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Le Mont-Rose et les Alpes pennines, souvenirs de voyage

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Le Mont-Rose et les Alpes pennines, souvenirs de voyage
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 57 (p. 819-857).
LE MONT-ROSE
ET
LES ALPES PENNINES
SOUVENIRS DE VOYAGE

Il n’y a pas longtemps que l’homme connaît ou plutôt qu’il a commencé de connaître le relief de la planète qu’il habite. Ce qu’il ignorait surtout jadis, c’était la direction des chaînes de montagnes, la hauteur relative de leurs points culminans, la forme de leurs massifs, les plis et les lignes de faîte qui en déterminent le contour. L’orographie est une science toute moderne. Quoique les Alpes s’élèvent au centre de l’Europe civilisée, jusque vers la fin du siècle dernier la géographie aurait pu inscrire sur une grande partie du territoire qu’elles occupent terra incognita avec presque autant de raison que sur les espaces inexplorés de l’Australie ou de l’Afrique équatoriale. Ces monts au profil dentelé, ces pics argentés qui enserrent les vertes plaines de la Lombardie de leur cadre splendide et qu’on peut dénombrer un à un du haut du dôme de Milan ou du campanile de Venise, nul ne les avait visités, sauf le pâtre ignorant qui l’été y conduisait ses moutons, ou le chasseur qui y poursuivait le chamois. En Suisse même, où on les voyait de plus près, on ne possédait aucun de ces élémens de nombre et de mesure qui donnent à l’esprit la connaissance des choses en y imprimant une image exacte et conforme à la réalité. Dans un livre très curieux, qui est comme le premier modèle de ces albums illustrés si répandus aujourd’hui, et qui date de 1712, les Délices de la Suisse, l’auteur, Gottlieb Kypseler, de Munster, affirme que les plus hautes montagnes des Alpes sont le Schreckhorn, le Grimsel, le Saint-Bernard et le Saint-Gothard, et il ajoute que jamais on ne parviendra ni à les gravir ni à les mesurer. Dès cette époque pourtant, Jean Scheuchzer [1], professeur à Zurich, avait parcouru les Alpes dans un intérêt scientifique de 1702 à 1711. Le premier il était parvenu à déterminer quelques hauteurs au moyen du baromètre, mais il ne s’était point écarté des grandes voies de communication, et il n’avait point songé un instant à s’élever sur les sommités culminantes, qu’il considérait comme inaccessibles.

Pour comprendre à quel point l’on ignorait la structure véritable des massifs et des rides de soulèvement qui constituent le relief de la croûte terrestre, il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte qui date du siècle dernier. Les chaînes de montagnes sont représentées par une série de petits monticules isolés, vus de profil, ayant chacun son ombre portée, sans lien qui les rattache les uns aux autres et présentant une série de dépressions qui forment autant de cols qu’il y a d’intervalles entre deux sommets dessinés au hasard. Le cours des rivières et la direction des vallées sont assez fidèlement représentés, parce qu’on a pu en suivre les détours, tandis que les hauteurs sont tracées suivant la fantaisie du graveur, parce que le géographe n’en connaît pas mieux que lui la structure et les ramifications.

Cette ignorance à peu près complète de la forme extérieure des régions montagneuses ne doit pas nous surprendre. Rien de plus difficile que d’apprécier la masse des grandes chaînes, la hauteur des cimes, la ligne des faîtes. L’habitant des plaines ou des collines, habitué à embrasser d’un regard de vastes étendues de pays, ne peut s’imaginer les obstacles que présentent à l’observateur ces prodigieuses inégalités, ces murs à pic, ces croupes puissantes qui bordent les routes suivies par le voyageur. Engagé dans les ravins étroits où serpentent presque toujours les chemins praticables, on peut marcher des journées entières sans soupçonner la configuration réelle du canton qu’on traverse. Un rocher vertical de quelques centaines de pieds vous empêche d’apercevoir une crête très rapprochée qui en mesure des milliers. On contemple avec stupeur au-dessus de sa tête, perdus dans les nues, des habitations, un clocher ; on ne s’explique pas que l’homme puisse résider à ces hauteurs vertigineuses ; on gravit jusque-là, et l’on voit alors que ces villages sont assis sur des plateaux couverts d’épais herbages et même de moissons jaunissantes, et que bien au-dessus se dressent d’effroyables escarpemens, dominés à leur tour par des pics beaucoup plus élevés encore. Tout pour la vue est incertitude et déception. Ces sommets neigeux qui se détachent là-bas sur le bleu profond du ciel, à quelle distance se trouvent-ils ? à quelle hauteur atteignent-ils ? se relient-ils à ces cimes en apparence si voisines, ou en sont-ils séparés par quelque profonde vallée ? Comment le déterminer, et d’ailleurs qui autrefois aurait cherché à le faire ?

Avant ce siècle-ci, les gens à l’esprit cultivé n’aimaient pas les montagnes. Ils les trouvaient formidables, horribles ; elles leur inspiraient une invincible terreur ; on les croyait habitées par des monstres en rapport avec le sauvage chaos de ces lieux désolés. Le docte Scheuchzer lui-même insère au commencement de son ouvrage l’image authentique des dragons qui hantaient le Mont-Pilate près de Lucerne, les environs de Grindelwald et les forêts solitaires de Glaris. Fallait-il franchir les Alpes pour passer en Italie, on se hâtait de traverser les cols qui y mènent, et l’on remerciait Dieu d’avoir échappé aux mille dangers auxquels on croyait avoir été exposé. Le sentiment esthétique ne se plaisait alors qu’aux aspects de la nature asservie, embellie par la main de l’homme. C’est un savant, de Saussure, qui le premier a su rendre ou du moins fait sentir la beauté des Alpes. Lisez les autres écrivains du XVIIIe siècle, Rousseau lui-même, qui décrit avec tant de vérité et de poésie les paysages de la région inférieure, et vous n’y trouverez que des phrases banales et des épithètes vagues. Pour arriver au mot juste, au l’on vrai, il leur manquait ce que rien ne remplace, la connaissance des choses. C’est au moyen de données exactes, de nombres et de mesures, que la science communique à l’esprit le pouvoir de comprendre et par conséquent de décrire les formes de la matière où semble apparaître l’infini dans l’espace et dans le temps.

Aussi est-ce la géologie surtout qui nous a fait connaître, qui nous a fait aimer les montagnes. Depuis qu’on entrevoit leur origine, leur mode de formation, on saisit la raison d’être de leur structure, de leur direction, de leur enchevêtrement. Ce ne sont plus à nos yeux des masses informes, des amas gigantesques de rochers muets, ce sont des témoins éloquens qui nous parlent des époques où l’espèce humaine n’était pas encore, et qui nous racontent l’histoire de la planète que nous habitons. Un autre ordre de faits a contribué aussi à faire goûter la poésie des hautes régions. Il y a une quarantaine d’années, la littérature s’est violemment soustraite au joug des traditions classiques. À la suite de Shakspeare et de Goethe, elle s’est complue aux émotions profondes, aux audacieuses percées sur l’inconnu, sur l’infini. Quoi qu’on ait dit, les âmes étaient vraiment envahies alors par une secrète mélancolie, par un sourd mécontentement du présent, qui les soulevait au-dessus de la vie bourgeoise et journalière. L’école romantique a fait son temps, mais elle a laissé sa vive empreinte sur les hommes de notre époque. Or il est certain qu’à la nuance de sentimens qu’elle a développée devaient convenir les aspects des Alpes, l’austère solitude de leurs champs de glace, l’immensité de leurs horizons, la majesté des dernières cimes, les luttes grandioses des élémens, tout cet ensemble de spectacles nouveaux qui vous arrachent aux préoccupations égoïstes pour vous initier aux jouissances désintéressées d’un monde supérieur. Depuis que Schiller a évoqué aux bords du lac des Quatre-Cantons la grande figure de Guillaume Tell et que Byron a conduit son Manfred sur les plus hauts escarpemens de la Gemmi, un nombre sans cesse croissant de voyageurs s’empresse chaque été de visiter les Alpes. Töppfer et bien d’autres après lui se sont moqués de ce troupeau de touristes qui viennent, comme le dit l’auteur des Menus Propos, déflorer « l’antique Suisse, cette belle et pudique vierge dont, la beauté ignorée de la foule faisait battre le cœur de quelques vrais amans ; » mais pourquoi donc se plaindre de ce mouvement, qui a sa cause profonde dans les tendances les plus nobles de notre époque ? Si les hommes de la génération actuelle accourent en foule vers les montagnes, qu’on fuyait jadis avec épouvante, c’est que la science et les lettres les y ont conviés.

Grâce à ce goût, aussi général que nouveau, les massifs du Mont-Blanc et du Berner-Oberland ont été explorés en tous sens, et sont maintenant bien connus ; mais, naguère encore, il n’en était pas de même de la chaîne que domine le Mont-Rose. Depuis la visite de Saussure en 1789, ce magnifique groupe avait été complètement négligé, sauf les pentes méridionales gravies par le colonel von Welden, Zumstein, Parrot et le curé Gnifetti. Ce n’est que depuis une vingtaine d’années que le côté septentrional a été abordé par les savans suisses Desor, Studer, Agassiz et Ulrich, et c’est plus récemment encore que les beaux travaux des frères Schlagintweit et les récits des touristes anglais en ont donné une description à peu près complète [2]. On s’est servi de ces différens travaux, en rappelant aussi quelques souvenirs personnels, pour essayer de faire connaître ici une région explorée et en quelque sorte découverte dans ces derniers temps.


I

Entre la vallée de la Dora-Baltea, en Piémont, qui court vers l’orient, et celle du Rhône, en Suisse, qui se prolonge dans une direction parallèle, mais vers l’occident, se dresse un puissant massif de montagnes qu’on appelle les Alpes pennines. Cette partie de la grande chaîne des Alpes qui forme l’enceinte de l’Italie de ce côté commence au passage du Grand-Saint-Bernard et finit au passage du Simplon. Le Mont-Rose en marque le point culminant. La structure de ce massif présente le type parfait d’une grande ride de soulèvement. Au milieu, dans la direction de l’est à l’ouest, se profile l’arête principale qui détermine le partage des eaux entre le bassin de l’Adriatique et le bassin de la Méditerranée. Des deux côtés partent de formidables contre-forts, les uns allant directement vers le sud, les autres vers le nord, semblables aux ares-boutans qui soutiennent le vaisseau d’une cathédrale, aux vertèbres qui se relient à l’épine dorsale d’un cétacé ou aux côtes qui s’attachent à la quille d’un navire. Et, qu’on le remarque bien, ces comparaisons, nous ne les multiplions pas au hasard : elles révèlent une loi géométrique qui s’impose aux œuvres architectoniques de l’homme comme aux lentes formations de la nature. Entre ces contre-forts se creusent des gorges étroites et profondes qui coupent à angle droit la vallée de la Doire ou celle du Rhône, et qui toutes se terminent, là où elles viennent aboutir à l’arête centrale, par des glaciers et des champs de neige. Ce sont, du côté du Valais, les vals d’Entremont, de Bagne, d’Hérémence, d’Anniviers, de Saint-Nicolas et de Saas, du côté italien le val Anzasca, le val Sesia, le val Lésa, le val Tournanche et le val Pelline.

Les sommets non-seulement de la ride principale, mais même ceux de ses contre-forts, dépassent les cimes les plus élevées des Alpes bernoises : treize d’entre eux sont plus hauts que la Jungfrau. Tandis que le Mont-Blanc surgit isolé, humiliant ses voisins, qui s’abaissent devant lui, le Mont-Rose est semblable à un souverain trônant au milieu de ses pairs, tous revêtus de leurs blancs manteaux d’hermine éternelle. Comme le haut de ce massif plonge dans cette froide zone de l’atmosphère où les neiges ne fondent plus, il existe là tout un monde de glaciers superposés et reliés les uns aux autres. Les frères Schlagintweit en ont compté cent trente-cinq dans les Alpes pennines, dont quinze primaires et cent vingt secondaires. Ce sont d’immenses espaces de glaces et de névés dont rien n’approche en Europe ni comme étendue, ni comme altitude moyenne.

C’est précisément parce que le Mont-Rose est entouré de toute une cour de gigantesques satellites qu’il a si longtemps échappé aux regards. Du côté de la Suisse, il est invisible. Au passage de la Gemmi, on montrait au voyageur de grandes masses neigeuses qu’on disait être le Mont-Rose ; on sait maintenant que ce sont les pics du Weisshorn, le sommet de l’un des contre-forts septentrionaux, qui du reste ne le cède que de 300 pieds à la cime principale. Ebel, toujours si exact, affirme à tort qu’on aperçoit le Mont-Rose du cimetière de Vispach, à l’entrée de la vallée de Zermatt : ce qu’on voit de là, ce sont les crêtes blanches du Balferin, la dernière sommité du contre-fort de Saas, du côté du nord. Ce n’est que sur le revers italien, des bords du Lac-Majeur, du haut du Monterone, au-dessus de Baveno, qu’on peut admirer de loin les belles masses de la montagne centrale, revêtues des teintes rosées du soleil couchant qui lui ont fait donner probablement le nom qu’elle porte [3]. Si l’on veut cependant l’examiner de plus près, il faut s’enfoncer dans l’une de ces gorges étroites qui, partant de la vallée du Rhône ou de celle de la Doire, vous conduisent jusqu’au pied même du souverain des Alpes pennines. Lorsqu’on arrive du nord, c’est à Viège, ou Vispach en allemand, qu’il faut quitter la grande route du Simplon. Viège, comme Brieg, sa voisine, a déjà un certain caractère italien ; on devine qu’on est sur le chemin de l’Italie. De grandes maisons blanches, aux fenêtres étroites et aux galeries voûtées, un vieux château assis à côté de l’église, sur un point élevé qui commande tout le bourg, lui donnent un air d’importance et de dignité. Vispa nobilis, disent les anciennes chroniques, et en effet un grand nombre d’anciennes familles du Haut-Valais habi taient jadis ce village, déchu aujourd’hui, que menace sans cesse le fougueux torrent de la Visp, et que le terrible tremblement de terre de 1855 a ébranlé jusque dans ses fondemens.

