Le Monde marche, Lettres à Lamartine/XV

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XV


Vous avez cherché le progrès dans les arts, et vous ne l’avez pas trouvé. Vous le cherchez ensuite dans les passions, et là encore vous secouez la tête et vous passez. Mais si j’ai bien compris votre pensée, vous entendez par passions non pas précisément les divers penchants tous légitimes en eux-mêmes que Dieu a mis en nous pour accomplir notre destinée, mais bien, je ne sais quels ferments de corruption que la matière porte fatalement en elle, par suite, j’imagine, du dogme de la déchéance. Ainsi, sous votre plume, progrès dans les passions signifie simplement progrès contre les passions, car les passions, essentiellement perverses par nature, ne pourraient progresser que dans le sens de leur perversité, c’est-à-dire en sens inverse du véritable progrès. Vous dites donc :

« Est-ce dans les passions qu’est le progrès ? Nous avons les mêmes passions que nos pères, parce que nous avons les mêmes organes et que la même lutte établie en nous par la nature entre la raison, qui est l’instinct de l’âme, et les passions, qui sont l’instinct de la nature, rompt aussi souvent en nous qu’en eux l’équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse rétabli par le bien pour se rompre encore. »

Je reconnais volontiers que l’homme, être double, homo duplex, est à la fois un corps et une âme, et sans appeler précisément la passion instinct de la matière, et la raison instinct de l’âme, définition à mon avis passible de révision, j’accepte pleinement que le corps et l’âme ont deux modes d’actions d’instincts, non pas radicalement hostiles l’un à l’autre, comme vous semblez le supposer, mais harmonieusement liés au contraire.

Vous m’accorderez bien en échange que le rapport du corps à l’âme a dû continuellement changer dans la longue évolution de l’humanité. Dès le premier jour, l’homme avait reçu de la main du Créateur son corps complet, définitif, complétement et définitivement approvisionné de tous ses rouages et de tous ses appétits. Par sa nature finie, conséquemment classée, il ne peut acquérir ni un organe de plus, ni un besoin, ni un membre, ni une fonction. Tel il a été, tel il sera, vous l’avez dit le premier. Je le redis à mon tour sur l’autorité de votre parole.

Mais en est-il de même pour l’âme, cette part en nous du Dieu vivant, active comme lui, créatrice comme lui, dans l’ordre du moins de notre destinée. L’homme a t-il reçu, le jour de la création, une âme achevée et irrévocablement fixée au même nombre d’attributions et d’idées ? Vous ne le pensez pas assurément. Puisque l’âme infinie par essence attire sans cesse à elle dans son expansion infinie de nouvelles connaissances et de nouveaux instruments de connaissances, elle déplace donc infatigablement la proportion primitive entre elle et le corps, et à chaque pas qu’elle fait dans la science, à chaque vérité qu’elle acquiert, elle prend sur le corps la puissance de cette science et de cette vérité. Cet à priori posé, nous allons en tirer la conséquence.

Du moment que le corps avait atteint du premier jour son plein développement, l’homme a dû vivre exclusivement, a dû agir, abonder dans le sens du corps, le seul mode de son être alors à sa portée, appeler vertu la force du corps, beauté l’élégance du corps, gloire la supériorité du coup de lance ou du jarret. Il met alors sa destinée à manger, à boire, à tenir quelque Briséis gémissante courbée sous sa main de fer, et à enlever la vigne, le trésor, le champ ou le bétail du voisin, pour doubler le nombre dé coupes, de plats, de captives ou de voluptés à ses festins. La gloutonnerie homérique, l’orgie, la débauche, la violence, la cruauté, la rapine, alternées ou simultanées, forment, à proprement parler, toute la trame et toute la broderie de son existence. Le héros, c’est-à-dire l’homme élevé à sa suprême formule, porte alors le nom d’Achille, d’Ajax, d’Agamemnon, d’Ulysse. Or, nous pouvons juger de l’héroïsme par le dernier chant de l’Odyssée. Ulysse rentre dans son palais après une longue absence, il prend au piège de sa ruse les prétendants de Pénélope, les massacre sans pitié, répand la fleur de soufre sur la dalle encore chaude de cet abattoir, étrangle ensuite toutes les femmes de la maison complices de ses rivaux, et reprend tranquillement dans les vapeurs de sang et les parfums de cadavres la conversation interrompue avec Pénélope.

