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Le Mystère de la vie du Tasse

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Le Mystère de la vie du Tasse
Revue des Deux Mondes5e période, tome 49 (p. 5-33).
LE
MYSTÈRE DE LA VIE DU TASSE


Victor Cherbuliez, Le prince Vitale, Paris. — Solerti, Vita di Torquato Tasso, Turin, 1895. — M. Pierre de Bouchaud, Goethe et le Tasse, Paris, 1907. — M. Angelo de Gubernatis, Torquato Tasso, Rome, 1908.


On sait d’une manière générale que le Tasse, en pleine possession de sa renommée, malgré son génie et sa gloire, a été enfermé à Ferrare pendant plus de sept années dans une maison de fous où Montaigne, qui le visita, fut pris d’une profonde pitié à la vue de tant de misère. Si le fait est certain, les causes qui amenèrent l’emprisonnement d’un si grand homme sont beaucoup moins connues. Manso, marquis de Villa, gentilhomme napolitain, qui témoigna au Tasse l’amitié la plus active et qui reçut ses dernières confidences, attribue son malheur à la passion qu’il aurait éprouvée pour la plus jeune sœur du duc de Ferrare, Léonore d’Este. Un certain nombre d’historiens de la littérature italienne acceptent cette explication donnée par un contemporain assurément en mesure de savoir le fond des choses. D’autres la contestent par des raisons sérieuses. Dans un livre exquis, du sentiment le plus poétique, Cherbuliez avait présenté les argumens pour et contre avec un scepticisme élégant. On croyait la discussion close par ce chef-d’œuvre d’ironie qui ne concluait pas. Mais, il y a une vingtaine d’années, un critique ingénieux et savant, Solerti, l’auteur d’une édition très complète des poésies du Tasse, a repris la question en essayant de démontrer que les amours du poète et de Léonore d’Este n’ont d’autre valeur que celle d’une légende tout à fait différente de la réalité.

Si la réponse des adversaires s’est fait attendre, le temps ne lui a rien fait perdre de sa vigueur. Un autre critique, bien connu et hautement estimé en France, M. Angelo de Gubernatis, vient cette année même, dans un volume publié à Rome, au secours du premier biographe de Torquato. A son tour, il examine les textes, et il en conclut que le malheur du poète est incontestablement d’avoir été admis dans l’intimité des princes et des princesses de la maison d’Esté, trop avant peut-être dans leurs bonnes grâces.

Entre ces opinions contradictoires, quelle que soit l’obscurité du problème, essayons de démêler la vérité en nous aidant des témoignages contemporains, des œuvres et de la volumineuse correspondance du Tasse qui nous ont été conservées.


I

La première condition pour bien comprendre la suite des événemens est de connaître à fond l’homme lui-même, ses origines, son éducation, les circonstances au milieu desquelles s’est développé son esprit, par quelle porte il est entré dans la vie et ce qu’il a rencontré dès le début de sa carrière. Torquato Tasso descend d’une famille illustre de Bergame qui a obtenu l’intendance générale des postes en Italie, en Allemagne, en Espagne et en France. La branche à laquelle il appartient s’est transportée du Nord au Sud de l’Italie. Son père, Bernardo Tasso, qui avait épousé Porzia de Rossi, s’attache à la fortune du prince de Salerne, fortuné incertaine et changeante qui lui crée beaucoup plus de difficultés qu’elle ne lui rapporte de profits. Heureusement, chez lui, le diplomate est doublé d’un poète. Il se console à demi des échecs répétés de son existence diplomatique, même de la confiscation de ses biens, par le succès de son poème d’Amadis. Mais là encore il subit les vicissitudes de la politique. Le prince de Salerne ayant changé de camp et passé du service de l’Empire à celui de la France, Bernardo Tasso est contraint par les événemens à changer trois fois la dédicace de son œuvre. L’Amadis destiné d’abord à Philippe, infant d’Espagne, puis à Henri II de France, finit pur revenir à Philippe II devenu roi. Le poète espère, par cette dernière volte-face, obtenir la restitution des biens que l’Empire lui a pris.

Voilà donc la première leçon que le Tasse reçoit de la vie. Leçon singulièrement cruelle ! Sa famille n’a ni domicile fixe, ni lendemain assuré. Il naît dans une accalmie à Sorrente, il perd sa mère de très bonne heure, et son père, banni du royaume de Naples, ne peut l’y laisser. Tout jeune, il commence la triste expérience de la vie errante à laquelle il n’est que trop destiné. En compensation, Bernardo Tasso le munit du meilleur des viatiques, de l’instruction la plus solide et la plus étendue. Les Jésuites de Naples, émerveillés de sa précocité, l’ont formé avec amour. Ils se plaisent à lui faire réciter les plus beaux morceaux d’Homère en grec et de Virgile en latin. Ils l’habituent à choisir des extraits de ses lectures et à marquer dans les ouvrages qu’il lit les passages qui l’ont frappé. Solerti cite une quarantaine de volumes annotés par le Tasse dans sa jeunesse. A la seule bibliothèque Barberine de Rome, on en compte soixante-dix.

En même temps qu’il lui met entre les mains de si bons instrumens de travail, Bernardo Tasso lui apprend à s’en servir. Quel avantage pour un poète d’être dirigé dans ses premiers essais par un père expérimenté ! C’est le père qui enseigne au fils la technique du métier, c’est le père qui surveille et qui encourage les premiers travaux du fils. La nature a doué le Tasse d’un merveilleux génie poétique ; personne en aucun temps n’a été plus précoce que lui. Il reconnaît néanmoins qu’il ne lui fut pas inutile de compléter ces dons de nature par les exemples et par les conseils paternels. Cette éducation tout intime, toute familiale, n’enleva rien du reste à la liberté et à l’audace du génie. L’aiglon ouvrit ses ailes en sortant de son nid et prit hardiment son essor au milieu des applaudissemens de l’Italie lettrée. A dix-huit ans, le poème de Renaud le rendit célèbre en quelques jours. Sa correspondance nous apprend avec quelle sollicitude touchante Bernardo suivait ses débuts, quelle joie sincère il éprouvait à se voir dépasser par un fils qui commençait si glorieusement. Il aurait donné tous ses succès pour en accroître la renommée de Torquato.

C’était d’ailleurs tout ce que le père pouvait faire pour le fils. Il ne lui léguait d’autre héritage qu’une doctrine poétique et un nom déjà connu. Il lui rendit cependant un service d’une nature différente eu l’introduisant à la cour du duc d’Urbin où lui-même avait trouvé un refuge. Le Tasse qui y arriva à l’âge de treize ans, conserva toute sa vie le bénéfice de ces années d’apprentissage. Elevé avec le fils du prince au milieu des exercices chevaleresques qui formaient alors le fond de l’éducation de la jeune noblesse, il y apprit jusque dans ses règles les plus minutieuses le code de la chevalerie. Lorsque dans la Jérusalem délivrée il mettra en scène les héros chrétiens, il ne leur attribuera ni un geste ni une parole qui ne soit conforme aux usages des chevaliers. Ses descriptions de combats singuliers sont citées dans toute l’Italie de la fin du XVIe siècle comme des modèles du genre.

Il trouve à Pesaro un vieux gentilhomme qui a passé cinquante-cinq ans à étudier les mœurs chevaleresques et qui a tiré de ses observations la matière d’un volume. Le Tasse en annote les pages avec un soin pieux. Là aussi il s’instruit des mœurs de la Cour, il apprend le métier de courtisan dont Castiglione a rédigé le code, et dont son père lui laisse l’exemple, tout en regrettant de n’avoir pu faire de lui un jurisconsulte.

Triste métier dont s’accommode mal sa nature indépendante et qu’il traînera comme un boulet pendant tout le cours de son existence. Sans fortune, sans emploi déterminé, il n’y a qu’un moyen de subsister chez les princes d’Italie, l’adulation. Ils protégeront, ils nourriront même au besoin les écrivains de mérite, mais à condition que ceux-ci leur rendent en hommages l’équivalent de ce qu’ils reçoivent. Ces mœurs ne sont pas nouvelles ; deux siècles avant Le Tasse, Pétrarque en a fait l’expérience. Lui aussi, il a adulé des princes, mais à aucun moment il n’a dépendu d’eux. Il n’était ni leur sujet, ni leur obligé ; il n’avait qu’un médiocre souci de leur protection. Ayant de bonne heure assuré son indépendance par des bénéfices ecclésiastiques, il ne demandait rien à personne. De sa petite maison de Vaucluse où il vivait si simplement, il traitait d’égal à égal avec les plus puissans personnages de la terre, avec les souverains pontifes, avec les empereurs et les rois. Ses louanges étaient quelquefois excessives, hors de proportion avec le mérite des gens, mais elles n’étaient jamais intéressées. Ce n’est pas de l’argent qu’il demandait, il plaidait pour une cause, pour une idée, non pour un profit personnel. Il recommandait quelquefois un ami, mais il ne se recommandait pas lui-même. Personne ne songeait à acheter ses éloges, parce qu’on savait qu’ils n’étaient pas à vendre.