La vallée de Saint-Nicolas, dans laquelle on pénètre en quittant Viège, offre à l’entrée un aspect très riant. La végétation est riche de couleurs, gracieuse de formes. Sur des terrasses construites en grosses pierres et disposées en pentes obliques, croissent des vignes. De magnifiques noyers ombragent les vergers et les habitations. Les bouleaux accrochés aux premiers escarpemens agitent leur léger feuillage au-dessus des touffes épaisses de la sabine, qui rampe à leurs pieds. Une multitude d’arbustes divers à baies rouges, l’épine-vinette, le sorbier ordinaire et à gros fruits, l’argousier à feuilles glauques, parsèment la verdure de leurs perles de corail. Les sapins et les pins cembros couvrent les croupes plus élevées d’un manteau épais de vert sombre, couronné du blanc immaculé des neiges éternelles. On voit que la Visp est un torrent nourri par de puissans glaciers, car elle a enlevé toutes les terres végétales du fond de la vallée qu’elle occupe dans toute sa largeur. Par endroits, les flancs écorchés des parois qui l’encaissent offrent au géologue de curieuses superpositions de roches stratifiées : ce sont des schistes talqueux et chlorités, bizarrement entrecoupés de couches de calcaire dolomitique et de serpentine.

Le massif des Alpes valaisanes est constitué presque tout entier de ces roches mystérieuses dont l’origine est encore mal expliquée et que l’on a nommées métamorphiques. On suppose qu’elles ont été formées, comme les calcaires et les autres terrains de sédiment, de matériaux désagrégés et déposés peu à peu au fond des mers, et que, soulevées plus tard, elles ont pris le grain cristallin qui les distingue sous l’influence de la chaleur intérieure du globe et par suite de réactions chimiques inconnues. Elles ressemblent aux roches d’origine neptunienne en ce qu’elles présentent des feuillets et des lamelles qui indiquent des dépôts opérés sous les eaux, et d’autre part elles se rapprochent de la contexture des roches d’origine ignée par l’apparence vitrifiée. Ce sont en deux mots des sédimens recuits. Quelques savans prétendent cependant que les roches métamorphiques ne méritent pas ce nom, et qu’elles ont été formées directement, comme les granits, par la solidification de la matière en fusion. L’apparence feuilletée qu’elles présentent proviendrait seulement d’une différence dans le mode de cristallisation. Les deux roches métamorphiques qui dominent dans le groupe des Alpes valaisanes sont le mica-schiste et le gneiss. Le mica-schiste se reconnaît facilement aux paillettes de mica qui brillent au soleil dans le sable des glaciers et qui saupoudrent toutes les plantes de cette région au point que, même dans les herbiers, on les retrouve encore comme imprégnées d’une légère poussière de diamant. Le gneiss ressemble beaucoup au granit, dont il contient à peu près tous les élémens ; mais il est lamelleux et feuilleté au lieu d’être grenu, et l’on n’y distingue pas ces beaux cristaux de quartz et de feldspath qui donnent au granit une texture si reconnaissable.

La première fois que je pénétrai dans la vallée de Saint-Nicolas, elle ne m’apparut pas sous ces couleurs riantes que je lui trouvai plus tard, quand je la revis illuminée et tout étincelante au soleil de midi. Nous étions arrivés à Viège après être entrés la veille dans le Valais par le glacier du Gries, qui ouvre un passage à l’extrémité de la vallée italienne de Formazza. Nous partîmes à six heures pour Stalden ; nous avions deux lieues à faire, et en marchant vite on pouvait arriver avant la nuit close, quoiqu’on fût déjà en septembre, et que dans ces gorges dirigées du nord au sud le soleil disparaisse derrière les hautes arêtes longtemps avant de descendre sous l’horizon. Bientôt d’ailleurs le ciel s’obscurcit, de gros nuages tout gorgés d’eau accouraient à notre rencontre et formaient au-dessus de nos têtes un rideau livide qui interceptait les derniers rayons du jour. Quand nous arrivâmes à Neuebrücke, l’obscurité était déjà complète. Neuebrücke est un de ces sites qui présentent au paysagiste un tableau tout fait. Lignes, couleurs, avant-plan, fond, tout est disposé à souhait. On est encore dans la zone moyenne dont l’art peut rendre les aspects, et l’on a cependant des échappées sur ces hautes régions qui attirent l’imagination et que le pinceau peut faire deviner en quelques touches. Un pont hardi franchit la Visp de son léger plein-cintre ; il s’appuie des deux côtés sur de magnifiques rochers noirs qu’égaie par endroits le vert tendre des fougères : à gauche, quelques granges en troncs de mélèzes brunis par le temps ; à droite, des chalets que surmontent une chapelle et quelques noyers au tronc bas et noueux ; au-dessous, le torrent qui écume ; tout au fond, des parois abruptes et un coin du glacier de Balferin. Töppfer, dans ses Nouveaux voyages en zigzag, a fait un croquis fidèle de ce coin ravissant. Bien entendu nous ne vîmes rien de tout cela en y passant la première fois. La nuit était venue, et la pluie tombait à grosses gouttes, drues et tièdes. De Neuebrücke à Stalden, le sentier suit la rive gauche du torrent. Nous avancions avec précaution, le bâton sans cesse appuyé contre la paroi du rocher que nous avions à notre droite et guidés par cette traînée légèrement lumineuse que les eaux en mouvement projettent toujours dans les ténèbres. Tout à coup il nous sembla entrer dans une caverne. Ces confuses lueurs même disparurent ; nous étions engagés sous une voûte épaisse de verdure et à peu de distance nous entendions le bruit de mille cascatelles et de mille ruisseaux s’écoulant avec rapidité sur les pierres. Il fallait avancer néanmoins, car nous sentions avec nos bâtons que le chemin se dirigeait de ce côté ; Encore quelques pas, et nous nous trouvâmes au milieu même de ces chutes d’eau qui tombaient tout autour de nous et qui nous mouillaient jusqu’aux ils de leurs rejaillisse-mens. Où étions-nous ? Comment le sentier que nous suivions nous avait-il conduits sous cette cascade, qui nous barrait le chemin ? La position devenait critique. Partout de l’eau menant grand bruit dans les ténèbres, à nos pieds sous forme de petits torrens, et sur nos têtes en cascatelles, sans compter celle qui tombait du ciel à flots. Nous étions comme sous une écluse, et le lieu semblait mal choisi pour y passer la nuit après une rude journée de marche. Nous allions tenter de retourner sur nos pas à tâtons, quand apparut une lumière éclairant vaguement, à travers les nappes humides, des chalets qui paraissaient abandonnés : nous devions être à Stalden ; mais Stalden était-il donc posé au milieu d’une cataracte ? Je hélai la lumière ; elle disparut comme un feu follet. Nous savions du moins où nous étions et nous avançâmes bravement à travers le torrent d’eau qui nous inondait et nous perçait de part en part. Enfin voici une fenêtre éclairée ; nous frappons, on ouvre, et nous nous réfugions dans la bonne petite auberge rustique Zur Traube, un vrai chalet en grosse charpente de mélèze. Un bon feu, un souper suffisant et un lit quelconque après un bain forcé, voilà ce dont un voyageur à pied peut seul apprécier les délices. Le lendemain, j’eus l’explication de ces cascades qui nous avaient tant étonnés et si bien trempés. Un ruisseau gonflé par l’averse traversait la rue principale, et toutes les gouttières y lançaient les flots d’eau qui tombaient du ciel.

Par le beau temps, Stalden est un village charmant enfoui dans les noyers et dans les vignes que l’on conduit en gracieux festons tout autour des chalets. Près de la fontaine publique, on remarque un cep dont le tronc a plus d’un pied de diamètre. C’est le dernier endroit où croît la vigne. A Stalden, la vallée se bifurque. Par la gauche, on va à Saas et au col du Monte-Moro, par la droite à Zermatt et au col du Théodule, et des deux côtés on passe en Italie en franchissant le niveau des neiges permanentes. L’arête qui sépare les deux bras de la vallée se redresse en un gigantesque rempart qui, dans ses pics les plus élevés, atteint à peu près la hauteur du Mont-Rose lui-même. Cette crête magnifique, le Saasgrath, est formée par une série de sommets qui l’emportent sur les plus fières cimes du reste de la Suisse. Après le Balferin viennent à la suite les deux dents aiguës du Mischabel (14,020 et 14,032 pieds), l’Allelinhorn (12,498 pieds), le Rympfischhorn (12,905 pieds), et le Strahlhorn (12,966 pieds). Ce puissant contre-fort se soude au Mont-Rose par la Cima-di-Jazzi (13,240 pieds), et les neuf sommités de la montagne principale semblent n’être que le prolongement de la même ligne de faîtes, car elles se trouvent placées dans la même direction, du nord au sud, coupant à angle droit la grande ride des Alpes valaisanes. Les neiges qui couvrent tout le haut de l’éperon du Saasgrath s’épanchent dans les deux vallées parallèles, que la montagne divise, et forment douze glaciers qui gonflent de leurs eaux les deux bras de la Visp. Ceux-ci se réunissent près de Stalden dans un abîme de 400 pieds de profondeur, que franchit un pont vertigineux.

Au sortir de Stalden, le sentier qui conduit à Zermatt s’élève sur la hauteur de droite. Il est impossible de suivre les bords du torrent, car il coule dans une fente étroite où il disparaît. Le caractère de la vallée change complètement. Elle n’a plus de fond ; les deux pentes opposées se rejoignent en formant un angle tout à fait aigu : ce n’est plus qu’une fissure produite par une immense dislocation de la croûte solide du globe. Un village s’est cependant accroché à cette déclivité abrupte : c’est Emd, dont le clocher blanc se détache sur les masses sombres des rochers et des pins. La situation de ce village a donné lieu à un proverbe caractéristique. Les coqs d’Emd, dit-on, ne peuvent s’y tenir qu’armés d’éperons, et quand le chapeau du curé est enlevé par le vent, il roule dans la Visp.

En deux heures et demie de marche, on arrive de Stalden à Saint-Nicolas, le village principal de la vallée. Il a beaucoup souffert du tremblement de terre de 1855. Toutes les maisons de pierre furent renversées et plusieurs chalets en bois dévorés par l’incendie. D’immenses blocs de rocher détachés des hauteurs qui dominent le hameau ont failli l’écraser dans leur chute : on les voit encore à moitié enfouis dans le sol tourbeux des prairies voisines. Quelques-uns ne se sont arrêtés qu’à une vingtaine de mètres des habitations. Pendant quatre ans, les ébranlemens du sol se sont prolongés. Partout ces phénomènes géologiques troublent profondément l’homme, qui croit qu’il va être englouti dans les abîmes de la matière en fusion ; mais ils sont bien plus terribles dans les gorges de montagnes, où des parois entières peuvent se détacher et tout anéantir. A différens endroits, on distingue encore aujourd’hui les éboulemens qui ont interrompu le sentier et qui forcent le voyageur à chercher un passage sur l’autre rive du torrent. Ceux qui ont assisté à cette formidable convulsion de la nature en ont conservé une ineffaçable im pression. C’était, a raconté l’un d’eux [4], un spectacle dont il est impossible de se faire quelque idée. Le sol tremblait comme s’il eût voulu s’entr’ouvrir ; un tonnerre souterrain et continu dominait la voix tumultueuse de la Visp. La pluie tombait, et un opaque rideau de nuages donnait à la vallée entière une apparence de lugubre mystère. Cachées aux regards par les vapeurs, les cimes des montagnes retentissaient de roulemens rauques et d’éclatantes détonations. Les rochers, précipités dans les gorges, se heurtaient et se brisaient avec un bruit effroyable ou s’élançaient en sifflant à travers la route. « De Saint-Nicolas à Stalden, dit un autre témoin oculaire de ce bouleversement, j’ai couru sans regarder ni devant ni derrière moi. Je me figure que c’est ainsi qu’on s’élance à un combat. A chaque instant, il me fallait d’un saut franchir une échancrure faite au sentier. A tout moment, je voyais passer une avalanche de pierres ou bondir un rocher. » Nous considérons la terre comme un domaine définitivement acquis ; mais le sol qui tremble et s’entr’ouvre nous avertit que nous vivons seulement dans l’intervalle de repos qui s’écoule entre deux grandes convulsions géologiques.

Deux lieues et demie plus loin, on arrive à Randah, dont la position est une des plus extraordinaires qu’on connaisse. Situé à 4,400 pieds au-dessus du niveau de la mer, ce village est dominé à droite et à gauche par deux pics de 14,000 pieds de haut, — d’un côté le Mischabel, de l’autre le Weisshorn, — de sorte qu’il se trouve au fond d’un ravin dont les deux parois ont environ 9,500 pieds de hauteur. Rien n’indique ces prodigieux escarpemens, qu’on ne rencontre peut-être nulle part ailleurs. Les maisons sont disséminées au milieu d’une verte prairie, et l’on est si près des deux contre-forts qu’on n’en aperçoit pas les sommets. On voit seulement un glacier suspendu au-dessus de la Visp à une formidable hauteur, avec un angle d’inclinaison d’environ A0 degrés. On comprend aussitôt que c’est là l’ennemi qui chaque jour menace, véritable épée de Damoclès dont la chute peut tout anéantir, car, comme on le sait, ces torrens congelés se meuvent et descendent sans cesse, et l’on s’explique à peine que celui-ci ne glisse pas sur une pente aussi raide. Déjà deux fois cela est arrivé. En 1636, le glacier du Weisshorn tomba et écrasa le village. En 1819, le 27 décembre, une partie de ce même glacier se détacha et roula dans la vallée. Randah ne fut pas atteint par ses débris ; mais la commotion de l’air fut si violente et la pression de l’atmosphère si forte que les habitations, les chalets, les granges, furent enlevés comme par une trombe et transportés, tout disloqués, à une grande distance. Non loin de Randah, on peut visiter un endroit appelé Wildi, où les eaux qui viennent du glacier de Kien coulent parmi d’énormes blocs de pierre. D’après la tradition, ces masses, descendues des sommets du Mischabel, auraient enseveli tout un village sans que personne pût s’en échapper.

