Le Meneur de loups/Chapitre 15

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Michel Lévy frères (p. 204-212).


XV

le seigneur de vauparfond


Thibault, arrivé à l’hôtel du Dauphin d’or, commanda le meilleur dîner qu’il pût inventer.

Rien ne lui était plus facile que de se faire servir dans un cabinet à part ; mais il n’eût pas joui de son propre triomphe.

Il fallait que le vulgaire des consommateurs le vît manger son poulet de grain, sa fine matelote d’anguille à la marinière.

Il fallait que les autres buveurs enviassent cet homme qui se versait de trois vins différents dans trois verres de formes diverses.

Il fallait que l’on entendît l’accent hautain de son commandement et la musique argentine de ses pistoles.

Au premier ordre qu’il donna, une espèce de grison qui buvait une demi-bouteille de vin dans le coin le plus obscur de la salle, se retourna comme on se retourne au son d’une voix connue.

En effet, cet homme était un camarade de Thibault ; – camarade de cabaret, bien entendu.

Thibault avait racolé bon nombre de ces camarades-là, depuis qu’au lieu de faire le sabotier le jour, il faisait le meneur de loups la nuit.

En apercevant Thibault, le grison se retourna vivement du côté de la muraille.

Mais pas si vivement que Thibault n’eût eu le temps de le reconnaître pour maître Auguste-François Levasseur valet de chambre du seigneur Raoul de Vauparfond.

– Hé ! François ! cria Thibault, que fais-tu là dans ton coin, à bouder comme un moine en carême, au lieu de dîner honnêtement et franchement comme je fais, à la vue de tout le monde ?

François ne répondit pas à l’interpellation, et fit seulement signe de la main à Thibault de se taire.

– Que je me taise ? Que je me taise ? dit Thibault. Et s’il ne me convient pas de me taire, à moi ? Si je veux parler ? Si je m’ennuie à dîner tout seul ? S’il me plaît de te dire : « Ami François, viens ici ; je t’invite à dîner avec moi… » ? Tu ne viens pas ? Non ? Eh bien, alors je vais t’aller chercher.

Thibault se leva et, suivi par les regards de tous les convives, il alla donner à son ami François une tape à lui démonter l’épaule.

– Fais semblant de t’être trompé, Thibault, ou tu me fais perdre ma place ; ne vois-tu pas qu’au lieu de ma livrée, j’ai ma redingote couleur de muraille ! Je suis ici en bonne fortune par procuration de mon maître, et j’attends un billet doux que je dois lui porter.

– Dans ce cas, c’est autre chose, et je te demande bien pardon de l’indiscrétion. J’aurais cependant bien voulu dîner avec toi.

– Rien de plus simple : fais servir ton dîner dans un cabinet particulier, et je vais dire à notre gargotier que, s’il arrive un autre grison comme moi, il le fasse monter ; entre nous autres amis, il n’y a pas de mystère.

– Bon ! fit Thibault.

Et il appela le maître du restaurant et fit porter son dîner au premier étage, dans une chambre donnant sur la rue.

François se plaça de manière à voir celui qu’il attendait, descendre de loin la montagne de la Ferté-Milon.

Le dîner qu’avait commandé Thibault pour lui seul était assez copieux pour deux convives.

Il n’y changea rien, sinon qu’il demanda une ou deux bouteilles de vin de plus.

Thibault n’avait pris que deux leçons de maître Magloire, mais il les avait prises bonnes, et elles lui avaient profité.

Disons aussi que Thibault avait quelque chose à oublier, et qu’il comptait sur le vin pour arriver à cet oubli.

Thibault regardait donc comme un grand bonheur d’avoir rencontré un ami avec qui causer.

Dans la situation de cœur et d’esprit où était Thibault, on se grise autant en parlant qu’en buvant.

Aussi, à peine assis, à peine la porte refermée, à peine son chapeau bien enfoncé sur sa tête, pour que François ne remarquât pas le changement de couleur d’une partie de ses cheveux, Thibault entama-t-il la conversation en attaquant bravement le taureau par les cornes.

– Ah çà ! l’ami François, dit-il, tu vas m’expliquer un peu, n’est-ce pas, ce que veulent dire quelques-unes de tes paroles que je n’ai point comprises ?

– Cela ne m’étonne pas, dit François en se renversant avec fatuité sur le dossier de sa chaise ; nous autres laquais de grands seigneurs, nous parlons la langue de la cour, et tout le monde n’entend point cette langue-là.

– Non ; mais, quand on vous l’explique, on peut l’entendre.

– Parfaitement ! Interroge, et je te répondrai.

– Je l’espère d’autant mieux que je me charge d’humecter tes réponses pour leur donner plus grande facilité à sortir. D’abord, qu’est-ce que c’est qu’un grison ? J’avais cru jusqu’ici que c’était tout simplement un âne.

