Le Monde comme volonté et comme représentation/Livre I/§ 11

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Traduction par Auguste Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome premierp. 56-57).
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§ 11.

S’il en est ainsi, le sentiment s’oppose naturellement au savoir : le concept, que désigne le mot sentiment, a un contenu absolument négatif. Il veut dire simplement qu’il y a quelque chose actuellement présent dans la conscience, — qui n’est ni un concept, ni une notion abstraite de la raison.

D’ailleurs, il peut y avoir n’importe quoi sous le concept de sentiment, dont l’étendue démesurément large embrasse les choses les plus hétérogènes. On ne verrait pas pourquoi elles tiennent sous un même concept, si l’on ne reconnaissait qu’elles s’accordent à un point de vue négatif : ce ne sont pas des concepts abstraits. Car les éléments les plus divers, et même les plus opposés, se trouvent réunis dans ce concept : par exemple le sentiment religieux, le sentiment du plaisir, le sentiment corporel en tant que toucher ou douleur, en tant que sentiment des couleurs, des sons, de leur accord et leur désaccord, sentiment de haine, d’horreur, de vanité, d’honneur, de honte, de justice, d’injustice, sentiment du vrai, sentiment esthétique, sentiment de la force, de la faiblesse, de la santé, de l’amitié, de l’amour, etc., etc. Il n’y a entre eux qu’un lien tout négatif : c’est de n’être pas des notions abstraites de la raison ; mais le fait est surtout frappant, lorsqu’on ramène sous ce concept la notion intuitive a priori des rapports de l’espace et particulièrement les notions pures de l’entendement, et que, parlant d’une connaissance, ou d’une vérité, dont on n’a qu’une conscience intuitive, on dit qu’on les sent. Pour plus de clarté, je vais donner quelques exemples tirés de livres récents, parce qu’ils sont une preuve frappante à l’appui de mon explication. Je me souviens d’avoir lu, dans l’introduction d’une traduction allemande d’Euclide, qu’il fallait laisser les commençants dessiner toutes les figures, avant de leur rien démontrer, parce qu’ils sentaient ainsi la vérité géométrique, avant de la connaître parfaitement par la démonstration.

De même, dans la Critique de la morale de F. Schleiermacher, il est question du sentiment logique et mathématique p. 339, et du sentiment de l’identité ou de la différence de deux formules p. 342. Bien plus, dans l’Histoire de la philosophie de Tennemann, il est dit qu’« on sent très bien la fausseté des sophismes, sans pouvoir en découvrir le vice de raisonnement » (vol. I, p. 361). Il faut considérer le concept du sentiment à son vrai point de vue, et ne pas omettre le caractère négatif, qui en est l’essence même ; autrement l’extension démesurée de ce concept, et son contenu tout négatifr très étroitement déterminé et très exclusif, donne lieu à une foule de malentendus et de discussions. Comme nous autres Allemands, nous avons un synonyme exact du mot Gefuhl (sentiment), dans le mot Empfindung (sensation), il serait utile de réserver ce dernier pour les sensations corporelles, considérées comme une forme inférieure du sentiment. L’origine de ce concept du sentiment, concept si disproportionné par rapport aux autres, est la suivante. Tous les concepts, et les mots ne désignent pas autre chose que des concepts, n’existent que pour la raison et procèdent d’elle. Avec eux on n’est placé qu’à un point de vue unilatéral. Mais de ce point de vue, tout ce qui est proche nous semble avoir un sens et nous être donné comme positif ; tout ce qui s’en éloigne, au contraire, nous semble confus, et nous ne l’envisageons bientôt plus que comme négatif. C’est ainsi que chaque nation traite les autres d’« étrangers » ; le Grec voyait partout des barbares ; pour l’Anglais, tout ce qui n’est pas anglais est « continental » . Le croyant appelle le reste des hommes hérétiques ou païens ; le noble, roturiers ; l’étudiant, philistins, etc. La raison elle-même, si étrange que cela paraisse, est exposée à cette étroitesse, on peut même dire à cette grossière et orgueilleuse ignorance, lorsqu’elle embrasse tout le concept de sentiment, toute modification de la conscience, qui ne rentre pas directement dans son mode de représentation, c’est-à-dire qui n’est pas un concept abstrait. Elle en a jusqu’ici porté la faute ; comme elle ne s’est pas rendu compte de son expérience, par une analyse de ses propres principes fondamentaux, elle s’est trompée sur l’étendue de son domaine, ou elle s’est exposée là-dessus à mille malentendus, si bien qu’on en est arrivé à établir une faculté spéciale du sentiment et à en construire des théories.



Le Monde comme volonté et comme représentation
Chapitres du premier livre
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