Le Monde gréco-slave/10

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Le Monde gréco-slave
Revue des Deux Mondes, période initialetome 10 (p. 790-809).
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DU RÔLE


DE


LA DIPLOMATIE EUROPEENNE


DANS


LA QUESTION DES FRONTIERES TURCO-GRECQUES.[1]




L’agitation croissante de l’Hellade et les menées de l’Angleterre dans ce royaume ont été récemment signalées à la chambre par M. Duvergier de Hauranne en des termes qui auraient pu décider le ministère à donner les explications demandées, si l’embarras du cabinet n’était évident. Malheureusement le discours trop succinct de l’orateur n’a pu suppléer au silence des ministres : pour obtenir quelques éclaircissemens sur la situation de la Grèce, on est forcé de recourir aux études politiques publiées, il y a quelques mois, par l’honorable député dans cette Revue même. Mais, depuis cette époque, la Grèce a marché, sa politique sur plusieurs points s’est singulièrement mûrie ou modifiée. Ainsi, M. Duvergier blâmait un des journaux les plus libéraux de l’Angleterre, l’Examiner, qui « tourne en dérision l’idée d’étendre un jour les frontières de la Grèce, et de lui rendre les provinces qui lui appartiennent naturellement par la langue et l’histoire, » et il ajoutait ces remarquables paroles : « Un jour ou l’autre, la question des frontières se posera dans les conseils de l’Europe, et il faudra que chacun ait son avis. L’équivoque alors ne sera plus possible, et la Grèce verra clairement où sont ses véritables amis. » A en croire les bruits inquiétans qui nous viennent de Constantinople, il semblerait que les pressentimens du philhellène français seraient destinés à avoir leur accomplissement plus tôt qu’il ne le pensait lui-même.

L’importance européenne de la question qui recommence à s’agiter à huis-clos entre les représentans des trois grandes puissances nous oblige à reprendre rapidement les faits des dernières années, pour mieux caractériser l’état actuel du royaume hellénique, et en tirer des inductions plus exactes sur la ligne de conduite que devrait suivre notre diplomatie dans ces graves circonstances.

Opprimée au nom de toute l’Europe par sa cour allemande, la Grèce, depuis 1833, n’osait plus se remuer, lorsqu’en 1840 le traité Brunov, en renouvelant la sainte alliance, isola la France et rendit aux Grecs l’espoir bien fondé d’avoir au moins pour eux le cabinet français. Alors éclatèrent les insurrections crétoises, macédoniennes et bulgares, qui, si elles eussent été soutenues, comme elles le méritaient, auraient arraché à la Porte, en faveur des raïas, des concessions dont les Turcs eux-mêmes auraient eu plus tard à s’applaudir ; mais l’égoïsme des ministres bavarois réprima tous les efforts des Grecs du royaume pour voler au secours des insurgés, et ces derniers durent enfin céder aux menaces de l’Angleterre et à la réprobation jetée sur eux par les consuls européens au nom de l’intégrité de l’empire ottoman. Les trois principaux chefs du mouvement condamné par les grandes puissances, Velentsas, Tsamis Karatasso et le Crétois Chaeretis, réussirent, avec leurs principaux palicars, à se sauver en Grèce, où l’animadversion européenne alla jusqu’à forcer le gouvernement de faire subir à ces victimes de la diplomatie une sorte d’arrestation préventive. Ainsi refoulée et contrainte à sévir contre les plus généreux d’entre ses enfans, la nationalité grecque, durant les années 1842 et 1843, dirigea toute son énergie vers la réforme de son ordre social, comme vers le seul moyen qui lui restât d’obtenir à l’intérieur un gouvernement patriotique dont le concours permît ensuite au pays de réagir au dehors.

La plus grave difficulté qui s’opposât au triomphe de la réforme était le manque d’hommes aptes à diriger le mouvement populaire. La cour, afin de maintenir son despotisme, avait éloigné du pays toutes les hautes capacités, elle avait exilé Metaxas, annulé Coletti en le faisant ambassadeur à Paris ; elle ne rappela de Londres Mavrocordato que pour l’envoyer immédiatement après à Constantinople, sous prétexte qu’il fallait près du divan un diplomate habile pour arranger la querelle des vakoufs. Quoiqu’il eût privé la Grèce de tous ses hommes éminens, le ministère bavarois, désespérant de maintenir son absolutisme sans secours étranger, ne rougit pas de demander aux puissances un second emprunt, qui le mît en état de rétablir l’ordre dans le pays ; mais cette demande eut un résultat tout contraire à celui que le ministère en attendait : elle fit voir clair aux puissances, même sur le premier emprunt, accordé aussi pour aider à rétablir l’ordre. Les trois grands cabinets ne se contentèrent pas de refuser l’emprunt, ils demandèrent encore à voir les comptes du gouvernement d’Athènes. Cette circonstance inattendue anima le peuple grec d’un nouveau courage. Plutôt que de laisser mettre son roi en tutelle par les puissances étrangères, il résolut de s’emparer lui-même, pour la sauver, de la souveraineté nationale. La société soi-disant russe des Philorthodoxes se réorganisa, et se combina avec le parti insulaire et le parti des idées françaises. Une coalition générale de toutes les nuances politiques du pays s’opéra ; chacun sacrifia ses vues propres au bien de la patrie, et la conspiration qui s’ourdit alors s’étendit à tel point, qu’elle embrassa enfin la nation entière.

Toutes les mesures possibles de sûreté ayant été prises par les conjurés, le 3 septembre 1843, deux heures après minuit, le peuple d’Athènes inonda de ses flots agités toutes les places, et enveloppa le palais de son roi aux cris de vive la constitution ! Dans son indignation, le roi appelle à lui sa garde et ses serviteurs ; eux aussi étaient conjurés, et toute la garnison d’Athènes, artillerie, infanterie et cavalerie, en s’échelonnant devant le palais, poussait les mêmes cris que le peuple. Obligé de céder, le roi paraît à un balcon, et promet au peuple et à l’armée de donner une constitution, après s’être entendu à ce sujet avec les ambassadeurs des trois puissances et avec son conseil d’état. A ces mots, Kalergis, commandant de la garnison, s’avance, déclare au roi que le conseil d’état n’est plus reconnu, et présente l’adresse qui contenait les demandes du pays et la nomination d’un nouveau ministère. En même temps, les ambassadeurs européens, accourus malgré l’obscurité de la nuit, insistent pour être introduits auprès d’Othon ; le peuple leur répond par un refus, et déclare que le roi a cessé de régner, s’il n’accepte pas les demandes contenues dans l’adresse. Othon, après les avoir lues, a le noble courage de les accepter ; il accueille dans son palais les nouveaux ministres signataires de l’adresse, et se présente avec eux au peuple ivre de joie, qui salue par des zito sans fin son roi constitutionnel. Trois heures après midi, toutes les troupes rentraient, musique sonnante, dans leurs casernes : une des révolutions les plus belles de l’histoire, puisqu’elle n’avait pas coûté une goutte de sang, se trouvait consommée.

