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Le Millénaire de la Normandie

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Le millénaire de Normandie – Le traité de Saint-Clair-sur-Epte
A. Albert-Petit


Le millénaire de Normandie – Le traité de Saint-Clair-sur-Epte


Il y a maintenant dix siècles que les Normands sont établis en France, ou, pour parler plus exactement, que leur prise de possession d’une partie de la Neustrie a été régularisée. Cet événement, quoique considérable pour l’histoire de France et même pour l’histoire générale, est fort mal connu. Les premières années du Xe siècle sont enveloppées d’une obscurité que l’absence de témoignages contemporains ne permet guère de percer. La plupart des églises et des abbayes de cette région furent détruites par les pirates pendant la période des invasions avec les documens de toute espèce qui pouvaient s’y trouver. Il existe aux Archives de la Seine-Inférieure deux chartes de Charles le Chauve très significatives à cet égard. Elles rappellent et confirment des donations faites naguère par Charlemagne à l’archevêque de Rouen, en constatant que les titres de propriété primitifs ont disparu dans les incendies allumés par les Normands. Et les invasions à cette époque sont loin d’être finies : la grande invasion, qui date de 879, n’était même pas commencée. Ajoutons que l’accaparement des dignités ecclésiastiques, au lendemain de la conquête, par des clercs Scandinaves généralement incapables de rien écrire, prolongea longtemps cet interrègne intellectuel. « Un Normand d’un peu d’instruction, écrit plus tard Orderic Vital, était alors une merveille introuvable. » On ne connaît même pas de diplômes de Rollon ni de son fils Guillaume Longue-Épée.

Malgré le désir et les encouragemens des premiers ducs, il faut attendre un siècle avant qu’un historien tente de retracer les débuts de la domination normande. Encore, cet historien tardif, la Normandie dut-elle l’emprunter au dehors. Dudon, né à Saint-Quentin ou aux environs, avait été envoyé vers 987 auprès de Richard Ier, petit-fils de Rollon, pour solliciter sa médiation entre le comte de Vermandois et le nouveau roi de France Hugues Capet. Accueilli avec honneur à la cour de Rouen où l’on attirait les savans, il s’y trouvait encore d’une manière habituelle vers 995, deux ans avant la mort de son bienfaiteur, qui l’avait gratifié de deux bénéfices ecclésiastiques dans le pays de Caux, et auquel il avait promis d’écrire une histoire des Normands. Il revint pourtant dans sa ville natale, car, en tête de son ouvrage, il prend le titre de doyen du chapitre de Saint-Quentin, dignité qui exigeait la résidence. Il se dit alors âgé de dix lustres : si on lui suppose de vingt à vingt-cinq ans au moment de sa mission de 987, on arrive à placer la publication de son livre entre 1015 et 1020, soit un grand siècle après l’établissement des Normands dans le pays auquel ils ont donné leur nom.

Le point important c’est de savoir quel crédit il convient de lui accorder. La critique contemporaine est généralement sévère pour Dudon : c’est ce qui explique qu’elle ait appauvri plutôt qu’enrichi le champ de nos connaissances sur cette période. Nous savons par Dudon lui-même qu’il a composé son histoire à peu près uniquement d’après les renseignemens que lui a donnés le comte Raoul d’Ivry, frère de Richard Ier, très curieux des antiquités de sa famille et de sa race. A première vue, c’est une source qui pourrait inspirer confiance ; mais, au bout d’un siècle, une tradition orale est sujette à bien des déformations. Qu’on se figure ce que pourrait être une histoire des campagnes de Napoléon écrite aujourd’hui d’après les souvenirs recueillis par le petit-fils d’un maréchal du premier Empire qui n’aurait pas laissé de papiers ! La géographie et la chronologie sont plus qu’incertaines : il y a quatre dates en tout dans Dudon. En outre, il s’agit d’une histoire officieuse, entreprise pour la plus grande gloire de la maison régnante, présentant les événemens comme cette maison régnante désirait qu’ils fussent présentés. Il y a des embellissemens, des portraits littéraires, et même des ornemens poétiques, car Dudon entremêle sa prose de vers pour le moins superflus.

On conçoit après cela que Dudon ne puisse être utilisé qu’avec un grand luxe de précautions. Nous sommes en présence d’un récit dont le fond peut être vrai, mais qui dénature la physionomie de beaucoup de faits. Quant aux chroniqueurs normands postérieurs, il n’y a pas à en parler : tous dérivent de lui, brodent sur son texte et n’y ajoutent rien qui compte pour cette époque.

Comme témoignages contemporains, nous n’avons que quelques lignes qu’il faut aller glaner un peu partout. Il y a dans toutes les grandes Annales monastiques Une lacune au moment précis où se place l’établissement définitif des Normands en Neustrie. L’entrevue de Saint-Clair-sur-Epte est de 911. Les Annales de Saint-Vaast s’arrêtent à 900 et celles de Flodoard ne commencent qu’en 919. C’est d’autant plus regrettable que les unes et les autres sont à bon droit réputées pour la sûreté de leurs informations. Flodoard surtout, chanoine et archiviste de la cathédrale de Reims, avait en mains une foule de documens qu’il a utilisés avec beaucoup d’esprit critique. Il a même souvent cité ou reproduit ses pièces justificatives, comme le ferait un historien moderne, ce qui donne à son témoignage une valeur particulière. A défaut de ses Annales, on trouve bien dans son Histoire de l’Eglise de Reims quelques renseignemens donnés en passant, mais ce ne sont que des lueurs fugitives dans la nuit.

Réginon, abbé de Prum (diocèse de Trêves), comble en partie cette lacune pour les pays lorrains, mais il est plus maigre et plus vague en ce qui touche le centre et l’ouest de la France. En outre, il s’arrête à 906, et le moine inconnu qui l’a continué ne nous dit à peu près rien des Normands de la Seine. Reste Richer, écrivain postérieur et très discuté, qui était moine de Saint-Rémi à Reims et qui a continué l’histoire de Flodoard. Rien placé pour connaître les faits de son temps, il se contente de paraphraser Flodoard pour la période antérieure, et il est d’une confusion inexprimable pour toute la partie qui manque chez son prédécesseur, celle précisément dont nous aurions besoin. Né entre 940 et 950, il a pu connaître Flodoard qui a vécu jusqu’en 966 et il n’a pas connu l’ouvrage de Dudon, car le sien était terminé vers 996. Son grand défaut, c’est l’inexactitude, une inexactitude due parfois à une fausse recherche littéraire. Il est facile de s’en rendre compte en comparant le texte de Flodoard au sien pour la période où il l’a démarqué. Il brode sur ce qu’il ne sait pas en croyant faire du Salluste. Il n’est pas sans valeur comme écrivain, mais il en a une médiocre comme historien.

Pour parer à toutes ces insuffisances, nous trouvons heureusement quelques renseignemens dans certaines chroniques locales. Parmi celles dont nous aurons à utiliser le témoignage, citons au moins le « cartulaire de Saint-Père » de Chartres et la « Chronique de Nantes » qui sont du XIe siècle, l’« Histoire des évêques d’Auxerre » qui est du Xe, et les « Annales de Sainte-Colombe » de Sens, qui sont postérieures, mais qui ont pour base les Annales perdues de la cathédrale de la même ville. Ajoutons-y la littérature hagiographique, c’est-à-dire les « vies des saints » et les récits de « translations de reliques, » textes fort intéressans, mais qu’il faut consulter avec prudence, car ils se proposent d’édifier les fidèles, et non de les instruire. Il existe enfin quelques documens officiels, capitulaires, chartes de donations, actes des conciles, lettres de grands personnages, dont le seul tort est de n’être pas plus nombreux.

Nous n’entrerons pas dans la discussion des sources Scandinaves, dont les principales sont les « sagas, » récits merveilleux et légendaires transmis par la tradition, conservés principalement en Islande, où la vieille langue « noroise » s’est maintenue, jusqu’à nos jours, et recueillis seulement vers le XIIIe siècle. On y trouve des renseignemens de valeur sur les incursions normandes vers l’Islande, le Groenland et le Vinland ; on en trouve aussi sur les mœurs et la civilisation des vikings, encore qu’on ne puisse trop savoir à quelle époque précise se rattache la civilisation mise en scène. Pour ce qui concerne l’établissement des « hommes du Nord » en Neustrie, on n’en tire à peu près rien d’utilisable. Il en est de même du vieux Saxo Grammaticus, l’ancêtre de l’historiographie Scandinave, dont la grande histoire de Danemark, écrite vers 1200, est un tel mélange de légendes, de contes, de chants populaires, ramassés sans critique ni chronologie, qu’on peut à peine en extraire quelques éclaircissemens de détail.

Cette pauvreté de sources authentiques a surexcité l’ingéniosité des historiens. Il serait tout à fait inutile, autant qu’impossible, de donner une idée de l’immense accumulation de travaux qu’a provoqués cette période. Contentons-nous d’indiquer les derniers, ceux qui dispensent des autres et qui d’ailleurs y renvoient. Sur les invasions normandes, l’ouvrage de chevet, et pour l’heure à peu près définitif, qui résume, discuté et peut remplacer tous les autres, c’est celui de M. Vogel : die Normannen and das Frænkische Reich bis zur Gründung der Normandie (799-911), paru à Heidelberg en 1906. Le meilleur éloge qu’on en puisse faire, c’est de dire qu’il a découragé M. Lot, l’historien très qualifié de Charles le Chauve, de finir un travail qu’il préparait sur le même sujet. Mais M. Vogel n’aborde pas le traité de Saint-Clair-sur-Epte. M. Edouard Favre n’a pas davantage à en parler dans son étude sur Eudes, comte de Paris et roi de France (1893), mais en appendice il a rendu le service de résumer les travaux Scandinaves contemporains. Seul, M. Eckel, dans son Charles le Simple (1899), consacre forcément un chapitre à « l’établissement des Normands en France. » Mentionnons enfin deux volumes parus en dernier lieu : la Normandie de M. Henri Prentout (1910), professeur d’histoire normande à l’Université de Caen, qui pose à merveille les questions à résoudre avec de précieuses indications bibliographiques, et notre Histoire de Normandie (1911), mise au point rapide des résultats acquis.


