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Le Mont Etna et l’Eruption de 1865, souvenirs de voyage

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Le mont Etna et l’éruption de 1865
Elisée Reclus


LE MONT ETNA
ET
L'ERUPTION DE 1865


I

L’Etna commence à se reposer de l’une des secousses les plus violentes éprouvées pendant ce siècle ; les laves se refroidissent lentement sur les pentes, et les cônes d’éruption n’émettent plus qu’une faible quantité de vapeurs et de cendres. Avant la fin de l’année 1865, les nouvelles bouches seront probablement fermées ; les seuls indices de l’activité souterraine seront de légères fumerolles et le grand jet de vapeur qui s’élance du cratère terminal de l’Etna pour planer au loin sur la Sicile.

L’éruption de 1865 était annoncée depuis longtemps par des signes précurseurs. Dès le mois de juillet 1863, après une série de mouvemens convulsifs du sol, le cône suprême du volcan s’était ouvert du côté qui regarde le midi ; les matières incandescentes étaient descendues avec lenteur sur le plateau qui porte la « maison des Anglais, » et cette masure elle-même avait été démolie par les blocs de lave lancés hors de la bouche du cratère. En certains endroits, des amas de cendres d’une puissance de plusieurs mètres avaient recouvert les pentes du volcan. Après cette première explosion de l’Etna, la montagne ne se calma point complètement ; de nombreuses fissures, ouvertes sur les pentes extérieures du cratère, continuèrent de fumer, et la vapeur ne cessa de jaillir de la cime en épais tourbillons. Souvent même, pendant les nuits, la réverbération des laves bouillonnant dans le puits central colorait l’atmosphère en rouge de feu. les matières liquides, ne pouvant s’élever jusqu’à la bouche du cratère, comprimaient les parois intérieures du volcan et se cherchaient une issue par le point le plus faible de la croûte en fondant peu à peu les roches qui s’opposaient à leur passage. Enfin, dans la nuit du 30 au 31 janvier 1865, la paroi céda sous l’effort des laves ; quelques mugissemens souterrains se firent entendre, de légères secousses agitèrent toute la partie orientale de la Sicile, et la terre se fendit sur une longueur de deux kilomètres et demi au nord de la Serra delle Concazze, l’un des grands contre-forts orientaux de l’Etna. C’est par cette fissure, ouverte sur un plateau en pente douce, que les laves comprimées se firent jour à grand fracas vers la surface.

Tous les phénomènes antérieurs annonçant le travail de l’Etna n’avaient fait réfléchir qu’un petit nombre de savans. Les habitans des villages situés sur les flancs de la montagne ne s’en étaient point effrayés ; mais, à la vue de l’éruption soudaine, ils furent en proie à la terreur. De Catane à Taormine et de Taormirie à Randazzo, sur cette vaste demi-circonférence de près de 100 kilomètres, on voyait, à l’angle le plus saillant du mont, briller l’immense lueur produite par le reflet des laves et par l’incendie des forêts ; on entendait les explosions assourdissantes qui se succédaient à intervalles rapprochés en faisant vibrer le sol et résonner les cavités souterraines. L’épouvante était au comble dans les villages qui semblaient le plus immédiatement menacés, et d’où l’on voyait dans toute son horreur le spectacle de l’éruption, Linguagrossa, Piedimonte, Mascali, Sant-Alfio. Tous les habitans passèrent la nuit dans les rues, les uns sanglotant et priant la Vierge et les saints, les autres blasphémant ou regardant avec stupeur la montagne entr’ouverte. En même temps les cloches des églises et des couvens sonnaient à toute volée pour conjurer le fléau. Bientôt les bûcherons, les charbonniers, les pâtres, descendus en courant des pentes supérieures de l’Etna, rendirent compte, chacun à sa manière, des phénomènes dont ils avaient été les témoins, et leurs récits vinrent mettre le comble à la terreur.

Une chose était certaine, c’est que le torrent de laves jaillissait de la crevasse avec une grande abondance et coulait rapidement dans les ravins ouverts au-dessous du plateau de l’éruption. Les paysans dont les maisons de ferme se trouvaient sur le chemin présumé des laves enlevèrent précipitamment de leurs demeures tout ce qu’ils pouvaient emporter, et vidèrent au plus tôt leurs citernes de peur que l’eau, subitement transformée en vapeur, n’agît sur les laves à la manière de la poudre à canon, et ne lançât en nappes et en fusées les matières incandescentes. Dès le lendemain, des soldats et des pompiers, mandés en toute hâte de Messine et de Catane, aidaient les paysans dans ce travail, tandis que, de leur côté, les prêtres et les moines de la contrée, se mettant à la tête de longues processions de fidèles, escaladaient les pentes pour aller à la rencontre de l’ennemi. Arrivés en vue des bouches qui lançaient à chaque explosion des blocs de pierre ou des nuages de cendres, les prêtres en surplis conjuraient le torrent de lave rouge tout chargé de scories et d’arbres à demi carbonisés, qui descendait à travers la forêt en roulant sur lui-même et en brûlant les herbes devant lui. Vêtus de leurs cagoules de pénitens et chantant les hymnes sacrées, les villageois essayaient d’arrêter le fleuve de feu par l’énergie de leurs prières et la pompe de leurs rites. Ils avaient avec eux les statues de leurs saints et les invoquaient à grands cris. Toutes ces effigies de bois doré ou de carton peint étaient là, rangées en bataille, au-dessous de la nappe en fusion qui s’épanchait des crevasses. C’étaient, avec l’image de la Vierge, grande souveraine des élémens, la statue de sainte Agathe, qui est la patronne spéciale des montagnards de l’Etna et comme la déesse du volcan, puis les divers saints qui protègent les troupeaux et les cultures, et tous ceux qui, durant les précédentes éruptions, avaient commandé aux courans de laves de s’arrêter sur les pentes. Dans ce pays, où l’antique polythéisme s’est maintenu sous une forme moderne, mais en se corrompant et en perdant de sa poésie, chaque maisonnette a ses lares, chaque homme a l’image d’un saint sur sa peau ; les animaux domestiques eux-mêmes portent, suspendus à leur cou dans un sachet bénit, les amulettes qui doivent les préserver des accidens et des maladies. Ce sont là les dieux que les habitans des localités menacées invoquaient dans leur péril.

Cependant le courant de matières fondues avançait toujours, et les villageois, emportant leurs saints, devaient reculer pas à pas, puis abandonner complètement le champ de bataille. Durant les six premiers jours de l’éruption, il s’échappa de la crevasse du volcan une quantité de lave évaluée à 90 mètres cubes par seconde, volume deux fois plus considérable que la masse liquide de la Seine au plus bas étiage. Dans le voisinage des bouches, la vitesse du courant n’était pas moindre de 6 mètres à la minute ; mais plus bas le fleuve, s’étalant sur une surface de plus en plus large et projetant diverses branches dans les vallons latéraux, perdait peu à peu de sa vitesse initiale, et les franges de scories que les matières incandescentes, poussaient devant elles ne progressaient en moyenne, suivant l’inclinaison du sol, que de 50 centimètres à 2 mètres par minute [1]. Dès le 2 février, le courant principal, dont la largeur variait de 300 à 500 mètres sur une épaisseur moyenne de 15 mètres, atteignait le rebord supérieur de l’escarpement de Colla-Vecchia ou Colla-Grande, à 6 kilomètres de la fissure d’éruption, et plongeait en cataracte dans la gorge située au-dessous. Ce fut un magnifique spectacle, surtout pendant la nuit, que la vue de cette nappe de matière fondue, d’un rouge éblouissant comme le fer de la forgé, réchappant en couche amincie des amas de scories brunes graduellement accumulés en amont, entraînant des blocs solidifiés qui s’entre-choquaient avec un bruit métallique, et s’abîmant dans le ravin pour rejaillir en étoiles de feu ; mais ce phénomène splendide ne dura qu’un petit nombre de jours : en perdant de sa hauteur, la chute de feu diminuait graduellement en beauté. Au-devant de la cataracte et sous le jet lui-même se formait un talus de laves sans cesse grandissant qui finit par combler le ravin et prolonger la pente du vallon supérieur. De ce réservoir profond de plus de 50 mètres, le torrent continua de couler à l’est vers Mascali en emplissant jusqu’aux bords la gorge tortueuse d’un ruisseau desséché.

Au milieu du mois de février, la coulée, déjà longue de plus de 15 kilomètres, n’avançait qu’avec une grande lenteur, et les laves, encore liquides, se frayaient péniblement une issue à travers leur carapace de pierres refroidies au contact de l’atmosphère. Les villages et les bourgs situés à la base de la montagne n’étaient plus directement menacés ; mais les désastres causés par l’éruption n’en étaient pas moins très considérables. Un certain nombre de maisons de ferme avaient été rasées, de vastes étendues de pâturages et de cultures avaient été recouvertes par les roches lentement figées, et, malheur bien plus grand encore à cause du déboisement presque général de la Sicile, une large lisière de forêt, comprenant d’après les évaluations diverses de cent à cent trente mille arbres, chênes, pins, châtaigniers ou bouleaux, était complètement détruite. Vus du bas de la montagne, tous ces troncs enflammés et portés sur la lave comme sur un fleuve de feu avaient singulièrement contribué à la beauté du spectacle. De même que dans tous les événemens de ce monde, le malheur des uns avait fait la satisfaction des autres. Durant la première période de l’éruption, tandis que les villageois de l’Etna se lamentaient ou voyaient avec stupeur la destruction de leurs forêts, des centaines de curieux que des bateaux amenaient journellement de Catane et de Messine venaient se donner le plaisir de contempler à leur aise la splendide horreur de l’incendie.

