Le Miroir (Marivaux)

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Le Miroir

Si vous aimez, monsieur, les aventures un peu singulières, en voici une qui a de quoi vous contenter : je ne vous presserai point de la croire ; vous pouvez la regarder comme un pur jeu d'esprit, elle a l'air de cela ; cependant c'est à moi qu'elle est arrivée.

Je ne vous dirai point au reste dans quel endroit de la terre j'ai vu ce que je vais vous dire. C'est un pays dont les géographes n'ont jamais fait mention, non qu'il ne soit très fréquenté ; tout le monde y va, vous y avez souvent voyagé vous-même, et c'est l'envie de m'y amuser qui m'y a insensiblement conduit. Commençons.

Il y avait trois ou quatre jours que j'étais à ma campagne, quand je m'avisai un matin de me promener dans une allée de mon parc ; retenez bien cette allée, car c'est de là que je suis parti pour le voyage dont j'ai à vous entretenir.

Dans cette allée je lisais un livre dont la lecture me jeta dans de profondes réflexions sur les hommes.

Et de réflexions en réflexions, toujours marchant, toujours allant, je marchai tant, j'allai tant, je réfléchis tant, et si diversement, que sans prendre garde à ce que je devenais, sans observer par où je passais, je me trouvai insensiblement dans le pays dont je parlais tout à l'heure, où j'achevai de m'oublier, pour me livrer tout entier au plaisir d'examiner ce qui s'offrait à mes regards, et en effet, le spectacle était curieux. Il me sembla donc : mais je dis mal, il ne me sembla point : je vis sûrement une infinité de fourneaux plus ou moins ardents, mais dont le feu ne m'incommodait point, quoique j'en approchasse de fort près.

Je ne vous dirai pas à présent à quoi ils servaient ; il n'est pas encore temps.

Ce n'est pas là tout ; j'ai bien d'autres choses à vous raconter. Au milieu de tous les fourneaux était une personne, ou, si vous voulez, une Divinité, dont il me serait inutile d'entreprendre le portrait ; aussi n'y tâcherai-je point.

Qu'il vous suffise de savoir que cette personne ou cette Divinité, qui en gros me parut avoir l'air jeune, et cependant antique, était dans un mouvement perpétuel, et en même temps si rapide, qu'il me fut impossible de la considérer en face.

Ce qui est de certain , c'est que dans le mouvement qui l'agitait, je la vis sous tant d'aspects, que je crus voir successivement passer toutes les physionomies du monde, sans pouvoir saisir la sienne, qui apparemment les contenait toutes.

Ce que je démêlai le mieux, et ce que je ne perdis jamais de vue, malgré son agitation continuelle, ce fut une espèce de bandeau, ou de diadème , qui lui ceignait le front, et sur lequel on voyait écrit LA NATURE.

Ce bandeau était large, élevé, et comme partagé en deux Miroirs éclatants, dans l'un desquels on voyait une représentation inexplicable de l'étendue en général, et de tous ses mystères ; je veux dire des vertus occultes de la matière, de l'espace qu'elle occupe, du ressort qui la meut, de sa divisibilité à l'infini ; en un mot de tous ses attributs dont nous ne connaissons qu'une partie.

L'autre miroir qui n'était séparé du premier que d'une ligne extrêmement déliée, représentait un être encore plus indéfinissable.

C'était comme une image de l'âme, ou de la pensée en général ; car j'y vis toutes les façons possibles de penser et de sentir des hommes, avec la subdivision de tous les degrés d'esprit et de sentiment, de vices et de vertus, de courage et de faiblesse, de malice et de bonté, de vanité et de simplicité que nous pouvons avoir.

Enfin, tout ce que les hommes sont, tout ce qu'ils peuvent être, et tout ce qu'ils ont été, se trouvait dans cet exemplaire des grandeurs et des misères de l'âme humaine.

J'y vis, je ne sais comment, tout ce qu'en fait d'ouvrages, l'esprit de l'homme avait jusqu'ici produit ou rêvé ; c'est-à-dire j'y vis depuis le plus mauvais conte de fée, jusqu'aux systèmes anciens et modernes les plus ingénieusement imaginés ; depuis le plus plat écrivain jusqu'à l'auteur des Mondes : c'était y trouver les deux extrémités. J'y remarquai l'obscure philosophie d'Aristote ; et malgré son obscurité, j'en admirai l'auteur, dont l'esprit n'a point eu d'autres bornes que celles que l'esprit humain avait de son temps ; il me sembla même qu'il les avait passées.

J'y observai l'incompréhensible et merveilleux tour d'imagination de ceux qui durant tant de siècles ont cru non seulement qu'Aristote avait tout connu, tout expliqué, tout entendu, mais qui ont encore cru tout comprendre eux mêmes, et pouvoir rendre raison de tout d'après lui.