Tout autre était la situation du Tasse. Il ne possédait pas la maison de paysan dont s’accommodait Pétrarque ; pas un pouce de terre italienne ne lui appartenait. Il n’avait même pas de patrie. Né à Sorrente, transplanté à Pesaro, étudiant des universités de Padoue et de Bologne, plus tard attaché à la personne du cardinal Louis d’Este, il n’est nulle part chez lui. Cette vie de Cour à laquelle son père l’a destiné malgré lui l’oblige à vivre chez les autres, à dépendre d’eux. Quoiqu’il en prenne le pli de bonne heure et qu’il paraisse l’accepter dès le début avec bonne grâce, il n’est pas bien sûr qu’il n’ait pas été obligé de faire sur lui-même un violent effort pour s’y résigner.

Bernardo Tasso, excellent homme au fond, ne brillait pas par l’égalité d’humeur. Son fils tenait de lui l’extrême vivacité de sentimens qui contribua au malheur de sa vie. Jeune, déjà célèbre par la publication du poème de Renaud, entouré de femmes charmantes auxquelles il adressait des vers d’amour, de vingt à vingt-sept ans il ne connut guère que les agrémens de la Cour. Mais déjà, même alors, que d’humiliations pour un homme fier ! Auprès du cardinal Louis d’Este, il ne remplit aucune fonction déterminée ; il n’est ni chambellan, ni secrétaire, ni gentilhomme de la Chambre, il n’a droit à aucun traitement fixe. De temps en temps, lorsqu’il doit figurer dans la suite du prince de l’Eglise, il touche quelques subsides afin que sa tenue ne jure pas avec la magnificence de ses compagnons. Mieux traité un peu plus tard, il est admis à la table princière, et il reçoit quatre écus par mois. Maigre salaire qui ne suffit pas à ses besoins, et l’oblige à solliciter des supplémens pour vivre avec décence.


II

Sur ce point délicat éclate tout de suite l’antagonisme de Solerti et de M. Angelo de Gubernatis. L’un admire la générosité du cardinal à l’égard du poète, l’autre l’accuse de parcimonie. Le petit nombre de détails qu’on connaît sur le voyage du cardinal en France où il emmenait le Tasse à sa suite, semble donner raison à M. Angelo de Gubernatis. Le prélat qui aimait le luxe et l’ostentation, qui attendait d’ailleurs de la cour de France des bénéfices considérables, voyageait avec beaucoup de pompe extérieure. Pour suffire à ses dépenses, il avait engagé d’avance la plus grande partie de ses revenus pendant plusieurs années. Mais, comme il arrive à beaucoup de prodigues, s’il ne limitait pas le budget de sa vanité, il se rattrapait sur les détails. Très magnifique dans la mise en scène dont il se faisait gloire, il lésinait sur les dépenses intimes que le public ne devait pas connaître. C’est ainsi que le Tasse fut logé petitement dans une modeste auberge de Paris, où il partageait sa chambre avec le théologien du cardinal. Pour lui faire honneur, on se contenta de renouveler la paille que contenait la paillasse de son lit. II vécut ainsi cinq mois dans une situation voisine de la misère. Lui-même raconte que, pendant tout ce temps, il n’avait pas possédé un habit de rechange ; il rentrait à Ferrare avec l’unique vêtement qu’il en avait emporté. On dit même qu’une Parisienne touchée de sa misère lui fit cadeau d’un écu. Les déceptions que ce séjour devait causer au poète ne furent pas compensées par de prétendues faveurs dont il ne reste aucune trace historique. Il n’est pas vrai que le Tasse ait été reçu par Charles IX, que le Roi lui ait accordé la grâce d’un délinquant demandée par lui, encore moins vrai qu’il ait répondu par un refus à l’offre d’un présent que voulait lui faire le souverain.

La vérité est beaucoup plus prosaïque que la légende. Le Tasse tenait une si petite place dans la suite du cardinal, que celui-ci, prolongeant son séjour à Paris et effrayé de la dépense, le renvoya en Italie avec une partie de ses serviteurs. Là encore il se montra moins que généreux, car il n’évalua qu’à mille livres le prix du voyage de ceux qu’il renvoyait, quoiqu’ils fussent au nombre de dix et qu’il leur fallût un mois pour faire la route. C’est sans doute cette expérience peu encourageante qui décida Torquato à quitter le service du cardinal pour entrer dans la maison du duc Alphonse, son frère. Encore ce changement ne put-il se faire qu’à la suite d’une négociation délicate. Les deux frères, malgré l’apparence des bonnes relations qu’ils conservaient entre eux, se regardaient avec quelque méfiance. Une sorte de rivalité régnait entre leurs maisons. Le Tasse ne put entrer au service du duc qu’avec une autorisation du cardinal.

Nous touchons ici au vif du sujet. C’est à Ferrare que le poète va désormais se fixer pour son malheur. Nous ne pouvons comprendre les événemens de sa vie qu’à la condition de bien connaître le milieu où il va vivre. Qu’était-ce que cette Cour, de quels élémens se composait-elle ? Dans ces petites principautés du XVIe siècle, c’est la maison régnante qui donne le ton à la société tout entière

Nous saurons ce que vaut le séjour de Ferrare si nous savons ce que vaut la famille d’Este. Il n’est pas très facile de s’en faire une idée d’après les deux derniers biographes du Tasse. Chacun d’eux voit les choses à son point de vue, l’un tout en beau, l’autre tout en noir. Si l’on en croyait Solerti, ces princes et ces princesses auraient tous les mérites, le goût très vif des lettres et des arts, l’amour de l’élégance sous toutes les formes, une virtuosité tout italienne et par-dessus le marché, dans un siècle assez corrompu, plus de vertus que la plupart de leurs contemporains. Avec M. Angelo de Gubernatis, le son de cloche est très différent. Dans une série de portraits tracés à l’emporte-pièce, il fait défiler devant nous les personnages de la famille en nous montrant des dessous qui n’ont rien de glorieux.

D’abord, le cardinal Louis d’Este lui-même, fils d’Hercule il et frère cadet du duc Alphonse de Ferrare. En qualité de cadet, sa famille le destine à l’Église, quoiqu’il semble tout à fait dépourvu de vocation religieuse. Il aime, nous l’avons vu, le luxe et le faste. C’est bien un des derniers prélats de la Renaissance, avant la rigoureuse réforme de l’Eglise. Désordonné et dépensier, galant et voluptueux, il donne des exemples d’élégance, il n’en donne aucun de vertus sacerdotales. Toute l’Italie connaît l’histoire de ses amours avec la belle Lucrèce Bendidio. Les lettres que celle-ci lui écrit, qu’on a retrouvées et publiées, témoignent de la plus violente passion. Pendant que le prélat séjourne à la cour de France, elle voudrait arriver auprès de lui en même temps que ses lettres pour le revoir plus tôt. Si l’éloignement paraît le refroidir un instant, elle lui écrit qu’elle ne pourra goûter un moment de repos tant qu’il n’aura pas repris le ton habituel de leur correspondance amoureuse. S’il témoigne quelque jalousie de la savoir à la cour de Ferrare, entourée d’adulations et d’hommages, elle lui offre de s’en éloigner, de se retirer à la campagne, de vivre uniquement pour lui, tout entière consacrée à son souvenir.

Léonore d’Este, dont Lucrèce Bendidio est une des dames d’honneur, entre en scène à son tour. Ce parangon de vertu, que Solerti couvre de fleurs, est déshabillé par M. Angelo de Gubernatis avec une volupté cruelle. On a beau invoquer en sa faveur l’admiration qu’elle inspirait aux habitans de Ferrare, la reconnaissance publique qui lui attribuait le mérite d’avoir fait cesser par ses prières une inondation du Pô et un tremblement de terre, la sagesse avec laquelle elle avait gouverné le duché pendant une absence de son frère, rien ne peut désarmer le terrible critique. Comme il croit fermement qu’elle a été l’amie du poète, il ne lui pardonne pas de s’être fait aimer de lui pour l’abandonner ensuite. Ses représailles sont implacables. Il commence par lui enlever l’auréole de chasteté volontaire dont l’enveloppent les biographes. Si elle ne s’est pas mariée, ce n’est pas qu’elle ne l’ait pas voulu pour rester vierge. Elle a au contraire ardemment désiré sortir d’un célibat qui lui pesait. Mais ses deux frères et plus particulièrement le duc Alphonse, dans la peur d’être obligés de lui verser la dot à laquelle elle avait droit, ont invoqué le mauvais état de sa santé pour la condamnera rester fille. Sa maladie elle-même ne trouve pas grâce devant M. Angelo de Gubernatis. Il ne la croit pas sincère, il n’y voit qu’un prétexte pour échapper à la vie de représentation qui la fatigue et se renfermer dans un petit cercle d’amis.