On croit généralement que trois factions divisent la Grèce : l’une, ayant pour chef Mavrocordato, voudrait, dit-on, la république sous la garantie de l’Angleterre ; la seconde, sous Metaxas, préférerait à toute autre alliance celle de la Russie ; la troisième nuance constitutionnelle, représentée par Coletti, voudrait l’appui de la France. Pour qui a vécu chez les Grecs, il est clair que ces trois partis ne sont que trois couleurs d’un même patriotisme. Ce n’est donc point, comme l’ont prétendu nos journaux, le parti français qui, dans la journée de septembre, a triomphé des deux partis anglais et russe : ce sont bien plutôt les trois partis réunis qui ont atteint ensemble le but auquel tous tendent également, l’indépendance absolue de leur pays. En effet, les alternatives de faveur et de disgrace dont jouissent les agens de France, d’Angleterre et de Russie à la cour d’Athènes, viennent uniquement de ce que les patriotes grecs, dans leurs efforts pour réhabiliter leur patrie, croient pouvoir employer plus avantageusement, tantôt les uns, tantôt les autres. De là vient que l’Angleterre, qui semble décidée à abaisser la Grèce, n’a point de partisans à Athènes, et ce qu’on appelle le parti anglais n’est proprement qu’une fiction politique due à l’habileté extraordinaire de Mavrocordato. Cet homme d’état, qui est le premier diplomate grec, a pu, chez un peuple essentiellement admirateur du génie, devenir à lui seul un parti. Plus solide parce qu’il s’appuie sur la haine politique contre les dominateurs de Corfou et sur la sympathie religieuse, le parti russe n’a guère pourtant de vitalité que dans les îles Ioniennes ; il n’a pu, dans le royaume, survivre à la révolution du 3 septembre. Les actes trop hostiles du tsar contre cette révolution, tels que le rappel et le désaveu de son ambassadeur Katakazi, et le renvoi du frère de Kalergis hors de l’empire, ont tourné contre Nicolas tous ceux qui auparavant espéraient le plus en lui. Reste donc uniquement ce qu’on appelle le parti français, représenté par Coletti, celui de tous les hommes d’état de Grèce qui a eu constamment la conduite la plus pure et la plus digne ; mais, si l’on met à part les prédilections personnelles et toutes françaises de Coletti pour sonder le fond même des idées de son parti, on trouve que ce sont le idées de tous les Grecs, et que par conséquent le mot de parti français est un mot vide de sens.

Les représentans de ces trois grandes fractions sont dans toute la force de l’âge et du talent. Coletti, qui est né en Épire, voit se grouper autour de lui tous les héros à foustanelle, tous les chefs roméliotes et continentaux de la Grèce. Mavrocordato, le prince du Fanar, représente l’élégante, mais égoïste et froide diplomatie de l’Europe. Enfin le riche Metaxas se rattache à la Russie, parce qu’en sa qualité d’Ionien il voudrait venger sa patrie opprimée par l’Angleterre, et recouvrer ses immenses biens de Céphalonie, sequestrés par le lord-gouverneur, en punition de ce que l’ardent patriote sortit un jour sans permission de son île pour aller combattre les bons amis de l’Angleterre, les Ottomans. À l’ouverture de la première session des chambres grecques, ces trois chefs populaires se trouvèrent en présence ; ils aspiraient également à la présidence du congrès ; mais, loin de se combattre, ils eurent la générosité de déclarer partout qu’ils n’avaient qu’un seul et même esprit. Les menées de la légation anglaise réussirent enfin à faire nommer président Mavrocordato, et ses deux rivaux n’obtinrent que la vice-présidence.

Une fois la constitution faite et jurée, le président se trouva naturellement à la tête du ministère. Entièrement dominé par l’Angleterre, Mavrocordato ne put ou ne voulut pas s’adjoindre Coletti. Exclu du ministère, ce dernier, en s’unissant à Metaxas, eut aussitôt pour lui la nation presque entière, et il ne resta plus à Mavrocordato d’autres moyens de gouvernement que la corruption ou la force ouverte. Le premier de ces deux moyens n’offrait qu’un bien faible secours contre des populations encore neuves et profondément religieuses ; le second, dans un pays où tous les habitans sont armés, n’avait pas chance de réussir long-temps. Cependant, malgré le danger que présentaient ces moyens, la séduction et la violence furent prodiguées par le ministère avec une hardiesse inouie, dès qu’au printemps de 1844 les collèges électoraux se furent réunis pour élire leurs nouveaux représentans au congrès. Entre le gouvernement et le pays éclatèrent dans la plupart des provinces des collisions sanglantes. Heureusement le principe du suffrage universel, aux mains d’un peuple non encore corrompu, sauva la monarchie.

Pendant que le ministère et les patriotes se livraient tant d’assauts acharnés, le roi, jaloux de rester neutre, parcourait avec la reine les provinces montagneuses situées entre les Thermopyles et l’Hélicon. Rien n’a mieux prouvé que ce simple voyage les bienfaits de la constitution, et la confiance sans bornes que la charte avait fait naître entre le peuple et son roi. Ce prince étranger qui, quelques mois auparavant, était, à titre de despote, un objet d’aversion pour tous ses sujets, ce prince allemand chevauchait avec sa femme d’un village à l’autre, sans autre escorte que les bandes de paysans qui l’accueillaient et le suivaient en le comblant de bénédictions. Jamais la joie si agréablement enfantine des Hellènes ne s’était montrée plus touchante. Le manque d’auberges obligeait les deux majestés à prendre leur frugal repas sur l’herbe, au bord des sources classiques, et à camper sous la tente, comme des pasteurs de peuples de l’ère homérique ; mais ils étaient, sous cette humble apparence, entourés d’hommages bien préférables à ceux que rendent les courtisans. Des milliers de bras se levaient pour appeler sur eux les faveurs du ciel, et les portaient en triomphe aux églises et aux ruines fameuses de la Grèce. Des chœurs de jeunes filles, conduites par leurs amans, et se tenant enchaînées les unes aux autres par des guirlandes de fleurs, exécutaient, sous les yeux du père de la patrie, les danses mimiques des temps anciens, et des Saphos champêtres venaient, le téorbe en main, chanter à la reine des vers comme ceux-ci :

Nα νη ζα σε Χαρομεν,
Σαν τα ψηλα Βουνα
Βασυλσσα, ματια μας

« Vis pour que nous réjouissions ton cœur, vis aussi long-temps que nos cimes montagneuses, ô reine, prunelle de nos yeux ! »

Pendant que la jeunesse et les femmes se livraient à l’expression de leur bonheur, les vieillards, debout autour d’un feu de bivouac, causaient familièrement politique avec leur roi, le consultaient, lui racontaient leur héroïque histoire, ou les légendes merveilleuses de leur vallée natale. On conçoit qu’un tel voyage ait attaché plus que jamais Othon à sa patrie adoptive, et que de retour à Athènes, en apprenant la complète dérouté du ministère devant les colléges électoraux, il ait pris, en bon roi constitutionnel, le parti du peuple contre un cabinet aveuglément dévoué aux inspirations de l’Angleterre.

La voix publique désignant Coletti comme successeur de Mavrocordato, le roi appela sans balancer Coletti. Avec cet homme d’état, Metaxas reprit également son portefeuille, et ainsi les deux partis soi-disant français et russe se trouvèrent représentés par leurs chefs à la tête du gouvernement. Quoique Mavrocordato fût tombé, les élections qu’il avait faites subsistaient, et les députés nés de ces élections arrivèrent au congrès, impatiens de venger par tous les moyens possibles le ministre qui les avait fait élire. Désespérant de se maintenir contre une telle assemblée, le nouveau cabinet crut devoir recourir à une épuration complète de la chambre, en faisant réviser toutes les élections. De son côté, Mavrocordato, qui, malgré toutes les haines accumulées sur sa tête, ne désespérait pas encore de se justifier, soulevait tous ses partisans : il lui fallait, à quelque prix que ce fût, rester membre du congrès, afin de pouvoir fasciner, par son entraînante éloquence, la Grèce, toujours éprise du génie. Ainsi, après avoir vu la chambre remettre successivement en question ses trois élections d’Athènes, de Kalavrita et d’Akrinion, il chercha et réussit à se faire élire une quatrième fois au collége de Karisto ; mais une quatrième commission d’enquête fut envoyée dans cette localité pour y scruter les votes suspects, et faire déclarer aux électeurs, sur la foi du serment, s’ils avaient ou non été influencés dans leur choix.

