Le Mato Virgem, scènes et souvenirs d’un voyage au Brésil

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le Mato Virgem, scènes et souvenirs d’un voyage au Brésil
Adolphe d’Assier


LE
MATO VIRGEM
SCENES ET SOUVENIRS D'UN VOYAGE AU BRESIL

Une des parties les plus riches et les moins connues de l’Amérique du Sud est cet immense triangle dont la base, s’appuyant sur le revers oriental des Andes, descend d’étage en étage pour aller se perdre, au cap Saint-Roch, dans les eaux de l’Atlantique. Un seul empire, le Brésil, englobe presque tout cet espace, tandis que les deux plus grands fleuves du monde, l’Amazone et le Parana, lui servent à la fois d’entrée et de barrière, et le fertilisent de leurs innombrables affluens. Comme ce pays n’est, à vrai dire, qu’une suite de bois impénétrables ou de vastes prairies à peine interrompus par quelques cours d’eau, on peut encore l’appeler du nom de forêt vierge, mato virgem, que lui donnèrent, il y a trois siècles, les compagnons de Cabrai. Depuis cette époque, maints explorateurs l’ont parcouru ; mais leurs appréciations, loin de coïncider, ne peuvent que jeter dans le plus inextricable embarras celui qui voudrait se faire une idée exacte de ces contrées. Quelques voyageurs, qu’ont fascinés au passage l’or, les fleurs et les diamans, dont les tropiques sont si prodigues, n’hésitent point à voir dans la péninsule australe du Nouveau-Monde un paradis terrestre. Certains colons au contraire, à qui un long séjour dans ce pays n’a point ménagé les déceptions, ne parlent que de serpens, de lèpre, de moustiques, et rien n’est redoutable, à les entendre, comme l’arsenal de fièvres qui semble défendre l’entrée de ces côtes inhospitalières. Ces impressions contradictoires laissent en définitive les esprits sérieux aux prises avec un redoutable problème. La sauvage nature des forêts vierges s’effacera-t-elle un jour devant le labeur incessant de la civilisation, ou est-elle éternellement destinée à étouffer sous ses barbares étreintes tous les efforts de l’activité humaine ? Ce sol, que foulait impunément l’Indien, réserve-t-il la vie ou la mort aux fortes races qui voudraient le féconder ? Sans répondre de tout point à des questions-si complexes, qu’il appartient à l’expérience seule de résoudre, quelques souvenirs de courses assez fréquentes à travers le mato virgem pourront du moins éclairer d’un nouveau jour certains côtés du sujet. Le meilleur moyen de faire comprendre l’importance du problème ainsi posé, c’est de montrer la forêt vierge telle que je l’ai étudiée sous ses divers aspects, c’est-à-dire dans les influences qu’elle reçoit du ciel, et qu’elle transmet à son tour aux innombrables êtres vivans qui naissent et meurent dans son sein.


I

On a beaucoup blâmé les Brésiliens d’être en arrière pour la construction des chemins de fer ; mais je crois qu’un voyageur qui n’aurait en vue que les magnificences de la nature préférerait l’humble picada (sentier) à la locomotive. C’est à travers les sentiers tracés çà et là dans la forêt, au pas d’une mule indolente, qu’il respire les fraîches senteurs des plantes, et qu’il peut admirer à l’aise les splendeurs qui l’entourent. Les premiers conquistadores n’avaient aucun souci de voyage ; ils rencontraient les bois vierges dès leur débarquement ; les jaguars et les Tapuyas [1] Tribus indiennes qui occupaient alors les bords de l’Atlantique.
venaient eux-mêmes leur rendre visite aux portes de la cidade. Aujourd’hui toutes les collines qui avoisinent les grandes villes brésiliennes sont couvertes de plants de sucre et de café, et il faut chevaucher à travers des chemins impraticables pour retrouver les forêts primitives que n’a pas encore atteintes la hache du colon ; mais l’on a les émotions de la route, du ciel, du paysage, et ce spectacle fait oublier tout le reste.

Les régions que l’on a d’ordinaire à traverser avant d’arriver en pleine nature vierge peuvent se diviser en trois zones : celle des vendas (auberges), celle des plantations ou fazendas, et enfin celle des forêts.

La première est la plus courte, et ne forme, à vrai dire, que la banlieue des grandes villes de la côte et des capitales de province les plus fréquentées. Les tropas (caravanes de mules) qui sillonnent ces artères pour porter aux entrepôts les produits de l’intérieur ont fait surgir de distance en distance des vendas où les tocadores (conducteurs de mules) se régalent de quelques rasades de cachaça (eau-de-vie de canne), pendant que les bêtes prennent le mil. Ces natures demi-sauvages forment autant de sujets d’étude pour l’observateur. Le tropeiro qui vous sert de cicérone, façonné dès son enfance aux aventures des ranchos, vous égaie parfois de récits étranges ou d’explications inattendues ; mais vous avez bientôt assez de cette vie d’auberge, où vous êtes presque toujours suffoqué par les odeurs intenses de la cachaça, du nègre et du poisson salé, et par des myriades d’insectes de toute sorte. Aussi priez-vous votre guide de vous faire arriver au plus tôt chez le propriétaire d’une fazenda qui se trouve sur votre route, et pour lequel vous avez une lettre de recommandation. Dès les premières paroles que vous adresse votre hôte, vous reconnaissez cette hospitalité brésilienne qui semble rappeler les fabuleuses légendes des temps homériques.

Senhor, tout ce qui est dans ma maison est à votre disposition. Vous allez d’abord vous reposer ici quelques jours, puis vous travaillerez à votre aise. Si vous êtes naturaliste, mes chasseurs vous apporteront toute sorte d’insectes et d’animaux ; si vous préférez les excursions dans les bois, je vous donnerai un nègre qui portera vos bagages et vous conduira dans les endroits où vous pourrez faire les meilleures rencontres. Bien que chaque année nous empiétions de plus en plus sur la forêt, il nous en reste cependant encore des zones assez étendues pour que vous en puissiez faire votre profit. Quant à la suite de votre voyage, vous n’avez pas à vous en inquiéter : dès que vous voudrez partir, je vous donnerai des lettres pour les planteurs des environs. Ce sont pour la plupart mes parens ou mes amis. Vous serez reçu chez eux comme chez moi. Au Brésil, l’hospitalité n’est pas un vain mot. Ils vous remettront à leur tour des lettres pour leurs voisins, et de cette manière vous parcourrez toute la province sans avoir besoin de recourir aux vendas et aux ranchos des tropeiros. Du reste nous ne voyageons pas autrement.

C’est grâce à cette bienveillance brésilienne, si attentive, et si courtoise, qu’une exploration d’artiste devient possible dans ces contrées reculées. Le voyageur va de fazenda en fazenda, chevauchant à petites journées, trouvant chaque jour de nouveaux sujets d’étude, les soins les plus sympathiques et les plus désintéressés, souvent même le comfort et les habitudes d’Europe ; mais si, poussé par le démon de la science, il s’enfonce dans les forêts de l’intérieur, il doit dire adieu à tous les souvenirs de l’homme civilisé. Les picadas elles-mêmes disparaissent bientôt, et il faut se résoudre à remonter les rivières dans une pirogue indienne » ou à se frayer un passage à coups de sabre à travers les fourrés impénétrables au milieu des épines qui vous déchirent et des moustiques qui vous aveuglent. La nuit, vous vous réfugiez dans une hutte abandonnée ou sous un rancho construit à la hâte avec quelques branchages, vos selles et vos manteaux. La nourriture se réduit d’abord au manioc et au feijâo (haricots) assaisonné d’un peu de lard, seuls comestibles que vous puissiez trouver dans ces solitudes. Lorsque ces provisions viennent à manquer à leur tour, vous n’avez plus que la chasse et les fruits que les hasards vous font rencontrer.

Pour que ces expéditions aventureuses soient menées à bonne fin et réalisent les espérances qu’on a conçues, il faut avant tout consulter la saison où l’on se trouve au moment du départ, et les saisons elles-mêmes dépendent, comme chacun sait, de la position astronomique des contrées que l’on doit parcourir. Dans la partie sud du Brésil, on peut dire en moyenne que l’époque la plus favorable s’étend de mai à octobre. Cette période n’est qu’un printemps perpétuel tel qu’il se montre aux plus beaux jours de la Provence et de l’Italie. Le froid de la nuit et les fraîcheurs matinales tempèrent les molles tiédeurs de la journée. Cette douce température provoque l’appétit, entretient la souplesse des organes et la vigueur du corps ; mais dès que le soleil reprend sa course australe, l’air devient irrespirable, le ciel embrasé. Les pluies continuelles qui tombent jusqu’en avril, vaporisées sans relâche par des rayons de feu, couvrent le sol d’une immense couche de vapeur épaisse qu’on ne peut mieux comparer qu’à l’atmosphère suffocante d’une salle de bains : l’intensité en est telle que les plus petites moisissures prennent des proportions gigantesques. Maintes fois il m’est arrivé, après deux ou trois jours de halte dans une fazenda, de trouver mes chaussures recouvertes de véritables végétations blanchâtres de plusieurs millimètres de long. Cette humidité a cependant un côté avantageux : elle corrige un peu l’excès de la chaleur. Dans les années de sécheresse, le thermomètre, n’étant plus arrêté dans sa course folle, atteint quelquefois, surtout dans les régions basses, des hauteurs sénégaliennes.

À cette atmosphère en ébullition viennent encore se joindre les effets électriques, qui atteignent aussi une puissance inconnue. Par suite d’une évaporation incessante et d’une végétation continuelle, peut-être aussi sous l’influence d’autres causes que nous ne connaissons pas encore, il s’accumule chaque jour à la surface du sol d’énormes masses de fluides. De là des orages périodiques dont la régularité est frappante. Pendant les six mois de cette saison pluvieuse, chaque journée s’annonce par une magnifique matinée. À neuf heures, le soleil est déjà brûlant, et, sauf les nègres des champs, tout le monde rentre, ou, s’il y a urgence, se munit d’un parasol. Vers midi, on voit poindre des nuages blanchâtres au sommet des collines. La direction en est tracée d’avance ; ils se forment sur les hautes cimes des ramifications des Andes, et, poussés par les vents d’ouest, descendent le long des contreforts jusqu’aux plaines de l’Atlantique. Cette prise de possession du ciel dure environ deux heures. Bientôt de sourds roulemens répercutés de morne en morne vous avertissent que la foudre, suivant ce chemin des nuages, ne tardera pas à vous visiter. Peu à peu les éclats du tonnerre deviennent plus retentissans, de larges gouttes de pluie font bruire le feuillage, des tramées lumineuses commencent à sillonner les airs. Malheur au voyageur attardé ou égaré dans les picadas de la forêt ! Tout à coup des détonations épouvantables, des avalanches de pluie, des éclairs qui semblent déchirer l’espace, viennent vous glacer d’effroi. Un tressaillement involontaire, qui accompagne chaque secousse électrique, vous rappelle que vous êtes immergé dans une atmosphère de fluide qui à tout instant peut vous foudroyer. Les animaux sauvages rentrent dans leurs terriers, les bêtes de somme frissonnent haletantes sous le rancho, et les mille voix diverses de la forêt cessent de se faire entendre, comme pour rendre plus solennelles les formidables harmonies de la tempête.

Familiarisés depuis leur enfance avec la furie des orages, les indigènes ne paraissent pas trop s’en préoccuper. Il est cependant des cas où les proportions deviennent si effrayantes que les plus intrépides pâlissent. Un jour, au plus fort d’un ouragan qui dura trois longues heures, j’avais cherché asile dans une venda de la serra do Mar. Ne pouvant plus supporter les éclats de la foudre qui se succédaient sans interruption et avec une violence inouïe, je me retirai dans ma chambre, et, après avoir fermé les volets, je me jetai sur mon lit, pensant trouver un peu de calme dans l’obscurité. Malgré mes précautions, les éclairs me poursuivaient comme si une main invisible les eût fait jaillir des murs ; la pluie, traversant toit et plafond, me chassait de tous les coins. Voyant mes peines perdues, j’allai chercher des distractions auprès de mes hôtes. La maison était déserte. Comme je furetais partout, je les aperçus enfin accroupis dans l’oratoire devant une statue enfumée de saint Antoine, qui, parmi ses nombreuses attributions, compte encore celle de servir de paratonnerre à toutes les plantations du Brésil. Ces braves gens étaient tellement affaissés sous le poids de leur frayeur, qu’ils ne me virent point passer. Quand l’orage eut cessé de rugir, ils vinrent à leur tour dans ma chambre, persuadés que, ne m’étant pas mis sous l’égide du saint patron, j’étais infailliblement foudroyé.