Au premier rang de ces amis se place le Tasse. Malgré toutes les objections que Solerti élève contre la légende, M. Angelo de Gubernatis la maintient avec la ferveur d’un croyant, sans en administrer, il faut bien le dire, aucune preuve décisive ; Pour établir que le Tasse a réellement obtenu les faveurs d’Eléonore d’Este, comme il en est fermement convaincu, il faut contredire un certain nombre de témoignages contemporains et la présenter tout au moins comme une personne d’accès facile. M. Angelo de Gubernatis s’y ingénie fort habilement. Il fait d’abord observer que les deux sœurs du duc Alphonse et du cardinal, Lucrèce l’aînée, qui épousa le duc d’Urbin et Léonore, la plus jeune, étaient des personnes déjà mûres lorsque le poète eut accès à la Cour, elles avaient quelques années de plus que lui. Traitées en vieilles filles qui n’ont plus guère besoin de surveillance, elles vivaient au palais avec une liberté relative, ayant leurs appartement privés, recevant chez elles qui elles voulaient à toutes les heures du jour. Leur seule défense devait être leur vertu personnelle. Quelle était la qualité de cette vertu ? M. Angelo de Gubernatis ne la croit pas très solide, il accuse Léonore d’avoir favorisé les amours de son frère le cardinal et de sa dame d’honneur. Est-il bien sûr que, pour s’entendre, l’un et l’autre aient eu besoin d’un intermédiaire ? Chose plus grave et qui en tout cas contredit l’accusation précédente, Léonore, d’après sa correspondance, est formellement accusée d’avoir éprouvé pour le plus jeune de ses frères un sentiment fort tendre. Quelques témoignages de vive affection suffisent-ils pour faire prononcer le gros mot d’inceste ? On sent un peu trop chez l’écrivain le désir de trouver Léonore coupable. Cette série d’accusations prépare du reste le rôle qu’on veut lui faire jouer, celui d’une femme accommodante chez laquelle le Tasse aurait trouvé, lui aussi, bon accueil.

Nous avons sous les yeux une pièce du procès dont l’authenticité ne peut guère être contestée. C’est un sonnet du Tasse, composé peut-être pour une autre Léonore, pour la comtesse de Scandiano, fort en vue à la cour de Ferrare, mais adressé en réalité à la sœur du duc. Au milieu des Léonores et des Lucrèces qui l’entouraient, le poète, voulant dissimuler par discrétion l’objet de ses amours, mêle les noms et les traits de façon à donner le change au public, comme on le fait souvent alors. Dans ces cours galantes et poétiques d’Italie, on prend volontiers un masque pour échapper à la curiosité et à la malignité du monde. Les femmes de chambre elles-mêmes bénéficient de cette situation. On leur adresse en apparence des hommages qui doivent remonter jusqu’à leurs maîtresses. Le sonnet en question exprime la tristesse d’un amant autrefois favorisé, maintenant tenu à l’écart et traité avec dédain. Sous le coup de cette douleur, le poète compare les joies dangereuses de l’amour aux séductions d’une mer calme et riante, qui invite à la navigation pour surprendre tout à coup le voyageur par un souffle de tempête. Lui aussi, il a eu confiance, il a cru à la sincérité du sentiment qu’il inspirait, et maintenant il est puni de sa crédulité par le mépris cruel qu’on lui témoigne.

L’œuvre en elle-même, d’une poésie facile, mais sans beaucoup d’originalité, ne mériterait pas une mention particulière, si elle n’avait pas été annotée par la princesse. Le commentaire dont Léonore la fait suivre, jette un jour sur ce qu’ont pu être à l’origine les relations de l’homme et de la femme, sur ce qu’elles sont devenues avec le temps.

La princesse ne conteste pas qu’elle a aimé, mais alors celui qu’elle aimait le méritait. Peut-il s’étonner qu’ayant changé lui-même, on ait changé à son égard ? Il parle de sa flamme. Oui, il s’est enflammé, mais comme la paille qui s’allume violemment pour s’éteindre aussitôt. II parle de l’affection qu’il croyait inspirer, des bontés qu’on a eues pour lui. Sans doute. Mais pourquoi a-t-il amené son amie à regretter d’avoir été trop bonne pour lui ? Il ose dire qu’il ne connaît pas la cause de la rupture. C’est là une banalité ou un mensonge. Il sait trop à quoi s’en tenir. Il se plaint qu’on lui ait montré un chemin ouvert et facile pour le lui fermer ensuite. Pourquoi n’a-t-il pas suivi les indications qu’on lui donnait ? Il ne se serait pas trompé de route s’il avait écouté la voix aimée. Il parle avec amertume des dangers de la navigation sur les eaux de l’amour. Mais comment un amoureux pourrait-il avoir la prétention de naviguer dans ces parages lorsqu’il ne sait tenir ni sa langue ni sa plume ? Qu’il n’accuse donc pas les autres de ses malheurs ! Qu’il ne s’en prenne qu’à lui ! Lui seul est le vrai coupable.

D’accord avec les aveux, faits plus tard à plusieurs reprises par le Tasse, voilà le véritable grief de la maison d’Este. Il est venu un moment où le poète a trop et mal parlé des princes et des princesses qu’il avait célébrés si souvent dans ses vers, auxquels il a dédié la Jérusalem délivrée, il les a méconnus dans un jour de colère, il a prononcé contre eux des paroles irréparables. M. Angelo de Gubernatis croit que, mêlé de trop près aux intrigues de la Cour, confident peut-être involontaire de beaucoup de secrets, il a fait au public des confidences fâcheuses et révélé entre autres ses relations avec Eléonore. C’est possible, mais ce n’est pas certain. On sait d’une manière absolue, puisqu’il le répète lui-même à satiété, que le Tasse a tenu le langage le plus injurieux pour ses protecteurs ; mais on ignore absolument ce qu’il a dit, sur quel sujet ont porté ses reproches et ses invectives. L’implacable critique, poussant jusqu’au bout les conjectures malveillantes laisse entendre que la chaste Léonore, dont la légende fait presque une sainte, dont les poètes chantent la pureté virginale, est fort suspecte d’avoir eu des enfans sans se marier. Dans une lettre que nous possédons, le cardinal, son frère, lui donne en effet le conseil de ménager son crédit et celui de ses descendans. Pour tout lecteur non prévenu, le cardinal ne veut pas dire qu’au moment où il écrit sa sœur soit déjà mère. Il indique seulement une éventualité possible, puisqu’elle est encore en âge de se marier. M. Angelo de Gubernatis ne l’entend pas ainsi ; il veut absolument qu’elle ait eu des enfans. C’est même, suivant lui, la raison pour laquelle elle a défendu qu’on fit l’autopsie de son corps quand elle mourrait. Elle ne voulait pas qu’on détruisît la légende de sa virginité.

Selon M. Angelo de Gubernatis, le Tasse, admis dans l’intimité de la famille, passant chaque jour des heures entières avec les princesses, jouissant auprès d’elles de toutes les privautés, connaissait ce mystère et bien d’autres encore. Dans un moment de folie, il a parlé, il a dit ce qu’il savait. C’est pour le punir de l’avoir fait, pour l’empêcher de recommencer, qu’on l’a enfermé si étroitement. On a pris des précautions contre l’intempérance de son langage. Cette observation contient une grande part de vérité. Il est bien certain que le Tasse s’est perdu par la véhémence de ses accusations contre la maison d’Este. Mais en réalité nous ne savons pas ce qu’il a dit et nous n’avons pas le droit de l’inventer pour les besoins d’une thèse. Pourquoi chercher aussi dans toutes ses œuvres des allusions perpétuelles à l’histoire de sa propre vie et à des événemens dont il aurait été le témoin ou le confident ? Pourquoi supposer, par exemple, que dans Torrismonde, où une sœur avoue qu’elle aime son frère, il a voulu mettre en scène la liaison incestueuse de Léonore et du cardinal ? Ne fait-on pas une supposition purement gratuite lorsqu’on s’imagine que si les premières éditions de Torrismonde sont devenues introuvables, c’est que le duc Alphonse les a fait détruire pour sauver la réputation de sa sœur ? S’il avait eu à cet égard la moindre inquiétude, il lui aurait été infiniment plus facile d’empêcher l’œuvre de naître que de l’anéantir après coup.