Après qu’on a dépassé Täsch et les petits torrens qui s’écoulent du Täscher-Gletscher, la vallée se resserre encore davantage. De sombres forêts de pins couvrent les flancs du défilé. La Visp mugit et se brise au fond d’un abîme où elle disparaît aux regards. La gorge semble sans issue. Enfin on traverse un pont en mélèze qui tremble sous vos pas, et on aperçoit le clocher aigu de Zermatt et ses deux grands hôtels au milieu d’une magnifique pelouse verte. Quand nous y arrivâmes, je cherchai à découvrir la pyramide du Cervin (en allemand Matterhorn), dont j’avais examiné à Genève les. belles photographies. Je voyais s’élever au-dessus du village une immense paroi de rocher dont la crête, horizontale comme celle d’un mur, était couverte d’une épaisse corniche de neige. Une grande masse noire sortait de cette corniche blanche, mais qu’elle était loin de ce que j’attendais ! Le ciel n’était pas tout à fait pur ; il n’y avait point cependant de nuages assez épais pour cacher un sommet aussi rapproché que devait l’être le Cervin. Je crus à une déception, quoique l’aspect des œuvres de la nature en réserve moins que la vue des monumens.

Le lendemain, un soleil radieux m’appelle de bonne heure à la fenêtre, et enfin la voilà devant moi, la glorieuse pyramide dardant au plus profond du ciel bleu sa cime aiguë. Je l’admirai, pénétré, de je ne sais quel indéfinissable sentiment mêlé de respect et de crainte. L’ingénieux critique anglais Ruskin [5] prétend que le Cervin est le type idéal de la montagne, tant sa forme a de grandeur et d’harmonie. Nul sommet ne répond mieux, il faut en convenir, à l’idée qu’on se fait d’une montagne, et quand on l’a vu, son profil dur et fier se grave dans la mémoire en traits ineffaçables. Les autres sommités, la Jungfrau, le Mont-Rose, le Mont-Blanc, ne sont que les points culminans d’une haute arête qu’ils ne semblent guère dépasser, et d’abord il faut les chercher pour les reconnaître. Le Cervin au contraire s’élance dans les nues, isolé et dominant de plus de six mille pieds les champs de neige qui s’étalent à sa base. On a donné à certains pics aigus le nom de dent, nul ne le mérite mieux que lui. Il ressemble à une dent canine, à un croc de bête fauve, ou plutôt encore à ces dents de squales antédiluviens qu’on trouve dans les terrains de la période secondaire. On dirait une vague de la mer primordiale de granit en fusion, soulevée dans les airs et solidifiée au moment où elle allait retomber en volute. Elle ne se relève pas en étages successifs : elle jaillit. C’est un obélisque triangulaire de 13,800 pieds de hauteur, si effilé, si abrupt, que la neige ne peut s’y déposer, sauf sur les moulures horizontales qui marquent les strates superposées. La crête concave de ce pic étrange surplombe, et les deux arêtes qui en dessinent le profil déchiqueté forment un angle très aigu. Le Cervin paraît complètement inaccessible. Rien qu’à le regarder, on éprouve le vertige. Solitaire et farouche, il semble défier l’homme de jamais poser le pied sur son front inviolé, que l’aigle seul peut effleurer d’un coup d’aile. Ses flancs sont teints de couleurs variées. Jusque près de la cime, ils sont d’un vert noirâtre, rayé des blanches stries de la neige attachée aux saillies parallèles des couches. Dans la partie supérieure, le gneiss et le mica-schiste prennent des tons bruns, isabelle et rougeâtres en raison des molécules ferrugineuses qui s’oxydent à la surface. Par endroits, des serpentines schisteuses et des chlorites dessinent des voûtes d’un vert clair et vif dans la paroi brune où elles paraissent avoir été injectées. La nuit, ces nuances s’effacent, et il ne reste qu’un cône noir, dont la silhouette seule se dessine ; mais cette masse est peut-être encore plus belle alors, quand, sombre et menaçante parmi les neiges argentées des glaciers environnans, elle surgit isolée dans son implacable majesté [6].

Si l’on demandait aux géologues à quoi ressemble le Cervin, j’imagine qu’ils répondraient volontiers à un immense point d’interrogation. Et en effet quelle est l’origine de cette prodigieuse pyramide ? Comment s’est-elle formée ? Quel agent a sculpté ses parois à pic et aiguisé son sommet en fer de lance ? Quelle force a pu découper si nettement ces murailles perpendiculaires ? On serait tenté, je le répète, de croire que c’est un jet de matière liquéfiée lancée du sein du globe et pétrifiée en un prisme immense ; mais au flanc de la montagne on aperçoit les lignes de stratification et les couches de différentes couleurs qui la constituent. Ces couches sont même presque horizontales et plongent vers le sud sous un angle très peu incliné. La montagne n’est donc pas formée, comme beaucoup d’autres hauts sommets tels que le Mont-Blanc, le Finsteraarhorn ou le Weisshorn, de masses redressées et reposant sur leur tranche. Alors faudrait-il admettre avec les partisans du système de l’érosion, et ainsi que le soutient M. Tyndall, que ce sont les influences atmosphériques et l’eau qui, en creusant les vallées, ont aussi enlevé peu à peu la masse énorme de matériaux par lesquels le Cervin se reliait d’abord aux montagnes voisines ? Cette double action expliquerait-elle l’isolement de l’énorme pyramide ? Pour effriter la roche cristalline, pour la désagréger lentement et pour emporter tous les débris de ce lent travail de décomposition, dont il n’y a plus trace aujourd’hui, il faudrait des millions d’années sans doute ; mais quand il s’agit de phénomènes des époques géologiques, le temps ne manque point, et pour la commodité des hypothèses on peut prendre sans invraisemblance des myriades de siècles dans les abîmes sans limites du passé. Aussi n’est-ce point là réellement la difficulté qui empêche d’appliquer au Cervin la théorie de l’érosion. Ce qui s’y oppose, semble-t-il, c’est la forme même de ce cône sans pareil. Pour se rendre compte du relief que les eaux peuvent donner au sol, il suffit d’examiner l’effet qu’elles produisent sur les terrassemens nouveaux. L’eau, en s’écoulant, creuse un petit vallon central ; à droite et à gauche, elle ouvre des rainures latérales, lesquelles à leur tour reçoivent des deux côtés de petits creux, et toutes ces ramifications ressemblent un peu aux divisions multiples de certaines feuilles de fougère. Il paraît donc incontestable que les eaux achèvent de dessiner le relief du globe en modelant les vallées, les ravins, les gorges et les petits replis où descendent maintenant ruisseaux, torrens, rivières et fleuves. Toutefois, l’effet invariable de l’érosion étant d’arrondir les aspérités, d’adoucir les pentes, de niveler les inégalités, on comprendrait difficilement qu’elle ait pu tailler ces murs à pic, que l’on dirait coupés au fil d’une gigantesque épée. Une autre explication paraît plus plausible. Le Cervin, les crêtes du Mont-Rose et les montagnes voisines auraient constitué d’abord un immense massif de roches métamorphiques, un vaste plateau soulevé à une hauteur de 14,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus tard cette voûte solide, reposant sur le noyau en fusion du globe, se serait fracturée et disloquée par suite du retrait amené par le refroidissement. Elle se serait divisée en morceaux d’étendue inégale, en voussoirs énormes ayant chacun un mouvement libre et indépendant. Quelques-uns de ces voussoirs seraient restés en place en se relevant légèrement du côté du nord, comme l’indique la pente des couches qui inclinent vers le, sud-ouest, sous un angle d’environ vingt degrés. D’autres pièces de l’écorce terrestre se seraient affaissées, ouvrant ainsi de profondes vallées et laissant à nu les parois perpendiculaires du Cervin et les pentes abruptes du Mont-Rose. Ces sommets majestueux seraient donc les ruines d’un soulèvement primordial opéré par la force élastique du feu intérieur et modelé ensuite dans ses formes actuelles par l’action séculaire de l’air et des eaux. Tel est à peu près le système que propose le savant professeur Studer dans son ouvrage classique sur la géologie de la Suisse, et à moins que de nouvelles découvertes ne viennent le renverser, c’est celui qu’on accepte le plus volontiers après une étude de la question faite sur les lieux.


II

De Zermatt même, on n’aperçoit parmi toutes les montagnes qui entourent la vallée que le Cervin. Les premières croupes boisées sont déjà si hautes qu’elles dérobent complètement les plus hauts sommets. Pour bien en saisir l’ensemble, il faut monter au Gorner-Grat. Le Gorner-Grat est une arête latérale qui sort du contre-fort principal du Saaser-Grat à la Cima-di-Jazzi, et qui descend vers Zermatt parallèlement au massif du Mont-Rose. On s’élève d’abord doucement par de beaux pâturages le long du torrent qui sort du grand glacier de Gorner. Bientôt on entre dans une magnifique forêt de mélèzes et de pins cembros. Leurs vieux troncs tordus et ravagés par les ans s’accrochent aux rochers par d’immenses racines qui suivent dans les crevasses les veines de terre végétale. Une montée rapide conduit aux chalets d’Augstkumme, où la végétation arborescente cesse vers 6,500 pieds d’altitude. Là commence le pâturage alpestre. Par un sentier en zigzag, on gravit la croupe où le propriétaire de l’hôtel du Mont-Rose, M. Seiler, a bâti une succursale de sa maison à 7,500 pieds au-dessus du niveau de la mer, c’est-à-dire à 2,000 pieds plus haut que le fameux Rigi-Culm. On y est aussi bien que dans la vallée, c’est-à-dire parfaitement, et le comfort de la vie civilisée, transporté sur ces sommets, aux limites des frimas éternels, est tout autrement apprécié qu’au sein des grandes villes.

De l’hôtel du Riffel, il faut encore une heure, et demie de montée par des pentes assez douces où fleurissent les dernières plantes alpines pour arriver au plus haut point du Gorner-Grat, à 9,759 pieds. Le panorama qui se déroule alors à la vue est écrasant de grandeur, et il surpasse incomparablement les aspects les plus vantés qu’offrent les autres parties des Alpes. Pour s’en faire une idée, qu’on se figure la vallée de Chamounix remplie tout entière d’une énorme mer de glace qui, partant du col de Balme, recevrait tour à tour les divers glaciers qui descendent du massif du Mont-Blanc. Ici, entre la grande chaîne du Mont-Rose et l’arête du Gorner-Grat, sur laquelle se trouve le spectateur, s’ouvre une gorge de quatre lieues de longueur et d’une lieue de largeur. A l’est, elle commence au passage du Weissthor, le col le plus élevé de l’Europe, et elle finit, à l’ouest, près de Zermatt, où elle débouche dans la vallée de la Visp. Tout le fond de cette gorge est occupé par la mer de glace du Gorner, qui reçoit des sommets environnans neuf glaciers, rivières solidifiées, mais mouvantes, reconnaissantes, même après qu’elles se sont réunies au fleuve principal, par les moraines qu’elles entraînent avec elles. Voici l’aspect de la crête splendide qu’on a devant soi en regardant vers le sud : à gauche, dominant le col du Weissthor, s’élève, au-dessus d’une vaste plaine de neige d’une pente très douce, un petit cône parfaitement blanc : c’est la Cima-di-Jazzi, nœud de jonction de la chaîne centrale des Alpes et des deux éperons qui l’arc-boutent au sud et au nord. Au-delà de la Cima-di-Jazzi, la crête s’abaisse de nouveau en un col qui est l’ancien Weissthor, aujourd’hui abandonné à cause des dangers qu’il présente. Une immense paroi de rochers noirs surgit ici des neiges et soutient une puissante masse à double cime : c’est là le Mont-Rose, avec deux de ses neuf sommets, les seuls visibles du côté du Valais, la Nord-Ende et la Höchste-Spitze, dont la première mesure 14,153 pieds, et la seconde 14,284. Vient ensuite une nouvelle dépression d’où descendent en cascades congelées les flots éblouissans d’un glacier, le Gränz-Gletscher. Plus loin, une coupole arrondie, presque toute couverte de neige, et les deux pics argentés qui l’accompagnent s’appellent le Lyskam (13,874 pieds) et les Jumeaux. Après un large relèvement, amas énorme de rocs et de glaces qu’on a très bien nommé le Breithorn (la Large-Corne), la ligne de faîte s’abaisse brusquement et forme le col de Saint-Théodule, par où l’on passe en Piémont en s’élevant à 10,322 pieds et en marchant pendant cinq heures sur le glacier. Le Cervin, toujours incomparable, ferme de ce côté le défilé de ces colosses. En se retournant, on aperçoit encore les points culminans des deux contre-forts qui encadrent la vallée de Zermatt, le Mischabel et le Weisshorn, et au loin les plus hautes cimes des Alpes bernoises détachent leur profil éclatant sur l’azur foncé du ciel. La vue de ce cirque immense de hautes montagnes produit une impression profonde, et ce qui l’augmente encore, c’est l’isolement du lieu où l’on se trouve. On domine le glacier à pic d’une hauteur d’environ 1,500 pieds ; il est là, étalé à vos regards, comme une carte topographique. On peut compter ses crevasses, les blocs de ses nombreuses moraines médianes, les petits ruisseaux qui coulent à la surface comme des filets d’argent, et de temps en temps on entend les craquemens sourds qui annoncent que la masse poursuit lentement son mouvement de descente. Chose singulière, je vis là plusieurs personnes regarder du haut de cette paroi verticale le précipice où le moindre faux pas les aurait inévitablement jetées, sans éprouver aucun vertige, quoiqu’elles ne pussent monter au sommet d’une tour sans en ressentir de très violens. Sans doute l’immensité des objets qui vous entourent diminue la proportion des abîmes au fond desquels on plonge les regards. L’œil habitué à des élévations de plusieurs milliers de mètres ne s’effraie plus d’une hauteur même perpendiculaire d’un millier de pieds. J’en ai fait moi-même l’expérience dans la Suisse saxonne, au haut du rocher de la Bastei, qui ne surplombe l’Elbe que de 1,100 pieds : j’y éprouvai un sentiment de malaise que je n’avais jamais ressenti dans les Alpes au sommet d’escarpemens bien autrement formidables.

