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Le Moral des troupes

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Revue des Deux Mondes5e période, tome 25 (p. 481-505).
Le moral des troupes


Les longues périodes de paix font souvent perdre de vue certains principes essentiels d’organisation, dont la nécessité ne se manifeste clairement que pendant la guerre : tels sont ceux qui concernent la cohésion et la force morale des troupes.

Les discussions sur la nouvelle loi relative au service militaire en apportent la preuve. D’ailleurs il ne saurait en être autrement. Les forces destructives ne se manifestant pas en temps de paix, nous sommes habitués à voir dans le régiment renforcé par une partie de ses réservistes, évoluant aux grandes manœuvres, une image fidèle de ce qu’il serait en campagne. C’est là une illusion des plus funestes dont il est nécessaire d’expliquer les dangers. La prétention d’improviser des troupes a déjà causé la ruine de bien des nations : cette erreur pourrait mener la nôtre à sa perte. La plupart de ceux qui ne connaissent la guerre que par l’étude, se figurent volontiers que si le pays dispose de citoyens parfaitement instruits, bien armés et résolus au combat, des régimens peuvent être formés au moment du besoin. On ne saurait se tromper davantage. Une troupe ne peut supporter les angoissantes situations de la guerre que si tous ses élémens se connaissent entre eux, connaissent leurs chefs, sont connus d’eux. Sinon, c’est une foule. Elle pourra paraître enthousiaste et superbe dans une revue de départ ; elle sera sans moral et s’effondrera lamentablement dès les premières épreuves. Tout dernièrement encore le fait s’est produit sous nos yeux. En 1895, le 200e régiment fut formé pour faire l’expédition de Madagascar. Il était composé de volontaires instruits et forts, choisis un peu partout parmi un nombre considérable de postulans. Ses cadres, officiers et sous-officiers, étaient remarquables. Mais personne ne se connaissait : le moral n’existait pas ; il ne pouvait pas exister et, quelques semaines après le débarquement, le régiment avait péri. N’insistons pas sur cette preuve douloureuse de nos erreurs d’organisation. Ceux qui n’en seraient pas convaincus n’ont qu’à consulter les archives du 200e régiment d’infanterie. Fonder uniquement une armée sur l’appel des réserves implique une méconnaissance complète des lois qui régissent les forces morales sans lesquelles il n’y a pas d’armée. Faire ressortir cette vérité est le but de cette étude. Quand le mal est connu, le remède apparaît.

Que la valeur d’une troupe dépende essentiellement de son moral, sur ce principe tout le monde est d’accord. Il peut même servir à clore les discussions d’ordre stratégique ou tactique, car l’histoire enregistre souvent comme des traits de génie les plus mauvaises combinaisons, lorsque l’ascendant moral des combattans les a fait réussir. Mais qu’est-ce que le moral d’une troupe. Quelle en est l’essence ? Peut-il se créer à volonté ? Comment se maintient-il ? Comment se développe-t-il ?

A entendre la plupart de ceux qui en parlent, il semblerait possible de donner du moral à une troupe comme se donne l’instruction militaire ; et, dès lors, nombreux sont les esprits prêts à rendre les chefs responsables, en toute circonstance, de l’état moral des hommes qui sont sous leurs ordres. Avec une armée de soldats anciens et depuis longtemps tenus en main, cette manière de voir serait en partie justifiée ; mais, dans une armée où la plupart des combattans sont fournis par des réserves, la responsabilité des chefs peut-elle être engagée au même titre ? Du moment où les officiers doivent, dès les premiers jours d’une campagne, mener au feu des hommes que la plupart du temps ils n’ont jamais vus, dont ils ne connaissent ni le nom, ni le caractère, ni les aptitudes, et dont ils sont eux-mêmes inconnus, comment pourraient-ils être rendus responsables de leur état moral ?

Or, dans notre armée, les réservistes constituent la masse principale des troupes de campagne. Ils passent sans transition et sans délai de leur situation du temps de paix aux plus rudes épreuves de la guerre. Nécessairement, ils apportent dans les régimens l’esprit qui les anime au moment de la mobilisation. Il serait donc tout d’abord indispensable que la nation ne mît à la disposition des « cadres » que des hommes au cœur solide, pénétrés du sentiment du devoir jusqu’à l’abnégation, prêts à tout moment à suivre aveuglément leurs chefs.

Ce point de vue soulève des questions sérieuses, mais qu’on semble avoir intentionnellement négligé d’étudier. Et, en effet, elles sont gênantes, car elles touchent à l’organisation politique. Cependant, faute d’avoir créé d’avance dans la nation l’état moral indispensable, il faut reconnaître que tous les sacrifices consentis jusqu’à ce jour, depuis trente ans, pourraient être perdus. L’évolution sociale qui se prépare, et au milieu de laquelle nous vivons déjà, rend le problème plus inquiétant. Il est assurément trop complexe pour pouvoir être traité en quelques pages. Dans celles qui suivent on se propose seulement de montrer que notre système militaire, aussi bien que celui du service de deux ans, résultat de transformations successives imposées par l’état politique, ne convient ni à la situation morale, ni à la situation économique de la nation.

Le moral des troupes dépend de leur volonté de vaincre à tout prix, de leur confiance en elles-mêmes et dans leurs chefs. Il dépend aussi de leur état physique. La volonté de vaincre est donnée par le patriotisme, et résulte d’une longue éducation morale, fondée sur les traditions de la race, et qui trouve dans la profondeur de l’instinct héréditaire un terrain de culture favorable. Pas plus que cette éducation, la confiance ne peut s’improviser. Elle ne s’acquiert que par la vie en commun continuée pendant un certain temps. Alors soldats et chefs se connaissent, s’estiment, et, passant par les mêmes périls, ou les mêmes vicissitudes, ils se comprennent et sont prêts à se dévouer les uns pour les autres. Ces conditions ne peuvent se réaliser complètement que dans des troupes maintenues en tout temps sur un pied voisin de l’effectif de guerre : tels les tirailleurs algériens, la légion étrangère ; encore faut-il que le renouvellement annuel ne dépasse pas le quart des combattans. En outre (les cadres, résultat d’une sélection attentive, étant exceptés), la proportion des vieux soldats dans le rang doit être très faible. Quelle que soit en effet la beauté de la légende qui entoure d’une auréole les vieux guerriers, il faut reconnaître qu’au feu ils ne valent plus les jeunes, dès que ceux-ci, ayant été convenablement instruits, ont eu le temps d’être moralement conquis par leurs chefs.