Ce déluge d’eau, de bruit et de fluide électrique dure ordinairement deux ou trois heures. Peu à peu les coups deviennent moins secs, les secousses moins irritantes. L’ouragan, continuant sa route, va porter ses ravages dans les plaines voisines. Que de fois le soir, traversant une vallée, j’ai vu le ciel s’illuminer tout à coup ! Des divers points de l’horizon s’élevaient par intervalles des lueurs soudaines reflétant les apparitions d’éclairs éloignés. C’étaient les derniers adieux des orages de la journée, qui, après avoir cheminé de morne en morne, allaient se perdre dans l’Océan. Rien ne saurait peindre la solennité de ce spectacle et le charme indicible qu’on éprouve à le contempler.

Il faut être d’un tempérament robuste pour résister à toutes ces influences accumulées d’eau, d’électricité, de vapeur et de soleil. Les complexions délicates éprouvent d’abord un malaise vague et indéfinissable ; bientôt l’appétit disparaît, les forces diminuent, le moral s’affaisse. Un teint jaune et une maigreur inquiétante vous avertissent qu’il est temps de changer de climat et de gagner des régions moins énervantes. Les hommes vigoureux n’ont d’ordinaire rien à redouter, surtout s’ils habitent quelque endroit de la serra ; mais dans les villes maritimes, et principalement à l’embouchure des grands fleuves, où les eaux déposent, pendant la saison des pluies, tous les détritus organiques des vallées qu’elles ravinent, le danger devient sérieux. La moindre imprudence peut coûter cher. C’est ce qui explique la mortalité des Européens à Rio-Janeiro, Bahia, Pernambuco, les grandes métropoles du sud. En revanche, il n’est peut-être pas de pays qui compte plus de centenaires. Si l’on en croit les journaux brésiliens, il ne serait pas rare de rencontrer dans les régions montagneuses de la province de Minas-Geraes des gens qui ont atteint 110, 120 et 130 ans. Cette longévité, qu’on retrouve aussi dans d’autres contrées élevées des Andes et de l’Amérique du Nord, tient à la fois à l’uniformité de température et au peu de soins que la fertilité du sol et l’absence de vie politique ou industrielle laissent aux habitans. Ces centenaires sont généralement exempts d’infirmités. Quelques-uns, venus du Portugal, vous racontent comme une chose d’hier le fameux tremblement de terre qui en 1755 détruisit Lisbonne et se fit sentir dans les deux hémisphères. Les régions de l’Atlantique ont jusqu’ici échappé à ces mouvemens convulsifs des forces souterraines qui occasionnent de continuels ravages sur les côtes du Pacifique, et que le soleil ramène chaque année dans sa course vers les tropiques et dans ses passages au méridien. Ce calme du sol brésilien tient à des causes purement locales. Les contre-forts des Andes, qui forment la charpente de cet immense empire, sont si allongés que les plus fortes convulsions de la cordillère se trouvent amorties avant que les vibrations puissent se communiquer aux lointaines provinces des côtes orientales.

Si les habitans n’ont pas à redouter les tremblemens de terre, en revanche ils sont continuellement sous le coup d’un fléau non moins terrible, celui des inondations. Pendant six mois consécutifs, les orages du solstice jettent tout à coup à la surface du sol des masses de vapeurs que les alizés poussent vers les Andes et que la cordillère renvoie à l’Océan. Bientôt le moindre ruisseau devient torrent. Dans les contrées montueuses, les terres, délayées par l’action des pluies, se changent en boue. Les arbres des rives sont entraînés à leur tour. Arrives au but de leur course et trouvant leur embouchure barrée par les eaux du fleuve, ces torrens improvisés s’épandent en nappes profondes sur le fond de la vallée et la changent en lac. Les grandes plaines voient se reproduire les mêmes phénomènes, mais dans des proportions quelquefois désolantes. Les rivières qui sillonnent ces immenses bassins, bien que d’un cours moins impétueux, acquièrent bientôt un énorme volume, et entraînent non plus des arbres, mais des forêts entières. C’est alors une vague irrésistible qui dans ses brutales colères chasse devant elle les îles qu’elle a déposées les années précédentes et les jette pêle-mêle au milieu des sables et des débris de montagnes que roulent ses flots fangeux. Les bords flottans et indécis de cette mer houleuse s’avancent dans les terres voisines et couvrent d’immenses espaces. Les touffes d’arbres qui surnagent comme autant de panaches verdoyans rappellent seuls que ces eaux vagabondes appartiennent à un fleuve sorti de son lit. Parfois il arrive qu’un ouragan, poussant devant lui un pan de forêt, rencontre un courant en sens inverse, le pororoca, marée de l’Atlantique. Les deux flots se heurtent, tourbillonnent sur eux-mêmes et cherchent à se confondre au milieu d’effroyables tempêtes. Quand les vagues se sont retirées, on peut juger de la hauteur qu’elles ont atteinte par les débris arrachés aux sommets des arbres gigantesques qui bordent les rives. Il se produit alors un phénomène étrange. Certaines branches peu élevées, mais robustes comme la plupart des plantes ligneuses qui naissent sous les tropiques, soutiennent une énorme roche sur laquelle s’épanouit une végétation nouvelle. D’autres, plus hautes et non moins solides, supportent comme une grossière charpente de poutres non équarries et offrent l’aspect de jardins suspendus. On dirait des dolmens druidiques ou des constructions cyclopéennes perdues dans le désert. Ce ne sont cependant que les suites naturelles de l’inondation. Des troncs déracinés, des blocs de pierre arrachés aux flancs des collines et entraînés par les torrens ont été retenus au passage et ont arrêté à leur tour la terre végétale ; l’eau et le soleil ont fait le reste.

Aucun écueil n’est plus redoutable que celui-là pour les efforts de la colonisation dans les plaines de l’équateur. Il est des époques où les contrées les plus fertiles, les bords des grands fleuves sont à peu près inaccessibles à l’Européen. Sans compter les fièvres, les insectes et les épidémies de toute sorte que le soleil semble aspirer de ce limon fangeux, comment songerait-on à créer des établissemens durables dans de telles conditions d’instabilité ? Les rives paraissent aussi fugitives que les flots qui les ravinent sans cesse. Les routes, les canaux, les chemins de fer, sont presque impraticables au milieu de cette sauvage nature. À peine une section est-elle terminée qu’elle disparaît dans une nuit, sous un éboulis de montagne ou sous l’effort d’un torrent qu’a fait naître un orage du solstice. En face de telles difficultés, on serait tenté de désespérer de l’activité humaine, si l’exemple de l’Amérique du Nord ne venait nous apprendre que le dur génie de la race anglo-saxonne à eu à lutter avec les mêmes obstacles et qu’elle les a vaincus.

Ces pluies diluviennes, qui donnent tant à réfléchir au colon, ne sauraient tirer l’Indien de son insouciance. Il a cependant à passer quelquefois des momens difficiles, les œufs de tortue lui font complètement défaut ; mais il sait qu’il se rattrapera un jour. Vient-il à être débordé par une inondation subite, il regagne sa pirogue et se laisse aller au courant. Bientôt il aborde un monticule ou une île que des alluvions récentes, entremêlées de terre, de troncs et de roches, ont improvisée au milieu du fleuve. D’étranges habitans peuplent déjà cette solitude. Les animaux les plus disparates y sont également venus chercher un asile, oubliant leurs craintes et leur faim sous l’impression d’événemens qui menacent leur existence. Quand les eaux se sont retirées, chacun va chercher fortune de son côté. Le peau-rouge regagne sa hutte, l’oiseau essaie si ses ailes humides peuvent le soutenir dans les airs, et le jaguar redescend dans la vallée à la poursuite du cerf qui naguère frissonnait immobile tout près de lui.

C’est dans la dernière quinzaine de décembre ou la première de janvier qu’ont lieu d’ordinaire les plus grandes inondations. D’épaisses vapeurs s’élèvent alors de toutes parts et alourdissent l’atmosphère. Les nuages qui courent dans l’espace n’envoient plus que des reflets grisâtres et fiévreux. Viennent-ils à s’ouvrir, la pluie, qui tombe par colonnes serrées, forme comme une immense grille de cristal qui recouvre les montagnes et les forêts. Par intervalles on voit reparaître les rayons de ce soleil chaud et ardent de l’équateur, et aussitôt le ciel de reprendre ses teintes d’azur. Les vallées puisent une énergie nouvelle dans les débris de toute sorte que leur apportent les eaux des collines, et quelques mois plus tard, quand les picadas sont redevenues praticables, le voyageur peut contempler à son aise cette nature des tropiques dans toute, sa magnificence.

Rien de plus saisissant que le spectacle d’une de ces forêts vierges du Nouveau-Monde que la hache du colon n’a jamais outragées. Qu’on se figure d’immenses dômes de verdure soutenus par des milliers de colonnes gigantesques. Cette vigoureuse charpente est comme perdue dans un fouillis de végétation extravagante, où la fleur, la tige et la feuille semblent lutter d’audace et de caprice ; d’épais faisceaux de lianes relient tous ces troncs robustes de leurs spirales sans fin. Arrivées au sommet des arbres, elles courent de branche en branche, puis retombent en cascades, pour reprendre racine et recommencer leur folle course aérienne. Sous cet océan de plantes et de ténèbres s’agite une création microscopique d’oiseaux, de reptiles, d’insectes, qui effraient l’imagination par la délicatesse de leurs formes, et dont l’éclat le dispute aux couleurs de l’arc-en-ciel. Tout ce petit monde ronge, creuse, piaille, butine, gambade, sans nul souci du chasseur, sans préoccupation de l’hiver, dont le souffle glacial est inconnu dans ces tièdes régions. Il semble que la nature tienne à sa disposition de merveilleuses forces créatrices, que les sucs de la terre ne comptent pour rien dans les proportions qu’atteint la sève. J’ai vu des palmiers d’une puissance extraordinaire s’élancer audacieusement d’un bloc de granit. Cramponnés au roc par leurs racines qui le mordaient et l’étreignaient de leurs dents noueuses, ils s’élevaient à des hauteurs inconnues, comme pour aller chercher dans le ciel la nourriture qu’ils ne pouvaient trouver dans les fissures du sol ; mais ils aspiraient par tous les pores de leur immense surface les trois grands principes de la vie, l’eau, l’air et le soleil.

La première impression qu’on éprouve en pénétrant dans ces sombres labyrinthes est un mélange indéfinissable d’étonnement et de terreur superstitieuse. On se rappelle involontairement l’ombre mystérieuse des forêts druidiques où nos aïeux accomplissaient leurs sanglans sacrifices. C’est là que pendant des siècles les tribus du désert se livrèrent leurs combats obscurs. Que de dramatiques légendes pourraient raconter les témoins séculaires de ces farouches exterminations ! C’est cette feuillée aux fleurs suaves qui cache le serpent, c’est du pied de ce tronc que le tigre et le caïman guettent leur proie. Si, dédaignant ces obstacles, le voyageur veut affronter le mur de verdure qui se dresse devant lui, il se voit aussitôt enlacé dans un réseau inextricable d’herbes, de plantes et de branchages. Ses mains s’embarrassent, ses pieds cherchent en vain un point d’appui. Des épines acérées déchirent ses membres, les lianes fouettent son visage, l’obscurité vient s’ajouter à ses embarras. En un instant il est recouvert de myriades d’œufs, de chenilles, d’insectes, de parasites de toute sorte, qui, traversant ses habits, vont s’implanter dans ses chairs et s’y repaître de son sang. Sa frayeur redouble. De sourds murmures grondent au-dessus de sa tête. Il s’arrête, croyant entendre les sombres génies de la montagne menacer le téméraire qui a osé profaner leurs sauvages retraites. Mais lorsque, vivant de la vie du désert, son corps s’est fait à la fatigue et aux exigences du ciel austral, tout s’aplanit devant lui. Son pied devient plus sûr, son œil sait lire à travers le feuillage, ses sens atteignent une puissance surnaturelle ; le redoutable sanctuaire ouvre enfin ses portes mystérieuses. Des voix intérieures lui révèlent alors des harmonies nouvelles, son âme s’inonde d’une poésie inconnue. Perdu dans de vagues rêveries, il voit passer comme des ombres fugitives les lointains souvenirs de l’enfance et des lieux qui l’ont vu naître. Les merveilles de la civilisation ne lui apparaissent plus que comme un songe étroit et mesquin au milieu de cette immense nature qui lui donne la liberté pour compagne, l’infini pour horizon, le désert pour patrie. Aussi s’avance-t-il sans crainte dans ce dédale naguère inaccessible. Les obstacles semblent disparaître, les périls s’éloigner. On dirait que la forêt l’a pris sous sa protection et l’adopté pour un des siens.

