Le Massacre de Mona

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Poèmes barbaresLibrairie Alphonse LemerreŒuvres de Leconte de Lisle (p. 113-133).




 

Or, Mona, du milieu de la mer rude et haute,
Dressait rigidement les granits de sa côte,
Qui, massifs et baignés d’écume et pleins de bruit,
Brisaient l’eau furieuse en gerbes dans la nuit,
Sombres spectres, vêtus de blanc dans ces ténèbres,
Et vomissant les flots par leurs gueules funèbres.

L’Esprit rauque du vent, au faîte noir des rocs,
Tournoyait et soufflait dans ses cornes d’aurochs ;
Et c’était un fracas si vaste et si sauvage,
Que la mer s’en taisait tout le long du rivage,
Tant le son formidable, en cette immensité,
Par coups de foudre et par rafales emporté,

De cris et de sanglots, et de voix éperdues,
Comblait le gouffre épais des mornes étendues.
L’Esprit du vent soufflait dans ses clairons de fer,
En aspergeant le ciel des baves de la mer ;
Il soufflait, hérissant comme une chevelure
La noire nue éparse autour de l’Île obscure,
Conviant les Esprits ceints d’algue et de limons,
Et ceux dont le vol gronde à la cime des monts,
Et ceux des cavités, de qui la force sourde
Fait, comme un cœur qui bat, bondir la terre lourde,
Et ceux qui, dans les bois, portent la Serpe d’or,
Ceux de Kambrie et ceux d’Érinn et ceux d’Armor.

L’Esprit de la tempête, avec ses mille bouches,
Les appelant, soufflait dans ses trompes farouches.
Mieux que taureaux beuglants et loups hurlants de faim,
D’une égale vigueur, d’une haleine sans fin
Il soufflait ! Et voici qu’à travers les nuées,
Par les eaux de la mer hautement refluées,
Tels que des tourbillons pressés, toujours accrus,
Les Dieux Kymris, du fond de la nuit accourus,
Abordaient l’île sainte, immuable sur l’onde,
Mona la vénérée, autel central du monde.

Ainsi les Maîtres, fils de Math, le très puissant,
Volaient, impétueux essaims, épaississant
L’ombre aveugle, et pareils à ces millions d’ailes
Qu’aux soleils printaniers meuvent les hirondelles.

Les uns tordant leurs bras noueux comme des fouets,
Ceux-ci contre leur sein courbant leurs fronts muets,
Et d’autres exhalant des plaintes étouffées,
Innombrables, les Dieux mâles avec les Fées,
Ils venaient, ils venaient par nuages s’asseoir
Sur les sommets aigus et sur le sable noir ;
Et, voyant affluer leurs masses vagabondes,
L’Esprit souffla de joie en ses conques profondes.

Sur le rivage bas, enclos de toutes parts
De rochers lourds, moussus, étagés en remparts,
Où le flot séculaire a creusé de longs porches,
Autour d’un bloc cubique on a planté neuf torches ;
Et la lueur sinistre ensanglante l’autel
Et la mer et la sombre immensité du ciel,
Et parfois se répand, au vent qui la déroule,
Comme une rouge écume au travers de la foule.

Les Bardes sont debout dans leurs sayons rayés,
Aux harpes de granit les deux bras appuyés.
À leurs reins pend la Rhote et luit le large glaive.
La touffe de cheveux qu’une écorce relève,
Flotte, signe héroïque, au crâne large et rond,
Avec la plume d’aigle et celle du héron.
Les Ovates, vêtus de noir, et les Evhages
Portant haches de pierre et durs penn-baz sauvages,
Pieds nus, poignets ornés d’anneaux de cuivre roux,
Et le front ombragé d’une tresse de houx,