J'y trouvai cette idée du Père Malebranche, ou, si vous voulez , cette vision aussi raisonnée que subtile et singulière, et qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'esprit, qui est que nous voyons tout en Dieu.

Le système du fameux Descartes, cet homme unique, à qui tous les hommes des siècles à venir auront l'éternelle obligation de savoir penser, et de penser mieux que lui ; cet homme qui a éclairé la terre, qui a détruit cette ancienne idole de notre ignorance ; je veux dire le tissu de suppositions, respecté depuis si longtemps, qu'on appelait philosophie, et qui n'en était pas moins l'ouvrage des meilleurs génies de l'Antiquité ; cet homme enfin qui, même en s'écartant quelquefois de la vérité, ne s'en écarte plus en enfant comme on faisait avant lui, mais en homme, mais en philosophe, qui nous a appris à remarquer quand il s'en écarte, qui nous a laissé le secret de nous redresser nous-mêmes ; qui, d'enfants que nous étions, nous a changés en hommes à notre tour, et qui, n'eût-il fait qu'un excellent roman, comme quelques-uns le disent, nous a du moins mis en état de n'en plus faire.

Le système du célèbre, du grand Newton, et, par la sagacité de ses découvertes, peut-être plus grand que Descartes même, s'il n'avait pas été bien plus aisé d'être Newton après Descartes, que d'être Descartes sans le secours de personne, et si ce n'était pas avec les forces que ce dernier a données à l'esprit humain, qu'on peut aujourd'hui surpasser Descartes même. Aussi voyais-je qu'il y a des génies admirables, pourvu qu'ils viennent après d'autres, et qu'il y en a de faits pour venir les premiers. Les uns changent l'état de l'esprit humain, ils causent une révolution dans les idées. Les autres, pour être à leur place, ont besoin de trouver cette révolution toute arrivée, ils en corrigent les auteurs, et cependant ils ne l'auraient pas faite.

J'observai tous les poèmes qu'on appelle épiques, celui de l' Iliade dont je ne juge point, parce que je n'en suis pas digne, attendu que je ne l'ai lu qu'en français, et que ce n'est pas là le connaître ; mais qu'on met le premier de tous, et qui aurait bien de la peine à ne pas l'être, parce qu'il est grec, et le plus ancien. Celui de l' Énéide qui a tort de n'être venu que le second, et dont j'admirai l'élégance, la sagesse et la majesté ; mais qui est un peu long.

Celui du Tasse qui est si intéressant, qui est un ouvrage si bien fait, qu'on lit encore avec tant de plaisir dans la dernière traduction française qu'un habile académicien en a faite ; qui y a conservé tant de grâces ; qui ne vous enlève pas, mais qui vous mène avec douceur, par un attrait moins aperçu que senti ; enfin qui vous gagne, et que vous aimez à suivre, en français comme en italien, malgré quelques petits conchettis qu'on lui reproche, et qui ne sont pas fréquents.

Celui de Milton, qui est peut-être le plus suivi, le plus contagieux, le plus sublime écart de l'imagination qu'on ait jamais vu jusqu'ici.

J'y vis Le Paradis terrestre, imité de Milton, par Mme du… Bo…, ouvrage dont Milton même eût infailliblement adopté la sagesse et les corrections, et qui prouve que les forces de l'esprit humain n'ont point de sexe. Ouvrage enfin fait par un auteur qui partout y a laissé l'empreinte d'un esprit à son tour créateur de ce qu'il imite, et qui tient en lui, quand il voudra, de quoi mériter l'honneur d'être imité lui-même.

Celui de La Henriade, ce poème si agréablement irrégulier, et qui à force de beautés vives, jeunes, brillantes et continues, nous a prouvé qu'il y a une magie d'esprit, au moyen de laquelle un ouvrage peut avoir des défauts sans conséquence.

J'oubliais celui de Lucain qui mérite attention, et où je trouvai une fierté tantôt romaine et tantôt gasconne, qui m'amusa beaucoup.

Je n'aurais jamais fait si je voulais parler de tous les poèmes que je vis ; mais j'avoue que je considérai quelque temps celui de Chapelain, cette Pucelle si fameuse et si admirée avant qu'elle parût, et si ridicule dès qu'elle se montra.

L'esprit que Chapelain avait eu de son vivant, était là aussi bien que son poème, et il me sembla que le poème était bien au-dessus de l'esprit.

J'examinai en même temps d'où cela venait, et je compris, à n'en pouvoir douter, que si Chapelain n'avait su que la moitié de la bonne opinion qu'on avait de lui, son poème aurait été meilleur, ou moins mauvais.

Mais cet auteur, sur la foi de sa réputation, conçut une si grande et si sérieuse vénération pour lui-même, se crut obligé d'être si merveilleux, qu'en cet état il n'y eut point de vers sur lequel il ne s'appesantît gravement pour le mieux faire, point de raffinement difficile et bizarre dont il ne s'avisât ; et qu'enfin il ne fit plus que des efforts de misérable pédant, qui prend les contorsions de son esprit pour de l'art, son froid orgueil pour de la capacité, et ses recherches hétéroclites pour du sublime.

