Le Meunier d’Angibault/Chapitre 12

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XII.

LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE.

Sous le majestueux berceau que formaient les grands chênes le long de l’avenue, et que le soleil sur son déclin coupait de fortes ombres et de brillants reflets, marchait à pas comptés une femme ou plutôt un être sans nom qui paraissait plongé dans une méditation farouche. C’était une de ces figures égarées et abruties par le malheur, qui n’ont pas plus d’âge que de sexe. Cependant, ses traits réguliers avaient eu une certaine noblesse qui n’était pas complètement effacée, malgré les affreux ravages du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs en désordre s’échappant de dessous son bonnet blanc surmonté d’un chapeau d’homme d’un tissu de paille brisé et déchiré en mille endroits, donnaient quelque chose de sinistre à la physionomie étroite et basanée qu’ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de cette face jaune comme du safran et dévastée par la fièvre, que deux grands yeux noirs d’une fixité effrayante, dont on rencontrait rarement le regard préoccupé, un nez très-droit et d’une forme assez belle quoique très-prononcée, et une bouche livide à demi entr’ouverte. Son habillement, d’une malpropreté repoussante, appartenait à la classe bourgeoise ; une mauvaise robe d’étoffe jaune dessinait un corps informe où les épaules hautes et constamment voûtées avaient acquis en largeur un développement disproportionné avec le reste du corps qui semblait étique, et sur lequel flottait la robe détachée et traînante d’un côté. Ses jambes maigres et noires étaient nues, et des savates immondes défendaient mal ses pieds contre les cailloux et les épines auxquels du reste ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la tête penchée en avant, le regard attaché sur la terre et les mains occupées à rouler et à presser un mouchoir taché de sang.

Elle venait droit sur madame de Blanchemont, qui, dissimulant son effroi pour ne pas le communiquer à Édouard, attendait avec angoisse qu’elle prît à gauche ou à droite, pour passer auprès d’elle. Mais le spectre, car cette créature ressemblait à une apparition sinistre, marchait toujours, sans paraître prendre garde à personne, et sa physionomie, qui n’exprimait pas l’idiotisme, mais un désespoir sombre passé à l’état de contemplation abstraite, ne semblait recevoir aucune impression des objets extérieurs. Cependant, lorsqu’elle arriva jusqu’à l’ombre que Marcelle projetait à ses pieds, elle s’arrêta comme si elle eût rencontré un obstacle infranchissable, et tourna brusquement le dos pour reprendre sa marche incessante et monotone.

— C’est la pauvre Bricoline, dit Rose sans baisser la voix, quoiqu’elle fût à portée d’être entendue. C’est ma sœur aînée, qui est dérangée (c’est-à-dire folle, en termes du pays). Elle n’a que trente ans, quoiqu’elle ait l’air d’une vieille femme, et il y en a douze qu’elle ne nous a pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne savons pas si elle est sourde. Elle n’est pas muette, car lorsqu’elle se croit seule, elle parle quelquefois, mais cela n’a aucun sens. Elle veut toujours être seule, et elle n’est pas méchante quand on ne la contrarie pas. N’en ayez pas peur ; si vous avez l’air de ne pas la voir, elle ne vous regardera seulement pas. Il n’y a que quand nous voulons la rapproprier un peu, qu’elle se met en colère et se débat en criant comme si nous lui faisions du mal.

— Maman, dit Edouard qui essayait de cacher son épouvante, ramène-moi à la maison, j’ai faim.

— Comment aurais-tu faim ? Tu sors de table, dit Marcelle qui n’avait pas plus envie que son fils de contempler plus longtemps ce triste spectacle. Tu te trompes assurément ; viens dans une autre allée : peut-être qu’il fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la chaleur te fatigue.

— Oui, oui, rentrons dans le taillis, dit Rose ; ceci n’est pas gai à voir. Il n’y a pas de risque qu’elle nous suive, et d’ailleurs, quand elle est dans une allée, elle ne la quitte pas souvent ; vous pouvez voir que dans celle-ci, l’herbe est brûlée au milieu, tant elle y a passé et repassé, toujours au même endroit. Pauvre sœur, quel dommage ! elle était si belle et si bonne ! Je me souviens du temps où elle me portait dans ses bras et s’occupait de moi comme vous vous occupez de ce bel enfant-là. Mais depuis son malheur elle ne me connaît plus et ne se souvient pas seulement que j’existe.

— Ah ! ma chère mademoiselle Rose, quel affreux malheur en effet ! Et quelle en est la cause ? Est-ce un chagrin ou une maladie ? Le sait-on ?