– Âne toi-même, ami Thibault, dit François en riant de l’ignorance du sabotier ; non : un grison, c’est un laquais à livrée, que l’on revêt momentanément d’une redingote grise, afin que la livrée ne soit pas reconnue, tandis qu’il fait sentinelle derrière une colonne ou qu’il monte la garde dans le renfoncement d’une porte.

– De sorte que, dans ce moment-ci, tu es de faction, mon pauvre François ? Et qui doit venir te relever ?

– Champagne, celui qui est au service de la comtesse de Mont-Gobert.

– Bon ! je comprends. Ton maître, le seigneur de Vauparfond, est amoureux de la comtesse de Mont-Gobert. Tu attends ici une lettre de la dame que doit t’apporter Champagne.

Optimè ! comme dit le professeur du jeune frère de M. Raoul.

– C’est un heureux gaillard que le seigneur Raoul !

– Mais oui, dit François en se rengorgeant.

– Peste ! la belle créature que la comtesse !

– Tu la connais ?

– Je l’ai vue courir la chasse avec monseigneur le duc d’Orléans et madame de Montesson.

– Mon ami, tu sauras qu’on ne dit pas courir la chasse, mais courre la chasse.

– Oh ! dit Thibault, je n’y regarde pas de si près. À la santé du seigneur Raoul !

Au moment où François reposait son verre sur la table, il poussa une exclamation.

Il venait d’apercevoir Champagne.

On ouvrit la fenêtre et l’on appela le troisième compagnon.

Champagne comprit avec la rapidité d’intuition d’un laquais de bonne maison, et monta. Il était, comme son compagnon, vêtu d’une redingote couleur de muraille. Il apportait la lettre.

– Eh bien, demanda François à Champagne en voyant dans ses mains la lettre de la comtesse de Mont-Gobert, y a-t-il rendez-vous pour ce soir ?

– Oui, répondit joyeusement Champagne.

– Tant mieux, répondit allègrement François.

Cette communion de bonheur entre les laquais et le maître étonna Thibault.

– Est-ce donc la bonne fortune de votre maître qui vous rend si joyeux ? demanda-t-il à François.

– Non pas ; mais, quand M. le baron Raoul de Vauparfond est occupé, moi je suis libre !

– Oui, et tu profites de ta liberté ?

– Dame ! fit François en se rengorgeant, on a ses bonnes fortunes aussi, tout valet de chambre que l’on est, et l’on emploiera son temps tant bien que mal.

– Et vous, Champagne ?

– Moi, répondit le nouveau venu en mirant au jour le rubis liquide de son vin, moi, j’espère bien ne pas perdre le mien.

– Allons, allons, à vos amours ! dit Thibault, puisque tout le monde a ses amours.

– Aux vôtres ! répondirent en chœur les deux laquais.

– Oh ! moi, dit le sabotier avec une expression de profonde haine contre le genre humain, moi, je suis le seul qui n’aime personne et que personne n’aime.

Les deux hommes regardèrent Thibault avec un certain étonnement.

– Oh ! oh ! dit François, est-ce que ce serait vrai, ce que l’on dit de vous, tout bas, dans le pays ?

– De moi ?

– Oui, de vous, dit Champagne.

– On dit donc la même chose du côté de Mont-Gobert que du côté de Vauparfond ?

Champagne fit de la tête signe que oui.

– Eh bien, demanda Thibault, que dit-on ?

– Que vous êtes loup-garou, dit François.

Thibault éclata de rire.

– Allons donc, dit-il, est-ce que j’ai une queue ? Est-ce que j’ai des griffes ? Est-ce que j’ai un museau de loup ?

– Bon ! fit Champagne, nous vous disons ce que l’on dit ; nous ne disons pas que cela soit.

– En tout cas, reprit Thibault, avouez que les loups-garous ont de bon vin.

– Ma foi ! oui, dirent les deux laquais.

– À la santé du diable qui le donne, messieurs !

Les deux hommes, qui tenaient le verre à la main, reposèrent leurs verres sur la table.

– Eh bien ? demanda Thibault.

– Cherchez quelqu’un qui vous fasse raison à cette santé-là, dit François, ce ne sera pas moi.

– Ni moi, dit Champagne.

– Soit, dit Thibault ; alors, je boirai les trois verres à moi tout seul.

Et à lui tout seul, en effet, il but les trois verres.

– Ami Thibault, dit le laquais du baron, il faut se séparer.

– Bon ! déjà ? fit Thibault.

– Mon maître m’attend, et sans doute, avec quelque impatience… Ta lettre, Champagne ?

– La voici.

