Le Mort/X

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Henry Kistemaeckers (p. 83-87).
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X



Il y eut, cette année-là, de grandes averses dans la seconde quinzaine d’octobre ; et par moments, un vent furieux coupait la pluie, dévastant les feuillages, renversant les vieux arbres. La veille de la Toussaint se leva sous un ciel noir, chargé de tristesse.

Les Baraque s’enfermèrent de bonne heure. Ils étaient remplis d’angoisses vagues, de noires terreurs auxquelles se mêlait la pensée de l’enfer ; et les souvenirs les assaillaient comme une meute.

La nuit venue, ils barricadèrent leur porte et se mirent près de leur feu, sans lampe, muets, regardant se dessiner la forme du cadavre dans le miroir de leur cerveau, avec une fidélité implacable. Et tous deux songeaient qu’il y avait un an, à pareille heure, Hein était venu, qu’il s’était assis à leur table, qu’il les avait nargués, que leurs mains s’étaient ouvertes d’elles-mêmes pour l’exterminer. Ils étaient damnés, sûrement ; et Bast, le plus lâche, se rappelait le catéchisme, avec ses menaces de châtiments éternels. Balt, sombre, la tête dans les poings, tendait les oreilles aux bruits du dehors.

Par moments les arbres battaient le toit, bataillant dans la nuit, et le vent avait l’air de répondre à des huées avec des lamentations longues, sourdes, qui s’étouffaient tout à coup, comme des râles. Des branches craquaient ; des lamentations traînaient dans l’air ; la rafale secouait les tuiles, poussait les fenêtres, heurtait les volets, et subitement un grand silence se faisait entre deux colères, pendant lequel on entendait claquer les dents de Bast grelottant de fièvre et de peur. Quelquefois, il frappait sa poitrine et marmottait des prières, des supplications au mort. Ils passèrent la nuit entière, veillant sans pouvoir s’endormir. Le petit jour du matin filtra à la fin par les fentes de la porte.

Ils allèrent à l’église, entendirent le sermon que le curé prononça avant l’office des trépassés. Il parla du respect des morts, du danger de les laisser sans prières, de l’enfer où ils rôtissaient à travers les siècles, et il finit par convier ses paroissiens à faire célébrer des messes pour le repos des âmes. Cette voix lente, qui s’enflait, puis s’apaisait, finit par endormir Balt, et tout à coup il s’éveilla en sursaut, s’imaginant qu’un grand diable l’entraînait du côté du feu éternel. Près de lui, Bast écoutait le prêtre, le cou tendu, les deux mains jointes.

Un plat d’étain était posé devant la Sainte-Table, avec des monnaies. Les paysans allaient de ce côté, ajoutant à mesure de l’argent, et le bruit des sous heurtant le métal se mêlait au traînement des pieds sur les dalles.

Les Baraque suivirent les autres.

Bast tira de sa poche une pièce blanche, avança la main, mais au moment de déposer la pièce, il se ravisa et mit à la place un sou, qu’il accompagna d’une prière, pour le faire peser davantage dans la balance du Très-Haut.