III

Très dur et probablement même injuste pour la princesse Léonore, le nouveau biographe du Tasse trace au contraire avec les plus grands ménagemens, avec une complaisance marquée, le portrait de Lucrèce, sa sœur. Celle-ci n’a aucune prétention à la vertu, elle ne mène pas une vie retirée. Expansive, exubérante, très en dehors, elle aime le bal, les fêtes, le plaisir sous toutes ses formes, la galanterie. Mariée par politique au duc d’Urbin beaucoup plus jeune qu’elle et qui ne lui témoigne aucune tendresse, elle se dédommage à la cour de Ferrare des dégoûts dont elle est abreuvée lorsqu’elle réside chez son mari. Au charme de sa figure qui reste belle et imposante malgré les années, elle ajoute la séduction d’une voix délicieuse. Ceux qui l’approchent la comparent aux sirènes. Pendant que le duc d’Urbin guerroie contre les Turcs, en 1571 et en 1572, elle passe des mois à sa campagne de Castel-Durante où elle emmène avec elle le jeune Torquato. C’est elle qu’il idéalise sous les traits d’Armide, c’est auprès d’elle, c’est pour elle qu’il écrit l’épisode des amours de Renaud et de l’enchanteresse. Ce temps heureux, ces jours de sa brillante jeunesse, ces joies de la vingt-septième année, le Tasse ne les oubliera jamais. Au milieu de ses plus grands malheurs il en gardera un souvenir profond. Pourquoi a-t-il quitté Lucrèce, pourquoi n’est-il pas resté sous sa protection ? Du fond de sa prison de Sainte-Anne il fait un retour mélancolique sur l’erreur qu’il a commise alors. Bienveillante pour lui avant de se marier, la princesse l’est devenue plus encore après son mariage. Seule, à cette époque, elle lui a témoigné des attentions délicates et fait des présens. Si elle s’était trouvée à Ferrare, au moment où le cardinal a emmené le poète en France, elle aurait certainement obtenu pour lui un traitement plus avantageux.

Il regrette avec l’abondance du cœur tout ce qu’il doit à une si précieuse amitié. C’est Lucrèce qui l’a fait passer de la cour du cardinal à la cour d’Alphonse. Toutes les grâces qu’il a pu obtenir du duc de Ferrare lui sont venues par elle. Puis elle-même l’a appelé auprès d’elle, l’a comblé de faveurs, de libéralités, l’a fait honorer et généreusement traiter à la cour d’Urbin. Aucun des malheurs qui ont fondu sur lui depuis lors ne lui serait arrivé s’il avait su rester fermement attaché à la seule personne qui ne lui a jamais manqué, à aucune époque de sa vie. M. Angelo de Gubernatis fait bien de remettre en relief, d’après le témoignage même du Tasse, une physionomie un peu trop effacée, trop reléguée dans l’ombre par les historiens officiels de la maison d’Este au profit de Léonore. Celle-ci a eu le mérite d’être populaire à Ferrare, de bien gouverner le duché pendant l’absence de son frère et d’accroître par sa propre fortune celle des siens. Lucrèce a eu le tort de ne pas ménager la succession de Ferrare à son ambitieuse famille. On comprend que les flatteurs de la maison d’Este la sacrifient résolument à sa cadette.

Les biographes du Tasse n’ont pas les mêmes, raisons de glorifier l’une plutôt que l’autre. Ils vont naturellement à celle que le poète considère comme son amie la plus fidèle. Quel drame a dû se passer dans le cœur du Tasse si, après avoir été l’amant de Léonore, il a reconnu que, pour la constance de l’affection et pour la sécurité des rapports, elle restait bien au-dessous de Lucrèce ! Si ce ne fut pas la cause déterminante de la folie, ce fut sans doute une source de douleurs, une des nombreuses souffrances qui finirent par troubler ce merveilleux esprit.

Quelles mœurs effroyables se cachaient, d’ailleurs, sous le vernis de la civilisation italienne ! Le Tasse lui-même en eut presque sous les yeux un exemple qui dut le frapper d’autant plus que sa bienfaitrice en était la victime. Lucrèce d’Este était en grande liaison avec un gentilhomme de Ferrare, le comte Contrari. On croit qu’elle l’avait aimé avant son mariage, que le duc d’Urbin s’en aperçut le jour des noces et que ce fut une des raisons pour lesquelles il la délaissa. Que cette liaison ait précédé ou suivi le mariage de la duchesse d’Urbin, elle était certainement dans toute sa force pendant l’été de 1575, au moment où le Tasse passait plusieurs heures par jour dans l’intimité de la princesse et lui lisait son poème. Le duc de Ferrare connaissait-il cette intrigue et fermait-il les yeux, comme il l’avait fait précédemment pour d’autres ? Qu’il l’ait ou qu’il ne l’ait pas ignorée pendant quelque temps, une heure vint où il ne fut plus possible de ne pas savoir ou de tenir caché ce qu’on lui avait découvert. Comme toutes les sociétés restreintes et inoccupées, ces petites cours d’Italie, dans leur désœuvrement, fourmillaient de bavards, d’indiscrets, quelquefois même d’espions chargés par le maître de lui rapporter tout ce qu’ils entendaient. Un gentilhomme fit un jour observer au prince qu’une bague de grand prix donnée par lui à sa sœur Lucrèce se trouvait maintenant au doigt de Contrari. Un anonyme du temps prétend même que, pour en avoir le cœur net, le duc se déguisa en homme de police, se posta près des appartemens de la duchesse d’Urbin et surprit le commerce des deux amans.

Une fois le secret découvert, le prince, peut-être pour des raisons complexes dont la moindre ne fut sans doute pas l’amour de l’argent, résolut défaire disparaître un coupable qui, d’après la loi du duché, devait lui laisser son héritage. Aussi bien en Italie qu’en France nous sommes dans le siècle des assassinats. La mort du duc de Guise fit naturellement plus de bruit à cause de la qualité du personnage, mais dans les deux cours le procédé fut analogue. Comme devait le faire en 1588 le fils d’une mère italienne au château de Blois, le duc Alphonse, en 1575, manda au palais ducal, à cinq heures de l’après-midi, le comte Contrari. Pendant que le prince l’accueillait avec un visage souriant et des paroles aimables, un des courtisans lui jeta un capuchon sur la tête pour l’empêcher de voir, tandis qu’un autre lui tenait les deux bras pour permettre à l’exécuteur des hautes œuvres, caché dans un coin, de lui serrer les deux tempes avec des tenailles et de l’étrangler. Le coup fait, on étendit le cadavre sur un lit et on appela au secours, comme si le malheureux Contrari venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie. Cette comédie macabre ne trompa personne à la Cour et moins que personne la duchesse d’Urbin, qui en fut profondément ulcérée. Elle s’en vengea plus tard, à la mort de son frère, en faisant passer le duché de Ferrare dans les Etats de l’Eglise au détriment de la famille d’Este.


IV

Si nous voulons comprendre les causes multiples de la folie du Tasse, replaçons par la pensée dans ce milieu d’élégance et de luxe, mais aussi féroce et sensuel qu’il était somptueux, une des âmes les plus naturellement poétiques des temps modernes, une nature exquise, de la sensibilité la plus délicate, qui ne demanderait qu’à jouir de la vie dans la pleine indépendance de son génie naissant. Tout jeune, le Tasse éprouve les satisfactions les plus vives ; il vit dans une société choisie, parmi les grands seigneurs, les poètes, les artistes, en compagnie de femmes aimables et spirituelles ; il aime, il est aimé. Les premiers rayons de la gloire ont déjà illuminé son front. Aussi quelle confiance dans la bonté de la nature humaine, quel admirable optimisme révèle le poème de la Jérusalem délivrée commencé à dix-huit ans, après le poème de Renaud, presque terminé avant trente ans ! Le prédécesseur du Tasse, l’Arioste, a regardé et peint l’humanité avec une délicieuse ironie. Tout en étant, lui aussi, très poète, en chantant les beaux arbres, les fleurs odorantes, les ruisseaux qui murmurent au fond des vallées, les vastes horizons dominés par les montagnes, il préfère à l’homme lui-même dont il se moque volontiers le cadre où l’homme se meut, ce cadre merveilleux dont la sérénité a l’air de narguer les folies humaines. Le jeune Torquato considère le monde sous un tout autre aspect.

Il choisit un moment dramatique de l’histoire, le siècle où, dans un élan d’enthousiasme religieux, la chrétienté tout entière s’arme pour reconquérir sur l’Islam le tombeau du Christ et la ville de Jérusalem. Lui dont le père est allé combattre les Sarrasins à l’unis, dont la sœur a failli être enlevée à Sorrente par les pirates barbaresques, il partage du fond du cœur les sentimens qu’expriment ses héros. Ces héros eux-mêmes lui inspirent l’admiration que mérite l’entreprise à laquelle ils consacrent leurs forces. Qu’ils lui viennent des vieilles légendes, de l’histoire embellie des Croisades ou que son imagination les crée de toutes pièces, il les décore des vertus chevaleresques dont le culte est gravé dans son âme depuis sa première jeunesse. Ce sont des chrétiens, mais ce sont aussi des paladins qui observent dans leurs combats toutes les lois de la chevalerie. Ils n’attaqueront pas leurs ennemis en traîtres, ils ne les accableront pas non plus lorsqu’ils les auront vaincus, ils leur témoigneront noblement une généreuse pitié.

