Le Membre/VIII

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Imprimerie de « L'Événement » (p. 75-84).

VIII

Le Mandarin.


Octave Lamirande lut :

« À l’heure où le soir tombe, invariablement, il s’allume ; peu à peu l’ombre enveloppe sa tour blanche et l’on ne voit plus surgir au loin qu’un point brillant, étoile factice posée par la main de l’homme au bord des flots. Que la nuit soit claire ou sombre, calme ou tumultueuse, l’étoile luit toujours de son éclat doux, paisible, immuable, pour ne s’éteindre qu’avec le retour de l’aube. Qui pourrait considérer sans émotion cette lueur perdue dans l’espace en songeant que c’est elle qui à travers les brumes, sous la pluie qui fouette et le vent qui fait rage, trace au navigateur sa route, lui marque les écueils à éviter, la passe à gagner ? »

Lamirande s’arrêta, fourra dans sa poche le petit « scrap book » de ses morceaux choisis, puis, regardant Donat Mansot :

« Sais-tu, mon vieux, à quoi me fait penser ce passage du beau travail de Paul Parfait sur le phare ?

— Au Phare de l’Île-aux-Œufs, sans doute, répondit en riant le député… Ce sir Howenden Walker fut vraiment d’une imprudence…

— Idiot !… Il ne s’agit pas de l’Île-aux-Œufs ni de ton sir Howenden Walker. Ces lignes de Paul Parfait me font souvenir de la petite lumière qui brillera bientôt au sommet de la grande tour de la bâtisse du Parlement…

— …oui, les soirs l’on veut avertir la ville qui s’endort que ses gouvernants, eux, veillent… Tu as des idées originales. En effet, entre le grand œil brillant du phare, signal de l’écueil, et la petite lumière, révélatrice du travail des législateurs, l’analogie est frappante. Que la nuit soit claire ou sombre, le phare brille toujours de son éclat immuable pour tracer au navigateur la route qu’il doit suivre, et la petite lumière du Parlement brille, sans cesse de la même douce clarté, que la scène qui se passe à l’intérieur de l’édifice soit calme ou tumultueuse…

C’était vers la fin d’une après-midi d’arrière-automne et les deux amis, après une longue promenade dans la rue Saint-Jean, étaient venus se reposer sur un banc dans le petit parc Montmorency, tout au bord de l’abrupte falaise qui sera, suivant une prophétie, la première à tomber sur le dos des gens de la basse ville… Jamais les arbres ne sont plus beaux qu’à ce moment de l’année malgré qu’ils soient déjà frappés à mort par la saison mélancolique. Dans le petit parc, des lits épais de feuilles mortes s’étendent à leurs pieds ; c’est pourtant merveille de voir la fraîcheur des hêtres. Le roux, l’or et des restes de vert foncé font, dans leur chevelure, de jour en jour plus clairsemée, un agréable mélange… Les banlieues de Québec, du petit parc, en ce moment, sont ravissantes. Les deux jeunes gens ne cessent d’admirer la fine dentelure des hauteurs de Lévis et les collines à pente si douce des côtes de Beaupré… L’air semble se faire plus doux à mesure que s’approchent l’âpreté des froids d’hiver et les premiers flocons de neige qui tomberont peut-être demain. Une minute, les deux jeunes gens s’abandonnèrent à cette douceur de vivre qui vient de toutes les choses ambiantes pendant ces crépuscules de l’« été des sauvages ».

Puis, comme s’il continuait un rêve qu’il eût, un instant, interrompu, Octave Lamirande mi-sérieux, mi-gouailleur, continua :

« Elle nous dit, la petite lumière qui brille au sommet de la grande tour de l’édifice du Parlement : « Habitants des villes, dormez, ceux que vous avez choisis pour vous gouverner, veillent. Dormez, habitants des bourgs, dans vos taudis froids et humides, peut-être le charbon et le bois manquent-ils, peut-être vous demandez-vous, en attendant le sommeil qui ne vient pas, s’il y a du pain encore pour le déjeuner, dormez, vos gouvernants veillent !… Dormez, vous, là-bas, pauvres et rudes colons, dans vos huttes de bois rond ; il est vrai que si, demain, vous n’êtes pas en règle avec les douces lois de la colonisation, vous pouvez préparer le coffre de bois et filer aux États-Unis, mais, au nom de ceux-là dont j’annonce les labeurs nocturnes, je vous dis ; restez et dormez ! On vous a promis des millions pour vos routes, qu’avez-vous besoin, après cela, de vos terres et de votre camp ? Dormez, cultivateurs que les lourds travaux de la ferme ont harassés, qui rêvez de fructueuses moissons et d’odorantes prairies, ceux qui vous gouvernent ont décidé que la culture de la betterave aura leurs plus chères prédilections… Dans la chétive alcôve que votre salaire de famine vous a miraculeusement permis de louer, dormez, courageuse petite institutrice ; avant que la terrible tuberculose, qui vous guette au fond de votre école humide, n’ait posé sa main décharnée sur vos épaules, peut-être vos gouvernants auront-ils décidé la construction de grandes écoles techniques ! Et vous, maraudeurs, voyous, voleurs et assassins, appelez de toutes vos forces le sommeil, tueur de la conscience, oubliez, un instant, vos crimes, et dormez ; des palais vous attendent qui ont été préparés avec sollicitude par ceux qui veillent… en bas ! »

— Vrai !… elle est éloquente, la petite lumière, dit tout-à-coup, derrière Mansot et Lamirande, une voix qu’ils ne connaissaient pas.