Quoique le Gorner-Grat ait près de 10,000 pieds de haut, les dalles désagrégées du gneiss qui le constituent sont souvent dégagées de neige pendant les mois de juillet et d’août. Cela tient au niveau très élevé de la zone des neiges permanentes dans tout le massif du Mont-Rose. Du côté du Valais, cette zone commence à une altitude environ de 9,000 pieds, et sur le revers italien elle ne descend guère plus bas que 9,200 ou 9,300 pieds. Il en résulte qu’on trouve ici des chalets d’été à une altitude exceptionnelle dans les Alpes. Les chalets de Gabiet, près du col d’Ollen, sont situés à 7,300 pieds, — ceux de Felik, aux bords du Lys-Gletscher, à 7,800 pieds, et ceux de Fluh-Alp, au-dessus de Zermatt, près du glacier de Findelen, à 7,942 pieds. Dans le village même de Zermatt, la température moyenne est déjà rude ; elle ne s’élève pas même à 5 degrés du thermomètre centigrade. Ce n’est pas que le froid soit extraordinairement vif l’hiver, mais il dure longtemps. La terre est couverte de neige durant six mois, du 1er novembre au 1er mai. La première coupe de foin se fait d’ordinaire vers le 1er juillet. Le seigle ne mûrit pas avant le 20 août et l’orge avant le 1er septembre. La limite extrême des céréales va jusqu’à 6,100 pieds sur les croupes qui dominent immédiatement Zermatt, et celle des conifères à environ 6,900 pieds. Toute végétation cependant ne s’arrête point là ; quelques plantes phanérogames montent encore bien plus haut et croissent à plus de 2,000 pieds au-dessus du niveau des neiges éternelles. Les frères Schlagintweit en ont trouvé plus de dix espèces sur une paroi de rocher, au passage du Weissthor, à 11,138 pieds, et quelques-unes encore au-delà, sur une arête de gneiss, aux pentes mêmes du Mont-Rose, à 11,462 pieds, c’est-à-dire à plus de 2,000 pieds plus haut que la cabane des Grands-Mulets, aux flancs du Mont-Blanc. Ces petites plantes ont de fortes racines qu’elles enfoncent dans les fissures des rochers et un gros collet, entouré souvent d’une sorte de bourre, qui protège la vie végétative. Pendant leur été de deux mois, elles se hâtent de fleurir et de mûrir leurs graines, puis elles s’endorment pour dix longs mois sous un épais manteau de neige. Sur les hauteurs où elles croissent, la température moyenne de l’année est de — 7 degrés, celle même de l’été est de — 1 degré. Pendant le jour, ces plantes, douées d’une vitalité si étrange, absorbent avidement la chaleur intense que développe la réverbération du soleil contre les parois où elles s’accrochent ; mais toutes les nuits il gèle, et il faut qu’elles aient une constitution bien robuste pour résister à ces variations extrêmes de température, même pendant la floraison. Parmi ces derniers représentans de la vie végétale dans la région des glaces éternelles, on remarque la chrysanthème alpine, la renoncule glaciale, deux espèces de saxifrages, le séneçon à fleur unique, deux gentianes et la silène acaule [7]. Bien plus haut que les plantes à fleurs visibles, on trouve encore quelques cryptogames [8] qui sont comme la moisissure des rochers, auxquels ils donnent les plus belles teintes. On en a reconnu au sommet du Mont-Rose, et jusqu’à ce jour on ne sait pas encore au-delà de quelle limite ces végétations inférieures cessent de rencontrer les conditions nécessaires à leur sourde existence.

On peut choisir Zermatt comme le meilleur point de départ pour des excursions variées dans la région des Alpes pennines qui est dominée par le Mont-Rose. Veut-on connaître les grands aspects et goûter les profondes impressions dont on jouit sur les hauts sommets sans tenter la rude entreprise d’une ascension à la cime principale, on peut gravir la Cima-di-Jazzi, d’une hauteur de 13,2. 10 pieds, qui dépasse ainsi les plus hauts points des Alpes bernoises et même le Finsteraarhorn, ce pic redouté qu’on n’a escaladé que trois ou quatre fois. L’excursion à la Cima-di-Jazzi ne présente aucun danger. Néanmoins, pour la faire, il faut disposer des forces nécessaires à une marche de huit à neuf heures sur la neige, tantôt durcie par les gelées de la nuit, tantôt amollie par les rayons du soleil, et il est indispensable de porter un voile vert ou des lunettes bleues, si l’on veut éviter l’inflammation produite par l’insupportable éclat de l’immense névé sur lequel on s’élève. On va coucher à l’hôtel du Riflel, et l’on part à trois heures du matin, afin de faire la montée avant que la neige ne soit trop molle. Au sommet, on a la même vue qu’au Gorner-Grat ; mais ce qui augmente singulièrement l’effet, c’est qu’on plonge à pic sur le cirque de Macugnaga, qui s’ouvre sous vous à une profondeur de 9,000 pieds. La Cima-di-Jazzi est le seul endroit des Alpes où l’on puisse monter aussi haut avec aussi peu de périls et de fatigues. Il est une autre ascension plus facile et qui offre également une vue admirable, c’est celle d’un cône de rochers qui s’élève au pied du Cervin, le Hornli. A l’endroit où la vallée de Zermatt vient s’arrêter à la base de la grande arête des Alpes valaisanes, elle se bifurque, et ses deux branches, détachées à angle droit comme celles d’un T, se dirigent l’une à l’est, l’autre à l’ouest. Le fond de la première est occupé par le grand glacier de Gorner avec ses neuf affluens, et le fond de la seconde par le glacier de Zmutt, qui reçoit aussi sept affluens. Le Hornli est le point culminant du promontoire qui s’avance entre ces deux mers de glace. Le glacier de Gorner est le plus grand des Alpes après celui d’Aletsch : il mesure en superficie 50 millions de mètres carrés. On a constaté qu’il avance tous les ans d’environ une trentaine de pieds. La masse entière est poussée en avant [9] et gagne du terrain sur le beau pâturage où l’extrémité aboutit. Le glacier agit comme le soc d’une immense charrue écorchant la terre végétale et rasant les chalets qu’il rencontre. Toute la partie inférieure se hérisse en aiguilles magnifiques teintées de ce bleu verdâtre dont il est impossible de rendre la douceur. Le torrent, formé par la fonte des neiges, sort d’une voûte de glace, comme l’Arveiron et le Rhône. L’altitude est de 5,672 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le glacier de Grindelwald descend jusqu’à 3,940 pieds, et celui des Bois à Chamounix à 3,440.

Tandis que le glacier de Gorner ne porte presque point de débris de rochers sur ses vagues transparentes, le glacier de Zmutt en est, tout couvert. M. Ruskin en a parfaitement rendu l’aspect. « Pendant trois milles, dit-il, toute sa surface disparaît sous une couche de blocs de gneiss rougeâtre et d’autres roches cristallines feuilletées, les uns tombés du Cervin, les autres descendus du Weisshorn ou de la dent d’Erin. Ces pierres peu usées couvrent la glace d’une sorte de macadam de quatre à cinq pieds d’épaisseur. A mesure qu’on monte, la glace apparaît et s’étend en larges plaines blanches et en vallons à peine coupés de crevasses, sauf immédiatement sous le Cervin ; elle forme alors une sorte d’avenue silen cieuse et morne, pavée tout entière de marbre blanc, assez large pour livrer passage à une nombreuse armée, mais muette comme la voie des tombeaux dans une cité morte et bordée des deux côtés de gigantesques falaises d’un rouge effacé, qui semblent dans l’éloignement aussi aériennes que le ciel d’un bleu foncé sur lequel elles se détachent. Toute la scène est si immobile, si éloignée non-seulement de la présence de l’homme, mais même de sa pensée, si destituée de toute vie végétale ou animale, si incommensurable dans sa splendeur solitaire et dans la majesté de la mort, qu’on croirait voir un monde d’où l’homme a disparu depuis longtemps et où les derniers des archanges, après avoir élevé ces grandes montagnes comme leurs monumens funéraires, se sont couchés pour jouir de l’éternel repos, chacun enveloppé d’un blanc linceul. »


III

Maintenant qu’on connaît l’aspect que présente le groupe central des Alpes pennines, il faut voir par quelle série d’efforts persévérans et d’entreprises périlleuses on est parvenu à en gravir les derniers sommets, à mesurer la hauteur, à mieux saisir la configuration et la constitution géologique de ces monts.

Dans la vallée de Zermatt, le Mont-Rose avait toujours été considéré comme inaccessible. Pour la première fois, le 13 août 1847, deux professeurs français, MM. Ordinaire et Puiseux, de Besançon, essayèrent d’en atteindre le sommet. Ils allèrent coucher le premier jour de l’autre côté du glacier de Gorner, à un endroit appelé Ob dem See, près d’un, petit lac formé par l’eau des neiges fondues dans un entonnoir de glace vive. Le second jour, ils atteignirent l’arête élevée qui réunit la cime la plus septentrionale, la Nord-Ende, à la cime la plus élevée, la Höchste-Spitze. Ils étaient alors à une hauteur d’environ 14, 000 pieds ; mais là se dressait devant eux un dernier cône à parois presque verticales qu’ils n’essayèrent même point de gravir. Les premiers qui parvinrent à escalader cette formidable pyramide furent les guides qui accompagnèrent M. le professeur Ulrich, de Zurich, le 12 août 1848. En 1849, M. Ulrich et le savant géologue M. Studer essayèrent d’atteindre la cime de la Nord-Ende, qu’ils croyaient plus abordable. Ils arrivèrent sans accident à la crête où s’étaient arrêtés MM. Puiseux et Ordinaire. Après quelques momens de repos, ils se mirent en marche en suivant l’arête étroite qui seule pouvait les conduire au sommet de la Nord-Ende. Des deux côtés, un effroyable abîme s’ouvrait, et, pour se retenir en cas de chute, tous s’étaient attachés à une même corde. Le guide le plus brave et le plus expérimenté, Jean Madutz, s’a vançait en tête. Bientôt il fallut tailler à coups de hache des marches dans la glace glissante et dure. Quoique le ciel fût splendide, le froid était très vif, et de temps à autre le vent soufflait par rafales furieuses. Pas à pas, lentement et avec les plus grandes précautions, on se rapprochait du but ; mais il arriva un moment où les mains engourdies de Madutz ne purent plus tenir la hache. Sans entailler la glace, il était impossible d’aller plus loin sur un faîte plus aigu que celui d’un toit d’église gothique. Force fut donc de renoncer à l’audacieuse entreprise.

Les premiers représentans de la science qui atteignirent la Höchste-Spitze furent MM. Adolphe et Hermann Schlagintweit, bien connus par leurs beaux travaux sur les montagnes de l’Himalaya. Ils partirent de Zermatt le 21 août 1851, et allèrent passer la nuit sur le pâturage à moutons de Gadmen, situé à l’altitude de 8,475 pieds, aux bords du glacier de Gorner, juste en face des pentes neigeuses du Mont-Rose. C’est là aussi qu’avaient bivouaqué MM. Ulrich et Studer. Des tiges desséchées de rhododendron permirent d’entretenir du feu pendant la nuit. Le ciel était d’une pureté admirable, et le thermomètre descendit à 3 degrés au-dessous du point de congélation. Trois guides accompagnaient les deux savans. A quatre heures du matin, on était déjà en marche. Le glacier de Gorner n’offrant pas de grandes crevasses en cet endroit, on le franchit sans difficulté. Après avoir dépassé le petit lac creusé au pied même des déclivités glacées du Mont-Rose, il fallut aborder celles-ci. Elles sont traversées par de longues et profondes crevasses ; l’expédition les franchit sur les ponts fragiles que forment les neiges durcies au-dessus de ces gouffres béans. A mesure qu’on montait, l’inclinaison devenait plus forte et la marche plus fatigante. Bientôt d’énormes masses de glaces et de neiges, des séracs, comme on les appelle à Chamounix, semblèrent barrer le passage. C’étaient les débris d’épouvantables avalanches récemment tombées des parois abruptes de la Nord-Ende. On parvint à franchir ce dangereux passage, tantôt en rampant sous les voûtes de ces ruines branlantes, tantôt en gravissant les blocs de glace la hache à la main. On approchait du haut du névé, quand tout à coup le guide qui marchait en tête tomba dans une crevasse. Grâce à la corde qui rattachait tous les voyageurs les uns aux autres, on parvint à le sauver ; mais la commotion avait été si forte qu’il eut de la peine à se remettre. A dix heures du matin, on atteignit la crête où s’étaient arrêtés MM. Ulrich et Studer. Restait à escalader la dernière pyramide, qui dominait encore ce faîte de 348 pieds. C’était une rude entreprise, qui exigeait la force et l’adresse d’un chasseur de chamois et une tête à l’abri du vertige. La paroi était à peu près verticale. On de vait s’y hisser en se servant des mains autant que des pieds, avec un précipice effroyable à droite et à gauche. Les rochers auxquels on s’accrochait étaient couverts de glace, qu’il fallait faire sauter à coups de hache afin d’y trouver quelque prise. Les voyageurs furent même réduits à se faire des points d’appui momentanés en enfonçant les ciseaux dont ils étaient munis dans les fentes des pierres. On peut imaginer les difficultés de cette dernière escalade en songeant qu’il leur fallut deux heures d’efforts incessans pour s’élever de 300 pieds. Enfin ils arrivèrent au sommet quelques minutes après midi. Ils virent alors qu’ils n’avaient pas encore atteint la toute dernière cime, la Aller-höchste-Spitze, qui les dominait d’une vingtaine de pieds, et qui de ce côté semblait complètement inabordable.

