus se commettre avec lui ; il se taisait prudemment, ses yeux pâles erraient dans le vague, il rêvait à ses ballons. La tante Blandine avait insinué son bas sous la table et tricotait avec acharnement, sans mot dire. Sabine se trouvait ainsi isolée entre ce railleur impitoyable et ces bourgeois ridicules qui se riaient des choses les plus saintes, — le travail, l’indigence et la simplicité. Son embarras était extrême : les sarcasmes de Lucien la révoltaient ; elle y aurait mis fin tout au début sans l’émotion extraordinaire dont elle était saisie, car à chaque parole de Lucien elle se sentait naître une sympathie plus vive pour Marcel.

Ce ne fut d’abord que le mouvement d’une âme généreuse, passionnée pour le vrai, et que l’injustice irrite. Devant elle, on attaquait des absens, des malheureux ; d’instinct, elle se rangeait de leur parti. C’était la première fois qu’elle fixait ainsi sa pensée sur Marcel, et mille sentimens qu’elle ignorait se levaient et venaient l’assaillir confusément. Quel nom donner à cette amitié enthousiaste ? Par le fait de Lucien, ces sentimens vagues se prononcèrent bientôt avec énergie. Brusquement Sabine fut poussée et comme précipitée dans un monde nouveau, dans l’inconnu : tout prenait à ses yeux un aspect inattendu. Lucien poursuivait ses persiflages : à mesure qu’il raillait, toutes ses paroles se transformaient pour Sabine. Il parlait de la Sendrique avec mépris, elle se sentait entraînée à l’aimer, à la chérir comme une mère ; il traçait de Marcel un portrait burlesque, et toutes les lignes de cette caricature se reproduisaient en traits héroïques dans l’esprit de Sabine. Bientôt, par la magie de cet amour qui s’éveillait en elle, la vie entière de Marcel lui apparut, la vie de Marcel et celle de sa mère ; elle en eut l’intuition vive ; son regard pénétrait au fond de ces âmes pures. La franchise de Marcel, le courage et l’innocence de sa jeunesse, la tendresse et la piété de la Damiane, ses sollicitudes maternelles, ses craintes, ses espérances, toutes ces choses frappaient soudainement Sabine ; elle les retrouvait dans le passé, dans le présent ; elle voyait Marcel dès ses premières années, elle le suivait de jour en jour, lui et les siens. Ces gens de Seyanne, elle les reconnaissait tous comme de vieux amis : l’honnête Mitamat, si ingénieux, si imprévoyant ; la tante Laurence, si impatiente et si dévouée ; l’oncle aveugle, sergent aux invalides d’Avignon ; le petit Damianet, toujours en maraude dans les vignes et dans les champs de fèves ; les cousines diligentes, dès l’aube à la fontaine, alertes et éveillées, tous les jours de semaine, hiver comme été, neige, bise ou soleil, les mains dans l’eau de source, camisoles flottantes, têtes et bras nus, du savon jusqu’aux coudes, à la nuit tombante chantant encore et jouant du battoir. Par les moqueries mêmes de Lucien, tout cet intérieur des Sendric lui était révélé dans sa plus franche naïveté avec un accent de vérité poétique. Elle entrait au cœur de cette famille de braves gens, dans leur vie, dans 1 m-peines : elle glorifiait leur honneur et leur pauvreté, leur constance, leurs longues épreuves ; elle touchait au vif leurs souffrances les plus cachées, elle s’y associait avec un grand élan. Ces impressions nouvelles lui revenaient comme de lointains souvenirs, et son cœur ne pouvait plus se détacher de ces douces sympathies. Sabine se rappelait alors quelle intimité absolue s’était établie entre elle et Marcel tout d’abord, le premier jour, dès qu’ils s’étaient mis. Cet accord secret de leurs âmes n’avait pas été un instant interrompu : elle le sentait, elle le savait par une divination certaine, et déjà elle pouvait affirmer que cette amitié loyale était à jamais et pour toujours au-dessus des hasards de la vie. Marcel lui était présent, elle lisait dans son cœur, elle répondait de lui comme elle répondait d’elle-même. Émue et recueillie comme si Marcel et la Damiane eussent été à ses côtés, seule avec eux, en union étroite, loin de ce monde étranger, elle n’entendait plus rien de ce qui se disait autour d’elle. Perdue dans cette rêverie profonde, attirée dans une sorte de vision intérieure, elle voyait grandir en elle l’image de Marcel, et son âme se livrait sans défense. Enchantement des choses jeunes, première heure ! Elle vivait d’une vie plus légère, d’une vie éthérée, dans les pures clartés de l’aurore.

La bruyante gaieté des convives rappela Sabine à la réalité. Elle entendit les noms de Marcel et de la Sendrique qui revenaient encore au indien des quolibets. Indignée et toute frémissante, elle regarda fixement Lucien avec un visage irrité. Lucien admira ce regard enflammé par l’amour et la colère ; Mlle Sabine lui parut très belle, et dans l’animation singulière de toute sa personne il vit une certaine hardiesse de passion dont il fut ravi, puis, se croyant en grand succès auprès d’elle, il reprit étourdiment ses persiflages.

Elle s’était levée pour lui imposer silence, mais telle était son exaltation, qu’elle n’osait parler. Tout son être débordait de colère, elle redoutait de ne pouvoir en modérer la véhémence. C’était le premier cri de l’amour dans ce cœur tendre et sauvage. Avec tout son courage, elle s’efforçait de le retenir ; mais comment se tromper soi-même ? Elle fut saisie d’effroi en voyant à quel point déjà sa vie était tout envahie ; elle sentait cet amour monter en elle avec une violence qui la remplissait d’épouvante, elle résistait avec toutes les fiertés d’une âme éprise de liberté, elle cédait avec tout l’abandon d’une tendresse soumise ; en vain espérait-elle se dominer encore. Ainsi combattue entre l’indignation et la crainte de trahir son amour, retenue captive sous le charme et sous la terreur de cette jeune passion, indécise et tremblante, agitée par ses sentimens d’indépendance, oppressée en même temps par une félicité sans mesure, elle hésitait et se troublait de plus en plus. Lucien la contemplait avec des yeux ardens. Ebloui par l’éclat de cette beauté pathétique, hors de lui et se méprenant toujours, il jouissait de ces angoisses dont il ignorait la cause. Il la croyait vaincue, fascinée ; dans sa joie, il se versait de grandes rasades. Tout à coup le maire se dressa en sursaut, et, tapant des poings sur la table, cria de sa grosse voix : — Eh bien ! lieutenant, je crois que vous vous endormez ?

C’était sa manière de se réveiller à table, et comme on ne le contredisait guère, il demeurait convaincu que personne ne s’était aperçu de son sommeil. — Qui dort ici ? répondit M. Cazalis en se frottant les yeux, qui dort ? Holà ! holà ! moi, je suis comme les lièvres. Hum ! hum !

— Allons au grand air, reprit le maire ; la faculté de Montpellier ordonne formellement de sortir après le diner. Arrive, cadet…

Le bonhomme était déjà sur la terrasse, à la fontaine, la tête sous le jet et se lavant à grande eau. — Eh ! cadet ! criait-il, arrive, arrive…

Lucien s’était arrêté sur le seuil de la porte pour offrir son bras à Sabine. Il lui inspirait une telle répulsion, qu’elle vit une insolence dans cette simple politesse, et brusquement elle s’éloigna de quelques pas. — Eh ! mon neveu ! criait le maire, ici, par ici, tu vois bien que les chiens me sont dans les jambes. Arrive donc ! Faut-il que j’aille te chercher avec la fourche ?

La tante était très irritée contre Lucien : si Lucien lui avait offert son bras, elle aurait refusé net et sec ; mais avec sa nièce elle ne badinait pas sur les devoirs du savoir-vivre. Elle courut donc après Sabine pour la gourmander, et de force elle voulut la ramener vers Lucien. Au milieu de ce débat survint la Zounet. La Zounet conduisait par la main un grand garçon maigre et bave tout couvert de sueur et de poussière, déguenillé, pieds nus. — Deux lieues dans une heure ! dit le jeune paysan en ouvrant sa chemise pour en retirer une lettre ; tout à la course, et pas plus fatigué qu’un dimanche. — Puis, pour prouver son dire, il se mit à danser.