Les deux amis tressaillirent et se retournèrent.

Un homme était debout, les bras croisés, et regardait, droit devant lui, le paysage du fleuve et des côtes. Il était petit, bien mis, portait une casquette à l’américaine et avait une figure glabre ; il avait des yeux vifs et intelligents.

À ce moment, le soleil commençait à descendre derrière les côtes de l’Île d’Orléans et l’on pouvait le fixer sans que les yeux se mouillassent… C’était la minute solennelle du crépuscule, les « lata silencia » du poète latin. Tout à coup, après quelques minutes de calme solennel, tout frissonna. Les feuilles mortes tourbillonnèrent autour des troncs des arbres, celles qui pendaient encore aux branches se mirent à trembler. L’air fraîchit subitement ; et l’on grelotta en relevant frileusement les collets.

« Pardonnez mon indiscrétion, dit l’inconnu après un instant de silence. Je me promenais dans le parc, je me suis arrêté ici pour jouir de ce féerique coup d’œil d’un coucher de soleil automnal et, sans le vouloir, j’ai entendu la voix éloquente de la petite lumière de la grande tour… »

— Monsieur est étranger ? demanda Lamirande.

— Étranger, oui, mais je n’en connais pas moins tous les aspects de votre belle ville dont je foule l’asphalte depuis déjà plusieurs jours.

— Vous savez, monsieur, qu’il ne faut pas prendre au sérieux tout ce que je disais tout à l’heure… ou plutôt, ce que déclamait la petite lumière ; je blaguais un peu mon ami qui est précisément l’un de ces gouvernants « qui veillent », les soirs brille la petite lumière.

Lamirande, qui partageait profondément la politique du gouvernement actuel, avait peur d’en avoir trop dit devant cet étranger. Celui-ci demanda en s’adressant à Mansot :

« Alors, vous êtes député ?  »

— Permettez que je « nous » présente, dit plaisamment Lamirande : Mon ami, Donat Mansot, député de l’Achigan ; son ami et votre serviteur, Octave Lamirande, avocat, défenseur éloquent de la veuve, protecteur bienveillant de l’orphelin… Monsieur ?…

— Jas-Carl Mulrooney… banquier… New-York.

Les trois hommes se saluèrent.

« Je suis d’autant plus enchanté de vous connaître, Monsieur Mansot, dit l’étranger, que j’aurai probablement bientôt l’honneur de faire passer un bill à votre Législature… Je suis intéressé dans une grosse affaire qui requerra le consentement de votre gouvernement. Du reste, la province de Québec est fortement intéressée aussi dans cette affaire dont elle ne pourra retirer qu’avantages et bénéfices. J’espère donc, monsieur Mansot, que je pourrai compter sur votre appui et sur celui de vos collègues… Le dossier de notre projet de loi n’est pas encore prêt, malheureusement… Il faut que je retourne à New-York, mais votre prochaine session ne s’ouvre, m’a-t-on dit, que dans deux semaines, et mes hommes d’affaires seront ici, en temps, je crois… »

« Pour ce qui est de ma part, Monsieur Mulrooney, du moment qu’il s’agit d’un projet dont dépendent le progrès et l’avancement de notre chère province, vous pouvez compter sur moi… Maintenant, je dois vous dire que rien ne presse ; la session, il est vrai, commence dans deux semaines mais elle dure généralement deux mois et vous pouvez venir pendant le deuxième mois, que votre bill peut être encore amplement étudié. Nous sommes expéditifs, quand il le faut. »

— À la bonne heure !… Alors à une autre fois, les affaires sérieuses.