Le sommet où ils se trouvaient avait à peine quelques mètres carrés : les parois de mica-schiste plongeaient à pic de tous côtés, sauf vers l’arête aiguë qu’ils avaient gravie. L’altitude était de 4,640 mètres ou 14,283 pieds. Le thermomètre marquait cinq degrés au-dessous de zéro. Le ciel était parfaitement clair, et cependant les plaines de la Lombardie se perdaient dans une brume bleuâtre qui empêchait de distinguer les localités. On n’apercevait le fond d’aucune vallée, sauf les beaux pâturages de Macugnaga à une profondeur presque verticale de 10,000 pieds. On y distinguait les chalets et les sapins, mais réduits à des proportions microscopiques par la distance. Tout autour s’élevait une quantité innombrable de sommités semblables aux vagues d’une mer pétrifiée, plus basses vers le sud, mais groupées vers le nord en un prodigieux massif que terminaient les pics du Mischabel et du Weisshorn. Du Mont-Blanc à l’Ortlerspitz en Tyrol, on pouvait suivre le grand soulèvement des Alpes qui borne l’Italie de ce côté. Descendus de la dangereuse aiguille, MM. Schlagintweit s’arrêtèrent encore quelques heures à l’endroit où ils avaient laissé leurs instrumens, afin d’y faire les observations et les mesurages nécessaires. En revenant, l’expédition suivit une nouvelle direction, espérant éviter les séracs et les crevasses, extrêmement difficiles à franchir lorsque le soleil a ramolli la neige. Tout allait bien quand subitement les explorateurs se trouvèrent arrêtés court par une déclivité presque à pic entrecoupée de profondes fissures. On perdit une heure et demie à chercher un endroit où l’on pût descendre. Le soir approchait, et continuer à marcher sur ces pentes glacées pendant l’obscurité, c’était s’exposer à une mort presque certaine. Enfin on avisa un couloir qui descendait de la terrasse où l’on se trouvait à un plateau de neige inférieur. L’inclinaison était effrayante, — de 60 à 62 degrés ! Ce couloir pouvait aboutir à une crevasse où la glissade au rait englouti les voyageurs ; mais il n’y avait pas à hésiter, c’était la seule issue. Ils s’attachèrent à la corde, et, se laissant dévaler, ils arrivèrent en bas sans accident. Il était déjà sept heures du soir quand ils atteignirent la terre ferme au pâturage de Gad-men. Comme l’hôtel du Riffel n’existait pas encore, ils furent obligés de descendre jusqu’aux chalets d’été d’Augstkumme, qu’ils n’atteignirent qu’à onze heures. La course entière avait duré dix-neuf heures. MM. Schlagintweit en avaient rapporté une série d’observations physiques, géologiques et trigonométriques du plus grand intérêt qu’ils ont consignées dans leur bel ouvrage sur les Alpes.

Ce n’est qu’en 1855 que la plus haute cime, la Aller-höchste-Spitze, fut enfin gravie par des Anglais, les frères Smith, de Yarmouth. Ils découvrirent une route nouvelle, que suivit avec succès dès le lendemain M. Kennedy, de l’université de Cambridge, président de l’Alpine Club de Londres [10], avec M. Tyndall, l’un des plus audacieux de ces ascensionistes que chaque année l’Angleterre envoie à l’assaut des pics les plus inaccessibles des Alpes. Le voyageur qui suit cette route arrive au plus haut sommet en attaquant la dernière pyramide rocheuse par le sud-ouest, au lieu de l’aborder par le nord-est, comme on l’avait fait précédemment. Il n’atteint le but que par une vertigineuse escalade sur une arête aiguë formée de pierres désagrégées et de gros blocs redressés, sur lesquels il faut s’élever, tantôt en s’y cramponnant des pieds et des mains, tantôt en se faisant hisser au moyen de cordes tenues par les guides.

On le voit, l’ascension du Mont-Rose exige plus de force, plus d’adresse, plus de sang-froid que celle du Mont-Blanc ; mais elle est moins périlleuse, parce que l’on a moins à redouter les crevasses cachées, les avalanches et le glissement des neiges, ces dangers où peuvent succomber les montagnards les plus prévoyans et les plus aguerris. Maintenant qu’on peut passer la nuit à l’hôtel du Riffel, à l’altitude de 7,500 pieds, on n’a plus à gravir le lendemain que 7,000 pieds environ, et en partant le matin à trois heures, on peut rentrer avant la nuit close, après quatorze ou quinze heures de marche. Quand plusieurs voyageurs se réunissent, un guide suffit pour chacun d’eux, de manière que les frais ne s’élèvent qu’à une soixantaine de francs. Aussi les ascensions sont-elles chaque année très fréquentes. Déjà des dames même ont accompli cette formidable escalade, qu’on jugeait impossible autrefois. Deux de ces intrépides jeunes filles anglaises qu’on retrouve sous toutes les latitudes prêtes à braver toutes les fatigues et tous les périls, miss Howse en 1861 et miss Walker en 1862, ont mis le pied sur la Aller-höchste-Spitze.

Le seul pic de tout le groupe dont aucun mortel n’a encore foulé le sommet est le Cervin. Personne même n’avait essayé de le gravir, tant l’entreprise paraissait vaine. Récemment pourtant il s’est trouvé quelqu’un pour tenter l’impossible, et ce n’est pas un montagnard, un chasseur de chamois, un guide émérite, c’est un homme de cabinet, un savant, un professeur de physique, M. Tyndall. Le professeur Tyndall, membre de la Société royale de Londres, est l’un des premiers physiciens de l’Angleterre ; il s’est fait un nom dans le monde scientifique par ses belles découvertes sur la puissance calorifique des rayons obscurs, mais dans la région alpestre de la Suisse on ne connaît en lui que le vigoureux et intrépide ascensioniste qui le premier a gravi la cime de l’inaccessible Weisshorn [11], qui a bivaqué et passé la nuit au sommet du Mont-Blanc, et qui s’est distingué par mainte autre prouesse à faire reculer les plus hardis montagnards. Les guides ne parlent de lui et de M. Kennedy qu’avec respect ; ils s’inclinent au nom de ces Anglais qui leur ont appris à ne pas reculer devant les plus redoutables sommets.

En 1860, M. Tyndall avait tenté d’escalader le Cervin du côté du Breuil, en compagnie de M. Vaughan Hawkins ; mais, quoique aidés par les guides les plus expérimentés, ils avaient été obligés de s’arrêter parmi des précipices sans issue. En 1861, il étudia la montagne, mais ne put l’attaquer. Enfin en 1862 il résolut de ne rien négliger pour mener à fin la chanceuse entreprise. Il emporta de Londres des appareils faits avec les matières les plus résistantes et les plus légères, des cordes, des crampons, une petite échelle. Enfin il consacra trois semaines à préparer ses muscles à la lutte qu’il allait entreprendre avec le géant des Alpes. Il s’entraîna à la façon des jockeys et des chevaux de course. Comme il le dit lui-même avec l’énergique précision du physicien, il brûla dans l’oxygène des hautes montagnes la graisse accumulée dans ses membres par dix mois de vie sédentaire dans l’atmosphère épaisse du laboratoire. Il se baigna dans l’air pur des glaciers, au sommet du Wetterhorn, du Galenstock et des pics d’Aletsch ; il habitua ses yeux aux vertiges de l’abîme et ses jarrets aux fatigues de l’escalade. Chaque jour, il sentait grandir sa force physique et morale ; ses muscles, sans cesse exercés, comme ceux de l’athlète antique, étaient devenus aussi durs que l’acier et aussi élastiques qu’un ressort : il voulait être sûr de faire tout ce qui est possible à l’homme et de n’être arrêté par aucune sorte de faiblesse.

Qu’on veuille bien le remarquer, c’est en ceci que réside l’une des causes de la puissance de l’Angleterre. Ce que fait l’Anglais, il veut le bien faire. Que le but soit grand ou petit, il y applique toutes les forces physiques et intellectuelles dont il est doué. L’objet fût-il insignifiant en lui-même, il ne s’y adonne pas moins tout entier. Il ne mesure pas l’effort à la valeur de la fin qu’il veut atteindre, mais au plaisir, à l’orgueil, si l’on veut, de vaincre l’obstacle. Comme disent les Allemands, il est einseitig, il ne voit les choses que d’un côté ; mais par ce côté il les saisit et les étreint avec une prise incroyable et ainsi surmonte tout. Qu’il s’agisse de pêcher des truites ou d’établir des chemins de fer, de former une race de lapins à longues oreilles ou de construire des vaisseaux cuirassés, de la chose la plus sérieuse ou la plus futile, il y appliquera le même soin, la même prévoyance, la même persévérance, et en tout il excellera. Là où d’autres échoueront, il réussira, d’abord parce qu’il sera mieux pourvu de tout ce qu’exige la nature de l’entreprise, ensuite parce qu’il saura, mieux vouloir.

La persistance jusqu’à l’entêtement héroïque, voilà la qualité essentielle de l’Anglo-Saxon. We shall try again, essayons encore, tel est le mot d’ordre qui a conduit l’Américain du nord à la victoire malgré tant de revers, et qui a soutenu les escaladeurs du Cervin dans leurs entreprises désespérées. Voici un trait où se révèle le caractère de la race. Au moment où M. Tyndall allait attaquer la formidable pyramide, un autre Anglais, M. Whymper, l’avait précédé. Arrivé au Breuil, sur le revers méridional, M. Whymper avait pris à son service trois des plus hardis chasseurs de chamois. Il avait dressé sa tente sur le plus haut épaulement de la montagne, et chaque matin, quand le temps le permettait, il essayait quelque nouveau chemin. Découragés et effrayés de ses folles imprudences, ses guides l’abandonnèrent successivement. Resté seul, il persista jusqu’à ce qu’ayant glissé un jour il roula d’une hauteur de 100 pieds et tomba tout brisé sur les rochers. Le porteur qui lui amenait ses vivres le trouva presque expirant. On le transporta au chalet du Breuil, où il garda le lit pendant quinze jours. Ses forces revenues, il remonta deux fois encore à l’assaut, mais en vain ; ses muscles lacérés le trahirent, et il partit en se promettant de revenir l’année suivante. Je passai au Breuil peu de temps après son départ, et j’y lus sur le livre des étrangers une sorte de testament ainsi conçu : « Je laisse ici ma tente et tous mes appareils à la disposition du voyageur anglais qui voudra tenter l’ascension du Matterhorn. »

M. Tyndall avait amené avec lui deux guides en qui il avait pleine confiance, l’un, Benen, qu’il considérait comme le plus brave cœur et le plus vigoureux jarret des Alpes bernoises, son compagnon du Weisshorn, et un autre nommé Walters, qui était digne de lui servir de second. Il prit au Breuil, comme porteurs, deux chasseurs de chamois du nom de Carrel. La tente de M. Whymper, déjà dressée à une très respectable hauteur, était à la disposition de M. Tyndall. Le vainqueur du Weisshorn partit donc avec ses quatre compagnons par une belle journée du mois d’août 1863 pour aller rejoindre le lieu du bivac. Le Cervin se relie au contre-fort des Alpes valaisanes qui borde le val Tournanche du côté de l’ouest, où il forme le nœud de soulèvement au point de jonction ; mais la ligne de faîte aux abords du pic se creuse en une formidable brèche. C’est par là qu’ils abordèrent la montagne. Ils franchirent prudemment le couloir glacé où M. Whymper avait failli se tuer et atteignirent l’arête qui dessine l’angle de la pyramide. Ils étaient obligés de la suivre sans jamais la quitter à cause des pierres qui, détachées des parois plus élevées, descendaient bondissant et sifflant avec la vitesse furieuse et redoutable d’un boulet de canon.

Ils arrivèrent au bivac vers le coucher du soleil. L’un des porteurs, Garrel, qui avait servi dans les bersaglieri de l’armée italienne, bâtit avec des pierres détachées une sorte de plate-forme pour y établir la tente, car l’arête était si aiguë qu’elle n’offrait pas un mètre carré qui fût de plain-pied. Bientôt le brouillard, ce mortel ennemi des grimpeurs de montagnes, s’éleva du fond de la vallée, suspendant à tous les promontoires ses draperies humides. Par momens le vent les déchirait en lambeaux, les uns montant verticalement vers le zénith, d’autres emportés horizontalement vers le passage du Théodule. Parfois des courans contraires se disputaient ces nuages tourmentés et les roulaient en immenses spirales blanches. Des trouées s’y ouvraient alors, à travers lesquelles on voyait les pâturages du Breuil dorés par les derniers rayons du soleil. La nuit fut paisible ; le silence n’était troublé que par le retentissement des pierres et des rochers qui. descendaient le couloir voisin avec le bruit d’une salve d’artillerie. La chute de ces fragmens annonçait que les élémens continuaient sur le Cervin leur œuvre éter nelle de désagrégation. La pluie, la gelée entament la roche la plus dure ; elle se fend et s’effrite : emportés par leurs poids, les débris se précipitent. Jamais le travail de destruction ne s’arrête ; tout s’écroule et tombe. Les pics restés debout ne sont que les ruines des monumens soulevés, il y a des millions d’années, par les forces vives de la planète adolescente.