Ce courrier venait de la part des gens de San-Bouzielli, qui réclamaient les soins de la tante Blandine pour un des leurs atteint d’une fièvre maligne, où tous les docteurs perdaient leur latin, ainsi qu’il était dit dans la lettre d’invitation. — Ah ! oui, les médecins, dit la tante, des ânes, des ânes rouges ! La Zounet, ma pharmacie, et qu’on bride la mule ! Toi, prends tes souliers ferrés. Sabine ! Sabine ! cours à ma chambre ; vite mes gants, mes mitaines, la petite fourrure, mon trousseau de voyage, mon manteau, la pelisse, le vieux châle, les bas de laine !

— Et le bonnet de nuit, dit M. Cazalis.

— Oui certes, répondit-elle, et ma camisole aussi, ne vous déplaise ; croyez-vous que je vais revenir ce soir à dix heures par ces chemins affreux, ces précipices, au milieu des loups ? Je couche à San-Bouzielli, et j’y resterai tant qu’il me plaira, entendez-vous ?

La tante s’équipa en toute hâte, elle bourra son cabas de fioles, de paquets, de petites boîtes, et, sans plus tarder, elle partit pour la ferme de San-Bouzielli, suivie de la fidèle Zounet.

— Ah ! c’est un coup du ciel, dit le lieutenant ; Cascayot, vole à l’écurie et selle le Garri.

Dès que la tante se fut mise en route, Cascayot partit pour Lamanosc. Cascayot était porteur d’un message adressé au sergent Tistet. Aux termes du message, le sergent était chargé de convoquer sans délai tous les acteurs qu’on pourrait ramasser dans le village. On devait être rendu à la Pioline à neuf heures du matin ; à dix heures, répétition générale du premier acte, à midi grand banquet.

Le lendemain, il y eut donc tragédie à la Pioline, et lorsque la tante Blandine revint de ses consultations, elle trouva les tables du festin déjà dressées sur la terrasse. Les acteurs importans, tels que Robin, Tistet, Espérit, se promenaient de long en large en répétant leurs rôles, le cahier à la main ; quant aux autres artistes, ils rôdaient de tous côtés des jardins à la cuisine. Perdigal jouait aux boules dans la cour, Cayolis chantait, Cascayot paradait sur le perron en grand costume du dimanche ; il portait à la ceinture un trousseau de clés, insignes de ses nouvelles fonctions : dans la matinée, il avait été élevé à la dignité de sommelier provisoire.

— Jour du ciel ! ce sont mes clés ! s’écria la Zounet.

Cascayot, se voyant poursuivi, sauta sur un arbre, et du haut des branches il faisait tinter ses clés en narguant la servante.

— Ah ! vous voilà, chère sœur, dit le lieutenant en courant au-devant de Mlle Blandine ; déjà de retour ! Quelle chance ! Vous arrivez à temps. Dix heures précises : nous n’attendons plus que Marcel ; il ne doit pas être loin. Sergent Tistet, un coup de cloche pour l’avertir. — Messieurs, dit-il aux acteurs, voici ma sœur Blandine : c’est elle qui vous fera les honneurs de la fête. Ma chère sœur, donnez vos ordres pour que tout marche à ravir. Entrons, mes amis.

En entendant sonner la cloche qui annonçait l’arrivée des acteurs, Mlle Sabine était sortie précipitamment ; elle traversait le salon lorsque son père l’aperçut, et sur un signe de Lucien il la rappela. — Tiens, ma fille, dit-il, prends le Voltaire et reste avec nous pour diriger cet acte : c’est notre ami Lucien qui t’en prie, il n’osait pas te le dire.

Les tragédiens entraient en ce moment par la porte de la cuisine. À la vue de Marcel, Mlle Sabine eut un violent souvenir de la scène de la veille ; elle se rappela les injures de Lucien, ses parodies, ses mensonges. Toute la nuit elle s’était accusée de lâcheté ; elle se reprochait amèrement d’avoir laissé insulter celui qu’elle aimait. D’un premier mouvement spontané, irréfléchi, elle s’avança vers Marcel sans bien savoir ce qu’elle allait faire, mais dans le ferme dessein de lui rendre témoignage. Elle hésitait encore à l’aborder, lorsque Lucien s’approcha d’elle familièrement, et d’un regard ironique il lui désigna Marcel comme pour donner suite aux moqueries de la veille. Elle se sentit outragée par ces airs de connivence ; repoussant l’odieuse complicité qu’on lui voulait imposer, elle écarta Lucien avec mépris, et n’hésitant plus, s’exaltant dans son amour, d’une grande assurance elle traversa la foule clés acteurs, tête haute, l’orgueil et la joie dans les yeux ; elle alla droit à Marcel, et devant tous lui tendit la main.

— Très bien ! ma Sabine, dit le lieutenant. Notre ami Sendric, soyez le bienvenu. Pourquoi devenez-vous si rare ? Tenez, donnez le Voltaire à ma fille, je veux qu’elle dirige ce premier acte.

Mlle Sabine était déjà loin ; elle courait derrière l’allée des cyprès, du côté des Patys. Effrayée de ce qu’elle venait de faire, elle s’était enfuie par la petite porte en évitant de passer devant la tante Blandine ; mais tante Blandine n’avait rien vu, rien entendu. Enfouie dans son fauteuil, tête basse, le nez sur son tricot, la tante rêvait aux moyens de réfréner les grandes audaces de son frère Jean-de-Dieu. Comment congédier sans trop d’esclandre cette bande de tragédiens ? Et qu’aurait-elle pensé si elle avait su que M. Cazalis se proposait de prendre à sa solde tous les acteurs récalcitrans, au taux le plus élevé des journées de travail ?

Tout à coup la Zounet fit son entrée à grand fracas, le visage en feu, les bras au ciel. — Ah ! mademoiselle, mademoiselle, c’est une maison au pillage ! Cascayot leur a ouvert toutes les portes, ils sortent du cellier, le fruitier est ravagé, ils vont tout massacrer dans la garenne ! Il me manque trois poules. On est entré au pigeonnier, et ma cuisine est pleine de plumes !

— Faites-en des oreillers, dit le lieutenant.

— Et les sénateurs qui sont encore à la cave. Quel malheur !

— Qu’ils y restent. Mes vins sont les premiers crûs du midi. À l’heure du dîner, il n’en manquera pas un, et pour mon premier acte je n’ai besoin que des grands rôles.

— Mais Perdigal et sa bande ? dit Zounet.

— Or çà, la paix, silence ! Et vous, sergent Tistet, jetez-moi cette folle à la rue. Tonnerre de Brest ! consigne militaire. Restez de garde à la porte ! — Mon ami, reprit-il en offrant le livre à l’officier de gendarmerie, à vous les honneurs de Voltaire. Nous commençons. — Ma sœur, vous êtes bien aimable de nous être revenue. Je suis ravi de votre présence. Soyez tout oreilles… À toi, Espérit :

César, tu vas régner…

La répétition se poursuivit sans autre accident. À la fin de l’acte, l’officier se déclara fort satisfait de ce qu’il avait vu et entendu. Il donna de grands éloges aux acteurs, et la présidence du banquet lui fut offerte. Il accepta de grand cœur, s’assit au fauteuil et porta la santé du roi ; M. Dulimbert riposta par un toast aux dames, sexe charmant ; alors tous les beaux diseurs de la troupe prirent la parole et firent des motions : on but à la Pologne, aux arts libéraux, au peuple français, à l’empereur, à la guerre d’Afrique, aux Cazalis, à tout le monde, à Bolivar !

Après les toasts, le lieutenant lut un projet de règlement en dix articles par lequel les acteurs s’engageaient, sur l’honneur, à consacrer tous leurs dimanches à l’étude de la Mort de César. Le règlement fut voté d’acclamation sans qu’on en eût écouté un seul mot. On chanta au dessert tous les chœurs de la Muette, et les convives se séparèrent un peu gris et très heureux.


VI.

Marcel n’avait pas assisté à ce banquet, car il avait à faire dans la matinée un chargement d’épines du côté de la Bernarde, et la Damiane devait l’attendre jusqu’à midi pour la fournée. Il était retourné à Seyanne fou de joie, et la tante Laurence remarqua qu’il n’avait jamais travaillé d’un si grand courage. À la nuit, dès qu’il fut libre, il revint errer au hasard dans les chemins creux de la Pioline. Tout en battant le pays, il se trouva porté à son insu sous le balcon des Cazalis. Les chiens, qui le reconnurent, cessèrent d’aboyer et vinrent lui lécher les mains. Toute la façade du manoir était dans l’obscurité ; au tournant, vers l’aile gauche, une seule fenêtre était encore éclairée. La lampe de Sabine jetait des lueurs à travers les rainures des peupliers agités par le vent ; par momens, une forme vague passait et se détachait sur l’ombre claire des rideaux. Marcel s’était assis au pied des chênes verts qui bordent ce chemin ; il pensait à sa bien-aimée, et son âme s’envolait dans l’immensité des deux. Il restait là sous cette fenêtre, les yeux attirés par le rayonnement de cette pâle lumière, plus brillante pour lui que toutes les étoiles qui scintillaient au firmament.