Coletti a fait preuve sans doute d’une profonde habileté dans le travail des épurations électorales ; il a poussé son impartialité apparente jusqu’à laisser, sans s’émouvoir, exclure du congrès plusieurs de ses amis les plus chers, qui n’avaient pas été légalement élus. Avouons-le toutefois, cette vérification des pouvoirs a prêté à plus d’un scandale. Enfin, après quatre mois d’enquêtes, Mavrocordato, qui avait fait tant d’efforts pour obtenir une chambre passivement dévouée à son système, se trouva ne plus avoir dans cette chambre de place pour lui-même. Des quatre nominations qu’il avait su gagner, celle due à l’université d’Athènes, la plus légale, la seule que les électeurs eussent maintenue jusqu’au bout, venait d’être annulée au congrès par le spécieux motif qu’un corps savant doit choisir, pour se faire représenter devant le pays, un homme de science et non pas un homme de parti. Quant à la dernière des candidatures de l’ex-ministre, celle de Karisto, elle ne devait pas, comme on le vit bientôt, tenir plus que les autres. Grace à ces enquêtes acharnées, le nombre des partisans de Mavrocordato au congrès se trouva bientôt réduit à une douzaine de députés sur 114.

Il était impossible que la discussion de l’adresse en réponse au discours du trône, faite sous de pareils auspices, ne déchaînât pas contre le cabinet déchu une tempête d’invectives. Seul le conciliant Coletti s’efforça de modérer ces emportemens, et il y serait peut-être parvenu, si Mavrocordato, au lieu de plier sous l’orage, n’eût préféré se raidir contre la colère nationale. Pouvant paraître au congrès comme député de la ville de Karisto, dont les votes n’avaient pas encore été suffisamment vérifiés, Mavrocordato monta, le 7 février 1844, à la tribune de son pays, pour y prononcer une longue harangue qui ne fut malheureusement que le panégyrique absolu et sans restriction de tous ses actes : après quoi, sans vouloir prêter l’oreille à aucune des réponses de ses antagonistes, il sortit dédaigneusement de l’assemblée. Cette conduite hautaine d’un accusé acheva de détruire tout sentiment de sympathie chez ses juges, qui ajoutèrent avec indignation dans leur adresse au roi le paragraphe suivant : « L’intervention illégale du ministère du 11 avril dans les élections, et tous les maux qui furent la conséquence de cette intervention, laissent au pays un souvenir douloureux ; mais appréciant, sire, vos sentimens de clémence, le congrès détourne les yeux de ces scènes pénibles, et désire voir le peuple grec les couvrir d’un généreux oubli. En vain Mavrocordato, désespéré, demanda sa mise en jugement ; il était simple qu’elle ne fût pas accordée, puisque le sénat, auquel la charte grecque décerne exclusivement le droit de juger les ministres, se trouve dans son état actuel uniquement composé des créatures du système déchu, et que d’ailleurs ces sénateurs mavrocordatistes se sont formellement exprimés, dans leur adresse au roi, en faveur de l’accusé. Ainsi, malgré tous les efforts faits par Coletti lui-même pour lui épargner cette humiliation, Mavrocordato a dû rester sous le poids de l’anathème du congrès.

Les nobles manifestations du ministre heureux en faveur de son ennemi vaincu pourraient bien toutefois n’être pas aussi désintéressées qu’on le suppose. Coletti doit sentir qu’il n’est pas lui-même tout-à-fait à l’abri des inculpations sous lesquelles succombe son rival. Le moyen dont il s’est servi pour épurer le congrès a été un moyen nouveau, étranger aux mœurs grecques, et emprunté à l’esprit de la centralisation occidentale. Son mode de vérification des pouvoirs du congrès par les députés eux-mêmes est tout-à-fait le mode usité en France, tandis qu’en Grèce, comme en Hongrie et dans le reste du monde gréco-slave, ce sont les collèges électoraux qui jusqu’ici ont exercé seuls le droit de vérification et de rappel sur les députés élus par eux. La mesure si peu gréco-slave du ministère Coletti ne peut se justifier que par le besoin de renforcer, dans l’état de crise actuel, le pouvoir central de la Grèce, et par la nécessité absolue de faire cesser les antiques luttes de province à province, qui, en éparpillant l’énergie nationale, empêcheraient le peuple grec d’atteindre à ses nouvelles destinées. Sans doute il faut restreindre l’influence locale des anciens chefs militaires. Trop souvent encore les Kolokotroni, les Grivas, les Mavromichalis, les Stratos, les Plapoutas, féodalement entourés d’un cortége de vassaux, prétendent dominer par la force les assemblées des électeurs. Il faut donc qu’il y ait momentanément, hors des collèges électoraux, une dictature constitutionnelle, chargée de vérifier et de remettre en question tout ce que les grandes familles de chaque province pourraient faire contre le gré de leur province. Cependant, qu’on n’espère pas abolir pour jamais le principe même de la représentation provinciale ; les Grecs ne seraient plus des Grecs, s’ils poussaient jusqu’à ce point l’oubli de leurs mœurs antiques.

La dernière lutte du gouvernement contre l’île d’Hydra, dont les élections ; après avoir été reconnues par la commission d’enquête comme parfaitement légales, ont cependant été annulées par le congrès, cette lutte, disons-le franchement, marque le premier pas vers l’établissement en Grèce d’un système dictatorial dans le genre du directoire français, système contraire à la nature comme à tous les antécédens historiques du peuple grec. Parmi les mesures purement administratives destinées -à appuyer la centralisation politique du pouvoir, il faut citer le plan d’une division territoriale de l’Hellade conforme à la division française par départemens. Ce plan consiste à rétablir telles qu’elles existaient sous Capodistrias les dix nomarchies abolies par les Bavarois, et à les faire administrer par autant de gouverneurs-généraux, auxquels seraient soumis les quarante-neuf préfets des éparchies. Une autre réforme, également destinée à simplifier et à accélérer l’expédition des affaires, est l’abolition de l’affermage des impôts proposée à la chambre par le ministère. Pour produire de bons fruits, il faudrait que cette réforme fût accompagnée de la cessation absolue du système des redevances en nature, système à peu près indispensable dans tout pays où l’argent est encore rare et cher. On peut donc douter que l’adoption de la perception directe augmente réellement le budget de la Grèce ; elle aura le seul avantage de concentrer plus complètement la perception dans les mains des serviteurs de l’état. Quelles peuvent être les intentions du cabinet d’Athènes en agissant ainsi ? Nous ne lui en soupçonnons pas d’autre que celle d’arriver à une centralisation politique assez forte pour permettre ensuite à la nation de réagir à l’extérieur sans risquer de se dissoudre au dedans. De son côté, l’Hellade, en se soumettant à de pareilles mesures, espère augmenter sa force de résistance au dehors et se faciliter une occupation régulière et durable des provinces qu’il lui reste encore à réclamer de la Turquie pour qu’elle puisse se regarder comme arrivée à ses frontières naturelles.

Il ne peut être ici question de Constantinople ; mais dans plusieurs îles de l’Archipel et dans les provinces d’Épire, de Thessalie et de Macédoine, les Grecs, avant l’époque bavaroise, ont déjà été libres : ils sont impatiens de le redevenir, et ils ne négligent aucun effort pour accélérer la crise qui devra les réunir au royaume. Leurs révoltes de 1840 et 41 n’ont cédé que devant le canon des frégates anglaises et les menaces unanimes du concert européen. Depuis lors, l’agitation dans ces contrées n’a pas cessé un instant, et devrait éclairer enfin la diplomatie européenne sur l’impossibilité de maintenir plus long-temps l’absurde système gouvernemental des Osmanlis. Les populations épiro-thessaliennes se précipitent de toutes parts dans des sociétés secrètes si habilement, et nous osons dire si fortement organisées, qu’on essaierait en vain de les détruire. Toutes ces sociétés, qui n’en font qu’une, puisqu’elles n’ont qu’un même but, cachent dans des lieux inconnus les munitions et les ressources pécuniaires qui manquaient aux dernières insurrections. Jusqu’en Romélie, la jeunesse se prépare à la lutte et jure secrètement aux moines, missionnaires de la sainte étairie, de se tenir prête au premier appel. Les mouvemens de klephtes, avant-coureurs de toute guerilla grecque, se multiplient sur les frontières, et la sympathie pour ces brigands réfugiés est telle que les villageois les dérobent à l’envi aux poursuites du nizam turc et de la police d’Othon. L’impopularité profonde attachée à ces poursuites a même décidé le ministère Coletti à amnistier complètement toutes celles de ces bandes klephiques qui voudraient quitter leurs défilés et regagner en paix leurs villages. Neuf chefs avec leurs bandes ont seuls profité de l’amnistie ; les autres n’en montrent que plus d’audace dans leurs projets d’invasion de la frontière ottomane.