A la fin du mois de mars, les montagnards croyaient que l’éruption était complètement terminée et ne faisaient plus attention aux fumées de vapeur et de cendres qu’ils voyaient jaillir du flanc de l’Etna, lorsque tout à coup la source de lave commença de couler avec une nouvelle violence. C’est du côté de l’ouest, là où le fleuve de matières liquides n’avait encore projeté que des bras peu considérables, que s’épancha le grand courant, tout l’espace compris entre les cratères du plateau et les anciens cônes d’éruption, connus sous les noms, de Cavacci et de Tre-Monti [2], fut transformé en un lac de feu ; le Monte-Cavacci lui-même fut enveloppé et changé en île, comme l’avaient été précédemment déjà le Monte-Stornello et d’autres buttes de scories ; le ravin de Linguagrossa, qu’avait protégé jusqu’alors un large renflement du sol, fut envahi par la coulée, et les riches cultures de cette commune furent menacées. Ce nouvel épanchement des laves eut lieu d’une manière tellement imprévue et tellement rapide que les bûcherons n’eurent pas même le temps d’emporter les planches et de faire rouler au bas des talus les bois de charpente que leur avait fournis la lisière de forêt qui longeait les bords du courant. Un grand nombre de troncs qu’on n’avait point encore abattus furent également calcinés. Il ne resta debout que des massifs pittoresques de pins croissant sur de hauts remparts d’anciennes laves et sur les monticules situés au-dessus du niveau de l’inondation.

L’aspect du courant de lave, tel qu’il se montre aujourd’hui recouvert de son enveloppe de scories encore brûlantes, est à peine moins remarquable que ne l’était la vue des matières liquides en mouvement. La surface noire ou rougeâtre de ce courant ou cheire est toute hérissée de saillies aux arêtes tranchantes qui ressemblent à des escaliers aux marches inégales, à des pyramides, à des colonnes tordues, et sur lesquelles on ne peut s’aventurer que très difficilement, au risque de se déchirer les pieds et les mains. D’ailleurs la poussée intérieure de la pierre fondue, qui, en brisant la croûte dans tous les sens, a fini par lui donner ce profil rugueux, n’a pas complètement cessé d’agir d’une manière visible. Ça et là des lézardes de la roche permettent d’apercevoir comme à travers un soupirail la lave liquide et rouge qui se gonfle et s’écoule lentement au dehors à la manière des corps visqueux. On entend incessamment un cliquetis métallique provenant de la chute des scories qui se brisent sous la pression des matières fluides ; parfois des espèces d’ampoules se redressent peu à peu sur le courant figé des laves, puis s’entr’ouvrent doucement ou crèvent avec fracas en donnant passage à la masse liquide qui les a soulevées. D’abondantes fumerolles composées de différens gaz, suivant la chaleur des laves qui leur donnent naissance, jaillissent de toutes les issues ; même sur les rives du fleuve de pierre, le sol est en maints endroits tout brûlant et percé de lézardes à travers lesquelles s’échappe un air chaud tout chargé de la senteur des racines torréfiées. De grands troncs d’arbres, sciés par la lave alors que celle-ci était déjà recouverte de scories, sont étendus en désordre sur le lit inégal de la coulée, et bien qu’ils ne soient séparés de la matière en fusion que par une croûte de quelques centimètres à peine, la plupart d’entre eux sont encore revêtus de leur écorce ; plusieurs même ont gardé tout leur branchage. Bien plus, un grand nombre de pins, isolés ou par groupes, sont environnés d’un mur de laves entassées, et leur feuillage est resté verdoyant : on ne peut encore savoir si les sources de la sève ont été taries dans leurs racines. En certains endroits, il semblerait que la lave s’est arrêtée devant les arbres sans pouvoir triompher de la résistance mystérieuse que lui aurait offerte la couche d’humidité vaporisée autour des troncs. Çà et là des rangées de pins, très rapprochés ont suffi pour changer la direction d’une coulée et pour la faire dévier latéralement. Non loin des cratères d’éruption, sur la rive occidentale de la grande cheire, on peut même voir un tronc d’arbre qui, à lui seul, a pu retenir un bras du fleuve de lave et l’empêcher de remplir un vallon ouvert immédiatement au-dessous. Cet arbre, renversé par le poids des scories, est tombé de manière à barrer une petite dépression présentant un lit naturel aux matières fondues. Celles-ci ont fait ployer et craquer le tronc, mais elles ne l’ont pas brisé, et le torrent de pierre reste suspendu, pour ainsi dire, au-dessus de belles pentes boisées qu’il menaçait de ruiner complètement.

Bien que la masse de lave expulsée du sol entr’ouvert soit fixée presque en entier et ne manifeste plus son travail intérieur que par de faibles mouvemens des scories, les cônes d’éruption qui se sont formés au-dessus de la source des matières incandescentes, sur la ligne de fracture du volcan, sont encore en pleine activité, et ne semblent pas devoir se calmer de sitôt. La fissure qui s’ouvrit pendant la nuit du 30 janvier sur le flanc de la montagne, et que l’on suit facilement du regard jusqu’aux deux tiers environ de la hauteur du Monte-Frumento, dans la direction du cratère terminal de l’Etna, semble n’avoir vomi de laves que pendant un petit nombre d’heures ; bientôt obstrué par les neiges et les débris des pentes voisines, elle cessa d’être en communication avec l’intérieur de la montagne, et maintenant elle ressemble à une espèce de sillon que les eaux de pluie auraient creusé sur le talus du cône. Dès le 31 janvier, toute l’activité volcanique de la crevasse s’était concentrée sur le plateau doucement incliné [3] qui s’étend au nord-est du Morite-Frumento et au milieu duquel se sont élevés les nouveaux monticules : c’est sur le prolongement inférieur de la ligne de fracture que se sont distribués d’une manière parfaitement régulière tous les phénomènes de l’éruption proprement dite. Six principaux cônes d’éjection, se dressant au-dessus de la crevasse, ont peu à peu grandi de tous les débris qu’ils rejetaient de leurs cratères, puis, confondant graduellement leurs talus intermédiaires et s’emboîtant en quelque sorte les uns dans les autres, ils ont successivement englobé, d’autres petits cônes qui s’étaient formés à côté d’eux et se sont exhaussés à près de 100 mètres d’élévation. Depuis le commencement de l’éruption, les deux cratères supérieurs, juxtaposés sur un cône isolé, ont vomi seulement des blocs de pierre et des cendres, tandis que les jets de lave encore liquide ont été lancés par les cratères inférieurs disposés en demi-cercle autour d’une espèce d’entonnoir. Par suite du poids spécifique des matières évacuées, une véritable division du travail s’est opérée sur les divers points de la crevasse : les projectiles déjà solidifiés, les débris triturés, les fragmens plus ou moins poreux qui flottaient au-dessus de la lave se sont échappés par les orifices plus élevés ; la masse liquide, plus compacte et plus lourde, ne peut jaillir du sol que par les bouches ouvertes à une moindre hauteur.

Actuellement le cône d’éruption le plus rapproché du Frumento ne lance plus ni scories ni cendres ; la cheminée du cratère est comblée de débris, et l’activité intérieure ne se révèle plus que par les vapeurs sulfureuses ou chargées d’acide chlorhydrique qui s’élèvent en fumée du talus du monticule. Le deuxième cône, situé sur une partie plus basse de la crevasse, est encore en communication directe avec le foyer des laves ; mais il ne tonne pas constamment, et se repose après chaque effort comme pour reprendre haleine. Un fracas semblable à celui de la foudre annonce l’explosion ; des nuages de vapeur aux énormes replis tout gris de cendres et rayés de pierres, décrivant leur parabole, s’élancent hors de la bouche du volcan, noircissent un instant l’atmosphère, laissent tomber leurs projectiles dans un rayon de plusieurs centaines de mètres autour du monticule, puis, déchargés de leur fardeau de débris, s’inclinent sous la pression du vent qui passe et vont au loin se confondre avec les nuées de l’horizon. Quant aux cônes inférieurs qui se dressent immédiatement au-dessus de la source de lave, ils ne cessent de mugir et de lancer des matières fondues en dehors de leurs gouffres. Le spectacle qu’offrent ces cratères est certainement l’un des plus beaux qu’il soit possible de voir, et rien ne peut donner une idée plus grande de la puissance créatrice de la planète. Les vapeurs qui s’échappent du puits bouillonnant des laves se pressent et se tordent à l’orifice des cratères ; les unes sont rouges ou jaunâtres à cause du reflet des matières incandescentes, les autres sont diversement nuancées par les traînées de débris projetés, mais on ne peut les suivre du regard, tant elles s’enfuient rapidement. Un tumulte incompréhensible de voix stridentes s’échappe en même temps du sol : ce sont comme des bruits de scies, de sifflets et d’innombrables marteaux retombant sur l’enclume ; on dirait le mugissement des vagues se brisant sur les rochers en un jour de tempête, si les explosions soudaines n’ajoutaient de temps en temps leur tonnerre à tout ce fracas des élémens. On se sent effrayé, comme devant un être vivant, à la vue de ce groupe de collines qui bruissent et qui fument, et dont les cônes grandissent incessamment des débris projetés de l’intérieur de la terre.

Une vaste clairière s’est formée dans la forêt autour des bouches du volcan ; partout le sol est recouvert de cendres que le vent a disposées en monticules allongés comme les dunes du bord de la mer ; tous les arbres ont été brisés par les bombes volcaniques, enfouis par les scories et les petites pierres. Les premiers troncs que l’on rencontre, à des distances inégales des bouches d’éruption, sont ébranchés par la chute des blocs, ou bien enterrés dans la cendre jusqu’à la couronne terminale : on se promène au milieu de branches jaunies qui furent naguère les cimes des grands pins. Ainsi tout a changé d’aspect et de forme sur le plateau du Frumento et sur les pentes inférieures : on peut dire que par toutes ces matières éjectées le relief de cette partie de l’Etna lui-même a été sensiblement modifié [4].


