Le Monde où l’on s’amuse aux États-Unis

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le Monde où l’on s’amuse aux États-Unis
Revue des Deux Mondes5e période, tome 36 (p. 200-228).
Le monde où l’on s’amuse aux Etats-Unis


The House of Mirth, by Edith Wharton, 1 vol., Charles Scribner’s Sons, New-York, 1905.


Mme Edith Wharton mérite d’être louée doublement, d’abord parce qu’elle a écrit le meilleur roman peut-être qui cette année ait paru en langue anglaise, et puis parce qu’elle fournit une excellente riposte aux accusations d’immoralité qui continuent de pleuvoir sur nos romans français, the wicked french novels. Si la peinture de très mauvaises mœurs, faite avec le détachement, l’accent d’indifférence personnelle qui caractérisent l’école de Flaubert, constitue ce qu’on appelle l’immoralité, The House of Mirth est immoral autant que le plus hardi roman parisien. Un prétendu grand monde que nous y voyons figurer ajoute la pire grossièreté aux autres vices généralement attribués à ce groupe d’exception qui, dans toutes les capitales de l’univers, ne vit que pour le plaisir. Il apparaît qu’à New-York autant qu’ailleurs les hommes sont capables de convoiter la femme d’autrui, mais ils ont besoin pour cela d’être très excités par le cocktail ou le whisky ; les femmes seront coquettes et faciles à l’occasion : mais, quand elles se compromettent, c’est uniquement pour faire payer leurs notes de couturières, si le banquier naturel, le mari, n’y suffit pas. Celui-ci s’avise-t-il d’être jaloux, une amie complaisante de sa femme s’emploiera volontiers à lui fermer les yeux, moyennant double aubaine, cadeaux de l’une, dividendes versés par l’autre, sous prétexte de chimérique association d’affaires. Mais que l’épouse, jusque-là complaisante, ne s’aperçoive pas de ce dernier genre de libéralité ! Ce serait un cas de rupture : elle peut pardonner le flirt, n’étant pas fâchée le plus souvent d’être débarrassée d’un mari qui l’assomme, — de cela elle ne fait aucun mystère, — mais elle n’admettra jamais en revanche qu’un dollar soit détourné de la maison. Ainsi vivent les Trenor, les Dorset, et tous les ménages opulens que nous présente Mme Wharton. La distinction de son style sauve ce que le sujet a de vulgaire ; la vie intense qu’elle prête à ses personnages nous force de nous intéresser à eux, quoiqu’il n’y en ait pas un seul de sympathique. Elle nous fait sentir enfin, si récalcitrans que nous soyons à les accepter, les nuances insaisissables qui séparent une ploutocratie censée aristocratique, des parvenus de la veille qui n’ont pas encore appris à se servir de l’argent avec aisance.

Les nouveaux riches envient et sollicitent une invitation dans ce qu’on appelle la meilleure société, parce qu’elle est riche depuis plus longtemps que l’autre. Alors surgissent de certains décavés des deux sexes qui, appartenant par le nom et les alliances au monde dédaigneux et fermé hors duquel on n’est rien ni personne, s’appliquent à servir de lien entre les deux camps, se chargent des présentations, aplanissent les difficultés ; ils protègent et poussent en avant les candidats qui se recommandent à eux par la générosité du tip, du pourboire. Oui, vous entendez bien, du pourboire. Le pot-de-vin tient une place énorme dans les rapports sociaux. Il est des entremetteuses spéciales qui n’ont pas d’autres ressources et qui réussissent ainsi à mener la vie élégante, sans qu’aucune réprobation grave s’attache à leurs manœuvres. Ce genre d’intrigue serait pourtant de nature à indigner d’honnêtes gens beaucoup plus encore que les perfidies rebattues du vieil adultère, contre lequel se sont tant escrimées les pudeurs anglo-saxonnes et qui peut avoir, du moins, l’excuse de la passion. Julia de Trécœur est criminelle, soit, mais elle l’est comme Phèdre, sans mélange de vilenie, et quoique la Petite Comtesse justifie par le don désespéré d’elle-même les mauvais propos tenus sur son compte, elle conserve dans cette espèce de suicide une fierté qui l’empêcherait de laisser qui que ce soit réparer les pertes qu’elle a pu faire au bridge. Dans The House of Mirth, les hommes boivent vraiment trop et les femmes font trop visiblement passer avant toutes choses l’argent avec les toilettes qu’il permet. Par parenthèse, ce nom biblique, The Houw of Mirth, d’où vient-il ? De l’Ecclésiaste, je suppose, où la maison de gaîté, la maison du festin est opposée en signe d’infériorité à la maison de deuil. « Le monde où l’on s’amuse » vaudrait mieux, mais outre que ce titre était déjà pris par l’auteur français du Monde où l’on s’ennuie, il eût paru trop simple à Mme Wharton dont la qualité principale n’est pas le naturel. Voyez plutôt le titre d’un autre de ses romans : La Vallée de Décision. Malgré le secours de l’épigraphe : Multitudes, multitudes in the Valley of Decision, nombre de lecteurs ne sont pas arrivés encore à en démêler clairement le sens ni surtout les rapports avec cette chronique d’une petite cour italienne vers la fin du XVIIIe siècle. Règle générale, Mme Wharton n’écrit pas pour la foule, elle n’aspire pas au succès populaire, elle garde au milieu de ses créations l’attitude d’une esthète profondément désintéressée du sujet et n’attachant de prix qu’à la forme. Si son dernier livre a eu un succès retentissant en Angleterre comme aux Etats-Unis, c’est qu’on y trouve la peinture piquante d’un monde dont ne se sont encore que faiblement inspirés les romanciers américains. Même Dudley Warner, dans The Golden House et That Fortune, n’avait pas su nous le montrer ; le mouvement, la verve satirique et, en général, les qualités du conteur manquaient à cet éminent essayiste. D’autres sont tombés dans la banalité de l’attaque aveugle à outrance, d’autres enfin n’ont pas osé.

Mme Wharton ose ; même aucune audace ne l’effraye ; cette dénonciation implacable de la haute vie à New-York est relevée par l’esprit incisif et pénétrant d’une femme du monde qui, comme le disait assez drôlement un de ses compatriotes, a pris, dans le procès qu’elle intente aux siens, le rôle du ministère public. Il est évident qu’elle connaît à fond ses personnages, présentés avec un peu trop d’impassibilité peut-être, car, prêche et morale à part, on aime à sentir que l’évocateur plane au-dessus des bassesses et des laideurs qu’il évoque. Sans connaître autrement que par ses livres le nouveau romancier qui a conquis si vile en Amérique le premier rang, nous lui trouvons quelque ressemblance avec un de ses héros, l’avocat Selden, espèce d’Olivier de Jalin américanisé. Selden passe une bonne partie de son temps dans l’élément qu’il méprise ; de fait, il y passe tous ses instans de loisir, mais c’est objectivement qu’il assiste au spectacle, en gardant des points de contact qui lui sont précieux hors de la grande cage dorée où les gens du monde semblent prisonniers comme autant de mouches dans une bouteille. Les mouches ont bien trouvé l’entrée de la bouteille, mais pour sortir, c’est une autre affaire. Le trait caractéristique de Selden, et apparemment de Mme Wharton, c’est de n’avoir jamais perdu de vue la sortie. Du reste, l’auteur de The House of Mirth appartient à l’élite qui bourdonne dans la cage dorée. Elle a le privilège de la naissance, dont on connaît tout le prix pour peu qu’on ait vu parées de leurs insignes les « filles de la Révolution. » Le nom de son grand-père le général Ebenezer Stevens est inscrit aux fastes les plus glorieux de l’Indépendance. Née dans une famille riche et distinguée, rien ne dut manquer à la formation de sa vive intelligence. Le nivellement de l’école lui fut épargné, son éducation se fit surtout à l’étranger où elle se familiarisa avec trois langues. L’Italie surtout la retint et, par la suite, l’inspira ; elle aima Gœthe en Allemagne ; en France, Balzac et Flaubert ; sans que ses interviewers nous l’eussent dit ; nous aurions deviné qu’en Angleterre une de ses prédilections était pour George Meredith. Il ne semble pas qu’elle ait écrit avant son mariage avec M. Edward Wharton de Boston, la ville dont l’atmosphère semblait s’harmoniser le mieux avec les qualités de son esprit où dominent la culture, la subtilité, la réserve. Cependant, les Wharton habitent surtout New-York, quand ils ne sont pas en Europe, et le mari de l’écrivain est plutôt un sportsman qu’un homme d’étude.