* * *

Dans quelles conditions se fit l’établissement des Normands ? L’idée de traiter pour se fixer quelque part et y rester ne leur serait pas venue au début. Les premiers vikings (enfans des fiords) ne pensent qu’au pillage. Ce sont des pirates, et la plupart du temps des pirates bannis de chez eux. Il ne faut d’ailleurs pas prendre le mot « pirates » au sens moderne : ce n’est pas sur mer qu’ils cherchent et trouvent du butin. Le commerce maritime à cette époque était peu actif, surtout sur l’Océan : il n’y avait pas grand’chose à récolter de ce côté. La mer est la route, le bateau est le véhicule, c’est sur terre que s’exerce le pillage. Sous le nom général de Normands (hommes du Nord) on comprenait au IXe siècle les peuples qui habitaient les deux péninsules complémentaires du Jutland et de la Scandinavie. Les pays Scandinaves étaient restés longtemps morcelés en une infinité de petits royaumes : la Norvège à elle seule en compta jusqu’à seize. Entre ces petits Etats, jaloux et à l’étroit, la guerre était endémique. Les vaincus, les fugitifs, les bannis étaient voués à la piraterie. Il s’y ajoutait tous ceux qui n’avaient ni biens, ni héritage à espérer. La culture du sol, d’ailleurs ingrate, était considérée comme une déchéance. « Il semblait indigne d’un homme libre, dit un historien Scandinave, de se procurer par la sueur ce qu’il pouvait acquérir par le sang. »

Toutefois, l’émigration reste encore exceptionnelle et temporaire jusqu’au moment où les trois royaumes arrivent à se constituer, vers l’an 800. Les hommes du Nord se pillent et se battent surtout entre eux. Mais quand l’œuvre d’unification est à peu près achevée, les chefs puissans qui sont à la tête des trois royaumes font la chasse aux pillards. Ils n’admettent plus que les « rois de la mer » débarquent où bon leur semble et réquisitionnent ce dont ils ont besoin, selon l’usage immémorial. D’autre part, la population s’accroît par le fait même que les guerres intestines ont pris fin. Tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent ni travailler en paix, ni renoncer à la vie d’aventures, sont forcés de chercher fortune au loin. Ils s’expatrient, tendent la voile au vent. Ils parlent maintenant sans esprit de retour, car ils savent que, s’ils reviennent, ils ne seront pas accueillis à bras ouverts. Nous voyons un roi de Danemark faire décapiter les compagnons de Hagnar Lodbrog qui étaient revenus au pays natal après avoir pillé Paris (845).

Les Suédois se tournent vers la Russie. Ce sont les Danois et les Norvégiens qui s’abattent sur les côtes de l’empire de Charlemagne. On les confond volontiers, d’autant plus que la plupart des Norvégiens qui apparaissent dans nos parages sont originaires de la région voisine du fiord de Christiania, laquelle appartint longtemps aux Danois. Les Norvégiens du littoral océanique se portent plutôt vers le large, vers l’Islande et l’Amérique. Malheureusement pour la future Normandie, elle était au premier plan pour recevoir la visite des pirates normands. La configuration de son littoral, avec la presqu’île du Cotentin qui barre la moitié de la Manche, invite à débarquer les navigateurs qui débouchent, par le Pas de Calais. Ils tombent, à moins de le faire exprès, dans le vaste demi-cercle qui va de l’estuaire de la Somme à la pointe de la Hague. Ils sont happés au passage. ’Certes les Normands pousseront plus loin leurs courses aventureuses, on les verra au sud de la Bretagne en Aquitaine, jusqu’en Espagne, et même en Méditerranée, mais ils n’y pourront prendre pied.

Nous savons exactement ce qu’étaient les barques normandes. Elles n’étaient faites ni pour le combat, ni pour les longues traversées. On en a retrouvé plusieurs spécimens dont le plus connu et le mieux conservé est le bateau exhumé d’un tertre funéraire en 1880, à Gogstad, à l’entrée de la baie de Christiania. Le roi de la mer avait été enterré à son bord. La chambre funéraire a été violée et pillée à une date inconnue, mais le bateau est encore muni de ses agrès. Il comptait 32 rameurs, assis sur des espèces de strapontins, de manière à ne pas obstruer par des bancs le passage central. Il n’y a qu’un seul mât, pouvant s’abaisser à volonté. La longueur totale est de 23m, 80, la plus grande largeur de 5m, 10, la profondeur ne dépasse pas 1m, 20. Le fond est planchéié. Il n’y a pas de pont, on dresse une tente pour la nuit. La proue et la poupe sont semblables, très relevées et très recourbées. La proue est couronnée ordinairement d’un dragon. Le gouvernail est une rame placée sur le côté droit. Les rames ordinaires ont de 5m, 55 à 5m, 85. Sur le plat-bord sont rangés 32 boucliers ronds, alternativement noirs et rouges, de 0m, 94 de diamètre. Pour charmer les loisirs de la traversée, il y a même un damier, dont les cases sont munies d’une pointe et les pions percés d’un trou, de manière que les coups de roulis ne dérangent pas le jeu. Trois petits canots de chêne sont amarrés à l’intérieur.

Deux barques normandes trouvées depuis en Prusse orientale, à Frauenbourg et à Baumgart (1895), sont analogues, mais un peu plus petites. La dernière qui ait été exhumée, celle d’Oseberg (1904), dans la même région que Gogstad, est ornée de fines sculptures. Ces embarcations sont du type et de l’époque de celles qui sont venues au siège de Paris de 885. La plus grande avait de 60 à 70 hommes d’équipage, les autres un peu moins, ce qui répond à ce que dit un témoin du siège de Paris qui compte 40 000 hommes pour 700 bateaux. Partout où ils s’établissent pour quelque temps, les Normands installent des chantiers de réparation et de construction, par exemple à Walcheren, à Noirmoutier, à l’île d’Oscelle en face de Jeu-fosse, près de Bonnières (aujourd’hui île de Flotte). Ils y construisent les bateaux plus petits au moyen desquels ils remontent très loin dans les terres. En ce cas, une partie des leurs suit les bords à pied ou à cheval. Chaque bateau a un assortiment de rouleaux pour le cas où il faudrait le traîner, comme il arriva pour ceux qui contournèrent Paris, afin de gagner la haute Seine et la Bourgogne. Tout cela est parfaitement organisé. Les Normands savent se diriger et s’orienter. Dans une saga, un fiancé qui veut se faire valoir, se vante de savoir chanter, patiner, nager et appeler toutes les étoiles par leur nom.

Nul ne croit plus d’ailleurs que les Normands fussent de pauvres barbares, vêtus de peaux de bêtes, incapables d’autre chose que de détruire. On a retrouvé dans leurs tombeaux de fines étoffes de soie brochées d’or, des bijoux ornés de dragons et de serpens d’un style original. Leurs armes, et même le harnachement de leurs chevaux, prouvent qu’ils savaient fort bien travailler le fer dont le minerai abonde en Suède. D’autre part, ils avaient des relations avec Constantinople : on a retrouvé dans un tombeau un vase avec inscription grecque. Au point de vue militaire, Viollet-le-Duc n’hésite pas à dire qu’ils étaient « beaucoup plus avancés qu’on ne l’était dans les Gaules. Ils savaient se fortifier, se garder, approvisionner et munir leurs camps d’hiver. » L’art des sièges même ne leur était pas inconnu : nous les voyons au siège de Paris construire toute espèce de machines de guerre.

Il fut manifeste de bonne heure qu’on ne pourrait pas se débarrasser des Normands par la force. Le sentiment de l’autorité et le courage militaire avaient promptement décliné après Charlemagne. Personne n’obéit à ses faibles successeurs, qui de plus sont en état perpétuel de guerre civile. Faut-il donner l’assaut au moindre retranchement, tout le monde se dérobe. Sans croire que la sanglante bataille de Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye) avait réellement dépeuplé le pays, il semble bien qu’elle l’avait démoralisé. Chacun ne songe qu’à soi : tout plan de défense générale échoue devant l’indifférence ou la trahison. Un Pépin II d’Aquitaine, arrière-petit-fils du grand empereur, s’unit aux pirates pour piller Poitiers. Charles le Chauve est abandonné par ses hommes au siège d’Oscelle : on coupe même les câbles qui rattachaient son vaisseau aux autres pour qu’il aille à la dérive tomber entre les mains de l’ennemi. Si une victoire est remportée, elle n’a pas de lendemain. Ainsi Louis III, après avoir infligé une défaite aux envahisseurs, ne trouve personne pour garder un fort qu’il a construit afin de les tenir en respect. L’exemple des grands est suivi par le peuple. Les Normands trouvent des recrues parmi leurs victimes. Il n’est pas probable que le fameux Hastings fût un paysan des environs de Troyes, comme l’a dit un chroniqueur, mais les transfuges de moindre marque sont nombreux. Charles le Chauve parle des ravages commis par les Normands « ou par d’autres. » De même, au moment du grand siège de Paris, l’archevêque de Reims écrit : « Entre Paris et Reims, aucun lieu n’est sûr, sauf la demeure des chrétiens pervers et complices des barbares. Le nombre est grand de ceux qui ont abandonné la religion chrétienne pour s’associer aux païens et se mettre sous leur protection. » D’ailleurs, à quoi bon résister ? La croyance était partout répandue que les Normands étaient un fléau envoyé par Dieu pour châtier les iniquités des peuples. C’est une idée qu’on retrouve, en termes identiques, chez tous les annalistes, qui sont tous des ecclésiastiques, et qui sont particulièrement frappés, à ce titre, des profanations de reliques ou des dévastations d’églises et de couvens. Elle avait pour but de corriger les pécheurs, mais pour effet le plus fréquent d’engendrer une sorte de fatalisme qui paralysait la défense. A furore Normannorum libera nos, Domine, chantait-on dans les litanies. Mais le ciel n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes.