Vers dix heures, les rideaux s’assombrirent, la lumière courut le long des corridors jusqu’à l’aile opposée. Marcel se leva en sursaut, frappé au cœur, sans pouvoir s’expliquer la cause de cette vague angoisse.

En ce moment, Mlle Sabine entrait chez sa tante. La vieille demoiselle se mettait au lit avec des précautions infinies. À demi déshabillée, elle préparait avec grand soin sa toilette de nuit. Sabine l’embrassa et lui dit résolument : — Ne me faites pas de questions, ma tante ; mais il faut que demain nous partions pour Valence : voilà deux ans que nous avons promis cette visite à nos parens du Dauphiné. Partons dès demain, il le faut. Ne m’en demandez pas davantage ; en route, je vous dirai tout.

— Demain, demain ! dit la tante ; que s’est-il donc passé ? Ta, ta, ta, quelle fille décidée ! Et pourquoi ce voyage ? Voyons, laissez-vous voir.

Elle prit la lampe et la tourna brusquement pour en diriger la lumière vers la figure de sa nièce : — Eh ! eh ! nous sommes bien pâle, et comme nous tremblons, Sabine ! Il y a là-dessous quelque gros secret, des chagrins d’amour peut-être ? oui, oui, des amourettes. Tiens, tiens, des amourettes ! Voyez-vous cette sainte nitouche ! Allons, contez-moi ça, Ninette, et dans le plus grand détail.

Mlle Blandine entrevoyait des aventures romanesques, et déjà sa vive imagination battait la campagne. — Ta, ta, ta, reprit-elle en se déshabillant à la hâte, qui l’aurait cru ? Vous allez tout me dire, mais laissez-moi vite me mettre au lit ; je veux prendre mes aises pour vous entendre, ne me dites rien que je ne sois couchée. Ah ! m’y voilà ; passez-moi encore un oreiller sous les reins. Très bien. Je vous écoute maintenant. Ah ! nous avons des amourettes, des peines de cœur, et tante Blandine n’en sait rien, du moins par vous ! Pensez-vous donc qu’elle n’a pas tout deviné ? Je vous aurais cru plus de fierté, ma fille, à votre père aussi ; mais cette tragédie tourne la tête à tout le monde. On m’aurait bien surprise, il y a vingt ans, si l’on m’avait dit qu’un jour les Tirart s’allieraient aux Cazalis ; mais consolez-vous, mon enfant, consolez-vous : ce mariage a beau me déplaire, il se fera, et pour cette seule raison qu’il me déplaît. Est-ce qu’on a jamais fait le moindre cas de mes volontés ? Je ne suis rien dans cette maison, on me prend pour ma peine. Je suis une ménagère, une femme de charge, voilà tout. Est-ce que les femmes ont voix au chapitre ? Votre père en fait toujours à sa tête. Il y a longtemps que tout est décidé entre lui et M. Marius. C’est une honte que vous ayez pu vous engouer à ce point de ce cadet, vous, Sabine, vous ! Eh bien ! épousez-le ; mais tante Blandine, vous ne l’aurez pas à vos noces, et si M. Jean-de-Dieu Cazalis veut donner des fêtes à son gendre, ce ne sera pas la Zounet qui se chargera des dîners ; la pauvre fille aimerait mieux sortir de la maison. Moi, je la suivrai de bon cœur ; je ne restais ici que pour vous, pour vous sauver de la ruine où vous courez tous par l’inconduite et la folie de mon frère. Oui, oui, je la suivrai. Ne me poussez pas à bout ; nous nous quitterons pour ne plus nous revoir. Il était pourtant bien convenu que nous devions vivre toujours ensemble, toujours, et que vous resteriez fille comme tante Blandine : c’était juré entre nous ; mais aujourd’hui que sont les sermens ? Eh bien ! laissez-moi là, chassez-moi, mariez-vous tous, je ne demande pas mieux, je serai libre, je m’échapperai de cette maison où j’ai tant souffert, je n’aurai plus à me dévouer pour vous, à me tuer de soucis, de travail, de chagrins. Et pour qui ? Pour des ingrats. C’est bien triste ! Oh ! mariez-vous, puisque vous êtes si pressée de vous délivrer de la vieille tante ; mais entrer dans cette famille, quel malheur ! Quoi ! j’aurai élevé ma Sabine pour un Lucien, moi ! et au prix de tant de soins, d’inquiétudes et de fatigues ! À la mort de votre pauvre mère, j’ai passé onze nuits de suite à vous veiller, toute malade moi-même, malade à l’extrémité, un pied dans la tombe, avec la fièvre et le frisson, toussant à cracher le sang ! Sacrifiez-vous maintenant, tuez-vous pour vos enfans, voilà votre récompense !

Elle sanglotait comme une désespérée. — Ma tante, dit Sabine en lui prenant affectueusement les mains, écoutez-moi. Je suis venue pour vous répéter que votre volonté serait toujours la mienne, et que jamais, à aucun prix, je ne consentirais à être séparée de vous. Je vous l’ai dit bien souvent, je me le suis promis à moi-même : rien n’est changé, c’est irrévocable. Que puis-je vous dire de plus ?

— Vrai ? s’écria la tante. Tu es toujours décidée à ne pas te marier ? Eh bien ! tu es une brave fille, une fille de cœur ! Je craignais que tu n’eusses changé d’idée, j’en rougissais pour toi. C’est bien de persister ainsi dans nos projets. Tu as raison, Muette, le mariage est une folie. Les hommes se valent tous. Tante Blandine s’est-elle mariée ? Elle n’en est pas plus malheureuse, elle a sa belle liberté, et personne au monde ne lui a jamais imposé ses caprices ; pour ma Sabine, ce sera de même. Ah ! je comprends tout maintenant : ce mariage te peine, mais Ion père est un homme si violent que tu n’oses pas lui résister. Tu lui obéis, c’est bien, très bien, je n’aime pas les rébellions dans les familles ; mais tante Blandine est là, et si elle dit : veto, nous verrons bien ce que fera M. Jean-de-Dieu Cazalis ! Ses jurons ne m’épouvantent point ; il n’est pas ici sur sa frégate. Console-toi, ma fille, je te défendrai envers et contre tous, et l’on saura si j’ai une volonté. Les hommes font beaucoup de bruit et de poussière, mais on en vient toujours à les mener par le bout du nez. Ce mariage ne me plaît pas, donc il ne se fera pas. Le Lucien ne m’est jamais revenu, et je n’attendrai pas longtemps pour lui signifier son congé. Ton père dira ce qu’il voudra ; avec moi, plier ou casser ! Avant quinze jours, Jean-de-Dieu aura à choisir entre Lucien et Blandine, et les choses n’en resteront pas là. Il faudra bien que tout ceci finisse : ces drames, ces tragédies, ces comédies ! Cet Espérit, ce marquis des Saffras, quelle tête fêlée ! Et ton père avec ses cavalcades, ses répétitions, ses dîners, ses banquets ! Il inviterait le genre humain ! Je vais vous mettre cette maison à la réforme ; il n’est que temps… Je réponds de tout ; mais pas de voyage à Valence. Ce serait une lâcheté ; j’aurais l’air de craindre mon frère et de reculer devant lui. Eh quoi ! tu n’es pas aux anges de ce que je te dis ! douterais-tu de moi ? Tu restes là muette et toute en larmes. Que se passe-t-il ? Mais parle donc. Pourquoi ces désespoirs ? Ah ! j’y suis, j’y suis, reprit la tante aussitôt sans attendre la réponse, et de joie elle se frottait les mains, tout m’est expliqué maintenant, ces tristesses, ces pleurs, ces projets de départ… Ma Sabine, pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? Tu aimes, pauvre enfant ; ton cœur est pris. Oh ! je le vois bien, j’ai tout deviné ; rien ne m’échappe. Tu aimes et tu comprends qu’un tel mariage est impossible, tu es une fille vaillante et tu sais ce que tu dois à ta famille, à ta tante, à ton nom ; tu es une Cazalis ! Allons, du courage, ma bonne Sabine ; il faut en prendre son parti. Allons, contez-moi ces amourettes ; venez ici, Ninette, et faites vos confidences à la petite tante Blandine, racontez-lui tout dans le plus grand détail. Je me doutais bien qu’il s’était fait un grand changement en vous ; vous êtes d’une gravité qui n’est pas votre âge ; vous cherchez la solitude. Ce matin encore je t’ai appelée deux fois, et ta ne m’as pas entendue. Hier pourquoi es-tu restée si longtemps dans le bois des Patvs ? Mens ici, ma Ninette, laisse-toi voir ; tourne-toi dans le jour. Nous avons les yeux battus et le teint brûlant ; nuit blanche, nuit blanche ! Tu l’aimes donc bien, ma pauvre Sabine ? Et depuis quand ? comment cela vous est-il venu, vous si retenue et si fière ?