Et je voyais que tout cela ne lui serait point arrivé, s'il avait ignoré l'admiration qu'on avait eue d'avance pour sa Pucelle.

Je voyais que Chapelain moins estimé en serait devenu plus estimable ; car dans le fond il avait beaucoup d'esprit, mais il n'en avait pas assez pour voir clair à travers tout l'amour-propre qu'on lui donna ; et ce fut un malheur pour lui d'avoir été mis à une si forte épreuve que bien d'autres que lui n'ont pas soutenue.

Il n'y a guère que les hommes absolument supérieurs qui la soutiennent, et qui en profitent, parce qu'ils ne prennent jamais de ce sentiment d'amour-propre que ce qu'il leur en faut pour encourager leur esprit.

Aussi le public peut-il présumer de ceux-là tant qu'il voudra, il n'y sera point trompé, et ils n'en feront que mieux. Ce n'est qu'en les admirant un peu d'avance, qu'il les met en état de devenir admirables ; ils n'oseraient pas l'être sans cela, ou peut-être ignoreraient-ils combien ils peuvent l'être.

Voici encore des hommes d'une autre espèce à cet égard-là, et que je vis aussi dans la glace. L'estime du public perdit Chapelain, elle fut cause qu'il s'excéda pour s'élever au-dessus de la haute idée qu'on avait de lui, et il y périt : ceux-ci au contraire se relâchent en pareil cas ; dès que le public est prévenu d'une certaine manière en leur faveur, ils osent en conclure qu'il le sera toujours, et qu'ils ont tant d'esprit, que même en se laissant aller cavalièrement à ce qui leur en viendra, sans tant se fatiguer, ils ne sauraient manquer d'en avoir assez et de reste, pour continuer de plaire à ce public déjà si prévenu.

Là-dessus ils se négligent, et ils tombent. Ce n'est pas là tout. Veulent-ils se corriger de cet excès de confiance qui leur a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent tant, qu'après cela ils ne savent plus où ils en sont. Je vis que dans la peur qui les prend de mal faire, ils ne peuvent plus se remettre à cet heureux point de hardiesse et de retenue, où ils étaient avant leur chute, et qui a fait le succès de leurs premiers ouvrages.

C'est comme un équilibre qu'ils ne trouvent plus, et quand ils le retrouveraient, le public ne s'en aperçoit pas d'abord : il renonce difficilement à se moquer d'eux ; il aime à prendre sa revanche de l'estime qu'il leur a accordée ; leur chute est une bonne fortune pour lui.

Il faut pourtant faire une observation : c'est que parmi ceux dont je parle, il y en a quelques-uns que leur disgrâce scandalise plus qu'elle ne les abat, et qui ramassant fièrement leurs forces, lancent, pour ainsi dire, un ouvrage qui fait taire les rieurs, et qui rétablit l'ordre.

En voilà assez là-dessus : je me suis peut-être un peu trop arrêté sur cette matière ; mais on fait volontiers de trop longues relations des choses qu'on a considérées avec attention.

Venons à d'autres objets : j'en remarquai quatre ou cinq qui me frappèrent, et qui, chacun dans leur genre, étaient d'une beauté sublime.

C'était l'inimitable élégance de Racine, le puissant génie de Corneille, la sagacité de l'esprit de La Motte, l'emportement admirable du sentiment de Rhadamiste, et le charme des grâces de l'auteur de Zaïre.

Je m'attendrissais avec Racine, je me trouvais grand avec Corneille ; j'aimais mes faiblesses avec l'un, elles m'auraient déshonoré avec l'autre.

L'auteur de Zaïre ennoblissait mes idées, celui de Rhadamiste m'inspirait des passions terribles ; il sondait les profondeurs de mon âme, et je pensais avec La Motte. Permettez-moi de m'arrêter un peu sur ce dernier.

C'était un excellent homme, quoiqu'il ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis au-dessous de gens qui étaient bien au-dessous de lui, et le miroir m'a appris d'où cela venait en partie.

C'est qu'il était bon à tout, ce qui est un grand défaut ; il vaut mieux, avec les hommes, n'être bon qu'à quelque chose, et La Motte avait ce tort.

Qu'est-ce que c'est qu'un homme qui ne se contente pas d' être un des meilleurs esprits du monde en prose, et qui veut encore faire des opéras, des tragédies, des odes pindariques, anacréontiques, des comédies même, et qui réussit en tout ce que je dis-là, qui plus est ? cela est ridicule.

Il faut prendre un état dans la République des Lettres, et ce n'est pas en avoir un que d'y faire le métier de tout le monde ; aussi ses critiques ont-ils habilement découvert que La Motte, avec toute sa capacité prétendue, n'était qu'un philosophe adroit qui savait se déguiser en ce qu'il voulait être, au point que sans son excellent esprit qui le trahissait quelquefois, on l'aurait pris pour un très bel esprit ; c'était comme un sage qui aurait très bien contrefait le petit-maître.