II

Et pourtant cette dernière éruption, une des plus importantes de notre époque, n’est qu’un épisode insignifiant dans l’histoire de la montagne : c’est une simple pulsation de l’Etna. Durant les vingt derniers siècles seulement, plus de soixante-quinze éruptions ont ou lieu, et dans le nombre il en est dont les coulées n’ont pas eu moins de 20 kilomètres de longueur et qui ont recouvert de laves des espaces de plus de 100 kilomètres carrés, jadis parfaitement cultivés et semés de villes et de villages. Dans les âges antérieurs, des milliers d’autres coulées de basalte et d’autres cônes de cendres ont graduellement exhaussé et prolongé les pentes de la montagne. Le massif du mont Etna, dont le volume total est incomparablement supérieur à celui de chacun des fleuves de pierres vomis de son sein, qu’est-il donc autre chose, du sommet à sa base et jusque dans ses. profondeurs sous-marines, que le produit d’éruptions successives lançant au dehors les matières fondues de l’intérieur ? C’est le volcan lui-même qui a lentement élevé les parois de son cratère, puis ses longues pentes hors des eaux de la mer Ionienne, et qui, par de nouvelles couches de laves et de scories incessamment ajoutées aux précédentes, a fini par se dresser dans la région des neiges et par devenir, ainsi que le disait Pindare, le grand « pilier du ciel. »

Telle est la théorie la plus simple, et, paraît-il, la meilleure. Non-seulement elle s’impose tout naturellement à l’esprit des observateurs ordinaires, mais aussi la plupart des savans, depuis de Saussure et Spallanzani jusqu’à MM. Lyell et Poulett Scrope, ont été conduits par leurs recherches à l’adopter complètement. Il est vrai que M. Élie de Beaumont, acceptant les idées de Léopold de Buch sur les cratères de soulèvement, avait émis sur la formation de l’Etna une hypothèse toute différente. D’après cette théorie, qui a déjà été exposée dans la Revue avec une remarquable clarté [5], le volcan n’aurait sa forme actuelle que depuis une époque géologique tout à fait récente ; les anciennes couches de lave, vomies par une multitude d’orifices temporaires, se seraient déposées en nappes sur une plaine basse, en nappes horizontales ou suivant des pentes peu inclinées, puis un paroxysme soudain des matières comprimées de l’intérieur aurait redressé d’un coup toutes-ces couches en forme de dôme, ouvert un cratère permanent, et créé la montagne telle que nous la voyons aujourd’hui.

M. de Beaumont appuyait principalement ces diverses suppositions sur ce fait, que la plupart des strates de lave dont on voit la tranche sur les parois de l’immense cirque du val del Bove sont très fortement inclinées. Or, d’après l’éminent géologue, d’épaisses nappes de matières fondues ne peuvent couler sur des pentes rapides sans se réduire aussitôt, par suite de l’accélération de leur marche, en de minces couches de scories inégales. Pour expliquer la position des laves du val del Bove, il faudrait donc admettre forcément qu’elles ont été redressées postérieurement à l’époque de l’éruption. Toutefois, les observations récentes de M. Lyell [6], et celles des savans italiens qui étudient sur place les phénomènes volcaniques du Vésuve et de l’Etna ont prouvé jusqu’à l’évidence que, dans les temps modernes, un grand nombre de fleuves de lave, et notamment celui du val del Bove en 1852 et 1853, ont coulé sur des pentes rapides variant en inclinaison de 15 à 40 degrés. D’ailleurs, on le comprend, les laves qui se sont déversées sur les talus les plus déclives sont précisément celles qui, n’ayant pas éprouvé de temps d’arrêt ni rencontré d’obstacles dans leur course, peuvent offrir les couches les plus égales de pâte et les plus régulières d’allures. Quant à la forme de l’Etna, dans laquelle M. de Beaumont voyait également une preuve de l’origine récente de la montagne, elle n’a rien, qui ne puisse s’expliquer par les phénomènes actuels. Si le profil de l’Etna ne présente pas de chaque côté du cratère une ligne continue, mais se développe au contraire, en une série de lignes brisées correspondant aux talus inférieurs, au dôme qu’ils supportent, puis au cône terminal, c’est tout simplement parce que, dans la plupart des éruptions, les laves ne s’élèvent point jusqu’au grand cratère, et brisent les parois du volcan pour s’épancher latéralement sur les flancs de l’Etna. Ces éruptions, qui se succèdent pendant le cours des siècles, ont pour résultat nécessaire d’élargir graduellement le dôme qui constitue la masse principale de la montagne, et de rompre ainsi l’uniformité des talus latéraux. Il en est de même pour le Vésuve du côté qui regarde le rivage de la mer. Là aussi, le cône terminal est porté par une espèce de dôme que les nappes de lave ont formé peu à peu en s’ajoutant successivement les unes aux autres. Que le Vésuve continue d’être le grand évent volcanique de l’Italie et s’élève graduellement dans le ciel par la superposition des laves et des cendres, il ne peut manquer alors de prendre tôt ou tard une forme analogue à celle du géant de la Sicile.

Ainsi les faits observés par les savans autorisent à rejeter l’hypothèse d’un soulèvement récent qui aurait fait ployer en forme de cône les anciennes couches horizontales de laves et frayé une nouvelle issue aux matières incandescentes de l’intérieur par le cratère de l’Etna. La seule élévation du sol qui ait été constatée par la science est le soulèvement lent et général auquel participent toutes les côtes de la Sicile. A diverses hauteurs au-dessus de la base maritime du volcan, on en voit d’indiscutables témoignages consistant en dépôts de coquilles de l’époque actuelle, en plages de cailloux roulés et en lignes d’érosion ; mais, quoique ces indices soient d’origine tout à fait moderne relativement à l’incalculable succession des âges, ils ne nous en rejettent pas moins à un nombre très considérable de siècles en arrière. L’Etna est, il est vrai, une des montagnes les plus jeunes de la terre ; toutefois, si l’on suppose, d’après les données plus ou moins approximatives fournies par les éruptions les plus récentes, que le volcan vomisse en moyenne pendant le cours de chaque siècle la masse d’un milliard de mètres cubes de laves et de cendres, il ne lui aurait pas fallu moins de quatre cent mille années pour faire surgir du sein des eaux l’amas de roches et de débris qui constitue le dôme actuel de l’Etna. Déjà Recupero, l’un des premiers historiens de cette montagne, était arrivé, par l’examen des sept couches de lave superposées qui forment les falaises d’Aci-Reale, à la conviction que la coulée inférieure datait au moins de quatorze mille ans ; mais le bon chanoine, redoutant la colère de l’évêque de Catane, se garda bien de publier cette opinion hérétique, et se contenta d’en faire part en cachette à ses amis.

Pour se faire une idée vraie de la grandeur de l’Etna, il ne suffit point de regarder le magnifique décor que forment, vues du pittoresque théâtre antique de Taormine, les campagnes de sa base, sa masse énorme et sa bouche fumante, il faut aussi contempler sous toutes ses faces cette puissante montagne, dont le pourtour inférieur, deux fois plus considérable que celui du Chimborazo, n’a pas moins de 180 kilomètres. L’Etna est plus qu’un simple volcan, c’est toute une région géographique. Bien que ses versans aient en général une inclinaison beaucoup plus régulière que celle des monts d’une autre origine, ils offrent une étonnante variété d’aspects, et chaque détail accroît l’idée que l’on s’était faite de la beauté grandiose de l’ensemble.

Du côté du nord, où, durant les derniers âges, l’activité volcanique a été moindre qu’ailleurs, les pentes qui se redressent, au-dessus de la haute vallée de l’Alcantara sont en grande partie recouvertes de bois des mêmes essences que ceux de l’Europe centrale. Là, comme dans nos forêts, prospèrent le châtaignier, le chêne, le hêtre, le bouleau, le pin ; de beaux pâturages occupent les clairières ; les champs cultivés en céréales sont ombragés de noyers ; un lac étale ses eaux bleues dans une dépression du terrain et sépare les bassins du Simeto et de l’Alcantara, vers lesquels se penchent les gracieux vallons de la chaîne neptunienne : on pourrait se croire dans quelque vallée des Alpes, si des coulées de lave, toutes jaunes de lichens, ne se montraient çà et là au milieu de la verdure.

Sur la face occidentale, le volcan se révèle au contraire dans toute l’horreur de ses éruptions. La montagne, semblable à un dôme énorme surmonté d’une pyramide, n’offre dans toute sa hauteur que couloirs de neige, talus de cendres et traînées de scories. De nombreux cônes de débris, ayant une élévation de 2 à 400 mètres, environnent la base de ce dôme, et marquent les crevasses d’où jaillirent autrefois les courans de lave. La plupart de ces coulées sont modernes et brillent encore d’un éclat métallique comme autant de fleuves de fer arrêtés sur les pentes. Hérissant de leurs masses rugueuses les flancs de l’Etna, elles descendent en longues murailles parallèles ou faiblement divergentes, et laissent à peine entre leurs rangées d’étroites bandes de terrain où la vigne et le figuier croissent sur les scories plus anciennes. Deux de ces cheires, suspendues pour ainsi dire au-dessus des maisons, enserrent la ville de Bronte, comme si elles voulaient la dévorer, et l’avertissent du sort qui lui est sans doute réservé dans l’avenir. D’autres coulées récentes, après avoir gagné la base de la montagne, ont barré le cours du Simeto et se sont accumulées contre les pentes opposées des montagnes neptuniennes : de là ces magnifiques défilés, le Salto del Pecoraro, le Salto del Pulicello, et d’autres encore que le fleuve a dû se creuser par voie d’érosion dans les murs compactes de rochers qui l’arrêtaient au passage.