– Prenons donc congé de notre ami Thibault, et allons chacun à nos affaires ou à nos plaisirs, et laissons Thibault à ses plaisirs ou à ses affaires.

Et, en disant ces mots, François cligna de l’œil à son compagnon, qui lui répondit par un clignement d’yeux semblable.

– Eh ! dit Thibault, nous ne nous séparerons pas sans boire un dernier coup.

– Pas dans ces verres-là du moins, dit François en montrant ceux où Thibault avait bu à la santé de l’ennemi du genre humain.

– Vous êtes bien dégoûtés ; appelez le sacristain et faites-les laver à l’eau bénite.

– Non ; mais, pour ne pas refuser une politesse à un ami, nous appellerons le garçon et nous lui demanderons d’autres verres.

– Alors, ceux-là, dit Thibault, qui commençait à se griser, ne sont plus bons qu’à jeter par la fenêtre ? Va-t’en au diable ! dit-il.

Le verre, lancé à cette adresse, traça dans l’air un sillon lumineux qui s’éteignit comme s’éteint un éclair.

Après le premier, Thibault prit le second.

Le second s’enflamma et s’éteignit de la même façon que le premier.

Après le second, ce fut le troisième.

Ce troisième fut accompagné d’un violent coup de tonnerre.

Thibault referma la fenêtre et reprit sa place, cherchant dans son esprit l’explication qu’il allait donner de ce prodige à ses deux compagnons.

Mais ses deux compagnons avaient disparu.

– Les lâches ! murmura Thibault.

Puis il chercha sur la table un verre où boire.

Il n’y en avait plus.

– Bon ! dit-il, le bel embarras vraiment ! on boira à même la bouteille, voilà tout !

Et Thibault, joignant l’exemple au précepte, acheva son dîner en buvant à même la bouteille ; ce qui ne contribua point à remettre en équilibre sa raison, déjà tant soit peu chancelante.

À neuf heures, Thibault appela le restaurateur, régla son compte et partit.

Thibault était en mauvaise disposition d’esprit contre l’humanité tout entière.

L’idée à laquelle il avait voulu échapper l’obsédait.

Agnelette, au fur et à mesure que le temps s’écoulait, lui échappait de plus en plus.

Ainsi, tout le monde, femme ou maîtresse, avait un être qui l’aimait.

Ce jour, qui était un jour de rage et de désespoir pour lui, allait être un jour de joie et de bonheur pour tout le monde.

Chacun à cette heure, le seigneur Raoul, François, Champagne, deux misérables laquais, chacun suivait l’étoile lumineuse du bonheur.

Lui seul allait bronchant dans la nuit.

Il était donc décidément maudit.

Mais, s’il était maudit, les plaisirs des maudits lui revenaient alors, et il avait bien le droit, pensait-il, de réclamer ces plaisirs-là.

En roulant ces réflexions dans sa tête, en blasphémant tout haut, en menaçant du poing le ciel, Thibault suivait dans la forêt la route qui conduisait tout droit à sa cabane, dont il n’était plus qu’à une centaine de pas, quand il entendit derrière lui le galop d’un cheval.

– Ah ! ah ! dit Thibault, voilà le seigneur de Vauparfond qui va à son rendez-vous. Je rirais bien, sire Raoul, si le seigneur de Mont-Gobert vous surprenait ! Cela ne se passerait pas comme avec maître Magloire ; là, il y aurait des coups d’épée reçus et donnés.

Tout préoccupé de ce qui se passerait si le comte de Mont-Gobert surprenait le baron de Vauparfond, Thibault qui tenait le milieu de la route, ne se rangea probablement pas assez vite, car le cavalier, voyant cette espèce de paysan qui lui faisait obstacle, lui allongea un terrible coup de cravache en lui criant :

– Range-toi donc, drôle ! si tu ne veux pas que je t’écrase !

Thibault sentit à la fois, au fond de son ivresse mal dissipée, le cinglement de la cravache, le choc du cheval et le froid de l’eau et de la boue dans lesquels il roulait.

Le cavalier passa.

Furieux, Thibault se releva sur un genou, et, montrant le poing à cette ombre qui fuyait :

– Mais, au nom du diable ! dit-il, ne serai-je donc pas, une fois seulement, grand seigneur à mon tour, pendant vingt-quatre heures, comme vous, monsieur Raoul de Vauparfond, au lieu d’être Thibault le sabotier comme je suis, afin d’avoir un bon cheval au lieu d’aller à pied, de fouailler les manants que je rencontrerai sur mon chemin ; et de courtiser les belles dames qui trompent leurs maris, comme fait la comtesse de Mont-Gobert !

À peine Thibault avait-il exprimé ce souhait, que le cheval du baron Raoul butta et envoya son cavalier rouler à dix pas devant lui.