Le Mort vivant/Chapitre 10

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Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 199-214).


X

GÉDÉON FORSYTH ET LE GRAND ÉRARD


Je suis bien sûr que personne d’entre vous n’a lu le Mystère de l’Omnibus, par E. H. B., un roman qui a figuré pendant plusieurs jours aux devantures des libraires, et puis qui a entièrement disparu de la surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux après leur publication, où ils vont, à quel usage on les emploie : ce sont là autant de problèmes qui, bien souvent, m’ont tourmenté pendant des nuits d’insomnie. Le fait est que personne, à ma connaissance, n’a lu le Mystère de l’Omnibus, par E. H. B., cependant j’ai pu m’assurer qu’il n’existe plus aujourd’hui que trois exemplaires de cet ouvrage. L’un se trouve à la bibliothèque du Bristish Museum, d’ailleurs à jamais rendu inabordable par suite d’une erreur d’inscription au catalogue ; un autre se trouve dans les caves de débarras de la Bibliothèque des Avocats, à Edimbourg ; enfin, le troisième, relié en maroquin, appartient à notre ami Gédéon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de ce troisième exemplaire, vous allez évidemment supposer que Gédéon a beaucoup admiré le roman d’E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne vous tromperez pas dans cette supposition. Gédéon, aujourd’hui encore, continue à admirer le Mystère de l'Omnibus : il l’admire et il l’aime, avec une tendresse toute paternelle, car c’est lui-même qui en est l’auteur. Il l’a signé des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues Bloomfield ; mais c’est lui seul qui l’a écrit en entier. Il s’était d’abord demandé, avant la publication, s’il n’allait pas tout au moins confier à quelques amis le secret de sa paternité ; mais après la publication, et l’insuccès monumental qui l’a accueillie, la modestie du jeune romancier est devenue plus pressante ; et, sans la révélation que je vous fais aujourd’hui, le nom de l’auteur de ce remarquable ouvrage aurait risqué de demeurer à jamais inconnu.

Cependant, le jour déjà lointain où Michel Finsbury prit son fameux congé, le livre de Gédéon venait à peine de paraître, et un de ses exemplaires se trouvait exposé à l’étalage de la marchande de journaux, dans la Gare de Waterloo : de telle sorte que Gédéon put le voir, avant de monter dans le train qui allait le conduire à Hampton-Court. Mais, le croira-t-on ? la vue de son œuvre ne provoqua chez lui qu’un sourire dédaigneux. « Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle d’un faiseur de livres ! » Il eut honte de s’être abaissé jusqu’à la pratique d’un art aussi enfantin. Tout entier à la pensée de sa première cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui préside au roman-feuilleton (une dame qui doit être sans doute d’origine française) s’envola d’auprès de lui, pour aller se mêler de nouveau à la danse de ses sœurs, autour des immortelles fontaines de l’Hélicon.

Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes réflexions pratiques égayèrent l’âme du jeune avocat. À tout instant, il se choisissait, par la portière du wagon, la petite maison de campagne qui allait bientôt devenir l’asile de sa vie. Et déjà, en parfait propriétaire, il projetait des améliorations aux maisons qu’il voyait ; à l’une, il ajoutait une écurie ; à l’autre, un jeu de tennis ; il s’imaginait le charmant aspect qu’aurait une troisième, lorsque, en face d’elle, sur la rivière, il se serait fait construire un pavillon de bois, « Et quand je pense, se disait-il, qu’il y a une heure à peine j’étais encore un insouciant jeune sot, uniquement occupé de canotage et de romans-feuilletons ! Je passais à côté des plus ravissantes maisons de campagne sans, même les honorer d’un regard ! Comme il faut peu de temps pour mûrir un homme ! »

Le lecteur intelligent reconnaîtra tout de suite, et d’après ce simple monologue, les ravages causés dans le cœur de Gédéon par les beaux yeux de Mlle Hazeltine. L’avocat, au sortir de John Street, avait conduit la jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield ; et ce personnage, ayant appris de son neveu qu’elle était victime d’une double oppression, l’avait prise bruyamment sous sa protection.