Le versant méridional de l’Etna est d’un aspect moins formidable que celui de l’ouest. L’inclinaison générale de la montagne est beaucoup plus douce et se recourbe gracieusement à la base ; les nombreux cônes d’éruption, parmi lesquels les célèbres Monti-Rossi, source de la grande éruption de 1669, frappent surtout le regard, sont plus variés de forme et de groupement, les campagnes cultivées entre les divers courans de lave sont plus riches et plus étendues ; enfin la vue de la mer et celle de la grande plaine de Catane, qui s’étend au loin vers le sud, donnent plus d’ampleur et de grâce à l’ensemble du paysage : on ne se sent plus écrasé, comme on l’était dans les gorges de Bronte et d’Adernò, par la masse gigantesque de l’Etna.

Néanmoins, tout admirable qu’est la vue de la montagne, contemplée de la plaine de Catane, c’est bien de la mer qui baigne les promontoires basaltiques de la base orientale que le volcan apparaît sous son aspect le plus majestueux. Les falaises, hautes de plus de 100 mètres, sont composées de couches alternantes de scories rouges et de laves d’un noir-bleu aux anfractuosités desquelles se cramponnent les racines des cactus et s’attachent les vrilles des plantes grimpantes ; au-dessus s’étend la plaine ondulée, immense verger rempli de villes et de villages aux nombreuses coupoles ; plus haut, les vignes, les oliviers et les châtaigneraies revêtent les courans de lave arrêtés sur les déclivités et les grands cônes d’éruption disposés en forme de cordon circulaire à la base du dôme. La masse suprême de l’Etna, vers laquelle le regard est irrésistiblement attiré, n’offre point de végétation sur ses pentes. Elle est nue, et le seul contraste de couleurs est celui qu’y produisent pendant la plus grande partie de l’année les neiges descendues en avalanches sur les talus de cendres ; mais l’ensemble de la montagne, bleui par l’éloignement, n’en est pas moins d’une indicible harmonie : le dôme qui porte le cône terminal, couronné de fumée, s’appuie des deux côtés et à la même hauteur sur deux contre-forts ayant la forme de pyramides émoussées et projetant vers la plaine, comme de gigantesques bras, les murailles parallèles de rochers qui enserrent le grand précipice connu sous le nom de val del Bove. On ne peut s’empêcher de contempler le volcan comme s’il était un être doué d’une vie individuelle et jouissant de la conscience de sa force. Les traits de l’Etna, si réguliers et si nobles dans leur repos, ont quelque chose de la figure d’un dieu endormi : ce n’est point là, ainsi que le disait la légende antique, la montagne qui pèse sur le corps d’Encelade, c’est le Titan lui-même, l’ancienne divinité protectrice des Sicules, délaissée pour les dieux plus jeunes de la Grèce, les maîtres de l’Olympe.

En gravissant directement jusqu’à mi-hauteur le versant oriental du mont Etna, on atteint en un petit nombre d’heures, au-dessus du village de Zaffarana, le sommet de quelque escarpement, d’où l’on voit s’ouvrir à ses pieds le grand cirque du val del Bove, devenu classique par les recherches de M. Lyell et de tant d’autres géologues. Du haut de l’observatoire où l’on se trouve, le regard plonge au cœur même de la montagne. Au nord et au sud, les parois de l’enceinte elliptique se dressent à plusieurs centaines de mètres de hauteur, tandis qu’à l’est elles sont formées par la masse même de l’Etna et se terminent au cône suprême du volcan. Des traînées de neige et des courans de lave, qui semblent complètement noirs à cause du contraste, alternent sur le pourtour du cirque et viennent se perdre, suivant les saisons, dans les névés ou dans les champs de scories qui remplissent toute la largeur du val : çà et là des murs saillans ou dykes, comparables aux contre-forts des édifices du moyen âgé, sortent de l’épaisseur des escarpemens et donnent à l’ensemble des remparts la vague apparence d’un monument de colossale architecture. Lorsque les neiges sont fondues, tout l’espace compris dans l’enceinte du val del Bove offre l’image d’une mer aux flots noirs qui se seraient solidifiés en pleine tempête. Au milieu de ce chaos, des monticules d’éruption et les débris d’anciennes parois de la montagne se dressent comme des îles dans l’océan. Les tortueux courans de lave, diversement entremêlés, inclinent tous leur surface rugueuse dans la direction de l’est, puis, arrivés à l’arête de rochers qui forme le seuil du cirque supérieur, plongent en manière de cataracte pour descendre dans un deuxième bassin qu’entourent également de hautes parois rocheuses : c’est le val de Calanna. Le Niagara de laves, dont les nappes inégales indiquent par la couleur plus ou moins foncée l’âge relatif des fleuves de pierre, n’a pas moins de 120 mètres de hauteur, et, comme la grande chute de la rivière américaine, il est divisé par un rocher pyramidal en deux bras de largeur différente. Au-dessous du talus, les cheires, entourant çà et là quelques prairies, se dirigent vers le défilé de Porta-Calanna pour s’étaler ensuite dans les campagnes de Milo et de Zaffarana. C’est par cette issue que passèrent en 1852 et en 1853 les grands courans de matières fondues sorties de la région supérieure du val del Bove ; c’est aussi par là que s’écoulent les torrens d’inondation après les fortes averses ou lors d’une rapide fonte des neiges.

La vaste dépression du val del Bove et les ruines des rochers qui en forment les parois prouvent que cette partie de la montagne a été le théâtre de violentes révolutions. MM. Lyell et de Waltershausen ont découvert dans l’angle méridional du cirque un cratère oblitéré, hors duquel des courans de laves rayonnent vers tous les points de l’horizon. Cette ancienne bouche, connue depuis les travaux des savans géologues sous le nom de « bouche de Trifoglietto, » se trouvait à 5 kilomètres en ligne droite au sud-est du cratère qui n’a cessé de rester ouvert au sommet du grand cône terminal, et communiquait sans aucun doute avec la même crevasse du foyer des laves. Elle se ferma probablement à la suite de quelque terrible catastrophe qui fit crouler les voûtes du volcan et creusa l’énorme gouffre d’effondrement qui échancre tout le versant oriental de l’Etna. Toutefois le cratère du Trifoglietto, éteint depuis une période géologique antérieure à notre histoire, pourrait bien se rallumer quelque jour et faire de nouveau jaillir son grand cône d’éruption au-dessus des précipices du val del Bove. Sans redouter un pareil cataclysme, les Etnéens bâtissent avec confiance leurs maisons de campagne jusque dans des cônes de cendres voisins et transforment en vergers les anciens cratères. Le Monte-Ilici, qui flanque la paroi méridionale du val del Bove, porte une charmante petite oasis dans le creux de sa, cime ; sa gueule d’éruption est transformée en une coupe de fleurs. La beauté grandiose de l’Etna se révèle sous d’autres aspects aux voyageurs qui vont en visiter le cratère. Que l’on gravisse le sommet du volcan par les pentes, presque entièrement déboisées, du versant méridional, et que l’on suive le chemin bien souvent décrit qui mène à la maison des Anglais, ou bien que l’on prenne les sentiers faciles qui passent à travers les bois encore épais de Linguagrossa, on peut également étudier de près les sources des coulées de lave et plusieurs de ces remarquables cônes de cendres et de scories qui s’élèvent au-dessus des crevasses divergentes du grand cratère. Plus haut, on gravit les longs talus tout composés de débris rejetés par l’Etna et complètement arides de la base au sommet. Pas une touffe d’herbes ne pousse entre les pierres, pas un lichen visible à l’œil nu ne s’attache aux blocs épars ; aucun insecte ne se montre sur le sol, à l’exception des coccinelles tachetées qui trouvent, on ne sait comment, à vivre dans ce désert. Jusque dans le cœur de l’été, de vastes champs de neige recouvrent les pentes supérieures : mais cette neige, saupoudrée de cendres très fines qui s’échappent incessamment du grand cratère avec le nuage de vapeurs, n’a jamais la blancheur immaculée des névés de la Suisse. Quant à la neige tombée sur le cône central, elle en a disparu presque en entier dès le commencement du printemps, fondue par la chaleur du foyer dont la sépare une simple paroi percée de fumerolles.

Après avoir marché pendant six ou huit heures au moins depuis le village qui a servi de point de départ, on gagne enfin le bord du cratère, entre les deux pointes suprêmes qui ont fait donner à l’Etna la qualification latine de bicornis. Tous les voyageurs célèbrent à l’envi dans leurs récits l’incomparable panorama sur lequel se promène le regard du haut de cet observatoire de 3,300 mètres. Il serait en effet bien difficile de rêver un spectacle supérieur en beauté à celui qu’offrent les trois mers d’Ionie, d’Afrique et de Sardaigne entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif triangulaire des montagnes de la Sicile, tout hérissé de villes et de forteresses, les hautes péninsules de la Calabre et les volcans épars de l’Éolie, fils de l’Etna, que les forces à l’œuvre dans le sein de la terre ont fait lentement surgir du fond de la Méditerranée. La puissante masse du volcan, dont le diamètre n’a pas moins de quinze lieues, s’étale largement au-dessous du cratère terminal avec ses zones concentriques de neiges, de scories, de verdure, de villages et de cités. Tous les détails de l’immense architecture se révèlent à la fois : on distingue les contre-forts et les abîmes, les courans de lave et les monticules d’éruption, pareils à de grandes fourmilières. Suivant les diverses heures du jour, on voit l’ombre gigantesque de l’Etna, accompagnée, comme par une armée, des ombres de toutes les montagnes qui lui font cortège, diminuer lentement, ou bien s’allonger peu à peu et se projeter au loin sur les plaines et sur la mer. Les nuages qui flottent dans l’étendue au-dessous de la cime du volcan modifient incessamment l’aspect de l’immense tableau : les uns s’effrangent aux cimes inférieures et se déroulent en écharpes transparentes, les autres s’amassent en lourdes assises et voilent tantôt un groupe de montagnes, tantôt une région de la mer ; parfois aussi ils remontent les pentes de l’Etna sous forme de brouillard, enveloppent le cône, se mêlent à la fumée du cratère, puis, après avoir limité le champ de la vue à un horizon de quelques centaines de mètres, se déchirent pour-laisser voir de nouveau l’espace illimité. D’ailleurs rien de plus facile, même lorsque le temps est parfaitement clair, que d’être, le témoin de cette transition soudaine. En se plaçant au milieu des épaisses fumerolles qui jaillissent le plus souvent de l’une des pointes du cône, on reste pendant quelques instans comme perdu ; dans la fumée d’une fournaise ; puis qu’une bouffée de vent emporte les vapeurs, et l’on revoit, comme par magie, les flancs de l’Etna, les côtes si gracieusement dessinées de la Sicile, et la mer, tellement rapprochée en apparence qu’on est tenté de faire un saut pour s’y plonger.