La question des frontières turco-grecques est plus qu’une question de territoire, c’est une question de nationalité, c’est, on peut le dire, la partie vitale dans le grand problème de l’avenir de l’Orient, et il ne sera donné ni à Coletti, ni à ses protecteurs, d’empêcher ce débat d’arriver à sa solution. Dans les provinces épiro-thessaliennes, il y a une incompatibilité morale absolue entre les gouverneurs et les gouvernés. La noble race grecque sent de plus en plus qu’elle n’a point été créée pour servir l’Osmanli, et qu’en acceptant ce joug honteux comme un fait accompli, elle se renierait, elle se suiciderait elle-même. Il faut donc ou intervenir diplomatiquement en faveur des Grecs, ou s’attendre à voir recommencer bientôt dans les gorges de l’Hémus et de l’Olympe de sanglans combats entre les deux races hellène et ottomane. Le principe de l’intégrité de la Grèce est tout aussi juste, et qui plus est aussi nécessaire à l’équilibre européen que l’intégrité de l’empire turc. Le système qui demande une Grèce forte et indépendante a même précédé dans l’opinion de l’Europe l’idée du maintien de la Turquie. Ce n’est pas pour avoir cette Grèce impuissante et mutilée, garantie par les protocoles de Londres, que l’Europe libérale, et principalement la France, ont fait tant de sacrifices. Il faut même dire, à l’honneur du cabinet français, qu’il paraît n’avoir jamais abandonné l’espoir de contribuer à remettre sous le sceptre hellénique l’ spire et la Thessalie. Les raïas grecs du moins en sont convaincus, et la certitude que des conférences ont lieu en leur faveur entre les deux cabinets de Londres et de Paris leur donne seule la patience d’attendre. Enfin, les Turcs de la Thessalie eux-mêmes se regardent comme destinés à payer un jour tribut au kral de la mer blanche (au roi grec), et cette idée les frappe d’un tel découragement, qu’ils négligent entièrement d’entretenir leurs demeures, et ne perdent aucune occasion de vendre, fût-ce au plus bas prix, les terres que leur ont léguées leurs aïeux. Θελσρεν το ρωμαιχο, nous voulons l’héllénisme, tel est le cri que ne cessent de répéter les paysans de la vallée de Tempé aux pâtres de l’Agrafa, et les paisibles marchands de Janina et de Larisse aux Méplates de l’Olympe. Pour réprimer cet élan national, la diplomatie européenne se reposerait en vain sur l’accord des deux cabinets d’Athènes et de Constantinople. Ces deux cabinets sont aussi impuissans l’un que l’autre à réprimer chez les populations qu’ils gouvernent toute manifestation qui aurait pour elle la majorité.

Avec son faible budget, l’état grec est d’ailleurs dans l’impossibilité d’entretenir des forces militaires capables de fermer assez hermétiquement les frontières pour empêcher les mécontens des deux pays de se prêter un mutuel secours. Quelque anti-nationale qu’on supposât l’administration de la Grèce, et fût-elle appuyée par un budget quintuple de celui qui la soutient aujourd’hui, elle ne pourrait empêcher les patriotes en-deçà et au-delà des frontières de conspirer ensemble pour l’agrandissement de leur patrie. On ne saurait donc rendre le cabinet d’Athènes responsable des irruptions que des troupes de palicares parties de son territoire feraient en pays turc, pas plus que le cabinet grec ne songe à demander compte à la Porte des ravages que les klephtes musulmans de l’Êpire et de la Macédoine, quelquefois au nombre de cinquante à cent hommes, viennent à certaines époques exercer en Acarnanie et en Phtiotide. Un tel état de choses est la conséquence nécessaire des frontières où l’on a prétendu emprisonner la Grèce. L’impuissance où elle est d’y rester fait que de part et d’autre il y a effort violent pour les franchir, les Turcs aspirant à reprendre leur ancienne conquête, et les Grecs s’efforçant d’étendre le royaume jusqu’aux limites de leur langue.

C’est à cette disposition’ des esprits, et non pas exclusivement, comme on l’a prétendu, aux intrigues moscovites, qu’il faut attribuer la naissance et le développement, malgré les plus vives persécutions, de l’étairie philorthodoxe. Cette puissante association, devant laquelle le gouvernement grec a dû plus d’une fois reculer, compte parmi ses chefs des hommes d’un patriotisme trop incontestable et d’un libéralisme trop éclairé pour qu’on puisse sans aveuglement accuser les philorthodoxes de vouloir le règne du tsar. Sans doute ils ont pour eux l’appui secret de la Russie. Pourquoi ? Parce que, agitant à la fois la Turquie et la Grèce, ils empêchent l’empire croulant des Osmanlis de se raffermir, et le royaume d’Athènes de s’asseoir humblement dans ses limites actuelles. Espérant tirer pour lui-même profit de l’agitation, le cabinet russe soutient les agitateurs, parce qu’ils veulent, comme lui, changer l’état de l’orient ; mais, d’accord pour renverser, les Grecs et les Russes ne s’entendent plus pour reconstruire. L’étairie philorthodoxe compte bien ne faire servir l’appui des Russes qu’à l’exécution qu’à l’exécution de son propre plan. C’est pourquoi il sera toujours facile à la France et à l’Angleterre de déjouer par leur bon accord toutes les intrigues de la Russie parmi les Grecs, comme on en a vu un éclatant exemple dans la révolution de 1843. Si cet accord partiel des deux grandes puissances d’Occident avait pu avoir lieu deux ans plus tôt, les philorthodoxes auraient probablement, dès 1841, mis fin à la question des frontières entre la Turquie et la Grèce.

Le fameux traité Brunov, qui venait d’exclure la France du concert européen, fit alors espérer aux Hellènes que le cabinet français aurait le courage de rester dans son isolement, et, comptant sur un appui au moins tacite de sa part, ils ne balancèrent pas à recommencer la guerre. Les réfugiés crétois quittèrent Athènes, et, conduits par leur compatriote Chaeretis, ils débarquèrent sur les côtes de la Crète, qui répondit à leur appel par une insurrection générale. Un Thessalien des montagnes de Volo, au service d’Othon, Velentsas, repassa, de même en Thessalie, avec sa phalange de palicars, portant des armes et des munitions aux raïas. Enfin un capitaine roméliote, le jeune Karatasso, ayant rassemblé dans le Péloponèse une centaine de braves, s’embarqua avec eux pour la Macédoine, et aborda sur l’isthme qui unit le mont Athos à la terre ferme. S’étant retranché dans cette position facile à défendre pour qui s’appuie sur la mer, il eut bientôt autour de lui dix mille palicars macédoniens. Les Slaves de Bulgarie s’insurgeaient en même temps, en nombre beaucoup plus considérable, et secrètement soutenus par la Serbie. Il n’y avait pas jusqu’à la république de Samos qui ne se levât aussi en armes contre la Porte. Au milieu de ce déluge de révoltes, c’en était fait de la domination turque dans les trois provinces d’Épire, de Thessalie et de Macédoine, si les grandes puissances eussent laissé faire les Hellènes.