De leurs bras musculeux pressant leur sein robuste,
Gardent le Chef sacré, le Pur, le Saint, l’Auguste
Couronné par Gwiddonn du rameau toujours vert,
Celui qui, de sa robe aux longs plis blancs couvert,
Vénérable, aussi fort qu’un vieil arbre, aussi ferme
Qu’une pierre, au milieu du cercle qui l’enferme,
D’un siècle sans ployer porte le lourd fardeau.
Sous d’épais cheveux noirs ruisselant d’un bandeau
De verveine enlacée aux blanches primevères,
Près de lui, le front haut, grande, les yeux sévères,
Voici, dans sa tunique ouverte sur le sein,
La pâle Uheldéda, prophétesse de Seîn.
Agrafée à son flanc de vierge, nue, et telle
Qu’un éclair, resplendit la Faucille immortelle.
Elle tient, de son bras nerveux, au beau contour,
Le vase toujours plein de l’onde Azewladour ;
Et, derrière leur reine et leur sur, huit prêtresses,
Dans la brume des nuits laissant flotter leurs tresses,
Portent des pins flambants que le vent fouette en vain,
Autour de l’Arche d’or où gît le Gui divin.

Donc, cette foule étant, avec la multitude
Des Dieux, silencieuse en cette solitude,
Tandis que par l’orage et sur les vastes eaux
Montait le dernier cri des nocturnes oiseaux,
Le Chef sacerdotal versa, selon le rite,
La libation d’eau par Hu-ar-braz prescrite,
En un feu de bois sec et de vert romarin

Dont l’odeur s’épandit sur le sable marin ;
Et, d’une voix semblable au murmure des chênes,
Il dit : — Monte, fumée, aux étoiles prochaines ! —
Le Très-Sage, debout sur l’autel de granit,
Aspergea d’un rameau la foule et la bénit ;
Puis il reprit, montrant la plage solitaire :

— Voici Mona, voici l’enceinte de la terre !
Et, par la nuit sans borne et le ciel haletant,
L’humanité m’écoute et le monde m’entend.
Une voix a parlé dans les temps ; que dit-elle ?
Qu’enseigne à l’homme pur la Parole immortelle ?
Voici ce qu’elle dit : J’étais en germe, clos
Dans le creux réservoir où dormaient les neuf Flots,
Et Dylan me tenait sur ses genoux énormes,
Quand au soleil d’été je naquis des neuf Formes :
De l’argile terrestre et du feu primitif,
Du fruit des fruits, de l’air et des tiges de l’if,
Des joncs du lac tranquille et des fleurs de l’arbuste,
Et de l’ortie aiguë et du chêne robuste.
Le purificateur m’a brûlé sur l’autel,
Et j’ai connu la mort avant d’être immortel,
Et dans l’aube et la nuit j’ai fait les trois Voyages,
Marqué du triple sceau par le Sage des sages.
Or, serpent tacheté, j’ai rampé sur les monts ;
Crabe, j’ai fait mon nid dans les verts goëmons ;
Pasteur, j’ai vu mes bœufs paître dans les vallées,
Tandis que je lisais aux tentes étoilées ;

J’ai fui vers le couchant ; j’ai prié, combattu ;
J’ai gravi d’astre en astre et de vice en vertu,
Emportant le fardeau des angoisses utiles ;
J’ai vu cent continents, j’ai dormi dans cent îles,
Et voici que je suis plein d’innombrables jours,
Devant grandir sans cesse et m’élever toujours !
Que dit encor la Voix à la race du Chêne ?
Voici ce qu’elle dit : La flamme au feu s’enchaîne,
Et l’échelle sans fin, sur son double versant,
Voit tout ce qui gravit et tout ce qui descend
Vers la paix lumineuse ou dans la nuit immense,
Et l’un pouvant déchoir quand l’autre recommence.
Érinn, Kambrie, Armor, Mona, terre des Purs,
Entendez-moi : c’est l’heure, et les siècles sont mûrs. —

D’un sourcil vénérable abritant sa paupière,
Le Très-Sage se tut sur la table de pierre.
Il étendit les bras vers l’orage des cieux,
Puis il resta debout, droit et silencieux ;
Et sur le front du cercle immobile, une haleine,
Faible et triste, monta, qui murmurait à peine,
Souffle respectueux de la foule. Et voilà
Qu’une vibration soudaine s’exhala,
Et qu’un Barde, ébranlant la harpe qu’il embrasse,
Chanta sous le ciel noir l’histoire de sa race.

— Hu-Gadarn ! dont la tempe est ceinte d’un éclair !
Régulateur du ciel, dont l’aile d’or fend l’air !