Quelle que soit la magnificence de cette vue d’ensemble embrassant un espace de plus de 200 kilomètres de rayon, néanmoins le regard est toujours ramené par une étrange attraction vers le trou noir que l’on voit fumer à une quarantaine de mètres plus bas. Le cratère, dont les parois fumantes sont en maints endroits colorées en jaune d’or par les dépôts de soufre et de muriate d’ammoniaque, change de forme à chaque éruption. Naguère il était double, et ses deux cratères fumaient à la fois ; à d’autres époques, il s’est oblitéré complètement, et les vapeurs s’échappaient par d’étroites crevasses ouvertes çà et là sur les talus. Parfois un cône d’éruption, semblable à celui du Vésuve s’élève graduellement au-dessus du puits pour s’écrouler ensuite et faire place à des monticules de débris. Des voyageurs ont vu le cratère rempli de laves jusqu’aux bords, tandis que d’autres y ont trouvé d’énormes couches de glace. Enfin, dans les grandes catastrophes, la masse du cône, réduite en poudre par les explosions volcaniques, a quelquefois disparu tout-entière en laissant au milieu du dôme un entonnoir de plusieurs kilomètres. Depuis moins de sept siècles, cet effondrement du cône terminal a déjà eu lieu quatre fois, et quatre fois la cime a été reconstruite de nouveau par le volcan. Aussi la hauteur de l’Etna varie-t-elle sans cesse. D’après Élien, les marins de son temps auraient remarqué que le phare du cratère qui les éclairait pendant les nuits sur les trois mers de Sicile s’était considérablement abaissé : les vastes dimensions de la plate-forme du dôme qui s’étend au nord vers Bronte peuvent faire croire en effet que le cône supérieur se dressait autrefois a une hauteur beaucoup plus grande.

Telle qu’elle existe actuellement, la bouche de l’Etna ne se distingue point par sa grande profondeur ni par son large diamètre ; comparée à la masse énorme du volcan, elle semble même de proportions tout à fait insignifiantes, et le cède de beaucoup au cratère de la petite île éolienne de Volcano ; à peine a-t-elle 300 mètres de largeur. Le puits qui s’ouvre au centre de cette dépression n’a qu’une dizaine de mètres au plus ; mais il suffit de savoir que ses parois perpendiculaires descendent jusqu’à des profondeurs inconnues, jusque dans les abîmes souterrains des laves, pour qu’on le contemple avec une admiration mêlée de frayeur : ainsi que le disait Spallanzani, on ne peut s’en approcher que saisi d’une « espèce d’horreur sacrée. » Presque transparens à leur issue du gouffre à cause de la température élevée qui les pénètre, les jets de vapeur qui d’ordinaire s’échappent de la montagne se condensent très rapidement dans l’air froid, et, se déroulant dans le cratère en épais tourbillons, prennent aussitôt les proportions d’un nuage considérable. Parfois ce nuage monte en colonne dans l’atmosphère tranquille jusqu’à une hauteur de plusieurs milliers de pieds ou même de plusieurs milliers de mètres au-dessus du cône de l’Etna, puis, arrivant dans quelque zone où passe un courant aérien, il se recourbe gracieusement et se déploie en écharpe sur toute la rondeur du ciel pour aller se confondre avec les nuées qui pèsent au loin sur la mer, bien au-delà des côtes de Sicile. D’autres fois, les vapeurs de l’Etna, saisies dès le bord du cratère par un courant rapide, descendent comme une immense cataracte sur les pentes du cône, et finissent par s’accumuler en brouillards autour des flancs de la montagne.

Au moment où chaque jet de vapeur s’élance dans l’espace, on entend un souffle caverneux comparable à la respiration d’un monstre ; souvent aussi la réverbération des laves soulevées dans la cheminée centrale colore les nuages de reflets rougeâtres. Tous ces phénomènes effraient, et, bien que l’on puisse d’ordinaire descendre dans le cratère et s’approcher des bords du puits sans danger, cependant on n’ose guère mettre un pied devant l’autre sans une extrême précaution. Au commencement de cette année, alors que la montagne était recouverte de neige jusqu’aux cultures de sa base, on vit un jeune Allemand gravir tout seul les pentes supérieures de l’Etna. Il atteignit la cime, dit-on, et resta longtemps en contemplation devant le cratère, puis il redescendit à Nicolosi et traversa le village sans répondre aux habitans qui l’interrogeaient. Le lendemain, on le trouva noyé sur le bord de la plage marine. Les apparences, corroborées d’ailleurs par le témoignage de l’un de ses amis, permettent de croire que ce jeune homme, depuis longtemps las de la vie, a fini par se l’ôter lui-même. Sans doute il avait escaladé l’Etna pour se jeter comme Empédocle dans le puits du cratère ; mais, à la vue de cet abîme sans fond, à la vue des nuages qui s’en échappent en grondant, il eut peur du genre de mort auquel il s’était préparé, et, chassé de la montagne par une invincible terreur, il vint chercher dans les eaux une fin moins effrayante et plus vulgaire.

Ce qui rend l’étude des volcans si pleine d’attrait pour les uns et si pénible pour d’autres, c’est en grande partie le mystère de leur formation. La terre étant considérée d’ordinaire comme le symbole de l’immuable, il est en effet bien étrange de la voir s’ouvrir pour lancer dans l’air des torrens de gaz et laisser couler en manière de fleuves les roches fondues de l’intérieur. De quelle source invisible proviennent ces matières fluides qui s’étalent en nappes sur de vastes régions ? D’où sortent ces énormes amas de vapeurs assez considérables pour s’épaissir immédiatement en nuages autour des grandes cimes et s’abattre parfois en véritables pluies diluviennes ? Quelles sont les vraies causes de ces violentes secousses qui fendent le sol, renversent les cités et détruisent en quelques secondes, l’ouvrage de tout un siècle ? Ce sont là des questions auxquelles la science n’a point encore répondu d’une manière complète, et dont la solution serait d’une importance capitale pour la connaissance de notre globe.

D’après une ancienne croyance populaire, l’Etna ne ferait que vomir, sous forme de vapeur, les eaux que la mer a déversées dans le gouffre de Charybde. Cette légende est, sous une enveloppe poétique, l’hypothèse des savans qui voient dans les éruptions une série de phénomènes causés en grande partie par les eaux de mer transformées en vapeur. L’alignement si remarquable de tous les volcans sur les rivages de la mer ou des grands bassins lacustres de l’intérieur des continens est un des faits principaux qui témoignent en faveur de cette hypothèse sur l’infiltration des eaux et lui donnent un haut degré de probabilité. Les diverses substances que produisent les cratères, et qui sont principalement du soufre, de la magnésie ou des bases alcalines combinées avec les acides chlorhydrique, sulfurique ou carbonique, semblent indiquer aussi la présence des eaux marines dans le grand laboratoire des layes. Toutefois l’argument le plus décisif que l’on puisse citer en faveur de la libre communication des bassins maritimes avec les foyers volcaniques est tiré de l’immense quantité de vapeur d’eau qui se dégage des cratères pendant les éruptions. On n’a point encore essayé de jauger approximativement le volume d’eau qui s’échappe sous forme gazeuse du cratère d’éruption et des fissures d’un grand courant de lave ; mais, à en juger par le nombre des bouches fumantes, les dimensions considérables des jets de vapeur et la rapidité avec laquelle ils sont lancés dans l’air, il n’est point douteux que ce volume ne puisse être comparé à celui de véritables fleuves. Ainsi que l’a dit depuis longtemps un savant d’Allemagne, Krug von Nidda, les volcans doivent être considérés surtout comme d’énormes sources intermittentes. Peut-être aussi les coulées basaltiques descendent-elles sur les pentes uniquement à cause de l’eau qu’elles contiennent. Il est probable que la plupart des laves qui s’écoulent des fissures volcaniques doivent leur mobilité aux innombrables molécules de vapeur qui remplissent tous les interstices de la matière en mouvement. Composées en grande partie de cristaux déjà formés, ainsi que le prouve l’examen des cheires, dans la masses desquelles on voit des nodules et des cristaux arrondis par le frottement, ces laves ne pourraient descendre sur les pentes, si elles n’étaient rendues fluides par leur mélange avec la vapeur d’eau, et le retard graduel, puis l’arrêt définitif des coulées ont pour cause principale le dégagement des gaz qui servaient de véhicule aux matières solides. C’est par suite de cette rapide déperdition de leur humidité que les basaltes finissent par ne contenir dans leurs pores, comparativement aux autres roches, qu’une faible quantité d’eau [7].

