Le Mystère de la rue Rousselet

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LE

MYSTÈRE

DE LA RUE ROUSSELET

COMÉDIE EN UN ACTE, MÊLÉE DE COUPLETS

PAR

MM. EUGÈNE LABICHE ET MARC MICHEL

Représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 6 mai 1861.



PERSONNAGES


Acteurs qui ont créé les rôles.
Georges Lafurette : M. Numa
Guérineau : M. Parade
Léon Darvel : M. Candeilh
Nazaire, domestique : M. Hamburger
Agathe, femme de Darvel : Mlle Germa



La scène se passe à Paris, de nos jours.




Toutes les indications sont prises de la gauche des spectateurs.- Pour la mise en scène très-exacte, s'adresser à M. Brierre, souffleur-copiste au théâtre.

Un appartement garni.-Porte au fond, portes à droite et à gauche.-Au fond, à gauche, une cheminée.-Au fond, à droite, une bibliothèque.-Une table à droite, sur le devant.-Chaises, deux malles, divers objets en désordre.-Grand fauteuil à droite de la table.


Scène I


Guérineau, Nazaire.


Guérineau sort de la chambre à droite, un sac de nuit à la main.
Nazaire, le suivant.
Vous sortez, monsieur ?
Guérineau.
Oui… je vais au marché faire les provisions…
Nazaire.
Comment ! vous, monsieur ! avec ce sac de nuit ?
Guérineau.
Oui… j’ai l’air d’un voyageur… ça déroute les soupçons…
Nazaire, curieusement.
Quels soupçons ?
Guérineau.
Chut ! ça ne te regarde pas !
Nazaire, voulant prendre le sac de nuit.
Si monsieur veut que je lui évite la peine… j’achète très bien…
Guérineau.
Non ! je ne veux pas que tu sortes… parce que quand les domestiques sortent, on les questionne… et quand on les questionne, ils répondent souvent des choses…
Nazaire, curieusement.
Lesquels ?
Guérineau.
Chut !… ça ne te regarde pas !… Tu n’es ici que depuis deux jours ; retiens bien ceci : tu ne dois rien voir, rien entendre, rien dire !…
Nazaire.
Mais…
Guérineau.
Si jamais on te demande mon nom dans le quartier… ou celui de ta maîtresse…
Nazaire.
De madame ?… ou de mademoiselle ?… car je ne sais pas au juste…
Guérineau.
Tant mieux !… tu ne dois rien savoir !… tu répondras que tu ne les connais pas, nos noms…
Nazaire.
Bien, monsieur…
Guérineau.
Souviens-toi que nous avons renvoyé Marguerite, la cuisinière, parce qu’elle avait osé dire chez le boucher que j’avais reçu une lettre de Fontainebleau… (Avec énergie.) Ne parle jamais de Fontainebleau !
Nazaire.
Oh ! monsieur, je n’en ai jamais parlé de ma vie, et ce n’est pas à mon âge que je commencerai.
Guérineau.
C’est bien !… compte sur moi, je compte sur toi.

AIR : Que la méfiance(M. de Saint-Cadenas)

Mystère et prudence !
Sois muet toujours,
Qu’un profond silence
Règne en tes discours.
Ensemble.
Guérineau.
Mystère et prudence !
Sois muet toujours,
Qu’un profond silence
Règne en tes discours.
Nazaire.
Mystère et prudence !
Je saurai toujours,
Garder le silence
Dans tous mes discours.

Guérineau sort.



Scène II


Nazaire, puis Agathe.


Nazaire, seul.
Quelle drôle de maison ! On me défends de sortir, on me défend de parler… Monsieur me dit : Chut ! et madame : Silence ! Quand je dis madame… c’est peut-être mademoiselle… Ce matin, j’ai voulu ranger… il n’y a rien dans les meubles, rien dans les armoires, rien dans la bibliothèque ! c’est très-louche, ça ! C’est comme cette chambre… (Il montre la porte à gauche.) dont monsieur a toujours la clef sur lui… Il y entre seul quatre ou cinq fois par jour… il s’y renferme… et au bout d’une demi-heure, il en sort très-pâle, en fermant vivement la porte sur lui… Involontairement, je pense au cabinet de la Barbe-Bleue… (Frissonnant.) Brrr ! Je vais jouer un air sur mon violon… ça me calmera. (Il va chercher un violon placé sur le petit tabouret, à l'extrême droite, premier plan.) C’est un art que je cultive depuis mon enfance… Au pays, je faisais danser le dimanche, à quatre sous l’heure… J’aurais pu être musicien, mais l’état de domestique est plus lucratif. (Il donne un accord.) Aïe !… il est rouillé depuis le temps… (Il remonte la chanterelle et donne un nouvel accord.) À la bonne heure !… c’est pur ! (Il se met à jouer une contredanse.)
Agathe, sortant de sa chambre, à droite.
Quel est ce bruit ? Comment ! c’est vous, Nazaire ?
Nazaire.
Oui, madame… j’étudiais.
Agathe.
Cessez ce charivari.
Nazaire, offensé.
Charivari ! Il suffit, madame, je vais serrer mon instrument. (Il va replacer son violon ainsi que l'archet sur le petit tabouret.)
Agathe.
Et souvenez-vous qu’aucun bruit, aucun bavardage ne doit attirer l’attention sur cette maison… (Mystérieusement.) Il faut qu’elle paraisse inhabitée, parce que…
Nazaire, avec curiosité.
Parce que ?…
Agathe.
Parce que j’ai des raisons pour qu’il en soit ainsi.
Nazaire, décontenancé.
Ah !
Agathe.
Vous avez compris… silence, mystère et discrétion.
Nazaire.
Oh ! madame, je suis le tombeau des secrets. (À part.) surtout de ceux que je ne sais pas. (Haut.) Même que ce matin… à sept heures… car on ne me permet pas de sortir passé sept heures… comme je venais de chercher mon lait… j’ai été accosté par un monsieur…
Agathe, inquiète.
Un monsieur vous a parlé ? il vous a adressé des questions ?
Nazaire.
Oh ! je vous en réponds !… Il m’a dit : « Vous êtes le domestique de la maison n° 4 ? »
Agathe.
Qu’avez-vous répondu ?
Nazaire.
J’ai répondu : Monsieur, j’en ignore…
Agathe.
Très bien !
Nazaire.
Alors, il a ajouté : « Votre maître s’appelle M. Duplantoir ? »
Agathe, vivement.
Duplantoir ! Il n’a pas dit un autre nom ?
Nazaire.
Est-ce que monsieur en a plusieurs ?
Agathe.
C’est bien… Ensuite ?
Nazaire.
Ensuite, il m’a tourné les talons… en regardant les fenêtres…
Agathe.
Ah ! mon Dieu !… Et, comment était ce monsieur ?
Nazaire.
Oh ! c’est un homme avec des gants, des souliers, un pantalon et un paletot.
Agathe.
Mais sa figure !
Nazaire.
Je n’ai pas eu l’indiscrétion de la regarder… Je suis le tombeau des secrets, moi !
Agathe, contrariée.
Ah ! maladroit !


Scène III


Les mêmes, Guérineau.