Tel est l’aspect du désert dans son ensemble. Si maintenant on veut l’étudier de près, on s’aperçoit bientôt que chaque montagne, chaque fleuve, chaque heure pour ainsi dire du jour, lui impriment une physionomie particulière. Sur les bords de l’Atlantique, les tons paraissent moins crus, comme s’ils étaient adoucis par l’azur des îlots. Quelquefois des bois de mangliers courent le long des rives, s’avancent au loin dans les eaux, portés par leurs racines aventureuses, et ne disparaissent que submergés par les vagues. Le voyageur étonné se demande si c’est la mer qui menace la forêt, ou si ce ne sont pas plutôt les arbres qui forcent l’Océan à reculer. Les flots qui viennent éternellement se briser sur ces troncs noueux font jaillir des gerbes de poussière argentée à travers le feuillage et envoient jusque dans les profondeurs du bois des gémissemens sourds et prolongés. Plus loin, sur les collines qui bordent le rivage, la scène change sans rien perdre de sa grandeur. Aux premières approches du matin, les parfums humides des plantes s’élèvent en légères. vapeurs au-dessus du sol, ondoient quelques instans à l’extrémité des cimes, puis disparaissent devant les rayons du soleil. Bientôt une atmosphère embrasée inonde ces dômes de son coloris chaud et lumineux : c’est l’heure du grand silence. Parfois cependant un bruit subit trouble la solitude : c’est un fruit qui s’ouvre, un arbre qui tombe, un animal qui pousse un cri. Comme l’Océan, le désert a ses frémissemens soudains et ses voix mystérieuses. Ces bruits prennent parfois un caractère inquiétant pour le voyageur attardé que la nuit surprend dans les picadas de la forêt. Il lui arrive alors d’entendre, le suivant pas à pas, un quadrupède d’assez grosse taille, à en juger par le tapage qu’il fait en marchant à travers bois. « He onça, » répondent invariablement les guides ou les nègres de l’escorte, appelant un jaguar ce qui n’est le plus souvent qu’un chat sauvage ou un renard du pays, (cachorro do mato), comme j’ai pu m’en assurer plusieurs fois en traversant des contrées d’où les onces ont depuis longtemps disparu. Toutefois, si l’on voit les mules manifester quelques craintes et presser le pas, la caravane se serre, les nègres portent la main à leurs coutelas. Quand le bruit se rapproche trop, on tire un coup de carabine, et le voisin invisible s’éloigne en toute hâte, sauf à reparaître plus loin.

C’est surtout au bord des fleuves de la zone torride, à l’embouchure du Rio-Doce, du San-Francisco, du Tocantins, des Amazones, et des immenses affluens de cette mer d’eau douce, alimentée sans cesse par les tièdes ondées des tropiques, que la forêt atteint ses proportions titaniques. Là, les pieds noyés dans des alluvions chaudes et humides, la tête ouvrant ses innombrables pores à toutes les influences bienfaisantes de l’espace, la plante n’est plus ce timide végétal qui attend le retour de l’été pour pousser quelques feuilles ou des bourgeons, c’est une éponge gigantesque, aux allures audacieuses, que des mains invisibles semblent gonfler de tous les sucs que le soleil fait naître sur cette terre incomparable de l’équateur. L’écorce devient souche à son tour, l’humus lui-même devient semence, c’est un tourbillon vertigineux de composition et de décomposition incessantes où la vie et la mort se croisent et s’entrelacent comme sorties du même baiser. Lorsque les branches des deux rives viennent à se rencontrer et font voûte, on croirait assister à une de ces féeriques apparitions que racontent les Mille et une nuits. Ces troncs moussus, contemporains des première âges du globe, ces grottes de lianes, ces chapiteaux de fleurs, ces ténèbres de verdure qui ne laissent pénétrer les rayons du soleil qu’en zigzags capricieux, évoquent à l’esprit des fantômes tour à tour gracieux ou terribles. Ce monde étrange, reproduit dans le miroir paisible, mais indécis, des eaux, vous apparaît alors comme une mer diaphane de feuillages et de parfums : on sent qu’une sève fiévreuse agite et travaille cette végétation puissante, et que la vie ruisselle et déborde de toutes parts.

Si maintenant l’on s’éloigne des chaudes alluvions des vallées pour s’élever vers les plateaux de l’intérieur, on verra la forêt perdre peu à peu son aspect imposant, les arbres leurs formes colossales, la nature son cachet de sauvage fécondité. Par intervalles, un immense bloc de granit élève majestueusement sa tête chauve au-dessus des sombres masses de verdure. D’autres fois, lorsque le regard peut s’étendre au loin, ce sont des myriades de pitons aigus, tantôt épars çà et là dans la plaine, tantôt jetés les uns sur les autres, encore debout et menaçans comme au jour où ils sortirent impétueux des entrailles liquides du globe. Les arbres qui se pressent à la base de ces âpres montagnes ne paraissent plus alors que comme les mousses qui ramperaient à l’ombre d’une forêt de titans. Bientôt, si l’on continue à monter les étages successif qui forment les contre-forts de la cordillère, on n’aperçoit plus que de grands espaces recouverts seulement d’herbes ou de plantes rabougries. Le souffle brûlant du désert ou les vents glacés de la chaîne des Andes empêchent la vie de prendre racine dans ces immenses campos découverts ; mais que le moindre cours d’eau vienne à creuser un ravin pour protéger les graines et les féconder de ses chaudes haleines, et aussitôt de luxuriantes toutes rappelleront au voyageur qu’il se trouve toujours dans cette incomparable serre des tropiques.

Les plantes sorties de cette végétation, sont aussi variées que les fleurs et les feuilles qui les recouvrent. Tous les besoins immédiats de l’homme, divers produits même de l’industrie, semblent sortir spontanément du sol : pain, lait, beurre, fruits, parfums, poisons, cordages, vaisselle même, tout se trouve pêle-mêle dans la forêt vierge. Peut-être est-ce dans cette richesse qu’il faut chercher le secret de l’infériorité des tribus du désert. Est-il nécessaire de se livrer au labeur incessant de la civilisation, lorsque la nature se montre si complaisante et si prodigue ? Demandez plutôt à l’Indien. Désire-t-il une demeure : quelques instans lui suffisent pour se construire une hutte au pied d’un ipiriba, les feuilles lui servent de lit, les branches de parasol ; il trouve dans les fruits une excellente nourriture, et dans l’écorce un remède contre la fièvre. Le bois, aussi dur que le fer, lui fournit une massue pour les combats ou des instrumens d’agriculture. Si, fatigué de la vie sédentaire, il veut courir les fleuves et se livrer à la pêche, il n’a qu’à renverser l’édifice et à le creuser avec le feu : sa hutte devient alors pirogue. Avec la base d’un bambou, il construit une batterie de cuisine et un mobilier complet ; l’extrémité de la tige est un excellent régal ; les feuilles tissées donnent des vêtemens à sa femme, le bois sert à ses flèches ; les tiges creuses, liées ensemble, servent à improviser un radeau. Le même arbre devient, suivant le besoin, arsenal, vestiaire, restaurant et pharmacie.

Rien ne vaut une excursion dans la forêt en compagnie de quelque guide à qui ces richesses naturelles sont familières pour s’assurer qu’il n’y a rien d’exagéré dans les relations si souvent répétées à ce sujet. C’est ce que je reconnus moi-même. J’avais demandé un jour à un vieux nègre s’il se sentait capable de m’improviser un déjeuner au milieu des bois, et quels étaient les instrumens qu’il convenait d’emporter. — Rien de plus facile, répondit-il, si sa seigneurie veut attendre jusqu’à dimanche prochain. Ce jour-là, je suis libre, je me charge de la contenter. Je préparerai de grand matin deux mules, une pour le senhor et une pour moi ; nous partirons avec la fraîcheur, et nous serons rendus dans la forêt avant que le soleil soit trop chaud. Quant à la batterie de cuisine, ce coutelas me suffit.

J’acceptai avec empressement, et le dimanche matin nous partîmes au petit jour avec nos deux mules et le coutelas. Mon cuisinier-guide avait connu de bonne heure les vicissitudes de la fortune. Il était chef d’une peuplade laineuse sur les côtes de Guinée, et troquait volontiers avec les négriers ses sujets crépus contre des verroteries ou quelques jarres de tafia, lorsqu’un jour, n’ayant pas pu probablement compléter le chargement du navire, il eut l’imprudence de se laisser inviter par le commandant à une tournée d’eau-de-vie. Le nègre ne résiste jamais à une telle gracieuseté. Quel fut son étonnement lorsqu’il s’éveilla le lendemain en pleine mer, chargé de chaînes, au milieu de ses anciens administrés ! Je le priai, dès que nous fûmes en route, de me raconter quelques souvenirs de son règne : il fit la sourde oreille ; les noirs n’aiment pas qu’on entame le chapitre de leurs mœurs africaines. Je lui demandai alors ses premières impressions d’esclave en arrivant au Brésil. Je le plaçais sur son véritable terrain, et voici à peu près ses paroles.

« Dès le lendemain de notre arrivée, on nous conduisit aux champs escortés par des feitors qui nous harcelaient de leurs longs fouets. Les coups de bâton pleuvaient sur nous sans arrêter, car nous n’étions pas accoutumés au travail, et nous ne pouvions pas aller aussi vite que les anciens. Pour en finir, nous résolûmes tous de nous pendre, afin de revenir au plus tôt dans notre pays ; mais le jour fixé pour l’exécution du projet le courage nous manqua : il n’y en eut qu’un qui tint sa promesse, afin de nous donner l’exemple ; il alla se pendre à un arbre près de l’habitation.

« Le jour suivant, avant de partir pour le travail, le feitor, en nous comptant, trouva un absent, et nous menaça de nous donner cent coups de chicote (fouet) à chacun, si nous ne lui indiquions pas immédiatement la retraite du fugitif. Nous lui montrâmes alors du doigt l’arbre qui balançait le corps de notre compagnon. À cette vue, notre feitor devint ivre de rage. Il faut croire que ce n’était pas la première fois qu’il voyait de ces choses, car il comprit nos projets, et, voulant nous empêcher de les mettre à exécution, il détacha le corps de notre camarade, lui coupa la tête d’un coup de hache, la cloua sur un poteau avec une énorme cheville en fer, et nous dit : « Maintenant, qu’il revienne s’il veut dans son pays, cela m’est égal, sa tête restera ici, et tout filho da… qui fera comme lui aura le même sort : il s’en reviendra sans tête. » Vous comprenez, senhor, qu’on ne peut guère trouver le chemin de son pays quand on n’a plus de tête.

« Mes compagnons acceptèrent leur sort. Moi, je préférai aller vivre dans les bois plutôt que de travailler, et une nuit je m’échappai pour gagner la forêt. Là, je passai six mois, me nourrissant comme les singes. De temps en temps je venais la nuit rôder autour des habitations afin d’enlever quelques poules ou un petit cochon ; mais un jour je fus dénoncé par un de mes anciens sujets qui m’accusait injustement de l’avoir vendu, et l’on mit des chasseurs à ma poursuite. Ils me tirèrent dans les jambes et me ramenèrent sans peine. Depuis cette époque, ne pouvant plus fuir, je me suis résigné à mon tour. Du reste je suis vieux, et je ne tarderai pas à retourner au pays. »

Je ne pus m’empêcher, en entendant ce récit, d’admirer cet heureux privilège de la nature humaine qui permet, sous toutes les latitudes, de s’indemniser des maux présens par des compensations futures plus largement assurées ; mais je ne restai pas longtemps livré à ces réflexions. Mon guide se sentait enhardi par l’intérêt que j’avais pris à son histoire, et, fort de ses connaissances de naturaliste qu’il avait acquises dans les forêts, il entreprit de me faire la description de toutes les plantes qui bordaient notre route, de tous les animaux que nous rencontrions, et des lieux célèbres que nous avions à traverser.

Senhor, n’approchez pas de ce tertre qui est à votre gauche, c’est une casa de formigas (maison de fourmis), qui vous dévoreraient vous et votre mule, si vous les tourmentiez.

Tout en parlant, il obliquait fortement à droite afin de se tenir à distance respectueuse. C’était en effet une de ces forteresses de grosses fourmis qu’on rencontre si souvent dans la zone torride et si redoutées des nègres et des Indiens.

Senhor, ce ruisseau que nous traversons contient beaucoup de jacarés (caïmans). L’année dernière j’en ai pris un petit qui venait de naître. Sa mère eut peur en me voyant et rentra dans l’eau ; mais elle pleura beaucoup. — Le nègre, comme tous les peuples primitifs, n’a qu’un seul terme pour exprimer l’idée de pleurer et celle de crier.

Senhor, voici de la comida do macaco (nourriture de singe), et il m’indiquait une espèce de petite pomme jaunâtre ; elle n’est pas très bonne, mais il y a des gens qui en mangent. Je m’en suis nourri bien des fois quand je vivais dans la forêt. Si le senhor veut en goûter, j’irai lui en cueillir.

— Je ne tiens pas à manger de la nourriture de singe, lui répondis-je ; pressons plutôt le pas afin de devancer la chaleur.

Malgré mes recommandations, je le vis bientôt s’arrêter de nouveau, et, me montrant de la main un énorme rocher à notre gauche : — Senhor, voilà une pierre qui parle.

Croyant avoir mal entendu, je lui fis répéter ces mots, et, ne comprenant pas encore, j’ajoutai : Puisqu’elle parle, fais-la parler.