Mme Wharton devait avoir environ vingt-sept ans lorsqu’elle commença, en 1889, à publier quelques vers, début habituel de ceux qui naissent avec le don que rien ne remplace, le don de ce que nous appelons prétentieusement aujourd’hui l’écriture artiste. Il n’y a pas de meilleure prose que celle qui s’est rompue d’abord aux règles rigoureuses de la versification ; on le vit bien quand parurent successivement les nouvelles réunies depuis en volumes sous des titres divers : The greater Inclination, Crucial Instances, Sanctuary, The Touchstone, the Descent of man, etc. Chacun sait que depuis les grands romans de Hawthorne, c’est dans la nouvelle qu’ont excellé les conteurs américains. Certes, le genre n’est point méprisable, il exige une concision, une sobriété qui n’est pas à la portée de tous ; la nouvelle peut avoir, sur le roman, la supériorité du sonnet sans défaut sur un long poème ; mais il faut bien avouer que trop souvent aussi, elle se plie aux exigences du journalisme vulgaire, aux besoins d’un public pressé qui n’a pas le temps de lire, et, de la part de l’auteur, à la tentation du gain facile. La prédominance de la nouvelle en littérature est un assez mauvais signe. On l’a reprochée à l’Amérique sans songer à tout ce qu’elle avait donné de vraiment digne de vivre sous la plume d’un Bret Harte, d’une Mary Wilkins, d’une Sarah Jewett, d’un Cable, etc. Les nouvelles de Mme Wharton n’ont ni la même couleur locale, ni la même originalité. Elles rappellent beaucoup celles de Henry James, dont l’auteur de The Touchstone est évidemment l’élève, elles se rattachent aussi aux méthodes psychologiques françaises. Le pessimisme y coule à pleins bords ; ceci empêcha leur succès auprès des masses qui ne souhaitent qu’un heureux mariage comme dénouement à une inoffensive aventure d’amour.

Les êtres qu’elle met en scène ne sont ni naïfs, ni crédules ; ils ont passé dédaigneux à côté du bonheur qui suffirait à d’autres, ou bien ils reconnaissent qu’ils n’en ont possédé que l’ombre. Voyez par exemple La tragédie de la Muse : la vie de cette femme n’eut qu’une raison d’être : un grand poète l’a aimée, il lui a dédié son œuvre, on admire en elle l’inspiratrice du génie volontairement enchaîné à un durable amour. Au fond, quelle est la vérité ? Lui, l’égoïste, cherchait auprès d’elle un foyer, un dévouement. Et elle, tandis que le monde l’enviait, ne se faisait point d’illusions, sentant avec amertume tout ce qui lui était refusé.

Un autre récit, Le Lâche, nous montre un malheureux dont l’idéal en ce monde fut le courage, et qui, dans un moment de défaillance nerveuse, abandonne un camarade à la mort. Jamais l’occasion de se relever à ses propres yeux ne lui sera accordée : il traîne le dégoût de lui-même à travers d’obscures expiations. — Le Crépuscule du Dieu, l’effacement, la ruine du souvenir devant une pénible réalité, après dix années de séparation, est plus douloureux encore. L’homme qui semblait avoir sacrifié un grand amour à la loi rigoureuse du devoir, n’a reculé en somme que devant le motif le plus mesquin. — Au-dessus des précédentes nouvelles qui, tout en manquant de chaleur et de spontanéité, sont remarquables par l’art consommé des demi-teintes, l’acquiescement hautain et un peu sombre d’âmes très Hères aux arrêts de la destinée, je placerais la Pierre de touche où, une fois de plus, on voit une femme supérieure prêter à un individu médiocre des pensées, des sentimens, qu’il est hors d’état de concevoir ni de ressentir. Et cependant l’illusion de cette créature de génie n’est pas vaine. Si, vivante, elle a été méconnue, elle exerce morte une influence, elle décide de l’avenir qui attend l’objet indigne de ses affections, elle le relevé en le rendant heureux. La vente des lettres d’amour de la femme la plus illustre du siècle a enrichi ce pauvre hère, lui a permis de se marier. Et voilà que la réprobation publique qui frappe son acte anonyme, l’avertit de l’indignité qu’il y eut à faire de l’argent avec les lambeaux encore palpitans d’un cœur qu’il a torturé. Il tremble que sa femme ne sache et ne juge, il comprend enfin. Le remords amènera sa régénération : — Elle avait toujours souhaité pour moi le meilleur, dit-il à sa femme, et le meilleur m’est venu par elle. Sans elle je ne t’aurais pas. J’ai tout reçu d’elle… Je l’ai trompée, je l’ai dépossédée, je l’ai détruite et, en retour, elle t’a donnée à moi.

Sa femme lui répond : — Ce n’est pas qu’elle m’ait donnée à toi, mais elle t’a rendu à toi-même. Cela vaut qu’on souffre et qu’on meure. Voilà ce qu’elle voulait…

— Et moi, grand Dieu, que lui ai-je donné jamais en échange ?

— Le bonheur de donner, répond l’autre femme.

L’effet indestructible de l’amour, le travail de l’amour sur une âme chère, après la mort comme pendant la vie, s’exprime ici de façon poignante et passionnément féminine. C’est la seule fois peut-être que les mots de passion et de sensibilité soient à leur place en parlant de Mme Wharton ; son talent a les qualités d’une pierre dure autant que précieuse, savamment et délicatement gravée, qu’on admire sans émotion. La critique américaine compare volontiers sa manière impersonnelle à celle de Maupassant : c’est méconnaître le large flot d’humanité qui coule à travers le cynisme brutal d’un de nos grands écrivains. De même, bien que l’on pense souvent à M. Paul Bourget devant ses impressions d’Italie, la tendresse manque pour justifier le parallèle, je ne sais quelle grâce qui se mêle aux dons plus robustes, aux connaissances si diverses de M. Bourget, une grâce qui n’a jamais émigré apparemment de l’autre côté de l’Atlantique. Elle n’existe pas plus là-bas, avec sa fluide douceur et sa voluptueuse souplesse, que, dans l’atmosphère sèche et claire, n’existe cette buée transparente qui estompe et enveloppe le paysage, en souligne les valeurs, lui prête une âme changeante. Mme Wharton paraît sentir cependant tout ce qu’elle doit à M. Bourget ; c’est à lui, ou plutôt c’est à « Paul et Minnie Bourget, ses amis, en souvenir des jours d’Italie, vécus ensemble, » qu’elle a dédié The Valley of Decision, son premier ouvrage de longue haleine, car la Pierre de touche, quoiqu’elle forme un volume, n’est encore qu’une nouvelle à quatre personnages. La Vallée de Décision, au contraire, est un grand roman quasi historique où, sous prétexte de nous raconter les vicissitudes d’une petite principauté et la chute de son dernier duc, — un rêveur désenchanté du pouvoir qui a sa place marquée parmi les Rois en exil, — l’auteur nous promène à travers l’Italie du XVIIIe siècle en sa seconde moitié. Art, mœurs, politique, il touche à tout avec autant de savoir que d’autorité, un peu de pédantisme aussi. Ce qui manque dans cette œuvre chargée de documens, c’est l’originalité. En lisant, on a des réminiscences de ce même XVIIIe siècle italien peint par Vernon Lee avec beaucoup plus d’aisance et de liberté, on se rappelle l’adorable Consuelo et telles aventures de comédiens ambulans où il est dangereux de s’aventurer sur les traces de George Sand. George Sand aurait compris différemment l’évêque, l’abbé, la religieuse galante, le clergé corrompu ou intrigant de l’époque ; il faut avoir été catholique pour bien médire de l’Eglise, et surtout pour faire parler sur le ton qui convient ses plus indignes représentans : toute la finesse de la mieux avertie des Américaines ne suffit pas pour en surprendre le secret. Elle appartient aussi à George Sand, cette Fulvia, une Hypatie moderne, qui a conduit le duc son amant vers la libre pensée et qui, poursuivie par le Saint-Office, atteinte par la main meurtrière de l’ignorance et de la superstition, tombe morte à ses côtés, dans la robe de docteur qui l’a fait qualifier d’athée et de sorcière. The Valley of Decision valut à Mme Wharton d’être placée dans son propre pays parmi les « maîtres de la fiction, » comme si elle n’eût pas apporté beaucoup plus d’imagination et de charme dans la plupart de ses nouvelles. Mais ce n’étaient que des short stories, et il est convenu que ce qui paraît sous cette rubrique n’a d’autre but que d’amuser. Or, on pouvait, tout en rencontrant çà et là des pages délicieuses, s’ennuyer un peu et d’une manière éminemment distinguée dans la Vallée de Décision ; aussi ce gros livre atteignit-il très vite son vingt-cinquième mille. N’oublions pas que Mme Wharton, elle-même, nous a montré une de ses héroïnes portant toujours, pour affirmer sa supériorité intellectuelle, les Rubaiyat d’Omar Khayam dans son sac de voyage. Et il est bien vrai qu’aucune Américaine véritablement lettrée ne manque jamais de vous parler de la fameuse traduction des quatrains persans par Fitzgerald. Y manquer serait presque aussi grave que de n’avoir pas, lorsqu’on se pique d’aimer les arts, un Corot ou un Daubigny sur les murs de son salon.