Parfois on achetait le départ des Normands. Mais c’était un marché de dupe. Tout traité conclu par eux n’engage que les chefs qui y ont personnellement adhéré. Quand les uns s’en vont, il en vient d’autres qui ne savent rien ou ne veulent rien savoir. Ainsi Charles le Gros au siège de Paris paie les Normands pour en être débarrassé. Mais leur chef, Siegfried, absent au moment de l’accord, ne se tient nullement pour engagé et poursuit l’empereur jusqu’à Soissons. Il y a du reste si peu de solidarité entre leurs bandes que Charles le Chauve en prend une à sa solde pour en chasser une autre de l’île d’Oscelle. Pour plus de sûreté, on essaie parfois de les baptiser. Qu’à cela ne tienne : ils se laissent baptiser, quitte à massacrer leur parrain au premier jour. On faisait cadeau d’une belle robe blanche aux néophytes. Le moine de Saint-Gall nous raconte qu’un d’entre eux à qui on en offrait une moins fine la refusa avec dédain : « Gardez votre casaque pour un vacher. Voilà, grâce au ciel, la vingtième fois que je me fais baptiser ; jamais on ne m’avait offert pareille souquenille. » Même si une concession de territoire accompagne le baptême, il ne faut pas trop s’y fier. Dudon raconte qu’Hastings fut ainsi quelque temps comte de Chartres, ce qui est bien douteux, mais voici qui est plus sûr. Un Gottfried obtient la Frise avec la main de Gisèle, fille du roi de Lorraine Lothaire. Il est dûment baptisé et marié par l’évêque de Liège, Francon, ce qui ne change rien à ses habitudes. Pour obtenir un résultat durable, il fallait d’autres conditions. Il fallait que les Normands fussent préparés à changer leur vie d’aventures contre une vie de bons propriétaires, et cette révolution mentale n’avait chance de s’accomplir que le jour où la vie d’aventures comporterait plus de mauvais risques que de bons. Il fallait en outre que l’opinion publique, c’est-à-dire celle des grands et des évêques, admît la nécessité de faire la part du feu en légitimant pour la limiter la spoliation commise par l’ennemi séculaire.

On n’en était pas encore là des deux côtés, au commencement du règne de Charles le Simple, comme l’atteste l’affaire Huncdeus. Ce chef normand, dont on ne sait rien et à propos duquel on a beaucoup discuté, remonte, avec cinq barques et 300 hommes, la Seine, l’Oise et parvient jusqu’à la Meuse. Charles le Simple l’appelle près de lui et le fait baptiser le jour de Pâques 897 à Klingenmunster (Palatinat). Jusqu’ici l’histoire n’a rien de sensationnel, mais il faut croire que Charles le Simple avait noué ou songé à nouer avec ce personnage un lien plus étroit, car nous avons une lettre fulgurante où l’archevêque de Reims, Foulques, accable de reproches le jeune roi dont il était un des plus fidèles partisans. S’il ne s’était agi que d’une conversion, il est évident que l’archevêque n’aurait eu rien à dire. Il était donc question de quelque chose de plus. La lettre parle très nettement d’une alliance projetée avec les Normands contre le roi Eudes, compétiteur de Charles le Simple : « Qui de vos fidèles ne craindrait, dit-elle, de vous voir ainsi rechercher l’amitié des ennemis de Dieu et vous servir des armes des païens, obtenues par une alliance abominable (fœdera detestanda), pour ruiner et détruire le nom chrétien ? » Charles le Simple, dont la situation de prétendant est alors très précaire, ne peut passer outre : son projet s’évanouit, et Huncdeus avec lui, car on n’en trouve plus trace. Cette mystérieuse disparition a intrigué. Les uns voient dans Huncdeus l’éternel Hastings ; c’est la version des Annales d’Asser, compilation anglaise du XIIe siècle, tirée en partie de sources inconnues. D’autres l’identifient sans preuve avec Rollon dont la première apparition certaine dans cette région semble correspondre à cette époque. L’historien danois Steenstrup en fait un oncle de Rollon, par une conjecture ingénieuse, mais pour le moins hardie. Il lit Hulcheus au lieu de Huncdeus, ce qui rappelle un oncle de Rollon appelé Hulcius par Guillaume de Jumièges. La seule chose sûre, et c’est la seule qui nous importe pour le moment, c’est que l’hypothèse d’un accord amiable entre le roi de France et un chef normand paraissait encore à cette date une monstruosité.


* * *

Charles le Simple, devenu seul roi (1er janvier 898) par la mort du roi Eudes, comprit qu’il fallait d’abord organiser la résistance avant de songer à autre chose, si tant est qu’il y songeât dès lors réellement. Au printemps 898, nous le voyons attaquer en personne une bande normande qui ravageait le Vimeu, petit pays entre la Bresle et la Somme ; la même année, une autre est taillée en pièces du côté de la Bretagne, et le duc de Bourgogne, Richard, en met en fuite une troisième qui infestait la Bourgogne. Le métier d’envahisseur se gâtait : la féodalité, en s’organisant, rendait difficile tout plan de défense générale, mais créait au moins des centres de résistance locale. Les années suivantes sont moins agitées. Les Normands de la Loire font encore parler d’eux, ceux de la Seine se tiennent plus tranquilles. Ils s’installent dans le pays d’où ils ne sortiront plus. Nous en avons des indices. Ainsi un diplôme de Charles le Simple (22 février 906) donne à saint Marcouf le monastère de Corbény, près de Laon, à la place du sien, situé sur la côte orientale du Cotentin, que les Normands l’ont obligé à fuir. La prise de possession du pays par les Normands n’est d’ailleurs ni complète ni méthodique : par un diplôme du 17 décembre 905, Charles le Simple donne à son chancelier quelques dépendances du château de Pitres, à l’embouchure de l’Andelle, d’où l’on a conclu, peut-être un peu facilement, que les Normands ne dépassaient pas encore cette rivière. Tout cela n’était pas si régulier. Les Normands occupent le pays, y sont campés, mais n’en jouissent pas encore en bons pères de famille. Ils restent une armée. Ils ne réparent pas les ruines : nous savons par un mot de Flodoard que la ville de Rouen était presque détruite au moment où elle leur fut officiellement cédée.

Nous sommes d’ailleurs si peu renseignés sur cette période que nous sommes incapables de rien affirmer sur Rollon. Sauf Dudon de Saint-Quentin, aucun chroniqueur n’en parle avant 910. Le grand chef normand n’apparaît qu’au moment où il est au premier rang. Il est pourtant certain qu’il avait une longue carrière derrière lui. Les bandes normandes formaient une société militaire fortement hiérarchisée. Un nouveau venu n’aurait pas subitement imposé son autorité à des camarades fort ombrageux. L’homme qui apparaît comme le chef incontesté des Normands de la Seine en 910-911 devait avoir un passé bien rempli. Mais sur ce passé nous sommes réduits à des hypothèses.

D’après les sources Scandinaves, Rollon est Norvégien, il s’appelle Rolf et on l’avait surnommé Gange-Rolf ou Rolf le Marcheur parce que les chevaux du pays étaient trop petits pour le porter, ce qui le forçait à aller à pied. C’était le fils d’un chef puissant, Ragnvald de Mære, et il avait dû s’exiler pour avoir exercé le droit de réquisition, malgré les interdictions du roi. C’est ainsi qu’il devint roi de la mer. Cette identification de Rollon avec Gange-Rolf est défendue par les historiens norvégiens, et la ville d’Aalesund se pique d’être la patrie de Rollon. Les Danois font de Rollon un des leurs et ils ont pour eux le témoignage de Dudon, qui reproduit la tradition de la famille ducale. La petite localité de Faxœ (Seeland) serait, d’après un vers du trouvère Benoist, le berceau de Rollon. Il y a même eu quelques tentatives pour faire de Rollon un Suédois. Si on se l’arrache ainsi, c’est qu’aucune preuve jusqu’ici n’est décisive. M. Vogel admet comme probable l’origine danoise de Rollon, et suppose qu’il a dû apparaître pour la première fois en Angleterre, au camp de Fulham, près de Londres, où se concentra la « grande armée » qui allait envahir le continent en 879. Il serait venu à la tête d’une bande danoise dont l’arrivée est alors signalée. Il ne pouvait être que de noble extraction, car tous les chefs de vikings étaient de grande famille et les vikings eux-mêmes n’ouvraient leurs rangs qu’à des hommes libres.

Dudon fait participer Rollon au grand siège de Paris, nous le montre ensuite s’emparant de Bayeux, épousant « à la danoise, » c’est-à-dire sans consécration quelconque, la fille du comte Bérenger, Popa, de laquelle naîtra Guillaume Longue-Epée. Tout cela n’a rien d’incroyable, mais restera douteux tant que nous n’en aurons pas d’autre garant. Or, nous n’en avons pas. Le seul document indépendant de Dudon qui fasse allusion au passé de Rollon est assez sibyllin. C’est une complainte sur la mort de Guillaume Longue-Epée. Nous y voyons bien que la mère de Guillaume était chrétienne, alors que Rollon ne l’était pas encore, ce qui s’applique à Popa, mais il est dit que l’enfant est né outre-mer (in orbe transmarino natus), ce qui ne laisse pas d’être déconcertant. On a retourné ce texte dans tous les sens pour lui faire dire ce qui ne s’y trouve pas, mais des conjectures, si ingénieuses soient-elles, ne font pas des preuves. Pour ceux qui tiennent à tout concilier, on peut suggérer que Guillaume serait né de Popa durant quelque expédition en Angleterre, comme en firent plusieurs bandes normandes à la suite de la mort du roi Alfred le Grand (901).