Changeant subitement de ton. Mulrooney s’adressa à Lamirande :

« Quel merveilleux pays vous habitez, monsieur ! Savez-vous qu’il y a dans ce sol de Québec, des germes de fortune pour tout le monde ?… Vrai, le chemin est ouvert à tous et tous n’ont qu’à le suivre !…

— M’est avis toutefois que ce chemin est quelquefois rocailleux et étroit… comme celui du ciel. Toutefois, avec de la bonne volonté j’avoue que l’on peut arriver, sinon à tout, du moins à beaucoup de choses. Il faut du « pushing » voyez-vous, au reste, c’est comme aux États-Unis. Le malheur est, qu’ici cependant tout doit passer par la politique, tout est soumis à sa puissance. N’importe, nous habitons, comme vous dites, un merveilleux pays où la fortune et l’aisance équitablement réparties ignorent les accaparements des États-Unis et les effroyables misères de la Chine ; où l’argent, qui possède une valeur incalculable et à peu près invariable, comme dans les autres pays, du reste, est connu comme métal froid qui brûle tout de même les poches et les doigts de ceux qui en possèdent ; où l’art étant relayé au trente-sixième rang, on n’a pas la peine de s’en occuper ; où la presse sert surtout à consommer l’énorme quantité de pulpe qui s’y fabrique ; où la société se montre juste assez spirituelle pour prouver qu’elle ne l’est pas du tout ; où le climat, très salubre, est réfractaire à la fièvre jaune, à la dysenterie d’extrême-Orient et au choléra des Indes ; où les idées, très douces, s’enthousiasment surtout pour les bazars, les illuminations et en général toutes les pétarades ; où les gouvernements, qui sont établis par le peuple et pour le peuple, n’existent pas seulement pour consommer les taxes ; où la victoire d’un parti comble toujours l’autre de joie ; où la population, ennemie de la routine et du préjugé, est indifférente à toutes les choses du dehors ; où l’on ne voit jamais la badauderie jobarde indulgente aux théories des chefs ; où l’on rencontre rarement de gens trop favorisés en tout ; où l’on ne fait jamais naître, comme à plaisir aucun sujet de discorde ; où, enfants gâtés de la nature nous nous glorifions de gâcher follement les dons que nous avons reçus. Bref ! ce pays n’est pas tout à fait celui où fleurit l’oranger et où pousse la banane, mais à part cela, il est supérieur à tout autre…

— Et qui vous dit, fit remarquer en riant l’Américain, que ne poussera jamais la banane chez vous ?… Monsieur Lamirande, je dois vous faire remarquer que ce n’est pas un malheur pour un pays de voir tout astreint à la politique…

— C’en est sûrement un pour ceux qui ne sont pas politiciens.

— Et même ceux qui sont dans la politique ne sont pas toujours sûrs de parvenir à la fortune, rectifia Donat Mansot.

— Ah ! ceux-là, répondit le New-Yorkais, c’est qu’ils ne le veulent pas… à moins que les occasions ne leur aient complètement manqué… En ce cas, c’est une affaire de patience ; ces occasions viennent toujours, quelquefois tôt, d’autres fois tard.

— Mais encore peut-on profiter de toutes les occasions qui se présentent, hasarda Mansot.

— Ah ! c’est ici que se pose la question du Mandarin. C’est un grand paradoxe dans la vie de tous ceux qui veulent parvenir aux honneurs et surtout à la fortune…

— Le Mandarin, demanda Donat Mansot, qu’est-ce cela ?

— Comment vous ne connaissez pas cette doctrine morale que l’on attribue à J. J. Rousseau : « tuer le Mandarin » ? Supposez que pour devenir l’héritier d’un homme immensément riche, dont vous n’avez jamais entendu parler et qui habite le fin fond de la Chine, vous n’ayez qu’à pousser un bouton pour le faire mourir… pousseriez-vous le bouton ? Tueriez-vous le Mandarin ?

— Pourquoi pas ? répondit froidement Donat Mansot. Nous commettons tous les jours, nous les hommes publics, des actes cent fois pires que cet assassinat très automatique du Mandarin, et cela pour un bien moindre prix.

— C’est une affaire de conscience et… d’habitude, répliqua Lamirande et, ma foi ! dans l’exercice de notre profession d’avocat, je dois avouer que nous commettons, nous aussi, des assassinats de Mandarins, assez régulièrement, et que le Conseil du Barreau ne s’en émeut guère…

La nuit était maintenant tout à fait venue et le petit parc était devenu tout noir. Les becs de gaz s’allumaient par toute la basse ville. Le vent avait fraîchi et il faisait froid. Sept heures sonnèrent au beffroi de l’Hôtel de Ville, et, aussitôt, toutes les cloches de la ville, le gros bourdon de la basilique en tête, répondirent par « l’angelus ».

« Je crois que c’est l’heure de rentrer, fit remarquer l’Américain ; nous grelottons. Il faudra vraiment finir par changer ce climat par trop glacial de Québec, ajouta-t-il en riant… Allons messieurs, je retourne au Château… J’espère que nous nous reverrons. Au revoir, messieurs !…

Les trois hommes se séparèrent

Rendu au Château Frontenac, Jas-Carl Mulrooney se frotta longuement les mains avec un air d’évidente satisfaction, puis, il rédigea le message suivant qu’il envoya sur l’heure.

Geo. T. Bedger,

Grand-Hotel, New-York.

« Filage parfaitement réussi. Président accessible. Il tuerait le Mandarin. Pouvez préparer le magot. »

(Signé) Jas.-Carl. Mulrooney.