A deux heures, la petite troupe était debout. L’obélisque menaçant élevait au-dessus de leurs têtes dans l’air maintenant serein ses parois verticales. L’aspect n’était guère encourageant. Nul ne se faisait illusion sur les chances contraires que présentait l’audacieuse entreprise, mais tous étaient décidés à ne reculer que devant une impossibilité bien démontrée. Au point du jour, ils se mirent en marche. Quand il s’agit de montagnes relativement arrondies comme le Mont-Blanc ou le Mont-Rose, on s’élève peu à peu sur les glaciers et sur le névé ; mais lorsqu’il faut escalader une dent si aiguë que la neige même n’y peut adhérer, la difficulté est d’une tout autre nature. Le seul moyen de monter est alors de gravir l’une des arêtes qui dessinent le profil de la montagne. C’est ce que firent M. Tyndall et ses compagnons. L’arête qu’ils suivaient n’était pas coupée régulièrement. Les masses désagrégées du gneiss formaient des tours, des murs, des bastions énormes, qu’il fallait successivement prendre d’assaut. Tout à coup se dresse devant eux une paroi complètement perpendiculaire qui barre le chemin. Aucun moyen, semble-t-il, de l’escalader : il va falloir redescendre, car à droite et à gauche s’ouvrent des précipices à pic de plusieurs milliers de pieds de profondeur. On fera néanmoins une tentative désespérée. La paroi droite présente par intervalles de petits rebords et des corniches ; aux unes les doigts peuvent s’accrocher ; sur les autres, on peut appuyer l’extrémité du pied. On s’attache à la corde. Walters est le premier, Benen le suit. Il s’élève en mettant les doigts dans une fissure où il parvient ensuite à introduire ses souliers ferrés. L’épaule de Benen lui sert de point d’appui. Il arrive à une première corniche où il attache la corde ; Benen l’y rejoint. Ils grimpent ainsi adhérant au rocher vertical et s’y cramponnant d’une main crispée, avec l’énergie que donne la vue de la mort certaine à la moindre faiblesse d’un muscle fatigué, car leur corps est suspendu au-dessus de l’abîme. Enfin un dernier effort les porte au sommet de cette épouvantable muraille. La pente de l’arête s’adoucit alors, et l’ascension est moins périlleuse. Déjà même l’un des sommets devient visible ; le succès paraît assuré. Un sourire de satisfaction, aiguisé d’une pointe de dédain, illumine le visage de Benen : « Victoire ! s’écrie-t-il ; avant une heure, Zermatt verra notre bannière plantée sur la plus haute cime. » Ils continuèrent à monter pleins d’ardeur et de joie. Ils atteignirent bientôt le premier sommet et y fixèrent un drapeau. « Le dernier morceau sera peut-être un peu dur, » dit Walters. Tous avaient eu la même pensée, mais on était mécontent de l’entendre exprimer tout haut. A mesure qu’on approchait de ce dernier sommet, la difficulté d’y arriver apparaissait plus formidable. Une arête tranchante comme le faîte d’un toit reliait la cime inférieure à la cime la plus haute, qui surplombe Zermatt ; mais cette arête aboutissait à une paroi verticale, et c’était le seul moyen d’approcher du sommet, car à droite et à gauche c’était le vide, un abîme de 4,000 pieds de profondeur. Trois des guides murmurèrent sourdement : « C’est impossible. » Benen seul se taisait. « Ne pouvons-nous au moins nous hasarder sur l’arête ? » demanda M. Tyndall. On s’y avança avec précaution jusqu’à ce qu’on arrivât à une entaille qui découpait l’arête à pic. Il aurait fallu descendre le long de cette brèche, reprendre le faîte, et alors on se serait trouvé au pied de la dernière paroi perpendiculaire, qui paraissait absolument inaccessible. Ils s’assirent, la tête baissée. La cime était là si près d’eux ! Le Cervin a 13,795 pieds, ils étaient à 13,600 pieds ; il ne leur en restait qu’environ 200 à gravir pour atteindre cette cime orgueilleuse qui semblait les défier. Que faire ? Battre en retraite après être monté si haut, c’était bien amer. Benen grondait comme un lion à qui sa proie échappe. Enfin il fallut s’avouer vaincu ; à moins d’emprunter les ailes de l’aigle, impossible, semblait-il, d’aller plus haut.

Les guides essayèrent de rejeter sur M. Tyndall la responsabilité de la retraite : il s’y refusa. « Descendez ou montez, répondit-il imperturbablement, et je vous suivrai : où vous irez, j’irai. » Benen réfléchit, chercha des yeux un moyen d’aller plus avant, et, n’en trouvant point, donna enfin le signal du départ [12]. Le retour s’opéra plus facilement que la montée, parce qu’arrivés au mur à pic qu’ils avaient escaladé avec tant de peine le matin, ils fixèrent la corde et se laissèrent glisser le long des flancs de la montagne. Une décharge de grêlons les assaillit avant qu’ils eussent atteint le Breuil, comme si le Cervin, indigné qu’on eût osé attenter à sa sauvage majesté, eût voulu punir les audacieux mortels qui avaient prétendu poser le pied sur son front inviolé.

IV

Rien ne montre mieux la situation extraordinaire de Zermatt que la difficulté d’en sortir, à moins de retourner sur ses pas en descendant la Visp. On sort de presque toutes les vallées de la Suisse en franchissant des passages de 6,000 à 7,000 pieds, comme le col de Balme ou celui du Bonhomme, par lesquels on peut descendre dans la vallée de Chamounix. Ici le passage le plus bas, celui de Saint-Théodule, va à 10,322 pieds. Les autres sont bien plus hauts et plus difficiles. Pour aller à Macugnaga, il faut passer par le Weissthor (la Porte-Blanche), le col le plus élevé de l’Europe, à 11,138 pieds, c’est-à-dire à près de 800 pieds plus haut que le fameux col du Géant, dans le massif du Mont-Blanc. Veut-on gagner la vallée parallèle de Saas, on doit prendre par l’Adler-Pass (le Col des Aigles), en montant par le magnifique et dangereux glacier de Findelen, où a péri le capitaine van Groote d’une mort si tragique [13]. Le col de Zinal, qui conduit dans le val d’Anniviers, exige encore plus de vigueur et d’adresse, car à un certain endroit il faut grimper à une corde à nœuds pour gagner une corniche qui surplombe, et ailleurs on doit s’accrocher à une chaîne de fer fixée dans le rocher pour franchir une paroi perpendiculaire. En 1862, voulant aller en Italie, nous nous décidâmes pour le Théodule, le plus remarquable de tous ces cols, parce qu’il passe entre l’incomparable obélisque du Cervin et la masse splendide du Breithorn. Nous avions pris un porteur du val Tournanche et un guide de Chamounix rentrant chez lui. Ce guide s’appelait Payot ; je n’ai jamais vu d’homme d’une apparence aussi robuste : il était trapu et carré comme un cube de granit et léger comme un chamois. Nous partîmes à quatre heures du matin. L’air était pur, les étoiles brillaient, et cependant le Cervin était invisible. Après avoir franchi le torrent qui descend du glacier de Zmutt, le sentier s’élève doucement sur les prairies en pente et parmi les beaux mélèzes qui y forment des groupes dont les troupeaux recherchent l’ombre pendant la chaleur du jour. Après une heure et demie de montée, la végétation arborescente s’arrête ; on aborde le pâturage alpestre, l’alpe à moutons. Nous gravîmes alors l’éperon qui sépare le glacier de Furke du glacier de Saint-Théodule jusqu’au moment où, pour atteindre le passage, il fallut s’engager sur ce dernier glacier. Il était alors sept heures. Le soleil, qui s’élevait lentement au-dessus de la Cima-di-Jazzi, éclairait un spectacle sans pareil. Au-dessus de nos têtes, le ciel était d’un bleu morne et presque noir. Le soleil sans rayons découpait sur les sombres profondeurs de l’azur son disque blafard. On pouvait aisément y fixer le regard ; on aurait dit qu’il allait s’éteindre. Cet astre mourant et ce ciel sinistre jetaient dans l’âme une vague tristesse et une mystérieuse appréhension, comme si l’on allait assister à quelque grande révolution cosmique. A droite, sous nos pieds, se déroulait l’immense fleuve glacé descendant du Weissthor et du Mont-Rose avec ses nombreuses moraines médianes. Les grands pics de la chaîne centrale, la Nord-Ende, le Lyskam, les Jumeaux, le dominaient et y déchargeaient leurs aflluens de glaces et de neige. Les crêtes blanches du Weisshorn et du Mischabel étincelaient, et entre elles s’ouvrait, comme une fente étroite et obscure, la vallée de Zermatt.

Du côté du col, l’aspect était plus extraordinaire encore et tout à fait différent. Le vent soufflant d’Italie y accumulait des masses gigantesques de nuages livides. Ces nuages, poussés par l’impétuosité du courant d’air, se recourbaient en volutes et déferlaient du côté nord sur le glacier, comme d’énormes vagues qui se brisaient en retombant. Quelques-unes venaient se déchirer contre le promontoire du Cervin, qu’elles enveloppaient de leur écume. Sur le revers septentrional, où nous étions arrêtés, l’air était si sec que les lambeaux de ces vagues brisées étaient aussitôt absorbés et s’évanouissaient sans même tracer la moindre strate sur l’azur noir et sinistre du ciel. Les nuées disparues et pour ainsi dire dévorées étaient constamment remplacées par d’autres colonnes qui s’élevaient du val Tournanche, comme une armée de géans poussant à l’assaut ses légions sans cesse renaissantes. Je me rappelai en ce moment ce tableau épique de Kaulbach, où les âmes des guerriers huns et romains couchés sur le champ de bataille continuent le combat sous forme de nuages, et, fantômes armés, se heurtent dans les airs en un choc formidable. Que sont les fureurs de l’océan soulevant des vagues d’une trentaine de pieds contre des falaises de 200 pieds auprès de ces lames colossales de 4 à 5,000 pieds venant déferler contre un pic de 14,000 pieds, qu’ils ensevelissent sous leurs vapeurs condensées ? Les conflits des images et les tempêtes dans les hautes régions peuvent seuls donner une idée des cataclysmes du monde primitif, parce que l’atmosphère est le seul élément qui ait encore conservé la forme gazeuse qu’avaient autrefois l’eau et tous les corps, vaporisés alors par la chaleur et liquéfiés ou solidifiés aujourd’hui parle refroidissement universel.

Avant d’aborder le glacier, nous nous attachâmes, mes deux compagnons et moi, ainsi que les deux guides, à une longue corde, afin de pouvoir retirer des crevasses celui qui viendrait à y tomber. Payot s’avançait le premier, sondant le terrain avec son alpenstock (bâton des Alpes). Quelques jours auparavant, il était tombé une grande quantité de neige qui cachait les crevasses et rendait cette précaution nécessaire. La marche était fatigante. La surface de la neige, imparfaitement gelée, ne pouvait nous supporter, et nous y tombions jusqu’aux genoux à travers cette croûte légère de glace. Parfois on enfonçait jusqu’à mi-corps et l’on sentait ses pieds passer dans le vide ; mais avec l’aide de la corde on se retrouvait bientôt sorti de la fente, qui sans cela aurait pu nous engloutir. Nous nous élevions lentement sur une immense plaine de neige d’une blancheur éblouissante, très unie et à peine inclinée. Nous étions encore dans cette partie du glacier qu’éclairait la lumière du soleil sans rayons ; mais en approchant du col nous fûmes atteints par les rejaillissemens des vagues de vapeur qui s’y brisaient, et bientôt nous y fûmes complètement engagés. A l’instant même, nous ne distinguâmes plus rien ; nous étions plongés dans une brume épaisse d’une teinte lactée, et un givre aigu nous fouettait le visage. L’océan de nuages dont nous admirions naguère les mouvemens grandioses nous avait engloutis dans les tourbillons de ses flots. On ne voyait plus à deux pas devant soi. Payot nous guidait en suivant quelques traces encore visibles sur la neige. Tout à coup le son de la corne des Alpes retentit à notre droite. Nous nous dirigeâmes de ce côté. Une figure humaine d’abord, puis une hutte de pierres émergèrent du brouillard ; nous avions atteint le sommet du col. Ce grossier chalet, bâti sur un rocher, au milieu d’une mer de glace, comme sur un écueil de l’océan polaire, est pendant deux mois dégagé de neige ; mais nous l’y trouvâmes complètement enseveli, quoiqu’on ne fût qu’au commencement de septembre. Deux hommes y séjournent depuis juillet jusqu’en septembre, pour vendre quelques rafraîchissemens aux voyageurs. Grande fut notre surprise, en nous glissant dans ce sombre réduit, d’y trouver une jeune femme séchant à un feu mal allumé ses vêtemens tout percés d’eau ou raidie de verglas. Nous apprîmes par les guides que c’était une demoiselle anglaise qui voyageait seule. Elle venait du sommet du Mont-Blanc et elle était en route pour la cime du Mont-Rose, qu’elle escalada en effet quelques jours après. Elle s’appelait miss Walker. Un instant après, nous la vîmes partir. Elle avait deux guides ; l’un marchait devant, l’autre derrière elle, et une grosse corde nouée autour de sa taille élancée l’attachait à ces deux robustes montagnards. Elle marchait d’un pas rapide, quoiqu’elle enfonçât dans la neige, et elle disparut aussitôt, engloutie dans l’épais brouillard et dans les flots de grésil fouettés par la tempête. Il était environ onze heures du matin. Par suite du mauvais état du glacier, nous avions mis sept heures à arriver au col. En moins de trois heures, nous descendîmes au Breuil après avoir passé près du fort que les Piémontais construisirent autrefois sur ces hauteurs pour se défendre des incursions des Valaisans. C’est certainement l’ouvrage militaire le plus élevé de l’Europe, car il se trouve à l’altitude de 9,790 pieds, c’est-à-dire à 400 pieds plus haut que la cabane des Grands-Mulets, où bivouaquent ceux qui gravissent le Mont-Blanc.