Quant aux phénomènes qui s’accomplissent dans l’intérieur de la terre préalablement à l’expulsion des vapeurs et des laves, une hypothèse bien simple s’est tout naturellement présentée à l’esprit. En pénétrant dans les crevasses de l’enveloppe terrestre, l’eau de la mer ou des fleuves augmente graduellement en température, comme les roches mêmes qu’elle traverse. Suivant une loi bien connue, dont la vraie cause est encore ignorée, cet accroissement de chaleur peut être évalué en moyenne, du moins pour les couches extérieures de la planète, à un degré centigrade par chaque espace de 30 mètres en profondeur. En conséquence, l’eau descendue à 10,000 mètres au-dessous de la surface aurait dans les latitudes méridionales de l’Europe une température d’environ 350 degrés. A 30,000 mètres, la chaleur se serait élevée à plus de 1,000 degrés ; mais l’effort de l’eau pour se transformer en vapeur croissant dans une proportion beaucoup plus rapide que la température, il est probable que déjà vers 15,000 mètres de profondeur les fissures de la terre sont remplies de vapeur d’eau à la température de 4 à 500 degrés. Ces masses gazeuses ont une tension suffisante pour soulever une colonne d’eau du poids de 1,500 atmosphères ; toutefois si, par une cause quelconque, elles ne peuvent s’échapper aussi vite qu’elles se sont formées, leur pression s’exerce dans tous les sens et finit par se transmettre de crevasse en crevasse jusque sur les roches en fusion qui se trouvent dans les profondeurs. C’est à cette pression sans cesse accrue qu’il faut attribuer l’ascension des laves dans les soupiraux des volcans, les tremblemens du sol, la fusion et la rupture de l’enveloppe terrestre, et finalement l’éruption violente des fluides emprisonnés.

M. Sartorius de Waltershausen, l’éminent géologue qui pendant six années de sa vie a étudié l’Etna avec une si louable persévérance, a eu l’ingénieuse idée de déterminer la provenance des laves par leur densité. Les roches de la surface terrestre, calcaire, granit, quartz ou mica, ayant un poids spécifique deux fois et demie supérieur à celui de l’eau, tandis que la planète elle-même, prise dans son ensemble, pèse à peu près cinq fois et demie plus que ne pèserait une même masse d’eau distillée, il en résulte que la densité des couches intérieures s’accroît de la circonférence au centre suivant une certaine proportion établie par le calcul. Or M. de Waltershausen a reconnu, au moyen d’un grand nombre de pesées rigoureuses, que les laves de l’Etna ont un poids spécifique de 2,911, qui est également, par une coïncidence singulière, le poids des laves de l’Islande. La conséquence probable que le calcul peut déduire de ce fait, c’est que les roches rejetées par les volcans de Sicile et d’Islande proviennent d’une profondeur de 124 à 125,000 mètres. Ainsi le puits qui s’ouvre au fond du cratère de l’Etna n’aurait pas moins de 124 kilomètres, et la lave qui bout dans cet abîme serait soulevée par une force de 36,000 atmosphères, tout à fait incompréhensible pour notre faible imagination.

Quoi qu’il en soit de ces évaluations du géologue allemand, d’autres savans reprendront sans doute la même série d’études, et finiront par résoudre d’une manière indubitable les divers problèmes qui se rattachent à l’origine des laves. Afin de faciliter ces recherches, il serait très important d’établir sur les pentes de l’Etna un observatoire semblable à celui qui existe sur le Vésuve, et quia déjà rendu tant de services à la science de la vulcanologie. M. Giuseppe Gemellaro, de Nicolosi, désireux de travailler dès maintenant à l’inauguration partielle de cette œuvre si utile, propose d’installer dans la maison des Anglais, à près de 3,000 mètres au-dessus du niveau marin, un observatoire où l’on pourra constater journellement l’état du cratère, mesurer les vibrations du sol, se livrer à l’étude des laves et des jets de vapeur, noter, comme dans les divers observatoires de l’Italie, tous les principaux phénomènes météorologiques et reconnaître en même temps si l’opinion populaire, qui voit une corrélation intime dans les tempêtes de l’air et dans celles de l’intérieur des volcans, repose sur quelque fondement sérieux. Parmi ces diverses études, l’une des plus curieuses serait à coup sûr celle de la direction des vents qui soufflent au sommet de l’Etna. La haute montagne, baignée à sa base par les couches d’air plus pesantes, plonge son cône terminal dans les régions supérieures de l’atmosphère, et le plus souvent deux courans aériens superposés viennent la frapper en sens inverse : en bas, les fumées des villes et des villages sont entraînées vers le nord ou vers le sud, tandis qu’en haut on voit la colonne blanche sortie du cratère se reployer majestueusement dans une direction tout opposée. Il n’est point de cime en Europe où l’on puisse observer mieux que sur l’Etna le croisement des vents équatoriaux et des courans polaires.


III

S’il est important d’élucider tous les problèmes purement scientifiques qui se rapportent à la météorologie de l’Etna ainsi qu’aux divers phénomènes des éruptions et des tremblemens de terre, il est bien plus utile encore de résoudre les questions qui intéressent directement le bien-être et la sécurité des populations. C’est qu’en effet il est bien peu de régions en Italie, et même en Europe, qui nourrissent un nombre d’habitans égal à celui des pentes inférieures de l’Etna. Tout autour de la base du volcan s’arrondit un collier de quinze villes, parmi lesquelles les deux cités de Catane et d’Aci-Reale sont, après Messine et Palerme, les plus populeuses de toute la Sicile. En outre un demi-cercle presque ininterrompu de villages considérables se développe sur les premiers renflemens orientaux et méridionaux de la montagne. En l’année 1863, on ne comptait pas moins de 284,278 habitans sur les versans de l’Etna, et comme la population y augmente environ de 5,000 âmes tous les ans, elle ne peut être actuellement inférieure à 300,000. Cependant tout le dôme volcanique proprement dit, avec ses pentes neigeuses, ses longs talus de scories et ses cônes de cendres, est entièrement désert. La partie habitée de l’Etna est uniquement la bande circulaire des campagnes comprises entre la base du mont et l’altitude moyenne de 800 mètres. Cet espace, qu’on peut à peine évaluer à la moitié de la superficie de l’Etna et à la trentième partie de l’île entière, est peuplé néanmoins par un huitième de tous les Siciliens. A proportion égale, la France n’aurait pas moins de 170 millions d’habitans.

Dans un avenir prochain, les trois chemins de fer qui vont rayonner autour de Catane et le nouveau port que l’on doit y construire accroîtront certainement dans une forte proportion le chiffre déjà si considérable des habitans ; mais actuellement c’est à l’agriculture seule que les populations nombreuses de l’Etna demandent leur subsistance, car l’industrie proprement dite est pour ainsi dire nulle dans ces contrées, et le commerce se borne à l’expédition des produits naturels du pays. La fertilité des roches désagrégées de la base du volcan est vraiment admirable ; elle dépasse tout ce que l’on peut voir dans le reste de la Sicile, cette terre pourtant si féconde où la blonde Cérès faisait naître les épis, où Proserpine se couronnait de fleurs. Les vergers de Catane, d’Aci-Reale, de Via-grande, sont de vrais jardins d’Armide. Sur le rivage de la mer, quelques palmiers s’élèvent en groupes, et les agaves des haies dressent leurs hampes chargées de fleurs. Les orangers et les citronniers croissent en forêts autour des villas ; sous les grands oliviers et les figuiers au feuillage étalé, les rangs pressés de la vigne, du coton, du sumac, et les nappes onduleuses du froment, fournissent aussi leurs récoltes, et toutes de qualité supérieure. Les vins de Misterbianco et de Motta, ceux de Bronte, que l’on expédie en Angleterre sous le nom de Marsala, sont des crus exquis ; les oranges, les figues, les amandes, tous les autres fruits obtenus sur le terrain des laves, se distinguent par leur parfum ; le coton de Biancavilla est le meilleur de toute l’Italie. Les arbres cultivés à cause de leur bois ou pour la beauté de leur branchage atteignent des proportions magnifiques. Personne n’ignore ce qu’était autrefois le grand châtaignier des forêts de Carpinetto, ce géant du monde végétal, dont le tronc avait plus de 60 mètres de circonférence, et sous lequel cent cavaliers se mettaient à l’abri. Actuellement cette antique merveille de la Sicile n’est plus qu’une déplorable ruine, et, malgré le témoignage indiscutable de plusieurs documens historiques, nombre de voyageurs se refusent à reconnaître dans ce débris l’arbre colossal que représentaient les gravures du dernier siècle. On arrive sans le savoir au beau milieu de ce qui fut le « châtaignier des cent chevaux. » Un chemin creux, qui pendant les pluies sert de lit aux ruisseaux temporaires, passe précisément à l’endroit où se dressait jadis la partie centrale du gigantesque fût. A gauche du sentier s’élève un tronc isolé, au bois encore sain ; à droite se trouvent deux autres troncs évidés à l’intérieur par le feu des pâtres et la hache des bûcherons. Ce sont là les trois seuls fragmens qui subsistent encore ; mais déjà les branches supérieures sont desséchées et le feuillage est appauvri. Il est probable que, dans un petit nombre d’années, cette gloire des forêts de l’Etna aura cessé d’exister. Toutefois, si l’arbre décrépit n’est guère plus qu’une relique du passé, on n’en admire que mieux les jeunes châtaigniers des taillis voisins. On ne trouve en aucune autre partie du globe des arbres de cette espèce, ayant des troncs plus droits et plus unis, une écorce plus fine, une sève plus abondante, un bois plus ferme et plus exempt de défauts. Le sol de prédilection du châtaignier est évidemment le terreau noir formé pendant le cours des siècles par les cendres volcaniques.