Mais en abordant ces dames, auxquelles l’affectation n’est pas étrangère, nous voici ramenés en présence du chef-d’œuvre de Mme Wharton, The House of Mirth, un roman aussi intéressant et aussi impitoyable, à l’autre bout du monde et à l’autre extrémité de l’échelle sociale, que l’Assommoir de Zola. Les principales différences résident en ceci : son auteur a le don merveilleux de tout dire avec tact dans un langage précis qui, sans rien esquiver, ne brave jamais non plus l’honnêteté. Et puis, Mme Wharton a infiniment d’esprit ; nous ne connaissons pas de dialogues mieux conduits que les siens ; non, ni chez Octave Feuillet, ni chez Gyp. Quant aux ressemblances, il nous faut, hélas ! insister sur l’absence de personnages vraiment sympathiques, Gerty, la jeune fille exemplaire, mais laide, pauvre, sans goût, sans charme, et sans le moindre esprit critique, née pour être bonne, comme d’autres se croient nées pour être heureuses, ne nous attachant pas plus, malgré sa belle absence d’égoïsme et toutes les œuvres philanthropiques dont elle s’occupe, que ne le fait dans l’Assommoir l’unique brave homme, Gueule-d’Or, qui n’est, avec ses dévouemens sublimes, qu’un imbécile.

Le meilleur moyen, au demeurant, de faire connaître les mérites et les limites du livre sera d’en donner ici le résume.


La première scène est une des plus joliment amenées qui nous aient jamais mis en présence d’une situation originale et d’un caractère exceptionnel, sans recourir à ce moyen rebattu qu’on appelle, dans le roman et au théâtre, l’exposition.

Nous sentons la chaleur dévorante d’une fin d’été à New-York où, pendant des mois, l’asphalte a été en fusion et l’atmosphère irrespirable. Nous sommes pris dans la foule pâle et haletante qui, à la Grande Station Centrale, se précipite vers la campagne, et, soudain, la svelte figure de Lily Bart nous apparaît, dominant cette cohue, comme elle apparaît à l’avocat Selden, un peu surpris de la trouver là seule, désappointée, irrésolue ?… Irrésolue… cette expression ne cache-t-elle pas au contraire chez miss Bart quelque projet bien arrêté ? Tous les moindres actes de l’énigmatique personne devant laquelle il est toujours comme au spectacle lui semblent le produit d’intentions à longue portée ; il ne peut la voir sans qu’une curiosité monte en lui. Et pourtant, il la connaît depuis une dizaine d’années quelle est l’ornement de toutes les fêtes, sans avoir perdu, — n’est-ce pas prodigieux ? — l’incomparable pureté de son teint de jeune fille.

Bah ! elle ne le reconnaîtra que si elle le veut bien. Rapidement il passe auprès d’elle, s’attendant presque à ce qu’elle trouve un moyen habile de l’éviter.

Mais, bien loin de là, elle a un petit cri de joie ; elle s’avance vers lui avec empressement. Il est donc venu à son secours ! Il aura deviné qu’elle avait manqué le train qui doit la conduire à Bellomont chez leurs amis Trenor. Deux mortelles heures à attendre maintenant ! Sa femme de chambre est partie le matin avec les bagages, et la maison de sa tante, en ville, est close ; elle est venue d’une gare à une autre, et si lasse, avec une telle soif ! Où pourront-ils boire quelque chose ?

Tout en cherchant l’endroit propice, on passe devant une maison neuve dans une rue ombreuse qui aboutit à l’avenue.

Quel joli balcon, abrité par une tendine et frangé de fleurs !

— Il est à moi, dit Selden, et pourquoi ne prendrions-nous pas là-haut cette tasse de thé ?

Selden ne se croit pas dangereux, il sait très bien qu’un travailleur de son espèce ne peut compter aux yeux d’une Lily Bart, occupée sans relâche à donner la chasse aux milliardaires ; peut-être en aurait-elle déjà conquis plus d’un si elle n’était de ces capricieuses qui, après avoir semé, dédaignent la moisson. Comme à plaisir elle laisse échapper sa proie, se croyant sûre de faire ce qu’elle voudra, quand elle voudra. — « Avec ta figure !… » lui a tant répété sa mère, qui bornait ses conseils à celui-ci : « Sois belle ! » — et ses leçons à lui faire considérer la médiocrité comme la pire de toutes les tares.

La voici dans un appartement de garçon, encombré de livres, où le domestique, qui vient chaque matin y mettre un peu d’ordre, a laissé comme de coutume toutes choses préparées pour le thé. Au cours d’une dînette improvisée, les deux amis causent, et Selden est reconnaissant à cette rayonnante beauté, victime d’une civilisation malsaine, de brûler la poudre de sa coquetterie contre un aussi petit gibier que lui-même.

Pourquoi ne vient-il jamais la voir chez sa tante Peniston ? Il n’est pas de ces hommes cependant auxquels à première vue ses allures déplaisent, ni de ceux qui la craignent, s’imaginant qu’elle veut les épouser.

Il convient que l’idée ne lui est jamais venue qu’elle voulût faire de sa chétive personne un mari ; c’est peut-être justement pour cette raison…

— Allons ! ne dites donc pas des choses indignes de vous. Ne voyez-vous pas qu’il y a bien assez d’hommes pour me faire la cour et que j’ai besoin d’un ami avec lequel je n’aie point à me tenir sur mes gardes ?

Oui vraiment, elle aurait besoin de quelques bons conseils ; ceux que lui donnent sa tante sont démodés, hors d’usage ; ils remontent pour le moins à 1850, et les autres femmes, ses amies, ne se soucient guère de ce qui lui arrive. Il y a trop longtemps qu’on la voit partout, et que partout on parle d’elle. L’opinion générale est qu’elle devrait se marier.

Et Selden approuve.

— Très bien ! vous êtes un ami décidément, puisque vous commencez à me dire des choses désagréables.

Mais il est bien vrai que c’est là son unique ressource, puisqu’elle a été élevée, cultivée en vue du mariage, comme une plante de serre, et qu’elle est en réalité horriblement pauvre, ayant besoin de tant d’argent !

Selden lui rappelle un des aspirans à sa main :

— Oh ! la mère a pris peur… Elle a cru que je voudrais faire remonter tous les chamans de famille et elle l’a embarqué pour les Indes.

Tout en fumant d’un air rêveur une ou deux cigarettes, Lily reconnaît qu’elle serait une femme ruineuse. Puis elle remarque distraitement que Selden a de beaux livres ; elle l’interroge sur les horreurs de grand prix qu’on appelle les premières éditions américaines et qui, par leur rareté même, tentent, si laides qu’elles soient, une élite de collectionneurs. Selden ne doute pas qu’elle n’ait quelque intérêt à se renseigner ; jamais miss Bart ne fait rien d’inutile ; et en effet, ses filets sont tendus depuis peu pour capturer un sot richissime du nom de Gryce qui accapare les Americana. N’importe, elle voudrait bien être comme Selden, libre de vivre sous les toits, en habits râpés, si bon lui semble, et invité quand même à tous les dîners, tandis qu’une femme… on la veut pour sa toilette, pour sa figure, elle devra être brillante et bien mise jusqu’à ce que, faute de ressources, l’association s’impose. Eh bien ! elle va peut-être trouver l’inévitable associé là-bas à Bellomont chez les Trenor. Selden y est invité aussi, mais il ne se soucie pas de ces rassemblemens monstres à la campagne.

Elle non plus ; que faire pourtant, puisqu’ils forment partie essentielle de ses fonctions ici-bas ?

L’assaut dirigé légèrement, à armes courtoises et même amicales, continue, en nous amusant toujours, sans l’ombre d’émotion de la part des deux combattans, jusqu’à l’heure qui sera bientôt celle du train que doit prendre Lily Bart. Tandis qu’elle rajuste sa voilette devant la glace, l’auteur nous donne en un mot de peintre le secret de son charme ; il nous fait remarquer la longue courbe fuyante des hanches fines qui prête aux lignes du corps élancé une grâce un peu sauvage, celle de quelque dryade captive des conventions d’un salon ; c’est le même genre de liberté sylvestre, subsistant malgré tout, qui laisse tant de saveur à ce qu’elle a d’artificiel dans les manières et dans l’esprit.

Selden voudrait l’accompagner jusqu’à la station, elle s’y oppose. Presque toujours les audaces de Lily Bart sont suivies d’une réaction de prudence exagérée. Pourtant, qui risquerait-elle de rencontrer, en cette saison et dans ce quartier ? Personne, sans doute, hormis la grosse femme de peine en train de laver l’escalier et qui la dévisage assez insolemment. Le Benedick, — c’est le nom de la maison qu’habite Selden, — ne loge d’étage en étage que des garçons, et elle a ses idées sur leur compte. Cette petite humiliation à part, Lily se dit qu’il y a mille chances contre une pour que son escapade passe inaperçue.

Sous le porche géorgien, elle s’arrête, en quête d’un fiacre ; aucun ne se montre à l’horizon, mais dès le premier pas sur le trottoir, elle se heurte à un petit homme gras, rose et luisant, un gardénia à la boutonnière. Ce petit homme, qui lève son chapeau avec une expression de malicieuse surprise, est le juif Rosedale, un des personnages les plus vivans de ce livre plein de vie. Son regard aigu, sous des paupières plissées aux angles, semble estimer les gens comme autant d’articles de bric-à-brac.

— Venue en ville pour des emplettes ?… Ah ! vraiment, votre couturière ?… Je ne savais pas qu’il y eût de couturière au Benedick. Et je devrais savoir pourtant ; la maison est à moi.