De pareilles excursions laissent dans l’esprit de profondes impressions, car elles vous mettent en présence des phénomènes les plus gigantesques que la nature présente encore sur notre globe, et elles font surgir mille questions redoutables. A mesure qu’on monte, la vie s’éteint, et l’on arrive enfin dans ces régions glacées où seule la loi de la pesanteur exerce encore son empire, l’universelle loi qui semble constituer l’essence dernière des corps, qui, au plus profond des cieux, enchaîne les unes aux autres les étoiles doubles et relie la poussière cosmique des nébuleuses. Cependant cette loi de la pesanteur entraîne toutes les molécules vers les lieux inférieurs ; les débris des montagnes, les rochers, réduits par la trituration en sable fin et en imperceptibles paillettes, vont peu à peu combler les mers. Jadis la force centrale soulevait ces sédimens, tantôt par des poussées séculaires comme maintenant encore, tantôt par les éjaculations violentes et les brusques dislocations des convulsions plutoniennes ; mais le feu baisse dans les flancs de la planète vieillie, et si elle n’a plus l’énergie de redresser les couches qui se forment actuellement, tout sera donc un jour nivelé, tout sera uniforme et plat, suivant la mystérieuse parole de la Bible : toute montagne sera abaissée, et toute vallée sera comblée. Et si, comme tout le prouve, la terre se refroidit constamment, ces champs de glaces et de neige qu’on trouve sur les hauteurs nous offrent la morne image de ce que sera un jour la terre entière. Les roches qui constituent les plaines et les montagnes sont ce que la minéralogie appelle des sels. Or, dans ces sels formés d’un oxyde et d’un acide, l’oxygène est un des élémens principaux, et l’on a calculé que ce gaz si léger, ce principe de toute vie, entre pour moitié dans le poids des matériaux dont est faite la croûte terrestre. L’oxygène encore répandu dans l’atmosphère se solidifiera donc aussi à son tour. les animaux, les plantes empruntent une partie de leur subsistance à l’air, et en mourant ajoutent leur dépouille à la croûte terrestre. Sans cesse les couches solides s’accroissent aux dépens des couches gazeuses. Ainsi le froid nous gagne, l’atmosphère se dépose sur le soi en se pétrifiant, et le temps viendra où la terre, semblable à son froid satellite, roulera dans les deux, planète morte et privée à jamais de cette faune variée, de cette flore épanouie qui l’embellis, sent aujourd’hui. Avant que ne soient accomplis l’aplatissement général et l’universelle congélation, l’humanité aura depuis longtemps disparu ; mais si c’est d’une telle mort que finissent les planètes, ainsi devront mourir aussi les soleils et une à une s’éteindront les étoiles, comme les flambeaux qu’on souffle quand la fête est terminée. Tout a commencé par le feu, par l’expansion, par le rayonnement, par la lumière ; tout doit aboutir au froid, à l’inertie, à la glace, aux ténèbres éternelles. Drame étrange et lugubre s’il n’y avait rien au-dessus de la matière qui se transforme et devient ! L’infinité des mondes et l’éternité des siècles n’y changent rien, car par la pensée nous pouvons saisir la marche de la pièce, et, le rideau tombé, les corps célestes peuvent durer toujours, dans l’absence de toute vie et de toute lumière. Au lieu du progrès indéfini, c’est la réalisation du cauchemar de Byrbn intitulé Darkness : — It was a dream, but it was not all a dream ; « c’était un rêve, mais ce n’était pas tout à fait un rêve. » Telles sont les insondables perspectives qui, d’interrogation en interrogation, s’ouvrent devant l’esprit épouvanté, tant la vue des hautes montagnes l’entraîne invinciblement à rechercher l’origine et la fin des choses et à remonter le cours des âges. Les ruines des monumens de l’homme vous transportent en arrière à. quelques siècles, mais les ruines des monumens de la nature parlent de millions de siècles.


V

Le principal intérêt que présente le versant septentrional des Alpes pennines, c’est la majesté et la variété de ses aspects, car la plupart de ces vallées sont très peu habitées. Quelques-unes d’entre elles, comme la plus grande partie du Turtmann-Thal, ne sont visitées que pendant l’été par les pâtres qui y conduisent leurs troupeaux. La vallée voisine, celle d’Anniviers, où l’on admire le magnifique glacier de Zinal, qui descend du Weisshorn, et le pic à cimes jumelles, le Besso, est occupée par une population primitive qui a conservé les habitudes nomades des races antiques. Les quelques voyageurs qui parcourent cette région encore ignorée s’étonnent de rencontrer tant de demeures abandonnées. C’est que les rares familles qui vivent dans ces montagnes possèdent plusieurs habitations à différentes altitudes, où elles résident tour à tour suivant la saison, depuis les marges des glaciers où elles mènent leurs moutons jusqu’à l’entrée de la vallée, au-delà de la sombre gorge de Pontis, où elles vont exploiter les petits vignobles qu’elles possèdent dans la région chaude. Le val d’Herens et son hameau principal Evolena offrent les mêmes mœurs patriarcales ; on y parle un patois français très étrange, qui, avec ses locutions anciennes, pourrait donner lieu à une intéressante étude philologique.

Sur le revers méridional, la population est plus nombreuse et plus aisée, parce que le fond des vallées, qui descend plus bas, est réchauffé par le soleil du midi. Chose remarquable, les populations qui occupent tout le versant italien du Mont-Rose sont de race germanique : on dirait que le flot humain, pressé au nord, a débordé au-dessus de l’arête de partage. C’est sans doute pour s’opposer à ces envahissemens des tribus allemandes qu’a été bâti le fort Saint-Théodule au passage du Cervin, et, s’il en est ainsi, ce n’a pas été une précaution inutile, car le val Tournanche appartient exclusivement à la race latine. Les habitans d’origine germanique qui occupent les quatre vallées aboutissant au massif du Mont-Rose sont très actifs et très intelligens. Ils ne se contentent pas des produits de l’économie pastorale et du revenu de leurs alpes ; tous les hommes ont un métier qu’ils vont exercer loin de leurs hameaux, où ils ne reviennent que l’hiver, et chaque vallée a son métier spécial. Dans le val Chalant, tous sont scieurs de long, et ils descendent en Lombardie, où ils gagnent de bonnes journées. Dans le val de Lys, les jeunes gens s’adonnent au commerce, et partent pour l’Allemagne, où ils font, semble-t-il, de très bonnes affaires, car à chaque instant on rencontre dans cette vallée de vastes et somptueux chalets qui annoncent une grande aisance et beaucoup de goût. Dans le val Sesia, on travaille le plâtre et le stuc, et on les revêt de ces fresques à couleurs éclatantes qui charment l’œil des Italiens. Le métier va parfois jusqu’à l’art, et cela date de loin, car sur le mur extérieur de l’église de Riva, sous le portique, se trouve une fresque d’un peintre du XVIe siècle, Melchior de Enricis, qu’on attribuerait volontiers au pinceau d’un bon maître de l’école milanaise. Enfin, dans le val Anzasca, on s’occupe de mines, et l’on fouille le quartz de la montagne pour en tirer de l’or. Plusieurs des mines d’or du Mont-Rose sont abandonnées ou ne sont exploitées qu’à perte. Dans une seule, celle de Pestarena, les travaux se font sur une grande échelle et donnent, paraît-il, de bons résultats. Du temps de Saussure, les produits étaient plus abondans et répandaient une remarquable aisance dans ces hautes régions. Les frères Vincent, les premiers qui ont escaladé la cime méridionale du Mont-Rose, qui porte leur nom [14], ont exploité une veine aurifère aux bords du glacier de Garstelet, à l’énorme hauteur de 9,734 pieds, et c’est en résidant dans la hutte de pierres élevée en cet endroit que les frères Schlagintweit ont pu faire leurs belles observations météorologiques. Malgré tant de mécomptes, la race des chercheurs d’or n’est pas éteinte ; seulement ils ont le bon esprit de mettre leurs mines en actions. La seule difficulté est non de trouver le précieux minerai, mais l’Anglais (il signor Inglese) qui doit fournir le capital indispensable à l’exploitation. Quand nous passâmes à Alagna, on nous offrit une mine d’or pour un prix fort minime ; mais tout alentour les bâtimens en ruine et les galeries abandonnées indiquaient assez le sort qui attend ceux qui seraient tentés de se lancer en pareille aventure. C’eût été le cas de citer la fable du Lion malade et du Renard.

Les vallées du versant italien ne présentent pas de contre-forts aussi majestueux que le Saasgrath ou l’éperon du Weisshorn du côté nord, mais elles ont un caractère qui frappe vivement l’imagination. Elles débouchent dans la chaude et humide vallée de la Doire, toute parée de la luxuriante végétation du midi, de vignes suspendues en guirlandes à des colonnes de serpentine, de maïs arrosés élevant à douze pieds de hauteur leurs feuilles des tropiques et leurs épis énormes. On passe ainsi en un seul jour des régions glacées, où toute vie a cessé, dans une terre si pleine de force végétative et si chargée de gaz épais qu’elle donne à la plante une croissance extraordinaire. Qu’on descende du Théodule vers la ville si pittoresque de Châtillon ou qu’on remonte du fort de Bard dans le val de Lys, jamais on ne se lasse de ce contraste. Là-haut nul être vivant, l’inertie et le froid éternels ; ici les noyers et les immenses châtaigniers couvrant les collines de leur ombrage épais, mille fleurs aux couleurs éclatantes, des oiseaux dans les arbres, des papillons dans les prairies, de charmans lézards verts sur tous les murs et de grandes vipères coupant parfois les sentiers, en un mot toutes les manifestations d’une vie intense. L’homme seul ne prospère pas dans cet air trop lourd ; il se déforme et s’animalise jusqu’à devenir cet être hideux qu’on rencontre avec dégoût dans toute la vallée d’Aost.

Autant la population est laide et dégradée dans cette atmosphère affadissante qui ne convient qu’aux végétaux, autant elle est énergique et belle dans les vallées supérieures qui aboutissent au massif central. Dans le val de Lys, à Gressoney-Saint-Jean [15], les femmes sont superbes d’allure ; presque toutes portent un jupon de laine rouge qui retombe à gros plis et une veste bleue qui dessine leur taille élancée et souple. Leur démarche a cette fierté que la statuaire prête aux déesses antiques. Le rude travail qu’elles font en l’absence des hommes n’a ni alourdi leurs traits d’une exquise finesse, ni courbé leur imposante stature. Saussure fut très frappé de la vigueur extraordinaire de ces amazones du Mont-Rose ; elles portaient ses lourdes caisses d’échantillons minéralogiques là où ne pouvaient arriver les mulets. Elles réunissent parfois la force d’un portefaix à la grâce d’une princesse d’Homère.

Pour bien se rendre compte du relief du massif, il faut faire ce que l’on appelle le tour du Mont-Rose. On franchit alors successivement par une série de cols tous les contre-forts qui arc-boutent le nœud central de soulèvement. En descendant du Théodule, on arrive par le passage des Cimes-Blanches (9,300 pieds) à Saint-Jacques d’Ayas dans le val Chalant. Le col de Betta-Furka (8,406 pieds) mène ensuite dans le val de Lys, à Gressoney, d’où l’on passe par le col d’Ollen (8,956 pieds) dans le val Sesia. D’Alagna, neuf heures de marche vous conduisent par le col du Turlo (8,526 pieds) dans le val Quarazza d’abord, puis dans le val Anzasca, à Macugnaga ; de là on revient à Zermatt par le Weissthor en profitant d’une dépression de la ligne de faîte du Mont-Rose lui-même, mais non sans quelques difficultés, car du côté italien il faut escalader un précipice couvert de glace et de neige, plus raide que le toit d’une cathédrale et d’une hauteur vertigineuse. Les Anglaises y passent néanmoins. Le soir, en arrivant chez Lochmatter, le fameux guide qui tient l’auberge du Monte-Rosa à Macugnaga, nous trouvâmes au souper un jeune couple en voyage de noces qui avait choisi ce chemin pour entrer en Italie.

C’est à Macugnaga seulement qu’on peut se faire une idée des vraies proportions du géant des Alpes pennines. Tandis que du côté de Zermatt il descend par étages successifs jusqu’au niveau du Gorner-Gletscher, ici ses parois verticales se précipitent à pic, d’une hauteur de 9,000 pieds, depuis ses quatre cimes visibles de ce point jusqu’au glacier qui s’étale à sa base. Nulle part, pas même, dit-on, dans les Cordillières, on ne rencontre d’aussi formidables escarpemens. Ce coin des Alpes est d’un aspect prodigieux. Le Rothhorn, la Cima-di-Jazzi, la Nord-Ende, la Ilôchste-Spitze, la Zumstein-Spitze, le Signal-Kuppe, la Cima-delle-Loccie et le Pizzo-Bianco, rangés en cercle, forment un cirque ou plutôt un entonnoir de rocs presque perpendiculaires dont le fond est occupé par un glacier aussi plane que la surface d’une baie congelée. Ce glacier, alimenté par les névés des cimes environnantes, pousse dans la vallée deux bras que sépare une ancienne moraine, composée de blocs immenses et ombragée de beaux mélèzes. Du haut de ce promontoire, justement appelé Belvédère, on embrasse dans son ensemble ce sublime tableau, dont aucune parole ne peut rendre la sauvage majesté.