Cependant de tous les cabinets d’Europe, le seul cabinet français semblait encore pencher pour la Grèce. Aussi, se détournant avec désespoir des diplomates russes et anglais, les Grecs ne pensaient qu’à la France. Dès octobre 1841, les journaux de Malte signalaient la sympathie fougueuse avec laquelle les Péloponésiens, accourus de toutes parts, avaient serré la main des matelots français quand l’amiral Hugon était venu jeter l’ancre devant Nauplie. Les feuilles athéniennes, après de magnifiques éloges de la France en face du traité Brunov, ne voyaient pour l’avenir de leur pays qu’une intime alliance avec la grande nation contre l’Angleterre et la Russie, qui sans contrainte ne laisseront jamais s’agrandir l’Hellade. Vainement aux cris de guerre de son peuple la cour répondait qu’il fallait attendre, que la fixation des frontières du royaume était une question européenne dont la solution n’appartenait qu’aux grandes puissances ; qu’arbitres souverains de l’Orient, et de l’Occident, elles sauraient bien tôt ou tard rendre justice aux Hellènes. Manquant de l’appui des faits, ces raisonnemens étaient sans force sur l’imagination populaire, qui finit par s’enflammer à un tel point, que la cour elle-même parut un moment entraînée, à la guerre et prête à envoyer sa flotte au secours des Crétois. Le génie de 1821 sembla se réveiller, tout prêt à faire renaître les prodiges d’héroïsme de la guerre des neuf ans. Les journaux sommaient le ministère d’organiser partout l’ethnophilaki (garde nationale), sans en excepter aucun homme vigoureux de seize à quarante-cinq ans, et en laissant cette milice nommer elle-même, comme en France, ses propres officiers. La Grèce, disait-on, défendue par les mille gorges de ses montagnes et par les innombrables écueils de ses mers, est une forteresse naturelle. Si elle a contre elle la coalition anglo-russe, la France du moins lui reste amie, et la grandeur de la lutte, en exaltant les ames, ne tardera pas à faire renaître des Cimon, des Miltiade, des Épaminondas.

Les choses en étaient à ce point lorsque le cabinet français crut devoir marquer sa rentrée dans le concert européen et regagner les faveurs de l’Angleterre par le désaveu formel de l’agitation hellénique. Aussitôt la diplomatie anglo-russe, qui n’attendait que ce signal, lança l’anathème contre les raïas rebelles au sultan. Des frégates anglaises allèrent bloquer la Crète, et les chefs des insurgés durent s’embarquer à bord des vaisseaux britanniques, laissant leur patrie en proie aux musulmans. Un sort analogue atteignit Karatasso au mont Athos, et Velentsas en Thessalie. Tous deux durent repasser clandestinement en Grèce. Ne pouvant échapper aux poursuites de la police dans sa retraite de Menidi, près d’Athènes, Velentsas s’enfuit sous un déguisement à Oropo, où il s’embarqua pour les îles Ioniennes, et son complice Karatasso ne tarda pas à l’imiter. Condamnés par l’Europe, les raïas, sur tous les points de l’Orient, reprirent leurs chaînes ; mais il demeura prouvé que sans l’intervention des puissances, l’année 1841 aurai vu la Turquie forcée de céder à l’Hellade les anciennes provinces qui faisaient, avant Capodistrias, partie intégrante de son territoire.

L’arrivée à Constantinople et l’influence combinée de M. de Bourqueney et de sir Stratford Canning parvinrent à rapprocher les deux états rivaux, et aplanirent peu à peu toutes les difficultés qui s’opposaient au rétablissement de la bonne harmonie entre les cabinets d’Athènes et du Bosphore. Grace aux efforts victorieux de la diplomatie, on ne pouvait guère douter qu’une paix sincère ne se trouvât enfin fondée pour de longues années entre l’Hellade et la Turquie. Cependant, qu’est-il arrivé ? Deux ans sont à peine écoulés, et voilà que l’Orient se retrouve à la veille de toutes les perplexités de 1841. Loin de s’être réconciliés, les raïas et les musulmans se haïssent plus que jamais. Les deux sociétés repoussent avec un égal mépris tous les efforts du libéralisme occidental pour les fondre ensemble. Le jour même de son apparition, la prétendue charte de Gulhané fut appelée par les Grecs du Bosphore ενα μασχαρλοχί, une mascarade. Aussi le sultan Mahmoud avait à peine cessé de vivre que déjà l’ancien régime turc revenait avec tout son cortège d’avanies s’installer au conseil des ministres. Il n’est que trop vrai que, si le divan a montré ces dernières années quelque énergie, il le doit uniquement à son retour aux vieilles mœurs, aux cruautés célèbres des anciens visirs ; mais ce système de terreur ne fait guère que galvaniser un cadavre, et achève d’épuiser l’empire en montrant de plus en plus aux raïas, comme seule ressource contre leurs oppresseurs, une révolte générale.

Il est évident que, plus on approche de la solution du problème oriental, plus aussi l’affranchissement des raïas grecs apparaît comme nécessaire. D’année en année, cette question gagne du terrain. Au lieu de se laisser menacer par la Porte, comme au temps de l’absolutisme d’Othon, la Grèce, depuis qu’elle est devenue constitutionnelle, a pris l’offensive, et c’est elle à son tour qui menace à chaque instant la Turquie d’une invasion. L’accord unanime des grandes puissances peut seul désormais empêcher le renouvellement du conflit entre les deux races. Au premier congrès de la Grèce constitutionnelle, on a vu siéger des députés envoyés par l’Epire, la Thessalie et la Macédoine, et pour les forcer à la retraite, il a fallu l’ordre menaçant de l’Europe. Il y a à peine deux ans qu’ils ont quitté Athènes, et voici que de nouveaux mouvemens populaires pour l’émancipation appellent de nouveau l’intervention des puissances. Tant qu’on n’aura pas satisfait aux justes griefs des Epiro-Thessaliens, on s’efforcera inutilement d’établir une entente cordiale entre Athènes et Constantinople. C’est pourquoi le divan turc a cru devoir adresser les reproches les plus amers au ministère Coletti. Des notes nombreuses ont été échangées entre les deux cabinets, et la polémique agressive a gagné jusqu’aux journaux des deux pays. La Porte accuse l’état grec d’encourager en secret le mouvement palicarien de l’Epire et de la Thessalie. Le cabinet d’Athènes, de son côté, tâche de prouver qu’on ne peut enlever aux bandes klephtiques le prestige de patriotisme dont les entoure la multitude, qu’en leur ôtant, par l’amnistie, tout moyen de passer pour victimes de la tyrannie ; perdant ainsi leur puissance morale, ces troupes se débanderont, et l’anarchie cessera sur les frontières. Quelque spécieuses que soient ces raisons, elles prouvent en tout cas l’impossibilité où est le gouvernement de réprimer l’élan des Grecs libres vers leurs frères raïas. Aussi, l’Autriche et la Russie, ces deux puissances qui se croient le plus de titres à l’héritage de la Turquie, redoublent-elles leurs démonstrations contre l’Hellade, assez hardie pour leur disputer cet héritage.

L’Autriche ne peut même dissimuler son désir d’occuper militairement, comme alliée de la Porte, les frontières d’Epire et de Macédoine, au cas où ces provinces seraient envahies par les Hellènes indépendans. En vain les journaux ministériels d’Athènes combattirent d’abord comme absurde cette assertion ; en vain ils essayèrent de faire croire à une parfaite harmonie entre le cabinet grec et celui de Vienne. Bientôt une note de M. de Metternich, pleine d’aigreur contre la Grèce, vint donner à ces assurances un éclatant démenti. La dépêche autrichienne, adressée à M. d’Appony, ambassadeur à Paris, et destinée à être mise secrètement sous les yeux de M. Guizot, est datée du 10 octobre 1844. On y lit ces paroles tout au moins étranges : « Le jeu des partis en Grèce s’exerce dans la double direction du mouvement à l’intérieur, et des conquêtes à faire sur l’empire ottoman, conquêtes qui, si elles devaient même être tolérées par la politique européenne, ne feraient qu’élargir le champ des misères grecques. »

Il semblerait que le cabinet aulique s’est inspiré ici de sa propre situation. L’asservissement sous un seul sceptre de tant de pays hétérogènes, de tant de peuples qui n’ont de commun ni la langue ni les mœurs, et dont la réunion forcée ne peut s’expliquer que par une insatiable ambition chez leurs dominateurs ; un tel système n’a pu sans doute et n’a fait qu’agrandir le champ des misères autrichiennes. Mais quelle analogie y a-t-il entre le système de conquêtes anti-nationales du cabinet aulique et la demande en restitution du peuple grec, qui ne veut s’agrandir qu’en reprenant sur des barbares les provinces de langue grecque, les terres arrosées de ses sueurs et où reposent les os de ses pères ? Quoi qu’en ait dit le Moniteur grec pour justifier le cabinet de Vienne, cette note est un acte évident d’hostilité contre l’Hellade, et ce fut vraiment un heureux hasard qui, en l’arrachant au secret des archives ministérielles, la livra dans les journaux athéniens à une publicité vengeresse. Si la presse de Londres et de Paris se fût mise à la discuter, cette note était de nature à faire entrer la question d’Orient dans une phase nouvelle. En effet, l’Autriche pour cette question n’a point coutume de se séparer de la Russie. Ainsi, en attaquant avec tant d’amertume l’état du royaume grec, au moment où l’influence française y prédomine, la note autrichienne trahit évidemment une combinaison austro-russe contre la France. Il importerait donc de savoir si, en même temps qu’il livre la Syrie aux Anglais, notre cabinet songe en outre à laisser l’Autriche et la Russie paralyser le mouvement grec. La France consentira-t-elle à s’associer aux mesures répressives des deux puissances de l’Europe orientale contre l’Hellade, et un peuple qui nous aime et nous admire sera-t-il bientôt condamné, comme tant d’autres, à s’éloigner de nous avec désespoir ?