C’est seulement en 910 que recommencent les courses des Normands de la Seine dans l’intérieur de la France. Dudon nous fait de la campagne de cette année-là une relation à laquelle on ne comprendrait pas grand’chose si on ne la trouvait complétée par ailleurs. Les Normands pénétrèrent jusqu’en Bourgogne et nous en avons confirmation par des témoignages locaux. Ainsi nous savons par l’Histoire des évêques d’Auxerre que l’évêque d’alors, Géran, bat les Normands à plusieurs reprises. En outre, nous trouvons dans les Annales de Sainte-Colombe de Sens que le prévôt de l’abbaye, Betton, pose (25 mai 910) les fondations d’un mur de protection autour du monastère. Or, l’Histoire des évêques d’Auxerre nous apprend que Betton avait sollicité et obtenu du duc Richard l’autorisation de construire ce mur pour se préserver des Normands. Tout cela concorde admirablement. De là les Normands ont-ils poussé jusqu’à Clermont-Ferrand, comme le dit Dudon ? Ce n’est pas impossible, car nous savons que l’évêque de Bourges, Madalbert, fut tué cette année-là par les Normands. Bourges est sur la route de Clermont. Les Normands revinrent par Fleury-sur-Loire, aujourd’hui Saint-Benoît-sur-Loire, dont ils pillèrent l’abbaye. Un récit des « Miracles de saint Benoît » dit que leur chef s’appelait Renaud (Rainaldus) et qu’il mourut à peine de retour à Rouen. Dudon de son côté dit que Rollon rejoignit ses hommes seulement à cet endroit. Tout cela n’est pas inconciliable. Les Normands revinrent dans leurs cantonne-mens en faisant un grand crochet par la Beauce pour éviter Chartres, trop forte pour être enlevée au passage. La saison commençait à s’avancer, car l’évêque Madalbert était encore vivant en septembre : sa signature figure le 11 de ce mois sur l’acte de fondation de Cluny. Les Normands pillent Etampes et regagnent la vallée d’Eure à Villemeux, près de Dreux. Là ils sont assaillis pas un gros de paysans, furieux sans doute d’avoir été razziés. Il est à remarquer que dans les mêmes parages, un demi-siècle auparavant (859), une agression analogue s’était produite. Le paysan est le premier à se lasser des expéditions normandes parce qu’il est toujours le premier à en pâtir.

Arrivons à la campagne de 911, la dernière. Rollon fait d’abord une tentative sur Paris. Cette tentative a été révoquée en doute parce qu’aucune chronique de la région n’en fait mention. Cependant on possède un document capital qui semble bien s’appliquer à cet épisode. C’est une lettre, transcrite en marge d’un manuscrit de la cathédrale de Chartres, par laquelle « le comte Robert et le duc Manassé font savoir au comte Richard qu’ils se sont avancés à la rencontre des Normands et que, ne les trouvant pas, ils sont rentrés à Paris. Ils lui demandent en outre s’il a l’intention ou non de venir les rejoindre. » La lettre n’est pas datée, mais l’écriture est du début du Xe siècle. Le comte Robert, c’est le comte de Paris, frère du roi Eudes, qui plus tard se révoltera contre Charles le Simple ; le duc Manassé, c’est le comte de Dijon. Ils n’avaient pas toujours été en si bons termes. En 900, au cours d’une expédition, il y avait eu brouille complète. Manassé avait tenu au roi Charles le Simple des propos désobligeans sur Robert : celui-ci froissé avait faussé compagnie sans prendre congé de personne. Ils avaient eu le temps de se réconcilier depuis. Quant au comte Richard, c’est le duc de Bourgogne, suzerain de Manassé, un des seigneurs les plus estimés de l’époque : on l’appelait « le justicier. » Ce qui confirme l’opinion que cette lettre est bien de 911, c’est que Richard participera avec Robert aux opérations dont le siège de Chartres par Rollon va être l’occasion. Il a donc répondu à l’appel.

Rollon avait des raisons d’en vouloir à la ville de Chartres qui le gênait dans ses mouvemens et qui l’avait encore obligé l’année précédente, pour revenir des bords de la Loire dans ses canlonnemens, à faire un détour qui avait failli lui être fatal. Il part de Jeufosse, un campement dont il est souvent question dans les expéditions normandes. C’est une position très forte, se dressant à pic d’une centaine de mètres entre Vernon et Bonnières, sur la rive gauche de la Seine, à la hauteur de l’île d’Oscelle, une des stations favorites des flottilles normandes. On retrouve même le nom de Rollon attribué à la colline assez proche de Rolleboise. Rollon. revenant de la direction de Paris, ne pouvait trouver un endroit plus favorable pour gagner la vallée d’Eure. La grande route menant à Pacy-sur-Eure se détache de celle de Rouen un peu en amont, mais, de Jeufosse même, part un vieux chemin creux, en partie taillé dans le roc, qui rejoint l’autre par le plus court au sommet de la côte. Les Normands le connaissaient bien : c’est encore par là que passera, un demi-siècle plus tard, une bande d’auxiliaires Scandinaves pour aller châtier le comte de Chartres qui avait attaqué le duc Richard Ier.

Il n’y a pas lieu de raconter ici en détail le siège de Chartres de 911, qui a été fort bien étudié par Jules Lair (le Siège de Chartres par les Normands) au soixante-septième Congrès archéologique de France tenu à Chartres en 1900. La ville avait déjà été prise ou plutôt surprise par les Normands, une cinquantaine d’années auparavant, et presque détruite. Depuis lors, elle s’était relevée et resserrée. Elle avait pour rempart une partie de son enceinte gallo-romaine et un mur improvisé qui réduisait l’étendue à défendre. L’Eure, qui coule au pied de l’esplanade d’une trentaine de mètres où se dresse la cathédrale, la protégeait en outre du côté Est. Il n’y avait en somme d’accessible qu’un seul point, qui constituait la gorge de la forteresse, où l’on arrivait de plain-pied. Le siège commença dans les règles, mais l’intervention d’une armée de secours où se trouvent Robert, comte de Paris, Richard, duc de Bourgogne, et Ebles, comte de Poitiers, vint troubler les assiégeans. Pendant qu’ils sont attaqués par les nouveaux venus, les Normands sont pris à revers par une sortie des Chartrains, à la tête desquels se trouve l’évêque Waltelmus (Gousseaume ou Gouteaume), portant une relique célèbre, la chemise de la Vierge, offerte à la cathédrale par Charles le Chauve et qui y est restée exposée à la vénération des fidèles jusqu’à nos jours, — jusqu’à l’époque des inventaires. Les Normands, pris entre l’enclume et le marteau, et craignant d’être cernés, se frayent un passage jusqu’à leurs bateaux, laissant beaucoup des leurs sur le terrain ou dans la rivière. Un corps assez nombreux, qui s’était trouvé isolé et coupé, se réfugia sur une colline voisine, la colline de Lèves, où il fut bloqué et d’où il ne s’échappa qu’avec de grosses pertes. La date de cet événement (20 juillet 911) est donnée par les Annales de Sainte-Colombe. Les pertes normandes sont l’objet d’évaluations assez concordantes, qui vont de 6 800 à 8 000 morts.

C’était pour les Normands un grave échec, mais il ne faut rien exagérer. Ils ne sont nullement découragés. On ne les poursuivit pas, on n’inquiéta pas le pays qu’ils considèrent déjà plus ou moins comme le leur. Les seigneurs qu’un danger commun avait momentanément réunis s’étaient séparés au lendemain de la victoire. Quant au roi, on ne l’avait vu nulle part et personne n’en parle. La situation pouvait encore se prolonger indéfiniment. Tout de suite après le siège de Chartres, on retrouve les Normands en train de piller le Nivernais : il est vrai que le duc Richard et l’évêque Géran les baltent au retour, mais rien de tout cela n’est décisif. Les Normands s’aperçoivent qu’on s’habitue à leur tenir tête et les échecs répétés qu’ils viennent d’éprouver doivent leur donner à réfléchir ; mais, d’autre part, il est reconnu qu’on ne peut ni les chasser, ni obtenir d’eux qu’ils se tiennent en paix tant qu’ils ne seront pas régulièrement possessionnés. Le grand résultat de la défaite de Chartres, c’est de les avoir rendus plus traitables, mais encore fallait-il traiter.


* * *

C’est l’archevêque de Rouen qui s’entremit, nous raconte Dudon, et on peut l’en croire sur ce point, car l’Eglise s’employait depuis une dizaine d’années à convertir les Normands et à rétablir la paix. Aux conciles de Reims de 900 et de Trosly (près de Soissons) en 909, les évêques se plaignent vivement de la triste situation du pays, des églises et des monastères, des désordres qui s’introduisent dans le clergé à la faveur de l’anarchie générale, et ils proclament la nécessité de mettre un terme à ce déplorable état de choses. L’archevêque de Rouen, en relations forcées avec les Normands, était bien placé pour entamer les pourparlers. Seulement, Dudon appelle l’archevêque d’alors Francon et en cela il se trompe. En 909, l’archevêque de Rouen qui signe Les actes du concile de Trosly se nomme Witton, en français moderne Guy. Il s’agit de savoir s’il est encore là en 911. Flodoard nous apprend que Witton écrivit à l’archevêque de Reims, Hervé, dont l’autorité morale était universellement respectée, pour lui demander conseil sur la manière de traiter les Normands convertis, dont beaucoup avaient des retours de tendresse pour leur ancienne religion. L’archevêque de Reims lui répondit et nous avons sa réponse. Nous savons en outre que l’archevêque Hervé consulta le Pape à ce propos, et nous avons aussi la consultation du Pape. A quelle époque se place cet échange de correspondances ? C’est là toute la question. Le Pape dont il s’agit s’appelle Jean. On a supposé, sans y regarder de très près, que c’est le pape Jean IX, mort en 900. C’est là que gît l’erreur.