Mais si l’on veut contempler et étudier de près ce monde-merveilleux des neiges éternelles et des glaciers en mouvement, il faut passer le col du Monte-Moro et pénétrer dans la vallée de Saas. La gorge qui s’ouvre au revers oriental du Mont-Blanc a reçu le nom de l’Allée blanche à cause du grand nombre de glaciers qui y descendent. La partie supérieure de la vallée de Saas mérite bien mieux ce nom, parce qu’ici les fleuves glacés qui s’y déversent né sont point cachés, comme près du lac de Combal, par leurs moraines latérales ; ils roulent jusqu’au bord du sentier que suit le voyageur leurs blanches pyramides. Il y a plus : l’un de ces glaciers, celui d’Allelin, a poussé ses masses jusqu’à l’autre côté de la vallée, arrêtant ainsi l’écoulement des eaux par une digue de glace et donnant naissance à un lac, le Mattmark-See. Un émissaire ouvert sous cette barricade laisse passer une partie de l’eau provenant de la fonte des neiges ; mais ce dangereux passage menace sans cesse les régions inférieures d’un désastre semblable à celui que le glacier de Getroz infligea en 1818 à la vallée de Bagne, quand un lac ainsi formé dégorgea en une demi-heure ses 500 millions de mètres cubes d’eau accumulée, emportant tout, maisons, bétail, hameaux, forêts, terre végétale, avec la rapidité de la foudre. Il y a un demi-siècle, le glacier de Schwarzberg barrait aussi la vallée, comme le prouvent les deux gigantesques blocs erratiques de gabbro vert qu’il a déposés en se retirant, vers 1828, non loin de l’endroit où s’élève maintenant une auberge, près du lac de Mattmark. A quatre lieues plus bas, un autre glacier présente encore une particularité très curieuse. Le glacier de Fee, qui descend des pics de l’Alphubel et du Mischabel, entoure complètement de ses flots pétrifiés une alpe revêtue des plus beaux pâturages, où les troupeaux vont paître pendant les chaleurs de l’été. Le col même du Monte-Moro est recouvert au nord et au sud par un petit glacier naissant. C’était autrefois un passage très fréquenté que prit, dit-on, Ludovic le More en fuyant Milan et auquel il a laissé son nom. Par endroits, on voit encore de larges dalles disposées en gradins pour permettre, semble-t-il, aux bêtes de somme de gravir la pente. C’était la voie la plus courte pour aller du Valais à Milan, et les courriers la suivaient. Les neiges et les glaces ont maintenant coupé et détruit le sentier. Quand nous y passâmes, mes compagnons, dont les souliers n’étaient pas armés de clous assez saillans, firent l’expérience des difficultés que présente la marche sur un glacier même peu incliné. Il avait plu la veille et fortement gelé la nuit, de sorte que la glace du col était revêtue d’une couche de verglas très dure et très glissante. L’un d’entre nous perdit pied, tomba et descendit comme sur une montagne russe, jusqu’à ce que son guide l’arrêtât dans sa glissade. Il fallut faire des entailles avec la hache pour faciliter la descente. Il n’y a point de danger sérieux pourtant, parce qu’il n’y a pas de crevasses. C’est donc dans la vallée de Saas mieux que partout ailleurs qu’on peut voir s’accomplir les intéressans phénomènes qu’offrent les glaciers, leur mouvement continu de descente d’abord, et ensuite leur mouvement alternatif d’avancement et de recul pendant certaines périodes, — la façon dont ils polissent la roche et y gravent ces stries qui, reconnues en tant d’endroits, ont conduit les géologues à admettre pour toute l’Europe une époque glaciaire, — la manière dont ils transportent les blocs erratiques, etc. A Saas, on loge dans le chalet du curé Imseng, connu dans toute la contrée par ses ascensions périlleuses et ses chasses au chamois. Quoiqu’il vieillisse, il a encore le jarret vigoureux, et sa vieille expérience est utile à consulter. De Saas, cinq heures de marche vous ramènent à Visp, c’est-à-dire au point de départ.

Le poète américain Longfellow a écrit un chant sublime, intitulé Excelsior, mot d’ordre héroïque qu’avait adopté un régiment de NewYork dans la guerre qui vient d’affliger l’Amérique. Un jeune homme s’avance dans une haute vallée des Alpes : « Où vas-tu ? » lui dit-on. Il répond : Excelsior. Une jeune fille, un vieillard, lui représentent les mille dangers qui l’attendent, toujours il répète : Excelsior. C’est bien là le sentiment qu’on éprouve en visitant ces régions : on voudrait monter partout, monter toujours, jusqu’aux dernières cimes. Des esprits chagrins se sont demandé à quoi pouvaient servir ces aventureuses expéditions où l’on risque sa vie et celle des guides qui vous accompagnent. — C’est, disent-ils, un sentiment blâmable que cette vanité puérile d’inscrire son nom sur la liste de ceux gai ont gravi quelque pic jusque-là inaccessible. — Ils se trompent en parlant ainsi. Tous ceux qui ont éprouvé ces sensations de vie pleine et de sereine satisfaction que donne le spectacle des hautes montagnes peuvent affirmer que ce sont de plus nobles tendances qui attirent chaque année un si grand nombre de voyageurs dans la région supérieure des Alpes. C’est tantôt le mâle plaisir de surmonter les difficultés des ascensions et de braver les terreurs des abîmes grâce aux forces d’une volonté ferme, d’une tête aguerrie et d’un corps endurci à la fatigue, tantôt le besoin de se retremper dans l’air vivifiant des glaciers et dans les impressions simples de l’existence primitive où la nature seule, et non la société, vous résiste, vous charme et vous absorbe tour à tour, tantôt le désir d’étudier l’histoire de la formation de notre terre dans les colossales ruines où l’on peut deviner la marche de ses révolutions successives. Nous l’avons dit, l’infini attire l’homme moderne : mais il ne se contente plus de l’entendre dans l’abstraction des idées métaphysiques : il veut le saisir, le palper pour ainsi dire dans les débris qui lui rappellent l’infinité des siècles écoulés et l’innombrable variété des êtres disparus et des races éteintes. Or tout ce qui nous arrache à nous-mêmes, tout ce qui nous met en face des lois de l’ordre universel et nous les fait comprendre est vraiment salutaire. De telles contemplations agrandissent l’horizon intellectuel et nous rendent meilleurs. Ce n’est pas sans raison que les religions de l’Orient plaçaient leurs lieux de culte sur les hauteurs. On s’y élève comme de soi-même dans la région de l’absolu. Les images incarnées dans le vocabulaire de toutes les langues révèlent cette croyance instinctive de l’humanité qu’il y a une relation profonde entre les idées d’élévation et celles de pureté, de noblesse, de sainteté, d’éminence en tout genre. L’expérience vérifia l’exactitude de cette synonymie, car nul ne revient d’une excursion dans les montagnes sans se sentir l’âme plus dégagée des préoccupations étroites et l’esprit plus ouvert aux vues générales.


EMILE DE LAVELEYE.

  1. Quand on pense à l’époque où parut l’ouvrage de Scheuchzer (1723), on est frappé de la grande quantité de données exactes et d’observations bien faites qu’il renferme sur l’économie rurale, la botanique, la physique et la topographie. Il est écrit en latin et intitulé Ούρεσιφοίτης ; helveticus sive itinera per Helvetiœ alpinas regiones facta annis 1702, 1703, 1704, 1705, 1706, 1707, 1709, 1710, 1714. Il est orné de gravures sur acier exécutées à Leyde, où le livre fut imprimé aux frais des membres de la Société royale de Londres. Quelques-uns de ces dessins sont extrêmement naïfs, d’autres sont très exacts, celui par exemple qui représente le pont du Diable et qui est gravé, comme dit le texte, sumptibus D. Isaaci Newton, equitis aurati, societatis regalis prœsidis, etc.
  2. La bibliographie du Mont-Rose, sa littérature, comme diraient les Allemands, comprend déjà un certain nombre de publications parmi lesquelles plusieurs offrent un grand intérêt. Il faut citer en tête le magnifique ouvrage avec atlas de MM. Schlagintweit, Neue Untersuchungen uber die physicalische Geographie und die Geologie der Alpen ; puis M. Ulrich, Die Seitenthaler des Wallis und der Monte-Rosa ; — Desor, Journal d’une course aux glaciers du Mont-Rose et du Mont-Cervin (1840) ; — Briquet, Ascensions aux pics du Mont-Rose (1801) ; — A Lady’s tour round Monte-Rosa ; — The Tour of Mont-Blanc and of Monte-Rosa, by J. Forbes ; — The italian Valleys of the Pennine Alps, by rev. S. W. King ; — Mountaineering in 1861, by J. Tyndal F. R. S. ; — Peaks, passes and glaciers, by John Ball ; — Voyage dans les Alpes, par Saussure ; — Ludwig von Welden, der Monte-Rosa ; Gnifetti, paroco d’Alagna, Nozioni topographiche sul Monte-Rosa.
  3. On a fait dériver le nom, du Mont-Rose du mot celtique ros, signifiant promontoire, et aussi de la configuration de ses cimes, rangées en forme de rose ; mais ces étymologies paraissent peu fondées.
  4. Voyez la Bibliothèque universelle de Genève, tome XXX (1855).
  5. Voyez, au sujet des travaux d’esthétique de M. Ruskin, la Revue du 1er juillet 1860.
  6. Du côté du nord, il est absolument impossible même d’essayer de gravir le Cervin ; du côté du sud, cette montagne se rattache à la grande arête du centre par des pentes moins verticales. Aussi est-ce de ce côté qu’un Anglais, M, Tyndall, a tenté récemment de l’aborder.
  7. Voici le nom des plantes trouvées par MM. Schlagintweit au passage du Weissthor : Gentiana imbricata, Ranonculus glacialis, Senecio uniflorus, Saxifraga muscoïdes et compacta, Eritrichium nanum, Chrysanthemum alpinum, Poa alpina et P. laxa.
  8. Parmelia elegans et P. muralis, Cetraria nivalis et Umbilicaria virginis, ainsi nommée parce qu’on l’a trouvée au sommet de la Jungfrau.
  9. Tous les glaciers se meuvent et descendent la pente du terrain sur lequel ils reposent avec une vitesse très appréciable ; mais a mesure qu’ils atteignent une zone moins élevée et plus chaude, l’extrémité se fond peu à peu. Si la fonte détruit plus de glace que le mouvement de descente n’en amène, le glacier recule ; dans le cas contraire, il avance. Certains glaciers avancent et reculent alternativement par périodes à peu près égales, comme le glacier d’Allelin dans la vallée de Saas. Tous gagnent du terrain pendant les années froides et on perdent durant les années chaudes.
  10. Il s’est formé à Londres, sous le nom d’Alpine Club, une société composée de ceux qui se plaisent aux excursions dans les hautes montagnes. M. John Ball, l’un des présidens de la société, a publié différens recueils d’ascensions exécutées par des membres de l’Alpine Club. En Suisse, une association du même genre vient de se constituer, et elle à publié une sorte d’annuaire si intéressant que l’édition a été enlevée en quelques semaines.
  11. L’ascension du Weisshorn est un des exploits les plus rudes et les plus hasardeux accomplis dans les Alpes. Le récit fait frémir. Le Weisshorn, haut de 13,900 pieds, est le point culminant du contre-fort qui borde la vallée de Zermatt vers l’ouest. C’est une pyramide triangulaire un peu moins aiguë que le Cervin, puisque la neige y reste attachée, mais dont les parois sont beaucoup plus verticales que celles du Mont-Rose ou du Mont-Blanc. L’expédition de M. Tyndall, en compagnie de Benen et d’un montagnard de Randah nommé Wenger, dura vingt heures, et chacune de ces heures fut remplie par des marches sans repos, par des efforts surhumains.
  12. Dans son simple et mâle récit (Saturday Review, 8 août 1863), M. Tyndall ajoute : « Benen parla de difficultés, mais non d’impossibilité. Peut-être étions-nous fatigués. Si les autres guides n’avaient pas été découragés, Benen se serait aventuré plus loin ; mais de plus braves et de plus adroits que nous feront peut-être ce que nous n’avons su faire. « Jusqu’à ce jour du moins, ces explorateurs plus braves et plus adroits ne se sont pas encore rencontrés.
  13. L’accident qui coûta la vie à Edouard van Groote, officier de la marine russe, dont on voit la tombe à côté de la petite église de Zermatt, indique bien la nature des périls que présentent les glaciers. Pour atteindre l’Adler-Pass, il s’était engagé sur le glacier de Findelen. Comme ce glacier est très crevassé, il s’était attaché à une corde dont ses deux guides tenaient chacun une extrémité. Au moment où il passait sur une crevasse cachée par la neige, celle-ci céda sous son poids, et il fut lancé dans l’abîme. La corde, sans doute trop vieille, se coupa des deux côtés sur le tranchant des glaces, et le malheureux tomba dans la fente à près de quatre-vingts pieds de profondeur. Il n’était pas mort, il n’avait même aucun membre brisé, mais son corps était fortement serré entre les parois de la crevasse, et il avait la tête en bas. Il expliqua très bien sa position à l’un des guides, tandis que l’autre allait aux chalets de Findelen chercher du secours. Quatre heures après, quand on arriva, il vivait encore ; il allait être sauvé. On attacha les cordes les unes aux autres, on les laissa filer au fond de la crevasse : hélas ! elles n’arrivaient pas jusqu’à l’infortuné ; toujours de plus en plus pressé dans sa tombe de glace. Il fallut descendre jusqu’à Zermatt pour avoir des cordes plus longues ; mais on revint trop tard. La compression, le sang accumulé au cerveau et le froid avaient achevé cet homme vigoureux, qui se vit ainsi mourir d’une mort horrible après s’être cru déjà rendu à la vie et à la lumière.
  14. Les neuf cimes du Mont-Ross sont, en allant du nord au sud : la Nord-Ende (14,153 pieds), la Höchste-Spitze (14,284 pieds), la Zumstein-Spitze (14,064 pieds), la Signal-Kuppe (14,044 pieds), la Parrot Spitze (13,668 pieds), la Ludwigshöhe (13,550 pieds), le Schwarzhorn (13,222 pieds), le Balmenhorn (13,068 pieds), et la Vinrent-Pyramide (13,003 pieds). — La Zumstein-Spitze a été gravie pour la première fois par M. Zumstein, de Gressoney ; le Parrot-Spitze par le docteur Parrot, savant allemand connu par ses travaux géodésiques dans le Caucase ; le Signal-Kuppe par M. Gnifetti, curé d’Alagna ; la Ludwigshöhe par M. Ludwig von Welden, auteur de l’excellent travail intitulé Der Monte-Rosa eine topographische und natur historische Skizze. M. Briquet a publié dans la Bibliothèque universelle de Genève (1861) un résumé très complet des ascensions aux pics du Mont-Rose entreprises par le revers méridional. Voyez aussi Nozioni topographiche del Monte-Rosa, per Giovanni Gnifetti, paroco d’Alagna.
  15. Il est un bien petit détail, mais dont l’intérêt n’échappera pas au voyageur : c’est que dans la plupart de ces hameaux on rencontre de très bonnes auberges, surtout à Gressoney, chez le syndic Lenty, en vue de la belle montagne de Lyskam. On est étonné de retrouver au fond de ces vallées perdues, où tout arrive à dos de mulet, le comfort des grandes villes. Les familles italiennes commencent à y faire leur villeggiatura.