Par sa riche végétation, l’Etna contraste singulièrement avec la chaîne des montagnes Neptuniennes qui l’entourent au nord et à l’est en un vaste demi-cercle. Tandis que le volcan, dans la partie de la zone cultivée qui n’a pas été dévastée par des courans de laves récentes, est un immense verger parsemé de villes, de villages, de maisons de campagne, les escarpemens argileux et gypseux qui se dressent en face semblent être en comparaison la solitude même. Quelques villages, pareils à des pointes de rochers, hérissent de leurs murs et de leurs tourelles les cimes les plus hautes ; pas une maison isolée, pas une cabane ne se montré sur les pentes. Celles-ci sont rendues verdoyantes ou jaunes, suivant les saisons, par d’interminables champs de céréales, mais on n’y voit pas un seul arbre, et çà et là des talus d’éboulemens rougeâtres s’appuient aux flancs de la montagne ravinée. Le contraste offert par la végétation et l’aspect général des deux formations géologiques est tellement tranché, que d’une distance de plusieurs lieues on pourrait indiquer avec précision la limite qui sépare les laves des terrains de sédiment.

La fertilité des campagnes de l’Etna étonne d’autant plus que dans les divers ravins disposés en forme de rayons autour du dôme central de la montagne il n’existe pas de ruisseaux proprement dits. Les eaux de pluie sont rapidement absorbées par les scories poreuses et les couches de cendres ; pendant les fortes averses, des torrens temporaires passent en grondant au fond des tranchées graduellement creusées en pleine lave, puis se dessèchent après avoir entraîné dans la plaine des amas de débris et ravagé les cultures. Lors des premières chaleurs du printemps, quand les neiges fondent en abondance, de petits filets d’eau coulent aussi dans les Vallons supérieurs ; mais ces filets diminuent peu à peu à mesure qu’ils descendent vers la plaine, et finissent par tarir avant d’avoir atteint la zone des champs cultivés. Çà et là, quelques faibles sources où les paysannes viennent puiser de plusieurs kilomètres à la ronde jaillissent des anfractuosités des rochers et sont utilisées jusqu’à la dernière goutte. Le Simeto et l’Alcantara, dont les vallées contournent le pied du volcan du côté de l’ouest et du nord, reçoivent sans doute une partie de leurs eaux des nappes souterraines de la montagne ; mais le système hydrographique permanent de l’Etna ne comprend qu’un petit nombre de ruisseaux s’échappant dans la plaine des couches inférieures des laves. Tels sont le Fiume-Freddo, dont la gorge, longue d’un kilomètre environ, est dominée par les hauteurs de Piedimonte, — la Bagnara et la Gurna, dont les eaux, retenues par un cordon littoral, s’étalent en marécages dangereux, — la source d’Acque-Grandi et les autres fontaines d’Aci-Reale, qui formaient ensemble le « fleuve » Acis avant d’avoir été cachées en partie sous une cheire vomie par le val del Bove, — le ruisseau d’Amenano, cette eau si fraîche et si limpide qui dans la ville même de Catane échappe à son lit souterrain de basalte pour aller gazouiller sous les ombrages d’un jardin et se jeter dans l’anse du port, à quelques mètres au-delà. Ces sources nous semblent bien peu de chose, à nous barbares du nord qui ne savons apprécier que le colossal et qui réservons toute notre admiration pour les grands fleuves tels que le Mississipi ou le courant des Amazones ; mais il fut un temps où les Siciliens, remplis pour toute la nature d’une piété filiale vraiment touchante, savaient honorer la moindre fontaine. Frères de ces Grecs qui ont donné une gloire impérissable au Scamandre, à l’Alphée, à l’Illyssus, ils considéraient l’Acis et l’Amenano comme des dieux tutélaires ; ils frappaient des médailles en leur honneur et leur élevaient des statues.

Il est certain que les Etnéens pourraient accroître sans peine, au grand avantage de leur agriculture, la quantité d’eau dont ils disposent aujourd’hui. Ils n’ignorent point que sous la ville même de Catane il leur serait facile de capter un grand nombre de filets d’eau de l’antique Amenario qui ont été recouverts par le courant de lave de 1669, et qui n’ont pas cessé de couler dans les profondeurs. De même la compagnie qui canalise à grands frais le Simeto afin démettre en culture les plaines inférieures, pourrait s’occuper de recueillir et d’utiliser d’abondantes sources qui maintenant se perdent dans les prairies marécageuses de Paternò et de Biancavilla, et ne servent qu’à entretenir les fièvres paludéennes dans les localités voisines. En établissant des réservoirs au débouché de la plupart des ravins où coule invisible sous les scories et les cendres l’eau qui provient des vastes champs de neige, on disposerait aussi d’un volume de liquide suffisant pour arroser en abondance toutes les campagnes de la zone cultivée. Malheureusement les habitans de l’Etna, en majeure partie simples tenanciers annuels sur les fiefs (feudos) de puissantes communautés religieuses et d’anciennes familles nobiliaires, ne sont point stimulés par l’aiguillon de leur propre intérêt, et ce n’est pas chez, eux qu’il faut chercher l’amour du bien public et l’esprit d’association qui pourraient faire entreprendre, grands travaux hydrauliques en vue de l’amélioration des cultures. Il faut ajouter que si les montagnards de l’Etna sont paresseux d’intelligence, ils sont aussi les plus paisibles des Siciliens et n’ont jamais fourni de recrues aux brigands qui pendant les cinquante dernières années ont profité de tous les changemens politiques pour organiser leurs bandes. De nos jours, tandis que des milliers de voleurs de grand chemin parcourent les provinces occidentales de la Sicile et les mettent virtuellement en état de siège, on n’entend point dire qu’un seul crime ait été commis dans tout le district du volcan : les voyageurs étrangers peuvent s’y aventurer tout seuls sans crainte d’être dévalisés. Il y a moins d’un siècle, l’Anglais Brydone parlait avec un effroi simulé sans doute de la férocité des habitans de l’Etna et n’était pas éloigné d’adopter la bizarre opinion de l’abbé della Torre, d’après lequel les exhalaisons sulfureuses du sol auraient développé chez les montagnards tous les instincts du crime. Certes, les Etnéens ne méritaient point qu’on inventât pour eux cette singulière hypothèse ; leurs défauts et leurs vices, quels qu’il soient, sont bien suffisamment expliqués par l’état de servitude, de superstition et d’ignorance dans lequel les populations ont été maintenues, A la fin de l’année 1863, la proportion de ceux qui savaient lire et écrire était pour le district d’Aci-Reale, l’un des plus avancés de la Sicile, d’un homme sur sept et d’une femme sur vingt-trois. Par un contraste qui n’a rien d’étonnant, les églises, sont très nombreuses. On en compte dans le même district cent soixante-dix, non compris les chapelles et les oratoires : c’est un édifice religieux par groupe de quatre-vingts familles.

Les montagnards de l’Etna donnent un triste exemple de leur ignorance et de leur incurie en livrant leurs belles forêts à des spéculateurs qui coupent tous les arbres sans pitié pour transformer les billes en bois de charpente et les branches en charbon. Déjà, sur le versant méridional, là où la plupart des cartes indiquent encore le bosco di Catania et le bosco di Nicolosi, on ne voit plus qu’un petit nombre de troncs oubliés par la hache. A l’ouest, au-dessus. d’Adernò, de Biancavilla, de Bronte, les forêts de pins et de hêtres sont aussi de plus en plus éclaircies, et n’offrent guère maintenant qu’une étroite lisière de verdure entre les noirs escarpement de la cime et les champs diversement cultivés de la partie inférieure du mont. Du côté du nord et du nord-ouest, les magnifiques forêts de Castiglione ont été complètement détruites dès le commencement du XVIe siècle ; plus tard on rasa tous les arbres de la plaine de Taormine et les innombrables platanes qui ombrageaient la vallée de l’Alcantara. Dans les communes de Maletto, de Randazzo, de Linguagrossa, où de grandes forêts existent encore, l’œuvre de dévastation est poussée avec une sorte de furie, comme si les bûcherons voulaient aller aussi vite en besogne que la coulée de lave descendue de la base du Concazze ; la fumée des amas de charbon pèse incessamment en nuages noirs sur les flancs de la montagne. Nul doute que ce déboisement n’ait sur les déclivités de l’Etna les mêmes résultats que dans les autres pays du monde. Les avalanches, se précipitant sans obstacles dans les ravins, entraîneront avec elles beaucoup plus de pierres et de débris ; les pluies, au lieu de pénétrer dans le sol et d’en accroître la fertilité, s’écouleront aussitôt en torrens furieux ; des éboulemens se produiront avec plus de fréquence, et les vallées, changées en champs de cailloux, s’élargiront sans cesse par l’érosion de leurs bords. Ainsi, depuis les grandes éruptions du val del Bove, qui détruisirent, en 1852 et en 1853, les forêts de Calanna et tant de milliers d’arbres dans les campagnes de Milo et de Zaffarana, les inondations provenant des eaux de neige et de pluie qui se réunissent dans l’entonnoir du val sont devenues beaucoup plus redoutables.