Le soldat de vingt-deux à vingt-cinq ans est le meilleur. Il est encore enthousiaste, hardi et insouciant. Il est en pleine force, et présente aux fatigues, comme aux maladies, le maximum de résistance. Plus âgé, son sens critique se développe, la monotonie du service militaire le rebute. Il prend de mauvaises habitudes et souvent de mauvaises mœurs. Il se dévoue plus difficilement et les fatigues éprouvent davantage son moral. Ce dernier point est très important, car la fatigue suffit pour déprimer le moral des troupes à un degré que soupçonnent à peine la plupart des officiers qui n’ont pas fait campagne. Aussi est-il essentiel de ne commencer la guerre qu’avec des troupes bien entraînées. Avec le système des armées principalement recrutées par l’appel des réserves, ce desideratum est évidemment fort difficile à obtenir ; toutefois, une organisation spéciale peut permettre d’en approcher. Jusqu’à présent nous n’avons tenu aucun compte de ce principe. En voici la preuve. Une compagnie d’infanterie de 120 hommes prise au hasard, au moment d’un exercice de mobilisation de printemps (par conséquent à l’instant qui nous est le plus avantageux), se partage ainsi : la moitié est formée par les recrues de l’année, les deux autres quarts sont composés d’hommes des deux autres classes (loi de 1889). On a donc 56 recrues, et 27 ou 28 soldats de chacune des classes précédentes. En réalité, les officiers ne disposent donc que de 55 soldats complètement instruits et connus de leurs chefs (avec la loi de deux ans, cette proportion va encore diminuer) : les autres n’ont pas fini leur instruction. C’est dans ces conditions qu’au moment de la mobilisation, la compagnie se complète par 130 réservistes, qui pour la plupart n’ont jamais paru au corps et sont, par conséquent, complètement inconnus. Les notes individuelles données sur les livrets ne renseignent que vaguement. D’ailleurs, après sa libération du service militaire, l’homme change. Alors seulement il commence à se trouver aux prises avec les difficultés de la vie. C’est le moment où il accepte le plus volontiers les idées révolutionnaires qui prétendent lui offrir le remède à ses maux. Son moral se modifie, et, quant à son aptitude physique, elle disparaît complètement. Ces deux points sont trop importans pour ne pas être examinés séparément.

Le développement des théories de fraternité internationale, derrière lesquelles la lâcheté s’abrite, est un fait malheureusement indiscutable. Lorsque la guerre surprendra la nation endormie dans son bien-être, ce ne sera probablement pas avec les refrains patriotiques de 1792 que se formeront les colonnes de réservistes, mais plutôt avec le chant de l’Internationale. Les agens répandus par l’étranger au milieu de nos soldats sauront au besoin le provoquer. La masse ouvrière, actuellement maintenue par la politique dans un état d’excitation constant, remplira les régimens de son agitation et répandra la méfiance que les meneurs révolutionnaires ne cessent d’inspirer à l’égard des chefs de tout ordre. Une fraction certainement importante des réservistes sera pénétrée de l’enseignement donné aux masses ouvrières dans les réunions socialistes et dont voici le résumé : « La vie est le plus grand bien de ce monde. L’instinct de la conservation est une loi naturelle. Tout doit être fait pour conserver la vie. L’homme libre, ayant conscience de lui-même, a pour premier devoir de sauvegarder sa vie, ensuite d’atteindre au bonheur. Les masses prolétaires doivent avoir conscience de l’injustice de leur situation économique. Elles sont en fait réduites à l’état d’esclavage et exploitées par les capitalistes puisqu’elles reçoivent toujours un salaire inférieur à la valeur qu’elles créent. Pour maintenir les prolétaires dans cet esclavage, le capitalisme a eu de tout temps recours à deux mensonges : la religion et le patriotisme, qui est lui-même une sorte de religion. Pour s’imposer, ces deux mensonges disposent de deux forces : l’armée et le clergé. Tout homme qui veut vivre libre doit travailler à détruire ces deux forces. Toute guerre, même et surtout celle qui se fait au nom des intérêts économiques, est impie. Elle est toujours l’expression de l’action du capitalisme envoyant le prolétaire à la mort pour défendre les intérêts du riche. Tout chef militaire est le représentant immédiat du capitalisme, c’est le premier des ennemis. Le prolétaire doit s’en souvenir le jour de son appel sous les drapeaux. »

Ces détestables enseignemens sont plus dangereux qu’on ne saurait le dire, car ils prennent appui sur la faiblesse humaine et donnent non seulement une excuse, mais encore une apparence de raison aux pires défaillances ; et il n’est que trop facile de concevoir quelles en peuvent être les conséquences.

On pressent l’état moral dans lequel se trouvera peut-être une partie importante des élémens que les cadres devront mener au combat, avant d’avoir eu le temps d’inspirer confiance et dévouement. Certes, si les officiers pouvaient disposer de quelques semaines avant de mener au feu les réservistes, il n’est pas douteux que les sentimens d’honneur et de bravoure, qui existent au fond du cœur de notre race, reprendraient le dessus. Malheureusement notre organisation actuelle ne le permet pas. Aussitôt appelés, les réservistes seront mis en chemin de fer et menés à l’ennemi. Ce sont là de très mauvaises conditions. Heureusement pour eux, ni les Russes ni les Japonais n’en ont ressenti les effets. Avant les premiers engagemens, les deux belligérans ont disposé de plus de deux mois et demi pour mettre en mouvement leurs troupes ; moins favorisés, nous n’aurons que quelques jours, passés dans une agitation extrême.

Nous devons donc prévoir que, sous le rapport du moral, les débuts d’une mobilisation seront fort difficiles. En ce moment, en pleine paix, les meneurs révolutionnaires traiteront certainement ces considérations d’imputations calomnieuses. Ils n’osent pas encore faire l’étalage de leur haine du patriotisme et, d’après eux, personne n’est autorisé à prétendre que les « compagnons » rejoindront les régimens avec des cœurs démoralisés. Soit : admettons que tous les réservistes arrivent dans un état moral parfait, avec la ferme résolution de vaincre ou de périr. Ce sera-t-il suffisant ? Aurons-nous alors les troupes solides que nous voulons organiser ? Nos cadres sont excellens, c’est entendu. Mais les réservistes ? Comment vont-ils pouvoir supporter les fatigues sans aucun entraînement préalable ? Ils ne peuvent en avoir aucun. Et nous voici en présence de cette loi brutale : « la grande fatigue amène forcément l’effondrement des forces morales. » Quelques développemens sont ici nécessaires.

A notre époque, la population des villes s’accroît au détriment des campagnes. Au point de vue militaire, il faut le regretter, car ce sont les populations rurales qui de tout temps ont donné aux armées leurs meilleurs élémens. La vie dans les villes et dans les établissemens industriels a pour effet de diminuer l’aptitude physique au service de guerre. Cette vérité n’a pas besoin d’être démontrée. Voici des artisans, des employés de toute sorte, des ouvriers de tous les corps de métier. Dans la vie civile, ils ne marchent presque pas, et n’ont jamais rien à porter sur leur dos. Ils se nourrissent à leur guise, et mangent à leur faim. Soudain, sans aucune période transitoire, ils vont être soumis aux plus dures épreuves physiques : fatigues, intempéries, privations. Rappelons-nous ce qui s’est passé en. 1870 lorsque nos régimens furent complétés par des réservistes. M. le médecin inspecteur Kelsch a constaté que vingt jours de campagne suffirent pour éliminer les deux cinquièmes de l’effectif des corps d’armée, et cela se produisit avant que nos troupes n’eussent une seule fois combattu.

Disons-le donc bien haut : le manque d’entraînement pour les troupes de campagne amène les conséquences les plus funestes, quelle que soit leur bonne volonté. La fatigue engendre dans l’organisme, pendant toute la durée du travail, des matières de rebut, des scories pour ainsi dire, qui sont toxiques. La chimie moderne a isolé certaines de ces substances. Elle leur a donné le nom de leucomaïnes et a fixé leurs propriétés nocives. Dans l’état normal, elles sont brûlées au moyen de l’oxygène du sang, détruites dans le foie ou éliminées par les reins. Dans la grande fatigue où leur quantité dépasse la limite physiologique, l’homme est empoisonné et déprimé. Là se trouve le plus souvent l’origine des épidémies qui apparaissent subitement dans les troupes en campagne, fièvre typhoïde, typhus des armées, variole noire, fièvre dengue, etc.