Et vous, chanteurs anciens, chefs des harpes bardiques,
Qu’au pays de l’Été, sur les monts fatidiques,
Les clans qui ne sont plus ont écoutés souvent
Livrer votre harmonie au vol joyeux du vent !
Versez-moi votre souffle, ô chanteurs que j’honore,
Et parlez à vos fils par ma bouche sonore,
Car voici que l’Esprit m’emporte au temps lointain
Où la race des Purs vit le premier matin.

Ô jeunesse du monde, ô beauté de la terre,
Verdeur des monts sacrés, flamme antique des cieux,
Et toi, Lac du soleil, où, comme nos aïeux,
L’âme qui se souvient plonge et se désaltère,
Salut ! Les siècles morts renaissent sous mes yeux.
Les voici, rayonnants ou sombres, dans la gloire
Ou dans l’orage, pleins de joie ou pleins de bruit.
De ce vivant cortège évoqué de la nuit
Que les premiers sont beaux ! Mais que la nue est noire
Sous le déroulement sinistre qui les suit !

Les grandes Eaux luisaient, transparentes et vierges,
Plus haut que l’univers, entre les neuf Sommets ;
Avec un noble chant qui ne cessait jamais,
Vives, elles sonnaient contre leurs vastes berges,
Et dans ce lit, Gadarn ! toi, tu les comprimais.
La lumière baignait au loin leurs belles lignes
Où des rosiers géants rougissaient dans l’air bleu ;
De tout lotus ouvert sortait un jeune Dieu ;

Les brises qui gonflaient l’aile blanche des cygnes
Suspendaient à leurs cous l’onde en colliers de feu.

Sous le magique azur aux profondeurs sublimes,
Couché dans son palais de nacre, et les yeux clos,
Le roi Dylan dormait au bercement des flots ;
Et ses fils, émergeant du creux des clairs abîmes,
Venaient rire au soleil dans l’herbe des îlots.
Et l’homme était heureux sur la face du monde ;
La voix de son bonheur berçait la paix du ciel ;
Et, d’un essor égal, dans le cercle éternel,
Les âmes, délaissant la ruche trop féconde,
Aux fleurs de l’infini puisaient un nouveau miel.

Ainsi multipliaient les races fortunées ;
Et la terre était bonne, et douce était la mort,
Car ceux qu’elle appelait la goûtaient sans remord.
Mais quand ce premier jour eut compté mille années,
Une main agita l’urne noire du sort.
Le vieux dragon Avank, travaillé par l’envie,
Aux sept têtes, aux sept becs d’aigle, aux dents de fer,
Aux yeux de braise, au souffle aussi froid que l’hiver,
Sortit de son dolmenn et contempla la vie,
Et, furieux, mordit les digues de la mer.

Cent longues nuits durant, la Bête horrible et lâche,
Oubliant le sommeil et désertant son nid,

Rongea les blocs épais, secoua, désunit,
Et fit tant, de la griffe et du bec, sans relâche,
Qu’elle effondra l’immense et solide granit.
L’eau croula du milieu des montagnes trouées
Par nappes et torrents sur le jeune univers
Qui riait et chantait sous les feuillages verts ;
Et l’écume, du choc, rejaillit en nuées,
Et les cieux éclatants depuis en sont couverts.

Le Lac des lacs noya les vallons et les plaines ;
Il rugit à travers la profondeur des bois
Où les grands animaux tournoyaient aux abois.
L’onde effaça la terre, et les races humaines
Virent le ciel ancien pour la dernière fois.
Les astres qui doraient l’étendue éclatante,
Eux-mêmes, palpitant comme des yeux en pleurs,
Regardèrent plus haut vers des mondes meilleurs :
L’ombre se déploya comme une lourde tente
D’où sortit le sanglot des suprêmes douleurs.

Et le Dragon, du haut d’un roc inébranlable,
Tout joyeux de son œuvre et du crime accompli,
Maudit l’univers mort et l’homme enseveli,
Disant : — Hors moi, l’Avank, qui suis impérissable,
Les heureux sont couchés dans l’éternel oubli ! —
Mais voici qu’au-dessus de l’océan sans bornes
Flottait la vaste Nef par qui tout est vivant ;
Rejetant la vapeur de leurs mufles au vent,

Les deux bœufs de Névèz la traînaient de leurs cornes,
Et les flots mugissaient d’aise en la poursuivant.