Guérineau, entrant par le fond avec son sac de nuit.
Guérineau.
Chut !… c’est moi !… (Très-bas.) J’apporte des provisions pour deux jours… un canard, un homard, un gigot, deux pigeons… et des œufs frais pour manger à la coque…
Nazaire, ouvrant le sac de nuit et regardant.
Ah ! les œufs sont cassés !
Guérineau.
Chut ! plus bas ! Alors, tu nous feras une omelette… sans bruit !
Nazaire, allant pour sortir avec le sac de nuit.
Tout de suite ! (Revenant.) Ah ! à propos, monsieur veut-il me donner la clef ?
Guérineau.
Quelle clef ?
Nazaire, montrant la chambre de gauche.
De cette chambre… pour la faire…
Guérineau, vivement.
Non !… Cette chambre n’est pas habitée… du moins par des êtres animés…
Nazaire, à part, en sortant.
Oh ! la Barbe bleue ! la Barbe bleue !


Scène IV


Guérineau, Agathe.


Guérineau.
Eh bien ! Agathe…
Agathe, vivement.
Mais taisez-vous donc… Vous savez bien qu’il ne faut plus m’appeler Agathe…
Guérineau.
C’est juste ! tu n’es plus Agathe… tu es Cécile… et moi je ne suis plus ton oncle Guérineau, je suis ton oncle Duplantoir.
Agathe.
Oui… il le faut !
Guérineau, l’interrogeant.
Sans doute… encore une semaine… ou deux ?
Agathe.
Oh ! toujours… si vous m’aimez !
Guérineau.
Comment ! toujours ! mais je ne peux pas m’appeler toute ma vie Duplantoir… la loi sur les titres s’y oppose ! Il faudrait supprimer le du, et ça ferait Plantoir ! Je ne peux pas vivre le reste de mes jours, caché comme un malfaiteur, dans un logement garni… mal garni… dont les cheminées fument !
Agathe.
Ah ! mon petit oncle, vous êtes si bon !
Guérineau.
Oui, je suis bon… Mais c’est ennuyeux quand on a une maison a soi, à Fontainebleau, avec des meubles, un jardin, un calorifère et une cave… c’est ennuyeux de coucher sur un lit de sangle et d’acheter du vin au litre… très-sûr ?
Agathe.
Oh ! avec beaucoup d’eau !…
Guérineau, vivement.
L’eau de Paris ne me réussit pas !… Et tout cela, pourquoi ?…
Agathe.
Pourquoi ?… Vous me le demandez !
Guérineau.
Je sais que ton mari a des torts…
Agathe.
Me tromper… après deux mois de mariage…
Guérineau, naïvement.
C’est trop tôt, j’en conviens…
Agathe.
Hein ?
Guérineau.
Non ! ce n’est pas cela que je voulais dire… Mais, es-tu bien certaine ?
Agathe.
Oh ! j’en ai la preuve… écrite… de la main de cette femme !…
Guérineau.
Oh ! la preuve !
Agathe, tirant une lettre de sa poche, et très-animée.
La voici, cette lettre… que vous avez toujours refusé de lire.
Guérineau.
Je crains les émotions.
Agathe.
Il faut enfin que vous la connaissiez.
Guérineau.
À quoi bon ?
Agathe.
Pour me plaindre, pour me protéger ! Écoutez ! (Lisant.) « Mon doux Léon. » (Parlé.) Une femme qui écrit à mon mari : « Mon doux Léon ! »
Guérineau.
Le fait est qu’il est d’un caractère très-doux.
Agathe, lisant.
 « J’arrive de Londres aujourd’hui à deux heures, je t’attends à quatre. » (Parlé.) Je t’attends !
Guérineau.
Oh ! dans une lettre… style commercial !
Agathe, lisant.
 « Je t’aime toujours comme une folle ! »
Guérineau.
Elle est peut-être folle ?
Agathe, lisant.
 « Je te rapporte un souvenir… un joli coffret anglais… pour serrer mes lettres, viens bien vite me remercier. (Lui présentant la lettre.) Ton Amélie. »
Guérineau, regardant.
Émile… on peut lire Émile !
Agathe.
Émile n’aimerait pas comme une folle !
Guérineau, désappointé.
Ah ! c’est juste !
Agathe.
Eh bien ! mon oncle !
Guérineau.
Eh bien ! j’avoue que les apparences sont contre ton mari…
Agathe.
Comment ! les apparences ! quand je vous donne des preuves écrasantes. Il était sorti lorsque cette lettre est arrivée ; mais je n’ai pas attendu son retour, j’ai quitté le domicile conjugal, et je suis allée me mettre sous votre protection à Fontainebleau.
Guérineau.
Jusque-là, très-bien !… Mais pourquoi n’y sommes-nous pas restés à Fontainebleau ?
Agathe.
Oh ! non ! chez vous, Léon n’eût pas manqué de retrouver ma trace…
Guérineau.
C’est alors que, pour le dépister, tu m’as emmené à Paris, sans me donner le temps de me reconnaître… et me voici, rue Rousselet-Saint-Germain, au quatrième, avec trois chemises, cinq mouchoirs et un pantalon… qui peut se déchirer !… Ce n’est pas vivre cela ! Encore si tu étais venue vingt jours plus tard !
Agathe.
Pourquoi vingt jours ?
Guérineau.
J’aurais pu terminer mon traitement…
Agathe.
Vous êtes malade ?
Guérineau.
Oui… depuis quelques temps, ça ne va pas… je mange sans goût… J’ai consulté mon médecin, il dit que c’est un manque d’appétence… Sais-tu ce que c’est que l’appétence ?
Agathe.
Non !
Guérineau.
Moi non plus… ça m’inquiète… Alors il m’a ordonné la cure du raisin.
Agathe.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Guérineau.
C’est bien connu à Fontainebleau… Ce régime consiste à faire avaler à un homme… cent kilos de raisins en vingt jours, c’est-à-dire dix livres par jour… Ah ! tout n’est pas rose dans ce traitement ! Quand tu es arrivée à Fontainebleau, j’allais commencer ; je revenais de Thomery avec mes cent kilos… Mais tu pleurais… tu parlais de mourir… Alors je t’ai suivi avec mon raisin, qui n’était pas déballé. (Montrant la chambre à gauche.) Il est là… dans cette chambre noir, dont j’ai condamné la fenêtre parce que le jour est contraire aux fruits… Je n’y laisse pénétrer aucun domestique… parce que les domestiques c’est encore contraire aux fruits.
Agathe.
Mais il va se gâter.
Guérineau.
Non, je l’ai suspendu à des cordes… la tête en bas… et quatre fois par jour, j’entre là… je pèse ma ration et j’avale en marchant… On m’avait recommandé, de me promener en voiture dans la forêt… Enfin ! j’écris jour par jour sur un carnet tout ce que j’éprouve, et j’enverrai une note à mon médecin.
Agathe.
Pauvre oncle, rassurez-vous, ce ne sera rien. (Elle se dirige vers la droite.)
Guérineau.
Je serais bien sûr de guérir si un pardon généreux me permettait de retourner à Fontainebleau.
Agathe, vivement.
Pardonner à monsieur Darvel ! jamais.
Guérineau.
Agathe… Cécile…
Agathe.
Jamais ! Jamais ! (Elle rentre dans sa chambre.)


Scène V


Guérineau, puis Nazaire.