Fier d’une telle mission, il se mit alors à pousser deux ou trois de ces interjections gutturales qu’un gosier nègre peut seul produire, et qui échappent à l’analyse de l’oreille européenne ; la pierre reproduisit aussitôt les mêmes sons. Je compris qu’il s’agissait d’un écho.

— Vous voyez bien, senhor, que la pierre parle, ajouta-t-il d’un air triomphant ; mais elle n’a pas toujours parlé. Les anciens m’ont raconté que longtemps avant que je vinsse ici il y avait une grotte au-dessous de cette pierre. Un jour, deux voyageurs surpris par l’orage eurent l’imprudence de s’y réfugier. La pierre s’affaissa sur la grotte par la violence de l’ouragan et ensevelit ces deux pauvres gens. Ce sont eux qui nous appellent toutes les fois que nous passons pour nous prier de les délivrer.

Nous cheminâmes plusieurs heures à travers d’anciennes plantations abandonnées. À tout moment, mon cicérone me faisait remarquer des fruits avec lesquels les senhoras préparent des confitures excellentes (muito boas), des plantes médicinales, des endroits où s’étaient pendus des esclaves, des ruisseaux où il avait tué une énorme cobra, des ranchos qui servaient de rendez-vous nocturnes aux nègres et aux négresses. Au milieu de ses explications, et comme nous étions déjà sur la lisière de la forêt, j’entendis tout à coup un tintamarre assourdissant. C’était un bruit étrange qui rappelait à la fois les grondemens du tonnerre, le roulement du tambour et le grincement d’une charrette pesamment changée et traînée sur le pavé.

J’interrogeai mon guide non sans un certain effroi. — Ce n’est rien, senhor, ce sont les singes barbus (macacos barbados) qui s’amusent et font leur toilette du matin. Le mâle, reconnaissable à sa grande barbe, est perché sur un arbre au milieu de son sérail, composé d’une demi-douzaine de femelles. Celles-ci le peignent alternativement en le câlinant ; lui, il répond à toutes ces agaceries, et c’est ainsi qu’ils font ce vacarme. Ces bêtes-là ont une malice diabolique, ajouta-t-il gravement en guise de conclusion philosophique.

J’aurais voulu vérifier de plus près les détails de cette toilette ; mais les singes s’éloignaient, sautant de branche en branche à mesure que nous avancions. Je compris seulement, à la nature des cris de ces animaux, que les singes barbus n’étaient autres que les singes-hurleurs, dont les gémissemens aigus ont été comparés par un savant voyageur, M. Auguste Saint-Hilaire, au bruit du vent impétueux, et par un spirituel observateur, M. Biard, aux grognemens d’une douzaine de porcs qu’on égorgerait a la fois.

Nous continuâmes notre route par une picada tracée à travers ce fouillis inextricable, et nous arrivâmes enfin, vers midi, sur un petit plateau qui me parut propre à une halte. Je descendis de ma monture, et je priai mon cuisinier de m’apprêter au plus vite le déjeuner qu’il m’avait promis. En un moment il fut à l’œuvre. Avant tout, il s’agissait d’allumer le feu. Il commença par planter son coutelas sur le sol par la poignée, l’entoura de mousse, plaça une capsule sur la pointe, et d’un coup sec donné sur la capsule fit jaillir une étincelle qui eut bientôt enflammé la mousse. Le feu allumé, il reprit son coutelas et partit à la recherche des ustensiles de cuisine et des provisions. Dix minutes après, il revenait traînant un bambou d’une main et un chou-palmiste de l’autre. On sait généralement qu’un bambou n’est autre chose qu’un énorme roseau dont les nœuds sont espacés, le bois très résistant et le diamètre assez large. Il choisit un entre-nœud, découpa adroitement un petit carré sur la surface, introduisit dans l’intérieur l’extrémité du chou-palmiste, y écrasa quelques grains de piment, acheva de remplir l’entre-nœud avec de l’eau, boucha soigneusement l’ouverture et plaça le bambou au milieu du feu. J’avoue que je fus quelque peu étonné de ce sans-façon. Lui ayant fait remarquer le danger que courait mon déjeuner dans une casserole si fragile et au milieu d’un feu si ardent, il me répondit avec ce flegme qui caractérise le nègre : — Soyez tranquille, senhor ; tant que l’eau n’aura pas disparu, il n’y a rien a craindre pour la marmite. Quand elle sera près de sa fin, cela signifiera que le déjeuner est cuit.

Je dus m’incliner en face de tant de science et me rassurer devant ce calme. Le maître-coq profita du répit que lui laissait la cuisson de son pot-au-feu pour aller dans le ruisseau voisin cueillir une magnifique salade de cresson. Le cresson, ainsi que beaucoup d’autres plantes alimentaires de la famille des crucifères, est très commun dans l’Amérique du Sud. Il reprit son bambou, y tailla un saladier, et assaisonna la salade avec du piment et des citrons qu’il avait cueillis sur sa route ; le piment remplaçait le sel et le poivre, tandis que le jus de citron tenait lieu d’huile et de vinaigre. Le reste du bambou fut employé à me confectionner une assiette et un verre. Mon guide ne garda qu’un entre-nœud qui lui servit de casserole pour une friture de ces grosses fourmis ailées qui font le délice des nègres, et qui abondaient à cette époque. Son travail terminé, il jeta un coup d’œil sur la marmite, et, voyant que le bois commençait à se calciner, il se hâta de la retirer, et me dit d’un air triomphant :

Senhor, o almorço esta pronto (le déjeuner est servi).

J’avais pour table le gazon et une pierre pour siège. Je me jetai avidement sur mon chou pimenté, et, grâce à un jeûne aiguisé par une course de huit heures, je le dévorai assez lestement, au grand contentement de mon amphitryon.

Le chou-palmiste n’est pas sans quelque ressemblance de goût avec le champignon. Les cuisiniers du pays en assaisonnent leurs viandes, et disent qu’il remplace le champignon sans désavantage. Je fis le même accueil à la salade, qui me parut délicieuse. Quelques châtaignes tirées d’une énorme coque et cuites sous la cendre représentaient le dessert. Pendant ce temps, le nègre dévorait ses fourmis en gastronome émérite, et me plaignait sincèrement de ne pas vouloir y goûter.

— Maintenant, me dit-il dès qu’il vit mon repas achevé, si sa seigneurie veut faire sa sieste, je vais lui construire un rancho au pied de cet arbre. J’y déposerai la selle de la mule comme oreiller, et la couverture servira de tapis. Le branchage est épais, le senhor n’aura rien à craindre du soleil, et pourra dormir tout à son aise. Moi, pendant ce temps, je préparerai le dîner. Je me propose de confectionner avec des goyaves que j’ai rencontrées près d’ici, sur le chemin, des doces (confitures) telles que sa seigneurie n’en a jamais mangé d’aussi bonnes, et n’en mangera peut-être jamais. Voyez-vous, senhor, nous autres noirs, nous sommes les vrais enfans de la forêt ; elle a pour nous des caresses que les blancs ne connaîtront jamais. En attendant, je vais construire un piège, et peut-être prendrai-je un tatou ; les terriers ne manquent pas ici. Sa chair est des plus tendres, et sa carapace nous fournira une magnifique assiette. Je ferai cuire sous la cendre des racines que je connais et qui sont aussi délicates que les meilleures batates, et j’apporterai pour dessert des pitangas qui abondent dans le bois. De cette manière nous ne partirons qu’avec la fraîcheur.

L’expérience était décisive, il n’y avait rien à y ajouter. Je déclinai ses offres à son grand étonnement, et nous repartîmes dès que la chaleur eut un peu baissé. J’ai eu depuis mainte occasion de me trouver dans des circonstances analogues, et j’ai dû chaque fois m’étonner des inépuisables ressources que l’homme du désert sait tirer de la forêt. Rien n’empêche donc de mener la vie de voyage dans ces grandes solitudes ; mais sont-elles éternellement destinées à n’être que traversées à la hâte ou à ne voir leur demander asile que des populations errantes et déshéritées ? Quiconque a contemplé la nature vierge est bien vite porté à se demander si l’activité humaine n’a rien ici à faire, sinon pour combattre la forêt ou la détruire, du moins pour y créer des centres de travail et de vie sédentaire. On veut savoir si l’homme a pu vivre dans ces bois en apparence inhabitables, quels obstacles oppose la forêt au défrichement et à la colonisation, quelles ressources elle leur promet aussi.


II

Quels furent jadis les peuples dont les impénétrables dômes de verdure du mato virgem abritaient la vie indépendante et sauvage ? Les traditions recueillies par les missionnaires et les historiens de la conquête nous apprennent que lorsque Cabrai aborda la péninsule australe du Nouveau-Monde, deux nations, les Tupis et les Tapuyas, se disputaient les rives de l’Atlantique. Les premiers, tribu de l’immense famille des Guaranis, venaient du sud, et paraissaient représenter les véritables indigènes du sol américain. Leur type particulier et la nature de leur idiome militent en faveur de leur priorité ethnographique. Les Bugres de Sainte-Catherine et de Saint-Paul en sont les derniers vestiges. Les seconds, représentés par les Botocudos, qui errent encore aujourd’hui sur les frontières de Minas-Geraes, rappellent sensiblement le type mongol. Quelques racines de leur langue et la tradition qui les fait venir du nord sembleraient confirmer leur origine asiatique. Ces peuples, qui comptaient plus de cent tribus lorsqu’ils virent arriver les premières voiles latines, sont réduits de nos jours à quelques milliers d’hommes essayant encore de conserver leur sauvage indépendance dans les contrées les plus inaccessibles de l’intérieur. Décimés par la servitude, les armes à feu, la petite vérole et d’autres fléaux importés d’Europe, ils se sont retirés pas à pas devant l’étranger, lui cédant cette terre qu’ils n’avaient su ni défendre ni féconder. L’Indien est donc aujourd’hui pour peu de chose dans les difficultés qui arrêtent le colon ; mais il a laissé pour le venger d’autres enfans de la forêt, moins disposés que lui à laisser la place aux envahisseurs, et ayant quelquefois à leur service des armes non moins redoutables que ses flèches empoisonnées. Ce sont comme autant de sentinelles insaisissables placées en embuscade dans, tous les coins du désert pour en défendre l’entrée contre l’effort toujours croissant de la civilisation européenne.

En première ligne est sans contredit le macaco (singe). Le noir considère cet animal comme son ennemi personnel. C’est lui en effet qui dévaste les plantations de maïs dont le produit doit défrayer l’esclave de ses dépenses de tabac et de cachaça. « Passe encore, me disait un jour un mulâtre qui me racontait ses infortunes, si ce damné bicho (animal) se contentait de se rassasier quand il arrive dans un champ de maïs ; mais, après s’être bien repu, ce filho da… coupe autant d’épis qu’il peut, forme une espèce de chapelet en nouant entre elles les feuilles qui recouvrent le grain, le passe à son cou et va le porter à sa famille. D’une nature méfiante, il est rare qu’il s’aventure seul dans ses razzias : ordinairement c’est par troupes qu’il envahit les plantations. Un chef choisi parmi les doyens de la tribu marche à la tête, tandis que les plus jeunes sont placés en vedettes sur les points isolés qui dominent les approches. Flairent-ils un danger, la sentinelle pousse un petit cri, et aussitôt la bande de disparaître dans la direction opposée. Cette habileté du macaco à éviter les poursuites du chasseur et à déjouer ses stratagèmes lui a valu auprès du nègre une haute réputation d’intelligence et de malice.

Cependant, malgré sa terreur superstitieuse à l’égard du singe, le noir ne se fait pas faute de l’occire toutes les fois qu’il en trouve l’occasion. Il se procure ainsi le double avantage de détruire un ennemi malfaisant et de se régaler d’une viande excellente, car, au dire de tous les connaisseurs, rien de plus tendre que la chair de ces animaux. C’est le dimanche ordinairement, son seul jour de repos, que le nègre prend contre eux sa revanche. Il va s’embusquer sur leur passage présumé, et attend plusieurs heures, s’il le faut, dans l’immobilité la plus complète, que sa proie apparaisse ; mais, comme il a affaire à un ennemi très rusé, il lui arrive souvent de ne rapporter à sa hutte qu’un simple tatou, dont la chair du reste n’est pas a dédaigner. Les chasseurs malheureux attribuent leur peu de succès le dimanche à certaine connaissance de la période hebdomadaire que l’expérience aurait donnée au singe, et qui le rend ce jour-là encore plus réservé que de coutume. Peut-être sont-ils dans le vrai : on a remarqué des faits analogues parmi les chiens, dont l’intelligence est notoirement inférieure à celle des quadrumanes.