Or, quand l’Avank les vit qui nageaient vers son faîte,
Consumé de sa haine impuissante, il souffla
Un ouragan de bave et de flamme, et voilà
Que, se crevant les yeux qui voyaient sa défaite,
Dans le gouffre écumant et sanglant il roula.
Et le soleil sécha l’humide solitude
Où de chaudes vapeurs sortaient en tourbillons
Des cadavres de l’homme et des chairs des lions.
Puis, mille ans ; et l’immense et jeune multitude
Envahit de nouveau montagnes et vallons.

Mais la terre était triste, et l’humanité sombre
Se retournait toujours vers les siècles joyeux
Où s’était exhalé l’esprit de ses aïeux :
Le morne souvenir la couvrit de son ombre,
Et la race des Purs désira d’autres cieux.
Une nuit, l’Occident, plein d’appels prophétiques,
S’embrasa tout à coup d’une longue clarté.
Ce fut l’heure ! Et, depuis, nos pères t’ont quitté,
Sol où l’homme a germé, berceau des clans antiques,
Demeure des heureux, ô Pays de l’Été !

Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,
L’innombrable tribu partit, ceignant ses flancs,

Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants ;
Au passage, entaillant le granit de ses armes,
Rougissant les déserts de mille pieds sanglants.
Elle allait ! Au-devant de sa course éperdue
Les peuples refluaient comme des flots humains ;
Les montagnes croulaient étreintes par ses mains ;
Elle allait ! Elle allait à travers l’étendue,
Laissant les os des morts blanchir sur ses chemins.

Une mer apparut, aux hurlements sauvages,
Abîme où nuls sentiers n’avaient été frayés,
Hérissé, s’élançant par bonds multipliés
Comme à l’assaut de l’homme errant sur ses rivages,
Et jetant son écume à des cieux foudroyés.
Et cette mer semblait la gardienne des mondes
Défendus aux vivants, d’où nul n’est revenu ;
Mais, l’âme par delà l’horizon morne et nu,
De mille et mille troncs couvrant les noires ondes,
La foule des Kymris vogua vers l’inconnu.

La tempête, sept jours et sept nuits, par l’espace,
Poussa la flotte immense au but mystérieux ;
Et Hu-Gadarn volait sur les vents furieux,
Illuminant l’abîme où s’enfonçait sa race
Avec le souvenir, l’espérance et les Dieux !
Et les harpes vibraient dans les clameurs farouches
Qui se ruaient du ciel et montaient des flots sourds ;
Et les hymnes sacrés, échos des anciens jours,

Résonnant à la fois sur d’innombrables bouches,
Faisaient taire la foudre en éclatant toujours !

Tels nos aïeux nageaient vers vous, saintes contrées,
Rocs de Cambrie, Armor, où croissent les guerriers
Et les chênes, Érinn, qui, dans tes frais sentiers,
Entrelaces les houx aux bruyères dorées
Et berces l’aigle blanc sur tes verts peupliers !
À travers les marais, les torrents, les bois sombres,
Les aurochs mugissants, les loups, les ours velus,
Et chassant devant eux des peuples chevelus,
Ils s’assirent enfin sous vos divines ombres,
Ô forêts du repos qu’ils ne quittèrent plus !

Et la race des Purs, forte, puissante et sage,
Chère aux Dieux, fils de Math, par qui tout a germé,
Coula comme un grand fleuve, en son lit embaumé,
Qui répand la fraîcheur et la vie au passage,
Et tout droit dans la mer tombe, large et calmé.
Ô jours heureux ! Ô temps sacrés et pacifiques !
Voix mâles qui chantiez sous les chênes mouvants,
Beaux hymnes de la mer, doux murmures des vents,
Salut ! Soleils féconds des siècles magnifiques !
Salut ! Cieux où les morts conviaient les vivants ! —

Et le Barde se tut. Et, sur la hauteur noire,
L’esprit du vent poussa comme un cri de victoire ;

