Le Monde marche, Lettres à Lamartine/IX

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IX


Mais l’homme n’a pas qu’un besoin, le besoin de manger, et qu’un aiguillon par conséquent pour le pousser au progrès. Il a d’autres besoins encore, et à leur injonction d’autres idées à mettre en réquisition, et d’autres progrès à faire pour compléter son corps et vivre en équilibre avec la nature.

Or la nature l’a créé nu par exception et livré par là sans défense au caprice de l’atmosphère. La ronde des saisons en tournant sur sa tête le ballotte sans cesse d’une température à l’autre, de la neige à la canicule.

Chaque jour, un peu plus tard ou un peu plus tôt, la nuit jette l’ombre sur lui et le prend comme sous un filet. L’obscurité le condamne à l’inaction, il perd ainsi une partie de son existence.

Il a sans doute dans la conformation savante de sa main un admirable clavier de mouvement pour le travail, mais simple outil de chair, elle sécherait à l’œuvre sur la branche ou sur la pierre, avant de pouvoir la fendre ou la briser.

La main ne saurait non plus retenir le liquide ; le liquide coule, glisse entre ses doigts, et tout un monde échappe ainsi jusqu’à nouvel ordre à sa domination.

Enfin le temps fuit d’une marche silencieuse sans que l’homme puisse jamais saisir la cadence de son pas dans l’espace et régler sur l’heure le travail de la journée.

Voilà le problème à résoudre. Le besoin presse, à l’œuvre donc, et debout !

L’homme commence par le couvert immédiat du corps, par le vêtement ; dans le principe, c’est-à-dire à l’état chasseur, il porte la peau de bête séchée au soleil ; mais après avoir émigré de l’état chasseur à l’état pastoral, il file la laine et il prend le manteau.

Avec le temps il passe à la vie agricole, et un jour il remarque à côté du champ de blé une plante sociale, — voyez toujours l’analogie, — dont la tige broyée et blanchie à la rosée du matin, donne un tissu plus frais et plus léger que la laine. L’invention du drap ou de la toile marque tout un ordre de sentiments dans l’humanité.

La femme date de la robe ; auparavant elle était une femelle. Mais le jour où, voilée et sacrée par le voile, prêtresse et gardienne de son corps, elle put seule nouer et dénouer le nœud de sa ceinture, alors elle eut la propriété de sa personne, elle connut la pudeur.

L’heure continue de couler, la civilisation grandit encore et va chercher au Levant, sur la feuille de mûrier, une étoffe aérienne en quelque sorte, et répand sur elle l’inépuisable palette de l’aurore. Et la femme, jusqu’alors esclave, dompte le maître à son tour et exerce sur lui la séduction terrible de cette nouvelle beauté, née sous son doigt, née de son art, mystérieuse, harmonieuse, faite de plis et de couleurs, de frémissements et de parfums.

La liberté de la femme était à ce prix, ainsi que sa dignité. Autrefois, elle abandonnait son amour, elle le donnera désormais. Et aujourd’hui fère et libre, majestueuse et douce dans sa majesté, elle traîne aux vents tous les feux du prisme recueillis dans la soie de son écharpe.

Non-seulement le vêtement a retiré la femme de la promiscuité, mais encore l’homme lui-même, en marquant d’un signe différent chaque différence de fonction. Tel costume pour le prêtre, tel autre pour le magistrat, chacun a pu ainsi prendre son rang, sa place, du premier coup d’œil, sans désordre, sans tumulte, et traduire au soleil sur la personne la diversité harmonieuse de la hiérarchie.

Après le vêtement la maison : l’homme à deux enveloppes.

À l’origine, quand il vit au jour le jour, à la poursuite du gibier, il remise sous la hutte ou dans le creux du rocher, Bientôt il garde le troupeau, il file la laine, il la tisse, il la tend sur sa tête au coup du crépuscule et il dort à l’abri de la tente, habitation flottante, vagabonde, qu’il plante et qu’il lève sans cesse à mesure que la brebis, sans cesse en quête de pâturage, l’entraîne à sa suite, de contrée en contrée.

Mais à peine a-t-il pris racine au champ, qu’il bâtit sa maison en pierre et la recouvre d’une charpente. La maison consiste alors en une seule pièce, vide, nue, à l’image et sur le moule de la pauvreté et de la simplicité de cette époque de civilisation.

L’homme secoue la poussière de la glèbe et entre dans la cité. Il accroît alors son existence, il l’accroît par l’industrie, il l’accroît par la science, il l’accroît par l’art, l’étude, la sympathie, la conversation, l’amour. Pour faire place à cet accroissement multiple et complexe de sentiment et d’idée, de puissance et de richesse, il élargit sa demeure à la mesure du progrès, et il la distribue, et il l’organise, et la divise, et la subdivise en autant de cellules, en autant de servitudes, qu’il a d’hospitalités de diverse nature à donner et d’êtres ou de choses à loger. Ici la cuisine, ici la salle de festin, ici le gynécée, ici la bibliothèque, ici la galerie, ici l’ergastule, plus loin la buanderie, plus loin le four, plus loin l’écurie, plus loin l’étable, plus loin la cour, enfin le jardin et le verger.