Guérineau, seul.
Jamais ! (Avec mystère.) Je n’ai pas voulu le dire à ma nièce… mais tout à l’heure, en revenant du marché… il m’a semblé apercevoir de loin… son mari… le nez en l’air et regardant à tous les étages… S’il pouvait avoir trouvé notre piste !… J’avais envie d’aller à lui… de le traîner aux pieds de sa femme… soumis et repentant ; mais je n’ai pas osé, elle a encore la tête trop montée… je me suis contenté de tousser très-fort… J’espère qu’il m’aura vu… suivi, peut-être…
Nazaire, entrant par la droite.
Monsieur !
Guérineau.
Chut ! pas si haut !
Nazaire, bas.
Oui, monsieur… je venais vous confier…
Guérineau.
Quoi ?
Nazaire, très bas.
Que mademoiselle attend monsieur… monsieur son…
Guérineau.
Monsieur Duplantoir.
Nazaire.
Monsieur Duplantoir pour déjeuner !
Guérineau, très-bas.
Très bien !… j’y vais !… (À part.) Mon Dieu ! que c’est ennuyeux de parler comme ça. (Haut.) Ah ! il viendra peut-être un monsieur…
Nazaire.
Son nom ?
Guérineau.
Il n’en a pas… C’est un inconnu !
Nazaire.
Ah !
Guérineau.
Tu le ferras entrer !… sans bruit !… sans bruit !… (Il sort à droite.)


Scène VI


Nazaire, puis Lafurette.


Nazaire, seul.
Dois-je aller prévenir la police ? (On sonne.) On sonne !… l’inconnu, sans doute… (Il ouvre.)
Lafurette, entrant après avoir repoussé Nazaire.
Enfin, m’y voici ! …je n’y tenais plus !…
Il regarde de tous côtés.
Nazaire, à part.
Tiens ! c’est le monsieur qui a voulu me faire causer ce matin !
Lafurette.
Mon ami, puis-je compter sur toi ?… voilà vingt francs.
Nazaire, à part.
C’est un homme du monde !
Lafurette.
Je désirerais parler à monsieur ou à madame.
Nazaire.
Ou à mademoiselle.
Lafurette.
Ils sont trois ?
Nazaire.
Non, ils ne sont que deux… mais on ignore ce qu’ils se sont…
Lafurette.
Comment ?
Nazaire.
On vous attend… (Étonnement de Lafurette.) Vous êtes l’inconnu ?
Lafurette.
Moi ?
Nazaire.
Oui… monsieur Duplantoir m’a dit de vous faire entrer sans bruit… Ne faites pas de bruit !…
Lafurette, étonné.
Pourquoi ?
Nazaire.
Je n’en sais rien… ici on parle tout bas… tout bas…
Lafurette.
Vous avez des maux de gorge ?
Nazaire.
Non ! c’est l’habitude de la maison !…
Lafurette.
Voilà qui est bien extraordinaire !… Dis-moi, de quel pays est ton maître… d’où vient-il ?
Nazaire.
Ça… j’en ignore !
Lafurette.
Il a cependant reçu il y a trois jours une lettre de Fontainebleau…
Nazaire, vivement.
Ah ! monsieur ! je vous en supplie, ne parlons jamais de Fontainebleau.
Lafurette.
Pourquoi ?
Nazaire.
Je n’en sais rien… mais c’est défendu !
Lafurette, à part.
Voilà qui est étrange ! mon Dieu ! que c’est étrange !
Nazaire.
Chut !… c’est plein de mystères ici !
Lafurette.
Ah !… parle… dis-moi tout ce que tu sais… Tiens ! voilà vingt francs… Non ! je te les ai déjà donnés ! Parle !
Nazaire.
D’abord, les meubles…
Lafurette.
Fermés à double tour ?
Nazaire.
il n’y a rien dedans…
Lafurette.
Ah !
Nazaire.
Deux malles et un sac de nuit… c’est tout le mobilier !
Lafurette.
Voilà qui est étrange ! mon Dieu ! que c’est étrange ! Après ?
Nazaire.
Après ? Monsieur va lui-même au marché…
Lafurette.
Très-curieux ! Et sa femme ?
Nazaire.
Sa femme… ou sa fille… ou sa nièce… car on ne sait pas… elle ne sort jamais… elle a les yeux rouges… elle pleure !
Lafurette.
Ah ! voilà un détail précieux !… je flaire une séquestration ! réponds-moi !… Il y a ici une chambre dont on n'ouvre jamais les volets.
Nazaire, indiquant la porte de gauche.
La chambre noire… celle-là.
Lafurette.
Et… qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
Nazaire, frissonnant.
Brrr !
Lafurette.
Quoi ?

AIR de Lestocq.

Pourquoi, mon cher, cette frayeur ?
Nazaire.
Ah ! rien que d’y penser mon cœur
Frisonne !
Lafurette.
Ce cabinet mystérieux
Cache quelque drame odieux,
Tant mieux !
Parfois n’entends-tu pas gémir ?
Nazaire.
Je n’entends rien : ça fait frémir !
Lafurette.
Quand la porte s’ouvre n’as-tu,
D’un œil furtif, rien entrevu ?
Nazaire.
Personne,
Excepté monsieur Duplantoir,
N’as pu, dans ce cabinet noir,

Rien voir !


Nazaire, parlé.
Lui seul y pénètre, il s’y enferme quatre fois par jour… On l’entend marcher… et il ressort très-ému.
Lafurette.
Qu’est-ce que ça peut bien être ?… Quatre fois par jour… dans une chambre noire ! Il ne fait pas de photographie ?
Nazaire.
Non…
Lafurette.
Il est évident que je suis sur la trace d’une intrigue… d’un crime peut-être.
Nazaire.
Je le crois comme vous, monsieur…
Lafurette.
Tais-toi ! l’air calme… souriant… et annonce-moi !
Nazaire.
Quel nom ?
Lafurette.
Monsieur George Lafurette. (Il lui donne sa carte.)
Nazaire.
Dites donc, monsieur, quand vous saurez quelque chose, vous me le direz ?
Lafurette.
Curieux ! Sois tranquille ! va ! (Nazaire sort.)


Scène VII


Lafurette.