L’âme dormait encore, et nulle force chez l’homme ne pouvait faire contrepoids à la violence sauvage des sens abandonnés à leur seule impulsion. Mais l’âme pensait cependant, et à mesure que la société rapprochait l’homme de l’homme, elle pensait en commun, multipliait, au contact, sa puissance de penser, accumulait idée sur idée, transmettait l’idée de génération en génération ; et la pensée humaine, ainsi communiquée, ainsi reversée, ainsi grossie perpétuellement dans son perpétuel courant à travers l’humanité, refluait dans l’âme humaine à l’état de richesse acquise, de force supplémentaire et constituait dans l’humanité tout un monde nouveau d’action, le monde moral qui enlevait au corps toute la part qu’il prenait pour lui-même dans notre existence. Après avoir jusque-là vécu par l’épiderme, l’homme commença dès lors à vivre par l’intelligence.

L’idéal de l’humanité changea de place, et passa de la force à la pensée, le législateur destitua le héros. Dracon, Numa, Moïse, Solon, Lycurgue, posèrent, en vertu des notions du bien et du mal, dégagées des siècles par une longue suite de réflexions, les règles morales des rapports et des devoirs des hommes entre eux dans la société. Là où était la force ils mirent le droit, et la loi là où était l’indiscipline. Loi sauvage sans doute le plus souvent, et empreinte à l’occasion de toute la brutalité d’une époque encore submergée de matérialisme. Dent pour dent, peine du talion, la torture pour interrogatoire, la peine de mort prodiguée pour le moindre délit, le sang versé comme l’eau à la moindre faiblesse. On eût dit que le corps seul commettait la faute et que seul par conséquent il devait répondre au juge et subir l’expiation.

Mais l’âme continuait de penser et évoluait de la législation à la philosophie. Le législateur abdiquait la suprématie morale de l’humanité dans la main du sage, de Pythagore, de ThaJès, d’Anaxagore, de Socrate, de Platon, d’Aristote. Or, qu’est-ce que la philosophie ? c’est l’extension, en quelque sorte, de la législation ; c’est la question de la destinée posée dans toute son étendue, dans toute la série de rapports, premièrement de rapports de l’homme avec l’homme, comme dans le code, et ensuite de l’homme avec lui-même, de l’homme avec la nature, de l’homme avec la vie à venir. Grâce à la philosophie, l’âme, en pleine possession d’elle-même, saisit, en vertu, de son droit divin, le gouvernement de notre existence et apporte à l’humanité un nouvel ordre de vie : la vérité, et d’action : la vertu. Le sage dresse, dans l’intimité de son être, l’autel de la conscience pour y adorer nuit et jour le dieu du bien et y consumer le mal au feu sacré du remords. Il puise une telle joie, une telle sérénité à cette royauté de l’âme, qu’il lui sacrifie sans regret toute joie du corps et jusqu’au corps lui-même, pour peu que la dureté du temps le mette au choix ou au défi. Socrate meurt le sourire sur la lèvre pour sa conviction. Il n’y aurait eu dans le monde que Socrate, et, après lui, Marc-Aurèle, que l’élément divin de l’humanité serait vengé du scepticisme, et que le progrès serait prouvé ; car de tous les anachronismes, le plus à contre-temps, à coup sûr, serait de supposer l’âme de Platon ou l’âme d’Épictète errante, au milieu des orgies, sur l’herbe, et dans la fumée des vins de l’Iliade ou de l’Odyssée.