Là-dessus il sourit avec plus d’aplomb que jamais, en ajoutant : — Je vous conduirai au train ; vous n’avez que le temps, tout juste. La couturière a dû vous faire attendre.

Mais Lily lui échappe en appelant un hansom qui descend l’avenue à toute vitesse. Une fois dans ce refuge, haletante, angoissée, elle mesure le péril. Il eût été si simple de ne pas mentir ! Et voilà qu’un accès de timidité ridicule l’a mise à la merci d’un Simon Rosedale, dont c’est le métier de tout savoir sur tout le monde et de se servir de ce qu’il sait pour pénétrer dans des milieux plus ou moins fermés devant lui. Lily est parfaitement sûre qu’avant que se soient écoulées vingt-quatre heures, l’histoire de sa visite à la couturière du « Benedick » circulera parmi les amis et connaissances de M. Rosedale ; car il a des motifs de vengeance. Lorsque le cousin de miss Bart, un prodigue, Jack Stepney, a obtenu pour lui, en échange de services faciles à deviner, des invitations qu’il eût vainement recherchées sans cela, Rosedale a aussitôt gravité vers la trop belle Lily ; mais des répugnances instinctives, plus fortes encore que la discipline sociale qui commande de ne laisser échapper aucune occasion, de quelque nature qu’elle soit, lui a fait repousser ce Juif comme impossible. Un peu plus tard, quand nous connaîtrons quelques-uns des hommes qui composent le beau monde de New-York, nous nous demanderons pourquoi.

Ailleurs qu’au pays des dollars, les distinctions de castes peuvent paraître quelquefois impertinentes, mais elles reposent cependant sur des raisons plausibles, tandis qu’ici la ligne est tirée de façon si singulièrement arbitraire qu’on ne peut s’empêcher de rire des préjugés d’une fausse aristocratie. Ils s’expriment ainsi notamment par la bouche d’une jeune fille. « J’ai en moi des aspirations héritées de mes aïeules ; le puritanisme de la Nouvelle-Amsterdam m’est à charge. Je sens bouillonner en moi un atavisme qui remonte à la Cour de Charles II. » Façon ingénieuse de dire qu’on se sent faite pour la galanterie.

Tout en réfléchissant avec tristesse aux conséquences que ne peut manquer d’avoir sa maladresse, Lily Bart prend place dans le train où elle ne tarde pas à reconnaître celui des invités de Bello-mont qu’elle a le plus d’intérêt à rencontrer, M. Percy Gryce des Americana. La journée, assez mal commencée, va peut-être finir mieux qu’elle ne pouvait le prévoir. Tout en coupant les pages d’un roman, Lily observe sa proie à travers la magnifique épaisseur de ses cils demi-clos. Quel sera son plan d’attaque à l’égard de ce timide, absorbé lui-même avec trop d’affectation dans la lecture du journal, pour ne l’avoir pas aperçue ? Cet embarras chez un homme si riche lui plaît, elle saura en tirer parti, possédant à fond déjà l’art de donner confiance aux personnes craintives. Le contraire, pense-t-elle, est beaucoup plus difficile. Sous prétexte de changer de place, après un tunnel, elle passe près de lui et un brusque mouvement du train la jette presque dans les bras du jeune homme qui rougit jusqu’à la racine des cheveux, — de très fades cheveux blonds.

Comme elle prétend être à la recherche d’une tasse de thé, il se met à ses ordres, et bientôt le breuvage demandé leur est servi. Côte à côte ils le dégustent. Lily, qui a encore sur les lèvres le goût du thé de caravane que lui a versé Selden, fait à son nouveau compagnon les honneurs de l’infusion fort commune servie sous le même nom en chemin de fer. Et M. Gryce déclare n’avoir jamais rien bu de plus exquis, ce qui signifie peut-être qu’il en est à son premier voyage en tête à tête avec une jolie femme. De mauvais sujets ont résumé ainsi la personnalité de Percy Gryce : le jeune homme à qui sa mère fait promettre de ne jamais sortir par la pluie sans caoutchoucs.

Certes la façon correcte et familiale avec laquelle Lily prépare le thé aurait l’approbation de Mme Gryce ; Lily achève d’ensorceler ce fils pieux en utilisant avec lui ses connaissances de très fraîche date sur les vieilles éditions d’Amérique, et, ayant découvert que M. Percy Gryce n’a jamais fumé, elle dissimule avec soin la petite provision de cigarettes faite chez Lawrence Selden. Son désir de paraître irréprochable à ce garçon vertueux n’ira pas toutefois jusqu’à empêcher la tentatrice de jouer au bridge chez ses amis Trenor, à Bellomont, jusqu’à plus d’une heure de la nuit ; c’est l’habitude ; il faut jouer et jouer gros jeu. Lily s’est que d’abord obligée de reconnaître ainsi une généreuse hospitalité, puis elle y a pris goût… terriblement.

Cette fois la chance lui est contraire, et elle redoute presque d’avoir à regagner la solitude de sa chambre, où elle devra compter ses pertes. Il faut bien cependant se résigner à remonter chez elle. Du haut du grand escalier, elle regarde les derniers joueurs épars dans le hall à arcades, dont la galerie est soutenue par des colonnes de marbre jaune pâle. Ce palais où des flots de lumière, jaillis de la grande lanterne centrale, se répandent sur des meubles de prix, sur des massifs en fleur, et sur les diamans dont étincellent les femmes, représente à Lily Bart le genre de luxe dont elle ne peut se passer. Tout cela souligne sa propre gêne trop réelle ; ce luxe, elle le hait tout en étant prête aux pires sacrifices pour le posséder, oui, même au mariage avec un Percy Gryce. C’est le goût effréné du luxe qui a finalement allumé en elle la passion des cartes.

Cette passion dont elle est dévorée, où la conduira-t-elle ? Le rouleau de billets de banque, caché sous ses bijoux, diminue avec une effrayante rapidité ; presque aussi vite, lui semble-t-il, sa beauté s’altère. Le miroir devant lequel, soucieuse, elle tresse ses beaux cheveux, lui renvoie le reflet d’un visage fatigué, aux joues creuses. Elle s’use, il faut à tout prix en finir avec ce perpétuel tourment. En épousant Gryce, elle entrerait au port, mais ce ne sera pas le bonheur ! Hélas ! quand donc a-t-elle été heureuse ? Lily revoit sa jeunesse déplorable, une maison où l’on ne dînait jamais, sauf quand on avait du monde, d’incessantes visites, une nuée de fournisseurs rapportant dix fois leurs notes, des scènes bruyantes de femmes de chambre, françaises ou anglaises donnant toutes leur compte avec un vertigineux empressement, des dynasties de bonnes d’enfans, de cochers et de valets de pied, s’entre-chassant de même au milieu d’un bruit de discussions qui retentissait dans le salon comme dans la cuisine ; départs précipités pour l’Europe ; retour avec des malles débordantes de toilettes parisiennes, déballages interminables, crises d’économie, aboutissant promptement à des réactions en sens contraire. Tels étaient les premiers souvenirs de Lily Bart. Et pour amalgamer les élémens hétérogènes de ce qu’on appelle le loyer, une mère assez jeune, assez vigoureuse pour danser jusqu’à mettre en loques ses robes de bal. Dans l’ombre de cette énergique personne, la silhouette indécise d’un père de teinte neutre qui lui semblait tenir sa place entre le maître d’hôtel et l’horloger, venu à jour fixe remonter les pendules. Chauve et voûté, tout en lui indiquait l’épuisement. On ne le voyait jamais dans la journée, il était en ville, écrasé par les affaires. Lily, à dix-neuf ans, venait de débuter triomphalement dans le monde, quand son père, une première fois, parut disposé à contrarier ses fantaisies. Il s’agissait de quelques brins de muguet pour décorer la table, un rien ; mais, vu la saison, ce rien eût coûté douze dollars.

— Douze dollars de fleurs ? Pourquoi pas douze cents ?…

C’eût été aussi facile en effet, puisqu’ils sont ruinés.

Sans emploi déterminé, sorti du rôle de pourvoyeur, qui fut son rôle unique, M. Bart n’existe plus aux yeux de sa femme. Sa fille le plaindrait volontiers, il a l’air si triste ! Cependant c’est un soulagement pour tout le monde, quand s’éteint ce maladroit ! Ce qu’il laisse est peu de chose. Mme Bart réussit tant bien que mal à en tirer parti ; elle traîne, le plus souvent à l’étranger, une vie errante de pension en pension. Quand la beauté de Lily se sera complètement développée, les circonstances changeront du tout au tout. Du moins la jeune fille est portée à le croire. Ses ambitions sont sans bornes. Elle a compté d’abord sur un grand seigneur anglais, puis s’est rabattue sur un prince italien. Ni l’un ni l’autre ne s’est encore déclaré lorsque meurt Mme Bart en recommandant à sa fille de lutter, quand même et à travers tout, de sauver coûte que coûte les apparences, de se montrer d’abord, car comment l’épousera-t-on si on ne la voit pas ? Mme Cardinal n’eût pas mieux parlé ; au fond, Mme Cardinal vaut mieux que Mme Bart, car elle adore M. Cardinal et elle enseigne à ses filles une espèce de loyauté. Lily le dira plus tard, quand la pire des humiliations sera venue lui ouvrir les yeux : — Je suis au-dessous des créatures les plus abjectes, puisque je prends ce qu’elles prennent, sans payer ce qu’elles payent.