La zone moyenne de l’Etna ne mérite plus aujourd’hui les noms de nemorosa ou silvosa, qui servaient à la désigner ; c’est bien plutôt la région cultivée de la base que l’on devrait appeler ainsi à cause des rangs pressés d’arbres fruitiers qui en font une véritable forêt. Le sol de ces champs, aussi bien que celui des pentes supérieures, n’est que laves et que cendres ; mais l’âpre travail de chaque jour en a fait le jardin que l’on voit aujourd’hui, et qui est la merveille de la Sicile. Le paysan s’est attaqué avec acharnement à toutes les anciennes roches, et les a conquises pas à pas pour en transformer la surface raboteuse en terre végétale. Quand la montagne, en s’entr’ouvrant, vomit sur les cultures et les villages un torrent de matières incandescentes, le travail agricole des populations est tout simplement interrompu. Les familles conservent religieusement leurs titres de propriété, comme si la propriété elle-même n’avait pas disparu ; puis, après un laps de temps plus où moins considérable, dès que les laves refroidies sont recouvertes çà et là de plaques de lichens, le cultivateur se met à l’œuvre pour utiliser les moindres crevasses de la roche qui se prêtent à la végétation. Certaines laves compactes, notamment celle qui détruisit une partie de Catane en 1669, se délitent avec une singulière lenteur, et pour en cultiver durant le cours du même siècle les scories supérieures, il faudrait les broyer et les mélanger à des terres déjà fertiles ; néanmoins le travail de la nature et celui de l’homme finissent par en venir à bout : le sedum, l’oseille, la valériane rouge, l’euphorbe réveille-matin et d’autres plantes se logent dans les fissures de la cheire de Catane ; les jardiniers, de leur côté, y insèrent les bourgeons des cactus, qui se développent rapidement, et cachent la pierre rougeâtre sous un impénétrable fourré de palettes épineuses brillant au soleil d’un éclat métallique. Des figuiers rampant sur le sol glissent leurs longues racines dans les interstices de la roche. En certains endroits, la vigne même réussit à vivre et à porter des fruits sur ces dures scories, qui semblent autant de blocs de fer. Il est aussi diverses laves qui, par suite de la friabilité de leurs cristaux et de la quantité de cendres et de poussière que leur apportent les vents, se prêtent à une culture rudimentaire dans l’espace de quelques années. Telles sont les coulées de Zaffarana, sorties du sein de la terre en 1852 et 1853. Cinq ans après, ainsi que M. Lyell a pu le constater, les habitans des villages voisins plantaient déjà des genêts dans les creux de la cheire où s’étaient accumulés les fragmens brisés des laves [8]. Non moins persévérans que les fourmis, qui rebâtissent sans se lasser les buttes détruites par le pied des promeneurs, les paysans de l’Etna recommencent de siècle en siècle leur travail acharne, et sur chaque fleuve de pierre qui recouvre leurs champs ils étendent de nouvelles campagnes non moins verdoyantes que ne l’étaient les vergers disparus.

On s’étonne souvent de voir les Etnéens passer leur existence sans inquiétude sur une montagne qui, d’un moment à l’autre, peut détruire leurs cultures, raser leurs villages et les engloutir eux-mêmes ; toutefois cette sécurité est bien plus facile à comprendre que celle des matelots qui voguent sur la mer au milieu des tempêtes ou celle des citoyens d’une grande ville qui respirent l’atmosphère impure des égouts. Il ne faut point s’exagérer les dangers des trois cent mille Siciliens qui vivent et « dansent sur un volcan, » car les désastres causés en moyenne par les éruptions de lave pendant la durée de chaque génération sont relativement assez minimes quand on les répartit sur les nombreux habitans de la contrée et qu’on les compare à l’ensemble des richesses territoriales. Il est vrai que le formidable courant de 1669 s’étendit sur un espace d’au moins 110 kilomètres carrés [9], et détruisit quatorze villes et villages habités par plus de vingt-cinq mille personnes ; mais ce fut là une calamité tout exceptionnelle. Les matières fluides qui font éruption tous les dix ou vingt ans en divers points de la montagne s’arrêtent presque toujours au-dessus de la zone habitée et ne recouvrent qu’une faible étendue de cultures. D’ailleurs les flancs de la montagne offrent un développement tellement considérable que la plus grande partie de leur étendue a été respectée par les laves et les cendres pendant les siècles historiques : même, dans le voisinage du sommet, la Tour du Philosophe, que l’on croit avoir été bâtie par l’empereur Adrien et dont les débris existent encore, prouve que les fragmens rejetés par le volcan ont à peine exhaussé le sol. Si tous les propriétaires de l’Etna s’unissaient en société d’assurances mutuelles pour parer aux dégâts causés par les éruptions, la somme annuelle qu’ils auraient à payer ne serait qu’une très faible proportion de leurs revenus.

Quant à la mortalité causée par les phénomènes volcaniques de l’Etna, elle est presque nulle à cause de l’altitude considérable à laquelle s’ouvrent généralement les crevasses et de la lenteur relative qui caractérise l’écoulement des laves. La mal’aria qui règne au-dessus des terrains marécageux de la base fait cent fois plus de victimes que les éruptions. Le dernier événement grave que l’on cite eut lieu en 1843, quelques jours après la formation d’une crevasse d’où sortait un courant de matière fondue descendant vers Bronte. Une foule de curieux accourus de la ville contemplaient de loin la masse envahissante, des paysans coupaient les arbres de leurs champs, d’autres emportaient à la hâte les meubles de leurs cabanes, lorsque tout à coup on vit l’extrémité de la coulée se gonfler en forme d’ampoule, puis éclater en projetant dans tous les sens des nuages de vapeur et des fusées de pierres incandescentes. Tout fut rasé par cette terrible explosion, arbres, maisons, cultures, et l’on dit que soixante-neuf personnes renversées du coup périrent sur-le-champ ou dans l’espace de quelques heures. Ce désastre était occasionné par la négligence d’un cultivateur qui n’avait pas vidé la citerne de sa propriété ; l’eau, transformée soudain en vapeur, avait éclaté avec la force explosive de la poudre à canon. On le voit, il eût été facile d’éviter ce malheur. Depuis lors les paysans prennent leurs précautions, afin que pareil désastre ne se reproduise plus, et d’avance ils explorent avec soin le chemin que se prépare à suivre la lave. Dans les éruptions ordinaires, qui d’ailleurs sont annoncées d’avance par les vibrations et les sourds mugissemens du sol, les seuls dangers sont ceux que courent les propriétés ; quant aux habitans, ils n’ont point à craindre pour leur vie, et, s’il leur fallait fuir, les routes nombreuses et les bateaux à vapeur leur offriraient de rapides moyens de salut que n’avaient pas leurs ancêtres. Les tremblemens de terre, ces phénomènes si dangereux dans les Calabres, à Messine et dans toute la zone intermédiaire qui rejoint le foyer du Vésuve à celui de l’Etna, étant beaucoup moins à redouter sur les pentes de cette dernière montagne, c’est donc précisément au-dessus des laves incandescentes du volcan que l’on peut vivre dans les conditions actuelles avec le plus de sécurité. Les deux centres volcaniques les plus actifs du globe, ceux de la mer des Caraïbes et de l’archipel de la Sonde, semblent être, d’après le témoignage de l’histoire, les seuls où l’on ait à redouter que les volcans eux-mêmes volent entièrement en éclats et soient remplacés par des abîmes.

La science, qui a déjà fait tant de choses pour approprier la terre au séjour de l’homme et préparer l’âge d’or rêvé par les poètes, pourra-t-elle un jour enlever leurs terreurs aux volcans et se concilier ces forces redoutables des laves et des gaz comprimés qui s’agitent dans les profondeurs ? Lorsque ces forces se déchaînent et brisent l’enveloppe terrestre, saurons-nous les neutraliser comme nous le faisons déjà partiellement pour l’orage au moyen de paratonnerres, ou bien leur opposerons-nous des digues, comme nous l’avons fait pour résister aux assauts de la mer et, prévenir les inondations des fleuves ? Notre pouvoir sur la nature extérieure sera-t-ii tellement accru dans l’avenir que nous puissions contempler le grand spectacle des explosions volcaniques avec un sentiment de sécurité semblable à celui que nous éprouvons à la vue d’une cataracte qui s’abîme en faisant trembler le sol ? Notre ignorance ne nous permet point encore de répondre à toutes ces questions ; mais il appartient aux Perrey, aux Scrope, aux Mallet et aux savans qui viendront après eux de résoudre le problème. Qu’ils devinent d’abord les lois qui président aux phénomènes volcaniques, qu’ils en découvrent la périodicité et l’ordre de distribution géographique, qu’ils sachent prévoir en un mot, et les populations sauront alors se garantir des dangers que leur font courir les vibrations et les fractures de l’enveloppe terrestre. Pour triompher de la nature, la première condition, c’est de la comprendre.


ÉLISÉE RECLUS.


  1. Ces chiffres, empruntés à la relation du professeur Orazio Silvestri, sont le résultat de mesures faites avec soin par un ingénieur italien, M. Viotti.
  2. Ce sont les Due-Monti de la carte de M. de Waltershausen.
  3. L’altitude moyenne de ce plateau est de 1,930 mètres.
  4. Un savant chimiste, M. Fouqué, a longuement étudié les cratères et les fumerolled de la crevasse du Frumento, et quelques-uns des résultats de ses recherches ont été déjà insérés dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences. M. Mariano Grossi, d’Aci-Reale, et d’autres membres de l’académie Gioenia de Catane préparent aussi des monographies de l’éruption.
  5. Voyez l’étude de M. de Quatrefages sur l’Etna dans la livraison du 1er juillet 1847.
  6. Voyez l’important travail sur les Laves du mont Etna, inséré dans les Transactions philosophiques de l’année 1858.
  7. Cette théorie a été longuement développée par M. Poulett Scrope, dont l’ouvrage classique a été récemment traduit en français sous ce titre : les Volcans, leurs caractères et leurs phénomènes.
  8. Il est à remarquer que les bords des cratères d’éruption sont en général plus élevés du côté de l’est, parce que les vents d’ouest, ceux qui soufflent le plus fréquemment, y ont porté une plus grande quantité de cendres et de poussière : par la même raison, les versans orientaux des buttes sont aussi les plus fertiles.
  9. La superficie de la cheire de Catane est de 112 kilomètres environ. En évaluant les dimensions moyennes de ces laves à 20 kilomètres de long, à 5 kilomètres de large et à 10 mètres de haut, la contenance totale de la coulée serait d’un milliard de mètres cubes : c’est un volume dix fois supérieur à celui de toute la terre qu’il faudra déblayer pour le percement de l’isthme de Suez.