Sous cette plume enchanteresse, les musulmans eux-mêmes se transforment. Cette fleur de courtoisie qu’on ne peut refuser à un certain nombre d’entre eux, et dont Saladin laissa un mémorable exemple, apparaît plus d’une fois dans leurs rapports avec les chrétiens. Quelle image idéalisée de la Croisade que la conception des deux caractères de Tancrède et de Clorinde, que l’idée si pathétique de leur rencontre dans un combat de nuit ! Que tout cela est noble ! Quels trésors d’optimisme dans l’âme de ce jeune homme pour se représenter ainsi les conditions de la guerre entre deux religions et deux races ennemies ! Quelle haute idée de l’humanité pour la concevoir sous cette forme au milieu des horreurs du champ de bataille ! Tancrède descend en droite ligne des personnages de la Table Ronde, il en a le courage superbe et la délicatesse morale. Comme eux aussi, il aime et de grands obstacles le séparent de celle qu’il aime. Amour pur et soudain né d’une apparition, un jour où la guerrière Clorinde, qui combat dans les rangs des Sarrasins baignait son visage à l’eau d’une fontaine. Sans la reconnaître, Tancrède se mesure avec elle en combat singulier, et d’un coup porté à la tête rompt la courroie qui retient son casque. Le casque détaché, le noble visage de la jeune fille apparaît dans sa rayonnante beauté, les cheveux épars sur les épaules. À cette vue, le chevalier s’arrête saisi d’émotion. Il ne répond plus aux coups que son adversaire lui porte, il regarde ces beaux yeux, ces joues colorées par le feu de l’action et demeure en extase devant tant de charmes. Bien loin de se défendre, il offre sa poitrine au fer qui le menace. Pendant ce court instant, la mêlée se rapproche d’eux et un soldat chrétien, voyant Clorinde la tête nue, essaie de la frapper par derrière. Du revers de son épée, Tancrède arrête le coup sans pouvoir la préserver d’une légère blessure qui fait couler quelques gouttes de sang sur l’or de ses cheveux. La violence du combat les sépare alors. Ils ne se retrouveront plus en face l’un de l’autre que dans la nuit fatale.

Cette dernière rencontre, l’épisode le plus touchant du poème, est préparée avec un art infini par une imitation de l’épisode d’Euryale et de Nisus dans l’Enéide. Comme Nisus Clorinde qui a l’âme d’un soldat est agitée par le désir de frapper un grand coup. Les chrétiens ont élevé une machine de guerre, une tour immense d’où ils font pleuvoir une grêle de pierres et de traits sur une partie des remparts de Jérusalem, qui déjà menacent ruine. A la faveur des ténèbres, elle sortira seule, une torche à la main, et, traversant les avant-postes des croisés, elle ira mettre le feu à ce formidable engin. Son rival de gloire, le Circassien Argant, veut partager avec elle les dangers et l’honneur de l’entreprise. Tous deux sortent, pénètrent dans le camp endormi et parviennent jusqu’à la tour qu’ils embrasent. Mais les chrétiens réveillés les poursuivent sous la conduite de Tancrède. Déjà ils touchent à la porte de Jérusalem où des troupes fraîches les attendent pour les recueillir. Au moment même d’entrer, Clorinde se retourne à la poursuite d’un ennemi qui l’a frappée. La, porte se referme brusquement, dans la crainte qu’un groupe de chrétiens ne pénètre dans la ville, sans qu’Argant, aveuglé par la poussière et par la chaleur du combat, s’aperçoive que sa compagne est restée dehors. Clorinde sentant le péril essaie de se dissimuler au milieu de ceux qui l’ont poursuivie. Mais Tancrède, qui ne l’a pas reconnue, qui ne pouvait pas reconnaître la couleur habituelle de ses armes, sous l’armure noire qu’elle a endossée pour la circonstance, s’attache à ses pas et la défie dans un combat à mort.

La description de ce duel nocturne est une des merveilles de la Jérusalem délivrée. Rien que pour l’avoir écrite, le Tasse mériterait l’immortalité. Le caractère chevaleresque que le poète attribue à Tancrède se manifeste avant d’engager le fer, par la générosité avec laquelle il descend de cheval pour ne conserver aucun avantage sur un adversaire qui est à pied. Tous deux s’attaquent alors avec une égale ardeur, sans songer à parer les coups, se frappant tantôt de la pointe, tantôt du tranchant de leurs épées. Acharnés à leur œuvre de destruction, ils n’ont recours à aucune des feintes de l’escrime ; leurs pieds s’incrustent dans le sol pendant que leurs mains manient le fer. Puis ils se prennent corps à corps, leurs casques et leurs boucliers s’entrechoquent. Trois fois Tancrède a saisi la guerrière dans ses bras vigoureux et trois fois elle lui a échappé. Le sang ruisselle sur leurs armures. Au moment où l’aube blanchit, ils s’arrêtent épuisés et s’appuient un instant sur le pommeau de leurs épées. Le généreux chevalier, plein d’admiration pour le courage de son adversaire, voudrait au moins connaître son nom, savoir quel est le vaillant soldat qui a pu lui tenir tête si longtemps. L’altière Clorinde refuse de se nommer, et le combat recommence. Par un dernier effort Tancrède passe son épée à travers l’armure fracassée de la jeune fille et lui traverse le sein. Sa légère chemise brodée d’or s’emplit d’un flot de sang. Elle se sent mourir et, se rappelant alors qu’an vieux serviteur lui a raconté le jour même que sa mère était chrétienne, elle demande à son vainqueur de lui apporter l’eau du baptême. Le son de cette voix mourante attendrit le chevalier qui se traîne près d’une source voisine pour y remplir son casque. Il manque de mourir à son tour en reconnaissant aux première lueurs du jour le visage adoré. Il tombe inanimé sur le sol et le convoi des chrétiens qui passe, qui reconnaît l’armure de Tancrède, croit emporter deux cadavres.

Lorsque le noble jeune homme est remis de ses blessures et que le temps a passé sur sa douleur, il doit répondre au défi d’Argant qui le provoque pour venger la mort de Clorinde. Déjà Jérusalem est prise. Les croisés se répandent sur les remparts que le Circassien reste presque seul à défendre. Tancrède le protège contre la fureur des assaillans et l’emmène dans un vallon écarté où ils pourront se mesurer seul à seul. Toujours fidèle au sentiment de l’honneur et aux règles de la chevalerie, il jette son bouclier dès qu’il s’aperçoit que son adversaire n’en a pas. « A quoi penses-tu ? dit-il, en le voyant promener sur l’horizon un regard mélancolique. — Je pense, répond Argant, à cette cité qui fut si longtemps reine de la Judée et qui maintenant vaincue s’écroule. C’est en vain que j’ai essayé de la soustraire à sa ruine fatale. Pour satisfaire ma soif de vengeance, la tête que le ciel me destine est bien peu de chose. » Sur cette insolente bravade le combat commence, non plus dans les ténèbres, en dehors des conditions ordinaires comme à l’heure de la rencontre avec Clorinde, mais au grand jour, chacun des adversaires déployant cette science de l’escrimé dont le Tasse connaît toutes les finesses et conserve les traditions les plus élégantes. Tancrède est plus souple et plus agile, Argant de plus haute taille. Tous deux ont reçu des blessures, mais le sang du Circassien coule en plus grande abondance, et Tancrède, toujours magnanime, lui offre la vie sans conditions, s’il veut bien se reconnaître vaincu. Deux fois le chevalier chrétien tend sans succès la main à son adversaire et ne se résout à lui porter le coup mortel qu’après avoir essayé de le sauver. C’est encore la même noblesse d’âme qui inspire le vainqueur, lorsque épuisé par la violence de la lutte et recueilli par ses soldats, il leur demande de ne pas laisser le corps d’Argant exposé aux dents des bêtes fauves et de lui accorder les honneurs de la sépulture. Jamais il ne paraît sur la scène sans remplir les devoirs les plus délicats de la chevalerie. C’est lui aussi qui, ayant conquis le royaume de la belle Herminie, la tenant à sa discrétion, lui rend la liberté en respectant son honneur.

J’insiste avec intention sur le caractère du héros parce que ce modèle repris tant de fois et caressé par le poète représente évidemment l’idéal que rêvait sa jeune imagination. Les vertus qu’il attribue à Tancrède sont celles qu’il voudrait pratiquer, qu’il voudrait voir régner autour de lui dans une société imprégnée de l’esprit le plus pur du christianisme. A vingt ans, il entrevoyait le monde à travers ce prisme enchanteur. Mais que de démentis la douloureuse réalité infligeait à ses rêves ! A chaque pas qu’il fait dans la vie, au milieu d’une cour corrompue, le Tasse se heurte aux tristesses, aux amertumes, aux humiliations de l’existence. Il y en a une surtout qui pèse sur lui, quotidienne et inexorable, la nécessité de vivre aux dépens d’autrui. Il ne possède rien, pas même un toit où il puisse reposer sa tête. Le pain qu’il mange, le vêtement qu’il porte, le lit où il couche appartiennent à un maître. Ce maître a quelquefois des accès de générosité, quelquefois aussi des accès d’avarice. Pour ne pas mourir de faim, pour ne pas vivre misérable dans un habit râpé, il faut se rappeler sans cesse à son souvenir, obtenir de lui des subsides en échange des éloges qu’on lui adresse. Le cœur se soulève à la pensée qu’un si grand homme passe sa vie à tendre la main. Il revient à chaque instant dans sa correspondance sur le besoin qu’il aurait d’être aidé pécuniairement, sur le plaisir que lui causerait quelque cadeau de prix. Après les sursauts de révolte d’une âme fière, il se résigne peu à peu à ces habitudes de mendicité. Est-ce lui qu’il faut en accuser ? N’est-ce pas plutôt cette maison d’Este qui lui doit son immortalité, dont personne ne parlerait sans lui et qui n’a pas su payer noblement, généreusement, d’un prix suffisant, la gloire qu’elle ne devait qu’à lui ?