Et la foule agitant les haches, les penn-baz
Et les glaives, ainsi qu’à l’heure des combats,
Ivre du souvenir et toute hérissée,
Salua les splendeurs de sa gloire passée.
Et les Dieux se levaient, tordant au fond des cieux
Leurs bras géants, avec des flammes dans les yeux,
Et, tels qu’une forêt aux immenses feuillages,
De leurs cheveux épars balayant les nuages.
La foudre, d’un soleil sanglant, illumina
L’horizon et la mer, et la sainte Mona
Qui bondit hors des flots, flamboyante et frappée
Et d’un rugissement terrible enveloppée,
Tandis que le rideau de la nuit se fendait
Du haut en bas sous l’ongle en feu qui le mordait,
Laissant pendre, enlacés de palpitantes flammes,
Des lambeaux convulsifs sur la crête des lames.
Puis dans l’obscurité tout rentra brusquement ;
La mer, fumante encor, reprit son hurlement
Monotone, le long des rochers et des sables ;
Et tous les fils de Math se rassirent, semblables
À ces amas de blocs athlétiques et lourds,
Immobiles depuis l’origine des jours,
Qui regardent, penchés sur les abîmes vagues,
À l’assaut des grands caps monter les hautes vagues.
Alors, Uheldéda, roidissant ses bras blancs,
Éleva vers le ciel ses yeux étincelants ;
Et la foule écouta la Vierge vénérée
Qui tranche le Gui vert sur l’écorce sacrée,
Et qui, du haut des rocs battus du flot amer,

Évoque autour de Seîn les démons de la mer.
Uheldéda leur dit au milieu du silence :

— Hommes du Chêne, aînés d’une famille immense,
Derniers rameaux poussés sur un tronc ébranlé,
Dormiez-vous dans les bois quand l’Esprit m’a parlé ?
Voguiez-vous, ô marins ! sur la stérile écume,
Quand la voix de Gwiddonn m’a versé l’amertume ?
Ô Bardes ! chantiez-vous l’histoire des aïeux
Et le déroulement des siècles glorieux,
Quand, assise au sommet de mon île sauvage,
J’ai vu du roi Murdoc’h la gigantesque image
Qui montait de la mer, et qui, la hache en main,
Fauchait un chêne d’où coulait le sang humain ?
Oui, tandis que, tombant par ruisseaux dans l’abîme,
La sève jaillissait, rouge, du tronc sublime,
Et que le traître, avec de furieux efforts,
Détachait coup sur coup les rameaux déjà morts,
Gwiddonn m’a dit, du fond de la nue éternelle :
— Pour le sixième soir de la lune nouvelle !
Debout, Uheldéda ? Les temps sont révolus,
Vierge, et le monde impur ne nous reverra plus,
Après que dans Mona, vénérable aux Dieux mêmes,
Auront monté les cris de mort et les blasphèmes ! —
Ô roi d’Armor, Gwiddonn, qui me parlais ainsi,
Esprit du chêne, ami des justes, nous voici !
Viennent l’heure fatale et Murdoc’h et le glaive !
Si le dieu triomphant des jours nouveaux se lève,

Si l’onde Azewladour est près de se tarir,
Si le fer va trancher les bois, s’il faut mourir,
Nous voici, nous voici, vierges, prêtres et bardes,
Résignés au destin sacré que tu nous gardes,
Et plus fiers de tomber sans tache devant toi
Que de survivre au jour de ta ruine, ô Roi !
Salut, vous tous, ô fils de Math, Vertus antiques
Du monde, qui hantiez les forêts prophétiques,
Les îles de la mer et les âpres sommets !
Vivants ou morts, les Purs sont à vous pour jamais !
Vivants ou morts, nos yeux vous reverront, ô Maîtres !
Car qui rompra la chaîne éternelle des êtres ?
Qui tranchera les nuds du Serpent étoilé ?
Qui tarira l’abîme où la vie a coulé,
Quand le Générateur aux semences fécondes,
Math, fit tourbillonner la poussière des mondes,
Et, réchauffant le germe où dort l’humanité,
Dit : — Monte dans le temps et dans l’illimité ! —
Non ! Rien ne brisera l’enchaînement des choses.
Toujours, de cieux en cieux, dans la lumière écloses,
Les demeures de l’âme immortelle luiront,
Et nuls Dieux ennemis ne les disperseront.
Chantez, Bardes ! Voici l’outrage et l’agonie.
Chantez ! La mort contient l’espérance infinie.
Voici la route ouverte, et voici les degrés
Par où nous monterons vers nos destins sacrés ! —
Tandis qu’Uheldéda, levant sa pâle tête,
Tendait les bras au ciel où roulait la tempête,
L’Esprit du vent, d’un coup de son aile, brisant