Une sœur de Mme Bart, Mme Peniston, veuve, sans enfans, d’humeur et d’habitudes remarquablement bourgeoises, consent à se charger de l’orpheline dont personne ne voudrait, elle exceptée ; elle a de certains principes sur ce qu’on se doit en famille. Tout dans sa maison est antipathique à Lily : la symétrie provinciale de l’ameublement, les rideaux couleur magenta, la reproduction en bronze du Gladiateur mourant devant les fenêtres du salon ; mais là elle est bien nourrie, confortablement logée, Mme Peniston paye sans trop récriminer les notes de couturière, tenant à ce que sa nièce lui fasse honneur ; elle a d’ailleurs l’indulgence de toutes les tutrices américaines pour les besoins de plaisir et d’activité de la jeunesse et lui permet d’avoir sa clé, c’est-à-dire de rentrer à quelque heure que ce soit ; il arrive même certain soir qu’elle ne rentre pas du tout.

Lily trouve raisonnable d’utiliser cette faveur, malgré l’ennui qui l’accompagne, jusqu’à ce qu’elle ait découvert le moyen de s’en passer. Envers Mme Peniston elle ne s’impose aucun devoir ; cette tante, qui appartient à la vieille école quasi hollandaise de New-York, consacre beaucoup de temps à son intérieur, luisant comme une glace, et est elle-même, dès le matin, sanglée dans du satin noir à ornemens de jais, ce qui suffit et au-delà, semble-t-il, à expliquer le juste mépris qu’elle inspire à sa nièce ; mais celle-ci reste parfaitement libre d’accepter de son côté les invitations qui lui sont faites. Pourquoi pas, puisqu’elles l’amusent et la conduiront peut-être à un brillant mariage ? Lily n’aurait donc garde de refuser de se joindre aux séries mondaines qui font de Bellomont le séjour de toutes les élégances et de tous les plaisirs.

Cette fois Judy Trenor a invité les très insignifiantes misses van Osburgh, habituées à entendre dire que leur père est le citoyen le plus riche d’Amérique et Carry Fisher qui en est à son second divorce, n’ayant trouvé que ce moyen de se faire payer une large pension censée alimentaire ; quelques personnes revêches lui font froide mine, mais elle a pour elle tous les maris et un certain nombre d’épouses, ravies d’être débarrassées de leur seigneur et maître pourvu que cela ne coûte pas trop cher, car Mme Fisher passe pour emprunter beaucoup d’argent à ceux qu’elle amuse. Ses hardiesses reposent les hôtes de Bellomont du contact fastidieux d’une Anglaise en voyage, lady Cressida Raith qui a le tort de distribuer trop de brochures édifiantes et d’être morale à l’excès dans ses propos comme dans sa conduite. C’est ce qu’on ne pourrait reprocher à Mme Dorset, souple et fine à passer dans une bague, avec d’immenses yeux noirs qui ont fait dire d’elle qu’elle avait l’air d’un esprit dématérialisé qui cependant tiendrait beaucoup de place. La chronique scandaleuse a jasé sur cette sylphide et sur Lawrence Selden, mais c’est fini apparemment.

Selden ayant refusé l’invitation à Bellomont, elle est capable de se dédommager en attaquant Percy Gryce, ce qui contrarierait fort Mme Trenor, car elle a invité Gryce expressément pour Lily. Et Lily, instruite de cette intention par son amie qu’elle aide à écrire des menus, de petits billets du matin, à retrouver des adresses perdues, à mettre des comptes en ordre, — rien ne rebute l’inaltérable complaisance de cette délicieuse parasite, — Lily se met à rire.

— Je ne crois pas, ma chère, avoir besoin de votre protection pour épouser M. Gryce.

— Oh ! Lily, il a 800 000 dollars de revenus et sa mère ne tardera pas à mourir… maladie de cœur très avancée. Lily, quel rêve ! soyez prudente ! La mère redoute les personnes qu’on appelle fast. Ne portez pas votre crêpe de Chine écarlate, ne fumez pas, Lily, ma chérie ; je voudrais tant vous voir heureuse !

— Non, répond sèchement miss Bart, j’enfermerai mes cigarettes et je mettrai cette robe de l’année dernière dont vous m’avez fait cadeau ; mais si vous vous intéressez réellement à ma carrière, ne me demandez pas de jouer au bridge ce soir.

La traduction qui va paraître, dit-on, de The House of Mirth pourra seule rendre justice à la vérité si adroitement observée de ces causeries entre femmes qui, toutes frivoles qu’elles soient, ne versent jamais dans le bavardage oiseux, mais où chaque mot porte au contraire et nous fait faire un pas dans la découverte d’un caractère.

Trois jours à Bellomont suffisent pour pénétrer les travers, les ridicules, les vulgarités de cette société où brille Garry Fisher. Ses divorces lui ont laissé des loisirs pour étudier les réformes municipales dont elle s’est éprise après avoir abandonné le socialisme, qui, lui-même, avait remplacé dans son cœur « la science chrétienne. » Quelles que soient les théories successives qu’elle exalte, ses yeux flamboyans d’enthousiasme tournent la tête des hommes, fort peu convaincus d’ailleurs par ses raisonnemens ; elle fait profession aussi de lancer les jeunes poètes à leurs débuts. Cependant, l’une des misses van Osburgh tend vers ce libertin de Jack Stepney, « un visage dont l’expression est celle d’une assiette vide qui demanderait à être remplie. » Lui, veut bien reconnaître qu’elle a les qualités substantielles d’un bon gigot rôti et, tout habitué qu’il soit à des ragoûts mieux assaisonnés, il se prépare en soupirant à la chère matrimoniale qui l’attend, vu qu’il n’a plus de quoi acheter seulement une croûte. Comment ?… Il se fait donc des mariages d’argent aux États-Unis ?… Nous en avons un double exemple.

Percy Gryce, ce pesant et terne papillon attiré peu à peu vers la flamme, semble promettre à Lily Bart par ses assiduités qu’elle aura de plus belles robes encore que Judy Trenor et plus de bijoux même que Bertha Dorset. Déjà Lily se sent libérée des expédiens, des humiliations qui pèsent en ce triste milieu sur les gens relativement pauvres, elle goûte à l’avance son nouveau rôle qui sera d’être flattée au lieu de flatter les autres, remerciée au lieu d’avoir à se montrer reconnaissante. Sans doute Gryce est incapable de véritable émotion, mais elle sera pour lui ce qu’avaient été jusque-là les Americana : une fantaisie dans laquelle il place assez d’orgueil pour prodiguer sans compter l’argent qu’elle lui coûte. Tous ces maris américains semblent taillés sur le même modèle, Gus Trenor avec ses lourdes épaules et sa mâchoire de carnivore, George Dorset dyspeptique et jaloux, rongé de soupçons qu’il dissimule et qui lui ont perdu l’estomac. Mme Trenor préside sa table chargée de fleurs, pareille elle-même à une rose largement épanouie, éminemment décorative et sans autre pensée que celle d’éclipser ses rivales dans l’art de recevoir avec faste. Et tout ce beau monde est gonflé d’orgueil, non point de l’orgueil que pourrait assez naturellement inspirer tant d’argent à qui le possède, mais d’un orgueil aristocratique vraiment divertissant, d’un orgueil qui fait repousser impitoyablement par ces riches de naissance les nouveaux riches dont le tour viendra vite, sans doute, de se montrer insolens pour la même raison. Il semble inouï qu’une femme aussi intelligente que paraît l’être miss Bart ne soit pas dégoûtée par ces vulgarités mal dissimulées sous une folle opulence ; mais non, elle s’adapte à son milieu comme l’eût souhaité son odieuse mère, acceptant les lacunes intellectuelles et morales de cette société sans idéal et ne croyant à aucune des joies nobles que font profession de nier ces contempteurs de tout ce qui n’est point la richesse. Pour qui ne peut vivre comme eux ils n’ont que du mépris. Et Lily aussi s’efforce de mépriser les pauvres parce qu’elle a résolu de ne jamais faire pitié à personne. Elle ne voit pas que la pire pauvreté est celle de ces esprits sans culture, de ces âmes arides. Mais pour dissiper son aveuglement au moins d’une façon passagère, la présence de Selden suffit. Sans définir le sentiment qu’il lui inspire et que le lecteur, pas plus qu’elle-même, ne réussit à bien concevoir, il a le privilège d’éveiller chez elle des aspirations toutes nouvelles vers les meilleures choses de la vie, celles qui n’ont rien à faire avec l’argent. Devant lui elle cesse d’être dupe de la fausse distinction qui l’éblouissait la veille. Elle ne pense plus, en contemplant avec le désir impatient d’y entrer, la coterie dorée qui l’enserre : « Quel gain ce serait pour moi ! » Il lui semble tout à coup qu’elle perdrait beaucoup, au contraire.