Car l’homme procède toujours du simple au complexe, dans la dilatation, j’allais dire dans la création continuelle de sa chrysalide. Il met d’abord tout son luxe sur son corps, mais à mesure qu’il monte en grade, c’est-à-dire en civilisation, il repousse à une plus grande distance cette dépense somptuaire et il la reporte sur son habitation, qui est en quelque sorte une extension de l’habit.

Enfin lorsqu’il a épuisé là tout le développement d’art dans un siècle donné, lorsqu’il a converti en meubles et en décors tous les nouveaux besoins, tous les nouveaux sentiments dont il a fait l’acquisition, alors sa vie intérieure toujours plus abondante, toujours plus bouillonnante, aux émissions et aux ambitions toujours plus expansives, toujours plus larges, déborde des murailles et rayonne à travers champs, en parcs et en jardins, en serres et en parterres.

Mais la maison représente quelque chose de plus que la pierre étagée sur la pierre et liée par le ciment. Elle a aussi sa vie, son âme, et cette vie, cette âme, c’est la lueur vive du feu qui joue avec l’ombre et frémit au plafond.

Et qu’est-ce que le feu dans l’humanité ? Le signe et le gage de sa domination sur la nature, l’homme règne à l’aide du feu, et porté sur le feu il avance triomphalement dans la civilisation. Que la fille la plus pure garde sous peine de vie le tison allumé sur l’autel de Vesta. Car si par hasard l’étincelle sacrée venait à mourir sous la cendre, l’homme retomberait dans la barbarie, à égale distance de la brute et d’Adam.

Prométhée a trouvé le secret d’allumer sa torche, et la flamme à la main, il prend le rôle de Dieu sur la terre, il remplace le soleil, il nivelle le climat, il déblaye la forêt, il pétrit le fer et l’assouplit à son usage, et le transforme en scie, en vrille, en serpe, en soc, en hache, en lance, en épée, en cuirasse.

Il dépose d’abord le feu sur l’âtre, foyer primitif de l’enfance de l’humanité. Chaque soir la branche d’orme flamboyante sur la pierre, groupe la famille. C’est l’heure de la veillée, la femme file la quenouille, l’aïeul raconte une légende.

La famille progresse et la vie d’intérieur, la vie de sentiment, encore étouffée ou restreinte dans l’antiquité, gagne en expansion, transforme l’âtre en cheminée, et la cheminée résume jusqu’à nouvel ordre le dernier relai du progrès, car c’est devant ce marbre sympathique, comme devant un sanctuaire, que chacun de nous, à la fin de la journée, émet, échange au pétillement de la flamme, en tête-à-tête ou en cercle, ce qu’il a de meilleur en lui, qu’il croit, qu’il aime, qu’il espère et sent en commun.

Qui le dirait mieux que vous, poëte cosmopolite, qui faites chaque jour du coin de votre feu le rendez-vous de l’Europe, pendant que la pendule dressée sur le tabernacle, comme la divinité du temps, trace d’un doigt muet l’heure sur le cadran ?

Je ne sais plus quelle princesse maudissait, au xviie siècle, l’invention d’une horloge qui marquait le quart pour la première fois. Ce perpétuel coup de marteau sur le timbre lui coupait, disait-elle, la vie en trop de morceaux. Que dirait-elle aujourd’hui devant l’aiguille fiévreuse qui note non-seulement l’heure, mais la minute, mais la seconde ; car, à proportion que la vie marche plus vite, précipitée à toute vitesse, de toute l’impulsion du progrès, le temps, pour la suivre, doit battre nécessairement plus vite la mesure.

Mais qu’est-ce que le temps ? où était-il autrefois ? Comment l’homme en a-t-il pu faire la conquête, à cette époque encore trouble de l’histoire, où il végète lentement sur une terre qui tourne sous son pied, qui l’entraîne à son insu, l’engloutit dans l’ombre et le ramène à la lumière, sans lui montrer d’autre signe, lui tracer d’autre notion de l’heure que le lever ou le coucher du soleil ?

Quel géomètre aujourd’hui méconnu gradua le premier la journée, classa l’existence, mit l’homme en ordre du matin au soir et du soir au matin : tant pour la veille, tant pour le sommeil, tant pour le travail, tant pour le repos ? Qu’importe le nom de l’inventeur, si nous avons l’invention ? l’inventeur, c’est le progrès.

D’abord le gnomon, écrit l’heure sur la place publique, avec l’ombre du soleil heure de jour, heure de passage, collective, commune à toute la cité, précaire, incertaine, effacée par la pluie ou par le nuage.

Mais lorsque l’évolution naturelle de l’histoire amène l’homme à vivre davantage de la vie de foyer, de la vie de famille, l’heure passe dans le sablier et entre dans la maison.

Plus tard, elle émigre du sablier dans l’horloge, elle défile sur le cadran, elle sonne au sommet du clocher, comme si, avec l’accroissement de la vie dans l’humanité, elle avait besoin de prendre plus de vie aussi et de chanter dans l’espace.