On s’est mépris longtemps sur la date précise de la mort de Jean IX. L’Histoire universelle de l’Église de l’abbé Rohrbacher (1865) la place au 30 novembre, suivant l’opinion des anciens bénédictins. Hervé étant devenu archevêque de Reims le 6 juillet de la même année, on pouvait admettre à la rigueur que ce délai de quatre mois et demi suffit pour que Wilton ait eu le temps d’écrire à Hervé, Hervé au Pape, et le Pape à Hervé. Mais il resterait à expliquer que Witton, archevêque de Rouen depuis huit ans au moins, ait eu l’idée dès le premier jour de demander conseil à un archevêque à peine promu, son cadet en dignité et sans doute par l’âge. Tous les contemporains dépeignent Hervé comme jouissant d’un grand crédit, particulièrement en ce qui touche la conduite à tenir vis-à-vis des Normands. Soit. Seulement ce crédit n’a pu lui venir qu’après quelques années de pontificat, il lui a fallu l’acquérir par des services rendus : il ne l’avait pas en montant sur le siège archiépiscopal, puisque c’est précisément son rôle d’archevêque qui le lui a mérité. Du reste, lors de son avènement, la première question qui s’imposait à lui n’était pas celle des Normands, mais celle du châtiment à obtenir contre le meurtrier de son prédécesseur Foulques, assassiné par un vassal du comte de Flandre. Ajoutons que, dans sa lettre à Witton, rien ne fait allusion, à une nomination récente. Remarquons enfin que les cas de Normands convertis ou à convertir étaient encore trop exceptionnels et individuels en 900 pour que l’archevêque de Rouen eût besoin d’en référer à un confrère et celui-ci au Pape, tandis que la nécessité d’adopter une ligne de conduite bien arrêtée et approuvée par le Saint-Siège se faisait sentir au moment de la conversion officielle de tout un peuple.

Mais à quoi bon insister sur ces considérations ? Nous avons quelque chose de plus décisif. La mort du pape Jean IX, d’après les travaux les plus récens, doit être reportée au mois de mai 900. C’est la date qu’indique Jaffé-Lœwenfeld (Regesta pontificum romanorum, 2e éd., 1885-1888). C’est la solution à laquelle avait déjà abouti dès 1856 Joseph Duret dans les Geschiphtsblætter aus der Schweitz, t. II, p. 271-298. Même des ouvrages de vulgarisation comme la Grande Encyclopédie enregistrent cette date comme acquise : elle place en effet l’avènement de Benoît IV, successeur de Jean IX, au mois de mai 900. C’est aussi ce que donne le Trésor de chronologie de Mas-Latrie (1889). Il est clair que, si Jean IX est mort au mois de mai, il n’a pu répondre à une lettre de l’archevêque Hervé, devenu archevêque le 6 juillet suivant. La réponse est et ne peut être que du pape Jean X dont l’avènement est du mois d’avril 914. Hervé lui-même vécut jusqu’en 922 : il était en 914 en pleine possession de l’autorité spirituelle qui explique son rôle en cette occasion. Les Normands nouvellement convertis dont l’inconstance désole l’archevêque Witton sont ceux qui ont été baptisés en masse à la suite et à l’exemple de Rollon. Le témoignage de Richer confirme d’ailleurs cette thèse. Complétant ici Flodoard et ayant les mêmes sources à sa disposition, il dit formellement que c’est l’archevêque Witton qui fut prié par le comte Robert, après la bataille de Chartres, d’ouvrir les négociations et de préparer la conversion des Normands. Et il spécifie que c’est à ce moment que Witton fit appel aux lumières de l’archevêque Hervé.

Mais, dira-t-on, comment Dudon a-t-il pu commettre une pareille bévue ? Il en a commis bien d’autres. Il ignore complètement l’existence de Witton, il va jusqu’à croire que Francon était déjà archevêque de Rouen lors de la première apparition de Rollon à Jumièges, qui se place vraisemblablement vers 896 : les plus zélés défenseurs du doyen de Saint-Quentin sont bien forcés de reconnaître que tout cela ne tient pas debout. On a essayé d’expliquer l’erreur de Dudon par une confusion avec le Francon évêque de Liège, qui, trente ans auparavant, avait baptisé un autre chef normand, Gottfried, et l’avait marié à une Gisèle, fille de Lothaire. Cette confusion, quoi qu’on en ait dit, serait difficile à concevoir si aucun archevêque de Rouen de ce nom n’avait existé. Mais Francon a bien existé, et c’est le successeur de Witton. En dehors de Dudon et de sa lignée, il est mentionné dans la « Translation de Saint-Ouen. » Toutefois, comme ce document paraît postérieur à Dudon et inspiré de lui, son témoignage n’est pas très probant. Nous avons mieux. Il existe à la Bibliothèque nationale, au fonds des manuscrits latins (n° 1805), une liste d’archevêques de Rouen où Francon figure comme successeur de Witton. Cette liste, qui s’arrête à Wigo ou Hugues (archevêque de 942 à 989), est antérieure à Dudon et indépendante de lui. Elle lève tous les doutes. Quant à Terreur de Dudon, elle reste une erreur, mais, du moment que Francon a existé et succédé à Witton, elle devient une erreur explicable, une simple erreur de date, non une grossière confusion de personnes. Une erreur ainsi réduite ne dépasse pas la dose d’inexactitude dont Dudon est coutumier. On a risqué l’hypothèse conciliante que Francon, avant de devenir archevêque, était déjà un haut dignitaire de l’église de Rouen, et qu’il pouvait, à ce titre, avoir pris part aux négociations, puis baptisé Rollon au nom et à la place de l’archevêque. C’est se donner une peine bien superflue pour pallier chez Dudon une erreur qui n’est ni la seule ni la plus extraordinaire qu’il ait sur sa conscience d’historien.

En dehors de Dudon, nous ne connaissons presque rien de ce qui se passa. Ce que Richer nous raconte manque tout à fait de clarté et de précision, et il y a dans son texte des ratures qui témoignent de ses incertitudes. Le rôle qu’il fait jouer au comte Robert n’a pourtant rien que de vraisemblable. Celui-ci, après la bataille de Chartres, aurait ramené à Paris un certain nombre de prisonniers, auprès desquels il aurait tâté le terrain. C’est après s’être assuré qu’ils étaient disposés à faire la paix et à se laisser baptiser, moyennant une cession territoriale, qu’il aurait mis en mouvement l’archevêque de Rouen. Le fait même que Robert sera le parrain de Rollon peut être considéré comme une confirmation de ce récit. En tout cas, Dudon est le seul qui nous parle de l’entrevue de Saint-Clair-sur-Epte ou même d’une entrevue quelconque entre Charles le Simple et Rollon. L’unique témoignage contemporain, celui de Flodoard, se réduit à une simple phrase incidente de son Histoire de l’Église de Reims. Il dit que les Normands, après la guerre que leur fit près de Chartres le comte Robert, acceptèrent le baptême, moyennant cession de quelques districts maritimes, avec la ville de Rouen, alors presque détruite par eux, et ses dépendances (concessis sibi maritimis quibusdam pagis, cum Rothomagensi quam pœne deleverant urôe, et aliis eidem subjectis. Il n’est pas davantage question d’une entrevue dans le seul document officiel où nous trouvons une allusion à cet arrangement. C’est un diplôme de Charles le Simple, daté de 918 et conservé aux Archives nationales, par lequel le roi cède à l’abbaye de Saint-Germain des Prés les domaines de l’abbaye de la Croix Saint-Ouen, « sauf la partie, dit-il, que nous avons abandonnée (annuimus) aux Normands de la Seine, Rollon et ses compagnons. »

A cela se réduit ce que nous savons de certain : voyons ce qu’on en peut tirer. Douter de l’entrevue de Saint-Clair-sur-Epte par la seule raison qu’aucun contemporain ne la mentionne et que Dudon est le premier à en parler, serait du parti pris. On admettra bien qu’une entrevue était utile, sinon nécessaire, pour conclure ou ratifier un accord, si simple qu’il pût être : or, il y eut certainement un accord. Le mot concessis dont se sert Flodoard, et celui d’annuimus qu’emploie le roi lui-même, ne se comprendraient pas sans cela. Pour une telle entrevue, Saint-Clair (Clarus ad Ittam) était l’endroit tout indiqué, juste à la limite du pays occupé par les Normands, à mi-chemin entre Paris et Rouen sur la grande route datant des Romains. C’est également là que les Normands, trente-quatre ans plus tard, reconduiront le roi Louis d’Outre-Mer qui avait essayé de déposséder le petit-fils de Rollon. La localité n’était pas inconnue : on montre à Saint-Clair l’ermitage du saint, devenu un lieu de pèlerinage, et même la pierre sur laquelle il aurait été « décollé » par les païens en 884. Les traces d’un gué y sont encore visibles, mais les routes romaines avaient des ponts, comme on le voit par l’exemple de Radepont, qui est sur l’Andelle le pendant de Saint-Clair-sur-Epte (car la voie romaine passait par Radepont et non par Fleury-sur-Andelle comme le fait aujourd’hui la grande route de Paris à Rouen).

A quel moment eut lieu l’entrevue ? Après le 20 juillet naturellement, date de la bataille de Chartres, et même sensiblement après, car l’expédition dans le Nivernais et les négociations préliminaires ont demandé nécessairement un certain temps. D’autre part, au mois de décembre, nous trouvons le roi du côté de la Lorraine dont il allait prendre possession par suite de la mort du roi de Germanie Louis l’Enfant, qui paraît être du 24 septembre. Dès le 27 novembre, il signe un diplôme concernant Saint-Mihiel, ce qui suppose qu’il était déjà reconnu roi de Lorraine. Trois semaines plus tard, une donation à l’église de Cambrai (20 décembre) est datée de Crutziacum, endroit non identifié, mais situé dans l’ancienne Austrasie, car Charles le Simple est à Metz le 1er janvier suivant. C’est très vraisemblablement après avoir appris la mort de Louis l’Enfant survenue en Bavière et dont il n’a pu avoir connaissance qu’au bout d’une dizaine de jours, que Charles le Simple, voulant avoir ses coudées franches en Lorraine, régla la question des Normands, soit vers la fin d’octobre. Le comte Robert ne l’accompagnera pas en Lorraine, peut-être parce qu’il suit à Rouen le duc Rollon dont il sera le parrain au commencement de 912.