Mlle Sabine était entrée avec l’intention arrêtée de ne rien cacher à sa tante, disposée à tout lui dire quand le moment serait venu, et très sincèrement, avec un entier abandon, comme une honnête fille qui n’a pas de secret pour sa mère. Cette démarche lui coûtait extrêmement ; elle n’avait pas hésité. Elle arrivait avec un grand élan, le cœur déchiré, et la tante l’accueillait avec des badinages, d’un ton plaisant, en personne amusée et curieuse. Étourdie par ce vif babil, froissée et blessée dans le sérieux de ses tristesses, Mlle Sabine sentait déjà s’éteindre tout désir de confidence ; le cours de ses pensées était changé. Maintenant ce qu’elle redoutait le plus, c’était de trahir ce secret qu’elle aurait voulu se cacher à elle-même. Dans son trouble, elle était convaincue qu’on lui parlait de Marcel, et toutes ces questions de la tante l’effrayaient ; mais la tante n’avait en vue que le neveu du maire : elle reprit son discours avec volubilité, et Mlle Sabine fut rassurée en entendant le nom de Lucien qui revenait au milieu des caquets de la bonne demoiselle. Décidée comme elle l’était alors à se tenir sur la réserve, Mlle Sabine avait tout intérêt à prolonger cette méprise. Rien n’eût été plus facile : la tante s’engageait de si bon cœur dans son petit roman ! Il n’y avait qu’à la laisser partir et courir trotte-menu à la suite de son idée. Sabine ne le voulut pas ; sa grande loyauté souffrait de cette équivoque, il lui répugnait d’en profiter. A diverses reprises, elle arrêta sa tante pour lui dire très nettement qu’elle détestait Lucien : la tante n’en voulut rien croire.

— Comme vous dites cela ! répondait-elle ; quel air ! quelle vois mordante, saccadée, comme une personne qui veut se dominer ? Vous ne l’aimez pas ? en êtes-vous bien sûre ? Tu as beau me répéter le contraire, je t’assure que tu en es folle, et j’en juge par cette insistance que tu mets à me démentir. Tu ne veux pas me tromper, je le sais, mais tu voudrais te faire illusion à toi-même ; la vieille tante le voit bien.

La tante s’obstinait dans son erreur ; pour en finir, il n’y avait qu’à prononcer le nom de Marcel : c’eût été le devoir de franchise. Sabine s’y résolut ; elle n’en trouva jamais la force. Tout ce qu’elle put faire, ce fut de dire avec un grand effort de courage : — Ma tante, je vous jure que vous vous trompez ; aujourd’hui ne m’en demandez pas davantage, demain vous saurez tout… Mais partons, il le faut… Si vous saviez ce que j’éprouve, vous ne me presseriez pas de questions… Vous ne m’avez pas comprise. Vous ne me comprenez donc pas ?

— Et pourquoi ne vous comprendrais-je pas ? s’écria la tante. Ah ! je ne vous comprends pas ! Qu’en savez-vous ? Tante Blandine n’y entend donc rien au sentiment ? Vous seule sans doute pouvez en parler ! Ces amoureux sont tous les mêmes ; ils s’imaginent toujours qu’ils ont inventé l’amour ; on dirait qu’ils sont le commencement du monde ! Vous vous figurez peut-être que tante Didine est née avec ses cheveux gris, ses rides, son tour, la patte d’oie et le menton de galoche, et que de son temps il n’y avait pas de jeunes cavaliers fort tendres et mieux tournés que ton Lucien ; on vous les a refusés bel et Lien. Alors comme aujourd’hui il fallait tenir son rang. On ne se marie pas pour soi, mais pour les familles. À vingt ans, le cœur vous chante, la tête vous part, on est amoureux à périr. Eh bien ! après ? On souffre, on pleure pendant des mois, des années, puis avec le temps tout s’arrange au mieux. Croyez-vous qu’aujourd’hui je donnerais ma chère liberté pour les plus beaux yeux du monde ? Allons, montrez du courage, ma fille, je ne veux pas qu’on s’attriste ainsi. Je suis furieuse que toutes ces larmes coulent pour un Lucien.

Sabine voulut l’interrompre ; alors la tante s’emporta. — Eh ! si j’en veux parler, moi, de ce Lucien ! Allez-vous peut être me donner des leçons de convenance et de savoir-vivre ? Prétends-tu me dicter mes paroles ou m’imposer silence à la façon de ton père ? Jean-de-Dieu te donne là un triste exemple. Oh ! c’est trop fort. Dès qu’on parle de M. Lucien, il faut prendre des gants. Ces gens-là ! des gens de rien ! Oui, oui, c’est ainsi. D’abord, rasseyez-vous et écoutez-moi, je le veux. Maintenant que vous m’avez mis le feu au sang, vous voudriez partir ; restez, restez, tu resteras ; je n’ai pas fini, tu m’entendras jusqu’au bout. Je vais te faire passer ton Lucien par un petit chemin où il n’y a pas de pierres. Tous vos airs et vos gestes d’impatience n’y font rien ; je dis ce qu’il me plaît de dire, et je sais parfaitement ce que je dis. Allez-vous par hasard m’apprendre l’histoire des familles ? La mère de Lucien n’était-elle pas une Tirart, et par les femmes une Boutournel ? Et les Boutournel vendaient des millasses et des oranges, de père en fils, non pas même en boutique, mais en plein air, avec une brouette de quatre sous, tous les vendredis au marché de la ville, derrière la fontaine de l’Ange, contre la maison où se trouve aujourd’hui le libraire. Est-ce clair ? Mais votre père ne sait rien de tout cela ; il a passé toute sa vie dans la marine, il ne connaît pas les familles ; alors de quoi se mêle-t-il ? Il ne faut mépriser personne, mais il faut tenir son rang. Ce sont des gens de rien, voilà mon opinion. Je suis comme saint Jean-Bouche-d’Or ; me laisse qui voudra, je ne suis pas à marier. Ah ! si ton père m’avait écoutée ! S’il faisait des économies au lieu de tenir table ouverte, jamais il n’aurait eu seulement l’idée d’un tel mariage…

La tante en était arrivée à raconter les méfaits du lieutenant Cazalis : sur ce chapitre, elle pouvait parler indéfiniment ; une fois lancée, elle ne s’arrêtait plus. Sabine n’essaya plus de l’interrompre ; elle en était aux regrets d’être venue, et, loin de provoquer des explications nouvelles, elle s’y serait refusée, si on l’eût interrogée encore. Elle rentrait en elle-même avec une joie amère, elle s’efforçait de vaincre cet amour qui remplissait sa vie ; mais ce sentiment si profond, si douloureux, elle ne voulait plus le dévoiler, le profaner en quelque sorte au milieu des commérages de la bonne tante. Quand ces grands momens de confiance sont ainsi refoulés, il se fait dans l’âme une réaction violente, et le cœur qui allait s’ouvrir se referme avec une froideur glaciale.