On ne saurait expliquer comment il ne s’est pas trouvé dans nos chambres une seule voix pour interpeller à ce sujet le ministère. Heureusement, l’Angleterre paraît s’être préoccupée plus que nous de la note de M. de Metternich, derrière laquelle se cache le cabinet russe, et la résistance effective de sir Robert Peel aux insinuations austro-moscovites paraît avoir commencé entre les trois puissances protectrices de la Grèce une scission qui pourrait bien finir par réduire à néant l’ancienne théorie du maintien de l’empire ottoman dans son intégrité absolue. Se sentant appuyés au dehors, les journaux d’Athènes ont stigmatisé avec énergie les complaisances de leur cabinet pour l’Autriche ; ils sont allés jusqu’à y voir un retour aux prétentions absolutistes de la dynastie bavaroise. Alors, posant nettement la question entre l’intérêt de leur patrie, qui a besoin d’agrandissement, et l’intérêt dynastique, qui ne voudrait choquer aucune puissance, ils n’ont pas craint de rechercher sous quelle condition la maison de Bavière a droit au trône hellénique. Cette condition n’est autre pour la dynastie que celle de se subordonner à l’intérêt de la Grèce : c’est pourquoi la charte grecque stipule, entre autres articles, que tout héritier du trône doit professer les rites de l’église orthodoxe d’Orient, Or, le successeur diplomatiquement reconnu, pour le cas où le roi Othon mourrait sans avoir d’enfans, est le prince Luitpold, qui n’a pas encore adopté la religion orthodoxe : la dynastie est donc sans racines dans le pays. Répondant à ces objections au nom du cabinet, le Moniteur grec reconnaît qu’en effet il n’existe à cette heure aucun héritier présomptif réunissant toutes les qualités voulues par la charte de 1843 ; mais il prétend que cette même charte a prévu tous les cas imaginables, et même celui d’une vacance momentanée du trône, qu’en conséquence il n’y a rien à craindre pour l’avenir du pouvoir grec. Quand on voit l’organe même de la cour obligé de descendre jusqu’à ces concessions, on demeure convaincu que la dynastie, comme l’état ne peuvent se consolider qu’en obéissant à toutes les exigences nationales, dont la plus impérieuse est l’agrandissement du pays, par l’adjonction des provinces d’Épire, de Thessalie et de Macédoine. Aussi la Porte s’est-elle lassée des protestations amicales du cabinet grec, qui ne modifiaient en rien sa conduite réelle ; pour faire éclater sa colère, elle a saisi l’occasion que venaient de lui offrir les pachas roméliotes en s’emparant de plusieurs émissaires de la Grèce qui parcouraient les villages et enrôlaient des volontaires Pour la prochaine campagne des hellènes contre le croissant. Sous prétexte que les doublures des habits de ces conjurés se sont trouvées remplies de proclamations et d’articles de journaux imprimés à Athènes, la Porte a interdit absolument l’entrée dans ses états de toute feuille publiée en Grèce. Jusqu’ici, la Porte était dans son droit ; mais, se sentant impuissante à maintenir long-temps par ses propres forces l’oppression de ses provinces grecques, elle s’est adressée aux états protecteurs par une note où elle prétend démasquer toutes les intrigues du cabinet d’Athènes. Cette nouvelle note de la Turquie, relative à son intégrité, obtiendra-t-elle en Occident plus de faveur que la dépêche de M, de Metternich ? Nous espérons que non. En effet, après avoir jeté feu et flamme en faveur de la Porte outragée, après avoir menacé plus d’une fois la Grèce, si elle ne changeait pas de politique, d’exiger d’elle le paiement entier de sa dette avec intérêt et capital, rompant ainsi la convention de 1844, par laquelle la France et l’Angleterre accordent pour la liquidation de l’emprunt grec un sursis de cinq ans ; après tant de démonstrations hostiles, l’implacable Angleterre elle-même a fini par s’adoucir, c’est-à-dire qu’elle trouve enfin son intérêt à ne plus répudier comme autrefois les plans des patriotes helléniques.

Ce qui fait surtout incliner l’Angleterre en faveur des Grecs, c’est de voir avec quelle obstination la Russie et l’Autriche défendent le système de l’intégrité de l’empire ottoman. Le tsar en effet ne dissimule, pas son aversion pour la Grèce ; en 1843, son ambassadeur, M. Katakazi, avait dû la manifester à plusieurs reprises. Ainsi, le jour de la fête du roi, il avait brusquement quitté Athènes, lui qui, comme doyen d’âge, était chargé de porter les félicitations au palais à la tête du corps diplomatique. Ce fut surtout après la révolution de septembre que Nicolas, espérant voir l’anarchie saisir l’Hellade, ne cacha plus ses sentimens secrets, et offrit sans détour au sultan contre les turbulences helléniques tous les secours dont il pourrait avoir besoin. Enfin, remarquant un peu tard qu’au lieu de l’anarchie la révolution de septembre amenait l’ordre et initiait l’Hellade à une vie toute nouvelle, Nicolas se résigna à laisser le comte Nesselrode écrire au cabinet d’Athènes une lettre [2] où est annoncée la pleine adhésion de la Russie aux conventions constitutionnelles conclues entre le peuple grec et son roi ; mais en même temps la lettre stipulait, comme condition absolue de la bienveillance du tsar, que le peuple grec renoncerait à tout projet d’agrandissement, qu’il cesserait toute espèce de propagande dans les provinces turques, et ne songerait plus à franchir les frontières fixées par la triple alliance. Cette dépêche ajoute : « Les délimitations solennellement consacrées par le traité qui garantit l’inviolabilité de l’Hellade ont été de nouveau reconnues par un protocole récent. Sur ce point essentiel de l’intégrité de l’empire ottoman, la tour russe est d’accord avec les cours de Londres et des Tuileries. En vertu de cette résolution commune des trois cours protectrices, la Grèce doit comprendre quelle impression a produite sur sa majesté impériale la nouvelle que les sociétés secrètes helléniques redoublent d’activité pour insurger la Thessalie, la Macédoine et l’Épire, et qu’elles préparent leurs soldats, leurs armes, leurs munitions, sans que le gouvernement grec fasse rien pour les entraver. Si quelque chose au monde peut mettre en péril la sécurité et l’indépendance des Grecs, c’est assurément la mise en œuvre de pareils projets. »

A cette dépêche plus menaçante qu’amicale en succédèrent plusieurs autres, où Nicolas tâche de gagner le roi Othon par des flatteries vraiment moscovites sur sa conduite généreuse durant le mouvement de septembre, en même temps qu’il encense d’une manière très peu autocratique Coletti et tout le ministère, l’assurant que l’état nouveau de la Grèce a toutes les sympathies personnelles du tsar, et que le cabinet d’Athènes peut compter sur son concours le plus sincère et le plus empressé. Ces doucereuses protestations avaient pour unique but de rendre à la Russie son influence perdue, et de continuer à duper l’Angleterre et la France, en obtenant leur adhésion, ainsi que celle de Coletti, au maintien en Orient d’un statu quo déshonorant et ruineux pour toute l’Europe.