Il faut se rappeler que le travail industriel, comme le travail des champs, exerce principalement les bras ; et, d’autre part, à mesure que la civilisation se développe, l’aptitude à la marche diminue. Or, c’est précisément à cette aptitude que la guerre fait immédiatement appel. Ceci ne s’applique qu’à l’infanterie, dira-t-on. Le cavalier et l’artilleur n’ont pas besoin d’entraînement. C’est une erreur. Mais ne nous occupons que de l’infanterie. Seule d’ailleurs elle doit être en cause, parce que le moral d’une armée est toujours celui de son infanterie.

La fatigue produit des désordres généraux. L’épuisement du corps ne croît pas en proportion directe du travail effectif. Il a été physiologiquement démontré qu’un travail effectué par des muscles déjà fatigués, agit d’une manière plus nuisible qu’un travail beaucoup plus grand accompli dans des conditions normales. Aussi lorsqu’une troupe est déjà fatiguée, il suffit d’exiger d’elle un nouvel effort pour annihiler pendant un temps, quelquefois fort long, une très grosse partie de son effectif. Tous les chefs ayant vécu avec leurs soldats connaissent ce principe. En regardant défiler leur troupe et en examinant l’expression des physionomies, ils savent ce qu’il lui reste d’énergie physique et morale, et ce qu’ils peuvent encore lui demander. La marche du soldat chargé exige une dépense de force considérable. C’est le travail le plus pénible de tous et dans lequel l’excès de fatigue se produit souvent soudainement. Nous savons d’autre part que l’organisme est plus éprouvé par le travail quand il est déjà fatigué. Les muscles se trouvent alors obligés, pour produire un nouveau travail, de faire appel aux forces en réserve, et le système nerveux doit, dans ces conditions, entrer en jeu plus activement. Alors la force musculaire s’affaiblissant rapidement accuse la sensation interne de la fatigue, la diminution de l’excitabilité se produit avec la lassitude, et l’affaissement du moral survient. Les officiers qui ont fait partie des colonnes d’opérations en Algérie savent que parfois des soldats se suicident, tellement la fatigue due à la marche leur devient insupportable. Dès lors, au moment de l’action, lorsque vont être imposés les mouvemens rapides, nécessités par le combat en tirailleurs ou par les bonds successifs auxquels sont obligées les troupes sous le feu, quelle énergie pourra-t-on attendre d’un soldat épuisé ? Cependant c’est sur le moral de ces foules de réservistes non entraînés qu’il va falloir compter.

En l’état actuel de notre armée, sous peine de désorganiser moralement et matériellement les régimens mobilisés, les généraux devraient, dans les premières semaines d’une campagne, régler leurs opérations sur la faible capacité de résistance de cette foule de réservistes, et se priver ainsi d’une des plus grandes forces de la guerre : la capacité de mouvement. Ils ne sauraient y songer. Comment prendre le temps d’entraîner peu à peu les régimens ? Les événemens sont plus forts que les volontés. L’opinion publique, tenue en éveil par la presse, ne manquerait pas d’exiger le remplacement immédiat du chef dont les opérations tiendraient compte de semblables considérations. On sera donc forcé d’appliquer à ces foules les procédés employés pour les troupes en temps de paix. Mais, dira-t-on, les manœuvres d’automne ne prouvent-elles pas que les réservistes supportent on ne peut mieux les fatigues de la vie de campagne ? Croire qu’il en serait de même en temps de guerre, est une dangereuse illusion. Pendant les manœuvres d’automne, les troupes sont loin d’éprouver les privations et les fatigues de la guerre. Les hommes ne sont pas chargés, ils n’ont ni cartouches ni vivres, ni objets de rechange. Les effectifs sont faibles, les marches sont dès lors faciles, sans à-coups, sans incidens émouvans et pénibles. Elles se font à l’aise. Les cantonnemens donnent de bons abris ; les bivouacs sous la pluie et sans distributions sont rares. Sous le rapport de la nourriture, les soldats, même les pauvres, ont de l’argent et partout achètent des supplémens à la ration quotidienne, tandis que pendant la guerre elle est souvent réduite. D’ailleurs la courte durée des exercices soutient leur moral, et enfin on se repose tous les trois ou quatre jours. Bref, les manœuvres ne renseignent nullement sur la capacité de résistance des réservistes, et nous devons le reconnaître, cette résistance est des plus faibles quand on n’a pas eu le temps de les entraîner méthodiquement.

Avec l’organisation actuelle ou celle que propose la loi de deux ans, il faudrait donc s’attendre à commencer la guerre avec des troupes dont le moral sera facilement déprimé, et cela quelle que soit leur volonté de bien se battre.

En outre, il ne faut pas perdre de vue que les opérations de nuit vont devenir très fréquentes. Pour les mener à bien, une grande cohésion, un moral très élevé sont indispensables. Ces conditions n’existent que dans les troupes où tout le monde se connaît, et ce n’est pas le cas quand un régiment est plus que doublé par l’arrivée des réservistes. Il faut aussi se rappeler qu’un grand nombre d’entre eux habitent les villes. Parmi ceux-ci, combien ne sont jamais sortis dans la campagne pendant la nuit ? L’obscurité, l’isolement les troublent, souvent la peur les talonne. C’est là qu’il faut chercher l’origine de la plupart de ces soi-disant attaques de poudrières qui se répètent si régulièrement aux époques où les recrues prennent leur service de garde. Les magasins à poudre sont forcément éloignés des habitations. La sentinelle qui n’est pas encore habituée à l’obscurité devient vite inquiète. Elle écoute les sons étranges, et pour elle inconnus, qui s’entendent la nuit dans la campagne : branches qui cassent, frôlement d’un animal à travers le buisson, hululement du vent dans les troncs d’arbres, sifflement du vol des oiseaux migrateurs. Le buisson, vu tout à l’heure à quelque distance, semble avoir remué. L’objet d’abord inaperçu est remarqué. Un rayon de lune l’a frappé, il paraît se mouvoir. C’est quelqu’un ! La sentinelle crie : « Qui vive ! » s’affole et tire. Le poste accourt et le soldat jure qu’il a vu des rôdeurs, rampant autour de lui. Une enquête est ordonnée, naturellement sans résultat. Les chefs se rendent compte de l’incident et, comme le soldat est de bonne foi, on fait semblant de le croire afin de ne pas être obligé de le punir.

Pour des raisons analogues, ne sait-on pas que quand la sentinelle n’a pas été éprouvée par des exercices antérieurs, les rondes et les patrouilles, pour éviter un coup de feu, doivent avoir soin d’avertir de leur approche par un signal convenu ?

Au moment d’une entrée en campagne, les conditions requises pour une opération de nuit n’existent guère avec les réservistes, car, nous l’avons dit, il faut que les soldats se connaissent entre eux. Dans l’obscurité de la nuit, la discipline ne se maintient qu’à cette condition, et de plus, si elle n’est pas remplie, la troupe est exposée à être frappée de panique.