Lafurette, seul.
Voilà qui est étrange !… mon Dieu ! que c’est étrange ! Allons ! allons ! je crois que j’ai bien fait de venir… D’abord, je n’y tenais plus… Je demeure en face… au numéro 3 ; je suis rentier ; je n’ai rien à faire… et naturellement, comme tout le monde, j’aime à savoir ce qui se passe dans mon quartier… C’est même pour cela que, malgré mon âge, je me suis fait maintenir sur les rôles de la garde nationale… une faveur !… Ce n’est pas pour la gloire… quoique cependant… Oh ! non ! mais on cause… on cause avec le tambour, on sait les nouvelles… Je ne suis pas curieux !… oh ! Dieu ! Mais cet appartement, inhabité depuis longtemps, s’est peuplé subitement de deux êtres mystérieux… qui sont arrivés le soir… circonstance aggravante !… car on ne déménage pas le soir… J’étais couché… Tout à coup, j’aperçois de la lumière, et je crie à ma femme : « - Ah ! dis donc !… la maison numéro 4 est habitée… - Hein, quoi !… qu’est-ce que c’est ! – La maison numéro 4. – Ah ! tu m’ennuies ! » - C’est au point que je n’en ai pas dormi de la nuit… absolument comme si j’avais pris du café. Le lendemain, je me lève de bonne heure, je me rase, je me coupe !… l’émotion !… Je m’habille et je me poste à la fenêtre, avec un sourire bienveillant, tout prêt à saluer mes nouveaux voisins… J’attends jusqu’à midi, toujours avec mon sourire, personne ne paraît ! Je descends, je questionne le concierge… il ne sait rien !… Nous avons un très-mauvais concierge… À huit heure du soir… toujours le soir !… je vois sortir un monsieur qui se glisse le long des murs avec un sac de nuit… Je le suis ! il achète successivement un melon, un gigot et des épinards !… Je ne le blâme pas de ça… moi-même j’aime assez le melon, le gigot et les ép… Oh ! non, pas les épinards. (Reprenant.) Deux jours après, j’apprends chez le boucher qu’il s’appelle Duplantoir et qu’il a reçu une lettre de Fontainebleau !… J’écris immédiatement au maire de cet endroit, et il me répond qu’on ne connaît pas le moindre Duplantoir à Fontainebleau ! À cette nouvelle, j’avoue que j’eus de la peine à me contenir ; ma femme avait beau me dire : « Mais qu’est-ce que cela te fait ?… cela ne te regarde pas ! » Comment ! un homme viendra s’installer dans ma rue, devant mes fenêtres, sous un nom supposé… et je n’aurais pas le droit d’être ému !… Allons donc !… Des gens qui s’enferment chez eux, qui ni parlent à personne, qui ne reçoivent ni journaux ; ni cartes, ni visites… C’est un scandale public ! Heureusement, j’ai trouvé un prétexte pour m’introduire ici, et je finirai bien par savoir… Quel drôle d’appartement ! Ça n’a pas l’air habité… Ces meubles vides… (Apercevant un carnet sur la table.) Tiens ! un mémento !… Personne !… Voyons donc ! C’est en quelques sortes un service que je rends à la société… non, à mon quartier… à la rue Rousselet. (Lisant.) « Symptômes : mardi, dix livres ; peu d’effet. » (Parlé.) Qu’est-ce que cela veut dire ?… (Lisant.) « Mercredi, dix livres, journée médiocre ; il me faudrait de la forêt. » (Parlé.) Quelle forêt ? (Lisant.) « Jeudi, dix livres ! » (Parlé.) Toujours dix livres ! (Lisant.) « Le sang circule… » (Parlé.) Le sang !… (Posant le carnet avec terreur.) Ah ! ça sent le crime ici !!! Cette chambre, qu’on ferme soigneusement à clef… dont on n’ouvre jamais les volets… et cette femme qui a les yeux rouges… qui pleure !… C'est une mère qu'on sépare de son enfant ! L’enfant est là ! privé de jour… de nourriture, accablé de mauvais traitement… Ce matin, j’ai entendu de la musique… pour étouffer les cris de la victime… comme dans Fualdès ! (Se frottant les mains.) Ah ! voilà une bonne journée ! Je crois que j’ai mis la main sur un drame !… un mélodrame ! La musique ! Voyons donc… si je pouvais par le trou de la serrure… (Il regarde par le trou de la serrure.)


Scène VIII


Lafurette, Agathe.


Agathe, entrant en regardant une carte.
Monsieur Georges Lafurette… Je ne connais pas !
Lafurette, regardant toujours.
Je ne vois rien… c’est noir…
Agathe, le voyant, à part.
Que fait-il ici ? (Haut.) Monsieur…
Lafurette, se retournant.
Oh ! pardon, madame, j’avais cru entendre… des gémissements… dans cette chambre… (À part.) Elle a tressailli !
Agathe.
Vous avez désiré me parler, monsieur ?
Lafurette.
Mon Dieu ! madame… Madame… Duplantoir, je crois ?
Agathe.
Je vous écoute…
Lafurette.
Merci !… je n’étais pas fatigué ! (Il va pour s’asseoir, il s’aperçoit que les deux chaises sont l’une sur l’autre, il en prend un et s’assied.)
Agathe, à part.
Comment ! il s’installe ! (Lafurette s’empresse d’offrir une chaise à Agathe qui passe et s’assied.)
Lafurette.
Madame, vous excuserez ma visite… un peu matinale peut-être… mais entre voisins… car j’ai l’avantage d’être votre voisin…
Agathe.
Ah !
Lafurette.
Oui… je demeure en face… au numéro 3… il n’y a que la rue à traverser… Et si par hasard vous aviez besoin de secours… un simple signe… dont nous pourrions convenir… un petit drapeau, par exemple !
Agathe.
En quoi puis-je vous être utile, monsieur ?
Lafurette, à part.
Pauvre femme ! qu’elle a dû souffrir !
Agathe.
Je vous écoute…
Lafurette.
Je viens vous demander des renseignements sur une nommée Marguerite…
Agathe.
Ma cuisinière !
Lafurette.
Oui ! …madame, j’ai renvoyé la mienne. Voici pourquoi… (Avec intention.) Elle avait osé maltraiter un enfant !
Agathe.
Ah !
Lafurette, à part.
Elle a encore tressailli !… (Haut.) Maltraiter un enfant ! cette créature blanche et rose dont la faiblesse devait commander le respect, dont la douceur… dont la candeur… dont la fraîcheur… Vous êtes mère, madame ?…
Agathe.
Pardon… vous avez renvoyé votre cuisinière…
Lafurette.
Ah ! oui ! excusez-moi… Mais j’aime les enfants, madame…, et si j’en voyais souffrir un, soit chez moi… (Avec intention.) soit dans le voisinage…
Agathe, à part.
Quel ennuyeux bavard !
Lafurette, à part.
Elle a encore tressailli. (Haut.) Parlez, madame, ayez confiance… je suis peut-être la Providence !…
Agathe.
Mais, monsieur… c’est vous qui avez désiré me parler… moi, je n’ai rien à vous dire.
Lafurette.
Comment rien ! (Désignant la porte à gauche.) Mais là… là… (Surprise d’Agathe. À part.) Je suis sûr que Duplantoir nous écoute. (Bas à Agathe.) Ne craignez rien… je serai prudent !
Agathe.
Plaît-il ?
Lafurette.
Je reprends… (Très haut et se tournant vers la porte.) Oui, madame, je viens vous demander des renseignements sur la nommée Marguerite…
Agathe, à part.
Encore ! est-ce qu’il ne va pas s’en aller ? (Haut.) Justement, voici monsieur Duplantoir. (Agathe se lève.)


Scène IX


Les mêmes, Guérineau.


Lafurette, à part, se levant.
Lui !
Agathe.
Il pourra vous donner tous les renseignements… (Elle passe à droite.)
Lafurette.
Monsieur Duplantoir… enchanté de faire votre connaissance… et comme voisin…
Guérineau.
Monsieur…
Lafurette, à part.
Il a une figure atroce cet homme-là !
Agathe, bas à Guérineau.
Observez-vous… je le soupçonne d’être envoyé par mon mari.
Guérineau.
Ah bah ! tu crois…
Lafurette.
J’étais en train de demander à madame votre épouse… ou à mademoiselle votre fille… ou votre nièce… Plaît-il ?
Guérineau.
Je n’ai rien dit.
Lafurette.
Oui… quelques renseignements sur Marguerite…
Guérineau.
Je vous ai bien entendu… j’étais là !
Lafurette, à part.
Qu’est-ce que je disais… Misérable !… (Haut.) Je désirais savoir si cette fille… (On entend sonner dix heure.)
Guérineau, vivement et interrompant Lafurette.
Dix heure… Oh ! pardon !… il faut que j’entre là. (Il se dirige vers la chambre de gauche.)
Lafurette, à part.
La chambre noire !
Agathe.
Non ! plus tard !… je vous en prie !…
Lafurette, à part.
Le cri de la mère !
Guérineau.
Il le faut !… C’est l’heure !…
Lafurette, à part.
L’heure !… l’heure de torturer l’enfant !… (Haut.) Monsieur…
Guérineau, bas.
Chut ! Dites à Léon de venir lui-même… vous ou rien… c’est la même chose.
Lafurette.
Léon ! quel Léon ? (Guérineau entre à gauche. Lafurette s’approche vite de la porte qui se ferme.) Fermée !… et je n’ai rien vu !…


Scène X


Agathe, Lafurette, puis Nazaire.