Solerti, si bien informé qu’il soit, a entrepris une lâche impossible en prenant le parti du duc Alphonse de Ferrare, en essayant de le laver de tous les reproches qui lui ont été adressés pour rejeter sur le Tasse lui-même toute la responsabilité de la folie et de ses conséquences. Assurément il y a des heures où le poète devient insupportable, où ses airs de grandeur peuvent déplaire à la Cour et même blesser ceux qui l’entourent. II y en a d’autres où son agitation, son perpétuel besoin de mouvement, ses absences, ses correspondances secrètes peuvent inspirer une défiance légitime. On n’est pas sûr de lui ; il négocie avec les Médicis au moment même où il proteste de son attachement pour la maison d’Este. Tant que le poème n’a pas paru, il serait possible qu’au lieu de le dédier au duc de Ferrare, il choisît un autre protecteur. Mais avec une bonté réelle, avec des égards soutenus, n’aurait-on pas préservé cette âme endolorie d’une partie des inquiétudes et des soucis qui la troublaient ? L’incertitude de l’avenir, l’angoisse du lendemain furent pour beaucoup dans la détresse intellectuelle de l’infortuné. Qu’il eût trouvé à l’origine une amitié dévouée, comme le fut plus tard celle de Manso, la catastrophe aurait pu être évitée. Ce qui a manqué au duc de Ferrare, c’est le véritable élan du cœur, la pitié qui n’attend pas qu’on la sollicite, mais qui va d’elle-même au-devant des misères humaines. Que fallait-il au Tasse pour que la vie lui parût douce ? Aucune fonction, aucune charge ; simplement un revenu assuré qui lui permît de vivre avec aisance, une liberté absolue de mouvement et la certitude qu’on ne lui demanderait rien en échange que d’écrire de beaux vers. La volonté d’être bon quand même, de ne pas traiter un grand poète comme un simple courtisan, de lui pardonner beaucoup de choses en considération de son génie, aurait apaisé beaucoup) d’orages.


V

Nous nous en rendrons compte en étudiant de près la crise de la folie, telle que la raconte Solerti dans un chapitre bourré de documens. En 1575, la Jérusalem délivrée est terminée au moins dans ses grandes lignes. Si le Tasse suivait les conseils de la duchesse d’Urbin qui paraît avoir été son bon génie, il publierait son poème et tirerait de cette publication deux avantages : celui de prévenir les éditions fautives qu’on ne peut manquer d’en faire malgré lui sur les manuscrits qui circulent, et celui non moins important de donner satisfaction au duc de Ferrare. Mais c’est à partir de ce moment que le malheureux poète commence à donner des signes d’agitation. Sous une impression sans doute maladive, il est assailli à la fois de scrupules littéraires et de scrupules religieux. Il consulte les critiques les plus renommés de l’Italie sur certains passages qui lui paraissent faibles et les représentans de l’Inquisition sur d’autres parties peut-être critiquables au point de vue de la doctrine. Des témoignages formels et réitérés devraient avoir pour effet de le rassurer sur son orthodoxie. Il s’inquiète néanmoins, et il en appelle de l’Inquisiteur de Ferrare, qu’il trouve trop indulgent, à l’Inquisiteur de Rome, qui n’aura pas les mêmes motifs de le ménager. Ce drame de sa conscience se complique d’un autre drame intérieur. Restera-t-il ou ne restera-t-il pas au service de la maison d’Este ? Question poignante qu’il se pose fréquemment sans la résoudre. Le duc de Ferrare et lui jouent au plus fin. Le duc lui propose de le nommer son historiographe, sans avoir envie qu’il accepte, et lui-même ne fait semblant d’accepter que pour mieux se dérober ensuite. Si nous regardons au fond de ses hésitations, nous verrons reparaître la douloureuse question d’argent. Le Tasse est convaincu qu’on ne lui offrira rien qui ne soit au-dessous de son mérite et de ses travaux. Dans ces conditions, il regarde du côté des Médicis ; mais de ce côté-là, il ne voit rien venir non plus qui soit décisif et qui lui garantisse l’avenir.

C’est l’époque où la satisfaction d’avoir terminé à trente ans une œuvre capitale gonfle son cœur d’orgueil, tandis que la modicité de sa fortune le désespère. La disproportion qui existe entre sa situation dans le monde et son génie le remplit d’amertume. La manie des grandeurs le guette en même temps que la manie de la persécution. Lui-même confesse le changement de ses sentimens et de sa manière d’être. Il affecte la morgue des Espagnols ; il se vante de ne saluer personne le premier, sauf le duc ; il n’accepte d’invitation que dans les maisons où il est sûr qu’on lui réservera la première place ; il consulte des astrologues qui lui prédisent les plus hautes destinées ; il se considère dès lors comme un grand homme et entend être traité comme tel. Pauvre grand homme, malheureusement incapable de se gouverner lui-même ! Les instances de la duchesse d’Urbin n’ont pu le décider à prendre un parti. Il flotte toujours entre la maison d’Este et les Médicis, et perd les bonnes grâces des uns sans acquérir celles des autres. Ses absences trahissent ses incertitudes aux yeux du duc de Ferrare. Lorsqu’il se rend à Rome sous prétexte de montrer son poème à des critiques autorisés, il ne réussit pas à dissimuler les visites intéressées qu’il fait au cardinal Ferdinand de Médicis. Tout ce manège donne à sa conduite quelque chose de louche et d’équivoque qui ne peut que l’amoindrir. Il s’aliène décidément le protecteur dont il a besoin. La dédicace magnifique adressée à la maison d’Este ne disparaîtra-t-elle pas dans un de ces voyages, ou ne sera-t-elle pas dénaturée à la fin par quelque trait empoisonné ? Les secrets et les scandales de la cour de Ferrare, que le Tasse a percés à jour depuis longtemps, dont il a été quelquefois le confident et le complice, ne vont ils pas être révélés par lui à des ennemis dans un moment de mauvaise humeur ?

Le prince conservera encore les apparences de la bonne volonté, mais déjà l’ancienne confiance est détruite et ne reviendra plus. On a pénétré en l’absence du poète dans son appartement, on a ouvert une cassette dans laquelle il enferme sa correspondance et on y a trouvé la preuve de ses négociations avec les Médicis. Il ne s’agit plus de soupçons comme auparavant, il s’agit d’une certitude. Comment oublierait-on une telle duplicité ? L’éclat qu’il fait à ce sujet, au lieu d’arranger les choses, les envenime. Il donne un soufflet à un personnage de la Cour qu’il accuse de la violation de son domicile, il reçoit en revanche un coup de bâton donné par derrière et, quand il porte plainte, on laisse échapper le coupable.

Après ces incidens, dès 1577, le mal s’aggrave, A toutes les inquiétudes qu’éprouvait auparavant Torquato s’ajoute cette fois la peur d’être empoisonné. Soupçon auquel répondait cyniquement le duc de Ferrare en disant que, s’il avait voulu faire disparaître le Tasse, rien ne lui eût été plus facile. Il avait, en effet, montré par la disparition du comte Contrari avec quelle aisance il savait se débarrasser des gens qui le gênaient. Pour le moment, il n’en veut pas à la vie du poète. Seulement, il commence à s’inquiéter de sa santé. Lui et la duchesse d’Urbin le font visiter par les médecins. On combat chez le malade l’âcreté des humeurs en lui appliquant des sangsues, en le purgeant, en le saignant. Les remèdes ne suffisent pas. Dans la soirée du 17 juin, pendant que le Tasse s’entretenait avec la duchesse d’Urbin dans la chambre de celle-ci, un domestique en entrant pour son service excita les soupçons du visiteur qui courut sur lui un couteau à la main pour le frapper. A la suite de cet acte de violence, il fallut bien que Lucrèce elle-même, si bienveillante qu’elle fût pour lui, se décidât à le faire enfermer afin d’éviter quelque malheur. Comme le mande à son maître l’ambassadeur du grand-duc de Toscane, on l’arrêta non pour le punir, mais pour le soigner.

On multiplie dès lors les précautions, on fait griller la fenêtre de sa chambre qui donne sur la cour du palais, on attache à sa personne deux serviteurs qui ont ordre de le lier s’il se livre à quelque extravagance ou s’il tente de prendre la fuite.