— Je me demande qui est le pire des deux, s’était-il écrié : ce vieil oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu ! En tout cas, je vais tout de suite écrire au Pall Mall, pour les dénoncer ! Quoi ! Vous dites que non ? Pardon, monsieur, il faut qu’ils soient dénoncés ! C’est un devoir public… Comment ? Vous dites que cet oncle est un conférencier radical ? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit être menée avec plus de réserve ! Je suis sûr que ce pauvre oncle aura été scandaleusement trompé !

De tout cela résulta que M. Bloomfield ne mit pas à exécution son projet de lettre à la Pall Mall Gazette. Il déclara seulement que miss Hazeltine avait à être tenue à l’abri des recherches probables de ses persécuteurs ; et comme il se trouvait posséder un yacht, il jugea qu’aucune autre retraite ne pouvait être plus sûre pour l’infortunée jeune fille. Le matin même du jour où Gédéon se rendait à Hampton Court, Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitté Londres à bord du yacht familial. Et Gédéon, comme l’on pense, aurait bien aimé être du voyage : mais son oncle n’avait pas cru devoir lui accorder cette faveur. « Non, Gid ! lui avait-il dit. On va évidemment te filer ; il ne faut pas qu’on te voie avec nous ! » Et le jeune homme n’avait pas osé contester cette étrange illusion ; car il craignait que son oncle ne se relâchât de son beau zèle pour la protection de Julia, s’il découvrait que l’affaire n’était pas aussi romanesque qu’il se l’était figurée. Au reste, la discrétion de Gédéon avait eu sa récompense ; car le vieux Bloomfield, en lui posant sur l’épaule sa pesante main, avait ajouté ces mots, dont la signification avait été aussitôt comprise : « Je devine bien ce que tu as en tête, Gédéon ! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille, il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu ? »

Ces agréables paroles avaient déjà contribué à égayer l’avocat lorsque, ayant pris congé des voyageurs, il était retourné chez lui pour lire des romans ; et, maintenant, pendant que le train l’emportait à Hampton Court, c’étaient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses viriles rêveries. Et quand il descendit du train et commença à se recueillir, pour la délicate mission dont il s’était chargé, toujours encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les oreilles les paroles d’adieu de son oncle Edouard.

Mais bientôt de grosses surprises commencèrent à pleuvoir sur lui. Il apprit d’abord que, dans tout Hampton Court, il n’y avait aucune villa Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni même absolument aucun comte du tout. Cela était fort étrange, mais, en somme, il ne le jugea point tout à fait inexplicable. M. Dickson avait si bien déjeuné qu’il pouvait s’être trompé en lui donnant l’adresse. « Que doit faire, en pareille circonstance, un homme pratique, avisé, et ayant l’habitude des affaires ? » se demanda Gédéon. Et il se répondit aussitôt : « Télégraphier une dépêche brève et nette ! » Dix minutes après, nos fils télégraphiques nationaux transmettaient à Londres l’importante missive que voici : « Dickson, Hôtel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici ; suppose erreur d’adresse ; arriverai par train suivant. Forsyth. » Et, en effet, Gédéon lui-même ne tarda pas à descendre d’un fiacre devant le perron de l’Hôtel Langham, avec, sur son front, les marques combinées d’une extrême hâte et d’un grand effort intellectuel.