Elle a, en effet, tout le caractère des foules, puisque les individualités qui la composent sont étrangères les unes aux autres et sont, néanmoins, en contact étroit. Nous savons que, dans les foules, les êtres exercent les uns sur les autres une action inconsciente et réflexe, dont l’effet diminue le libre arbitre, l’intelligence et le raisonnement, tandis que l’instinct qui réside au fond de chacun de nous, se développe. Tout être tend à persévérer dans son être, a dit Spinoza. En cas de danger, l’instinct de la conservation pousse l’individu à la fuite. Dans une foule, chaque individualité a une tendance à se laisser aller à son instinct sans s’en rendre compte, au point d’oublier souvent ses propres sentimens. C’est ainsi qu’une foule passe soudainement du calme à la fureur, se livre tout à coup à des atrocités qu’aucun des individus qui la composent n’aurait imaginé sans horreur, ou encore à des excès qui soulèvent ensuite l’indignation de ceux-là mêmes qui les ont commis. Cet état psychologique des foules peut amener avec une extrême rapidité la panique et la déroute. Si une cause quelconque vient donner à cette foule le sentiment d’un danger, imaginaire ou réel, si un fait inattendu se produit, la surprend ou simplement l’étonne, son instinct se donne libre cours et la poussera presque toujours à la fuite. Il suffit dans ce moment que quelques personnes soient impressionnées et prises de terreur, pour que toute la foule, avec la rapidité de la pensée, partage cette terreur et tombe dans l’inconscience la plus complète. Alors se produit l’effet décisif, la panique, état dans lequel l’individu, ayant perdu son libre arbitre et devenu inconscient, imite éperdument ce que fait son voisin. Le phénomène est des plus contagieux, et l’on a vu souvent des hommes connus pour leur bravoure s’y laisser entraîner. Lorsque la panique est déchaînée, il devient impossible de la contenir. Tous les efforts sont vains. Les plus énergiques s’y épuisent. Les résistances quelles qu’elles soient sont emportées. La fusillade, le canon même sont incapables d’arrêter le mouvement éperdu d’une foule dans cet état. Ce sont là des faits avérés, et il est clair que des régimens, dont la masse est composée d’hommes venant de tous côtés et ne se connaissant pas, forment une foule et en présentent les dangers.

A ceci, les optimistes répondent que, sous ce rapport, l’Allemagne est dans une situation analogue.

Ceux qui n’ont pas étudié l’organisation de nos voisins, se figurent que leurs institutions militaires sont les mêmes que les nôtres. C’est là une erreur absolue. L’armée de premier choc ne comporte que les plus jeunes classes. Il est même possible que les forces destinées à faire subitement irruption sur notre territoire ne contiennent pas de réservistes. En voici la preuve : le bataillon d’infanterie à la frontière est à l’effectif de 640 combattans. Lorsqu’un homme disparaît, il est remplacé par les « überzählige » (hommes en surnombre du recrutement). D’autre part, il ne faut pas oublier que le recrutement est régional ; aussi en appelant la classe disponible (3e classe de l’infanterie), soit 267 hommes par bataillon, l’effectif se trouve porté à 907 hommes. Les disponibles rentrent dans leurs compagnies pour y prendre la place qu’ils viennent de quitter. Ils sont encore entraînés et n’ont rien oublié ; les cadres les connaissent, et, comme ils viennent de passer deux ans avec eux, la cohésion est complète. On voit donc que sur ce point essentiel notre organisation n’a aucun rapport avec celle de l’Allemagne.

Les législateurs, hantés par la folie du nombre, n’ayant pas vécu dans le rang, ne comprennent pas cette nécessité. Ils se figurent qu’en réunissant 3 000 hommes instruits et en leur donnant le même uniforme, ils auront formé un régiment.

La masse de la nation a le sentiment confus de cette erreur. Elle l’exprime en disant : « Si nous sommes victorieux dans la première bataille, tout ira bien. » Elle a donc l’intuition que la force morale préalable n’existe pas et que la victoire seule peut la produire. Est-il donc admissible que notre organisation ne nous permette pas de subir un échec initial ? Ce serait d’autant plus déplorable qu’étant résolus à ne pas déclarer la guerre, nous serons obligés au début de nous tenir sur la défensive. Il est convenu que nous ne ferons la guerre que si nous sommes attaqués. L’ennemi aura donc l’initiative de l’attaque. Il sera, par conséquent, maître de l’heure ; il pourra d’avance préparer ses moyens, gagner du temps et nous surprendre. N’est-il pas prudent de prévoir que les succès initiaux pourront être de son côté ? Reconnaissons-le. Nous sommes fort mal préparés à cette éventualité, et le service de deux ans rend absolument nécessaires des dispositions spéciales qui devront trouver leur place dans une nouvelle loi des cadres.

Le rapport fait au nom de la Commission de l’armée par M. Berteaux, et qui a pour objet la réduction à deux ans de la durée du service dans l’armée active, s’exprime ainsi, page 140 : « La loi sur le service de deux ans nous donnera des réserves homogènes, composées du maximum d’hommes valides, également instruits et exercés. Ce sont ces réserves qui doivent constituer à la mobilisation les forces destinées à soutenir la lutte nationale. » C’est là une conception erronée de la valeur des réserves. Elles peuvent en petit nombre compléter des unités de combat ; elles ne peuvent pas les « constituer. » La guerre actuelle vient de nous en donner encore l’indiscutable preuve et les désastreuses conséquences de cette erreur seront peut-être fort graves. Le 2 septembre, à la bataille de Liao-Yang, la division Orlof était composée d’un régiment de l’active mis en première ligne, et de deux régimens de réservistes placés en seconde ligne. Ceux-ci, pris de panique dès le commencement de l’action, fusillèrent le régiment actif placé devant eux, et toute la division se mit en déroute, causant ainsi la perte de la bataille, partout ailleurs victorieusement livrée.

Le rapport oublie aussi que, pour pouvoir résister à une attaque soudaine, il faut avoir le temps d’appeler les réserves et de les mobiliser. Il est cependant certain que ce temps fera défaut, puisque nous sommes sur la défensive.

La période, dite de « tension politique, » pendant laquelle un certain nombre de mesures préparant la mobilisation sont prévues, est un leurre. Tout le monde le sait et néanmoins fait semblant d’y croire, parce que la vérité est gênante. Comme nous sommes décidés à tout faire pour éviter la guerre, rien ne bougera, même si elle est imminente, afin de ne pas fournir prétexte à une ouverture immédiate des hostilités. L’incident Schnaebelé est là pour en donner la preuve. A ce moment nous fûmes à deux doigts de la guerre, et cependant le gouvernement s’est non seulement refusé à toute préparation, mais encore a cru devoir donner contre-ordre à certains ravitaillemens périodiques des forts de la frontière. On craignit que les Allemands ne prissent prétexte du mouvement de quelques mulets pour nous accuser de préparer la guerre.

Le législateur perd ainsi de vue que le pays a toujours besoin d’une force instruite, immédiatement utilisable, afin de donner à la nation le temps de prendre les armes. Les Allemands ont su réaliser cette condition, tandis que nous nous éloignons de plus en plus de ce but essentiel.

A l’heure actuelle, l’Allemagne dispose, dans la zone qui borde notre frontière, depuis Longwy jusqu’à Belfort, de 127 bataillons, 234 escadrons, 102 batteries ; elle peut donc (en appelant la classe qui vient de quitter le régiment, et par conséquent sans avoir besoin de se mobiliser) disposer de 135 000 fusils, 32 000 sabres, 612 pièces. Dans de pareilles conditions, comment couvrir la frontière ? Nous n’avons pas le recrutement régional. Il faut compléter nos effectifs avec des réservistes appelés en grande hâte, et qui ne se connaissent pas. L’invasion profonde est possible, et avec elle toutes ses conséquences morales.