Le progrès a trouvé la règle du temps, c’est bien ; mais il a fait seulement la moitié de sa tâche si, la nuit, en tombant, condamne l’homme à l’immobilité.

Le soleil disparaît au couchant et emporte avec lui son rayon. La source coule de plaine en plaine et emporte de fleur en fleur son murmure. Comment appeler et retenir à domicile ces deux choses fluides et insaisissables, l’eau et la lumière ?

L’homme ramasse à terre une poignée d’argile, il la moule, et le secret est trouvé. Il possède l’amphore. Il presse la grappe ; la flamme électrique du vin pétille et la coupe, passée à la ronde dans le festin, propage de lèvre en lèvre l’enthousiasme de la sympathie.

Or, pendant que la jeunesse attardée à table renoue le pacte d’amitié dans la joie et l’effusion du banquet, une jeune fille, belle comme la Grèce, grave comme la muse, entre discrètement, sur la pointe du pied, dans la chambre d’une maison écartée, là-bas sous le platane, à l’extrémité de la cité. Elle verse l’huile d’olive dans la lampe posée sur le trépied, ranime du doigt la mèche à moitié éteinte et regagne silencieusement la porte, et disparaît, sans que sa robe même ait ébranlé l’air autour d’elle et incliné la flamme. Car là, sous ce trépied d’airain, un vieillard recueilli et comme absorbé dans l’auréole de clarté qui tombe de la lampe au milieu du parquet, réfléchit profondément, la main dans sa barbe, et de temps à autre écrit sur une tablette. Ce qu’il écrit, nous le saurons plus tard, quand nous aurons à faire le bilan de la science. Notez seulement pour mémoire que la lampe, en laissant tomber sur le front de l’homme sa douce clarté, a ouvert en lui une occasion de plus de pensée ; car la nuit est l’heure de loisir pour chacun ; le travail de la terre est fini ; car la nuit est l’heure du silence ; et le silence est le génie de l’inspiration. L’antiquité a raison : Minerve, en plantant l’olivier, a versé la sagesse dans l’humanité.

Et maintenant, je vous le demande, depuis le jour où l’homme vint, pieds nus et sans armes, chercher sur la terre hérissée de ronces le mystère de ses destinées, a-t-il multiplié à l’infini ses moyens d’existence ? Les faits parlent, écoutez-les. Au jour de sa venue, ou de sa chute, à votre choix, il était errant à la poursuite de son repas, et le voici rassuré sur sa nourriture ; il était le ver de terre frissonnant dans sa nudité, et le voici vêtu ; il était battu du vent, et le voici abrité ; il était engourdi au souffle de l’hiver, et le voici réchauffé il était plongé dans l’ombre au coucher du soleil, et le voici éclairé ; il était désarmé contre le péril, et le voici armé ; il était perdu dans le temps comme dans un chaos, cherchant l’heure sur le sol comme l’aveugle cherche du pied son chemin, le voici astronome, reportant au compas le pas de l’astre sur le cadran et mettant sa vie en cadence au battement du balancier.

Eh bien ! la main sur la conscience, qui donc a donné à l’homme l’arc, le troupeau, la charrue, la tente, la maison, la cité, le vêtement, le feu, le fer, la lance, la coupe, l’horloge, pour ne citer que ces sublimes annexes de l’humanité ? sinon cette providence intérieure appelée perfectibilité, sans cesse mécontente du jour, sans cesse inquiète du lendemain, et chargée dès l’origine d’étager sur une nature inachevée la seconde nature de la civilisation.

Vous affirmez, sur la foi de la légende, que le Créateur avait fait l’homme complet dès le premier jour, définitivement fixé à un ordre définitif d’existence. Pourquoi donc alors lui aurait-il imposé, par je ne sais quel paradoxe, une âme toujours à la recherche d’un nouveau complément et lui aurait-il donné la main, organe à part, hors-d’œuvre au point de vue du corps, qui ne peut servir aucun acte du corps, et qui n’a de raison, par conséquent, que par rapport à l’intelligence et pour servir l’intelligence ?

Si la nudité est la loi de l’homme, pourquoi a-t-il pris le vêtement ? Si le lit de bruyère est le dernier mot de sa destinée, pourquoi a-t-il bâti la muraille ? Si son corps, tel qu’il est dans la nature telle qu’elle est autour de lui, est son arrêt de vie sans appel, pourquoi a-t-il arraché le feu au ciel, labouré, forgé, accumulé découverte sur découverte et fui sans cesse d’un mode à un autre mode d’existence ?

Aurait-il donc en lui deux natures contradictoires ? une nature physique, achevée, irréprochable, comme vous semblez le penser, et une nature intellectuelle, supérieure à la première à la vérité, mais tracassière par abus de pouvoir et acharnée à bouleverser la vie du corps sous prétexte de la perfectionner.

Accepte qui voudra cette anarchie de nature. Quant à nous, nous croyons à l’harmonie de la création. Si l’intelligence travaille éperdument à développer l’humanité, elle a en elle-même, et par une consigne supérieure à elle-même, quelque raison impérieuse d’agir comme elle agit et de prendre à bail la direction de notre destinée.