On dit que la première tragédie dont on ignorait qu'il fût l'auteur, passa d'abord pour être un ouvrage posthume de Racine.

Dans ses fables même qu'on a tant décriées, il y en a quelques-unes où il abuse tant de sa souplesse, que des gens d'esprit qui les avaient lues sans plaisir dans le recueil, mais qui ne s'en ressouvenaient plus, et à qui un mauvais plaisant, quelque temps après, les récitait comme de La Fontaine, les trouvèrent admirables, et crurent en effet que c'était La Fontaine qui les avait faites. Voilà le plus souvent comme on juge, et cependant on croit juger. Car pourquoi leur avaient-elles paru mauvaises la première fois qu'ils les avaient lues ? c'est que la mode était que l'auteur ne réussît pas ; c'est qu'ils savaient alors que La Motte en était l'auteur ; c'est qu'à la tête du livre ils avaient vu le nom d'un homme qui voulait avoir trop de sortes de mérites à la fois, qui effectivement les aurait eus, si on n'avait pas empêché le public de s'y méprendre, et qui même n'a pas laissé de les avoir à travers les contradictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus persécuté que détruit, malgré l'espèce d'ostracisme qu'on a exercé contre lui, et qu'il méritait bien.

Il faut pourtant convenir qu'on lui fait un reproche assez juste, c'est qu'il remuait moins qu'il n'éclairait ; qu'il parlait plus à l'homme intelligent qu'à l'homme sensible ; ce qui est un désavantage avec nous, qu'un auteur ne peut affectionner ni rendre attentifs à l'esprit qu'il nous présente, qu'en donnant, pour ainsi dire, des chairs à ses idées ; ne nous donner que des lumières, ce n'est encore embrasser que la moitié de ce que nous sommes, et même la moitié qui nous est la plus indifférente : nous nous soucions bien moins de connaître que de jouir, et en pareil cas l'âme jouit quand elle sent.

Mais je fais une réflexion ; je vous ai parlé de La Motte, de Corneille, de Racine, des poèmes d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Chapelain, des systèmes des philosophes passés, et il n'y a pas de mal à cela.

Beaucoup de gens, je pense, ne seront pas de l'avis du Miroir, et je m'y attends, si par hasard vous montrez mes relations, comme je vous permets de le faire.

Mais en ce cas, supprimez-en, je vous en prie, tout ce qui regardera les auteurs vivants. Je connais ces messieurs-là, ils ne seraient pas même contents des éloges que j'ai trouvés pour eux.

Je veux pourtant bien qu'ils sachent que je les épargne, & qu'il ne tiendrait qu'à moi de rapporter leurs défauts qui se trouvaient aussi ; qu'à la vérité j'ai vu moins distinctement que leurs beautés, parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter, et que je n'ai fait que les apercevoir.

Mais c'est assez d'apercevoir des défauts pour les avoir bien vus, on a malgré soi de si bons yeux là-dessus. Il n'y a que le mérite des gens qui a besoin d'être extrêmement considéré pour être connu ; on croit toujours s'être trompé quand on ne fait que le voir. Quoi qu'il en soit, j'ai remarqué les défauts de nos auteurs, et je m'abstiens de les dire. Il me semble même les avoir oubliés : mais ce sont encore là de ces choses qu'on oublie toujours assez mal, et je me les rappellerais bien s'il le fallait ; qu'on ne me fâche pas.

A propos d'auteurs ou de poètes, j'aperçus un poème intitulé Le Bonheur, qui n'a point encore paru, et qui vient d'un génie qui ne s'est point encore montré au public, qui s'est formé dans le silence, et qui menacerait nos plus grands poètes de l'apparition la plus brillante : il irait de pair avec eux, ou, pour me servir de l'expression de Racine, il marcherait du moins leur égal, si le plaisir de penser philosophiquement en prose ne le débauche pas, comme j'en ai peur.

Il était sur la ligne des meilleurs esprits ; il y occupait même une place à part, et était là comme en réserve sous une très aimable figure, mais en même temps si modeste qu'il ne tint pas à lui que je ne le visse point.

Mais venons à d'autres objets ; je parle des génies du temps passé ou de ceux d'aujourd'hui, suivant que leur article se présente à ma mémoire ; ne m'en demandez pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres, tant auteurs tragiques que comiques, dont je ferai mention dans la suite de ma relation.

Entre tous ceux de l'Antiquité qu'on admire encore, et par l'excellence de leurs talents, et par une ancienne tradition d'estime qui s'est conservée pour eux ; enfin par une sage précaution contre le mérite des modernes, car il entre de tout cela dans cette perpétuité d'admiration qui se soutient en leur faveur.

