Le Monde comme volonté et comme représentation/Livre III/§ 40

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Traduction par Auguste Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome premierp. 214-216).
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Puisque les contrastes s’éclairent réciproquement, il est opportun de remarquer ici que le contraire du sublime est quelque chose qu’au premier regard nous déclarons n’être point le sublime : c’est le Joli [1]. Je comprends sous ce nom ce qui stimule la volonté, en lui offrant directement ce qui la flatte, ce qui la satisfait. — Le sentiment du sublime provient de ce qu’une chose parfaitement défavorable à la volonté devient objet de contemplation pure, contemplation qui ne peut se prolonger, à moins qu’on ne fasse abstraction de la volonté et qu’on ne s’élève au-dessus de ses intérêts ; c’est là ce qui constitue la sublimité d’un pareil état de conscience ; le joli, au contraire, fait déchoir le contemplateur de l’état d’intuition pure qui est nécessaire à la conception du beau ; il séduit infailliblement sa volonté par la vue des objets qui la flattent immédiatement ; désormais le spectateur n’est plus un pur sujet connaissant ; il devient un sujet volontaire soumis à tous les besoins, à toutes les servitudes. — On donne ordinairement le nom de joli à toute chose belle dans le genre enjoué ; c’est d’ailleurs un concept que l’on a, faute d’une distinction nécessaire, trop étendu ; j’estime qu’il faut le laisser de côté et même le réprouver complètement. — Mais, en me tenant au sens que j’ai posé et défini, je trouve qu’il y a dans le domaine de l’art deux sortes de joli, toutes deux également indignes de l’art. L’une, tout à fait inférieure, se trouve dans les tableaux d’intérieur des peintres hollandais, quand ils ont l’extravagance de nous représenter des comestibles, de véritables trompe-l’œil qui ne peuvent que nous exciter l’appétit ; la volonté se trouve par là même stimulée, et c’en est fait de la contemplation esthétique de l’objet. Que l’on peigne des fruits, c’est encore supportable, pourvu que le fruit ne paraisse là que comme la suite du développement de la fleur, comme un produit de la nature, beau par sa couleur, beau par sa forme et que l’on ne soit point forcé de songer effectivement à ses propriétés comestibles ; mais malheureusement on pousse souvent la recherche de la ressemblance et de l’illusion jusqu’à représenter des mets servis et accommodés, tels qu’huîtres, harengs, homards, tartines de beurre, bière, vins, et ainsi de suite : ceci est absolument inadmissible. — Dans la peinture d’histoire et dans la sculpture le joli se traduit par des nudités dont, l’attitude et le déshabillé joints à la manière générale dont elles sont représentées, tendent à exciter la lubricité des spectateurs : la contemplation esthétique cesse immédiatement ; le travail de l’auteur a été contraire au but de : l’art. Ce défaut correspond entièrement à celui que nous venons de signaler chez les peintres hollandais. Les anciens y échappent, presque toujours, malgré la beauté, malgré la nudité presque complète de leurs statues ; car l’artiste lui-même les a créées dans un esprit purement objectif, tout plein de la beauté idéale, tout affranchi de la subjectivité et des désirs impurs. Il faut donc toujours éviter le joli dans l’art.

Il y a aussi un joli négatif, qui est encore plus inadmissible que le joli positif dont nous venons de parler : il consiste dans l’ignoble. De même que le joli proprement dit, il stimule la volonté du spectateur et il supprime par le fait la contemplation purement esthétique. Mais c’est une aversion et une répulsion violente que nous éprouvons alors : le joli, ainsi entendu, excite la volonté, en lui présentant des objets qui lui font horreur. Aussi a-t-on depuis longtemps reconnu que l’ignoble n’est point supportable dans l’art, bien que le laid mi-même, du moment qu’il ne tombe point dans l’ignoble, puisse y trouver sa place légitime ; c’est d’ailleurs ce que nous allons voir plus bas.


  1. Das Reizende.

Chapitres du troisième livre


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