Des nocturnes vapeurs le couvercle pesant,
Fit éclater le gouffre immortel, mer de flammes
D’où jaillissent sans cesse, où retournent les âmes,
Où l’amoncellement des univers se joint
À l’amas des soleils, qui ne commence point,
Qui ne finit jamais, où tout poursuit sa voie,
Où tout éclôt, bouillonne et grandit et tournoie,
S’efface, disparaît, revient et roule encor
Dans les sphères d’azur et les ellipses d’or.

Et la lourde nuée en montagnes de brume
Croula vers l’Occident qu’un morne éclair allume.
La mer, lasse d’efforts, comme pour s’assoupir,
Changea sa clameur rude en un vaste soupir,
Et, réprimant l’assaut de ses houles plus lentes,
Tomba sans force au pied des roches ruisselantes.
L’horizon, dégagé de son épais fardeau,
S’élargit, reculant les longues lignes d’eau ;
L’Île sainte monta, tranquille, hors des ombres ;
Le croissant de la lune argenta ses pics sombres ;
Et l’innombrable essaim des Dieux s’évanouit
Dans le rayonnement splendide de la nuit.




Au revers reluisant des avirons de frêne
L’écume se suspend en frange, et la carène
Coupe l’eau qui frémit tout le long de la nef.
Là, cinquante guerriers sont debout près du chef.
L’ardent désir du meurtre élargit leurs narines
Et gonfle les réseaux d’acier sur leurs poitrines.
Le carquois de cuir brut au dos et l’arc en main,
Portant au ceinturon le court glaive romain,
Tous, quand la nef gravit la houle encore haute,
Regardent les lueurs qui flambent à la côte.
Sur la proue, au long col de dragon rouge et noir,
Murdoc’h le Kambrien se dresse pour mieux voir.
Appuyé des deux mains sur la massive épée,
L’épaule des longs plis d’un manteau blanc drapée,
Un étroit cercle d’or sur ses épais cheveux
Et de lourds bracelets à ses poignets nerveux,
Murdoc’h, fléau des fils de Math, traître à sa race,
Dans les bois, sur la mer, la poursuit à la trace,
Et prêche par le fer, en son aveuglement,
La loi du jeune Dieu qui fut doux et clément.
Car le sombre Barbare aux haines violentes
Dans l’Eau vive n’a point lavé ses mains sanglantes.
Son cœur n’a point changé sous la robe de lin ;
Mais il n’en bat que plus ardemment, toujours plein
Des mêmes passions qui le brûlaient naguère,
Quand, aux rocs de Kambrie ou sur sa nef de guerre,
Il s’enivrait du cri des glaives, des sanglots
De mort, des hurlements de l’orage et des flots.
Maintenant, l’insensé, dans sa fureur austère,

Croit venger la Victime auguste et volontaire
Qui, jusques au tombeau, priant et bénissant,
Ne versa que ses pleurs et que son propre sang.
Or, la sinistre nef court au sommet des lames
Vers la plage fatale où luisent les neuf flammes.
Le vent et l’aviron, d’un unanime effort,
La poussent sur le sable amoncelé du bord ;
Elle échoue, et voici qu’aux lueurs de la lune,
Le chef et les guerriers s’en vont de dune en dune.