Je ne crois pas que Gédéon oublie jamais l’Hôtel Langham. Il y apprit que, de même que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas n’existaient pas. Comment ? Pourquoi ? Ces deux questions dansaient dans le cerveau troublé du jeune homme ; et, avant que le tourbillon de ses pensées se fût calmé, il se trouva déposé par un autre fiacre devant la porte de sa maison. Là, du moins, s’offrait à lui une retraite accueillante et tranquille ! Là, du moins, il pourrait réfléchir à son aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la porte, déjà rasséréné. La chambre était toute noire, car la nuit était venue. Mais Gédéon connaissait sa chambre, il savait où se trouvaient les allumettes, dans le coin droit, sur la cheminée. Et il s’avança résolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd, à un endroit où aucun corps de ce genre n’aurait dû exister. Il n’y avait rien dans cet endroit, quand Gédéon était sorti. Il avait fermé la porte à clef, derrière lui ; il l’avait trouvée fermée à clef quand il était revenu ; personne ne pouvait être entré ; et ce n’était guère probable, non plus, que les meubles pussent, d’eux-mêmes, changer leur position. Et cependant, sans l’ombre d’un doute, il y avait quelque chose là ! Gédéon étendit ses mains, dans les ténèbres. Oui, il y avait quelque chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de froid ! « Que le ciel me pardonne ! songea Gédéon ; on dirait un piano ! »

Il se rappela qu’il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et en alluma une.

Ce fut effectivement un piano qui s’offrit à son regard stupéfait ; un vaste et solennel instrument, encore tout humide d’avoir été exposé à la pluie. Gédéon laissa brûler, l’allumette jusqu’au bout, et puis, de nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors, d’une main tremblante, il alluma sa lampe, et s’approcha. De près ou de loin, le doute n’était pas permis : l’objet était bien un piano. C’était bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa présence était un démenti à toutes les lois naturelles !

Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le silence de la chambre. « Serais-je malade ? » se dit le jeune homme, pendant que son cœur s’arrêtait de battre. Il s’assit devant le piano, s’obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d’une sonate de Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme l’une des œuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et toujours pas un son ! Il donna sur les touches deux grands coups de ses poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau.

Le jeune avocat se redressa en sursaut.

— Je suis devenu complètement sourd, s’écria-t-il tout haut, et personne ne le sait que moi ! La pire des malédictions de Dieu s’est abattue sur moi !

Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa montre, et l’appliqua à son oreille : il en entendait parfaitement le tic-tac.

— Je ne suis pas sourd ! dit-il. C’est pis encore, je suis fou ! Ma raison m’a abandonné pour toujours !

Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s’était installé. Un bout de cigare traînait encore au pied du fauteuil.

« Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C’est ma tête qui déménage, évidemment ! Ainsi, par exemple, il me semble que j’ai faim ; ce sera sans doute encore une hallucination ! Mais, tout de même, je vais faire l’expérience. Je vais m’offrir encore un bon dîner ! Je vais aller dîner au Café Royal, d’où il est bien possible que j’aie à être directement transporté dans un asile. »

Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer un garçon ? ou vouloir manger son verre ? Et c’est ainsi qu’il se dirigea en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir que l’existence de cet établissement était, elle aussi, une hallucination.

Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le garçon qui le servait d’ordinaire. Le dîner qu’il commanda ne lui fit pas l’effet d’être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une satisfaction où il ne put découvrir rien d’anormal. «  Ma parole, se dit-il, je renais à l’espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt ? En pareille circonstance, qu’aurait fait Robert Skill ? » Ce Robert Skill était, ai-je besoin de vous le dire ? le principal héros du Mystère de l’Omnibus. Gédéon avait incarné en lui son idéal d’intelligence subtile et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill, dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même, aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure possible. Restait seulement à savoir ce qu’il aurait fait. « Quelle qu’eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill l’eût exécutée séance tenante. » Mais lui-même, malheureusement, ne voyait devant lui, pour l’instant qu’une seule chose à faire, qui était de s’en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c’est donc ce qu’il fit séance tenante, à l’imitation de son noble héros.