Lucrèce et Léonore lui témoignèrent toutes deux dans cette circonstance un véritable intérêt et le duc de Ferrare, qui, le jour de l’incident, se trouvait à la campagne, l’y fit venir pour le consoler et pour le calmer ; Une nouvelle fantaisie lui passa alors par l’esprit. Son père Bernardo avait songé un instant à se faire moine, il parla à son tour d’entrer au couvent et le duc le fit conduire dans une voiture de la Cour chez les Franciscains de Ferrare. Ceux-ci, après l’avoir observé pendant quelques jours, inquiets de son exaltation, le ramenèrent au palais, d’où il s’évada, dans la crainte sans doute d’être enfermé de nouveau. Déguisé en paysan, évitant les grandes routes, l’infortuné accomplit la plus pénible des odyssées à travers le Sud de l’Italie pour arriver à Sorrente auprès de sa sœur Cornélie.

Là ni les soins, ni les marques de tendresse ne lui manquèrent, mais il fut impossible de l’y retenir. Un impérieux besoin de mouvement le poussait à se remettre en route. Il se rendit à Rome où il demanda asile aux représentans du duc de Ferrare.

Il témoigna alors un tel désir de retrouver ses manuscrits, de rentrer en grâce auprès du prince, d’être soigné par les médecins et par les pharmaciens de la Cour, les seuls qui lui inspirassent confiance, que les représentans du duc insistèrent à plusieurs reprises auprès de leur souverain pour qu’il daignât accorder au poète la permission de retourner à Ferrare. Tous deux dépeignent le Tasse comme un pauvre homme qui leur est arrivé dans un état lamentable, vêtu de haillons, qu’il a fallu rhabiller des pieds à la tête et qui parle tout simplement de mourir si on ne lui pardonne pas. Le temps que le duc met à répondre et la sécheresse de sa réponse indiquent qu’il ne tient pas du tout à revoir son ancien ami ; il est évidemment à bout de patience ! Lorsqu’il se décide enfin à écrire, il fait ses conditions en termes formels. Le Tasse ne sera autorisé à s’établir de nouveau à Ferrare que s’il commence par reconnaître qu’il a eu tort de se croire persécuté, s’il promet de se laisser soigner et de ne plus retomber dans ses humeurs noires. À ce prix on le laissera rentrer, mais il faut qu’il soit bien averti qu’au premier retour de ses violences de langage, s’il se permet encore une fois de récriminer et d’accuser les gens, comme il l’a déjà fait, il sera immédiatement conduit hors du duché, avec défense d’y rentrer jamais.

L’obstination avec laquelle, malgré tant de déboires, le poète se cramponne à la cour de Ferrare tient à la persistance de ses illusions. Il ne peut croire qu’un génie tel que le sien demeure méconnu et qu’on ne lui accorde pas enfin ce qu’il croit qu’on lui doit : une vie large, indépendante, des subsides suffisans sans aucune obligation assujettissante. Ce rêve de sa jeunesse qui nous révèle la force et l’étendue de son optimisme, il se figure toujours être sur le point de le réaliser. Que de fois il doit tomber de son haut lorsqu’il se heurte à l’implacable réalité !

Non seulement il ne trouve pas à Ferrare de nouveaux avantages, mais il ne retrouve même pas ceux dont il jouissait avant son départ. Il n’est plus logé au palais ducal, il ne figure plus parmi les courtisans. Relégué chez un simple courrier de la Cour, il est tenu en dehors du cercle brillant qui entourait le prince et les princesses. De son ancien maître il ne reçoit d’autres marques d’intérêt que des médicamens, des purgatifs, des calmans, de l’ellébore. Encore s’il pouvait obtenir qu’on lui rendît ses manuscrits ! Ce droit même, le droit imprescriptible de disposer librement de son œuvre, lui est refusé, tant on a peur qu’il n’en fasse disparaître les louanges qu’il accordait autrefois à la maison d’Este. Solerti a beau faire, il ne réussit pas à disculper le duc de Ferrare d’un si grand abus de pouvoir. Il n’était pas d’une âme noble de ne point comprendre et de ne pas satisfaire les besoins du génie, il y avait par-dessus le marché quelque bassesse à confisquer le plus beau poème du siècle au profit de la gloire d’une seule famille, sans permettre à celui qui l’avait conçu et écrit d’en disposer lui-même. On ne lui donnait pas de quoi vivre et en même temps on l’empêchait de gagner sa vie en publiant ses œuvres. La détresse du Tasse à cette date était telle qu’il fut obligé de vendre pour vingt écus un rubis que lui avait donné la duchesse d’Urbin et qui en valait au moins le double.

L’ambassadeur du grand-duc de Toscane à Venise, Maffeo Venier, que le Tasse alla voir en quittant une seconde fois Ferrare, indique bien l’état d’esprit dans lequel se trouvait alors l’infortuné. On ne pouvait pas dire qu’il fût absolument sain d’esprit, quoique ses facultés poétiques fussent demeurées intactes, quoiqu’il écrivît aussi bien que jamais en prose comme en vers et qu’il discutât avec une subtilité merveilleuse. Seulement, il paraissait triste, sujet à des accès d’humeur noire. Il persistait à vouloir entrer au service des Médicis, si on lui assurait de quoi vivre modestement, à condition toutefois qu’il pût reconquérir son poème que retenait le duc de Ferrare et dont il prétendait ne posséder aucun manuscrit. Dans des momens d’exaltation, s’il n’obtenait pas satisfaction sur ce point, il se faisait fort d’écrire en trois ans un ouvrage supérieur à la Jérusalem délivrée, pourvu que par une honnête pension on lui garantît la vie matérielle. Toujours, hélas ! la même misère, la même obligation de mendier son pain ! Ce besoin d’argent revient à chaque instant comme un refrain dans sa volumineuse correspondance. Pas plus les Médicis que le duc de Ferrare n’ont pitié du pauvre grand homme. Ils le payent de bonnes paroles sans répondre directement aux avances qu’il leur fait. Eux-mêmes sont aussi dangereux pour lui que la maison d’Este, car ils possèdent un manuscrit de la Jérusalem délivrée. C’est même cette œuvre imparfaite qui sera la première imprimée à Venise, sans que le poète ait pu la revoir et la corriger, sans qu’il en ait non plus tiré le moindre profit.

Pour nous faire une idée de la tristesse et des angoisses du Tasse, laissons-le parler lui-même dans une lettre profondément pathétique adressée au duc d’Urbin : « C’est assurément une chose misérable, écrit-il en 1578, à l’âge de trente-quatre ans, d’être privé de patrie, dépouillé de toute fortune, d’errer à travers le monde au milieu des incommodités et des périls, trahi par ses amis, raillé par ses serviteurs, abandonné de ses patrons, d’avoir en même temps le corps malade et l’esprit bouleversé par le douloureux souvenir des choses passées, par le souci qu’apportent le présent et la crainte de l’avenir. » Nul refuge pour cette âme troublée, pas un coin du monde où il pût reposer en paix sa tête et continuer ce travail littéraire auquel il se sentait aussi propre que jamais, et qui allait devenir avec le temps sa seule consolation, sa seule ressource. Dans cette détresse, il crut un jour trouver un asile à la cour de Savoie. Mais il ne faut pas oublier qu’il avait passé sa jeunesse dans le milieu le plus élégant et le plus raffiné de l’Italie. La simplicité des mœurs savoyardes l’effraya. Il revit par la pensée les fêtes brillantes auxquelles il avait pris part à la cour de Ferrare et, pour son malheur, son mauvais génie le ramena encore une fois à son point de départ.

Qu’arriva-t-il alors ? Solerti, toujours indulgent pour le duc de Ferrare, ne lui reconnaît aucun tort. Le prince en train de se remarier, tout occupé des fêtes de son mariage, pouvait-il faire attention aux lamentations du Tasse ? Assurément il l’aurait pu et il l’aurait dû. La fortune ramène à sa cour le plus grand poète du temps, celui dont l’œuvre immortelle immortalisera la maison d’Este, sans lequel elle tiendrait à peine une place dans l’histoire de l’Italie, et il refuse de le recevoir ; non content de lui fermer sa porte, il ne le fait inviter à aucune des représentations théâtrales, à aucun des tournois et des banquets par lesquels il célèbre la venue de sa fiancée. Comment s’étonner que l’esprit déjà troublé du Tasse ait ressenti profondément cette injure ? Il arrivait dans des dispositions affectueuses, tout heureux de retrouver son ancien protecteur, persuadé que les joies du mariage le rendraient plus accessible et plus bienveillant que jamais. Il composait même un chant nuptial en l’honneur des deux époux. Et voilà que personne ne faisait attention à lui, qu’on ne lui réservait pas la plus modeste place dans cette Cour dont il avait été autrefois le favori. Ce fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il tenait de son père une violence naturelle de tempérament qu’aggravait encore la maladie. La colère lui monta à la tête et, le 11 mars 1579, dans la dernière nuit du carnaval, ayant sans doute pu pénétrer au palais sous un déguisement et avec un masque, il y insulta quelques-unes des dames qu’il rencontra. Que dit-il ? Que fit-il ? On ne le sait pas exactement, on sait seulement qu’il fut-arrêté et enchaîné comme un fou furieux dans une des salles de l’hôpital Sainte-Anne.