Que se passa-t-il à Saint-Clair-sur-Epte ? Un traité en règle fut-il signé ? On n’en doutait pas autrefois, à l’heureuse époque où l’on ne doutait de rien. Le bon abbé du Moulin, dans son Histoire générale de la Normandie, écrite au XVIIe siècle, prétend que Charles le Simple fit expédier des lettres de cession en bonne forme, « lesquelles il signa et autorisa de son sceau aux fleurs de lys sans nombre. » Pour expliquer que cette pièce importante eût disparu, sans avoir jamais été vue par personne, on supposait qu’elle avait dû se perdre au moment de la conquête de l’Angleterre. C’était simple, trop simple. La vérité, c’est que les Normands d’alors n’attachaient aucune importance aux écritures. Rollon n’a jamais consacré par un acte les donations les plus solennelles faites par lui aux églises. Son arrière-petit-fils Richard II nous le dit expressément à propos de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen : « Notre aïeul Rolf a fait toutes ces donations sans les consigner dans des chartes pour que nul n’en ignorât à l’avenir, propriis cartulis ad notitiam futurorum minime descripsit. » Encore du temps de Guillaume Longue-Épée, cette indifférence persiste. Charles le Simple n’était pas dans le même cas. Les actes émanant de sa chancellerie sont assez nombreux, mais ce n’était pas à lui à trop insister, du moment qu’on ne le lui demandait pas, sur une cession qui pouvait être utile, mais qui, malgré tout, n’avait rien de glorieux. Le mot annuimus dont il se sert pour caractériser son attitude convient beaucoup mieux à un acquiescement verbal et discret qu’à un traité écrit et signé.

Peut-on savoir quelles étaient les limites de la Normandie primitive, de la Normandie de 911 ? On sait d’abord une chose, c’est que la Normandie n’était pas complète, puisqu’elle se compléta par deux annexions ultérieures en 924 et en 933. Mais on sait aussi que les Normands occupaient dès 911 bien des territoires qui ne leur furent régulièrement cédés que treize et vingt-deux ans plus tard. C’est ce qui a embrouillé la question. Il faut partir de cette idée que Charles le Simple en 911 ne céda aux Normands rien qu’ils n’occupassent déjà, mais ne leur céda pas tout ce qu’ils occupaient. Du reste, il nous dit lui-même qu’il a traité « avec les Normands de la Seine, soit avec Rollon et ses compagnons. » (Le mot comités désigne à proprement parler les chefs qui suivent la fortune de Rollon et non la foule des simples pirates qui sont sous ses ordres, mais ceci importe peu pour le point que nous étudions.) Il y avait d’autres bandes, dans le Cotentin par exemple, qui ne dépendaient pas ou qui ne dépendaient guère du chef des Normands de la Seine. Leur situation ne fut pas changée : elles gardèrent le pays qu’elles occupaient, et nul ne chercha à les en déloger.

Que reçut Rollon ? Rouen et les pays maritimes qui en dépendent, répond Flodoard. On peut, d’après d’autres passages de Flodoard, préciser davantage. Il nous raconte lui-même dans ses Annales, à la date de 923, que le prétendant au trône Raoul entre sur le territoire des Normands « en traversant l’Epte. » Donc l’Epte est à ce moment la frontière de la Normandie vers l’Est. Or aucune modification des limites de la Normandie n’avait eu lieu depuis 911. Reste à savoir si la frontière se continuait comme aujourd’hui en suivant la Bresle jusqu’à son embouchure. Flodoard ici encore nous permet de répondre affirmativement. En 925, dit-il, les Français prennent sur les Normands une forteresse, sise sur le bord de la mer, où Rollon avait garnison, et il nous dit que cette forteresse s’appelait Auga (Eu). La ville d’Eu se trouvant sur la Bresle et près de son embouchure, la question est résolue. Répétons qu’aucune rectification de frontière ne s’était produite de ce côté depuis le premier accord. Donc, sur la rive droite de la Seine, la limite de la Normandie est dès le début la limite consacrée.

La ligne de démarcation sur la rive gauche est plus difficile à établir. Toutefois, nous avons une indication de premier ordre dans le diplôme de Charles le Simple déjà cité. Le roi cède à l’abbaye de Saint-Germain des Prés l’abbaye de la Croix-Saint-Ouen, « sauf la partie déjà abandonnée aux Normands. » La Croix-Saint-Ouen, c’est aujourd’hui la Croix-Saint-Leufroy, village situé sur la rive droite de l’Eure, à une douzaine de kilomètres de Louviers et d’Évreux. L’Eure était frontière à cet endroit, puisque nous voyons qu’une partie des terres de l’abbaye avait été cédée aux Normands et qu’une autre était restée au roi. La partie cédée aux Normands ne peut être que celle qui se trouvait sur la rive gauche, c’est-à-dire du côté d’Evreux : c’était la moins considérable puisque l’abbaye, comme le village actuel, était sur la rive droite. La donation même du roi l’indique ; car ce qu’il cède en 918, c’est l’abbaye ; ce qu’il déclare avoir cédé en 911, c’en est « une partie. » De ce texte résulte une importante constatation : Evreux, c’est-à-dire le diocèse d’Evreux, a été cédé aux Normands dès 911, ce qui nous étonne d’autant moins que nous ne voyons pas quand ni comment il l’aurait été plus tard. Mais il en résulte aussi que l’Eure marquait la frontière de la Normandie à la hauteur de la Croix-Saint-Leufroy, ce qui n’est pas la frontière classique. Il restait ainsi en dehors de la Normandie le plateau péninsulaire situé entre la Seine et le cours inférieur de l’Eure, ce qu’on appelait alors le pays de Madrie. Cette opinion est confirmée par les noms de village. Sur l’Eure, on en trouve une série d’origine normande, qui jalonnent cette frontière primitive, Ecardenville, Ocreville, Heudreville, Pinterville, Incarville. Sur le plateau, on n’en trouve plus, preuve que les Normands ne s’y sont établis que plus tard, postérieurement à leur conversion qui les faisait changer de nom. On a remarqué aussi ailleurs, dans le pays de Caux par exemple, que les Normands se sont fixés dans les vallées avant d’aborder les plateaux. L’Eure qui forme encore la limite de la Normandie en amont de Bueil, la formait donc aussi en aval, sinon jusqu’à son embouchure même, du moins jusque vers la plaine où sa vallée se confond avec celle de la Seine. On trouve, vers la chute du plateau de Madrie de ce côté, un Heudebouville. Il y aurait d’ailleurs puérilité à vouloir préciser plus qu’on ne le fît sans doute à Saint-Clair-sur-Epte. Au sud, la limite était déjà la limite traditionnelle, l’Avre, frontière immuable du pagus, de la cité, du diocèse et du comté d’Evreux à travers les âges.

Des sept diocèses composant la province de Rouen, en voilà deux, Rouen et Évreux, incontestablement aux mains des Normands dès 911. Celui de Lisieux eut le même sort. En voici la preuve. Flodoard, auquel on ne saurait trop recourir, nous apprend qu’en 924 le territoire normand fut accru du Maine et du Bessin. C’était le premier agrandissement depuis l’entrevue de Saint-Clair-sur-Epte. L’absorption du pays de Madrie ne put manquer de se faire en même temps. Raoul de Bourgogne, qui venait de détrôner Charles le Simple, n’avait pu refuser au puissant duc de Normandie un agrandissement qu’il prétendait que le roi légitime lui avait promis. Or la cession du Bessin présuppose la possession du Lieuvin, comme celle du Maine présuppose la possession de l’Évrecin, sans quoi on ne pourrait dire que le territoire des Normands a été arrondi, terra illis aucta. Quant à la prise de possession du Maine par les Normands, elle ne fut que très momentanée, si même elle eut lieu, mais elle entraîna la prise de possession du diocèse de Sées qui fut définitive. Elle l’entraîna parce que le diocèse de Sées se trouvait complètement enclavé entre ceux de Bayeux, de Lisieux et d’Evreux d’une part, et le Maine de l’autre. Ajoutons que Sées suivait assez généralement jusqu’alors le sort du Maine, comme on peut le voir dans les partages mérovingiens. Sous les Carolingiens, nous savons par un capitulaire de Charles le Chauve, daté de 853, qui nous donne la liste des cités inspectées par les missi dominici, que Sées ne figurait pas dans le même groupe que les autres villes de la future Normandie : Sées allait avec le Maine. Quant aux deux diocèses d’Avranches et de Goutances, complément naturel et historique de la Normandie, ils ne lui furent ajoutés qu’en 933, à l’avènement de Guillaume Longue-Épée, et celui-ci eut même à combattre alors un soulèvement des Normands du Cotentin qui trouvaient ceux de la Seine trop francisés.

En résumé, on voit que la Normandie de 911 comprenait à peu près les diocèses de Rouen, d’Evreux et de Lisieux, ce qui lui donnait un ensemble de frontières naturelles marquées par la Bresle et l’Epte au Nord, la Seine, l’Eure, l’Avre et la Dives au Sud. Cette délimitation répond au texte de Flodoard, tient compte du diplôme de Charles le Simple, et s’accorde avec les annexions ultérieures sur lesquelles ne plane aucun doute.


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A quel titre fut faite cette cession de territoire ? Dudon ne serait pas fâché de donner à croire qu’elle fut faite en toute souveraineté, sans autre condition que le baptême. On connaît l’anecdote où il nous montre Rollon refusant de baiser le pied du roi, et confiant ce soin à un de ses hommes. Celui-ci, au lieu de se baisser, aurait levé le pied du roi jusqu’à sa bouche, de manière à renverser Charles le Simple sur le dos, aux éclats de rire de l’assistance. C’est là une des inventions destinées à flatter l’amour-propre et les prétentions des ducs dont l’histoire de Dudon est prodigue. Il en va de même pour l’expression « alleu » dont il se sert pour indiquer la nature de la propriété reconnue à Rollon. Tout cela est en contradiction avec ce simple fait que Guillaume Longue-Épée et ses successeurs prêtèrent au roi de France hommage de vassaux en montant sur le trône ducal. Il est probable que ces points délicats ne furent pas précisés au début, chacun se promettant d’interpréter à sa manière et de tourner à son profit des stipulations laissées volontairement dans le vague. Du reste, le régime féodal n’était pas encore complètement constitué. Quant à Charles le Simple, dans le diplôme déjà cité, il indique que les Normands assument une obligation comme contre-partie de la cession qui leur a été consentie, l’obligation de contribuer à la défense du royaume. Cette cession leur a été faite, dit-il, « à charge de défendre le royaume, pro tutela regni. » C’est le cas des barbares que les Romains fixaient sur la frontière. Et en fait les Normands ont parfaitement barré la route à tous nouveaux envahisseurs.