La philosophie toutefois, par cela seul qu’elle parlait à la raison et impliquait la nécessité d’une éducation préalable, faisait de la sagesse la communion réservée d’une élite de la société. La coupe d’ambroisie ne circulait que sur la montagne dans une sorte d’Olympe de l’esprit. La foule ignorait, et, par son ignorance, continuait de vivre, comme par le passé, dans la région inférieure de la matière. Mais la philosophie, d’abord purement rationnelle, prit avec le temps, dans un coin perdu de l’Asie, la forme d’une légende, et, revêtue de la puissance contagieuse du merveilleux, pénétra dans le peuple par l’imagination. Le miracle suppléa au raisonnement ; l’apôtre remplaça le philosophe, l’Évangile conquit l’univers et la vertu porta le nom de sainteté. Qu’est-ce que l’Évangile ? c’est Dieu présent à chaque minute dans notre conscience. Qu’est-ce que la sainteté ? c’est la vertu en Dieu. Le christianisme fit de tout homme né de la femme l’ouvrier de sa propre grandeur, et, en cas de défaillance, de sa propre réhabilitation. Le repentir suffisait pour effacer le péché et donner à l’homme un nouveau point de départ. La législation antique, encore entachée de matérialisme, frappait l’homme dans sa chair par le supplice. La religion nouvelle, au contraire, doctrine de résurrection dès cette vie, avait compris que l’âme était la source de toute action, et que l’âme purifiée par le remords, l’homme renaissait véritablement à l’innocence.

Chacun de nous, institué son juge intérieur, eut charge d’accomplir la loi en lui-même, par lui-même, et cette loi tenait en un seul mot : la charité ; aime ton semblable. La charité ! passion nouvelle dans le monde, plus forte que toutes les forces de la matière, puisqu’elle a brisé les maîtres et vaincu les bourreaux. Or, par pitié, je vous en conjure, si vous croyez toujours que le temps en coulant n’a déposé en l’âme humaine aucune puissance de sanctification, ne passez plus désormais à côté de certaines ruines, car vous verriez surgir de la poussière des cirques les spectres attristés des martyrs, et le doigt sur leur plaie, vous reprocher l’injustice de votre parole.

L’âme humaine a encore continué de penser, et pendant que le prêtre chrétien sommeillait sur la lettre, au lieu de suivre l’esprit vivant qui tourne sans cesse la page de l’Évangile éternel pour écrire sans cesse un nouveau feuillet, le monde laïque, plus instruit et mieux inspiré que le prêtre attardé au moyen âge et embarrassé dans sa robe pour marcher, développait le christianisme sous le nom de philosophie, et le répandait à pleines mains dans tous les ordres de faits, dans tous les ordres de pensées, dans la science, dans la loi, dans la politique, dans l’économie. La vérité sortit du sanctuaire et tomba dans le domaine commun. Le christianisme avait régénéré l’individu, la philosophie régénéra l’Europe. La charité, dilatée à la mesure de ce développement de l’âme, prit un titre nouveau, le titre d’humanité.

L’humanité, voilà désormais le mot d’ordre du progrès, le vôtre, le mien, celui de tout homme bien né au dix-neuvième siècle. Or, l’humanité, cette formule dernière de l’Évangile, c’est l’homme pensant partout d’une même âme, luttant partout d’un même cœur, de frontière en frontière ; c’est l’action et la réaction de la pensée de tous sur chacun et de chacun sur tous ; c’est l’âme collective du monde constituant l’influence essentiellement moderne de l’opinion ; c’est l’opinion décernant par ses innombrables voix la récompense morale de la considération, nous tordant à vivre en participation avec notre semblable et sous son regard, à lui donner ou à prendre de lui le bon exemple, à le maintenir ou à nous maintenir par lui dans le droit chemin. La considération est donc aujourd’hui, grâce au pouvoir que la publicité exerce partout, une conscience extérieure qui assiste chaque conscience individuelle dans l’œuvre laborieuse de la vertu et de la vérité, cette autre vertu de l’intelligence ; et il faut bien qu’il en soit ainsi, pour que celui même qui semble le moins aspirer par sa conduite à l’estime publique en recherche du moins l’apparence, et paye sa dette à l’opinion avec la fausse monnaie de l’hypocrisie.