Avec le service de deux ans tel qu’il est proposé, que pouvons-nous opposer immédiatement à cette force ?

Admettons que les compagnies des troupes de couverture soient maintenues à l’effectif de 175 hommes, qu’elles devraient avoir actuellement, et que 10 000 soldats rengagés prévus par la nouvelle loi (page 114 du projet) soient répartis dans l’infanterie et la cavalerie de la couverture : il y aura dans les compagnies, 20 rengagés, 78 recrues et 77 soldats d’un an. Il faudra donc que 75 000 hommes d’infanterie supportent initialement le choc de 135 000 fantassins allemands pendant tout le temps nécessaire pour mobiliser et concentrer les troupes. Si la guerre survenait en janvier ou février, époque à laquelle les recrues appelées le 8 octobre n’auraient pas encore fait leur tir, ce ne serait que 43 000 fantassins qui pourraient être opposés aux 135 000 Allemands.

On ne saurait trop insister sur ce fait, que l’organisation allemande repose sur des principes essentiellement différens des nôtres. Le recrutement est régional. Tous les hommes rappelés retrouvent dans leurs régimens leurs camarades et leurs chefs. Tout le monde se connaît. L’armée de premier choc est formée des trois plus jeunes classes, encadrées par 80 000 sous-officiers rengagés. Elle présente un effectif immédiatement disponible de 604 000 hommes complètement instruits et entraînés. C’est largement suffisant pour les premiers mois d’une campagne. Le théâtre d’opérations restreint qui s’étend de Longwy à Belfort, sur une longueur de 300 kilomètres, ne comporte pas l’emploi de masses plus considérables. Un effectif plus élevé ne servirait qu’à augmenter l’encombrement. Cette armée de premier choc est donc assez nombreuse pour tenir seule la campagne pendant plusieurs semaines. Les réserves ont alors le temps d’être remises en main et entraînées avant d’être envoyées sur le front.

En France, le recrutement régional ayant été jusqu’à présent écarté, les réservistes viennent de régions parfois fort éloignées. En général, ils ne se connaissent pas entre eux. L’armée de premier choc n’existe pas et nos troupes de campagne ne peuvent marcher qu’après avoir reçu leurs complémens.

On ne voit pas davantage comment, avec la loi de deux ans, le gouvernement pourra disposer d’un certain effectif pour maintenir l’ordre en cas de grèves. La vie des régimens nécessite un certain nombre d’employés qui ne peuvent être pris que parmi les anciens soldats. En outre, il faut assurer le service de garde des magasins, poudrières, etc. Si des grèves se produisent au moment où les recrues ne sont pas encore en état de marcher, on sera dans l’impossibilité d’envoyer une force quelconque pour maintenir l’ordre. De ceci résulte l’obligation d’organiser une gendarmerie mobile dont l’emploi sera dès lors tout indiqué, mais sommes-nous sûrs qu’elle sera toujours suffisante ?

Notre système militaire ne convient donc ni à la situation politique intérieure, ni à la situation politique extérieure. Le recrutement régional a été jusqu’à présent écarté, afin qu’en cas de grèves les soldats n’aient pas en face d’eux leurs pères et leurs amis. Cette raison n’est plus acceptable et cette situation ne doit pas durer.

Les races humaines ne sont pas également braves, mais il n’existe pas de races absolument lâches, car les lois de la nature les font disparaître. Celles qui sont devenues veules par suite d’un trop grand bien-être, ou de principes politiques déprimans, ont été détruites en tant que nations et se sont vues forcées de subir la loi de l’étranger. Tels les peuples d’Orient conquis jadis par Rome, telle la Chine aujourd’hui.

Le Président des États-Unis, M. Roosevelt, signalait dernièrement l’horrible situation de cette Chine avec ses quatre cents millions d’habitans, contrainte d’accepter de la part de l’étranger toutes les violences, invasions, massacres, violations des temples, des palais et des tombeaux. Il ajoutait : « La nation qui s’organise une existence aisée et prend la guerre en horreur, pourrit sur place. Elle est destinée à s’abaisser et à se faire l’esclave d’autres nations qui n’ont pas perdu les qualités viriles. » Dans sa remarquable préface du livre de M. Th. Roosevelt (la Vie intense), M. Jean Izoulet écrit : « La Chine sera serve, à moins qu’elle ne sorte des longs sommeils par les violens réveils et ne se rue en représailles terribles… Pendant des siècles, l’Allemagne et l’Italie, sans unité et sans frontière, sans gouvernement et sans armée, ont été foulées aux pieds des nations… Il ne suffit pas d’atteindre à la richesse et à la culture, d’avoir des Venises opulentes et des Florences lettrées. Il a fallu quinze siècles à l’Italie, d’Augustule à Victor-Emmanuel, pour remonter du fond de son enfer d’anarchie et d’invasion. »

C’est ce qu’on ne saurait trop dire aux Français d’aujourd’hui. L’état moral d’une race fait d’elle, soit une nation d’hommes libres, soit un peuple d’ilotes. Cet état moral est le résultat de l’hérédité et de la tradition, presque autant que de la culture intellectuelle et physique. Nous savons, en effet, que la valeur cérébrale de l’homme, ses aptitudes, ses sentimens, dépendent en grande partie de son hérédité. En travaillant à notre propre perfectionnement, nous tendons à faire atteindre à nos descendans un degré intellectuel et moral supérieur au nôtre. C’est ainsi que se forment les races guerrières et braves. Les Japonais nous en donnent en ce moment l’exemple. Depuis des siècles, leurs légendes, leurs chants, leur enseignement scolaire, sont la glorification en quelque sorte religieuse et sainte de la bravoure et de l’honneur. Une féodalité militaire, pénétrée de cette noble idée que la perte de l’honneur rend la vie intolérable, s’est trouvée toute prête à former les cadres qui ont donné corps et vie aux troupes. Ce peuple, élevé dans le mépris de la mort par ses traditions, comme par le plus ardent patriotisme, devait naturellement se montrer intrépide.

On ne saurait trop y insister. C’est dans sa force morale qu’il faut chercher la cause essentielle des succès répétés de l’armée japonaise. Certains détails permettent de se rendre compte de la puissance de cette force. En avril 1904, paraissait à Tokio le premier numéro d’une revue trimestrielle, où son directeur, le colonel d’état-major Kinkodo, exposait les origines de la guerre et comparait la force des deux belligérans. La statistique des deux nations impressionne par l’énorme différence des chiffres. Cent quarante millions d’habitans contre quarante-quatre millions. Cinq milliards de budget vis-à-vis de 775 millions. Dépenses militaires annuelles : 750 millions contre 95 millions. Sur le pied de paix, un million de soldats à opposer à 175 000 hommes, tandis que sur le pied de guerre, la Russie dispose de 4 600 000 hommes contre 675 000 Japonais. En présence de tels chiffres, on se demande comment le Japon a pu oser affronter un aussi formidable adversaire. C’est que le nombre n’est pas tout. Il y a autre chose, que la statistique ne saurait dénombrer.