Une autre question a beaucoup préoccupé jadis les historiens : c’est ce qu’on appelait l’inféodation de la Bretagne. Les Normands s’engageaient à cesser leurs pillages, mais Rollon lit remarquer que le pays qu’on leur allouait était absolument dévasté, et Charles le Simple lui proposa, d’après Dudon, de lui abandonner la Flandre à discrétion jusqu’à ce que la Normandie fût repeuplée et mise en état de se suffire, donec impleatur terra. Rollon aurait refusé, alléguant que ce pays était trop marécageux, et aurait obtenu à la place la Bretagne, qui était plus à sa portée. Voir là l’origine de la suzeraineté que les ducs de Normandie réclamèrent et exercèrent plus tard sur la Bretagne, c’est abusif. Il ne s’agit de rien de tel. Nous sommes en présence d’une permission comme celle d’aller piller la Bourgogne, accordée naguère par Charles le Gros aux Normands qui avaient assiégé Paris. Rollon et les siens, même devenus gens de bien, étaient en quelque sorte condamnés à vivre encore sur autrui pendant le temps nécessaire pour réparer les désastres dont avait souffert le pays qui devenait le leur. Charles le Simple, en fermant les yeux provisoirement sur les pillages qu’ils se permettraient dans une province sur laquelle son autorité était nominale, ne faisait pas un grand sacrifice et préservait le reste du royaume. Mais il n’y avait pas là de sa part abandon de la suzeraineté sur la Bretagne, et toutes les dissertations échafaudées sur ce sujet au XVIIIe siècle partent d’une hypothèse gratuite. Ce sont des guerres privées entre les ducs normands et les comtes bretons qui ont amené ultérieurement la vassalité de ceux-ci à l’égard de ceux-là, et c’est seulement deux siècles plus tard, à l’époque de Louis le Gros et d’Henri Beauclerc, que le roi de France consacra cette situation. Dans cette mesure et sous cette réserve, la clause de la convention de Saint-Clair concernant la Bretagne n’est pas à rejeter a priori.

Au contraire, il est tout à fait impossible d’admettre le mariage de Rollon avec Gisèle, fille de Charles le Simple. Dudon est le seul à en parler et tout son récit se heurte à une vaste impossibilité. Dudon trace de cette princesse, par la bouche des compagnons de Rollon qui le poussent à ce mariage, un portrait oratoire duquel il résulte que cette belle personne, de taille convenable pour le géant Scandinave, bonne ménagère autant qu’habile politique, « issue d’un sang doublement légitime, » est un prodige de vertus, de grâces, de sagesse et d’éloquence. Mais Dudon oublie de se demander quel âge pouvait bien avoir en 911 cette petite merveille. Soyons plus curieux que lui. Charles le Simple avait épousé en avril 907 sa première femme, Frédérune ou Frédérone, sœur de l’évêque de Châlons. En dix ans de mariage, elle lui donna six filles dont nous avons la liste. Sur cette liste, Gisèle ou Gile occupe le quatrième rang. Si elle est réellement la quatrième par ordre de naissance, il n’est même pas certain qu’elle fût au monde au mois d’octobre 911, quatre ans et demi après le mariage de ses parens. Admettons qu’elle fût l’aînée. Rien ne porte à le croire, car la liste, n’étant pas par ordre alphabétique, a des chances d’être par ordre d’âge. Mais admettons-le pour pousser à l’extrême l’esprit de conciliation. Si Gisèle est l’aînée, elle peut avoir trois ans et demi. On avouera que c’est peu, même pour un enfant prodige. La supposera-t-on fille naturelle ? D’abord, il n’existe aucune Gisèle parmi les quatre enfans illégitimes de Charles. Ensuite, la précision insolite du texte de Dudon, qui [insiste sur sa naissance « doublement légitime, » utriusque progenici semine regulariter exorta, exclut cette hypothèse. Supposera-t-on un premier mariage dont toute trace aurait disparu ? C’est bien difficile à croire, car Charles le Simple, devenu veuf, parlera souvent de Frédérune dans ses actes postérieurs, tandis qu’il ne fait jamais d’allusion à une première femme.

Mais, dira-t-on, il y a des exemples de mariages politiques comme celui-ci, conclus entre enfans en bas âge. En effet, on cite une fille de Louis le Jeune qui, à l’âge de six mois, est fiancée à un fils d’Henri Plantagenet, âgé lui-même de trois ans. Et le mariage eut lieu quand les deux époux avaient neuf printemps à eux deux. Un tel mariage est précoce, mais assorti. Ce n’est pas le cas de Gisèle et de Rollon. Sans connaître exactement l’âge de ce dernier, on peut affirmer qu’il a déjà passé la soixantaine, ne fût-ce que par cette considération qu’il dut, pour cause d’extrême vieillesse, s’associer son fils en 927, c’est-à-dire seize ans après l’époque où nous sommes. « Devait-il à cet âge, demande avec candeur le bon abbé des Thuilleries, un érudit du XVIIIe siècle, être déjà insensible aux charmes d’une jeune princesse, fille de son souverain ? » Nous ne nous engagerons pas sur ce terrain sentimental.

Si l’on tient à l’hypothèse d’un mariage ou d’un projet de mariage, il faut supposer au moins qu’il s’agissait d’un mariage entre Gisèle et le fils de Rollon, Guillaume Longue-Epée, lui-même fort jeune à cette date. Ce projet n’aurait jamais été exécuté, vu la mort prématurée de Gisèle que Dudon place vers 922. Cette conjecture a ceci de séduisant qu’elle impute à Dudon une erreur moins extraordinaire que celle qui consisterait à imaginer de toutes pièces le mariage de Gisèle et sa présence prolongée à la cour de Rouen ; mais ce n’est malgré tout qu’une conjecture. Nous en dirons autant du système qui attribue à Dudon une confusion avec la Gisèle, fille de Lothaire, qui avait épousé sous Charles le Gros le chef normand Gottfried, investi de la Frise dans les mêmes conditions où Rollon reçoit la Normandie. L’idée est ingénieuse, d’autant plus que cette confusion se corse de la confusion entre Francon, évêque de Liège, et Francon archevêque de Rouen qui jouent un rôle identique. Ajoutons que Charles le Gros et Charles le Simple s’appellent tous deux Charles III. Une confusion n’est pas impossible, mais un concours de possibilités ne fera jamais une preuve historique. D’autres enfin, les plus sceptiques à l’égard de Dudon, ne voient là qu’une fiction destinée à flatter la famille ducale, fiction dont Dudon peut parfaitement être dupe, car il ne sait et ne raconte que ce qu’on veut bien lui dire. A l’appui de cette thèse on pourrait invoquer une variante du texte de Dudon qui indique Gisèle comme « issue d’un sang doublement royal, » utriusque progeniei semine regaliter exorta, au lieu de regulariter. C’est le texte que donne Duchesne dans ses Historiæ Normannorum Scriptores (1619). Lair dans son édition des Antiquaires de Normandie (Caen, 1865) a préféré regulariter, parce que l’autre leçon est trop absurde. Elle supposerait que Gisèle est fille d’Ogive, seconde femme de Charles le Simple, fille elle-même du roi d’Angleterre Edouard l’Ancien. Voilà qui serait tout à fait flatteur. Malheureusement, le mariage de Charles le Simple et d’Ogive est de 918 ou 919, mais Dudon n’est pas fort sur les dates.

En résumé, la seule chose certaine, c’est que Gisèle n’a pu être ni mariée, ni même fiancée à Rollon. Maintenant, cette histoire fantastique est-elle une simple invention destinée à rehausser le prestige de la famille ducale, ou résulte-t-elle d’une confusion avec la Gisèle de Lothaire, ou est-elle l’écho, dénaturé au bout d’un siècle, de quelque projet matrimonial entre la fille du roi et le fils du duc ? Ce sont trois hypothèses entre lesquelles chacun reste libre de choisir.

Avec le baptême de Rollon, nous sommes sur un terrain plus solide. Le fait même du baptême n’est pas douteux. Dudon nous en donne la date, lui qui n’en donne presque jamais. C’est de 912, probablement du commencement de l’année. Il n’y a pas non plus à douter que Robert, comte de Paris, ait joué le rôle de parrain, car une charte de Richard Ier, petit-fils de Rollon, dit formellement : mon grand-père Robert (avus scilicet meus Robertus nomine). Au reste, Rollon devait avoir d’autant moins de répugnance à se faire baptiser que la mère de Guillaume Longue-Epée était chrétienne et que l’enfant lui-même, d’après la complainte déjà citée, avait été baptisé avant son père, sinon à sa naissance. Si la réalité de la conversion de Rollon n’est pas douteuse, sa sincérité a été mise en question. D’anciens chroniqueurs nous le montrent offrant des sacrifices humains à ses anciens dieux, soit au moment de son baptême, soit à l’article de la mort. Nous le voyons à la fois porter pieds nus la châsse de saint Ouen et faire commerce de reliques avec son allié le roi d’Angleterre Athelstan. La complainte sur la mort de Guillaume Longue-Epée nous dit même que Rollon mourut infidèle (morienle infidele suo patre).

Il est à croire que Rollon, comme beaucoup de ses compatriotes, n’était pas très affermi dans sa nouvelle foi. N’est-ce pas précisément ce dont se plaint Witton dans sa lettre à l’archevêque Hervé ? Et le Pape, consulté là-dessus comme on se le rappelle, se garde bien de se montrer intraitable. « Miséricorde, répond-il, inlassable miséricorde. Ces Normands ne sont pas des soldats du Christ, ce ne sont encore que des conscrits ; ils ne sont pas habitués au fardeau de l’Evangile, il ne faut pas le leur rendre insupportable. » Il resta longtemps des Normands non convertis ou mal convertis, non seulement dans le Bessin et le Cotentin où le parti « vieux normand » conserva très tard des racines, mais aussi dans les régions où l’assimilation semble s’être faite le plus vite. Ainsi, à la mort de Guillaume Longue-Epée (943), alors que Louis d’Outre-Mer et Hugues le Grand essayent de se partager la Normandie, Flodoard nous montre « les chrétiens » favorisant les envahisseurs qui, grâce à eux, prennent Évreux. L’attitude des chrétiens et la remarque de Flodoard ne s’expliqueraient pas s’il n’y avait eu là des « non-chrétiens. » Un siècle après, sous Guillaume le Conquérant, on cite encore de vieux Normands qui poussent le cri de guerre païen : « Thor aïe, que Thor nous aide, » au lieu du Dieix aïe chrétien.