Heureusement l’opinion publique fait peu à peu justice de cette grande déception appelée le maintien de l’intégrité ottomane ; on commence à comprendre que le meilleur moyen de maintenir l’empire turc fort et indépendant est de le débarrasser des provinces étrangères à sa race, qui, continuellement révoltées, absorbent son activité et dévorent sa jeune armée dans des guerres stériles. De plus en plus le progrès social des raïas grecs porte la diplomatie à admettre enfin dans son principe, cette distinction, que l’intégrité politique de l’empire ottoman ne peut plus être maintenue qu’aux dépens de son intégrité territoriale. Cette conviction, qui se répand surtout en France, n’est pas sans doute étrangère aux efforts que paraît tenter en ce moment notre cabinet pour opérer au sujet de la Grèce une combinaison de l’action française avec l’action britannique. La France sent bien qu’elle est au fond la seule puissance qui n’ait pas d’intérêt contraire à l’agrandissement des Grecs. Il est en outre incontestable que la seule neutralité de la France, refusant de coopérer à des mesures oppressives contre les chrétiens d’Orient, deviendrait d’un poids incalculable pour l’émancipation des raïas grecs ; mais dans son affaissement actuel, notre cabinet sent aussi qu’il ne peut agir tout seul en faveur des Hellènes.

Le refroidissement qui vient de survenir entre l’Angleterre et le divan serait une excellente occasion pour notre gouvernement de relever son influence parmi les Orientaux, non pas en se rapprochant de la Porte impuissantes mais en profitant des dispositions nouvelles de l’Angleterre pour rendre, d’accord avec elle et en dépit de la Russie, ses véritables frontières au royaume hellénique. Si les deux grandes puissances d’Occident étaient une fois bien d’accord sur ce point, la Russie elle-même ne pourrait se refuser à de nouvelles conférences, et la Turquie accepterait, assurément sans résistance, un remaniement du système d’intégrité de son empire, que pourrait suivre enfin une alliance solide entre elle et la Grèce.

Pour briser l’entente obstinée de la Russie et de l’Autriche dans la question d’Orient, il semble en effet que le meilleur remède serait une combinaison anglo-française à Athènes. Voilà pourquoi M. Guizot a toujours poussé Coletti à se réconcilier avec le protégé de l’Angleterre, Mavrocordato ; voilà pourquoi le cabinet français a fait blâmer sévèrement par ses organes le paragraphe de l’adresse du congrès relatif à l’ex-ministre. Enfin, si une réunion des colettistes et des mavrocordatistes était aussi impossible que de loin elle le paraît, verrait-on le journal le plus spirituel et le plus indépendant d’Athènes, le Συνενωσις (l’Union), pousser de toutes ses forces à cette combinaison ? L’Angleterre paralyse le peuple grec par la crainte qu’elle a de le voir lui disputer bientôt le commerce des côtes orientales de la Méditerranée ; mais, comme le dit très bien M. Duvergier de Hauranne, « à cette crainte il y a un contrepoids : c’est celle de voir la Grèce absorbée par la Russie. Un jour viendra peut-être où cette dernière crainte l’emportera sur l’autre, où ce dernier danger paraîtra plus grave que le premier. Ce jour-là, rien n’empêchera la France d’agir de concert avec l’Angleterre, et la Grèce en profitera. » Qui sait si cette noble espérance n’approche pas de sa réalisation ?

Gardons-nous de confondre avec les intrigues de l’Angleterre l’agitation des patriotes hellènes. L’Angleterre peut trouver son avantage à faire croire en Europe que c’est elle qui soudoie et qui dirige tous les complots insurrectionnels de l’Hellade et des provinces grecques de Turquie. Quant à ces dernières provinces, le fait est dénué de tout fondement, et d’ailleurs, fût-il vrai, ce serait une duperie de la part de la France de condamner ces projets d’affranchissement par le motif que l’Angleterre y est mêlée. Une telle conduite nous enlèverait infailliblement tout le crédit que nous avons su obtenir en Grèce. Non, la France n’a rien à craindre de ce que plusieurs de ses journaux appellent l’excitation fébrile des provinces grecques de Turquie à la voix des mavrocordatistes soldés par l’or anglais. Si cette excitation atteignait son but, qui est l’agrandissement de l’Hellade, nous y gagnerions certes plus que la Grande-Bretagne, et notre influence en Orient ne manquerait pas de recevoir d’une telle révolution une impulsion nouvelle. Le plus grand obstacle à cette heureuse modification du statu quo de la Turquie paraît se trouver dans les convictions personnelles de l’ambassadeur britannique à Athènes, sir Edm. Lyons. Aussi les évènemens qui se préparent feront-ils peser sur cet homme d’état une responsabilité immense.

Le premier diplomate de la Grèce, Mavrocordato, n’a été poussé que par sir E. Lyons dans le dédale d’intrigues et de violences où il s’est perdu. Si durant son ministère il ne s’est pas associé Coletti, c’est parce que sir E. Lyons ne peut souffrir Coletti, et qu’avec l’ambition égoïste propre à ses compatriotes, l’ambassadeur anglais voulait s’assurer une influence exclusive sur le premier ministère constitutionnel d’Athènes, et procurer dans ce pays à la Grande-Bretagne une nouvelle période de domination, analogue à celle que son prédécesseur Dawkins avait déjà su conquérir en 1832, pendant la minorité du roi Othon. Enfin, c’est sir E. Lyons qui a poussé l’ex-ministre à prononcer au congrès de cette année son dernier discours, dont le résultat a été de tracer entre lui et ses adversaires politiques une ligne de séparation et de haine qui, si elle ne disparaît, pourra devenir fatale pour la Grèce. Aussi les Hellènes regardent-ils sir E. Lyons comme le mauvais génie de la diplomatie européenne dans leurs affaires. Leurs sollicitations à Londres pour faire rappeler ce malencontreux agent sont continuelles. Dernièrement, quand ils ont vu la presse s’adoucir à leur égard, ils ont cru que sir Robert Peel avait enfin ouvert les yeux sur la profonde impopularité de sir E. Lyons en Orient, et ils n’ont pu dissimuler leur joie. Il paraît qu’ils s’étaient réjouis trop tôt. La disgrace tant espérée de sir E. Lyons s’est bornée à quelques admonitions et à l’invitation de se montrer désormais moins âpre pour le cabinet Coletti, aussi bien que pour la légation française.

Jamais du reste l’influence de la France n’a été mieux qu’aujourd’hui reconnue et admise en Grèce par tous les partis. Si nos agens savent tirer avantage de leur position, ils peuvent contribuer puissamment à consolider ce royaume et par là relever l’ascendant de notre pays en Orient. Toutefois, pour y réussir, ils doivent protéger en Grèce uniquement ce qui est national, sans s’inquiéter des personnes. Ils sont tenus d’appuyer le système Coletti tant que le peuple lui-même sera pour ce système ; mais si la France en venait à soutenir en Grèce un système anti-populaire, comme les derniers évènemens d’Athènes, en se reproduisant, pourraient bien l’y pousser, alors l’influence française se détruirait elle-même. Puisse notre diplomatie ne pas renouveler bientôt à Athènes la faute qu’elle commit naguère en Syrie, où elle protégea l’établissement égyptien sans s’assurer si le système qu’elle appuyait avait des bases dans le sol, et s’il continuait ou s’il avait cessé de répondre au vœu des habitans !