Lawrence Selden, ayant dit qu’il ne viendrait pas, ce dimanche-là, est apparu à l’improviste, et certes ce n’est pas Mme Dorset qui l’attire, Lily le devine. Que fera-t-elle ? Il avait été convenu qu’elle accompagnerait au service religieux du matin les jeunes filles de la maison et le très petit nombre d’invités qui observent plus ou moins capricieusement le jour du Seigneur ; Percy Gryce en est. Mais les courans dont, pour la première fois, elle ne se sent pas maîtresse, emportent Lily loin du « beau parti, « vers l’homme qui, de son propre aveu, n’est point mariable : peut-être le plaisir d’enlever à Mme Dorset ce que celle-ci considère encore comme sa propriété, ou d’essayer d’un flirt sérieux avec le sceptique apparemment inabordable qu’elle se plaît toujours à rencontrer, dont la brillante conversation un peu âpre et sarcastique la captive lorsqu’à table elle l’a pour voisin. Cette matinée du dimanche est belle, l’air est comme poudré d’or, Lily se grise de liberté, chaque goutte du sang de ses veines l’invite au bonheur.

Elle laisse la voiture emmènera l’église les gens corrects, ces « automates qui traversent la vie sans négliger d’imiter un seul des gestes accomplis par les autres marionnettes. » Dans la bibliothèque qui n’a guère qu’un but, servir de refuge aux tête-à-tête, une bibliothèque imposante, autant que celle d’un château du vieux monde, aux murs garnis de reliures anciennes et de portraits de famille, elle surprend Selden et Mme Dorset en conversation apparemment aussi intime que si rien n’était fini entre eux ; mais tout sera fini parce qu’elle le veut. Selden la rejoindra sur le chemin de l’église où elle a feint de s’engager et il s’emparera ensuite de son après-midi ; ils ne se quitteront plus de toute la journée. Une longue promenade les entraîne vers les hauteurs boisées où la beauté de l’automne s’ajoute pour le compléter à un intime enchantement que tous les deux subissent sans trop savoir si c’est l’aube de l’amour ou bien une combinaison fortuite de pensées et de sensations heureuses dont la nature est seule responsable. Lily ne s’est jamais éprise jusque-là que de fortunes et de carrières. Serait-elle cette fois amoureuse d’un homme ? En se le demandant, elle se sent libérée, pleine d’une ivresse légère. Selden lui représente un être supérieur, tout autant que pourrait le faire l’individu le plus riche qu’elle eût encore rencontré. Combien par parenthèse ceci est américain !

De son côté, Selden qui n’avait jamais jusque-là goûté auprès d’elle qu’une sorte d’amusement esthétique, en admirant son jeu sans s’y mêler, tant il eût été fâché de lui faire perdre la partie, Selden voit avec d’autres yeux cette belle et intelligente créature. Il est forcé de croire à sa spontanéité et entreprend de la convertir une bonne fois à son idée du succès, un succès qui ne consiste pas à tirer de la vie coûte que coûte tout ce qu’elle peut donner, mais à gagner la liberté personnelle. « Celle-ci, dit-il, vous dégage de tout souci, souci d’argent ou souci de pauvreté, les accidens matériels ne comptant pour rien dans cette république de l’esprit où il est presque aussi difficile d’entrer que dans le royaume des cieux. » Et Lily reconnaît sans peine qu’après avoir lutté jusqu’à épuisement pour acquérir les biens dont se contente son entourage, elle n’en jouirait guère. L’avenir qu’elle s’est choisi lui est parfois apparu bien sombre et bien vide, mais jamais aussi vide, aussi sombre que quand Selden lui en montre le néant. On ne pourrait reprocher qu’un peu trop de recherche et d’esprit au dialogue qui précède l’aveu involontaire : « Pourquoi me faites-vous haïr tout ce qui s’offre à moi si vous n’avez rien à me donner en échange ? » et où Selden répond avec feu : « Non, je n’ai rien. Si j’avais quelque chose, tout serait à vous et vous le savez. »

Les personnages de Mme Wharton causent à ravir, mais ce moment de sublime bêtise, où cessent les jolis duels de mots et d’idées, ne sonne presque jamais pour eux. Même ici, lorsque Selden et Lily Bart « sont montés comme deux enfans aventureux à des hauteurs défendues d’où ils découvrent un monde nouveau, » il ne faut, pour les arracher au vertige commençant, que le bruit soudain d’une automobile ramenant à Bellomont quelques invités parmi lesquels Gryce. Tout à l’heure, « le monde réel à leurs pieds se voilait, s’effaçait et, au-dessus de lui, une lune claire se levait dans le bleu, » mais c’en est fait, ce bruit lointain, tel que le bourdonnement d’un insecte gigantesque, a retenti et, suivant les sinuosités de la grande route, plus blanche à travers le crépuscule environnant, un objet noir se précipite… »

Lily s’aperçoit avec terreur qu’il est tard, elle se rappelle qu’elle a prétexté une migraine pour ne pas sortir, et Selden, non sans effort, reprend l’ancienne opinion qu’il avait d’elle. Au fond, tous les deux sont des poltrons. Il eût pu assez aisément la retenir contre son cœur lorsqu’elle s’y est laissée tomber, indécise encore, mais désarmée ; elle eût pu le prendre au mot lorsqu’elle l’a presque défié de l’épouser et qu’il a répondu : « J’en cours le risque. » Au lieu de ce dénouement naturel ils résument la situation en un mot : « Redescendons, » puis ils reviennent à l’ancien badinage. Mais cette minute de sérieuse émotion a coûté cher à Lily Bart. Percy Gryce, jugeant qu’elle s’est moquée de lui et averti par les venimeuses dénonciations de Mme Dorset qui ne pardonnera jamais à sa rivale, Percy Gryce quitte précipitamment Bellomont et Lily reste seule, sans espérance matrimoniale, avec des dettes de couturière, des dettes de jeu, ce qui est pire, qu’elle ne sait comment payer. Un regret poignant, qui ressemble à un remords de conscience, la saisit devant l’occasion manquée ; elle ne s’explique plus sa folie.

Sur ces entrefaites le hasard semble lui venir en aide. Mme Trenor, à l’heure où rentre son mari, la prie d’aller chercher Gus à la station pour éviter que Garry Fisher, la divorcée, ne prenne ce soin, car Judy Trenor, qui se soucie fort peu de l’absolue fidélité de Gus, tient beaucoup à ce qu’il ne se laisse pas taper par des emprunteuses de profession. Or la plus grande partie des revenus de Garry Fisher lui vient des maris de ses amies et depuis quelque temps, elle abuse un peu trop de la générosité de Gus. Celui-ci d’ailleurs n’échappe à un péril que pour tomber dans un autre. Harassé de fatigue par la journée de grosses affaires, il est comme rafraîchi et réconforté en apercevant Lily qui vient à sa rencontre, rênes en mains ; il est flatté de la confiance qu’elle lui témoigne en le priant de la réconcilier avec sa femme qui, dit-elle, ne lui pardonne pas de n’avoir pu se résoudre à épouser un énorme sac d’argent, Percy Gryce.

— Percy Gryce ! cette poule mouillée ! Quelle idée absurde ! Vous l’avezrefusé, hein ? C’est pourquoi il est parti si vite ; à la bonne heure !

Lily soupire : — Etait-ce bien raisonnable, pourtant ?

Elle ne peut plus continuer à vivre d’une vie ruineuse pour elle qui n’a que de très petits revenus, encore diminués par de mauvais placemens. Ce qu’il faut, c’est d’échapper aux tentations du bridge et de retourner chez sa tante, faire elle-même ses robes au lieu d’en commander à Paris chez Doucet.

Mais la galanterie de Trenor s’est éveillée : — Lily, se retirer du monde ! C’est impossible, impossible autant que d’épouser Gryce. Qu’elle s’en rapporte à lui. Il prendra soin de ses intérêts ; il fera valoir ses fonds sans aucune risque pour elle… trop heureux de la servir. — Et Lily, qui n’entend rien aux spéculations, se laisse faire, contente d’avoir reconquis son empire sur l’espèce masculine, cette espèce fût-elle représentée par un être aussi médiocre que lest en réalité Gus Trenor. Mme Wharton nous le montre figurant comme un simple comparse dans le spectacle fastueux, dont il paye les frais, lourd, adonné au whisky. Lily, ne soupçonnant pas sa brutalité foncière, croit qu’elle marquera une reconnaissance suffisante à ce vieil ami en écoutant avec complaisance de grosses plaisanteries et des contes à dormir debout. De cette complaisance d’ailleurs Judy Trenor lui sait gré comme d’un service personnel : « Que c’est gentil à vous, chérie, de subir si patiemment ses vieilles rengaines ! Et je ne suis plus forcée d’inviter Carry Fisher pour le maintenir en bonne humeur. Un parfait vautour que cette femme-là, figurez-vous, sans l’ombre de sens moral. Elle pousse tout le temps Gus à spéculer pour elle et ne paye jamais quand elle perd, je le parierais. »

Lily n’a garde de s’appliquer ces paroles ni de faire aucun retour sur elle-même, puisque Gus lui a expliqué plus ou moins clairement qu’elle n’exposait rien et ne perdrait jamais. Le peu qu’elle possède, confié à des mains habiles, lui rapporte des intérêts assez considérables pour la tirer d’embarras. Dans son inexpérience des affaires, elle ne voit que cela et use sans scrupule, pour s’acquitter envers ses fournisseurs, des chèques qui lui sont envoyés.