Les harpes s’emplissaient d’un souffle harmonieux ;
Le chœur mâle des voix s’épandait sous les cieux
Avec les mille échos du murmure nocturne ;
Et la Vierge, inclinant l’orifice de l’urne,
Baignait dans l’arche d’or le Gui qu’elle a tranché
Sur l’arbre vénérable où Gwiddonn est caché,
Quand, au faîte moussu d’une roche prochaine,
Murdoc’h parut, debout, dans son manteau de laine.
Et le Persécuteur, un instant, regarda
Cette foule immobile autour d’Uheldéda
Et de ce grand vieillard aux longs cheveux de neige
Assis sur le granit comme un roi sur son siège.
Mais, à ces chants sacrés, à cet auguste aspect,
Son cœur ne ressentit ni trouble, ni respect,
Et, dans un rire amer, plein d’insulte et d’outrage,
Il poussa dans la nuit ce blasphème sauvage :

Silence, adorateurs du Diable ! Par le sang
De Jésus, le vrai fils du père tout puissant,
Qu’on se taise ! Ou sinon, Païens maudits, sur l’heure
Vous grincerez des dents dans l’ombre extérieure !
Je vous le dis, Enfants entêtés de l’Enfer :
Les oiseaux carnassiers mangeront votre chair ;
Le Mauvais brûlera vos âmes, dans son gouffre,
Sur des lits ruisselants de résine et de soufre ;
Vous vous tordrez, rongés d’un feu toujours accru,
Aux rires des Démons en qui vous aurez cru,
Si vous ne renoncez à votre erreur immonde,
Si vous ne confessez le Rédempteur du monde ! —

C’est ainsi que parla, sur le faîte du roc,
Le Kambrien, vengeur du Christ, le roi Murdoc’h.
Et tous firent silence à cette voix soudaine,
Inexorable cri de fureur et de haine,
Profanant la nuit sainte et les rites des Dieux.
Et le Très-Sage, alors, dit, sans lever les yeux :

— Pourquoi les Purs sont-ils muets avant le terme ?
Un songe a-t-il troublé leur cœur jadis si ferme,
Que leur harpe et leur chant se taisent tout à coup,
Et qu’ils tremblent de peur au hurlement d’un loup ?
Comme un voleur de nuit, lâche et souillé de fange,
Si l’animal féroce a faim et soif, qu’il mange !
Car la pâture est prête, et boive en liberté ;
Mais qu’importe aux enfants de l’immortalité,

Quand le ciel resplendit et s’ouvre ? Que mes frères
Déroulent le flot lent des hymnes funéraires,
Et sans prêter l’oreille aux vains bruits d’un moment
Qu’ils songent à renaître impérissablement ! —

D’une voix calme, ayant dit cela, le Très-Sage
D’un pan de son manteau se couvrit le visage ;
Et ceux qui saisissaient d’une robuste main
Les haches de granit et les glaives d’airain
S’inclinèrent autour du Vieillard prophétique
Par qui parlent les Dieux de la patrie antique,
Soumis à son génie, et certains qu’à l’instant
Où vient la mort, l’esprit monte au ciel éclatant.

— Hommes du Chêne, dit Uheldéda, la veille
Des neuf nuits, un cri sourd a souillé notre oreille ;
Mais ce n’est point un loup qui hurle, ce n’est rien,
Par les Dieux, fils de Math ! que l’aboîment d’un chien.

— Meurs donc ! cria Murdoc’h, meurs, selon ton envie.
Mourez tous, ô Païens que le Démon convie,
Vous qui du Seigneur Christ êtes les meurtriers,
Car la vengeance a faim et soif ! À moi, guerriers ! —

Et les flèches de cuivre à pointe dentelée
Sifflèrent brusquement à travers l’assemblée.
Et les harpes vibraient, sonores, et les voix,
Tranquilles, vers le ciel résonnaient à la fois ;

Et tous, indifférents aux atteintes mortelles,
Ne cessaient qu’à l’instant où l’âme ouvrait ses ailes.
Les arcs tintaient, les traits s’enfonçaient dans les flancs,
Sans trêve, hérissant les dos, les seins sanglants,
Déchirant, furieux, la gorge des prêtresses
Dont la torche fumante incendiait les tresses.
Et tout fut dit. Quand l’aube, en son berceau d’azur,
Dora les flots joyeux d’un regard frais et pur,
L’Île sainte baignait dans une vapeur douce
Ses hauts rochers vêtus de lichen et de mousse,
Et, mêlant son cri rauque au doux bruit de la mer,
Un long vol de corbeaux tourbillonnait dans l’air.