Entre tant de beaux génies, dis-je, Euripide et Sophocle furent de ceux que je distinguai le plus dans le miroir.

Je les considérai donc fort attentivement et avec grand plaisir, sans les trouver, je l'avoue, aussi inimitables qu'ils le sont dans l'opinion des partisans des anciens. L'idée qui me les a montrés n'est d'aucun parti, elle leur fait aussi beaucoup plus d'honneur que ne leur en font les partisans des modernes.

Il est vrai que le sentiment de ceux-ci ne sera jamais le plus généralement applaudi ; car ils disent qu'on peut valoir les anciens, ce qui est déjà bien hardi ; ils disent qu'on peut valoir mieux, ce qui est encore pis.

Ils soutiennent que des gens de notre nation, que nous avons vus ou que nous aurions pu voir ; en un mot, que des modernes qui vivaient il n'y a guère plus d'un demi-siècle, les ont surpassés ; voilà qui est bien mal entendu.

Car cette possibilité de les valoir, et même de valoir mieux, une fois bien établie, et tirée d'après des modernes qui vivaient il n'y a pas longtemps, pourquoi nos illustres modernes d'aujourd'hui ne pourraient-ils pas à leur tour leur être égaux, et même leur être supérieurs ? Il ne serait pas ridicule de le penser ; il ne le serait pas même de regarder la chose comme arrivée ; mais ce qui est ridicule et même insensé, à ce que marque la glace, c'est d'espérer que cette possibilité et ses conséquences puissent jamais passer.

Quoi, nous aurons parmi nous des hommes qu'il serait raisonnable d'honorer autant et plus que d'anciens Grecs ou d'anciens Romains !

Eh mais, que ferait-on d'eux dans la société ? et quel scandale ne serait-ce point là ?

Comment ! des hommes à qui on ne pourrait plus faire que de très humbles représentations sur leurs ouvrages, et non pas des critiques de pair à pair comme en font tant de gens du monde, qui, pour n'être point auteurs, ne prétendent pas en avoir moins d'esprit que ceux qui le sont, et qui ont peut-être raison ?

Des hommes vis-à vis de qui tant de savants auteurs et traducteurs des anciens ne seraient plus rien, et perdraient leur état ? car ils en ont un très distingué, et qu'ils méritent, à l'excès près des privilèges qu'ils se donnent. Un savant est exempt d'admirer les plus grands génies de son temps ; il tient leur mérite en échec, il leur fait face ; il en a bien vu d'autres.

Des hommes enfin qui rompraient tout équilibre dans la République des Lettres ? qui laisseraient une distance trop décidée entre eux et leurs confrères ? distance qui a toujours plus l'air d'une opinion que d'un fait.

Non, monsieur, jamais il n'y eut de pareils modernes, et il n'y en aura jamais.

La nature elle-même est trop sage pour avoir permis que les grands hommes de chaque siècle assistassent en personne à la plénitude des éloges qu'ils méritent, et qu'on pourra leur donner quelque jour ; il serait indécent pour eux et injurieux pour les autres qu'ils en fussent témoins.

Aussi dans tous les âges ont-ils affaire à un public fait exprès pour les tenir en respect, et dont je vais en deux mots, vous définir le caractère.

Je commence par vous dire que c'est le public de leur temps ; voilà déjà la définition bien avancée.

Ce public, tout à la fois juge et partie de ces grands hommes qu'il aime et qu'il humilie ; ce public, tout avide qu'il est des plaisirs qu'ils s'efforcent de lui donner, et qu'en effet ils lui donnent, est cependant assez curieux de les voir manquer leur coup, et l'on dirait qu'il manque le sien, quand il est content deux.

Au surplus la glace m'a convaincu d'une chose ; c'est que la postérité, si nos grands hommes parviennent jusqu'à elle, ne saura, ni si bien, ni si exactement ce qu'ils valent que nous le pouvons savoir aujourd'hui. Cette postérité, faite comme toutes les postérités du monde, aura infailliblement le défaut de les louer trop, elle voudra qu'ils soient incomparables ; elle s'imaginera sentir qu'ils le sont, sans se douter que ce ne sera là qu'une malice de sa part pour mortifier ses illustres modernes, et pour se dispenser de leur rendre justice. Or, je vous le demande, dans de pareilles dispositions, pourra-t-elle apprécier nos modernes qui seront ses Anciens ? Le mérite imaginaire qu'elle voudra leur trouver, ne l'empêchera-t-il pas de discerner le mérite réel qu'ils auront ? Qui est-ce qui pourra démêler alors à quel degré d'estime on s'arrêterait pour eux, si on n'avait pas envie de les estimer tant ? au lieu qu'aujourd'hui je sais à peu près au juste la véritable opinion qu'on a deux, et je suis sûr que je le sais bien, car le public me l'a dit.