Sabine s’était assise au pied du lit, silencieuse et résignée, attendant avec mélancolie qu’il lui fût permis de sortir. Deux grandes heures s’écoulèrent ainsi ; la mèche de la lampe était toute calcinée lorsque Mlle Blandine, épuisée par son long monologue, prit le parti de congédier sa nièce. — Allons, ma fille, endormons-nous ; tout ça s’arrangera, comme dit ton père. Bonsoir, Ninette, embrassez-moi, et allez vous coucher ; il doit se faire tard. Voilà des heures que nous sommes à caqueter comme des pies. Demain, c’est le grand jour des confitures ; il faut qu’à l’aube toute la maison soit sur pied : adieu, adieu. — Adieu, ma tante, dit Sabine. Elle s’éloigna avec ce déplaisir et ce malaise que laissent toutes les démarches inutiles. Ce n’était pas seulement par déférence qu’elle s’était rendue chez Mlle Blandine ; elle se méfiait de ses forces et venait chercher secours contre elle-même. Cette assistance qu’elle attendait lui étant refusée, elle ne l’implora plus ; elle se résolut à lutter seule avec un plus grand courage. Elle rentra chez elle, décidée à garder cet amour à jamais secret, sans espérance, et tristement enseveli dans son cœur.


VII.

Au point du jour, Mlle Blandine se leva diligemment pour mettre en train les confitures. Quoique le temps fût à la pluie, elle ne souffrait plus de ses douleurs ; à peine avait-elle dormi deux heures, et loin d’être fatiguée, elle se sentait toute fraîche et guillerette, les membres agiles, la tête libre. Elle avait tant parlé, tant parlé, et de si bon cœur ! Il lui fallait ces longs discours pour se débrouiller les idées, et son esprit s’éclaircissait par ces ébullitions de paroles, comme une eau qui se clarifie en se vaporisant au feu.

Jusque-là, Mlle Claudine avait guerroyé contre Lucien sans trop savoir pourquoi, d’instinct, par esprit de contrariété et de tracasserie pure ; maintenant elle voyait un but noble, utile, proposé à toutes ses taquineries, elle pouvait se les justifier au nom d’un grand intérêt de famille ; elle se faisait des devoirs de ses plus chères antipathies.

La vieille fille conçut ces trois projets et se promit de les mener à bonne fin : — premièrement congédier Lucien et rompre ce mariage, — ensuite ruiner à jamais la tragédie, — enfin abolir ces dîners perpétuels d’une maison « toute par plats et par écuelles, où la vie se passait à table. » Elle avait trouvé sa méthode, et tout d’abord elle se mit à l’œuvre, mais prudemment, astucieusement, avec l’adresse et la persistance d’une femme qui suit son idée fixe.

Le moment était opportun : jamais M. Cazalis n’était plus faible qu’au lendemain d’un coup d’état ; elle, au contraire, tirait de ses défaites une force nouvelle. Le lieutenant, tout embarrassé de sa victoire de la veille, allait et venait dans la maison sans oser dire un mot. De la cour aux jardins, les acteurs avaient laissé des traces de leur passage ; les plates-bandes étaient saccagées, les semis piétines, les arbres ébranchés ; on ne rencontrait partout que ramures cassées, fruits verts, débris de fioles. M. Cazalis ne savait comment dissimuler tous ces dégâts ; il avait pris avec lui deux ouvriers pour ratisser les allées et balayer en toute hâte les cours, les escaliers, le perron, les devans de porte ; la tante, venant à passer par là, feignit de ne s’apercevoir de rien.

Au déjeuner, elle arriva toute souriante et charmante. Le lieutenant s’était mis à table en tremblant ; il avait à se faire pardonner sa grande victoire de la veille, le banquet des acteurs, la fête sur la terrasse, la répétition extraordinaire de la Mort de César, et tout confus, tout penaud, comme un écolier au lendemain d’une escapade, il se faisait petit, il s’effaçait de son mieux pour ne pas donner prise ; jamais la tante ne l’avait trouvé si prévenant, si rempli d’attentions aimables, si disposé à toute sorte de concessions. Elle-même, loin de le brusquer comme d’habitude, répondait à tant de soumission par une aménité rare. Ce fut Lucien qui paya les pots cassés.

De tous les convives de la veille, Lucien était le seul que le lieutenant eût pu retenir ; il vint au d (’jeûner soucieux et triste, et la tante ne cessant de le harceler de ses malices, lui si vif à la riposte, il ne répondit pas. On s’étonnait de le voir si distrait, si mélancolique. Lucien avait veillé très avant dans la nuit sans pouvoir écarter l’image de Sabine. Les souvenirs de la journée lui revenaient sous mille aspects nouveaux, inattendus. Aimait-il Sabine ? l’aimait-il vraiment, ou n’était-ce là qu’une des mille fantaisies qui traversaient son esprit vif et mobile ? Il l’ignorait encore, et c’était la première fois de sa vie qu’il songeait à se poser cette question.

L’oncle Marins avait décidé que ce mariage aurait lieu, et le neveu s’était laissé faire sans déplaisir. Cette alliance avec les Cazalis flattait extrêmement la vanité du maire de Lamanosc : Lucien n’y trouvait rien à redire ; mais, avant de donner son consentement, il s’était fait prier suffisamment, afin de Lien poser ses conditions. Ses projets, comme on voit, n’avaient rien de très romanesque. Ce mariage, c’était pour lui l’indépendance et la richesse, la vie libre. Par cette issue, il sortait de tutelle ; il n’était plus à la merci de l’oncle Tirart, il brisait sa chaîne. Il se trouvait en outre que la mariée était bien née, honnête, gracieuse ; elle paraissait réfléchie, adroite et soumise ; Lucien n’en demandait pas davantage, et depuis trois mois il vivait auprès d’elle dans la plus parfaite indifférence. Du reste à peine la connaissait-il. Le dimanche, en revenant de Lamanosc, ils chevauchaient de compagnie et sautaient bravement les haies et les fossés ; mais dès que Sabine avait mis pied à terre, il n’avait plus occasion de la voir seule, et si par hasard il se rencontrait en tête-à-tête avec cette silencieuse et discrète personne, il ne trouvait rien à lui dire. Aussi préférait-il de beaucoup la société de Mlle Blandine, dont il aimait l’humeur querelleuse, et, lorsqu’il était de retour à la Pioline, il se laissait volontiers absorber par la tante ; or, quand la tante tenait les gens, elle les tenait bien.

Habitué à toutes sortes de succès et d’avances, gâté par la fortune, par la vie facile, Lucien avait tout à fait perdu le sens des choses intimes, et, comme un sauvage amoureux des couleurs bruyantes, il n’était plus frappé que par les dehors très brillans, l’effet, l’éclat, la mise en scène ; toute simplicité lui échappait. Sabine était très belle, mais d’une beauté calme, modeste et pour ainsi dire intérieure, qui ne se révélait pas tout d’abord. Jamais Lucien ne l’aurait admirée et comprise sans ces mouvemens de colère généreuse qui l’avaient passionnée lorsqu’on attaquait Marcel, et ce jour-là même il s’était complètement mépris sur la nature de cette exaltation ; il avait tout interprété à son propre avantage. La veille encore, au moment où Sabine tendait la main à Marcel, dans cette démarche si loyale, si spontanée, il n’avait vu qu’un jeu de coquetterie pour l’exciter à la jalousie ; il s’en était amusé. Voilà que tout à coup une jalousie vraie s’emparait de lui, — une jalousie vague, sans motifs appareils, vive, inquiète, obstinée. Sans se douter encore de cette grande sympathie que Sabine vouait à Marcel, il devinait déjà à quel point il l’avait blessée par ses moqueries sur les Sendric. Il en était honteux ; il était malheureux de tout le mal qu’il avait pu lui faire ; il aurait voulu le réparer à tout prix. Lucien n’en était plus à se faire illusion comme par le passé. Il comprenait bien quels abîmes le séparaient de Sabine, pour toujours peut-être, et pourtant il se sentait attiré de plus en plus vers elle ; il ne pouvait plus la quitter. Lui qui se faisait tant prier quand le lieutenant voulait le retenir, il passa toute une quinzaine à la Pioline sans y être invité, bien que la tante ne lui épargnât guère les taquineries, les querelles et même les affronts.

Mlle Sabine refusait de s’associer à ces malignités passionnées. Ses sentimens n’étaient pas changés ; mais par cela même qu’elle s’habituait de plus en plus à considérer Lucien comme un étranger, elle s’imposait vis-à-vis de lui des devoirs de courtoisie et de bienveillance. Cette conduite mettait la tante Blandine hors des gonds. — Serait-ce un désaveu ? disait-elle ; c’est donc un blâme ? Eh quoi ! Sabine, je prends votre défense, et vous me laissez là toute seule contre lui ! Est-ce pour mon plaisir que je me donne des colères bleues contre ce pistolet ? Moi, que m’importe ? je ne suis pas à marier. C’est pour vous que je me brûle le sang, moi qui n’aime que la paix à la maison, moi qui ai horreur des disputes, et voilà comme vous me soutenez ! C’est révoltant. Et pourtant je sais bien maintenant que vous ne l’aimez pas. Du reste, qui aimez-vous ?

