75%.png

Le Mouvement financier de la quinzaine - 14 janvier 1892

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le Mouvement financier de la quinzaine - 14 janvier 1892
Charles Buloz

Revue des Deux Mondes tome 109, 1892


La première quinzaine de la nouvelle année n’a pas vu renaître l’activité des affaires sur les marchés financiers européens. Les cours des fonds d’État se sont d’abord très bien tenus, en prévision des achats que la mise en paiement de nombreux coupons d’intérêt et de dividende en janvier rendait probables ; mais l’effet de cet afflux présumé de capitaux tardant à se produire, la cote, dans les derniers jours et sur certains points, a perdu de sa fermeté. Divers événemens sont survenus qui invitent les capitalistes à ne point trop se hâter dans la recherche d’un placement pour leurs fonds libres. La paix, sans aucun doute, est aussi assurée aujourd’hui qu’elle l’a jamais été, mais l’exercice 1891 a légué à l’année nouvelle un incident bulgare qui n’a pour l’instant aucune signification grave, mais peut en prendre une au premier moment. Des troubles ont éclaté au Maroc, obligeant les puissances européennes à envoyer des vaisseaux de guerre à Tanger. Si ces troubles s’aggravent, c’est l’existence même de l’empire marocain qui est en jeu, et, pour ce gâteau à partager, que d’ardentes et jalouses convoitises ! La mort si soudaine de Tewfîk Pacha a posé de nouveau la question égyptienne. La Porte s’est hâtée, il est vrai, sur la suggestion de l’Allemagne, de reconnaître le fils de Tewfik pour khédive, et les Anglais déclarent que, moins que jamais, il leur est permis de songer à un abandon de la vallée du Nil. Aussi les fonds égyptiens n’ont-ils fléchi que pendant deux jours et ont déjà repris leur ancien niveau.

Le rendement des impôts, en France, a été magnifique en l’année 1891. La plus-value totale est de 100 millions sur les évaluations budgétaires, et de 102 sur les produits effectifs de 1890. Il semblerait que de tels chiffres dussent rendre singulièrement aisé l’établissement du budget de 1893, auquel travaille en ce moment notre ministre des finances. Il n’en est rien, car ces belles plus-values sont déjà absorbées, et fort au-delà, par les accroissemens de dépenses directement votées par les chambres ou résultant du vote de lois nouvelles.

L’argent est abondant et bon marché à Londres, à Paris et à Berlin. La Banque d’Angleterre a dû, à cause de l’échéance de fin d’année, livrer des quantités d’or assez importantes, mais elle a maintenu le taux de son escompte à 3 1/2 ; la Banque de l’empire d’Allemagne a été en situation de faire mieux encore et a réduit le taux de son escompte à 3 pour 100.

La liquidation de fin décembre s’est faite dans d’excellentes conditions sur nos fonds publics, au pair et même avec un léger déport sur le 3 pour 100 ancien, avec un report insignifiant sur les autres catégories. Le 3 pour 100, compensé à 95.10, a été ensuite, à travers de courtes oscillations, porté à 95.45, puis ramené entre 95.20 et 95.25. L’emprunt, de 95.10, a été poussé à 95.55 et reste établi à 95.40. Le 16, il sera détaché sur ce fonds 1 fr. 05 par 3 fr. de rente, pour intérêt sur le montant versé du capital. Cette somme de 1 fr. 05 est actuellement payée en déduction du versement appelé depuis le commencement de janvier et qui devra être effectué au plus tard au milieu du mois. Après le détachement de ce coupon, le prix du nouveau 3 pour 100 ressortira à 94.35, et l’écart avec l’ancien sera encore de 85 à 90 centimes.

Il a été détaché, le 7, des coupons de : 1 pour 100 sur le consolidé russe, 1 pour 100 sur l’Extérieure d’Espagne, 1 1/2 sur le Portugais, 2 pour 100 sur le 4 pour 100 Hongrois, 2.17 sur l’Italien, 0 fr. 75 sur le 3 pour 100 russe nouveau. Sur les obligations helléniques 5 pour 100 de 500 francs, il a été payé le même jour 12.50, sur le 5 pour 100 1886 de la République Argentine 12.50, sur les obligations 5 pour 100 hellénique 12.50, sur les 5 pour 100 de Cuba 12.50, sur les 6 pour 100 de Cuba, 15, sur l’obligation 5 pour 100 des Douanes ottomanes, 12. 50.

Si nous comparons les cours de compensation de fin décembre avec les prix actuels, déduction faite des coupons détachés, nous trouvons une réaction d’une unité sur l’Extérieure, de 0 fr. 75 sur le consolidé russe, de 1.25 sur le 3 pour 100 russe, de 1 sur l’Italien ; au contraire, il y a eu maintien des prix ou reprise partielle des coupons sur le 5 pour 100 argentin 1886, sur les obligations de Cuba et sur l’obligation des Douanes.

Les fonds russes ont fléchi sur la publication des prévisions relatives au budget de 1892. Le gouvernement paraît faire état d’un déficit de 75 millions de roubles. Cette première constatation officielle des pertes qu’aura causées l’insuffisance de la récolte de 1891 est suffisamment éloquente. Et que sera la récolte de 1892 après les souffrances terribles de cet hiver ? En Autriche-Hongrie, l’adoption de mesures pour le rétablissement de la circulation métallique avait paru un moment imminente ; on annonce un nouvel ajournement. Les dispositions n’en restent pas moins favorables sur le marché de Vienne, la situation budgétaire étant excellente à Vienne et à Pesth. L’Italien, après avoir fait preuve d’une grande fermeté, a fléchi dans les derniers jours au-dessous de 90. Le cabinet di Rudini persévère cependant avec énergie dans la politique des réductions de dépenses ; on doute seulement de la possibilité d’un retour à l’équilibre aussi prompt que l’avait annoncé M. Luzzatti.

L’emprunt extérieur émis en Espagne a échoué. Le syndicat a dû garder les titres en grande partie. L’opération n’a apporté qu’un soulagement momentané aux embarras du Trésor et de la Banque d’Espagne. Le change s’est maintenu à 14 pour 100 ; M. Camacho a réussi à fortifier l’encaisse métallique or et argent, mais la circulation fiduciaire dépasse maintenant 820 millions. L’attitude du gouvernement espagnol dans la question douanière et les événemens du Maroc ont encore ajouté aux causes diverses qui font tenir en suspicion sur notre marché l’Extérieure d’Espagne, valeur jadis favorite. L’assemblée des actionnaires de la Compagnie des chemins de fer portugais a eu lieu le 7 janvier à Lisbonne. On a dû y constater la ruine de l’entreprise. Des malversations ont été en outre découvertes, et une enquête a été ordonnée. La conséquence de ces décisions a été la démission, comme ministre des finances, de M. Marianno Carvalho, ancien administrateur de la Compagnie. Ces incidens ont provoqué de nouvelles ventes des valeurs portugaises.

Les fonds turcs ont été fermes, et il s’est produit une certaine reprise sur les Argentins et les Brésiliens.

Les titres des sociétés de crédit ont été lourds en général, mais les différences de cours ont été peu importantes. Les valeurs industrielles sont restées assez fermes, sauf le Suez, qui a reculé sur la prévision de moins-values en 1892 par suite de la médiocrité des récoltes de céréales dans l’Inde.

Sur le marché du comptant, le trait caractéristique a été un nouvel affaiblissement des prix sur presque toutes les catégories d’obligations des chemins de fer espagnols.

Le directeur-gérant : Ch. Buloz.