Agathe, à part.
Mon oncle perd la tête… me laisser avec ce monsieur…
Lafurette, à part.
Qu’elle doit souffrir ! (Bruit de serrure.) Il s’enferme !… (A Agathe, avec exaltation.) Pauvre femme ! du courage ! (Il lui prend la main.)
Agathe.
Mais, monsieur, laissez ma main !
Lafurette.
Comment ! vous croyez !… Oh ! je pense bien à cela !… Je suis peut-être la Providence !…
Agathe.
Mais, enfin, que voulez-vous, monsieur ?
Lafurette.
Ce que je veux ? vous sauver !… te sauver !!!
Agathe.
Moi ?
Lafurette.
Mais pour cela, il faut que je connaisse vos malheurs… Racontez-moi vos malheurs !
Agathe.
Encore une fois, monsieur, je ne vous connais pas !
Lafurette.
Oh ! ce n’est pas l’intérêt qui me guide !… c’est le désir de savoir… non ! de vous être utile, à vous et au petit !
Agathe.
Au petit ?
Lafurette.
Pour vous le prouver, je suis capable de tout ! Je suis capable de… (À part.) L’autre m’a parlé de Léon ! (Haut.) Tenez, voulez-vous que j’aille chercher Léon ?
Agathe.
Léon ! vous le connaissez ?
Lafurette.
C’est-à-dire… de vue !
Agathe.
Je m’en doutais ! Vous venez de sa part ?
Lafurette.
Permettez… Je ne sais pas si on peut appeler cela de sa part.
Agathe.
Eh bien ! dites-lui que je ne le reverrai de ma vie !… Après sa faute… son crime !…
Lafurette, à part.
Encore un crime !… Ah çà, c’est donc la famille des Atrides !
Agathe.
Nous n’avons plus rien à nous dire, monsieur… (Elle sonne.)
Lafurette.
Mais, au contraire… permettez… (Nazaire paraît.)
Agathe, à Nazaire.
Reconduisez monsieur…
Lafurette, à part.
Comment ! Mais je ne sais rien !… (Haut.) Un mot, madame…

Ensemble.

(AIR du Gendre.)
Lafurette et Nazaire.
La nuit, dans cette affaire,
Se fait de plus en plus.
Dans ce logis, je flaire
Des crimes inconnus !
Agathe.
Ce logis solitaire,
Ne nous protège plus,
Car par cet émissaire
Nous sommes reconnus !

(L'orchestre accompagne piano jusqu'à la sortie de Lafurette.)


Nazaire, bas à Lafurette, en lui donnant son chapeau.
Savez-vous quelque chose ?
Lafurette, bas.
Rien !… mais c’est atroce ! (Haut.) Madame… (À part.) Oh ! je reviendrai ! (Il sort avec Nazaire.)


Scène XI


Agathe, Guérineau, puis Nazaire.


Agathe, seule.
Notre retraite est découverte… il n’y a plus à hésiter ! (Guérineau sort de droite et ferme la porte à clef.)
Guérineau, à part.
Encore dix livres d’avalées !
Agathe.
Mon oncle !… il n’y a pas un instant à perdre… nous partons…
Guérineau.
Comment ! nous partons !
Agathe.
Ce monsieur est un espion de mon mari, j’en ai la preuve !
Guérineau.
Ah ! ah !
Agathe.
Il faut que dans une demi-heure nous ayons quitté cet appartement.
Guérineau.
Mais où irons-nous ?
Agathe.
Je n’en sais rien… nous chercherons… Faites vite vos malles.
Guérineau.
Et mon raisin ?
Agathe.
On le remettra dans les paniers… dépêchez-vous.
Nazaire, entrant.
Ce monsieur est parti.
Agathe, à Nazaire.
Venez m’aider à faire les paquets, nous déménageons ! (Elle sort à droite.)
Nazaire.
Ah bah ! avant le terme ? (À part, sortant.) Mystère sur mystère !


Scène XII


Guérineau, puis Léon Darvel.


Guérineau, seul.
Déménager ! encore ! Certainement, je suis mal ici… mais je commençais à m’y habituer… Et mon régime ! tout cela est de la faute de Léon… c’est un polisson… si je le tenais !…
Léon, au dehors.
Dans quelle diable de maison suis-je donc ! (Entrant.) Ah ! mon oncle ! enfin ! je vous retrouve !
Guérineau.
Lui !
Léon, très animé.
Ce cher oncle !… Voilà huit jours que je vous cherche… Ah çà ! et ma femme, Agathe ?
Guérineau.
Chut ! elle est ici… furieuse !
Léon.
Pourquoi ?… Expliquez-moi cette fuite précipitée…
Guérineau.
Vous me le demandez ?… Demandez-le plus bas… car si elle savait que tu es ici… elle serait capable de se jeter par la fenêtre !
Léon.
Mais que lui ai-je fait ? C’est inexplicable !…
Guérineau.
Ce que vous avez fait, monsieur ?… vous faire adresser au domicile conjugal les lettres de vos maîtresses !
Léon.
Une lettre ! une maîtresse ! C’est impossible ! je n’en ai pas !
Guérineau.
Allons donc ! mais j’ai lu moi-même ces pattes de mouches… sur papier rose… et signées… signées…
Léon.
Signées… quoi ?
Guérineau.
Ah ! mon Dieu ! j’ai oublié le nom !
Léon.
Coralie ?
Guérineau.
Non !
Léon.
Joséphine ?
Guérineau.
Non !
Léon.
Amanda, Célestine, Cora ?
Guérineau.
Eh bien ! tu disais que tu n’en avais pas !
Léon.
Ce sont des anciennes… Amélie, peut-être ?
Guérineau.
Juste ! Amélie !… Elle te donnait un rendez-vous, et te rapportait un coffret de Londres !…
Léon.
Ah ! mon Dieu ! et Agathe a lu ?…
Guérineau.
Vous comprenez, monsieur, sa trop juste indignation… Moi, je ne t’en veux pas… je suis un homme… je le fus du temps de madame Guérineau…
Léon.
Comment ! mon oncle !
Guérineau.
Mais, sac à papier, je ne me suis jamais laissé prendre !…
Léon.
Ah ! je veux voir Agathe… lui jurer que je n’aime qu’elle !
Guérineau.
Garde-t’en bien !… elle est inflexible !… Trouve d’abord une bonne histoire… pour te justifier…
Léon.
Une histoire ?…
Guérineau.
Mais quelque chose de très-fort… qui me permette de retourner tout de suite à Fontainebleau.
Léon, à part.
Ah ! mon Dieu ! si Amélie le voulait… elle demeure dans le quartier… (Haut.) Attendez-moi, mon oncle, je reviens… et j’espère !…
Guérineau, remontant avec lui.
Surtout, dépêche-toi, car nous sommes en train de déménager…
Léon.
Où allez-vous ?
Guérineau.
Je n’en sais rien…
Agathe, en dehors.
C’est bien… fermez cette caisse…
Léon, voulant s’élancer vers la chambre.
C’est elle !
Guérineau, le poussant dehors.
File ! et reviens avec un bon moyen… je te donne un quart d’heure. (Léon sort.)