Le colonel Kinkodo l’indique : le Japon possède certaines vertus, certaines qualités morales qui l’élèvent au niveau de son adversaire, et cela en dépit de l’énorme faiblesse comparative de ses ressources matérielles et financières. Le patriotisme est la religion du Japon ; l’esprit de cette religion, dans la famille comme dans l’État, réside dans le culte des ancêtres, et l’une des plus émouvantes cérémonies de la vie religieuse au Japon est la grande fête du Yasukuni Jinja, avec les hommages offerts aux mânes des soldats morts pour la patrie. Dans ce culte et dans l’esprit de patriotisme religieux qu’il évêque, toute la nation est étroitement unie. Cet esprit fut de tout temps entretenu avec le plus grand zèle par les maîtres qui ont donné pour modèle à toute la jeunesse le « Bushido, » littéralement : « la voie des chevaliers. » C’est l’exposé des mœurs et des coutumes des Samouraïs, les anciens chevaliers. Aucun Japonais ne saurait hésiter entre la forfaiture au patriotisme et la mort. Ce culte des ancêtres dont chacun est pénétré a conduit à ce grand principe qui domine toutes les actions. « La vie est un accident que la mort répare. » Pour une âme pénétrée de ce sentiment, une seule lâcheté empoisonne la vie, et dès lors celle-ci ne vaut plus la peine d’être vécue. A la force que cette morale développe, vient s’ajouter celle que donne cette jouissance intime et de tous les instans qu’éprouve l’homme, quelle que soit sa situation sociale, à se sentir absolument brave. Il y a là, pour l’âme, une source certaine de réconfort dont les nations en décadence se privent, parce que le matérialisme dans lequel elles s’enlizent s’efforce à détruire les nobles sentimens par l’avilissement des caractères. Les conséquences immédiates de cet état de l’âme japonaise ont été que les chefs militaires comptent avec certitude sur la bravoure et le dévouement de leurs troupes, et c’est là le plus solide point d’appui de toute combinaison stratégique ou tactique.

Une anecdote, citée par le colonel, fera ressortir mieux encore les sentimens qui animent ses compatriotes. Il est au Japon une coutume touchante. Lorsque, dans une famille, un des membres doit partir pour un lointain et dangereux voyage, les parens se réunissent pour lui faire leurs adieux. Un vase rempli d’eau est apporté où chacun tour à tour trempe ses lèvres. C’est une sorte de communion, qui laissera dans la mémoire de chacun un profond souvenir. Dans la seconde quinzaine de février, les Japonais décidèrent que la flotte russe serait bloquée dans Port-Arthur au moyen de transports à vapeur lancés sur la passe et coulés en se faisant sauter au moment où ils arriveraient à l’endroit désigné d’avance. Cinq vapeurs d’un tonnage variant entre 2 766 tonnes (le Hokokumaru) et 1 249 tonnes (le Bushumaru) furent choisis à cet effet. Le 19 février, ces navires étaient montés par 77 volontaires, officiers et matelots, sous les ordres du commandant Arima. Avant le départ, la cérémonie des adieux se fit sur les bâtimens que ces braves quittaient pour aller à une mort presque certaine. A bord du cuirassé Asama, le capitaine Yashiro, prenant une grande coupe d’argent à lui remise par le prince héritier du Japon, la remplit d’eau et dit aux volontaires :

« En vous confiant la mission de bloquer l’entrée de Port-Arthur, mission qui ne vous donne pas une chance sur mille de revenir vivans, j’éprouve la même émotion que si je me séparais de mes propres enfans. Mais si j’avais cent enfans, je les enverrais tous courir à une aventure aussi glorieuse et aussi hardie que la vôtre, et si je n’avais qu’un seul fils, je l’y enverrais également. En accomplissant votre mission, s’il vous arrive de perdre votre main gauche, servez-vous de la droite. Si vous perdez les deux mains, servez-vous de vos pieds. Si vous perdez les deux pieds, agissez avec votre tête et accomplissez loyalement les ordres de votre chef. Je vous envoie à la mort et je ne doute pas un instant que vous ne soyez prêts à mourir. Cependant je ne veux pas dire que vous devez mépriser votre vie et que vous avez le droit de braver le danger sans raison sérieuse ou uniquement pour la gloire de votre nom. Ce que je vous demande, c’est d’accomplir votre devoir sans tenir compte de votre vie. La coupe d’eau pure que nous buvons ensemble n’a pas pour but de vous donner un encouragement : vous n’en avez pas besoin, elle vous sacre comme les représentans de la bravoure de l’équipage de l’Asama. Maintenant je veux penser au jour heureux où peut-être, après leur succès, je reverrai certains d’entre vous. Soumettez votre vie à la volonté des cieux et accomplissez avec calme votre tragique devoir. »

On se rappelle ce qu’il advint. Le 22 février, sous un feu terrible, les cinq vaisseaux se dirigèrent à toute vapeur sur l’entrée de Port-Arthur. Ils furent coulés ou se firent sauter. La tentative fut néanmoins reprise de la même manière le 3 mai avec un résultat semblable. Les actions héroïques, soigneusement recueillies, servent ainsi à l’éducation de la jeunesse. Elles se répandent aussi bien par le livre que par l’image. La nation tout entière travaille ainsi au développement de l’intrépidité de la race. Nous pouvons constater les résultats obtenus.

Il ne faut pas perdre de vue que des races, jadis braves, peuvent devenir faibles et pusillanimes, lorsque l’éducation, au lieu d’exalter le patriotisme, s’efforce de le détruire. Alors l’homme se laisse aller à la dégradation morale de la paix à tout prix, à la conception du bonheur dans la réalisation d’une vie d’aise fainéante ; il tombe dans la lâcheté ; il est perdu. La nature prévoyante, qui sait sélectionner les espèces, condamne le lâche sans miséricorde. Pour atteindre son but, elle a voulu que celui dont le cœur faiblit ne pût pas se défendre. La terreur paralyse ses mouvemens et le met à la merci de son ennemi. « Les armes leur tombèrent des mains, » dit Polybe, en parlant des Romains qui, pris de terreur à la bataille de Cannes, se laissèrent égorger par milliers sans se défendre.

« La peur conduit sûrement à la destruction de l’espèce, » dit le docteur Mosso, l’éminent physiologiste italien. Il établit que « l’instinct est la voix des générations éteintes qui résonne comme un écho lointain dans les cellules du système nerveux. » Ce principe fait ressortir le rôle capital que joue l’éducation dans la virilité d’un peuple. Malheur à celui que des théories humanitaires décadentes ont amené à redouter la lutte et l’effort. Les nations énergiques le font disparaître. L’orgueil, le culte de l’ « Old Country, » la décision et la bravoure, inculqués aux enfans dès le plus jeune âge, ont fait de l’Angleterre une nation riche et puissante, qui sait fonder sa prospérité sur l’emploi de ses armes. Chez elle les portes du temple de Janus ne se ferment jamais. Aussi sa race, qui essaime partout, s’achemine-t-elle vers la conquête du monde. Ses dithyrambes pacifiques n’ont jamais servi qu’à préparer le piège où tombera l’adversaire au moment voulu. The lesson of the race which is to put away all emotion and to entrap the alien at the proper time.