— Hélas ! oui, on le sait bien. Mais on n’en parle pas.

— Je vous demande pardon si l’intérêt que je vous porte m’a entraînée à vous faire une question indiscrète.

— Oh ! pour vous, Madame, c’est bien différent. Il me semble que vous êtes si bonne qu’on n’est jamais humilié devant vous. Je vous dirai donc, entre nous, que ma pauvre sœur est devenue folle par suite d’une amour contrariée. Elle aimait un jeune homme très-bien et très honnête, mais qui n’avait rien, et nos parents n’ont pas voulu consentir au mariage. Le jeune homme s’est engagé et a été se faire tuer à Alger. La pauvre Bricoline, qui avait toujours été triste et silencieuse depuis son départ, et à qui on supposait seulement de l’humeur et un chagrin qui passerait avec le temps, apprit sa mort d’une manière un peu trop cruelle. Ma mère, croyant qu’en perdant toute espérance elle en prendrait enfin son parti, lui jeta cette mauvaise nouvelle à la tête, avec des termes assez durs et dans un moment où une émotion pareille pouvait être mortelle. Ma sœur ne parut pas entendre et ne répondit rien. On était en train de souper, je m’en souviens comme d’hier, quoique je fusse bien jeune. Elle laissa tomber sa fourchette et regarda ma mère pendant plus d’un quart d’heure sans dire un mot, sans baisser les yeux, et d’un air si singulier que ma mère eut peur et s’écria : Ne dirait-on pas qu’elle veut me dévorer ? — Vous en ferez tant, dit ma grand’mère, qui est une femme excellente et qui aurait voulu marier Bricoline avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que vous la rendrez folle.

Ma grand’mère n’avait que trop bien jugé. Ma sœur était folle, et depuis ce jour-là, elle n’a plus jamais mangé avec nous. Elle ne touche à rien de ce qu’on lui présente, et elle vit toujours seule, nous fuyant tous, et se nourrissant de vieux restes qu’elle va ramasser elle-même dans le fond du bahut quand il n’y a personne dans la cuisine. Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue, la déchire avec ses doigts et la dévore toute sanglante. C’est ce qu’elle vient de faire, j’en suis sûre, car elle a du sang aux mains et sur son mouchoir. D’autres fois elle arrache des légumes dans le jardin et les mange crus. Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur à tout le monde. Voilà les suites d’une amour contrariée, et mes pauvres parents ne sont que trop punis d’avoir mal jugé le cœur de leur fille. Cependant ils ne parlent jamais de ce qu’ils feraient pour elle si c’était à recommencer.

Marcelle crut que Rose faisait allusion à elle-même, et, désirant savoir à quel point elle partageait l’amour du Grand-Louis, elle encouragea sa confiance par un ton de douceur affectueuse. Elles étaient arrivées à la lisière de la garenne opposée à celle où se promenait la folle. Marcelle se sentait plus à l’aise, et le petit Édouard avait oublié déjà sa frayeur. Il avait repris sa course folâtre à portée de l’œil de sa mère.

— Votre mère me paraît un peu rigide, en effet, dit madame de Blanchemont à sa compagne ; mais M. Bricolin a l’air d’avoir pour vous plus d’indulgence.

— Papa fait moins de bruit que maman, dit Rose en secouant la tête. Il est plus gai, plus caressant ; il fait plus de cadeaux, il a plus d’attentions aimables, et enfin il aime bien ses enfants, c’est un bon père !… Mais, sous le rapport de la fortune et de ce qu’il appelle la convenance, sa volonté est peut-être plus inébranlable encore que celle de ma mère. Je lui ai entendu dire cent fois qu’il valait mieux être mort que misérable et qu’il me tuerait plutôt que de consentir…

— À vous marier à votre gré ? dit Marcelle voyant que Rose ne trouvait pas d’expressions pour rendre sa pensée.

— Oh ! il ne dit pas comme cela, reprit Rose d’un air un peu prude. Je n’ai jamais pensé au mariage, et je ne sais pas encore si mon gré ne serait pas le sien. Mais enfin, il a beaucoup d’ambition pour moi, et se tourmente déjà de la crainte de ne pas trouver un gendre digne de lui. Ce qui fait que je ne serai pas mariée de si tôt, et j’en suis bien aise, car je ne désire pas quitter ma famille, malgré les petites contrariétés que j’y éprouve de la part de maman.

Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation, et, ne voulant pas brusquer sa confiance, elle fit l’observation que Rose avait sans doute beaucoup d’ambition pour elle-même.

— Oh ! pas du tout ! répondit Rose avec abandon. Je me trouve beaucoup plus riche que je n’ai besoin et souci de l’être. Mon père a beau dire que nous sommes cinq enfants (car j’ai deux sœurs et un frère établis), et que, par conséquent la part de chacun ne sera déjà pas si grosse, cela m’est bien égal. J’ai des goûts simples, et d’ailleurs je vois bien, par ce qui se passe chez nous, que plus on est riche, plus on est pauvre.

— Comment cela ?

— Chez nous autres cultivateurs, du moins, c’est la vérité. Vous, les nobles, vous vous faites en général honneur de votre fortune ; on vous accuse même chez nous de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant d’anciennes familles, on se dit qu’on sera plus sage, et on vise avec soin, comment dirai-je ?… avec passion, à établir sa race dans la richesse. On voudrait toujours doubler et tripler ce qu’on possède ; voilà du moins ce que mon père, ma mère, mes sœurs et leurs maris, mes tantes et mes cousines, m’ont répété sur tous les tons depuis que j’existe. Aussi, pour ne pas s’arrêter dans le travail de s’enrichir, on s’impose toutes sortes de privations. On fait de la dépense devant les autres de temps en temps, et puis, dans le secret du ménage, on tondrait, comme on dit, sur un œuf. On craint de gâter ses meubles, ses robes, et de trop donner à ses aises. Du moins, c’est le système de ma mère, et c’est un peu dur d’épargner toute sa vie et de s’interdire toute jouissance quand on est à même de se les donner. Et quand il faut économiser sur le bien-être, le salaire et l’appétit des autres, quand il faut être dur aux gens qui travaillent pour nous, cela devient tout à fait triste. Quant à moi, si j’étais maîtresse de me gouverner comme je l’entends, je voudrais ne rien refuser aux autres ni à moi-même. Je mangerais mon revenu, et peut-être que le fonds ne s’en porterait pas plus mal. Car enfin on m’aimerait, on travaillerait pour moi avec zèle et avec fidélité. N’est-ce pas ce que Grand-Louis disait à dîner ? Il avait raison.

— Ma chère Rose, il avait raison en théorie.

— En théorie ?

— C’est-à-dire en appliquant ses idées généreuses à une société qui n’existe pas encore, mais qui existera un jour, certainement. Quant à la pratique actuelle, c’est-à-dire quant à ce qui peut se réaliser aujourd’hui, vous vous feriez illusion, si vous pensiez qu’il suffirait à quelques-uns d’être bons, au milieu de tous les autres qui ne le sont pas, pour être compris, aimés et récompensés dès cette vie.

— Ce que vous dites là m’étonne. Je croyais que vous penseriez comme moi. Vous croyez donc qu’on a raison d’écraser ceux qui travaillent à notre profit ?

— Je ne pense pas comme vous, Rose, et pourtant je suis bien loin de penser comme vous le supposez. Je voudrais qu’on ne fît travailler personne pour soi, mais qu’en travaillant chacun pour tous, on travaillât pour Dieu et pour soi-même par contre-coup.

— Et comment cela pourrait-il se faire ?

— Ce serait trop long à vous expliquer, mon enfant, et je craindrais de le faire mal. En attendant que l’avenir que je conçois se réalise, je regarde comme un très-grand malheur d’être riche, et, pour ma part, je suis fort soulagée de ne l’être plus.

— C’est singulier, dit Rose ; celui qui est riche peut cependant faire du bien à ceux qui ne le sont pas, et c’est là le plus grand bonheur !

— Une seule personne bien intentionnée peut faire si peu de bien, même en donnant tout ce qu’elle possède, et alors elle est si tôt réduite à l’impuissance !

— Mais si chacun faisait de même ?

— Oui, si chacun ! Voilà ce qu’il faudrait ; mais il est impossible maintenant d’amener tous les riches à un pareil sacrifice. Vous-même, Rose, vous ne seriez pas disposée à le faire entièrement. Vous voudriez bien, avec votre revenu, soulager le plus de souffrances possible, c’est-à-dire sauver quelques familles de la misère ; mais ce serait toujours à la condition de conserver votre fonds, et moi qui vous prêche, je m’attache aux derniers débris de ma fortune pour sauver ce qu’on appelle l’honneur de mon fils en lui conservant de quoi faire face aux dettes de son père, sans tomber lui-même dans un dénuement absolu, d’où résulterait le manque d’éducation, un travail excessif, et probablement la mort d’un être délicat issu d’une race d’oisifs, héritier d’une organisation chétive, et, sous ce rapport, très-inférieure à celle du paysan. Vous voyez donc qu’avec nos bonnes intentions, nous autres qui ne savons pas comment la société pourrait apporter remède à de telles alternatives, nous ne pouvons rien, sinon préférer pour nous-mêmes la médiocrité à la richesse et le travail à l’oisiveté. C’est un pas vers la vertu, mais quel pauvre mérite nous avons là, et combien peu il apporte remède aux misères sans nombre qui frappent nos yeux et contristent notre cœur !



