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Le Mythe de la femme et du serpent/Chapitre II

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CHAPITRE II


Ce fait, chose étrange en y réfléchissant, est l’acte même qui, dans l’ordre de la nature, est absolument nécessaire à l’existence et à la durée de l’humanité. Aussi le poète romain nous montre-t-il sans embarras la protectrice du genre humain, la chaste Junon, qui y préside et dit : adero[1]. « À la tête de tout, les dieux : devâ agre[2] » ; ç’a été aussi et c’est encore le sentiment des Indiens, et cela nous explique pourquoi dans l’Inde le représentant des dieux, le brahmane, non seulement assiste à la consommation du mariage, mais qu’il en règle même les mouvements[3]. Les jésuites n’en faisaient-ils pas ainsi au Paraguay ? De telles mœurs assurément ne sauraient convenir à la civilisation actuelle ; néanmoins, comme Montaigne, à la demande qu’il s’adresse : « Qu’a faict l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne[4] ? » nous restons perplexes et nous ne savons que répondre. Du reste, les anciens, tout comme nous, entouraient de mystère et cachaient dans l’ombre[5] un acte que la nature nous commande comme le boire et manger, qu’elle nous impose sous peine de mort, sous peine de faire périr les familles d’abord, puis enfin l’humanité même. Cela étant, il y a certainement lieu de dire, en voyant la honte dont est couvert le commerce sexuel, qu’il doit y avoir là du plus ou du moins. On ne peut pas attribuer un sentiment aussi profond que général à l’hypocrisie, bien que la disposition à ce vice soit, après celle de la peur, le caractère le plus prononcé de la pauvre humanité. Dès lors on peut admettre a priori que ce commerce aura été, à l’origine, accompagné de circonstances propres à en vicier le caractère naturel et à le dénaturer en quelque sorte. Serait-ce une pure et vaine hypothèse ? Mais si vraiment elle l’était, nous ne concevrions absolument pas comment un acte légitime et nécessaire pourrait être entaché d’une invincible honte ; comment le mariage, qui passe cependant pour être un sacrement, pourrait être « honteux dans son usage » ; comment nous pourrions éprouver au sujet de cet usage le tourment de la pudeur, marterndes Gefühl der Scham, pourquoi enfin « on ne doit point dire à de chastes oreilles ce dont de chastes cœurs ne sauraient se passer[6] ».

Toutefois c’est à étudier, et je ne vois pas que jusqu’ici il y ait un document qui convienne mieux à la base de cette étude que le texte des chapitres ii et iii de la Genèse mosaïque. C’est la légende biblique de la chute qui se répète, à ce qu’il semble, comme un écho polyphème plus ou moins distinct chez tous les peuples sémitiques et indo-européens, sans que nous sachions jusqu’ici où l’auteur de la Genèse l’a recueillie.

Cependant, avant d’entrer au cœur de notre sujet, rappelons la sentence déjà citée des stoïciens que « le sage doit parler librement », et armons-nous, si l’esprit de science, pour qui tout est pur, n’y suffisait déjà, de la vertu des vestales ou des matrones romaines qui, soutenues par des motifs de l’ordre le plus élevé, approchaient du démon mystérieux sans penser à mal, lui sacrifiaient même et le couronnaient. C’étaient même les vestales qui étaient préposées à la garde de son simulacre. Sous le nom de Liber, Fascinus (nous retrouverons ce nom tout à l’heure), Fascinus était en effet, non de la plèbe divine, suivant l’expression de saint Augustin, mais du nombre des dieux choisis, qui selecti appellantur[7]. On mettait sous sa protection, on dirait par une sorte d’homéopathie morale, jusqu’aux petits enfants[8], leur inoculant le virus pour les préserver du virus. C’est le principe sur lequel repose la foi aux amulettes, et il s’agit ici en effet de cette superstition. Mais, avant de continuer ce sujet, une remarque préliminaire ne nous paraît pas déplacée.