Sous ce rapport nous devons envier l’Angleterre. Le Français ne paraît plus tenir à avoir des enfans braves et hardis, si bien que des parens ont même l’inconscience d’employer la peur comme un auxiliaire pour obtenir l’obéissance et les rendent ainsi craintifs et poltrons. Lorsque l’Etat intervient, sous la forme de son Université, s’efforce-t-il de développer chez ses élèves l’énergie et la bravoure ? Hélas ! non. Il y a des exceptions, et nous ne doutons pas qu’en présence du danger national, il ne s’en révélât davantage, mais, en fait, l’instituteur comme le professeur sont actuellement pénétrés, par ordre, des idées de paix, d’humanité et de fraternité internationales. Sont-ce là des dispositions préparatoires au combat ? Chez les recrues qu’un pareil enseignement lui prépare, l’armée doit donc s’attendre à trouver des dispositions morales de jour en jour plus réfractaires à ses principes, comme aux conditions nécessaires à son existence, telles que la discipline et le dévouement. Pour faire naître ces vertus et les développer, le temps va désormais lui manquer. Sa tâche va être plus ingrate que jamais, car il est peu probable que ses cadres trouvent dorénavant, dans la haute considération dont ils devraient être entourés de la part des pouvoirs publics et de l’opinion, la récompense de leurs efforts. Cependant, au nom même des théories humanitaires, ne serions-nous pas en droit de demander à nos établissemens d’instruction, sinon de tremper les âmes, du moins de préparer les corps aux fatigues de la vie militaire devenue obligatoire pour tous ? Sous ce rapport, on n’a, jusqu’à ce jour, rien fait d’utile. Dans les collèges, vingt parties du temps sont consacrées à l’éducation intellectuelle et une partie seulement à l’éducation physique. Ainsi dégénèrent les forces physiques de la jeunesse.

L’Allemagne, il est vrai, sous ce rapport, n’est guère plus avancée que nous. D’après Prêter, sur 1 000 volontaires d’un an, il y a 150 myopes, 347 qui ont les muscles peu développés et 114 inaptes au service militaire, tandis que sur 1000 conscrits pris dans les couches inférieures de la société, il n’y a qu’un seul myope, 267 faibles de développement musculaire et 73 inaptes au service militaire [1]. La dégénérescence due aux méthodes d’éducation des jeunes gens est donc certaine. Ce danger a été signalé depuis longtemps, mais l’Université, mal renseignée, traitant à la légère une question jugée par elle secondaire, a trouvé suffisant d’encourager les exercices physiques et la gymnastique. Mais il y a manière d’entendre la gymnastique et l’exercice. « Au lieu de laisser la gymnastique se développer au grand air et au soleil, dit Mosso, on ne tarda pas à l’enfermer dans des gymnases couverts. Les militaires s’en emparèrent et l’enflèrent de formules et de commandemens. L’attention des gymnastes se concentra sur les muscles des bras et ils ne s’occupèrent guère du poumon et du cœur ni de l’ensemble de l’organisme. Les tendances militaires portèrent ainsi préjudice à la gymnastique. On perdit de vue que le principal devait être l’exercice des jambes et non des bras. C’est dans les jambes que réside une partie du secret des campagnes et des combats et c’est aux jambes qu’il faut s’appliquer. La vigueur de l’organisme est la résultante de beaucoup de fonctions. La peau, les poumons, le cœur, le système nerveux et les organes digestifs sont certainement plus importans que les muscles. Aussi, dans l’éducation physique, ne doit-on pas donner une importance prédominante à l’exercice des muscles. Les marches au soleil, le patinage, la natation, la course et tout ce qui a pour effet de nous fatiguer, de consumer lentement notre organisme, et de le reconstituer dans des conditions atmosphériques plus favorables, dans un milieu qui stimule l’activité de la vie, telles devraient être les bases de la vraie gymnastique. »

Un officier de l’armée suisse a publié dans un journal militaire un rapport important sur des observations relatives à la gymnastique et aux marches.

« J’ai eu, dit-il, sous mes ordres 48 conscrits qui tous étaient moniteurs de gymnastique bien exercés. Pendant les deux ou trois premières semaines, ce peloton était le meilleur de la compagnie. Mais ensuite le peloton des moniteurs de gymnastique fut dépassé par les autres pelotons dont les conscrits devenaient de plus en plus résistans aux marches et moins sensibles au poids du fusil et du sac. A la fin, le peloton des moniteurs de gymnastique était décidément le plus faible et celui qui résistait le moins aux fatigues des marches. Le peloton des conscrits moniteurs, à qui la bonne volonté ne faisait sûrement pas défaut, dut le reconnaître. Si ce peloton n’avait pas reçu une instruction prolongée de gymnastique, il eût été un modèle. Mais la gymnastique avait tout gâté. »

Pourquoi le Conseil supérieur de l’Instruction publique se refuserait-il à donner aux instituteurs des instructions précises en vue de développer les forces physiques des enfans ?

« Il faudrait pour cela, ajoute Mosso, que l’instituteur fût celui qui préparerait les enfans pour qu’ils aient moins à souffrir dans l’accomplissement des devoirs militaires. Il ne doit pas croire qu’il suffît de conduire des jeunes gens à travers la campagne et au soleil, un bâton ferré à la main. Il faut qu’il sache graduer l’énergie du travail et la varier selon l’âge et selon les effets que l’on veut en tirer. De là une étude spéciale et une instruction qui doit lui être donnée dans les écoles normales. Les jeunes gens ne sont pas tous coulés dans le même moule et entre une personne et une autre, il y a de très profondes différences. Pour ces marches et pour les exercices de gymnastique suédoise, les jeunes gens doivent être classés selon leurs aptitudes physiques comme ils le sont pour leurs aptitudes intellectuelles. L’exercice du corps dont les jeux de lutte forment la base devrait devenir une instruction populaire et les philanthropes devraient s’intéresser à l’amélioration physique de leurs concitoyens. Quiconque veut la nation armée doit porter toute son attention sur les hommes débiles et prendre à tâche de réagir contre les inconvéniens de la vie urbaine, qui rend myope, nerveux, effile le squelette, atrophie les muscles et diminue l’aptitude aux fatigues de la guerre. »

Il ne semble pas qu’en France nous soyons près d’entrer dans cette voie. Elle est cependant nécessaire, puisque la race latine paraît subir cette loi, que le développement industriel mécanique et intellectuel accentue sa décadence physique. A ceux qui voudraient nier le fait, il suffira de montrer les statistiques du recrutement, constatant le pourcentage progressif des réformes et les incapacités physiques. Les conditions artificielles de la vie moderne en sont évidemment la cause.

L’armée, dans son rôle d’éducatrice, ne doit pas compter sur un terrain préparé à recevoir la bonne semence. Sur quoi donc va-t-elle pouvoir fonder son action ? Il ne lui restera guère que l’énergie et la bravoure, qui existent à l’état latent dans le sang de notre race. Cette bravoure se réveillera en présence de généreux exemples. C’est là que doit être cherché le point d’appui qui permettra de se servir utilement du soldat de deux ans.

Des cadres plus nombreux sont donc indispensables. Ils devront comprendre dorénavant un certain nombre d’anciens soldats qui serviront à la fois de modèles et de guides.

La loi militaire de deux ans amène une certaine diminution de notre puissance militaire. Mais ce point de vue (le seul qui devrait être envisagé) est également le seul qui ne puisse pas être discuté, puisque cette loi n’a pas d’autre but que de donner une satisfaction provisoire à la clientèle électorale. Il s’agit donc uniquement d’étudier les dispositions qui permettront de tirer de cette loi le moins mauvais parti possible. Pour bien faire, il faudrait d’abord entretenir à la frontière des troupes suffisamment solides et suffisamment nombreuses pour pouvoir résister à une attaque soudaine pendant le temps nécessaire à la mobilisation et à la concentration ; assurer ensuite la solidité des troupes mobilisées en organisant les régimens de telle sorte que les réservistes rentrent dans les compagnies, escadrons, batteries, où ils ont reçu leur instruction militaire.