Les fazendeiros ne partagent pas à un si haut degré la haine du nègre contre le singe, bien qu’ils aient aussi à souffrir de ses déprédations dans les champs de canne et de maïs. Il est vrai qu’ils ont dans leurs étables et dans leurs basses-cours de quoi oublier la chair du macaco. Ils se contentent de l’apprivoiser quand ils le prennent vivant. Le ouistiti, surtout le ouistiti à pinceau, est celui que j’ai rencontré le plus communément : il est rare qu’une varanda ne soit pas ornée d’un de ces hôtes. Les senhoras tiennent particulièrement à cette distraction, qui rompt un peu le vaste et profond ennui de la vie américaine. À la fin de chaque repas, elles lui apportent quelques friandises, qu’il vient réclamer lui-même pour peu que l’heure passe et qu’il soit libre de sa chaîne. Le soir, au crépuscule, un nègre de la maison, à qui il est spécialement confié, le porte dans sa chambre, pour le mettre à l’abri des jaguars, des chats sauvages et des esclaves vagabonds qui rôdent la nuit autour des habitations.

Le singe a généralement le caractère gai. Il est curieux de le voir agacer de ses plaisanteries ses compagnons de chaîne, apprivoisés comme lui, les perroquets, les aras, les cacatoès. Ces pauvres bêtes à contenance chagrine ne répondent à ces innocentes espiègleries que par des battemens d’ailes et des cris de frayeur ; mais elles trouvent dans les négrillons de zélés auxiliaires pour les venger. Sous prétexte de faire l’éducation du macaco, ceux-ci ne manquent jamais, toutes les fois qu’ils le rencontrent seul, de l’abreuver de toute sorte de mauvaises niches. Le singe, comprenant qu’il a affaire à des écoliers turbulens et non à des professeurs, montre d’abord ses incisives ; puis, perdant patience, il s’élance d’un bond sur ses provocateurs, mais, retenu par la chaîne, il retombe aussitôt sur ses pattes, aux cris de joie des négrillons, qui ont soin de se tenir hors de portée. Vient-il cependant à rompre sa chaîne ou à dénouer son collier de ses doigts flexibles et intelligens, malheur alors aux enfans de couleur qu’il rencontre sur son passage ! Une chose remarquable, qui frappe fortement l’imagination superstitieuse du nègre, mais qui s’explique par ce que nous venons de dire, c’est que le singe respecte volontiers les enfans blancs, surtout ceux de la maison.

Les mœurs du macaco bravo (sauvage) ne sont pas moins intéressantes que celles de son frère de la fazenda. Bien qu’il se laisse difficilement approcher, on peut cependant, à l’aide d’une étude attentive, se faire une idée de ses habitudes, et se convaincre qu’il n’est pas étranger au goût du comfort, qu’il a entre autres connaissances des notions saines en mécanique, et qu’il sait s’en servir au besoin. Les fruits formant la base de sa nourriture, il lui arrive parfois de tomber sur une coque trop dure pour ses dents. Dès qu’il est convaincu de l’inutilité de ses efforts, il descend prestement de l’arbre, va saisir un caillou, et s’en sert comme d’un marteau. Si cela ne suffit pas, comme on le voit souvent avec certains fruits dont le péricarpe ligneux est très résistant, il escalade de nouveau le tronc, grimpe jusqu’aux plus hautes branches, et laisse retomber la coque de tout son poids. La distance qu’elle parcourt avant d’atteindre le sol étant d’ordinaire très considérable, il en résulte dans la chute une très grande vitesse et un choc auquel l’enveloppe ne saurait résister. Cette méthode, qui ferait honneur à plus d’un Botocudo, n’est pourtant pas sans inconvéniens. Elle amène souvent des brouilles suivies de rixes. Il se trouve en effet presque toujours des voisins témoins de ces préparatifs gastronomiques, et l’on sait les maximes que professe le macaco à l’endroit de la propriété.

C’est surtout dans les momens critiques que le macaco révèle tout ce que la nature lui a départi de souplesse et de ressources. S’il se trouve surpris en flagrant délit et que la fuite soit impossible, il fait appel à la générosité de son ennemi, devine avec un merveilleux instinct la fibre du cœur la plus facile à émouvoir, et dans une pantomime moitié sérieuse, moitié bouffonne, s’exprime en termes si clairs que l’homme se sent désarmé. Je me trouvais un jour dans une fazenda dont les environs étaient peuplés de macacos. Mon guide voulut mettre à profit ses momens de loisir et sortit le fusil sur l’épaule, comptant bien, me dit-il, me régaler d’un plat de sa façon. Je compris, d’après quelques mots qui lui étaient échappés, qu’il s’agissait d’un singe. Le soir, il revint avec un énorme lézard que de loin on aurait pris pour un jeune caïman.

— Comment ! lui dis-je en riant, c’est là ce que vous appelez un macaco ?

Senhor, ce n’est pas ma faute si je n’ai pas tenu parole. Figurez-vous que deux fois j’ai eu une de ces damnées bêtes au bout du canon de mon fusil, et que deux fois mon arme est retombée. Je m’étais posté derrière un arbre, sur la lisière d’un champ de maïs, pour guetter mon gibier. Comme ce n’est pas aujourd’hui dimanche, je pensais que je ne resterais pas longtemps inutilement à l’affût. En effet, au bout d’une demi-heure, j’ai vu un macaco qui se dirigeait de mon côté. C’était une femelle ; mais ces animaux-là ont tant de malice qu’ils sentent le chasseur. Au moment où je l’ajustais, elle s’est aperçue du danger, et comme elle ne pouvait pas fuir à cause de son petit qui était à côté d’elle, elle a imaginé de me le présenter dans ses bras comme pour me prier de ne pas lui faire de mal. J’ai hésité un moment. J’allais cependant lâcher la détente, lorsqu’elle s’est mise à me supplier d’un air si comique que le cœur m’a manqué tout à fait et que j’ai laissé retomber l’arme. Puis elle m’a fait de nouvelles grimaces quand elle s’est vue hors de danger, sans doute pour me remercier ; bref, elle a fui, et comme un imbécile je n’ai pas songé à la poursuivre.

— Vous auriez dû vous poster de nouveau et guetter un autre singe.

— On voit bien que le senhor ne connaît pas ces bêtes-là. Je ne sais pas si elles ont un langage comme nous, ou comment elles s’y prennent ; mais toujours est-il qu’un macaco qui a aperçu le bout d’un fusil avertit ses camarades, et que le chasseur perdrait sa peine à attendre dans le champ où il a été découvert. Aussi suis-je rentré dans le bois, et, pour ne pas revenir les mains vides, j’ai tué ce lagarto (lézard) ; sa chair est très délicate, sans valoir toutefois celle du macaco.

À l’exception du singe hurleur, que les naturels du pays appellent macaco barbado (singe barbu) à cause d’une espèce de barbe qui distingue le mâle, les singes d’Amérique sont de petite taille. Aussi ne font-ils jamais volte-face devant les chasseurs, comme dans certaines contrées, pour leur envoyer une pluie de projectiles. Quelques-uns de ces animaux sont même d’une petitesse extrême. Un jour on m’en apporta un qu’on venait de prendre dans les bois : c’était un ouistiti à pinceau qui n’arrivait pas à la grosseur du poing. Au premier abord, je crus avoir affaire à une espèce nouvelle à cause d’un petit bourrelet qu’il portait autour du cou. En examinant de plus près, je découvris un tout petit singe de la grosseur du doigt, qui de ses petites mains se cramponnait au cou de sa mère. Je ne saurais rendre l’impression que j’éprouvai. La pauvre mère était cruellement blessée, au côté, et, malgré tout le soin que j’en pris, elle mourut le lendemain. Le petit ne lui survécut que quelques heures.

Comme ses congénères de l’ancien monde, le singe d’Amérique ne peut supporter les brumes de l’Océan. Il meurt phthisique dans nos climats froids et humides. À mon retour en Europe, j’emportais une douzaine de ouistitis que j’avais achetés avant de m’embarquer. Tout alla bien jusqu’aux tropiques ; ils faisaient la joie de l’équipage en grimpant tout le long du jour aux cordages les plus élevés. Aux Açores, ils commencèrent à perdre de leur gaîté ; peu à peu leur nombre diminua, et il n’en restait plus un seul quand nous arrivâmes à la hauteur des côtes d’Europe.

Le jaguar (tigre d’Amérique) exerce dans les parcs de bœufs, de chevaux et de moutons les mêmes ravages que le singe dans les champs de canne et de maïs. Moins courageux ou moins avide de sang que son aîné de l’ancien monde, il est rare qu’il attaque l’homme. Un nègre de la province de Minas m’a raconté que, revenant de la chasse un dimanche, il aperçut tout à coup à dix pas de lui, sur la lisière de la forêt, au milieu de l’étroit chemin, une onça (jaguar) qui le regardait fixement, accroupie sur un tronc d’arbre. La situation était critique pour le pauvre chasseur. Son fusil déchargé n’était plus qu’une arme inutile dans ses mains, et d’un autre côté il eût été dangereux de reculer. Un moment l’idée lui vint de jeter au tigre le singe qu’il venait de tuer et de prendre la fuite à la faveur de cette diversion, mais ce gibier représentait le dîner de sa famille, et le manque de munitions ne lui permettait pas de se remettre en chasse. Il prit alors le parti de braver les deux jets de flamme que dardaient les yeux braqués sur lui et de continuer sa marche en obliquant toutefois, afin de maintenir une distance respectueuse. Ce sang-froid et cette marche oblique imposèrent à l’animal. Il faut peut-être ajouter qu’il était très probablement repu.

Dans les campagnes de Buénos-Ayres, les jaguars font quelquefois de grands ravages, et il leur est arrivé maintes fois, au dire des gens du pays, de croquer un Indien. Leurs attaques ont surtout lieu pendant la nuit dans les campemens des voyageurs. Si les caravanes manquent, ils vont se placer en embuscade dans les bois de pêchers, très communs dans ces contrées, et y guettent les rongeurs qui se nourrissent de leurs fruits. Comme l’Indien, le jaguar ne se plaît que dans les immenses solitudes des forêts vierges. Chaque jour il recule devant la hache du colon qui envahit de plus en plus ses retraites ; aussi commence-t-il à devenir rare dans les environs des cités populeuses de l’Atlantique et des grandes fazendas de la côte. Quelques têtes de bétail enlevées la nuit dans les pastos (pacages) à de longs intervalles indiquent aux colons une onça de passage plutôt qu’un voisin dangereux, et personne n’y fait grande attention ; aussi le véritable chasseur de tigres dans l’Amérique du Sud est-il le gaucho de la banda orientale et des provinces de la Plata. Il va à la rencontre de son terrible adversaire avec son cheval et ses bolas, et le lace comme il ferait d’un cerf ou d’un bœuf sauvage. Cette chasse, qui paraîtrait si périlleuse à nos Européens, est chose si simple pour un gaucho qu’il vous donne une magnifique peau de tigre pour 40 francs. La robe du jaguar rappelle assez celle de la panthère d’Afrique. Les dimensions des deux espèces sont aussi à peu près les mêmes. Du reste les variétés de la race féline ne manquent pas dans cet immense continent. Outre le couguar et l’once noire, qui semblent plus spécialement confinés dans certaines régions, on trouve à chaque pas des chats sauvages, dont le nombre s’explique aisément par la multitude de rongeurs qu’alimentent les arbres de la forêt.

Le cachorro do moto (chien des bois), qu’on rencontre aussi quelquefois, est une espèce de renard plutôt qu’un chien sauvage. Ces deux animaux, le gato do mato (chat des bois) et le cachorro causent beaucoup de ravages dans les fermes ; le nom du premier surtout revient souvent dans les plaintes des colons. Toutes les volailles et tous les jeunes animaux domestiques qui disparaissent de la plantation sont invariablement censés devenir la pâture du gato do mato. C’est en effet un voisin très dangereux pour les basses-cours et difficile à apprivoiser. Un jeune chat, que l’on venait de prendre dans la forêt et qu’on m’avait apporté, préféra se laisser mourir de faim plutôt que de toucher à la moindre nourriture. Je n’avais cependant rien négligé de ce qui pouvait flatter ses goûts, car je lui avais donné jusqu’à de petits animaux vivans. Il vécut près d’une semaine, ne cessant de miauler nuit et jour et cherchant à mordre tout ce qui approchait de sa cage. Il faut ajouter que le chat sauvage n’est pas sans rendre de grands services aux colons, car c’est un des plus mortels ennemis de la cobra (serpent). Dès qu’il aperçoit un de ces animaux, il va résolument à lui, s’arrête à quelques centimètres de distance pour épier ses mouvemens, évite ses morsures avec une dextérité surprenante, et quand il croit le moment favorable, bondit sur la tête du reptile et la broie d’un seul coup. Pourquoi le chat sauvage frappe-t-il le serpent à la tête, tandis qu’il se contente de saisir par le cou les autres animaux dont il fait sa nourriture ? Simple instinct, me dira-t-on. C’est possible ; mais j’avoue que cet instinct du gato do mato m’a toujours paru merveilleux.