Je pourrais m'y tromper si je n'en croyais que la diversité des discours qu'il tient ; mais il se hâte d'acheter et de lire leurs ouvrages, mais il court aux parodies qu'on en fait, mais il est avide de toutes les critiques bien ou mal tournées qu'on répand contre eux ; et qu'est ce que tout cela signifie ? sinon beaucoup d'estime qu'on ne veut pas déclarer franchement.

Eh! ne sommes-nous pas toujours de cette humeur-là ? n'aimons-nous pas mieux vanter un étranger qu'un compatriote ? un homme absent qu'un homme présent ? Prenez-y garde, avons-nous deux citoyens également illustres ? celui dont on est le plus voisin est celui qu'on loue le plus sobrement.

Si Euripide et Sophocle, si Virgile et le divin Homère lui-même revenaient au monde, je ne dis pas avec l'esprit de leur temps, car il ne suffirait peut-être pas aujourd'hui pour nous ; mais avec la même capacité d'esprit qu'ils avaient, précisément avec le même cerveau qui se remplirait des idées de notre âge ; si sans nous avertir de ce qu'ils ont été, ils devenaient nos contemporains, dans l'espérance de nous ravir et de nous enchanter encore, en s'adonnant au même genre d'ouvrage auquel ils s'adonnèrent autrefois, ils seraient bien étourdis de voir qu'il faudrait qu'ils s'humiliassent devant ce qu'ils furent ; qu'ils ne pourraient plus entrer en comparaison avec eux-mêmes, à quelque sublimité d'esprit qu'ils s'élevassent ; bien étourdis de se trouver de simples modernes apparemment bons ou excellents, mais cependant des poètes médiocres auprès de l'Euripide, du Sophocle, du Virgile et de l'Homère d'autrefois, qui leur paraîtraient, suivant toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils seraient alors. Car comment, diraient-ils, ne serions-nous pas à présent plus habiles que nous ne l'étions? Ce n'est pas la capacité qui nous manque ; on n'a rien changé à la tête excellente que nous avions, et qui fait dire à nos partisans qu'il n'y en a plus de pareilles. L'esprit humain dont nous avons aujourd'hui notre part, aurait-il baissé ? au contraire il doit être plus avancé que jamais ; il y a si longtemps qu'il séjourne sur la terre, et qu'il y voyage, et qu'il s'y instruit ; il y a vu tant de choses, et il s'y est fortifié de tant d'expériences, diraient-ils… Vous riez, monsieur ; voilà pourtant ce qui leur arriverait, et ce qu'ils diraient. Je vous parle d'après la glace, d'où je recueille tout ce que je vous dis là.

Il ne faut pas croire que les plus grands hommes de l' Antiquité aient joui dans leur temps de cette admiration que nous avons peur eux, et qui est devenue, avec justice, comme un dogme de religion littéraire. Il ne faut pas croire que Démosthène et que Cicéron (et c'est ce que nous avons de plus grand ) n'aient pas su à leur tour ce que c'était que d'être modernes, et n'aient pas essuyé les contradictions attachées à cette condition-là. Figurez-vous, monsieur, qu'il n'y a pas un homme illustre à qui son siècle ait pardonné l'estime et la réputation qu'il y a acquises, et qu'enfin jamais le mérite n'a été impunément contemporain.

Quelques vertus , quelques qualités qu'on ait, par quelques talents qu'on se distingue , c'est toujours en pareil cas un grand défaut que de vivre.

Je ne sache que les rois, qui de leur temps même et pendant qu'ils règnent, aient le privilège d'être d'avance un peu anciens ; encore l'hommage que nous leur rendons alors, est-il bien inférieur à celui qu'on leur rend cent ans après eux. On ne saurait croire jusqu'où va là-dessus la force, le bénéfice et le prestige des distances.

Leur effet s'étend si loin, qu'il n'y a point aujourd'hui de femme qu'on n'honorât, qu'on ne parût flatter en la comparant à Hélène ; et je vous garantis sur la foi de la glace, qu'Hélène, dans son temps, fut extrêmement critiquée, et qu'on vantait alors quelque ancienne beauté qu'on mettait bien au-dessus d'elle, parce qu'on ne la voyait plus, et qu'on voyait Hélène. Je vous assure que nous avons actuellement d'aussi belles femmes que les plus belles de l'Antiquité ; mais fussent-elles des anges de leur sexe (et je ris moi-même de ce que je vais dire ) ce sont des anges qui ont le tort d'être visibles, et qui dans notre opinion jalouse ne sauraient approcher des beautés anciennes que nous ne faisions qu'imaginer, et que nous avons la malice ou la duperie de nous représenter comme des prodiges sans retour.

Revenons à Sophocle et à Euripide dont j'ai déjà parlé ; et achevons d'en rapporter ce que le miroir m'en a appris.