Elle essayait ainsi, par toutes sortes de moyens, de renouer les confidences interrompues, et les injures ne réussissant pas, elle revenait à la charge avec ses plus douces cajoleries : Sabine restait retranchée dans sa réserve, la tante s’en irritait, et toute cette mauvaise humeur retombait sur Lucien, plus vive et plus acre. Lucien l’entendait à peine, il ne songeait qu’à Sabine. Tout son orgueil s’abaissait auprès d’elle ; il s’approchait d’elle avec l’humilité, la tristesse d’un amour sincère. Sabine devinait sa souffrance : il y avait là un sentiment vrai qu’elle ne voulait ni méconnaître ni blesser, et pourtant elle ne pouvait y répondre en rien, elle ne s’appartenait plus, elle se devait toute à Marcel. Lucien l’aimait quand même.


VIII.

L’avocat Mazamet tenait en réclusion une belle personne du nom de Félise, — sa nièce, disait-il, — la fille d’un officier mort en Afrique ; il l’appelait sa pupille. Cette grande demoiselle, déjà fort évaporée, entrait à peine dans ses seize ans ; elle vivait sous la garde d’une horrible vieille, sa cousine, une mégère envieuse, acariâtre et méchante, affreusement louche, très irritée contre la jeunesse et la beauté. La duègne était une Mazamet, mais il lui était défendu de porter ce nom ; elle n’était connue que sous son sobriquet villageois, lou Souleou (le soleil). On l’appelait ainsi par antiphrase, à cause de sa laideur. L’avocat l’avait ramassée dans les bas-fonds de la misère ; elle était à sa dévotion. Il lui avait racheté la bastide où elle était née, mais elle ne devait entrer en possession du petit héritage qu’après vingt ans de services irréprochables. En attendant ce jour de délivrance, elle traînait une triste vie de servante et d’espionne. Maître Mazamet la traitait durement, non par avarice, car il aimait le faste, et toute sa domesticité était sur un grand pied ; mais c’était pour lui comme un chien maigre à l’attache, dont la vigilance pourrait s’endormir dans le bien-être, et qu’on se garde bien d’engraisser. Nourrie chichement, vêtue de guenilles, elle reportait toutes ses haines sur Félise, dont le luxe et l’élégance l’exaspéraient. Pour aviver encore ces jalousies, Mazamet la condamnait à habiller de ses mains la belle cousine.

Maître Mazamet couvrait sa nièce de soie et de velours ; mais ces toilettes somptueuses ne servaient qu’à réjouir les yeux de l’avocat. Félise n’allait jamais à la ville ; lorsqu’elle sortait, c’était en compagnie du tuteur ou de la duègne, à la nuit tombante. Quand il y avait des hôtes aux Rétables, elle ne venait jamais chez son oncle ; l’entrée du château lui était interdite, elle restait alors consignée chez elle, dans l’arrière-logis, — un vaste pavillon à l’angle du parc. Tout autour s’étendaient des pelouses bordées de haies et de hauts cyprès. Toutes les fenêtres du château qui donnaient de ce côté étaient murées, à l’exception d’une seule, celle de la bibliothèque où l’avocat se retirait pour rédiger ses mémoires. Quoique ce jardin fût tout à fait isolé et fermé de murailles, Félise ne pouvait s’y promener sans être épiée par le Souleou ; la vieille était toujours sur ses pas, méfiante, éveillée. Jamais dragon plus farouche ne rôda dans le jardin des Hespérides.

Un jour il arriva que Lucien vint aux Rétables pour s’entendre avec Mazamet sur la conduite à tenir vis-à-vis de l’oncle Tirart, car le maire de Lamanosc avait refusé avec colère les propositions de paix. L’avocat était absent. Lucien entra comme chez lui dans cette bibliothèque mystérieuse dont l’entrée était si rigoureusement interdite. La pièce était sombre, il ouvrit les persiennes. En se penchant à la fenêtre, il entrevit Félise, qui lentement se promenait sur l’herbe en coiffure de bal. Sa robe rouge à ramages feu tranchait vivement sur ce fond de verdure. Elle jouait avec un immense éventail : ses yeux brillaient comme des escarboucles. Aux premiers signes que lui fit Lucien, la languissante demoiselle se cacha derrière l’éventail ; d’un regard rapide, elle s’assura qu’elle était seule au jardin. Alors elle s’enhardit jusqu’à venir sous la fenêtre, puis tout à coup elle tourna derrière les allées, comme pour s’éloigner ; mais ce n’était qu’un jeu pour agacer Lucien. Elle voulait d’ailleurs savoir ce qu’était devenue la vieille. Ne l’ayant pas rencontrée sur la porte, Félise revint sous les massifs. À travers les ramures des cyprès, elle voyait Lucien qui lui parlait en gestes amoureux, supplians, passionnés, et les galanteries s’engagèrent. Il y avait un grand laurier-rose sur la fenêtre, Lucien en cassa une branche qu’il lança aux pieds de Félise. En se baissant pour ramasser la fleur, Félise laissa tomber son éventail ; d’un bond, Lucien fut à ses pieds. Félise retint un cri, puis se mit à sourire à ce hardi cavalier qui jouait sa vie pour ramasser un éventail. Ces courtoisies de casse-cou sont toujours très goûtées ; la belle recluse écoutait avec ravissement les marivaudages de Lucien, elle s’était déjà laissé prendre les mains, lorsque l’avocat survint à l’improviste. Il avait été averti par le Souleou, qui de la lucarne du grenier avait tout vu. La grande demoiselle s’effraya et prit la fuite en pleurant. Lucien s’attendait à une scène terrible. — Tudieu ! dit maître Mazamet en lui prenant les oreilles à deux mains et les frottant vivement, — c’était son geste de bonne humeur et de grande amitié, — tudieu ! camarade, comme nous allons en besogne ! Vous avez la main heureuse. Eh ! eh ! c’est un bon parti. — Et sur ce mot maître Mazamet s’en alla en riant.

En traversant le corridor, Lucien entendit l’avocat qui rudoyait la vieille pour sa sottise et ses ridicules frayeurs. — Ce jeune homme est notre ami, criait maître Mazamet ; c’est l’enfant de la maison. Si tu l’ennuies jamais encore, je te casserai les reins ! — La vieille se trouva sur le perron au départ de Lucien, et comme elle voulait se montrer fort aimable pour le protégé de son maître, elle se mit à lui sourire, mais d’un sourire plus affreux encore que ses plus horribles grimaces de colère et d’envie.

Lucien sortit de ce château fort énamouré de la belle Félise ; au lieu de retourner à Lamanosc, il prit gîte dans un méchant village à une lieue de là, et le lendemain, dans la matinée, il s’en retourna aux Rétables, très décidé à s’y installer bon gré mal gré, coûte que coûte. Au moment de sonner à la grille, il ne songeait qu’à Félise, mais voilà que tout à coup le souvenir de Mlle Sabine lui revint avec une extrême douceur ; brusquement il tourna bride et partit pour la Pioline.

Les huit jours qu’il passa alors chez les Cazalis furent les plus remplis qu’il eût jamais vécus. Jamais si nobles tristesses n’avaient agité son âme ; il les accepta résolument, franchement, sans chercher à se séduire lui-même. Il était arrivé à la Pioline très épris de Sabine ; il l’aimait passionnément, mais il ne se dissimulait pas que rien au monde ne pourrait la rapprocher de lui. Il s’attachait avec courage à cet amour sans espoir et sans récompense. Cette grande douleur lui ouvrait une voie de salut, il y entrait d*un cœur vaillant ; mais pour se maintenir à cette hauteur, quels sacrifices lui étaient demandés ! Tout un homme artificiel à détruire, toute une vie fausse et mensongère à renier : une vie nouvelle à fonder, originale et sincère. Lui, tout rempli de vanités, d’imaginations, de choses rêvées, apprises, de sentimens factices, il se sentait appelé à la simplicité, à la vie intérieure. Sans lui parler, par la simple attitude de son âme, Sabine provoquait en lui ce travail, cet examen de soi-même, impitoyable et libre ; sans y prétendre, à son insu, par cette seule force de vérité qu’elle portait en elle, elle le mettait en demeure. Sous cet honnête et calme regard, Lucien était profondément troublé ; il se voyait dans toute l’indigence de ses fausses richesses, dans sa stérilité, dans ses misères. Tout un monde hardi d’activités, d’efforts, de salutaires souffrances lui apparut : il s’y jeta d’abord avec un très grand élan ; mais bientôt l’effroi d’un idéal si haut, si redoutable, le saisit, et, pour s’échapper à lui-même, il retourna aux : Rétables. Tous ces trésors de tristesse et d’amour si courageusement amassés, en un jour, en une heure, il les dépensa indignement aux pieds de la Félise ; puis, comme au premier jour, il revint à la Pioline pour retourner encore chez Félise aux heures de paresse et d’insouciance. Pendant plus d’un mois, il alla ainsi des Rétables à la Pioline, de la Pioline aux Rétables, rapprochant à plaisir les sentimens les plus contraires. Avec Sabine, il se purifiait pour ainsi dire ; il montait, il s’élevait dans les sereines régions de l’esprit ; avec Félise, il touchait terre, il se délassait indolemment auprès de cette belle fille, toujours souriante et parée, passant ses jours à s’attifer, amoureuse de sa personne, de ses chiffons, de ses bijoux, et même de tous ceux qui consentaient à l’adorer comme une idole. Là nul trouble, nulle angoisse ; une paix trompeuse et charmante, l’oubli de tous les grands et difficiles devoirs de l’amour.