Ici le roman, malgré toutes ses qualités de construction et de détails, commence à devenir singulièrement désagréable, j’entends au goût de nous autres lecteurs français. Sans doute il peut y avoir à Paris certaines dames qui font payer par leurs amis des notes extravagantes de couturière, mais la chose doit être rare plus encore que ne l’est l’adultère dans le « grand monde » américain si abominablement corrompu d’ailleurs.

Carry Fisher est de ces personnes qui acceptent des pots-de-vin pour lancer un juif douteux dans « la société ; » Mme Dorset est franchement nasty, capable de tout en somme. Moyennant de sérieux profits, des hommes élégans, mais gênés pour faire bonne figure au bridge dans les salons qu’ils fréquentent, arrangent le mariage de très jeunes gens, presque des mineurs, avec des femmes très riches de réputation équivoque. Ce sont de honteux marchés, des complicités ignobles entre ces belles personnes et ces hommes cousus d’or qui s’imaginent former une élite et s’appellent entre eux par leurs petits noms, ayant tous à un degré à peu près égal les plus mauvaises manières.

Rosedale, prêt à donner de princières épingles à qui le fera inviter dans telle ou telle maison, est certainement plus loyal que la plupart de ceux et de celles qui le patronnent. Il ferait à Lily Bart, si elle voulait se charger de sa fortune sociale en l’épousant, une existence somptueuse qui répondrait en somme à ses aspirations, mais elle ne peut le prendre au sérieux et préfère prolonger son association d’affaires avec Trenor, tout en conservant aux yeux du monde la protection très peu gênante de sa tante Peniston. Les liens de famille et les devoirs de tutelle nous sont montrés sous un aspect tellement bizarre et révoltant que nous avons besoin de nous reporter à nos propres souvenirs pour ne pas condamner en bloc les mœurs américaines. Le puritanisme anglo-saxon, si prompt à nous juger d’après nos romans, est averti ; s’il fallait s’en tenir aux renseignemens fournis par la littérature, il n’y aurait rien dans aucun pays de plus scandaleux que la vie du grand monde en Angleterre et en Amérique.

La tante de Lily, sous prétexte que, de son temps, les parens n’intervenaient pas dans les affaires de cœur des demoiselles qui étaient supposées ne franchir jamais les bornes d’une parfaite décence, laisse faire sa nièce. Elle la livre inconsciemment ainsi aux violentes entreprises de Trenor qui n’a rien d’un amoureux platonique et à la perfidie de Bertha Dorset qui, après s’être servie d’elle pour amuser le mari jaloux qu’elle trahit à plaisir sans réussir à le tromper, affecte de la considérer comme dangereuse au repos de son foyer et la chasse de chez elle, c’est-à-dire du yacht sur lequel navigue cette jolie société.

Lily Bart pourrait user de représailles ; elle a depuis longtemps entre ses mains des armes toutes prêtes. La même femme de peine, qui l’a, deux ans auparavant, si curieusement dévisagée sur l’escalier du « Benedick, » a ramassé chez Lawrence Selden, où elle va faire des besognes de nettoyage, certaines lettres de femme jetées au panier, chiffonnées, déchirées (fi ! monsieur Selden ! ) qu’elle s’apprête à vendre au plus offrant. Lily, qui a reconnu l’écriture de Bertha, les achète dans un bel accès de générosité, craignant peut-être qu’on ne s’en serve pour nuire à Selden, et avec l’intention de les détruire.

Quoi qu’il en soit, elle est maîtresse du secret de son ennemie, mais nous pouvons être sûrs qu’elle n’en abusera jamais. L’auteur semble même lui faire de cette abstention un mérite excessif. Ce qui se comprend moins, c’est qu’elle continue tant qu’elle le peut ses rapports avec une femme sans cœur et sans honneur. Hélas ! les Dorset ont un yacht, ils entreprennent d’amusantes croisières sur la Méditerranée, séjournent à Monaco dans les conditions que connaissent tous ceux qui ont visité cette jolie petite capitale du vice et vu les étrangers y faire la fête. Elle les suit donc. Il lui suffit de se dire, en palpant les lettres : « Je tiens là de quoi la perdre quand je voudrai. » Mais ne serait-il pas plus simple et plus digne de lui tourner le dos, sans attendre d’être mise par elle effrontément à la porte ?

Cette brouille publique avec Mme Dorset lui aliène à tout jamais sa tante, avertie déjà par une autre parente pauvre, naturellement envieuse, des services d’argent que Trenor rend à cette nièce trop émancipée qui joue au bridge, même le dimanche, risque des sommes considérables, et s’affiche avec des hommes mariés.

Quand Mme Peniston meurt à peu de temps de là, il se trouve que la dénonciatrice des incartades de Lily hérite du plus gros de sa fortune et que Lily n’est inscrite sur le testament que pour la somme dérisoire de dix mille dollars, tout juste de quoi rendre à Gus Trenor l’argent qu’il se vante de lui avoir donné, car la discrétion de ce gentleman n’est point à l’épreuve du cocktail.

Elle l’est si peu que sa femme ne tarde pas à découvrir qu’elle n’a rien gagné en substituant Lily Bart à Carry Fisher et rompt à peu près de la même façon avec toutes les deux, Selden, qui a vu Lily sortir de la maison des Trenor où Gus l’a une nuit attirée par ruse en l’absence de sa femme, Selden, si amoureux qu’il puisse être, se dérobe à l’engagement presque conclu et déjà scellé d’un baiser. Rosedale, qui eût donné des millions pour épouser cette reine de la mode, traitée en amie à Monte-Carlo par la duchesse de Beltshire, et dont les journaux parlent encore comme de la belle miss Bart, renonce une bonne fois à elle après le dernier scandale qui l’a mise hors du vrai monde. A quoi bon ? Il est tout près d’y entrer, lui, sans l’appui de personne, ayant presque doublé sa fortune en deux ans.

Voici miss Bart réduite à un parasitisme inférieur, sous la protection d’une Fisher qui continue son métier productif de faciliter les contacts sociaux. Lily forme aux belles manières les Willy Brys, ces enrichis de la veille qui, malgré la fête superbe où on l’avait vue figurer dans les tableaux vivans en portrait de Reynolds, ne se sont pas encore fait complètement accepter ; de là elle glisse jusqu’aux Gormer, de richissimes bohèmes, qui l’emmènent dans leur train particulier jusqu’en Alaska. Ce monde diffère-t-il beaucoup de celui dont elle a eu l’habitude ? Non, « plus de bruit, plus de couleur, plus de Champagne, plus de familiarité, mais aussi plus d’entrain et de vraie gaîté, une disposition aimable à passer l’éponge sur le passé des gens. » Lily est reçue par eux avec la même cordialité que certaine actrice qui a eu des amans. Elle finit par tomber au rang de secrétaire d’une beauté de l’Ouest, plusieurs fois divorcée, bonne créature du reste, qui, royalement logée dans le plus magnifique hôtel de New-York, retient volontiers son manicure à déjeuner, et emmène dans sa loge au théâtre son professeur de développement physique. Cette fois, Selden reparaît à l’horizon, il vient chercher Lily dans la torride splendeur de l’Emporium hotel pour l’avertir que sa situation est fausse, — comment cette fille de trente ans, qui a vu tant de choses, ne s’en doute-t-elle pas ? — et qu’elle doit quitter sur-le-champ son inacceptable patronne. C’est un gagne-pain que du même coup il lui fait perdre. Où ira-t-elle ensuite ? Nous la rencontrons, essayant de travailler dans un atelier de modiste, où elle découvre qu’une femme du monde peut s’amuser à chiffonner joliment ses propres chapeaux sans être pour cela capable d’un travail professionnel et rétribué.

Une nuit vient où, lasse et découragée, elle prend, — est-ce bien par accident ? — trop de chloral pour s’endormir. On la trouve le lendemain matin morte dans la misérable maison meublée qui est son dernier asile. Mais, avant de mourir, elle a revu Selden, elle l’a revu chez lui. Cette même bibliothèque, où se déroula si joliment la première scène du livre, est témoin de la dernière, très douloureuse. « Je viens ici dire adieu à quelqu’un, oh ! pas à vous… nous nous retrouverons toujours, mais à la Lily Bart que vous avez connue. Je vais une bonne fois me séparer d’elle et je vous l’apporte, je la laisse ici. Quand je sortirai tout à l’heure, elle ne sera plus avec moi. J’aime à penser qu’elle restera auprès de vous ; elle ne vous gênera pas, elle ne tiendra pas beaucoup de place. Lui permettez-vous de rester ?

— Lily, ne puis-je vous aider en rien ?

— Rappelez-vous ce que vous m’avez dit une fois, que vous ne pouviez m’aider qu’en m’aimant. Eh bien ! vous m’avez aimée un moment et vous m’avez ainsi secourue… Mais le moment est passé ; c’est moi qui l’ai laissé échapper. Et il faut continuer à vivre. Adieu !