C'est qu'ils ont été, pour le moins, les Corneille, les Racine, les Crébillon et les Voltaire de leur temps, et qu'ils auraient été tout cela du nôtre ; de même que nos modernes, à ce que je voyais aussi, auraient été à peu près les Sophocle et les Euripide du temps passé.

Je dis à peu près, car je ne veux blasphémer dans l'esprit d'aucun amateur des anciens : il est vrai que ce n'est pas là ménager les modernes ; mais je ne fais pas tant de façon avec eux qu'avec les partisans des anciens, qui n'entendent pas raillerie sur cet article-ci : au-lieu que les autres, en leur qualité de modernes et de gens moins favorisés, sont plus accommodants, et le prennent sur un ton moins fier.

J'avouerai pourtant que la glace n'est pas de l'avis des premiers sur le prétendu affaiblissement des esprits d'aujourd'hui.

Non, monsieur, la nature n'est pas sur son déclin, du moins ne ressemblons-nous guère à des vieillards, et la force de nos passions, de nos folies, et la médiocrité de nos connaissances, malgré les progrès qu'elles ont faits, devraient nous faire soupçonner que cette nature est encore bien jeune en nous.

Quoi qu'il en soit, nous ne savons pas l'âge qu'elle a, peut-être n'en a-t-elle point, et le Miroir ne m'a rien appris là-dessus.

Mais ce que j'y ai remarqué, c'est que depuis les temps si renommés de Rome et d'Athènes, il n'y a pas eu de siècle où il n'y ait eu d'aussi grands esprits qu'il en fût jamais, où il n'y ait eu d'aussi bonnes têtes que l'étaient celles de Cicéron, de Démosthène, de Virgile, de Sophocle, d'Euripide, d'Homère même, de cet homme divin, que je suis comme effrayé de ne pas voir excepté dans la glace, mais enfin qui ne l'est point.

Voilà qui est bien fort, m'allez-vous dire ; comment donc votre glace l'entend-elle ?

Où sont ces grands esprits, comparables à ceux de l'Antiquité ? Et depuis les Grecs et les Romains, où prendrez-vous ces Cicéron, ces Démosthène, etc., dont vous parlez ?

Sera-ce dans notre nation, chez qui, pendant je ne sais combien de siècles, et jusqu'à celui de Louis XIV, il n'a paru, en fait de Belles-Lettres, que de mauvais ouvrages, que des ouvrages ridicules ?

Oui, monsieur, vous avez raison, très ridicules, le miroir lui-même en convient, et n'en fait pas plus de cas que vous ; et cependant il assure qu'il y eut alors des génies supérieurs, des hommes de la plus grande capacité.

Que firent-ils donc ? de mauvais ouvrages aussi, tant en vers qu'en prose ; mais des ouvrages infiniment moins mauvais (pesez ce que je vous dis là) infiniment moins ridicules que ceux de leurs contemporains.

Et la capacité qu'il fallut avoir alors, pour n'y laisser que le degré de ridicule dont je parle, aurait suffi dans d'autres temps pour les rendre admirables.

N'imputez point à leurs auteurs ce qu'il y resta de vicieux ; prenez-vous-en aux siècles barbares où ces grands esprits arrivèrent, et à la détestable éducation qu'ils y reçurent en fait d'ouvrages d'esprit. Ils auraient été les premiers esprits d'un autre siècle, comme ils furent les premiers esprits du leur ; il ne fallait pas pour cela qu'ils fussent plus forts, il fallait seulement qu'ils fussent mieux placés.

Cicéron aussi mal élevé, aussi peu encouragé qu'eux, né comme eux dans un siècle grossier, où il n'aurait trouvé ni cette tribune aux harangues, ni ce Sénat, ni ces assemblées du peuple, devant qui il s'agissait des plus grands intérêts du monde, ni enfin toute cette forme de gouvernement qui soumettait la fortune des nations et des rois au pouvoir et à l'autorité de l'éloquence, et qui déférait les honneurs et les dignités à l'orateur qui savait le mieux parler.

Cicéron, privé des ressources que je viens de dire, ne s'en serait pas mieux tiré que ceux dont il est ici question ; et quoique infailliblement il eût été l'homme de son temps le plus éloquent, l'homme le plus éloquent de ce temps-là ne serait pas aujourd'hui l'objet de notre admiration ; il nous paraîtrait bien étrange que la glace en fît un homme supérieur, et ce serait pourtant Cicéron, c'est-à-dire un des plus grands hommes du monde, que nous n'estimerions pas plus que ceux dont nous parlons, et à qui, comme je l'ai dit, il n'a manqué que d'avoir été mieux placés.

Quand je dis mieux placés, je n'entends pas que l'esprit manquât dans les siècles que j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en avait eu tant de répandu ni d'amassé parmi les hommes, comme j'ai remarqué que l'auraient dit Euripide et Sophocle que j'ai fait parler plus bas.

Jamais l'esprit humain n'avait encore été le produit de tant d'esprits, c'est une vérité que la glace m'a rendu sensible.