Scène XIII


Guérineau, Agathe, puis Lafurette.


Agathe, entrant avec des paquets.
Me voici prête !
Guérineau, à part.
Déjà !
Agathe.
Nazaire ferme les malles.
Guérineau, à part.
Il faut gagner du temps !
Agathe.
Avec qui causiez-vous, mon oncle ?
Guérineau.
Je me parlais à moi-même… je me disais « Duplantoir… » non, Guérineau, j’étais tout seul… « Guérineau, si tu étais femme, quel serait ton plus bel apanage ?… » et je me répondais carrément : « l’indulgence et le pardon. »
Agathe.
Ne parlons pas de cela… vous savez bien que c’est inutile !… je vais envoyer chercher un fiacre.
Guérineau.
Non ! un quart d’heure !… je ne te demande qu’un quart d’heure.
Agathe.
Pourquoi ?
Guérineau.
Mes paquets ne sont pas faits… mon raisin !… c’est très-long à emballer !… (Lafurette paraît en tenue de visite. Il tient un petit jonc qu’il pose dans un coin.)
Lafurette.
Mille pardons, si je vous dérange…
Guérineau.
Hein ?
Agathe, à part.
Encore cet homme !
Lafurette, retirant son chapeau et le tenant à la main.
Madame… et vous, monsieur, pardonnez l’indiscrétion de cette seconde visite… Ce n’est plus le solliciteur importun qui se présente… c’est le voisin… l’homme du monde… qui vient vous offrir ses hommages et vous remercier des précieux renseignements que vous avez bien voulu donner sur la nommée Marguerite.
Guérineau, à part.
Ça va nous faire gagner du temps… (Haut.) Prenez donc la peine de vous asseoir. (Il lui présente une chaise et s’assied près de lui.)
Agathe.
Mais vous savez bien… (Elle va s’asseoir à droite, tout en manifestant son impatience.)
Lafurette.
Mille fois trop bon !… Il fait aujourd’hui une journée splendide !
Agathe, à part.
Il est insupportable ! (Pendant toute la scène, elle enveloppe différents objets et les serre dans le sac de nuit.)
Guérineau, bas à Lafurette.
Dites donc !… il est venu…
Lafurette, de même.
Qui ?
Guérineau, de même.
Et il va revenir.
Lafurette, de même.
Quoi ?
Guérineau.
Chut !
Guérineau et Lafurette, se voyant observés par Agathe.
Splendide ! splendide !
Lafurette.
Oui, c’est une de ces belles matinées d’automne par lesquelles commencent tous les romans… un peu bien écrits…
Guérineau.
C’est bien vrai ! c’est bien vrai !
Lafurette, bas à Guérineau.
Ah ! il va revenir ?…
Guérineau, bas.
Il cherche un moyen… je ne vous demande qu’un petit quart d’heure.
Lafurette.
Pourquoi faire ?
Guérineau.
Chut !
Guérineau et Lafurette, même jeu.
Splendide ! splendide !
Lafurette, à Agathe.
Est-ce que vous ne songez pas, madame, à faire une promenade au Bois… l’air est bon… (Regardant Guérineau.) pour les enfants !…
Guérineau.
Pour les enfants ! pour tout le monde… la forêt !
Lafurette, à part.
Il a pâli.
Agathe, se levant.
Excusez-nous, monsieur, mais nous sommes sur le point de partir !…
Lafurette, se levant.
Comment ! partir !… En effet, ces préparatifs…
Guérineau.
Nous allons…
Agathe.
En Belgique !
Guérineau.
À Melun !
Lafurette, à part.
En Belgique !… à Melun !… (Haut.) C’est un départ tout à fait improvisé… car, ce matin, vous ne songiez pas…
Agathe.
Ah ! depuis longtemps, cet appartement nous déplaît.
Guérineau.
Les cheminées fument !
Lafurette.
Alors ! il est à louer, votre appartement.
Guérineau.
Naturellement.
Lafurette.
Très-bien… je désire voir cette chambre. (Il montre la chambre de gauche.)
Guérineau.
Non, elle est embarrassée !… d’ailleurs, l’écriteau n’est pas mis !
Lafurette, à part.
Il a encore pâli !
Guérineau, bas.
Vous n’avez pas besoin de voir l’appartement… parlez ! amusez le tapis… voilà tout ce qu’on vous demande.
Lafurette, à part.
Il veut que j’amuse le tapis. (Haut.) Puis-je vous aider à quelque chose, madame ?
Guérineau.
C’est ça !… enveloppez ces flambeaux !
Agathe.
Vous n’y pensez pas !
Guérineau, à part.
Puisqu’on le paye, autant l’utiliser !
Lafurette, enveloppant les flambeaux, bas à Agathe.
Madame… les moments sont précieux… un mot !… et je cours prévenir l’autorité !
Agathe.
Mais, pourquoi faire, monsieur ?
Guérineau.
Tenez !… emballez ça aussi !… (Il lui donne deux vases.)
Agathe.
Encore !… En vérité, vous abusez…
Lafurette, bas.
Oh ! ne craignez pas d’abuser !… car, malgré lui, malgré vous-même, je saurai vous soustraire à la tyrannie d’un monstre… (Il laisse tomber un des vases.)
Guérineau.
Oh ! grand maladroit !
Lafurette.
Hein ? Splendide ! splendide !
Guérineau.
Nous ne pouvez pas faire attention ?
Lafurette.
Mais, je ne suis pas emballeur, moi ! Je suis un homme du monde !
Agathe, à Lafurette.
Mille pardons, monsieur, de la peine que vous avez prise… mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps…
Guérineau.
C’est ça ! allez-vous-en !
Lafurette, résistant.
Non, permettez.
Guérineau.
Soyez tranquille ! on vous payera !
Lafurette, à part.
Qu’est-ce qu’il veut me payer ?
Agathe.
Monsieur… (Lafurette salue et va pour entrer à gauche. Guérineau le retient.)
Lafurette, à part.
Je reviendrai !

Ensemble.

AIR : Adieu, je pars. (Corde sensible.)
Lafurette.
Dans ce mystère plus j’avance,
Moins je parviens à le saisir.
J’y mettrai de la persistance ;
Je veux le percer ou mourir.
Guérineau.
Privez-nous de votre présence,
Votre tâche ici doit finir ;
Je vous le dis en confidence,
Dans un instant il va venir.
Agathe.
De son importune présence,
Le but est facile à saisir ;
Il va nous dénoncer, je pense,
Sans nul retard il faut partir.

(Lafurette sort par le fond.)



Scène XIV


Guérineau, Agathe, puis Nazaire et Léon Darvel.