Quant à Rollon, il prouva son orthodoxie à la manière des princes d’alors, par ses largesses plus que par ses vertus. Il fit de riches donations aux églises et aux abbayes, et fut enterré dans la cathédrale de Rouen, ce qui mit fin, s’il en eut réellement, à ses irrésolutions religieuses.
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Les conséquences de l’établissement des Normands en Neustrie furent considérables et heureuses pour la Normandie, pour la France, et même pour la chrétienté. D’abord, le flot des invasions est arrêté. La grande porte de la Seine est désormais fermée aux pirates. Les Normands de la Loire eux-mêmes se fixeront comme ceux de la Seine, moyennant la cession du comté de Nantes, qui leur fut abandonné par le roi Raoul en 927. Le pays, qui était abominablement désert, où la forêt avait reconquis une grande partie du terrain naguère défriché par les grandes abbayes, fut vite relevé de la ruine. Nous n’avons pas à entrer dans l’étude hasardeuse de ces fameuses lois de Rollon, dont la sagesse est célébrée par tous les annalistes ; il nous suffit d’en constater l’effet. La Normandie devint rapidement la province la mieux policée et la plus prospère de la France. Le premier besoin du pays était le rétablissement de la sécurité pour les personnes et les biens ; c’est le premier souci de ses nouveaux maîtres. Le vol est impitoyablement puni. Dans leur exagération même, les récits des vieux chroniqueurs peignent en traits naïfs l’émerveillement produit par cette transformation soudaine des mœurs. Il n’y a pas de plus stricts gendarmes que ces anciens pirates. La charrue reste la nuit dans les champs, les troupeaux n’ont plus besoin de gardien, les maisons n’ont pas de serrure, il est défendu de rien mettre sous clé. Les bracelets d’or de Rollon demeurent trois ans suspendus au « chêne à Leu » de la forêt de Roumare sans que personne ose y toucher. Rollon répond des vols, c’est pourquoi il n’est pas tendre pour les voleurs. La clameur de « haro » n’était pas un vain mot. Le résultat, nous le voyons par le moine bourguignon Raoul Glaber, qui écrit un siècle plus tard en parlant des ducs de Normandie : « Toute la province, qui était soumise à leur pouvoir comme la maison ou le foyer d’une même famille, vivait dans le respect inviolable de la bonne foi. En Normandie, on assimilait à un voleur ou à un brigand quiconque, dans un marché, vendait un objet trop cher ou trompait l’acheteur sur la qualité. »

Il n’est pas étonnant que le pays se soit vite repeuplé. D’ailleurs, il n’y a aucune raison de croire que les nouveaux maîtres aient dépouillé les anciens propriétaires, pas plus que les Francs de Clovis n’avaient dépossédé systématiquement les Gallo-Romains. Ils n’en eurent pas besoin, tellement il y avait de vides après soixante-dix ans de désolation. Le domaine public, les terres vacantes, les champs en friche, durent suffire à pourvoir Rollon et ses compagnons. C’est ce qui facilita la fusion entre les nouveaux venus et les indigènes. La puissance d’assimilation des Normands est une de leurs qualités maîtresses. Déjà, sous le successeur de Rollon, on ne parle plus beaucoup le « norois » à la cour de Normandie. On dut envoyer le jeune héritier du duché apprendre la langue de ses ancêtres à Bayeux, où elle s’était mieux conservée grâce à un vieux fond saxon. Non seulement les anciens habitans ne furent pas réduits en servage, mais la Normandie est la première province d’où le servage ait disparu. Lorsqu’elle fut réunie à la couronne sous Philippe-Auguste, « elle avait, dit Luchaire, sur la France capétienne une avance de plus de cent ans. » C’est ce qui explique que des émigrans, des réfugiés de tous les pays voisins, y soient accourus comme dans une terre d’asile.

Ce fut bientôt aussi l’asile des lettres, par une transformation non moins prodigieuse. Au premier moment, l’Eglise normande passe par une rude épreuve. Évêchés et abbayes déjà désorganisés sont accaparés par un clergé normand qui ne brille ni par la vertu ni par la science. Il faudra déposer un archevêque de Rouen, Mauger, qui était de la famille ducale, et bien d’autres auraient mérité le même sort. Mais tout cela s’améliore en un demi-siècle. Les ruines matérielles des monastères se relèvent les premières, les ruines intellectuelles ne demandent pas beaucoup plus de temps. Les ducs attirent et retiennent les savans des pays les plus lointains. Les moines du Sinaï viennent prendre part aux largesses de Richard II, à côté de Grecs et d’Arméniens. Saint Siméon, qu’on admirait pour sa connaissance des langues orientales, fonde à Rouen l’école de la Trinité. Enfin l’abbaye du Bec deviendra au xi° siècle, sous l’impulsion de Lanfranc, un centre de culture où affluent les étudians du monde entier tel qu’on le concevait alors.

Mais les Normands ne se contentent pas de se franciser eux-mêmes. Ils vont propager au loin la langue et la civilisation française. La culture chrétienne et latine a poli leur rudesse, elle n’a pas brisé leur élan. Il a été donné aux Normands d’accomplir ce que peu de « barbares » ont su faire : ils se sont affinés sans s’amollir. Ils sont devenus des hommes d’ordre, de propriété et de raison, tout en gardant le goût des expéditions lointaines et des risques fabuleux. Ils ont conservé ce que l’historien danois Steenstrup appelle « l’aptitude à remplir la terre. » Dans l’histoire de la France, ils vont jouer un rôle d’avant-garde : en Italie, en Angleterre, aux croisades, ils travailleront, avec un succès qui a frappé les vaincus eux-mêmes, à l’expansion de la langue, de la civilisation et du nom de leur patrie adoptive. Leurs héros nationaux, les Guiscard, les Guillaume le Bâtard, les Bohémond, ne sont pas seulement de hardis coureurs d’aventures et de terribles rompeurs de lances, ce sont des hommes d’organisation. « Dans toutes les contrées où ils s’établissent, on ne tarde pas à constater une prompte reconstitution sociale, une organisation particulière jointe à un remarquable esprit d’initiative, amenant comme conséquences la richesse et la prospérité [1]. » C’est le même sentiment qu’exprime Luchaire dans l’Histoire de France de M. Lavisse à propos du royaume des Deux-Siciles, « une des créations les plus surprenantes du moyen âge, le chef d’œuvre du génie normand. » Ce rôle, les Normands en ont parfaitement conscience. Ils sentent ce qu’ils ont gagné à la civilisation gallo-romaine ; ils n’ont pas la modestie d’ignorer ce qu’ils lui apportent. Un siècle après la conquête, le vieux Dudon de Saint-Quentin, qui n’était pas normand de naissance, mais qui l’était devenu de cœur, présage déjà le rôle que doit jouer dans le monde, au profit de la France rajeunie, la race remuante et avisée qu’elle vient de s’annexer. Le souffle d’un sentiment sincère le soulève pour un jour au-dessus de l’emphase ordinaire de son style et lui inspire les meilleurs vers qu’il ait jamais écrits, les seuls peut-être d’où quelque poésie ne soit pas absente, et qui même ne manquent pas d’une certaine grandeur. Il s’adresse à la France vaincue et mélancoliquement affaissée sur ses armes : « Voici que d’autres enfans te viennent du pays danois, fendant de leurs rames puissantes les ondes mutinées. En bien des batailles et pendant de longs jours ils t’accableront de leurs traits redoutables et des milliers de Français tomberont sous la fureur de leurs coups. Mais la paix une fois conclue, le repos enfin assuré, cette race martiale domptera par le glaive les nations rebelles à ton joug, les gagnera à ton génie et à ton œuvre, et portera jusqu’aux cieux ton empire et ton nom… »

Imperiumque tuum nomenque æquabit Olympo.

Il serait excessif de croire et de dire que le roi Charles III avait prévu toutes les heureuses conséquences du traité de Saint-Clair-sur-Epte. Du moins est-il équitable de lui rendre cette justice qu’il n’aurait pas agi autrement s’il les avait prévues. La postérité a été sévère pour ce pauvre roi dont le plus grand tort pourrait bien être d’avoir été faible et souvent trahi. Elle lui a conservé un surnom désobligeant, qui n’est peut-être qu’un contresens, car Richer, où se trouve pour la première fois l’épithète classique, ne l’emploie pas dans une acception défavorable. Il était, dit-il, « d’un caractère bon et simple, ingenio bono simplicique. » Il n’y a là rien d’injurieux, et il n’y a rien d’injurieux non plus dans Flodoard, son contemporain. Ce n’était pas un foudre de guerre, mais il a réussi où les foudres de guerre avaient échoué. Ne pouvant défendre sa frontière, il en a confié la garde à ceux mêmes qui l’avaient forcée. En les fixant au sol, il les a chargés de le défendre, et, ce qui vaut mieux, il les a intéressés à le défendre. Des empereurs romains qui jouissent d’une excellente réputation n’ont pas fait autre chose, et ils ne l’ont pas toujours fait avec autant de succès. Nous sommes trop peu renseignés sur les événemens de cette époque, et surtout sur les mobiles auxquels ont obéi ceux qui y furent mêlés, pour demander la révision du procès de Charles le Simple. Il avait au moins vu juste sur un point : il avait cru pouvoir faire confiance aux barbares du Nord, et sa confiance ne fut pas trahie. Rollon refusa de se joindre à ceux qui le détrônèrent. Mignet a dit de Richelieu comme suprême éloge : « Il eut les intentions des grandes choses qu’il fit. » Nul n’en dira autant de Charles le Simple assurément, mais une « grande chose » n’en reste pas moins attachée à son nom.


A. ALBERT-PETIT.


  1. Mabille, les Invasions des Normands.