Dans les commencemens, il avait rougi de cette double vie. Lorsqu’il avait revu Sabine en quittant Félise pour la première fois, il était tout honteux de son aventure de la veille ; mais à mesure qu’il fuyait la douleur et le sacrifice, ces sentimens s’étaient transformés : il en vint à trouver mille charmes dans ces contrastes, il les cherchait avec un raffinement extrême.

Cependant la tante Blandine poursuivait passionnément sa guerre contre Lucien, interprétant tout contre lui, ses paroles comme son silence, ses voyages comme ses longs séjours à la Pioline, et cela tous les jours, à toute heure, le matin, le soir, lui présent, lui absent. Elle minait le terrain sous ses pieds. Pour son frère Jean-de-Dieu, elle redoublait de soins, de prévenances, de bons offices ; elle le charmait par ses câlineries et ses gentillesses ; plus de contrariétés, plus de résistances ; le lieutenant vivait à sa fantaisie, il ordonnait lui-même ses dîners, il invitait qui bon lui semblait ; il buvait du grenache à tous ses repas, il parlait tragédie sans exciter des moqueries.

— Ah ! ma sœur, que vous êtes aimable ! dit-il un jour avec un étonnement qui n’avait rien de joué.

Toutes ces affabilités de la tante retournaient en acrimonies très vives sur Lucien. — Elle se rattrape sur lui, disait plaisamment M. Cazalis ; voilà le gendre qu’il me faut ; j’aurai une vieillesse fort tranquille, j’ai trouvé mon paratonnerre.

Et dans cette assurance d’une paix indéfinie, il dormait sur les deux oreilles. Tout à coup, un beau matin, Mlle Blandine le prit à part, et fort tranquillement, sans se fâcher, comme si c’était la chose du monde la plus naturelle, elle lui signifia qu’il fallait le jour même donner congé à Lucien. Le lieutenant se mit en colère ; la tante sortit sans lui répondre. Dans l’après-midi, au moment de la sieste, elle appela son frère d’une voix aimable, et lui dit : — À propos, Jean-de-Dieu, puisqu’il est décidé que nous rompons avec ce Lucien, je crois qu’il serait mieux de lui écrire pour lui éviter les ennuis d’une explication.

— Mais rien n’est convenu, je n’y ai jamais consenti, — s’écria le lieutenant. Il jura ses grands dieux qu’il ne permettrait pas qu’on lui reparlât jamais de cette affaire. Un clou ne s’enfonce pas au premier coup de marteau. La tante revint doucement à la charge dans la soirée, puis le lendemain, le surlendemain, et tous les jours de la semaine, sans tenir compte des refus les plus nets, les plus positifs. « Mon ami, avez-vous écrit cette lettre dont nous sommes convenus ? Aimez-vous mieux que j’écrive sous votre dictée ? » Ce refrain monotone le poursuivait partout, il en avait le bourdonnement dans les oreilles, si bien que, pour obtenir un peu de répit, il finit par dire un jour : Nous verrons, mais qu’on ne m’en parle plus.

Le lieutenant avait donné sa parole à Tirart, et il lui en coûtait beaucoup de se dégager à la légère, quoique Lucien eût grandement baissé dans son esprit. Depuis qu’il aimait Sabine, Lucien était très changé ; il avait perdu sa gaieté, sa pétulance ; on le trouvait ennuyeux. Le lieutenant était très amoureux de son repos, il s’était habitué à jouir d’une grande paix aux dépens de Lucien, et ce calme étant de nouveau troublé, il trouvait tout simple d’en accuser Lucien. Quant à Mlle Blandine, elle n’attendait plus qu’une occasion pour frapper un grand coup. Depuis le banquet donné à l’officier de gendarmerie, il n’y avait eu que deux méchantes répétitions à la Pioline, et Lucien avait évité de s’y trouver. La tante en fit son profit. Lucien ne dissimulant plus quel profond ennui lui causaient ces exercices dramatiques, elle prit feu et flamme pour la tragédie, et comme un jour, discutant avec sa sœur, le lieutenant, à bout d’argumens, lui disait : — Mais si nous perdons Lucien, qui donc jouera Marc-Antoine ? — elle lui prouva sans peine que Lucien s’était toujours fort peu soucié de cette Mort de César ; elle alla jusqu’à dire qu’il était le seul obstacle dans ces affaires de tragédie, et dans son emportement elle promit son concours actif pour mener à bonne fin la grande entreprise.

M. Cazalis résistait encore, mais mollement ; cette volonté faible, dont on faisait le siège tous les jours, se lassait, fléchissait, et finit par capituler. Lorsqu’il donna son consentement aux projets de la tante, il crut faire un grand acte de courage en exigeant d’elle que Lucien serait remercié avec toute sorte d’égards et de ménagemens,

— le plus tard possible. La tante promit tout, et dans son besoin de répandre sa joie au dehors, elle courut raconter cette grande victoire à la Zounet.

— Et vous allez laisser remonter cette Mort de César ? dit la confidente. Vous ! quel malheur ! Et pour me faire encore tout saccager à la Pioline ! Oh ! non ! s’ils reviennent ici tous ces comédiens, j’aimerais mieux sortir de la maison.

— Comme tu es simple, ma pauvre Zounet ! lui répondit sa maîtresse, tu es bien de ton village. Promettre et tenir sont deux, grande sotte !

Au dehors, avec les étrangers, la tante était bien la personne la plus scrupuleuse qui eût jamais existé : esclave de sa parole, pour rien au monde elle ne se serait déliée des engagemens les plus téméraires ; mais vis-à-vis de son frère elle se croyait tout permis, elle aurait violé les sermens les plus solennels.

— Ah ! Zounet, reprit Mlle Blandine, avec les hommes, crois-moi, il faut toujours avoir l’air de céder ; on consent à tout, puis on va de l’avant, comme si de rien n’était. Dès demain nous serons débarrassés de ce Lucien, et leur tragédie n’en a pas pour quinze jours dans le ventre. Soutiens-moi contre tous ces acteurs, et quand ils reparaîtront ici, nous leur ferons de telles avanies, qu’ils n’oseront plus revenir. Ce que femme veut, Dieu le veut. Rappelle-toi le docteur italien qui nous arriva de Bologne il y a dix ans ; mon frère en raffolait, il ne m’a pas fallu un mois pour le mettre à la porte. Allons, vite, c’est demain à deux heures que ce Lucien doit venir ; que tout soit, prêt, mon tour, le grand salon, ma robe puce ; pas une minute à perdre. Courez me repasser les collerettes.