On ne fait pas toujours ce qu’on veut avec les fous. Il y a des momens où on ne peut venir à bout de leur exaltation que par la force. Nous ne reprocherons donc pas au prince d’avoir fait enfermer le Tasse à la suite d’un accès de folie furieuse. Mais la responsabilité du duc de Ferrare commence le lendemain de l’internement. Comment le Tasse fut-il traité à Sainte-Anne ? N’y fut-il pas retenu plus longtemps qu’il n’était nécessaire ? Questions délicates, difficiles à résoudre, surtout à cette distance, sur lesquelles nous ne manquons pas cependant d’éclaircissemens. Quelques traits de lumière jaillissent de l’obscurité des faits. Pendant sept années, le Tasse, dont l’intelligence redevenait merveilleuse dans les intervalles lucides, a beaucoup écrit du fond de sa prison. Sa correspondance, contrôlée ou confirmée par d’autres témoignages, nous permet de juger la conduite d’Alphonse d’Este. Un premier point est acquis au procès, c’est que pendant quatorze mois le malheureux prisonnier a vécu misérablement. Il se plaint avec amertume de la peur que lui cause la perspective d’une prison perpétuelle, de la saleté dans laquelle on le laisse croupir. Sa barbe, ses cheveux, ses vêtemens sont dans un état lamentable. Par-dessus tout, cette nature aimante, sociable et généreuse est condamnée à une solitude qui la remplit de tristesse. En mai 1580, il écrit à Boncompagni : « Je suis resté plus de quatorze mois malade dans cet hôpital, sans y trouver aucune des commodités qu’on accorde généralement aux gens du peuple, à plus forte raison aux gentilshommes, mes égaux. Les remèdes de l’âme ne m’ont pas été moins refusés que ceux du corps. » Poursuivi par ses scrupules religieux, il demande à se confesser ; on ne le lui permet pas.

L’aumônier de la prison ne lui a jamais fait une visite dans sa détresse morale et a même répondu par un refus à toute demande d’entretien. Je sais bien qu’une coutume barbare privait les aliénés des secours de la religion. Mais comment une exception ne se fit-elle pas pour un homme d’une si grande valeur intellectuelle et morale, qui conservait dans sa conversation et dans ses écrits tant de lucidité ? Le prieur de l’hôpital était un homme lettré et vertueux dont le poète ne parle qu’avec égards, qu’il n’accuse pas personnellement de dureté, mais qui dut obéir à des ordres supérieurs en ne témoignant à son prisonnier aucune commisération.

Au fond, le Tasse se considère non sans raison comme la victime d’une vengeance implacable. Il reconnaît humblement ses torts ; il confesse qu’il a tenu des propos inconsidérés et injurieux ; il en demande pardon avec toutes les formes du respect et de repentir. Une faute telle que la sienne peut se réparer et s’expier. Dieu sait si l’expiation a été dure. Après qu’il a tant souffert, pourquoi ne lui pardonne -t-on pas, pourquoi lui tient-on rigueur si obstinément, si cruellement ? L’avocat officieux du duc de Ferrare, Solerti, essaie de plaider les circonstances atténuantes. Suivant lui, le Tasse n’était ni si mal traité, ni si abandonné qu’il le prétend. Des documens officiels établissent qu’en 1580 la garde-robe ducale fournit un baldaquin pour le lit du prisonnier. Au cachot primitif avaient succédé deux chambres, une pour se coucher, une autre pour travailler et pour recevoir. D’après le registre des comptes du palais, quelquefois on faisait porter au Tasse des œufs et régulièrement une livre de beurre par semaine. A partir de 1582, c’est la cuisine ducale qui le nourrit. Vraiment, des preuves d’intérêt si banales et si insuffisantes peuvent-elles nous rendre indulgens pour la mémoire d’Alphonse d’Este ? Ce n’est pas la nourriture du corps, ce ne sont même pas des sorties plus fréquentes, -comme on lui en accorde progressivement quelques-unes, que demande le Tasse. C’est la liberté pure et simple. Pour l’obtenir, il s’adresse au genre humain tout entier, il écrit à ses amis, aux souverains d’Italie, à l’Empereur, au peuple de Naples. En l’emprisonnant, on l’a privé de la possibilité de publier lui-même la Jérusalem délivrée, que d’autres ont imprimée, dont d’autres ont tiré profit. De quel droit l’empêche-t-on de gagner sa vie par son travail ? Pourquoi le duc de Ferrare s’arroge-t-il le pouvoir de maintenir en prison un homme qui n’est pas né son sujet ? Après cinq années de réclusion, après des centaines d’humbles suppliques, un cri de colère et d’indignation s’échappe à la fin de cette poitrine ulcérée.

L’insensibilité avec laquelle le duc de Ferrare écoute ces prières et ces protestations nous oblige à regarder de près ce personnage complexe, adulé de son vivant par les poètes et par les historiens de cour, mais plus d’une fois contesté et jugé sévèrement depuis sa mort. II eut certainement des qualités ; il fit de sa petite principauté une résidence élégante et somptueuse ; il aimait les lettres et les arts, et se piquait même de connaissances scientifiques. Spirituel et railleur, tant que duraient les fêtes du carnaval, il se plaisait à intriguer sous le masque les gens qu’il rencontrait. Il semblait même autoriser chez ses interlocuteurs une certaine familiarité. A la pêche, à la chasse, dans les parties de campagne, il se montrait volontiers gai et bon compagnon, mais il eût été imprudent de s’y fier. Au moment où on s’y attendait le moins, sous la bonne humeur apparente la morgue du prince reparaissait. Sa hauteur, le sentiment de sa valeur personnelle et de ce que valait sa race dominaient chez lui toute autre considération. La prétention était le fond de sa nature. Il avait prétendu à la couronne de Pologne et il s’intitulait roi de Jérusalem, parce qu’il descendait de Renaud d’Este.

Comme de toutes les personnes infatuées d’elles-mêmes, il ne fallait attendre de lui aucun mouvement de sympathie pour les autres. L’erreur et le malheur du Tasse furent de croire à sa bonté. Au fond, il n’en avait aucune. Odieux pour sa mère Renée de France, dont les tendances calvinistes le gênaient dans ses rapports avec le Saint-Siège, il avait traité son père sans ménagemens. Il n’entretenait avec sa famille que des rapports politiques. Par momens, il jalousait son frère le cardinal qui lui portait ombrage. Il faisait assassiner sous ses yeux l’ami de sa sœur aînée Lucrèce et il condamnait au célibat sa sœur cadette Léonore pour ne pas lui compter la dot à laquelle elle avait droit. Dur pour les siens, il l’était encore plus pour le pauvre monde. Son règne rappelle aux habitans de Ferrare de cruels souvenirs. Afin de suffire à ses goûts de magnificence, au luxe d’une cour somptueuse, il pressure ses sujets, il confie à des traitans le recouvrement des impôts, il vend les offices et les charges, il fait exploiter ses domaines par des paysans qu’il ne paie point, il exige que chaque cultivateur tienne à sa disposition une paire de bœufs. Un jour, par un caprice, pour s’offrir le spectacle d’une vue plus étendue et plus gaie, il fait raser sur les bords du Pô des maisons de pauvres gens qu’il n’indemnise pas.

Comment s’étonner qu’un tel homme ait tenu rigueur au Tasse ? Ne suffisait-il pas que le poète eût laissé surprendre le secret de ses négociations avec les Médicis, et qu’on pût craindre la substitution de leur nom à celui de la maison d’Este dans la dédicace de la Jérusalem délivrée, pour qu’on fût tenté de le retenir entre quatre murs ? Mais il y eut certainement autre chose. Au bout de deux ans, ces inquiétudes s’évanouissaient ; le poème avait paru à Venise avec la dédicace espérée et le Tasse restait toujours en prison ; il y fut même retenu cinq années encore, en dépit de ses continuelles supplications. Il ne s’agissait plus de précautions à prendre contre lui, mais, comme il le dit lui-même à plusieurs reprises, d’une sorte de vengeance à exercer. Je serais tenté de croire avec M. Angelo de Gubernatis que, le 11 mars 1579, dans la crise de folie furieuse qui amena son arrestation, il avait prononcé des paroles irréparables, rappelé peut-être ses relations avec la princesse Léonore ou révélé quelque turpitude de la cour ducale. En tout cas, l’âme du duc de Ferrare demeura inflexible ; il ne rendit la liberté à son prisonnier que lorsqu’il lui fut impossible de faire autrement. Ce n’est là qu’un épisode de la lutte éternelle du faible contre le fort, mais, cette fois, la victime est de telle qualité que son long gémissement fut entendu à travers les siècles et toucha profondément dans tous les pays les âmes généreuses. Aujourd’hui encore, dans la mélancolique Ferrare, le coin le plus célèbre, que chaque voyageur visite avec une piété respectueuse, c’est celui qu’on désigne à tort sans doute comme la prison du Tasse. Peu importe que le poète ait souffert à cet endroit-là même ou entre des murailles voisines, le souvenir d’une grande infortune plane sur la cité tout entière.


A. MÉZIÈRES.