S’il l’aimait encore, ce serait l’heure pour Selden de retenir dans ses bras cette femme qu’il a toujours soupçonnée de préméditation, et qui prémédite sans doute maintenant quelque chose d’irréparable. Mais il ne l’accompagnera même pas jusque chez elle, faible et malade comme elle l’est ; il n’ira que le lendemain, après réflexion, lui dire le mot qui l’eût peut-être empêchée de mourir. Les admirateurs de Mme Wharton sont émus du geste magnanime de son héroïne qui jette au feu en silence les lettres de Bertha Dorset, avant de quitter Selden. Quoique je me compte assurément parmi eux, je n’ai garde sur ce point d’être de leur avis. Qu’elle ne se soit jamais servie de ces lettres pour nuire à son ennemie, il n’y a là rien qui puisse émerveiller ceux qui ne pratiquent pas le chantage ; qu’elle n’en fasse même pas usage pour effrayer la créature de vice qui la poursuit d’une invincible haine, cela s’explique encore par le mépris, mais pourquoi anéantir la seule preuve qu’elle puisse donner de la noblesse de sa conduite à l’ami qui la méconnaissait ? Ces lettres, il les a reçues jadis, elles lui appartiennent ; en les relisant, il n’y trouvera rien qu’il ignore, rien qui puisse nuire à personne, mais simplement une lueur projetée sur le caractère de Lily. Morte, elle lui apparaîtrait sous un aspect nouveau, elle s’imposerait à son respect. Quelle victime de la calomnie se priverait volontairement d’un tel avantage ? D’autant que les actes précédens de cette fille gâtée par une éducation déplorable par le perpétuel excitement, le culte des chiffons, le plaisir à outrance, ne nous a nullement préparés à attendre d’elle des sacrifices surhumains. Et celui-là est si parfaitement inutile ! Le retour des lettres à leur adresse ferait de plus réfléchir Selden sur son propre égoïsme, sur le peu qu’il vaut, disons-le, car en l’aimant véritablement, en ne doutant pas d’elle, ni de lui-même, il eût pu à plusieurs reprises protéger la malheureuse, la sauver. Il s’est borné à la regarder agir, se perdre et mourir, avec une curiosité de dilettante, comme on pourrait admirer du rivage les prouesses d’un hardi nageur en train de se noyer.

Fort heureusement nous connaissions dans la réalité beaucoup d’Américains avant de rencontrer ce glacial Selden, et Gus Trenor, la brute à peine responsable qui prétend rentrer dans son argent par tous les moyens possibles, avoir au moins, comme il dit, le droit de s’asseoir à table, ayant payé le dîner, et Dorset, ce détraqué qui, trop lâche pour désavouer sa femme lorsqu’elle commet une infamie, ne demande cependant qu’à rompre la chaîne honteuse qui l’attache à elle, c’est-à-dire des preuves certaines pour le divorce que suivrait aussitôt un second mariage avec la femme qu’il a laissé préalablement insulter sous ses yeux ; et Jack Stepney, le viveur, qui, pour de l’argent, présente dans le monde les gens qui n’en sont pas, et le jeune poète Ned Silverton souffrant que ses sœurs donnent leur dernier sou, jusqu’à être réduites à travailler en cachette, pour qu’il puisse continuer de perdreau bridge chez les Trenor, commenter Verlaine en tête à tête avec Mme Dorset et se livrer à toutes les élégances qui le conduisent finalement au rôle d’entremetteur dans des intrigues malpropres. L’Américain chevaleresque à l’égard de toutes les femmes, fraternellement dévoué dans des circonstances où d’autres ne seraient que galans, travailleur infatigable avant tout, existe pourtant ; il forme même une majorité. Si riche qu’il puisse être, il ne fait point sa demeure de la Maison de fête. Pendant de longs séjours aux États-Unis, nous n’avons pas eu l’occasion de connaître les hôtes de cette maison-là, hommes ou femmes ; il est vrai que nous en avons aperçu un certain nombre à Paris, mais ils nous avaient procuré l’impression d’exilés volontaires qui, incapables de mener une vie sérieuse dans leur propre pays, venaient gâter nos mœurs par de fâcheux exemples.

Et ici, ne faudrait-il pas insister sur la dette de reconnaissance que les parens français de filles un peu trop américanisées ont contractée envers Mme Wharton ? Bien loin de défendre à ces demoiselles l’histoire scandaleuse de Lily Bart, ils devront la mettre sous leurs yeux comme un épouvantail ; elles verront ce qu’elles auraient à perdre en imitant l’éblouissante Américaine et ses pareilles. Onze ans de luxe emprunté, de faux plaisirs, de flirts multiples, d’humiliantes aventures, pour arriver à perdre un héritage et à n’inspirer aux hommes de toute catégorie que de la méfiance ou du mépris ! Sans parler de Tanière expérience restée au cœur de cette grande calculatrice qui se conduit, somme toute, comme une folle, faute des protections qu’ici nous exagérons peut-être, mais qui ont néanmoins leur utilité. Il n’y a que la nécessité du travail qui puisse légitimement émanciper nos jeunes filles, parce que le travail est en lui-même la meilleure des protections ; les autres perdraient non seulement le honneur comme Lily Bart, mais encore une grâce que rien ne remplace, à vouloir voler de leurs propres ailes au-dessus de bourbiers inconnus. Voici la morale que nous tirerons en France du livre de Mme Wharton ; de même que l’Angleterre, empoisonnée par le bridge, y trouvera de bons conseils à l’adresse de ses douairières et de ses jeunes gens. Quant à l’Amérique elle-même, elle est justement fière de pouvoir ajouter, à la liste de ses romanciers, le nom d’un écrivain exquis, cet écrivain surtout étant une femme : elle se réjouit en outre que les vices du petit nombre soient exposés une bonne fois avec cette cruelle franchise ; tout ce qu’elle eût souhaité, c’est qu’à l’arrière-plan de la « Maison de la Fête, » où n’entre qu’une fraction intime de la société (celle qu’elle appellerait volontiers la mauvaise compagnie) apparût la masse des honnêtes gens.

Et encore ! depuis qu’a paru dans un récent numéro du Scribner’s Magazine cette très curieuse nouvelle, Madame de Treymes, les compatriotes de l’auteur sont libres de croire qu’il ne se propose qu’un but, flétrir la dégénérescence des hautes classes dans tous les pays du monde. Ce récit, placé à Paris et qui démasque les menées souterraines, les mensonges savans de cette franc-maçonnerie à rebours que forme, au faubourg Saint-Germain surtout, notre famille française, est, pour les accusés mis en cause, plein d’instructives révélations. Non que certaines épigrammes n’aillent droit au but, mais… auriez-vous jamais supposé par exemple qu’une vraie grande dame, qui n’a du reste rien de commun avec les filles du Père Goriot, essayât de vendre son influence en échange d’un service rendu, et cela pour payer les dettes du prince d’Armillac aussi peu scrupuleux que Maxime de Trailles ? New-York ne serait donc pas le seul pays des tips ? Et le service en question, notez-le bien, consiste à obtenir d’une famille strictement catholique, dont Mme de Treymes fait partie, son consentement à un divorce. L’amoureux de la future divorcée, — Américain de pur sang, — repousse avec horreur cette abominable transaction. Ah ! celui-là rachète en son unique personne tous les crimes de la Maison de fête ! C’est un proche parent de l’Américain qui donna son nom jadis à l’un des plus beaux romans de M. Henry James. Quelle horreur il a de cette organisation de la famille qui prépare un homme dès ses premiers jours à n’avoir d’autres convictions religieuses et politiques que celles de ses ancêtres et à taxer de vilenie, de corruption, de mauvaise foi, les croyances de quiconque ne pense pas comme lui ! L’odieuse discipline que cette discipline européenne à laquelle est sans cesse sacrifiée la vérité !

Mme Wharton ne peut rien écrire qui ne soit très distingué, mais il y a autre chose que de délicieuses descriptions de Paris et de fines comparaisons internationales dans Madame de Treymes ; il y a des renseignemens inattendus. D’abord, nous voyons combien sont exploités chez nous les Américains, non pas seulement par les fournisseurs, mais par les duchesses qui les invitent à toutes leurs ventes de charité sans pour cela entre-bâiller devant eux la porte de leur salon. Ceci ne serait rien. Ecoutez encore : si l’on s’étonne qu’une femme bien née livre le plus intime et le plus honteux secret de son cœur à un étranger, presque à première vue, l’auteur répond avec assurance : « Aucun Anglo-Saxon ne peut comprendre l’abandon complet dans la révélation de soi-même que des siècles de confessionnal ont donné aux races latines ! » On relèverait aisément plus d’une remarque de cette justesse ; aussi nous demandons-nous, après avoir lu, avec le plus vif intérêt d’ailleurs, Madame de Treymes, si The house of Mirth existe tout de bon à New-York, ou bien si elle est sortie, comme notre faubourg Saint-Germain, de l’imagination fertile de Mme Edith Wharton. N’importe, en admettant que ce soient là des contes, ils sont contés avec un bien rare talent et assaisonnés de mots heureux, un peu cherchés parfois ; mais il y en a tant que le choix est facile.


TH. BENTZON.