J'y ai vu que l'accroissement de l'esprit est une suite infaillible de la durée du monde, et qu'il en aurait toujours été une suite, à la vérité plus lente, quand l'écriture d'abord, ensuite l'imprimerie n'auraient jamais été inventées.

Il serait en effet impossible, monsieur, que tant de générations d'hommes eussent passé sur la terre sans y verser de nouvelles idées, et sans y en verser beaucoup plus que les révolutions, ou d'autres accidents n'ont pu en anéantir ou en dissiper.

Ajoutez que les idées qui se dissipent ou qui s'éteignent, ne sont pas comme si elles n'avaient jamais été ; elles ne disparaissent pas en pure perte ; l'impression en reste dans l'humanité, qui en vaut mieux seulement de les avoir eues, et qui leur doit une infinité d'idées qu'elle n'aurait pas eues sans elles.

Le plus stupide ou le plus borné de tous les peuples d'aujourd'hui, l'est beaucoup moins que ne l'était le plus borné de tous les peuples d'autrefois.

La disette d'esprit dans le monde connu, n'est nulle part à présent aussi grande qu'elle l'a été, ce n'est plus la même disette.

La glace va plus loin. Partout où il y a des hommes bien ou mal assemblés, quelque inconnus qu'ils soient au reste de la terre, ils se suffisent à eux-mêmes pour acquérir des idées ; ils en ont aujourd'hui plus qu'ils n'en avaient il y a deux mille ans, l'esprit n'a pu demeurer chez eux dans le même état.

Comparez, si vous voulez, cet esprit à un infiniment petit, qui par un accroissement infiniment lent, perd toujours quelque chose de sa petitesse.

Enfin, je le répète encore, l'humanité en général reçoit toujours plus d'idées qu'il ne lui en échappe, et ses malheurs même lui en donnent souvent plus qu'ils ne lui en enlèvent.

La quantité d'idées qui était dans le monde avant que les Romains l'eussent soumis, et par conséquent tant agité, était bien au-dessous de la quantité d'idées qui y entra par l'insolente prospérité des vainqueurs, et par le trouble et l'abaissement du monde vaincu.

Chacun de ces états enfanta un nouvel esprit, et fut une expérience de plus pour la terre.

Et de même qu'on n'a pas encore trouvé toutes les formes dont la matière est susceptible, l'âme humaine n'a pas encore montré tout ce qu'elle peut être ; toutes ses façons possibles de penser et de sentir ne sont pas épuisées.

Et de ce que les hommes ont toujours les mêmes passions, les mêmes vices et les mêmes vertus, il ne faut pas en conclure qu'ils ne font plus que se répéter.

Il en est de cela comme des visages ; il n'y en a pas un qui n'ait un nez, une bouche et des yeux ; mais aussi pas un qui n'ait tout ce que je dis là avec des différences et des singularités qui l'empêchent de ressembler exactement à tout autre visage.

Mais revenons à ces esprits supérieurs de notre nation, qui firent de mauvais ouvrages dans les siècles passés.

J'ai dit qu'ils y trouvèrent plus d'idées qu'il n'y en avait dans les précédents, mais malheureusement ils n'y trouvèrent point de goût ; de sorte qu'ils n'en eurent que plus d'espace pour s'égarer.

La quantité d'idées en pareil cas, monsieur, est un inconvénient et non pas un secours ; elle empêche d'être simple et fournit abondamment les moyens d'être ridicule.

Mettez beaucoup de richesses entre les mains d'un homme qui ne sait pas s'en servir, toutes ses dépenses ne seront que des folies.

Et les anciens n'avaient pas de quoi être aussi fous, aussi ridicules qu'il ne tiendrait qu'à nous de l'être.

En revanche, jamais ils n'ont été simples avec autant de magnificence que nous ; il en faut convenir. C'est du moins le sentiment de la glace, qui en louant la simplicité des anciens, dit qu'elle est plus littérale que la nôtre, et que la nôtre est plus riche : c'est simplicité de grand seigneur.

Attendez, me direz-vous encore, vous parlez de siècles où il n'y avait point de goût, quoiqu'il y eût plus d'esprit et plus d'idées que jamais ; cela n'implique-t-il pas quelque contradiction ?

Non, monsieur, si j'en crois la glace ; une grande quantité d'idées et une grande disette de goût dans les ouvrages d'esprit, peuvent fort bien se rencontrer ensemble, et ne sont point du tout incompatibles. L'augmentation des idées est une suite infaillible de la durée du monde : la source de cette augmentation ne tarit point, tant qu'il y a des hommes qui se succèdent, et des aventures qui leur arrivent.

Mais l'art d'employer les idées pour des ouvrages d'esprit peut se perdre : les lettres tombent, la critique et le goût disparaissent ; les auteurs deviennent ridicules ou grossiers, pendant que le fond de l'esprit humain va toujours croissant parmi les hommes.