L’humanité a donc conquis dans le développement de l’idée une force de plus pour combattre ce que vous appelez la matière ; c’est par cette raison, et uniquement par cette raison, que le siècle pensant regarde l’instruction publique comme la première condition de toute moralité. La logique le dit, et, en fait, l’histoire le dit encore plus haut. Nous avons les mêmes passions que nos pères, dites-vous ; mais alors qu’est-ce donc que le Christ est venu faire dans le monde au jour sublime du sermon sur la montagne ? et pourquoi vous et moi, vous surtout, récitons-nous un hymne perpétue ! à la gloire de l’Évangile, si l’Évangile n’a exercé aucune action sur l’humanité, en renouvelant l’homme intérieur, en le replaçant en face de Dieu ? Quand nous disons vertu chrétienne, nous parlons donc aussi la langue d’une illusion ? Nous avons les mêmes passions que nos pères ! Quoi ! les perturbations de sexe universelles dans la Grèce ; quoi ! ces nuits sans nom de Babylone, derrière les murs du temple de Milyta ; quoi ! ces bayadères de l’Inde, jetées pêle-mêle sur le fumier de fleurs de Siva ; quoi ! ces fêtes dans le sang de la Rome impériale, à en faire dresser les cheveux sur la tête ; quoi ! toutes ces orgies, toutes ces débauches, toutes ces prostitutions de l’âme et du corps, toutes ces canonisations du lingam : étaïres, bacchantes, prêtresses, lesbiennes, institutions du vice, non pas cachées, remarquez-le bien, non pas flétries, mais publiques, mais consacrées par la loi et par la religion, mais écrites en caractères obscènes sur tous les murs de la maison et jusque sur les joyaux de la jeune fille, nous les aurions encore, là, devant nous, autour de nous, comme au temps de la bonne Déesse et du banquet de Platon ? Soit, puisque nos organes le veulent ainsi ; mais nous les avons refoulées du moins dans la honte comme des filles des ténèbres. Elles se cachent ; elles ont perdu leur place dans le code et dans le temple ; que dis-je ? le temple les revomit avec horreur, et la loi les marque au fer rouge.

Ai-je bien lu d’ailleurs, ou le trouble de mon rêve a-t-il passé dans mon regard, quand je vois sous votre nom une théorie d’oscillation perpétuelle entre la chair et la raison, entre le mal et le bien, de sorte que, depuis l’origine de l’humanité, le balancier va et vient perpétuellement, frappant perpétuellement le même nombre de coups pour le corps, le même nombre de coups pour la raison, le même nombre de coups pour le vice, le même nombre de coups pour la vertu ! Vous nous replongez donc aujourd’hui, au dix-neuvième siècle, dans la nuit lugubre de la doctrine du dualisme ? Ah ! s’il en est ainsi de l’humanité… Silence ! Fermons la porte sur vos paroles. Que le monde des natures inférieures ne sache pas que les meilleurs, rassurés pour eux-mêmes, ont élevé, sur les débris de la fatalité antique, la fatalité de quoi donc… du sang dans l’artère !

Et l’amour, cette passion aussi et la plus sacrée de toutes, qu’en dites-vous dans le secret de votre pensée ? car vous l’avez oubliée ou indiquée seulement par réticence. Aucun charbon n’a-il passé sur le cœur humain, depuis Briséis jusqu’à Béatrice, pour le purifier de toute souillure ? Et vous-même, ô poëte ! le plus grand des poëtes de l’amour, le plus chaste, le plus pur, le plus éthéré, vous dont chaque strophe est sans cesse baignée de toutes les larmes et de tous les parfums de l’âme, comme la terre est ruisselante au printemps de toutes les rosées et de toutes les haleines d’aubépines, parce que chaque strophe de vous est une immersion de l’âme en Dieu, une palpitation infinie du cœur, obligée de prendre l’infini à témoin, d’étoile en étoile, pour trouver une langue à sa mesure, viendriez-vous affirmer aujourd’hui, vos œuvres à la main, que nous aimons comme les Grecs aimaient, et que vous avez chanté Elvire comme Anacréon chantait autrefois la jeune Milésienne, le front tombé sur la coupe vide et la bandelette dénouée sur l’épaule ? Mais en voilà trop sur cet épisode du progrès. Je croirais insulter toute femme que je salue, si je prenais plus longtemps sa défense contre l’antiquité.

Passons à une autre question car sur celle-là vraiment je crains d’avoir trop raison.