C’est la pauvre Bricoline, dit Rose. (Page 30.)

— Mais le remède ? dit Rose stupéfaite. Il n’y a donc pas de remède ? Il faudrait qu’un roi trouvât cela dans sa tête, puisqu’un roi peut tout.

— Un roi ne peut rien, ou presque rien, répondit Marcelle en souriant de la naïveté de Rose. Il faudrait qu’un peuple trouvât cela dans son cœur.

— Tout cela me fait l’effet d’un rêve, dit la bonne Rose. C’est la première fois que j’entends parler de ces choses-là. Je pense bien quelquefois toute seule, mais chez nous personne ne dit que le monde ne va pas bien. On dit qu’il faut s’occuper de soi, parce que notre bonheur est la seule chose dont les autres ne s’occuperont pas, et que tout le monde est le grand ennemi de chacun ; cela fait peur, n’est-ce pas ?

— Et il y a là une étrange contradiction. Le monde va bien mal puisqu’il n’est rempli que d’êtres qui se détestent et se craignent entre eux !

— Mais votre idée pour sortir de là ? car enfin on ne s’aperçoit pas du mal sans avoir l’idée du mieux ?

— On peut avoir cette idée claire quand tout le monde l’a conçue avec vous et vous aide à la produire. Mais quand on est quelques-uns seulement contre tous, qui vous raillent d’y songer et qui vous font un crime d’en parler, on n’a qu’une vue trouble et incertaine. C’est ce qui arrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce temps-ci, je n’en sais rien, je ne suis qu’une femme ignorante, mais aux cœurs les mieux intentionnés, et voilà où nous en sommes aujourd’hui.

— Oui, au jour d’aujourd’hui ! comme dit mon papa, dit Rose en souriant. Puis elle ajouta d’un air triste : Que ferai-je donc moi ? que ferai-je pour être bonne, étant riche ?

— Vous conserverez dans votre cœur, comme un trésor, ma chère Rose, la douleur de voir souffrir, l’amour du prochain que l’Évangile vous enseigne, et le désir ardent de vous sacrifier au salut d’autrui, le jour où ce sacrifice individuel deviendrait utile à tous.

— Ce jour-là viendra donc ?

— N’en doutez pas.

— Vous en êtes sûre ?



Une paysanne pour conduire son âne. (Page 35.)

— Comme de la justice et de la bonté de Dieu.

— C’est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le mal éternellement. C’est égal, madame la baronne ; vous m’avez rempli le cerveau d’éblouissements, et j’en ai mal à la tête : mais il me semble pourtant que je comprends maintenant pourquoi vous perdez si tranquillement votre fortune, et je me figure par instants, que, moi-même, je deviendrais médiocre avec plaisir.

— Et s’il fallait devenir pauvre, souffrir, travailler ?

— Dame ! si cela ne servait à rien, ce serait affreux.

— Et si l’on commençait à voir pourtant que cela sert à quelque chose ? S’il fallait passer par une crise de grande détresse, par une sorte de martyre, pour arriver à sauver l’humanité ?

— Eh bien ! dit Rose, qui regardait Marcelle avec étonnement, on le supporterait avec patience.

— On s’y jetterait avec enthousiasme, s’écria Marcelle avec un accent et un regard qui firent tressaillir Rose, et qui l’entraînèrent comme un choc électrique, quoiqu’à sa très-grande surprise.

Édouard commençait à ralentir ses jeux, et la lune montait à l’horizon. Marcelle jugea qu’il était temps de mener coucher l’enfant, et Rose la suivit en silence, encore tout étourdie de la conversation qu’elles venaient d’avoir ensemble ; mais, retombant dans la réalité de sa vie en approchant de la ferme et en écoutant au loin la voix retentissante de sa mère, elle se dit en regardant marcher la jeune dame devant elle :

— Est-ce qu’elle ne serait pas dérangée aussi ?