Ces services, quoique réels, ne doivent pas cependant être exagérés. La cobra n’est guère plus dangereuse que le jaguar, bien qu’elle fourmille dans toute l’Amérique du Sud. Cet animal craintif fuit au moindre bruit, et n’use de ses redoutables crochets que lorsqu’on marche sur lui. J’ai vu plusieurs fois des esclaves mordus dans les champs par une espèce des plus venimeuses, le jararaca trigonocéphale, très commun au Brésil, et il n’en est jamais résulté d’accidens sérieux ; il est vrai que ces pauvres gens avaient soin de sucer la plaie immédiatement après la piqûre. Telle est pourtant l’aversion instinctive des nègres pour ce reptile que beaucoup d’entre eux recevraient la bastonnade plutôt que de consentir à toucher et surtout à profaner un serpent mort. Je ne saurais dépeindre la stupeur qu’ils éprouvaient toutes les fois qu’ils me voyaient disséquer un de ces animaux. Les senhoras sont moins difficiles, car beaucoup d’entre elles ne se font pas scrupule de porter des bracelets de serpent faits avec la peau d’une espèce très venimeuse, le corail, dont le nom rappelle assez les riches couleurs. Pour tuer un reptile, les nègres se contentent d’appliquer un coup de baguette sur une partie quelconque de l’animal ; ce coup suffit pour briser une vertèbre de l’épine dorsale et empêcher le serpent de fuir. Il n’y a plus alors qu’à le frapper à deux ou trois reprises sur la tête pour l’achever. On voit maintes fois des négrillons de sept ou huit ans venir à bout, avec une simple baguette, de serpens venimeux aussi longs que nos couleuvres d’Europe. Dans la saison des orages, lorsque les pluies ont rempli toutes les fissures du sol, il n’est pas rare de voir ces animaux chercher un refuge dans les appartemens et se blottir sous les lits. Le nègre et l’Indien, obligés de vivre journellement côte à côte avec ce terrible voisin, en remontreraient à bien des naturalistes sur les indices qui révèlent un serpent venimeux et sur le degré d’énergie de son venin. Un cou effilé, une tête large et aplatie, sont les caractères les plus redoutables ; des couleurs brillantes sont aussi un pronostic des plus dangereux. La femelle est plus à craindre que le mâle, la saison des amours décuple la puissance de ses poisons [2]

Quant aux gros boas, ils disparaissent avec les grandes forêts, et il faut s’enfoncer dans les contrées de l’intérieur pour trouver de grands serpens. Leur peau, d’une ténacité extraordinaire, sert à recouvrir des malles en guise de peau de bœuf. Les habitans des pays voisins des forêts et des fleuves prétendent rencontrer quelquefois de ces animaux d’une longueur démesurée. Les naturalistes de leur côté, ne possédant que des individus de quelques mètres de long, ont fixé à quarante ou quarante cinq pieds le maximum des plus grandes espèces, et je crois devoir cette fois me ranger du côté des Indiens. Les autorités ici ne manquent pas. En Afrique, on trouve d’abord deux serpens en quelque sorte historiques, l’un de soixante-quinze pieds de long, l’autre de cent vingt. Le premier, dont parle Suétone, parut dans le cirque sous le règne d’Auguste ; l’autre, connu de tout le monde, est ce monstrueux reptile que les soldats de Régulus attaquèrent comme une forteresse vivante sur les bords du fleuve Bagrada, dans le territoire de Carthage. Sa peau, envoyée à Rome et déposée au Capitole, y resta jusqu’à l’incendie qui détruisit cet édifice lors de la guerre de Numance. L’Inde nous offre aussi deux serpens gigantesques cités dans l’Oriental Animal : l’un, de soixante-trois pieds de long, fut tué par quatre matelots anglais à l’embouchure de l’Hougly, à trente-trois lieues de Calcutta ; l’autre fut trouvé mort dans une chasse par le rajah de Patna. Sa carcasse mesurait quatre-vingt-quinze pieds, et une vertèbre de l’épine dorsale qu’emporta le rajah présentait plus de quatorze pouces de diamètre. Dans l’Amérique du Sud, on a pu noter deux faits qui sont plus rapprochés de nous et semblent encore plus concluans. M. de Castelnau, lors de l’exploration qu’il fit, il y a quelques années, sous les auspices du gouvernement français, dans le bassin de l’Amazone, rencontra un missionnaire qui avait un jour poursuivi, à la tête d’une centaine d’Indiens, un serpent de quatre-vingt-dix pieds de long ; mais l’animal avait réussi à s’échapper. Il est probable qu’on trouverait encore d’autres récits analogues en compulsant les relations de voyages ; mais ceux que nous venons de citer nous semblent suffisans. La constitution anatomique du serpent se prête merveilleusement à ces dimensions démesurées. La charpente de ce reptile n’est pour ainsi dire qu’une suite indéfinie de vertèbres : pas de membres, pas de sternum, rien qui puisse fixer un terme à son développement.

On a vu que le chat sauvage était un des ennemis les plus acharnés du serpent. Un autre adversaire non moins redoutable est le lagarto (lézard). Cet animal, qui atteint d’assez fortes proportions, est armé d’une queue très flexible. Il ne rencontre pas une cobra sans l’attaquer et lui livrer un combat d’où il sort toujours victorieux. Sa tactique est des plus simples. Dès qu’il aperçoit son ennemi, il s’arrête immobile. Celui-ci hésite d’abord, puis, reprenant courage, s’avance en rampant, dardant sa double langue et dressant de temps à autre sa tête plate comme pour calculer la distance. Au moment où il s’apprête à s’élancer, le lagarto, prenant tout à coup l’offensive, pirouette rapidement sur lui-même et fait décrire à sa queue une courbe qui, avec la force d’un coup de fouet, brise l’épine dorsale du serpent. Si le lézard se sent mordu, il quitte le champ de bataille et se glisse aussitôt dans les fourrés, où il mâche quelques herbes qu’il connaît instinctivement comme antidote du venin. C’est, dit-on, en suivant ses traces que les nègres et les Indiens sont arrivés à connaître les plantes renommées contre la morsure des serpens.

Les inondations diluviennes du solstice et surtout les incendies des forêts sont encore de puissantes causes de destruction pour cette race malfaisante. Telle est cependant la nature prolifique des reptiles que, malgré tant d’élémens et d’ennemis qui les poursuivent jusque dans leurs retraites, ils pullulent sur tout le continent. Les grandes espèces seules semblent se retirer, comme on l’a déjà dit, partout où disparaissent les forêts, et se confiner dans les vastes solitudes de l’intérieur. Le même fait se reproduit pour tous les grands animaux en quelque lieu que l’homme pose le pied. Le froid n’est pas l’ennemi du serpent, ainsi qu’on pourrait le croire, car on trouve certaines espèces des plus dangereuses, comme le serpent à sonnettes, jusque dans les contrées montueuses où l’hiver n’est pas moins rigoureux que dans les Alpes. Aussi ne peut-on s’expliquer la rareté des accidens qui se produisent sur les plantations que par la nature craintive du reptile, qui le porte à fuir au moindre bruit. Il faut qu’il soit pressé par la faim pour qu’il fasse preuve de hardiesse et prenne l’offensive. Encore le voit-on d’ordinaire pousser très loin la prudence et choisir habilement son heure : c’est ainsi que dans les battues que l’on fait à travers bois il trouve souvent moyen de dîner aux dépens des chasseurs. Il n’est pas un braconnier dans toute l’Amérique du Sud qui n’ait à vous parler de ses rencontres fortuites avec ce terrible voisin. Ces histoires, dépouillées de tout le luxe des variantes, peuvent se réduire à ceci : un passarinho (oiseau) que vous venez de tirer dégringole de branche en branche, et vous vous disposez à le mettre dans votre carnassière, lorsque vous l’apercevez, à demi englouti déjà dans la gueule d’une énorme cobra qui vous a devancé. Un chasseur novice s’enfuit à toutes jambes ; mais celui qui a de l’expérience et du sang-froid attend que l’animal ait fini d’avaler sa proie, glisse une balle dans son fusil et la lui envoie à la tête. Il sait d’ailleurs qu’il n’a rien à craindre. En effet, le corps, du serpent, se dilatant outre mesure pour engloutir sa victime, lorsque celle-ci est de forte dimension, se déforme complètement et ne rappelle bientôt que la masse indistincte d’un animal court et ramassé. Jamais métamorphose plus complète ; on ne voit plus qu’une gibbosité irrégulière qui, comme une enflure énorme, attire à elle toutes les forces de la vie et va faire éclater la peau. Tout mouvement est désormais impossible. C’est là en partie le secret de l’engourdissement où sont plongés tous les reptiles qui, après avoir avalé leur proie, ont à mener à bonne fin une digestion laborieuse.

Dans ces dernières années, on a cherché à utiliser le venin de la cobra. La médecine homœopathique y trouve, dit-on, un remède héroïque pour combattre certains empoisonnemens ; on a tenté encore, mais sans succès jusqu’ici, d’y découvrir un antidote contre l’éléphantiasis, qui fait tant de ravages dans ces pays chauds et humides. Les gens de couleur, qui colportent ce médicament, tâchent de prendre de jeunes serpens, les mettent dans des cages ad hoc, et de temps en temps leur présentent à travers les barreaux une baguette de bois dur. L’animal s’irrite contre l’objet qui vient troubler son repos et le mord à pleines dents. Au bout de trois ou quatre morsures son venin est épuisé, et on recueille le liquide, qui découle le long du bâton.

Les cobras qui n’ont pas de venin sont utilisées d’une autre façon. Dans le bassin des Amazones, certaines espèces de petits boas, giboya, sont apprivoisés et font dans les maisons l’office du chat. Le serpent est très friand de petits animaux et délivre les habitations d’une foule de rongeurs et d’insectes qui pullulent dans les fermes. Le voyageur qui n’est pas prévenu est quelquefois surpris de rencontrer le soir un de ces hôtes inattendus se dirigeant vers la porte de l’habitation et traversant paisiblement la salle, non sans jeter un coup d’œil oblique et inquiet sur l’étranger. Les gens de la maison jouent avec lui et se laissent entourer sans crainte de ses replis zébrés. D’ordinaire il sort le matin dès que les rayons du soleil ont assez de force pour chasser les fraîcheurs de la nuit, gagne la forêt voisine, où il passe sa journée à la poursuite du menu gibier, et rentre dans sa niche avant la nuit. Ce qu’on voit au Para se retrouve dans les colonies hollandaises de Java, et probablement aussi dans d’autres contrées. On peut dire qu’il n’est pas d’animal qui n’ait un côté humain. Les prêtres de Memphis élevaient des crocodiles et en faisaient même des dieux. Les anciens Bretons apprivoisaient le renard et le dressaient à la chasse. Les paysans des Pyrénées domptent l’ours et lui apprennent à danser.

Un autre voisin non moins incommode que le serpent et le jaguar, c’est le jacaré (caïman). Son industrie s’exerce le long des rivières qu’il remonte partout où s’élèvent des habitations, faisant gibier de tous les animaux domestiques, canards, oies, porcs, etc., qu’il rencontre sur le bord. Cet animal met souvent en défaut la sagacité des Indiens et des nègres aussi bien que celle des naturalistes, car il est impossible, au dire des plus fins connaisseurs, de distinguer l’espèce inoffensive (jacaré manso) de celle qui se jette sur l’homme (jacaré bravo). Sa vie aquatique et sa station horizontale présentent un singulier phénomène. Sa peau rugueuse arrête au passage les graines des plantes et le limon des mares qu’il habite de préférence. Ces graines germent rapidement dans un milieu si favorable, et il n’est pas rare de voir des touffes de végétation sur le dos des vieux caïmans qui fréquentent les endroits marécageux. Les nègres, plus soucieux du merveilleux que de la simple réalité, prétendent que certains individus portent jusqu’à des arbustes sur leur carapace noueuse [3].

La chasse au caïman est des plus malaisées, non qu’il soit difficile d’approcher cet amphibie : il suffit de se promener sur le bord d’une rivière, lorsque le soleil se montre après un orage, pour vor ces monstres allongés sur le sable et livrés au travail intérieur de la digestion dans une immobilité absolue ; mais les balles s’aplatissent sur leur peau, il n’y a guère que le défaut de l’oreille où elles puissent pénétrer. Dès que l’animal se sent atteint, il se précipite dans l’eau, en faisant une cabriole et en poussant un sourd mugissement. Si le coup a bien porté, on le voit bientôt reparaître inerte au milieu de la rivière, couché sur le dos. La mort d’un jacaré est une fête pour la plantation. Un plongeur va lui passer une corde sous les épaules, et tous les négrillons, se mettant à la file, le remorquent jusqu’à ce qu’on arrive à un arbre ou à un poteau. Là on hisse le monstre. Dès qu’il est suspendu, quelques-uns des plus intrépides s’approchent et essaient de grimper sur lui ; mais très peu osent se risquer. Quand la bande l’a suffisamment contemplé, on se met en devoir de l’écorcher. La peau lisse du ventre sert à fabriquer des pantoufles très élégantes. La queue est un régal pour les nègres, et probablement aussi pour beaucoup d’individus de la basse classe, malgré une odeur de musc très prononcée.