Agathe.
Enfin, nous en voilà débarrassés ! Cette persistance à s’introduire chez les gens n’est pas naturelle…
Guérineau, à part.
Et Léon qui va venir avec son moyen !
Nazaire, entrant.
Monsieur Léon Darvel !
Agathe.
Lui !
Guérineau, à part.
Enfin ! (Guérineau fait signe à Nazaire de sortir. Léon va à Agathe.)
Agathe.
Vos espions vous ont bien servis, monsieur, mais je vous préviens que toute tentative de réconciliation entre nous est désormais inutile.
Léon.
Comment !
Guérineau.
Oui, monsieur, inutile (Bas.) As-tu ton histoire ?
Léon, bas.
Oui… (Haut à sa femme.) M’est-il permis de vous demander au moins quel est mon crime ?
Agathe, tirant une lettre d’Amélie.
Puisque votre conscience est muette, ceci, monsieur, vous répondra.
Léon, regardant la lettre.
Une lettre signée Amélie.
Guérineau, bas.
Nie, nie tout ! (Il prend la lettre.)
Léon.
Ainsi, c’est sur une pareille preuve que vous m’avez condamné sans m’entendre. Ah ! Agathe ! l’affection que j’ai pour vous mériterait plus d’égards.
Guérineau, bas.
Pleure ! pleure donc ! Il manque de larmes ce garçon !
Léon.
Je pourrais, imitant votre exemple, me refuser à toute explication ; mais je veux bien consentir à vous donner devant mon oncle quelques éclaircissements qui vous feront regretter, je l’espère, le parti violent que vous avez pris…
Agathe.
Oh ! j’en doute !
Guérineau, à part.
Voyons, ce qu’il a trouvé !
Léon.
Un seul mot me suffira… Sans votre fuite précipitée, je vous aurais appris, madame, je vous aurais prouvé que cette Amélie, que vous prenez pour une rivale, est tout simplement une bonne et respectueuse dame qui m’aime comme un fils… comme une folle !
Guérineau.
C’est dans la lettre !
Léon.
C’est ma marraine, enfin !
Agathe.
Votre marraine !
Guérineau, à part.
Oh ! très-fort ! très-fort !
Léon.
Vous semblez douter… demandez à mon oncle !
Guérineau.
Mais, oui ! je me souviens parfaitement à présent. Madame Amélie, une vielle dame qui demeure rue…
Léon.
Place Saint-Sulpice !
Guérineau.
Juste ! Partons pour Fontainebleau maintenant !
Agathe.
Et vous vous êtes flatté qu’il suffirait d’une fable semblable pour nous convaincre.
Léon.
Une fable ?
Guérineau, à part.
Ça ne prend pas.
Léon, tirant une lettre.
À votre tour, veuillez, madame, jeter les yeux sur cet autre billet !
Guérineau.
Encore une lettre !
Léon.
Que j’ai reçu le lendemain de votre départ. Est-ce bien la même écriture… la même signature ?… vérifiez !
Guérineau, rapprochant la première lettre qu’il avait prise.
Et le même papier… rose !
Agathe, lisant.
 « Mon cher filleul… »
Léon, bas et vivement à son oncle.
Chut ! je sors de chez Amélie, elle a consenti à me sauver.
Guérineau, bas à Léon.
Prodigieux !
Léon, à Agathe.
Lisez… lisez tout haut… Je veux que mon oncle me rouvre ses bras !
Guérineau, sévèrement.
Plus tard, lisons d’abord !
Agathe, lisant.
 « Mon cher filleul, mon doux Léon, je t’ai attendu hier à trois heures et tu n’es pas venu… C’est mal de négliger une vielle amie comme moi… Je t’attends ce soir, je désire savoir si le petit coffret que je te rapporte de Londres est à ton goût. Ta marraine qui t’aime comme une folle, Amélie. »
Guérineau, à Léon.
Dans mes bras ! (Bas.) Tu n’es qu’un vaurien.
Agathe, lui tendant la main
Léon !
Léon.
Chère Agathe, me crois-tu à présent…
Agathe.
Envoie chercher une voiture…
Léon, joyeux.
Pour retourner chez nous.
Agathe.
Pour aller Place Saint-Sulpice… chez ta marraine.
Léon, à part.
Diable !
Guérineau, à part.
Patatras.
Agathe, à part.
Il s’est troublé !


Scène XV


Les mêmes, Lafurette.


Lafurette.
C’est encore moi… j’ai oublié ma canne.
Léon.
Ciel !
Lafurette.
Tiens ! monsieur Darvel !
Léon, à part.
Le mari d’Amélie !
Lafurette, à part.
Ah ! Darvel les connaît… bravo ! nous allons avoir des renseignements. (Haut à Agathe.) Je vois, madame, que nous avons un ami commun… un charmant garçon que je vous recommande comme homme et comme professeur de violon…
Léon, bas.
Taisez-vous donc !
Agathe, étonnée.
Comment ! professeur de violon !
Guérineau, à part.
Qu’est-ce qu’il chante ?
Lafurette.
Il donnait des leçons d’harmonie à ma femme.
Agathe.
Hein ?
Lafurette.
Trois séances par semaine… (À Léon.) Cela me fait penser que je vous dois les deux derniers cachets, c’est quarante francs ! (Il les lui offre.)
Léon.
Non ! plus tard.
Lafurette, bas à Léon.
Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?… d’où viennent-ils ? que font-ils ?
Agathe, à Léon.
Comment, monsieur, vous donnez des leçons d’harmonie ?
Léon, embarrassé.
C’est-à-dire…
Lafurette.
Très joli talent !… talent hors ligne ! à ce qu’on dit… car moi, je ne l’ai jamais entendu… dès que monsieur arrivait avec sa boîte, je filais… Ma femme n’aime pas à étudier devant le monde… pudeur d’artiste !
Léon, bas.
Mais taisez-vous donc !
Lafurette, bas à Léon.
Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? d’où viennent-ils, que font-ils ?
Léon, bas.
Plus tard !… je n’ai pas le temps !
Lafurette, haut.
À propos, nous ne sommes pas contents de vous… Amélie vous en veut…
Agathe.
Amélie !
Lafurette.
Ma femme !… elle vous a rapporté de Londres un petit coffret incrusté.
Guérineau.
Comment !
Lafurette.
Elle vous a écrit il y a huit jours pour venir le chercher.
Guérineau, à part.
V’lan ! C’est le mari !
Agathe, à Léon.
Ah ! monsieur… c’est indigne ! indigne ! tout est fini entre nous ! (Elle remonte.)
Lafurette.
Hein ? quoi ? qu’est-ce qu’elle a dit ?
Léon, à Agathe, la suivant.
Je t’en prie… écoute-moi.
Agathe.
Ne me parlez pas ! laissez-moi…
Léon.
Agathe. (Elle rentre vivement à droite.) Oh ! je ne la quitte pas. (Il la suit.)


Scène XVI


Guérineau, Lafurette.


Lafurette.
Qu’est-ce que c’est ? qu’y a-t-il ?
Guérineau, colère.
Il y a que vous ne savez ce que vous dites… Ça allait si bien ! vous venez tout brouiller…
Lafurette.
Comment ! est-ce que monsieur Darvel et madame votre épouse…
Guérineau.
Qui ça ? mon épouse ? mais c’est la sienne.
Lafurette.
Il est marié ! eh bien ! et vous ? qu’est-ce que vous êtes ?
Guérineau.
Moi je suis l’oncle !
Lafurette.
Ah ! très-bien ! ça se débrouille… ça se classe… Ah ! et l’enfant, à qui ?
Guérineau.
Quoi ? quel enfant ? tenez, vous me fatiguez avec vos questions !
Lafurette.
Il me semble que, comme voisin…
Guérineau.
De quoi vous mêlez-vous ? qu’est-ce que vous venez faire ici ? c’est vrai, avec vos histoires de violon… jamais mon neveu n’a tenu un violon.
Lafurette, tressaillant.
Hein ? par exemple ! Il n’est donc pas du conservatoire !
Guérineau.
Lui ? il n’est d’aucun conservatoire !
Lafurette.
Oh ! oh ! mais s’il ne sait pas jouer du violon, que venait-il faire à la maison trois jours par semaine avec sa boîte ?
Guérineau.
Ah ! çà !
Lafurette.
Il me vient des soupçons… les larmes d’Amélie quand nous sommes partis… il y a six mois…
Guérineau.
Comment, six mois ?
Lafurette.
Oui, monsieur, et nous sommes arrivés de Londres, il y a huit jours.
Guérineau.
Huit jours ! et vous n’avez pas séjourné à Paris dans l’intervalle ?
Lafurette.
Non, pourquoi ?
Guérineau.
Mais Léon n’est marié que depuis deux mois… alors les leçons d’harmonie… c’était avant !
Lafurette, criant.
Quoi ? avant ? …
Guérineau, criant.
Rien !… ah ! mon ami, vous nous sauvez ! (Il l’embrasse.)
Lafurette, le repoussant.
Mais laissez-moi donc tranquille ! Amélie, coupable !… Oh ! ça ne se passera pas comme ça… je saurai à quoi m’en tenir… (Il sort vivement après avoir pris sa canne.) Elle saura à quoi s’en tenir.