En résumé, il nous semble que le système du statu quo musulman n’est plus tenable. L’islamisme repousse tout progrès ; or ce qui ne marche pas rétrograde et doit finir par la mort. Si la diplomatie anglo-française ne peut s’accorder pour résoudre pacifiquement le débat des frontières turco-grecques et pour régler le sort des raïas, l’humanité lui fait alors un devoir de s’en remettre au jugement de Dieu, c’est-à-dire de stipuler solennellement la neutralité des grandes puissances vis-à-vis de la Turquie et de la Grèce, puis de déclarer la guerre ouverte entre les deux races chrétienne et musulmane de l’Orient. Tout indique que cette lutte dernière ne serait pas longue. Les Grecs en effet ne sont plus ce qu’ils étaient il y a encore peu d’années ; l’amour de l’ordre a remplacé chez eux l’esprit de morcellement et d’anarchie : ils le prouvent avec éclat en subissant cette chambre appelée par eux dictatoriale, à laquelle Coletti fait voter unanimement tant de mesures nouvelles pour centraliser le pouvoir. Si cette dictature constitutionnelle est acceptée avec résignation par un esprit aussi bouillant, aussi impatient du joug que l’esprit grec, c’est que la Grèce espère par là augmenter ses forces, se rendre plus apte à réagir, et à faire triompher son principe au dehors. En renonçant momentanément, il faut l’espérer, à tant de franchises provinciales, la Grèce prouve d’autant mieux qu’elle comprend sa mission, qui est d’émanciper l’Orient, fût-ce au prix de ses plus chères libertés. Elle imite en quelque sorte la république française se livrant à Napoléon pour réussir plus sûrement à faire avec lui le tour de l’Europe.

Il ne s’agit, pour le moment, que d’affranchir un million de raïas, d’ailleurs en conspiration permanente. Par là seulement on empêche la dissolution de la Turquie, et on échappe à la catastrophe d’un prétendu partage de l’Orient, qui mieux encore que la partage de la Pologne assurerait le triomphe définitif du tsarisme. L’Europe, nous le répétons, n’a que deux manières d’accomplir cet affranchissement, ou par des négociations diplomatiques, ou en permettant la lutte armée entre les deux races. Nous savons bien que les diplomates sourient d’un air sceptique à la seule idée que l’épée des Hellènes puisse être d’un poids quelconque dans l’équilibre européen. Nous avouerons nous-mêmes que, si le royaume grec actuel était réduit à ses seules forces contre toutes les forces de l’empire ottoman, y compris celles de l’Égypte, l’issue de la guerre pourrait être regardée comme douteuse. L’Hellade a tout au plus dix mille soldats réguliers, même en y comprenant les milices congédiées, tandis que le sultan entretient sous le drapeau près de cinquante mille hommes du nizam. Il est vrai que le royaume compte au moins cent mille palicars et gardes nationaux de dix-huit à trente ans ; mais aux palicars grecs la Porte saurait aussi opposer des armées irrégulières d’Albanais, de Bosniaques et d’Osmanlis, trois fois plus nombreuses. Il faudrait donc compter que dans cette guerre les musulmans seraient constamment quatre contre un. Sur mer seulement, les Grecs pourraient lutter à nombre d’hommes égal. Outre ses dix-huit navires de guerre et ses bateaux à vapeur, le royaume possède plus de trois mille vaisseaux marchands, montés par trente mille matelots endurcis à tous les périls. Ces bâtimens, devenus corsaires et transformant leurs barques en brûlots, inonderaient les mers ottomanes, et détruiraient bientôt en détail la grosse flotte du grand-seigneur. Par mer, la Grèce ne craint rien des Turcs ; par mer, les Hellènes sont encore aussi indomptables qu’au temps de Thémistocle ; mais sur terre, la question est beaucoup plus complexe : devant des forces quatre fois supérieures aux leurs, les Grecs, sans les raïas, ne sauraient faire sur terre qu’une guerre de montagnes et d’embuscades, une longue guerilla, dont pourrait bien se lasser la patience de l’Europe. Il n’y a pour l’Hellade qu’un seul moyen certain de triompher sur terre, c’est de se concilier les raïas slaves, et de combiner leur insurrection avec la sienne.

Malheureusement cette harmonie gréco-slave, qui est la grande nécessité de l’Orient, ne nous paraît pas encore près de se réaliser. La slavophobie a gagné la majorité des Grecs. Leur juste terreur de la Russie les égare au point de leur faire voir dans tout Slave un allié des tsars. C’est qu’autrefois ils n’eurent pas moins à souffrir des Serbes que des Moscovites, et les annales du Bas-Empire montrent le plus souvent les Slaves danubiens et les Russes coalisés ensemble contre Byzance. Cependant ce serait mal profiter des leçons de l’histoire que de tirer des évènemens d’un siècle barbare l’horoscope d’une époque civilisée. L’injuste aversion pour les Slaves, si la Grèce n’y renonce pas, amènera tôt ou tard la ruine et un nouvel asservissement de la nationalité hellénique. Cette antipathie, qui continue de faire agir séparément les Slaves et les Grecs, ne porte-t-elle pas aujourd’hui des fruits déplorables ? Réduite, dans son propre empire, à une extrême minorité, la race turque peut encore exercer impunément les plus atroces cruautés contre les raïas divisés entre eux. Le seul moyen infaillible de garantir la paix de l’Orient serait d’opérer un rapprochement fraternel entre les deux races indigènes et asservies de la Turquie européenne. Ce rapprochement n’est point impraticable. En effet, il y a encore peu d’années, les Serbes haïssaient les Turcs assurément bien plus qu’ils n’ont jamais haï les Hellènes. Maintenant, ne sont-ils pas devenus les plus fidèles amis de la Porte, et ne l’ont-ils pas prouvé d’une manière éclatante depuis deux ans ? La même réconciliation serait encore plus facile à accomplir entre les raïas slaves et les raïas grecs, si la diplomatie européenne voulait y prêter la main.

Cependant supposons, ce qui est assez probable, que la diplomatie s’obstine dans ses vieux erremens, quelle chance certaine de triomphe y a-t-il pour l’Hellade ? Nous n’en voyons pas d’autre qu’une coalition gréco-slave, qui combinera les mouvemens de la Morée et de l’Épire avec ceux du Danube et de la Bulgarie, qui unira aux klephtes de l’Olympe et de l’Agrafa les haïdouks de Bosnie et du Balkan. Cette combinaison parait du reste imminente, si la France et l’Angleterre continuent à soutenir dans son intégrité actuelle l’empire ottoman ; car les Grecs et les Slaves, qui vivraient volontiers en bons alliés avec les Turcs, ne consentiront plus à rester encore long-temps leurs esclaves ; ils empêcheront par leur résistance toute régénération de la Turquie, et ils finiront, s’ils ne peuvent y obtenir leur place fédérale, par briser l’empire d’Orient. Un double intérêt doit donc porter la diplomatie à intervenir en leur faveur : outre la raison d’humanité, il y a la raison de l’équilibre européen, puisque, sans les Grecs et les Slaves, les Turcs deviennent de jour en jour plus impuissans à servir de barrière contre la Russie. Au contraire, unis fédéralement aux Slaves et aux Grecs, les Turcs deviendraient invincibles, et ces trois peuples ensemble mettraient fin pour jamais aux protectorats russe et anglais en Orient.

Concluons que les complications qui viennent de surgir imposent à la diplomatie une mission sérieuse et nouvelle. A elle seule est dévolue la tâche de résoudre heureusement et sans secousse la question des frontières turco-grecques ; abandonnés à leurs propres instincts, les Hellènes et les Turcs ne la résoudraient pas sans verser beaucoup de sang. De plus, une telle guerre pourrait bien conduire les Hellènes victorieux au-delà de leurs frontières naturelles, et alors qui sait si la lutte de prétentions qui sépare encore les Grecs et les Slaves ne dégénérerait pas en une hostilité ouverte ? Il est donc prudent de s’opposer à ce remaniement de frontières par le moyen des armes, d’où pourrait naître l’embrasement général de l’Orient ; mais certes le moyen de prévenir cette catastrophe ne serait pas de s’obstiner dans un statu quo miné de toutes parts. C’est à nos hommes d’état de remédier au mal : videant consules.


CYPRIEN ROBERT.

  1. Voyez la livraison du 15 octobre 1844 et du 1er janvier 1845.
  2. Cette lettre a été publiée en allemand dans le Journal de Francfort de juillet 1844.