Mais, quand il fut rentré chez lui, il s’aperçut que décidément aucune inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil, considérant avec stupeur l’instrument mystérieux. Toucher au clavier, une fois de plus, c’était au-dessus de ses forces : que le piano eût gardé son incompréhensible silence, ou qu’il lui eût répondu par tous les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur n’aurait pu que s’en accroître. « Ce doit être une farce qu’on m’aura faite ! songea-t-il, encore qu’elle me semble bien laborieuse et bien coûteuse ! Mais si ce n’est pas une farce, qu’est-ce que cela peut être ? En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour découvrir l’auteur de l’assassinat de lord Bellew, je suis forcément amené à conclure que ceci ne peut être qu’une farce ! »

Pendant qu’il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui parut une nouvelle confirmation de son hypothèse : à savoir, la pagode de cigares que Michel avait construite sur le piano. « Qu’est-ce que cela ? » se demanda Gédéon. Et, s’approchant, il démolit la pagode, d’un coup de poing, « Une clef ? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la déposer là ! »

Il fit le tour de l’instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du couvercle. « Ah ! ah ! voici à quoi correspond cette clef ! poursuivit-il. Évidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l’intérieur du piano ! Étrange, en vérité, de plus en plus étrange ! » Sur quoi, il tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle.

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Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère que mes lecteurs ne le sachent jamais.

La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une rue déserte, la lutte du gris de l’aube avec le jaune des becs de gaz. Il y a des matinées où la ville tout entière semble s’éveiller avec une migraine : c’était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon.

« Déjà le jour ! se dit-il, et je n’ai encore rien trouvé ! Il faut que cela finisse ! » Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre, couvrir les murs de Londres d’affiches décrivant John Dickson et Ezra Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés : le Mystère du Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution : c’était là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte, assez sûre ; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d’avoir ses inconvénients. Agir ainsi, n’était-ce pas révéler au monde toute une série de détails sur Gédéon lui-même qui n’avaient rien à gagner à être révélés ? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l’histoire des deux aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l’avait avalée. Le plus misérable avocaillon aurait refusé d’écouter des clients qui se présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières ; et lui, il les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s’était borné à les écouter ! Mais il s’était mis en route pour la commission dont ils l’avaient chargé : lui, un avocat, il avait entrepris une commission bonne tout au plus pour un détective privé ! Et pour comble, hélas ! il avait consenti à prendre l’argent que lui offraient ses visiteurs ! « Non, non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré ! J’ai brisé ma carrière pour un billet de cinq livres ! »

Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du caféier, Gédéon comprit qu’il y avait tout au moins un point sur lequel aucune hésitation n’était possible pour lui. La chose avait à être réglée sans le secours de la police ! Mais encore avait-elle à être réglée d’une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se demanda ce qu’aurait fait Robert Skill : que peut faire un homme d’honneur pour se débarrasser d’un cadavre honorablement acquis ? Aller le déposer au coin de la rue voisine ? c’était soulever dans le cœur des passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de la ville ? toute sorte d’obstacles matériels rendaient une telle entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d’un wagon, ou bien du haut de l’impériale d’un omnibus : hélas ! il n’y fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite, oui, cela se concevait déjà mieux : mais que de dépenses, pour un homme de ressources restreintes ! La location du yacht, l’entretien de l’équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste. Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu’il avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait de lumière.

Un compositeur de musique — appelé, par exemple, Jimson, — pouvait fort bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par le temps, pour achever un opéra : par exemple, un opéra-comique intitulé Orange Pekoe ; une légère fantaisie chinoise dans le genre du Mikado. Orange Pekoe, musique de Jimson — « le jeune maestro, un des maîtres les mieux doués de notre nouvelle école anglaise — le ravissant quintette des mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc., » d’un seul coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en pied dans l’esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus acceptable, que l’arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village des bords de l’eau, en compagnie d’un grand piano à queue et de la partition inachevée d’Orange Pekoe ? La disparition du susdit maestro, quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu’un piano, vidé de ses cordes ; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme, supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d’un chœur en double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s’était enfin jeté lui-même dans la rivière. N’était-ce pas là, en vérité, une catastrophe tout à fait digne d’un jeune musicien de la nouvelle école ?

« Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça ! s’écria Gédéon. Jimson va nous tirer d’affaire ! »