Scène XVII


Guérineau, Léon Darvel.


Guérineau, seul, triomphant.
Six mois !… il y a prescription !
Léon, entrant à droite.
Elle ne veut rien entendre…
Guérineau.
Mais puisqe c’était avant… avant ton mariage !
Léon.
Chut ! plus bas !
Guérineau.
Pourquoi ? ça te blanchit… va donc lui crier à travers la porte : C’était avant ! c’était avant !
Léon.
Y pensez-vous ?… compromettre madame Lafurette ?…
Guérineau.
Je me moque de madame Lafurette… le bonheur de ma nièce avant tout ! et puis je veux retourner à Fontainebleau ; je vais tout expliquer à Agathe ! (Il remonte.)
Léon.
Mon oncle !… je vous en prie…
Guérineau.
Ta, ta, ta, je ne t’écoute pas ! (Il va à la porte de droite.)


Scène XVIII


Léon, Guérineau, Agathe.


Guérineau, amusant Agathe.
Agathe, mon enfant, c’était avant !
Agathe.
Avant !
Guérineau.
Six mois avant ton mariage !
Agathe.
Mais, mon oncle…
Guérineau.
Tu n’as pas le droit de regarder dans un passé qui ne t’appartient pas !
Léon.
Mais le présent, l’avenir sont à toi, à toi seule…
Agathe, hésitant.
Oh ! vous avez beau dire…


Scène XIX


Les mêmes, Lafurette, portant un violon d'une main, un pistolet de l’autre, et Nazaire.


Guérineau et Agathe.
Lui ! (Nazaire entre, portant une valise qu’il dépose à droite.)
Lafurette.
Je vous demande un million de pardons… je ne reste qu’une minute.
Léon, à part.
Que va-t-il faire ?
Lafurette, s’approchant de Léon, et d’une voix très-douce.
Monsieur… cher monsieur… de deux choses l’une… ou vous savez jouer du violon… et je vous prie de m’en jouer un petit air… ou vous ne savez pas en jouer, et alors vous me trompiez… et j’ai le droit de vous brûler la cervelle ! (Nazaire écoute.)
Guérineau.
Arrêtez !
Agathe.
Monsieur…
Lafurette, à Léon.
Le violon ou le pistolet !… choisissez !…
Guérineau, vivement.
Le violon ! nous choisissons le violon ! (Il le donne à Léon. Bas.) Râcle quelque chose !
Léon, bas.
Impossible ! je ne connais pas plus cet instrument que la danse de corde.
Nazaire.
Comment ?
Lafurette, menaçant.
Eh bien ! monsieur…
Guérineau, vivement.
Prenez garde… Cachez ça… vous gênez l’artiste.
Nazaire, à part.
Évitons l’effusion de sang. (Il va prendre son violon derrière le fauteuil, caché par Agathe.)
Lafurette.
Est-ce pour aujourd’hui, monsieur ?
Léon.
Permettez… il n’est pas d’accord !
Lafurette.
Soit… accordons nos instruments. (Il arme son pistolet.)
Guérineau, à Léon.
Mais, râcle donc, sac à papier ! (Léon donne un accord odieux.)
Tous.
Ah !
Guérineau.
Bravo ! charmant !
Lafurette.
Ce n’est pas du violon… c’est de la chaudronnerie… cela me suffit ! (Il lève son pistolet.)
Guérineau.
Un instant ! (Aussitôt on entend jouer la contredanse que Nazaire a jouée à la deuxième scène.)
Guérineau, Agathe, Léon.
Tiens ! (Nazaire joue du violon ; il est caché par Agathe. Léon fait aller son archet comme s’il jouait.)
Lafurette, croyant que c’est Léon qui joue ; joyeux.
Il joue !
Guérineau.
Comment ! (Il aperçoit Nazaire.) Ah !
Lafurette.
Ah ! mais… très-bien ! (Il veut s’approcher.)
Guérineau, l’écartant.
Éloignez-vous… ça gêne l’artiste.
Lafurette.
Délicieux !… parfait !… du cœur… de l’âme ! (Il se laisse aller au mouvement de l’air et danse sur place. Guérineau fait comme lui.)
Tous.
Bravo ! bravo !
Lafurette, à Léon.
Monsieur, je désarme ! (Il désarme son pistolet. Nazaire traverse le théâtre et descend à gauche et va près de Guérineau ; celui-ci le remercie et lui prend son archet ; Lafurette a pris celui de Léon.) Ah çà ! pourquoi m’avez-vous dit que monsieur ne savait pas jouer ?
Guérineau.
Pourquoi ? (Lafurette aperçoit l’archet que Guérineau tient.)
Lafurette.
Deux archets ! quel talent !
Guérineau.
C’est nouveau…
Lafurette.
Vous appelez ça ?
Guérineau.
La musique de l’avenir…
Lafurette.
Ah !… Ah çà ! pourquoi m’avez-vous dit…
Guérineau.
Pourquoi ? Parce que vous avez un défaut : vous êtes curieux et j’ai voulu vous punir.
Lafurette.
Moi, curieux ? moi ?… Eh bien ! oui, là ! je le suis !
Tous.
Ah !
Lafurette.
Mais, je jure de me corriger… quand vous m’aurez dit ce qu’il y a là-dedans… (Il montre la porte de gauche.)
Nazaire.
Oh ! oui ! (L'orchestre joue en sourdine le motif du serment de Guillaume Tell.)
Guérineau.
Me promettez-vous de ne le révéler à personne ?
Lafurette.
Oui.
Guérineau.
Jurez-le moi !
Lafurette, levant la main.
Nous le jurons.
Guérineau.
Eh bien !… frémissez !
Lafurette, à Léon.
Éloignez la mère !
Nazaire.
Du raisin !
Lafurette.
Un fruitier ! ah ! que c’est bête !… Et moi qui n’en dors pas depuis huit jours !

Chœur.

Soyons discret, fermons les yeux,
Car nous voyons qu’un curieux
En cherchant trop peut, sur ses pas,
Trouver ce qu’il ne cherchait pas !
AIR : Le beau Lycas.
Lafurette, au public.
De mon défaut j’ai le courage :
J’avoue avec sincérité
Que le destin de cet ouvrage
Pique ma curiosité.
Si, par bonheur, il sut vous plaire,
Parlez, messieurs, sans nul mystère ;
Mais, par malheur, s’il vous déplaît,
Cachez-moi bien votre secret ;
Car ne rien dire est la manière
De bien punir un indiscret.
S’il vous a plu, pas de mystère,
Sinon, gardez votre secret :
N’en dites rien à l’indiscret.
Reprise du chœur.


FIN.