Pendant que tout se décidait ainsi à la Pioline, Espérit de son côté ruminait de grands projets de guerre contre Lucien. Depuis quelques semaines, il lui était venu toutes sortes de tristesses en pensant à Mlle Sabine ; il avait l’appréhension vague d’un grand danger qui la menaçait. Ces craintes le poursuivaient nuit et jour. Un soir, — le jour même où Mlle Blandine arrachait à son frère le congé de Lucien, — un soir, en faisant cuire ses poteries, Espérit se sentit encore plus agité que de coutume, et cherchant obstinément d’où lui venaient ces inquiétudes, recueillant ses souvenirs et les comparant, songeant à tout ce qui s’était passé à la Pioline depuis quelques mois, il n’arrivait qu’à des suppositions absurdes qui n’expliquaient rien. Pendant toute la nuit, il se tourmenta de la sorte et vainement. Le lendemain, dans l’après-midi, fatigué de ces recherchas, il prit le volume de la Mort de César pour se distraire. En récitant le rôle de Brutus, il oublia bientôt les Cazalis, et ne rêvant plus qu’à sa tragédie, il arpentait les prés en déclamant des vers. Tout à coup, au milieu du grand monologue, il jeta le livre sur l’herbe, et, se frappant le front des deux mains, il se mit à crier comme un fou : — Mais c’est clair comme le jour, on veut la marier à Lucien !

Lorsque Espérit fit cette belle découverte, il y avait bien deux mois que le maire Tirart disait à qui voulait l’entendre : — Nous nous marions avec les Cazalis ; c’est conclu, paroles données. Je veux être parrain au printemps prochain. Cette Sabine m’agrée fort pour ma bru ; je lui donne un mari de cent mille écus. — Espérit était peut-être le seul dans Lamanosc qui n’eût pas reçu les confidences de l’oncle Marius. Ce n’était pas la première fois qu’il lui arrivait de deviner à grand’peine des choses connues de tout le monde. Souvent dans son métier de potier il se donnait un mal infini pour trouver des procédés pratiqués depuis des siècles, — par exemple, ce beau vernis vert qu’il avait inventé après tant d’expériences, et qui ne différait en rien de celui qu’employaient de tout temps les faïenciers d’Apt.

— Sabine épouser Lucien ! se disait-il ; il faut à tout prix éviter ce malheur.

Il s’habilla en grand costume, brida la Cadette et partit pour la Pioline.

À ce moment, Lucien était déjà entré chez les Cazalis. Le salon orange était dans tout son luxe ; la Zounet avait enlevé les housses des fauteuils, les chemises des chaises d’acajou, les globes des chandeliers, les gazes qui défendaient les cadres dorés et les glaces contre les injures des mouches. La table à jeu des grandes soirées était ouverte devant la cheminée ; aux deux coins, M. Cazalis et sa sœur : le lieutenant relisant pour la troisième fois sa gazette, Mlle Blandine droite dans sa bergère, parée comme une jeune dame de 1817 et jouant de l’éventail.

Aux graves airs de la tante Blandine, Lucien comprit d’emblée ce qui se préparait. Depuis quelques jours, il s’attendait à un dénouement brusque ; tout lui faisait pressentir une rupture prochaine que Sabine seule retardait par son extrême réserve. Dans ses dernières rencontres avec Sabine, il avait perdu toute espérance ; il savait maintenant, à n’en plus douter, qu’elle ne l’aimerait jamais, et le soin même qu’elle mettait à dissimuler ses antipathies était pour lui une souffrance ; par respect pour Sabine et ses volontés tout autant que par fierté blessée, il songeait déjà à rompre de lui-même.

Lucien s’était assis : la tante lui tirait toujours de grandes révérences à la Louis XV ; puis c’étaient des saluts, des saluts à n’en plus finir, des manières du plus grand style. Lucien voyait bien quelles colères secrètes fermentaient sous ce calme emprunté, quels dépits, quelles impatiences ; dans un premier mouvement d’espièglerie, il s’amusa à l’irriter par sa froideur et sa retenue, et déjà la tante s’était si fort enferrée dans ses politesses, qu’elle ne savait plus comment revenir à la charge ; elle se contenait à grand’peine dans ce rôle de dignité guindée. Elle allait éclater lorsque Lucien se leva et prit congé d’elle avec une courtoisie ironique, en affectant toujours de prendre très au sérieux ces cérémonies. Le lieutenant s’empressa de le reconduire, trop heureux d’en finir, sans avoir rien décidé, car c’était un grand ajourneur de crises ; il croyait tout sauvé dès qu’il avait pu remettre les choses au lendemain. — Le tout est de gagner du temps, disait-il ; tout ça s’arrangera. On ne sait pas ce qui peut arriver. — En rentrant, il était tout heureux de ce qu’il appelait une solution. Un orage terrible l’attendait.

Mlle Blandine aurait voulu que sa nièce assistât à ces explications. Sabine s’y était refusée ; dans la crainte d’une surprise, elle était sortie avant l’arrivée de Lucien, et pour avoir un prétexte de promenade, elle conduisit sa chèvre assez loin dans le haut des Pâtys. Elle suivit d’abord la ravine qui longe le petit bois ; mais tout est brouté autour des aires, et pour que la chèvre pût trouver sa vie sous les buissons, il fallut monter jusqu’aux défrichemens du Plan-des-Amandiers. Au milieu des jeunes cerisiers sauvages, elle s’arrêta pour planter le piquet de la chèvre. Elle venait à peine de s’asseoir et relevait la tête pour fixer sa quenouille, lorsqu’elle aperçut Marcel et Damianet qui descendaient sur l’autre rive avec leurs mules chargées de genêts épineux. Les deux frères devaient forcément passer devant Sabine, en suivant cet étroit sentier qui tourne dans la ravine. Elle les vit arriver et se hâta de plier son ouvrage et de retirer le piquet ; mais, dans son empressement, elle lâcha la corde, et la chèvre, se sentant libre, prit sa course du côté du chemin. Sabine la poursuivit en essayant de ressaisir la corde, qui traînait à terre. La chèvre, toujours cabriolant, courut jusqu’au pont de sable qui reliait les deux rives : c’était une sorte d’arcade creusée par les eaux entre ces collines, et que les orages d’automne ont emportée il y a quelques années. Au milieu de ce pont, la chèvre s’arrêta, narguant sa maîtresse. Marcel était descendu en courant sous le pont. La chèvre, se voyant couper la retraite, sauta dans le torrent, et la corde s’entortillant dans les ronces, Damianet la reprit sans peine. Marcel ramena aussitôt la chèvre à Sabine.

C’était la première fois qu’ils se rencontraient depuis la grande répétition ; ils étaient très émus, car ils sentaient vaguement qu’ils ne devaient plus se revoir. Ils allaient se séparer, quand Lucien parut au détour de la route ; il fit reculer son cheval de quelques pas pour mieux les voir et les saluer à l’aise d’un air moqueur. Marcel pâlit de colère, Sabine eut peur. — Restez ici, lui dit-elle, restez, je le veux ! — Elle lui saisit la main et l’arrêta ; mais dès que Lucien eut disparu sous les arbres, Sabine, rougissant de cette familiarité qui semblait s’établir entre elle et Marcel, s’écarta vivement. Damianet se pendit à sa robe : — Pourquoi pars-tu ? dit-il, viens avec nous jusqu’à Seyanne ; c’est aujourd’hui la grande fournée, il y aura des galettes. Tiens, voilà des mûres, c’est tout pour toi ; les amis sont les amis.

Les mules s’étaient emportées au galop ; Marcel rappela son frère, et Sabine s’éloigna de son côté. Elle se laissa conduire au hasard par la chèvre, qui s’était débattue longtemps pour sortir de ces terrains sablonneux, sans herbages, et qui, libre maintenant, courait gaiement vers le pré, en tournant autour de sa maîtresse de toute la longueur de sa corde, à grands sauts et ruades, cassant à belles dents les jeunes pousses au milieu des taillis.

A l’Olivette, Sabine rencontra Espérit, qui rôdait autour de la Pioline en habits de fête. — Il fait bon qu’on vous rencontre, dit-il, j’ai à vous parler. J’étais déjà monté jusqu’à la terrasse, mais de la porte j’ai entendu la voix de Mlle Blandine dans le salon, et si fort, si fort, que la frayeur m’a pris. Je n’ose plus entrer. Ah ! mademoiselle Sabine !

Il la regardait avec une tristesse inquiète et ne pouvait se décider à parler.

— Eh bien ! quoi, mon ami ? lui dit-elle.

— Notre demoiselle, répondit Espérit en prenant son courage à deux mains, oui ou non, suis-je votre ami ? Eh bien ! sur ma foi, il ne faut pas que ce mariage se fasse.

— Mais quel mariage ? Que dis-tu ?

— Avec Lucien, pardi ! Mauvaise affaire, notre demoiselle, mauvaise affaire, croyez-moi. Ce Lucien ne vous va guère, je vous le jure ; il ne faut pas l’épouser.

— Mais ni lui ni personne, mon pauvre Espérit, dit-elle en s’efforçant de sourire.