Si l’on en croit les gens du pays, il paraîtrait que les hommes de couleur ne sont pas les seuls à convoiter ce morceau, et que le jaguar ne dédaigne pas d’y goûter quand l’occasion se présente. Seulement, il faut l’avouer, le tigre se montre dans cette occasion moins barbare que l’homme. Celui-ci sacrifie l’animal tout entier, prend le morceau qu’il convoite et abandonne le reste aux urubus. Le jaguar trouve moyen de satisfaire aux exigences de son appétit tout en laissant la vie sauve à la victime. Rien de plus simple du reste que sa manière de procéder. Connaissant les heures que le jacaré consacre d’ordinaire à la sieste, il va s’embusquer dans les hautes herbes qui bordent le sable de la rivière, examine à loisir la position du saurien et se place en conséquence. Tout à coup on voit au milieu d’un tourbillon de poussière le caïman bondir en sursaut et plonger dans le fleuve. Une traînée de sang indique seule le dénoûment, car, aussi prompt que l’éclair, le tigre a déjà disparu sous bois. Malgré ce qu’on raconte à ce sujet, comme les vertèbres caudales, très fortes chez ces amphibies, ne se laissent pas facilement entamer, même par des dents de jaguar, j’inclinerais à croire que ces morsures ne peuvent être faites que dans le jeune âge, et que ce sont le plus souvent les vieux alligators eux-mêmes qui se régalent ainsi aux dépens de leur postérité. Tout le monde sait que ces monstres sont peu scrupuleux à l’endroit de leurs semblables, et que l’instinct de la paternité est complètement nul chez cette race.

On peut dire en somme que le caïman est peu à craindre. Il ne devient dangereux que pour les baigneurs imprudens. Sur le sable, il se traîne assez péniblement, et sa raideur est telle qu’il ne peut se retourner qu’en exécutant un mouvement complet de rotation. Ses pattes, façonnées pour la nage, se refusent à la marche et ne l’aident que difficilement. Il vit d’ordinaire de poisson ; mais il ne néglige pas le gibier des bois. La première fois que je remontais les rives du Parahyba, surpris de ne rencontrer aucun de ces amphibies, je témoignai mon étonnement au guide.

— Rien de plus facile que de contenter le senhor, reprit mon cicérone avec un sourire d’orgueil, et, donnant un léger coup de pied à un œuf qui se montrait sur le sable, il en fit sortir un petit caïman plus gros que nos lézards, et qui fit mine de se diriger aussitôt vers la rivière. Comme je me disposais à le saisir, il s’arrêta pour me montrer sa gueule et chercher à mordre mes doigts. J’avais peine à comprendre qu’un tel animal pût sortir d’un œuf. Il avait deux ou trois fois la longueur de la coque où il était enroulé sur lui-même.

— Et où sont les gros ? dis-je à mon guide quand j’eus fini avec les petits.

— Les gros ne sont pas loin non plus ; ils nous voient sans que nous les apercevions ; mais je vais les forcer à montrer le nez. — Et il se mit à viser un gros papagaio (perroquet), perché sur un des arbres qui bordaient le fleuve. Le coup partit, et je vis l’oiseau dégringoler de branche en branche. Il avait à peine atteint le niveau de l’eau que deux ou trois grosses têtes de caïmans s’élevèrent pour saisir cette proie.

Tels sont les hôtes de la forêt les plus remarquables par leur force ou par les dégâts qu’ils causent aux plantations. Il n’y a rien à dire des timides et inoffensifs rongeurs et herbivores qui leur servent de pâture : ils sont bien connus ; ajoutons seulement, à l’adresse des disciples de saint Hubert, que les sangliers et les cerfs (veados) fourmillent dans les bois vierges du Brésil. Le lièvre y est représenté par l’agouti, et je ne crois pas que les habitans aient perdu au change. Ils ont de plus que nous le tapir, le tatou, la sarigue, etc. On peut recommander la chair de ces derniers, qui est réellement exquise. Dans les campos du sud, les gauchos poursuivent de leurs bolas le nandû, espèce d’autruche plus petite que celle d’Afrique, mais non moins agile que les chevaux et les bœufs sauvages. Généralement ces animaux sont d’une taille moins élevée que ceux de l’ancien monde. Ils ont une chair plus savoureuse, mais peut-être aussi plus coriace. C’est absolument le contraire des fruits, qui sont généralement trop doux et trop sucrés. L’humidité et la chaleur ont changé la pulpe en mélasse, et le palais européen y cherche en vain l’acidité rafraîchissante des fruits de nos vergers. Il n’y a rien à dire non plus des innombrables légions d’oiseaux qui animent les solitudes des forêts vierges. Il n’est pas une Parisienne qui n’ait jasé avec un ara, un cacatoès ou une perruche, et on ne trouverait pas un musée de province qui ne possède sa collection d’oiseaux mouches, fleurs vivantes qui semblent résumer toutes les merveilles des tropiques. La plus importante de ces tribus ailées est sans contredit celle des vautours. Tous les animaux de cette immense famille se font remarquer par leur tournure gauche, leur cou presque pelé, leur robe plus ou moins noire, leur bec long et crochu et certaine atmosphère de vermine qui semble suinter de leurs plumes. Le plus célèbre d’entre eux est l’urubu, dont nous avons déjà parlé [4].

Cependant, malgré le nombre et les appétits de ces terribles hôtes des solitudes, condors, tigres, boas, chats sauvages, caïmans, ce n’est pas en eux que l’on doit voir les plus grands obstacles à la colonisation. Enfans du désert, il leur faut les grands bois, les retraites profondes ; ils reculent d’eux-mêmes devant le vide que le feu du colon agrandit chaque jour. Le véritable fléau de la forêt vierge, celui qui après les miasmes fiévreux cause le plus de tort aux défrichemens naissans, ce sont les invasions de ces myriades d’animalcules qui remplissent à la fois l’air, le sol et la forêt, et auxquels nul être ne peut échapper. Sans essayer un dénombrement impossible, nous nous bornerons à montrer les principaux en donnant la préséance au plus petit, qui est en même temps le plus célèbre de tous. Pour peu qu’on soit observateur, on n’est pas longtemps sans remarquer que certains noirs ont perdu les dernières phalanges des orteils. Celui qu’on interroge sur la cause de cette disparition répond invariablement : — He bicho (c’est l’animal). — Une telle réponse redouble la curiosité au lieu de la satisfaire, et l’on demande quel est cet animal. Étonné à son tour que la phrase paraisse insuffisante, l’interlocuteur se décide à y ajouter un troisième mot : — Bicho dos pes (animal des pieds).

— Mais comment est cet animal ?

Não sei, senhor

Ici se termine le dialogue. Le noir a épuisé sa science, et il serait inutile d’insister, libre au voyageur de faire des conjectures sur cet animal impossible, en attendant de plus amples explications, qui d’ailleurs ne tarderont pas à venir.

À quelques jours de là, ayant occasion de passer une nuit sous un rancho ou dans une venda, le voyageur sent des picotemens aux pieds comme s’il s’agissait d’une petite épine. Il prie une âme charitable de vérifier et de procéder à l’extraction (il faut bien se garder surtout de s’adresser à un blanc ou à un homme libre), et l’opérateur montre bientôt un point noir au bout d’une épingle. En même temps deux énormes rangées de dents blanches s’ouvrent au milieu de leur cadre d’ébène, et le patient entend répéter la formule qu’il connaît déjà : He bicho. Il tire alors sa loupe de l’étui de voyage, non sans un certain hochement de tête ; mais il ne tarde pas à se convaincre que le noir disait vrai : il a sous les yeux un véritable insecte, avec antennes, pattes, suçoir, thorax et abdomen. C’est le fameux bicho dos pes.

Le bicho, que Linné a si heureusement appelé pulex penetrans (puce pénétrante), est tout simplement, comme son nom l’indique, un animalcule du genre puce, de dimensions tellement réduites qu’il est à peine visible à l’œil nu. Cette taille microscopique lui permet de s’introduire sous l’épiderme, où il trouve à la fois un gîte, des provisions inépuisables et une douce température pour faire éclore ses œufs. Ces œufs, qui à la loupe ont l’air de petite haricots, sont contenus dans une poche blanche que l’animal file aussitôt après son introduction. Cette poche n’enveloppe d’abord que la partie moyenne du bicho, et offre alors l’apparence d’une zone blanchâtre terminée par deux points noirs qui représentent l’un la tête, l’autre l’extrémité de l’abdomen ; ce dernier disparaît aussi bientôt, et au bout de quelques jours la poche atteint le volume d’un petit pois et enveloppe le bicho tout entier. Une petite dépression au milieu, terminée au fond par un point noir, indique la tête.

Les esclaves, allant toujours nu-pieds et ayant par conséquent l’épiderme excessivement dur, ne s’aperçoivent guère de la présence du bicho qu’au bout de plusieurs jours, lorsque la poche abdominale, grossissant sans cesse, force les chairs à s’écarter, et par suite provoque l’inflammation. Avertis alors par la douleur, ils retirent l’animal avec la pointe d’une épingle ou d’un couteau. J’ai vu une fois une jeune négresse armée d’une énorme cheville en fer et travaillant le pied de sa grand’mère comme un maréchal-ferrant travaillerait le sabot d’un cheval. Il est vrai que l’épiderme de la pauvre vieille femme était tellement durci par les ronces et les cailloux qu’on pouvait enfoncer de plusieurs millimètres sans atteindre le vif. Souvent un opérateur maladroit perfore la poche abdominale, et laisse ainsi les œufs dans la plaie. Ces œufs éclosent ou pourrissent, et dans les deux cas augmentent l’inflammation. Après l’extraction, les noirs improvisent un pansement avec un peu de tabac, de chaux, de cendres ou de calomel ; mais cette méthode, bonne pour l’épiderme ligneux du nègre, devient souvent insuffisante pour les pieds délicats des Européens. Pendant plusieurs jours, il faut visiter la plaie et la laver avec soin. J’ai cru remarquer que les colons étaient plus sujets à l’invasion de ces animalcules pendant la première année de leur séjour dans le voisinage des forêts vierges. Cela s’explique : d’un côté le soleil durcit l’épiderme, de l’autre on s’habitue à prendre des précautions.

Le carrapato (acarus americanus) est un autre parasite moins dangereux que le bicho, mais peut-être plus douloureux. C’est un acare dans le genre de celui que les paysans appellent pou des bois. Très avide du sang de l’homme et des animaux, il introduit son suçoir dans les chairs et ne s’en détache que lorsque, gonflé outre mesure, ses muscles ne peuvent plus le soutenir. Sa présence se révèle par une douleur cuisante et un bouton rouge à la surface de la peau, et dont il occupe le milieu. Les nègres se contentent, pour s’en débarrasser, de le saisir avec le bout des ongles et de l’extraire ; mais l’animal, cramponné avec ses pattes antérieures, se laisse, comme le bicko, couper en deux plutôt que de lâcher prise. Ces fâcheux parasites, le carrapato et le bicho, disparaissent pendant la saison pluvieuse, soit qu’ils se laissent entraîner par les torrens de pluie qui tombent alors journellement, soit que l’instinct de la reproduction ou de la conservation personnelle les fasse rentrer dans leurs nids, situés probablement dans les fentes des arbres, des pierres ou des murailles. Toujours est-il qu’on n’en voit guère de gros au retour du beau temps. En revanche, tous les buissons et toutes les feuilles des arbres sont criblés de myriades de petits carrapatos qui, au bout de quelques semaines, deviennent adultes et acquièrent bientôt le volume de leurs prédécesseurs. Malheur alors aux chasseurs inexpérimentés qui entrent dans les taillis ou aux senhoras qui s’assoient imprudemment sur le gazon !