L’effectif que nous devrions entretenir à la frontière dépend de celui dont les Allemands peuvent initialement disposer dans une attaque soudaine. Il a été dit précédemment que cette force comprend 127 bataillons, 234 escadrons, et 102 batteries. Pour résister, dans une défensive qui ne cédera le terrain que pied à pied, il semble que nous ne pouvons pas exiger de nos troupes qu’elles luttent avec une infériorité de plus de un contre deux pour l’infanterie et l’artillerie, et de un contre quatre pour la cavalerie. Il nous faudrait donc à la frontière 64 bataillons contre 127 bataillons allemands, 50 batteries contre 102, et 60 escadrons contre 234. Mais encore serait-il nécessaire que dans les bataillons, escadrons et batteries, nos effectifs fussent égaux à ceux des Allemands.

Un calcul qu’il est inutile de développer ici montre que si nos compagnies, escadrons et batteries, n’ont pas un fort noyau de rengagés, notre infanterie serait forcée de lutter initialement un contre trois dans les cas les plus favorables et un contre cinq lorsque les recrues ne sont pas encore en état de combattre. Pour parer à une situation aussi désastreuse, il serait indispensable que, dans les troupes chargées de garder la frontière, il y eût 60 rengagés par compagnie, 50 par escadron et 30 par batterie, ce qui nécessiterait environ 25 000 rengagés rien que pour les corps de couverture. Mais il est également nécessaire que, sans avoir besoin de mobiliser, les chefs de corps puissent rappeler directement les réservistes des deux dernières classes libérées au moyen d’ordres d’appel individuel. Ceci permettrait de compléter rapidement les effectifs.

Avec la loi de deux ans, le recrutement régional s’impose. Nous ne saurions trop insister sur ce point précédemment indiqué. Il est indispensable que le réserviste appartenant à l’une des dernières classes libérées revienne dans la compagnie, l’escadron ou la batterie, où il a accompli son temps de service. La cohésion des régimens est à ce prix. Il faut en outre renoncer au système de l’appel successif des classes d’après leur ancienneté et selon les besoins. A la frontière on devra faire rejoindre immédiatement, et incorporer aussitôt, tous les hommes encore soumis au service militaire, quel que soit leur âge. Sinon, ils seraient exposés, dans les territoires envahis, à être traités comme prisonniers de guerre. D’autre part, si, pour éviter cette éventualité, ils étaient ramenés en arrière sans être placés dans des corps organisés, leurs moyens d’existence ne seraient plus assurés et des désordres seraient à prévoir. Cette disposition des populations frontières offrirait en outre l’avantage de porter au pied de guerre très rapidement, non seulement les corps mais aussi les forts et les places de première ligne.

Les villages avoisinant les forts, aussitôt avertis que l’ennemi va franchir la frontière, enverraient tous les hommes encore soumis au service militaire, reprendre dans le fort, la place qu’ils occupaient lors de leur service actif, soit au titre de la garnison d’infanterie, soit de l’artillerie, du génie ou des services. Ces hommes se retrouveraient donc dans des locaux connus, où ils exerceraient des fonctions déjà remplies. Tout leur serait familier. Ils trouveraient sur place leurs effets et leurs armes. Les hommes en excédent seraient aussitôt formés en détachemens et conduits aux dépôts. Les garnisons seraient ainsi portées au pied de guerre en quelques heures et il n’est pas douteux que nos populations de l’Est puiseraient, dans une telle organisation, un sentiment de sécurité qu’elles sont loin d’avoir en ce moment.

S’étendre davantage sur ces questions entraînerait trop loin. Une loi des cadres adaptée à la situation morale et matérielle du pays ; une organisation rationnelle, fondée sur la confiance dans les organes directeurs et dans les organes transmetteurs ; des rengagemens de trois ans ouverts jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, mais qui ne seraient pas renouvelables passé cet âge, afin d’éviter l’écueil des vieux soldats et des retraités : telles seraient les bases principales qui permettraient peut-être de conserver au pays une armée dans laquelle il pourra placer sa confiance. Mais nous ne devons pas perdre de vue que notre situation de puissance coloniale peut à chaque instant nous obliger à porter des forces importantes à l’extérieur, et que l’armée d’Afrique d’une part, l’armée coloniale de l’autre, sont à peine suffisantes à leur tâche actuelle. Il nous faudra donc organiser des troupes toujours prêtes à partir, composées de rengagés et de volontaires. Une division de trois brigades à deux régimens de quatre bataillons, pourvue d’artillerie, d’infanterie montée avec les services et le train nécessaires, paraît être actuellement une force nécessaire et suffisante.

En 1899, à Chicago, M. Roosevelt disait : « Daudet, dans un de ses livres puissans et mélancoliques, parle de « la peur de la maternité, » la terreur qui hante la jeune épousée du temps présent. Quand de tels mots peuvent être véridiquement écrits sur une nation, cette nation est pourrie jusqu’au cœur du cœur. Quand les hommes craignent le travail ou craignent la guerre juste, quand les femmes craignent la maternité, ils tremblent sur le bord de la damnation ; il serait bien qu’ils s’évanouissent de la surface de la terre, où ils sont de justes objets de mépris pour tous les hommes et toutes les femmes qui eux-mêmes sont forts et braves et d’âme haute. » Sommes-nous donc cette nation ? Serions-nous destinés à passer sous le joug ? Par hérédité le Français devrait être brave. La mystification internationaliste l’a-t-elle donc à ce point déprimé qu’il en soit arrivé à nier le danger pour se donner cette illusion qu’il n’aura pas à se battre ?

Ne désespérons pas. Nous pouvons encore répudier avec dégoût les lâches théories du bien-être à tout prix. Mais les mauvais paratonnerres, au lieu de préserver, de la foudre, l’attirent. Un pays qui n’est pas résolu à faire tous les sacrifices nécessaires pour assurer son indépendance fera mieux de ne pas entretenir d’armée. Les forces militaires exigent autre chose qu’une façade. Des régimens dont la musique est la plus solide unité n’ont jamais intimidé personne. Vouloir jouer à la grande nation est dans ce cas d’autant plus ridicule, que l’on est résolu à tout céder plutôt qu’à combattre. Mieux vaut désarmer. Alors tendons le cou au collier et achetons notre quiétude au prix d’une chaîne. Notre abaissement permettra de se débarrasser d’une vague milice, « loque militaire » coûtant très cher et sans valeur. Suffit-il d’habiller soudain des citoyens en soldats pour donner des troupes prêtes à faire la guerre ? Tout le monde sait qu’il n’en est rien. Pourquoi faire semblant de croire à ce mensonge ? Sous peine de destruction, il nous faut revenir aux principes qui de tout temps ont assuré la cohésion des armées, et ne pas essayer de porter à la frontière des foules sans consistance, dont le moindre revers disperserait pour toujours les élémens démoralisés.

A certaines heures graves, des souffles divins passent sur une nation, l’exaltent, la transforment et l’élèvent. C’est qu’ils portent en eux les principes de toutes les forces morales. Ils s’appellent Religion, Patriotisme, Liberté. Les peuples qui se détournent de ces vertus sont irrévocablement condamnés. Bientôt conquis et démembrés ils disparaissent de la scène du monde ; et c’est justice. C’est la justice immanente des choses, dont nous parlait naguère un patriote républicain.


NEGRIER.


  1. Preter, Natürforschüng und Schüle, 1889.