Malgré leur nombre et la triste célébrité qui s’attache à leur nom, le bicho et le carrapato ne sont pour ainsi dire que d’inoffensifs animalcules perdus dans ce déluge d’insectes qui, sous le nom de burrachoudos, mutucos, carapanas, cupim, gafanhotos, mosquitos, maribundos, baratas, formigas, etc., emplissent la péninsule brésilienne de leurs redoutables légions. Les bords des fleuves, le voisinage de l’Atlantique, les contrées marécageuses, sont pour eux autant de centres de prédilection. Comme pour les plantes, on peut dire que chaque région a sa faune ailée caractéristique. L’immense bassin des Amazones en montre à la fois tous les échantillons, depuis l’imperceptible bicho dos pes jusqu’à ces araignées monstrueuses dont la vue inspire autant de dégoût que d’effroi. Le nom de terre des monstres, que Pline le naturaliste donnait à l’Afrique, ne pourrait-il pas s’appliquer plus justement à ces brûlans estuaires de l’équateur dont le limon noir et putride semble faire sortir la vie du bouillonnement même de ses effluves ? Rien de plus varié et de plus étrange que ces myriades d’insectes fourmillant sous vos pieds ou bourdonnant dans l’espace. Le voyageur qui tombe tout à coup au milieu de cette sauvage nature ne sait d’abord ce qu’il doit le plus admirer des splendeurs végétales ou des merveilleux animalcules dont le nombre ne peut être comparé qu’à celui des grains de sable qui recouvrent les rivages de l’Océan ; mais bientôt les aiguillons acérés qui s’enfoncent dans les chairs le rappellent brusquement à des idées moins riantes. Comme les oiseaux de proie, avec lesquels ils offrent plus d’un trait de ressemblance, les parasites à suçoir ou à mandibules peuvent se diviser en deux groupes également redoutables. Les uns, tirant leur énergie de la chaleur seule, attendent que l’atmosphère soit embrasée avant de chercher fortune au dehors, et se montrent d’autant plus acharnés sur l’épiderme de leur victime que le soleil est plus ardent. Les seconds ne sortent de leurs retraites qu’aux premières ombres du crépuscule et font leur chasse dans les ténèbres. D’une couleur plus sombre que les premiers, ils les égalent par leur nombre et la violence de leurs aiguillons. Leurs yeux, d’une grosseur démesurée, expliquent leurs habitudes nocturnes et l’instinct qui les porte à fuir le jour. Dans mes heures d’insomnie, je me suis souvent amusé à étudier l’effet que produit la lumière sur ces animaux. À peine la bougie est-elle éteinte que des légions de gros insectes plats, sortis de toutes les fissures des murs, des portes et du plancher, se promènent dans votre chambre, sur vos meubles et jusque sur votre lit. Le bruit d’une allumette les fait disparaître avec une promptitude merveilleuse. C’est à peine si vous avez eu le temps d’entrevoir des ombres grises ou noires s’évanouir le long des murs. La première fois que je me vis le jouet de ces apparitions insaisissables, je fus longtemps avant de reconnaître le signalement de mes visiteurs. Après plusieurs essais inutiles, j’imaginai de placer à terre, sur le bord de mon lit, quelques miettes de rosea (biscuit), dont ces bêtes sont très friandes ; par-dessus je posai une planche que je soulevai légèrement par un bout à l’aide d’une corde, et je soufflai ma bougie. Quelques secondes après, dès que je compris, à certain bruissement, que les maraudeurs étaient à l’œuvre, j’abandonnai le fil. La planche, tombant de tout son poids, atteignit une douzaine de délinquans, et je vis que j’avais affaire à des blattes. Malheureusement pour le colon, tous les diptères n’ont pas le nerf optique aussi sensible à la lumière. Pendant les nuits chaudes de l’été, quand on laisse les portes et les fenêtres largement ouvertes pour respirer à l’aise la fraîcheur du dehors, on aperçoit, au bout de quelques minutes, que la lampe est voilée par des myriades de maringouins ; en même temps un bourdonnement assourdissant envahit la salle. Impossible de goûter un instant de sommeil à moins d’être abrité par un moustiquaire. Cette précaution elle-même n’est pas toujours suffisante, car quelques-uns de ces animalcules sont si ténus qu’ils parviennent à passer à travers les mailles de la gaze. Cette facilité qu’ont certaines de ces bestioles à traverser les tissus tient même parfois du prodige. Un colon allemand de Rio-Janeiro me racontait un jour avec une parfaite bonne foi qu’il avait vu des fourmis naître spontanément dans les fromages qu’il préparait. Sa croyance se fondait sur ce qu’après avoir en mainte occasion ficelé une serviette autour d’un pot de lait caillé, il avait trouvé le lendemain ses provisions envahies par ces fourmis microscopiques, preuve évidente qu’elles venaient de naître. Me voyant hocher la tête à son récit, il se piqua d’honneur et m’offrit de répéter l’expérience devant moi. J’acceptai, à la condition toutefois qu’il placerait son pot dans un vase contenant un peu d’eau. Il va sans dire que le lendemain le fromage était intact ; seulement l’eau du vase contenait une assez grande quantité de cadavres de fourmis de toutes les grosseurs. Dans le nombre se trouvaient quelques-unes, de ces fourmis microscopiques qui, les jours précédens, ne rencontrant pas de liquide, pénétraient à travers le tissu de la serviette.

Cette précaution est la seule efficace quand on veut préserver quelque chose des ravages des fourmis. Rien de plus destructeur que cet animal : il se glisse dans les malles, court sur les assiettes, se loge dans les meubles, dévore les livres, le linge, les provisions. À certaines époques, dans bien des contrées, on voit tout à coup hommes et bêtes quitter le logis et s’enfuir en toute hâte comme devant un ennemi invisible. C’est une tribu de fourmis qui s’avance en colonne serrée, dévorant tout sur son passage. Quelques oiseaux escortent les voyageuses, mais seulement sur les, flancs et les derrières de l’armée, becquetant les retardataires ou celles qui sortent des rangs. Ces migrations, qui rappellent celles des lemmings sur les bords de la Mer-Glaciale ou des sauterelles en Afrique, n’ont pas encore été expliquées jusqu’ici. La multiplication de cet insecte est si rapide, ses retraites si inaccessibles, l’association si fortement organisée et ses mandibules si audacieuses, que l’on s’est demandé sérieusement si ce ne serait pas là le véritable conquistador du Brésil, et si la fazenda souterraine n’aurait pas raison un jour du rancho bâti au-dessus. Toujours est-il qu’en dépit du formigueiro, des incendies et des inondations, on voit chaque jour des colons se retirer devant cet infatigable envahisseur.

Comme par une sorte de bizarre compensation, ce sont ces mêmes contrées qui produisent ces brillans coléoptères qui font à si juste titre l’étonnement de tous les voyageurs. Rien de plus gracieux et de plus varié que leurs formes et les reflets qui s’échappent de leurs élytres. On dirait des pierres précieuses travaillées par des mains féeriques et illuminées des couleurs de l’arc-en-ciel. Les senhoras et les élégans du Para en font monter des bijoux qui ne le cèdent en rien aux plus délicates fantaisies de nos joailliers ; mais c’est surtout la nuit, lorsque ces myriades de bestioles changées en étincelles vivantes se montrent tout à coup à travers les ombres qui recouvrent la campagne, que la nature australe apparaît dans toute sa magnificence. Ces lumières, qui tour à tour s’éclipsent ou tourbillonnent en spires fantastiques au milieu du calme de la forêt et sous les imposantes constellations du ciel antarctique, impriment an paysage un caractère grandiose qui subjugue l’âme. Mille bruits divers chuchotent un langage mystérieux qui semble la grande voix de l’infini. Faisant alors un retour sur lui-même, l’esprit inquiet se demande qui sortira vainqueur de ce duel formidable que le génie de l’homme a tenté d’engager avec les forces aveugles et-brutales de la nature américaine.

L’histoire des Nord-Américains semblerait promettre la victoire à la civilisation ; mais je doute que cette victoire soit jamais complète dans le continent austral. La péninsule du nord a deux avantages qui feront toujours défaut à celle du sud : le voisinage des fortes races septentrionales et le retour périodique d’un hiver rigoureux. C’est de Hambourg, du Havre et de Liverpool que partent les émigrans, et le trajet n’est que de quelques semaines pour New-York, tandis qu’il faut quelquefois plusieurs mois pour aborder au Brésil. Le colon recherche avant tout une traversée courte, un pays où il soit certain de retrouver sa langue et des compatriotes, enfin une terre qui lui rappelle le sol natal. Les nations latines, qui ont jusqu’ici presque exclusivement peuplé l’Amérique du Sud, ne sont pas douées de cette énergie prolifique qui déborde chez les peuples germaniques. Les familles sont peu nombreuses. La douceur du climat pousse moins à l’émigration. D’un autre côté, on ne rencontre pas dans les plaines situées sous l’équateur cette alternance de saisons qui, ramenant un froid vif, excite les organes au travail. La fibre européenne se ramollit à la longue dans cette atmosphère d’eau et de soleil. L’activité cérébrale se ralentit à son tour. En un mot, tout conspire pour incliner à la nonchalance des races portées à la vie contemplative et habituées à compter outre mesure sur une Providence qui doit prendre soin de toutes ses créatures.

Faisons maintenant la part de la forêt. En aucun pays peut-être elle ne se montre aussi sévère pour l’homme. C’est une marâtre aussi redoutable dans ses rigueurs que caressante pour les plantes et les animaux qu’elle féconde dans son sein et qu’elle protège dans ses mystérieuses retraites. Aussi, malgré ce double courant européen du nord et de l’est que nous avons déjà signalé, et qui chaque jour apporte de plus en plus sur la terre américaine l’énergie anglo-saxonne et la sève germanique, doutons-nous de la colonisation complète et surtout rapide de la péninsule australe. Les régions de l’extrême sud, qui seules possèdent un climat tempéré, se trouvent un peu éloignées des côtes d’Europe, et à partir du capricorne, en remontant vers le nord, la nature semble accumuler à plaisir toutes les difficultés qui éloignent l’homme, forêts inaccessibles, rivières profondes, marécages empestés, fièvres mortelles, bêtes féroces… Si donc on peut prévoir que dans un avenir plus ou moins proche le bord oriental de la Plata sera livré à l’activité germanique, on peut dire aussi, je crois, avec autant de raison que le vaste bassin des Amazones, qui fournirait aux besoins et à l’alimentation de cinq cent millions d’hommes, n’aura encore pendant de longues années d’autres colons que les Indiens, qui viennent troquer contre de la cachaça ou des cotonnades bariolées leur maigre récolte de salsepareille, de vanille ou de caoutchouc. Longtemps encore les caïmans sillonneront les fleuves en compagnie des pirogues, et les républiques de fourmis se disputeront le sol comme aujourd’hui. Ces immenses solitudes ne seront guère troublées qu’à de rares intervalles par un naturaliste d’outre-mer venu à la recherche d’une collection d’insectes ou de quelques grappes d’orchidées.

Néanmoins il serait peut-être imprudent d’affirmer une impossibilité absolue d’exploitation du territoire occupé par les forêts vierges. Le peuple colonisateur par excellence, le Nord-Américain, eut l’idée, il y a quelques années, d’appliquer son indomptable énergie à la culture de cet incomparable jardin. On se rappelle le célèbre voyage d’exploration du lieutenant Herndon et les conclusions de son rapport ; mais la jalousie portugaise s’émut à ces révélations et veilla plus que jamais à l’entrée de ses rivières. L’activité fiévreuse du Yankee effraie le paisible Brésilien, et il aime mieux encore murer ses richesses inutiles que de les voir prospérer aux mains d’un voisin si turbulent. Quant aux gens de couleur, qui s’enorgueillissent de leur ascendance ibérique, j’ai assez démontré, dans une précédente étude [5], qu’ils sont complètement incapables de comprendre la tâche que leur position et leur origine sembleraient leur assigner. Nés dans le pays, ils n’ont, il est vrai, rien à redouter des effets du climat ; mais on croirait, à les voir à l’œuvre, que cet avantage physique n’a été obtenu qu’au détriment de leur énergie morale. Loin de rappeler quelque chose de cette ardeur qui inspira tant de faits héroïques à leurs ancêtres, ils semblent ne connaître de la vie que l’indolence indienne. Du reste, au milieu d’une existence si facile, où puiseraient-ils l’idée de labeur ? et où trouver le point de départ de la civilisation, si ce n’est dans la lutte que les exigences sans cesse renaissantes de la vie engagent chaque jour contre une nature inerte ou ennemie ? Aussi croyons-nous que le seul moyen à mettre en pratique pour l’exploitation sérieuse de cet immense bassin serait d’ouvrir les embouchures de tous les fleuves à l’initiative des déshérités du vieux monde ; mais, je l’ai déjà dit, l’ambition remuante de la grande république du nord inquiète la monarchie du sud. Il faut bien avouer également que, malgré les maximes de l’Évangile et les vérités économiques les mieux établies, c’est encore l’étroit esprit de caste et de tribu qui préside aux relations des peuples, et les descendans des conquistadores n’ont rien sous ce rapport à envier aux peaux-rouges.


ADOLPHE D’ASSIER.

  1. Tribus indiennes qui occupaient alors les bords de l’Atlantique.
  2. J’ai cru remarquer que les espèces venimeuses peuvent s’accoupler avec les espèces inoffensives. Le métis prend la robe du mâle, mais n’a pas de venin. Maintes fois j’ai disséqué des serpens dont les nuances et le dessin me rappelaient certaines familles redoutables, et qui ne portaient aucun crochet. Il faut cependant ajouter que les couleurs étaient un peu affaiblies.
  3. II va sans, dire que ces touffes ne sont autre chose que des mottes de terre qui peuvent disparaître du jour au lendemain sauf à être remplacées par d’autres.
  4. Voyez la Revue du 1er juillet 1863.
  5. Voyez la Revue du 1er juin 1863, le Rancho.