On s’aventure beaucoup quand on veut ramener les choses morales et religieuses de notre race au seul culte des phénomènes cosmiques, au culte surtout de la lumière et de ses agents. Holtzmann a pleinement raison de s’élever avec force contre un procédé qui menace de dégénérer en manie et de fausser toute la science de la mythologie comparée[9]. La lumière, il n’y a pas de doute, le nom même de la divinité, chez plusieurs peuples indo-européens, le prouve avec la dernière évidence ; la lumière fut dès l’abord un des facteurs les plus importants dans le mouvement religieux primitif de notre race ; son rôle réellement saisissant dans l’ordre cosmique l’y prédestinait : cuncta gignunt, inque lucem dant[10] ; L’importance capitale qu’elle eut pour l’homme des premiers âges, comme pour l’homme primitif de tous les temps[11], se reflète encore dans celui de nos usages qui consiste à s’aborder entre amis et même entre indifférents avec le souhait de « bon jour » (bona dies). C’est comme si on se souhaitait « le bon Dieu ». Et, en effet, le jour où les chrétiens reçoivent  « le bon Dieu » est dit « le bon jour[12] », et chez les peuples germaniques il porte même le nom de soleil, de soleil levant, Ostern, d’Ostarâ, qui est étymologiquement identique à aurora. Par métaphore, Dieu aussi est appelé « soleil » ; Philon d’Alexandrie l’avait déjà remarqué, et l’Église a imité l’Écriture[13]. La lumière et son agent principal, le soleil[14], l’œil de la divinité, suivant une croyance populaire[15], eut donc une grande influence sur la pensée de nos ancêtres naissant à la vie intellectuelle, mais cette influence ne fut pas exclusive, alors même qu’ils ne raisonnèrent pas comme la Hagada le dit d’Abrâm[16]. Ce qui, primitivement, occupa l’homme plus que le soleil ou tout autre agent cosmique, on peut l’assurer sans crainte de se tromper, ce fut lui-même, sa propre personne. Homo sibi Deus : voilà le ressort principal et le fait capital de l’histoire humaine. C’est son individu qui l’attachait tout d’abord par les liens les plus intimes et les plus puissants, et cela est si naturel qu’encore aujourd’hui il ne pourrait en être autrement. Notre individu est constamment pour nous une source inépuisable de surprise, d’étonnement et de réflexion. Or, dans le nombre des motifs qui donnaient à penser aux hommes primitifs, se trouvaient certaines fonctions corporelles, celles surtout qui concourent ouvertement à nous faire vivre et exister. Ainsi, par exemple, l’acte de manger, à la suite duquel on se sentait renaître, prenait un caractère mystérieux, et la nourriture devenait une chose divine, une divinité. La nourriture, dit une Upanishat, est produite de Brahma, et, à son tour, elle produit le souffle vital, l’âme, la réalité et ce qui est immortel dans les œuvres humaines : (Brahma) tato ’nnam abhijâyate annât prâno manaḥ satyan lokâḥ karmasu câ ’mṛitam[17]. Aussi l’Indien observe-t-il toujours encore le précepte de Manou, qui veut « qu’on honore sa nourriture, pûjayed açanam ; qu’en la voyant on se réjouisse, dṛishtvâ hṛishyêt ; elle doit être constamment révérée, pûjitam açanam nityam[18] », et l’initié, le deux fois né, après avoir observé tout un rituel en se disposant à manger et en mangeant, doit terminer son repas en disant à voix basse : « Mon péché est tué ! tué est mon péché ! Ainsi soit-il ![19] »

Mais il y a l’acte qui, bien autrement puissant que celui qui nous fait renaître, donne à l’homme la vie elle-même et l’appelle à l’existence. Devant ce prodige, car c’en est un dans tous les sens[20], les hommes de nature, nos premiers ancêtres, restaient confondus et s’inclinaient ; le culte de l’organe qui sert à l’opérer s’établit de bonne heure, et bientôt, par la suite qu’entraîne toute aberration du sens religieux sur un sujet d’ordre purement physique, apparurent les mythes et les légendes phalliques. On les trouve chez tous les peuples de la race blanche ; seulement il est évident, par l’étude comparative, que partout ils ne se présentent plus qu’à l’état de « membres épars ». Cet état fragmentaire est d’ailleurs propre à toutes les légendes primitives, et il n’a pas nui à la popularité des mythes phalliques ; il a, au contraire, favorisé cette popularité en ce qu’il a augmenté le mystérieux qui s’y rattache. Or, le peuple n’aime rien tant que le mystère. On sait la ténacité avec laquelle les Grecs, d’ailleurs sceptiques et moqueurs[21], tenaient aux mystères religieux, et la fureur qu’excita chez les Athéniens la mutilation dont tous les hermès, sauf un seul, devinrent un jour victimes chez eux[22]. Ces hermès n’étaient autre chose que des simulacres phalliques, ou du moins c’était là leur caractère essentiel[23]. Souvent ce n’étaient que des pieux équarris ; un gros bâton, truncus ligni, fiché dans le sol, suffisait aussi pour en faire l’office. Bâton ou colonne est au surplus le sens originaire des mots ἑρμῆς et φαλλός. Grimm signale l’irmansûl germanique[24], et cela avec d’autant plus de raison que chez le peuple congénère des Indiens, le lingam, primitivement toujours en bois, affecte souvent la forme d’une colonne fort élevée. Je ne sais si l’exclamation de vanaspate ! ô maître pilon (ou ô grand bois) ! qu’on lit dans un passage passionnel de l’Atharva-Véda[25], se rapporte à notre sujet ; mais un lingam des plus considérables, celui que brisa à Soumenath, dans le Guzerat, Mahmoud le Ghaznevide, en 1025, n’était pas en bois[26]. Du reste, quant aux dimensions qu’on donnait à cet objet, l’Égypte, si on peut ajouter foi au dire d’Athénée, surpassa encore l’Inde, puisque le phallus de Ptolémée Philadelphe eut une hauteur de 80 mètres[27].

Le nom de « colonne » est donc amplement justifié. Maintenant, pour ce qui est de l’assertion de Welcker, qu’il n’est pas sûr que le phallus ait été en principe l’attribut de tout hermès[28], peu importe, puisque, en fût-il ainsi, le fils de Maïa, personnification du renouveau à l’approche duquel on célébrait les Lupercales que nous caractériserons plus loin, Hermès n’en demeure pas moins le personnage phallique par excellence. Il se rattache par sa mère aux Océanides, les déesses, c’est-à-dire les fonctions des eaux créatrices de l’Océan. Alles ist aus dem Wasser entsprungen, et cette idée philosophique, déjà émise par Homère, c’est Hermès qui l’a personnifiée chez les Grecs, comme Osiris chez les Égyptiens[29]. Aussi, et c’est un fait qu’on ne saurait contester, le bouc a-t-il de tout temps accompagné ce dieu ; or, le bouc est l’équivalent du phallus[30]. Dans une occasion solennelle, l’oracle romain lui en adjuge le rôle. « Ô prodige ! on entend la déesse parler ainsi dans les cimes agitées de la forêt : Italidas matres sacer hircus inito[31]. On a trouvé aussi le bouc placé entre les jambes du dieu qui passe pour être l’Hermès gaulois[32].

  1. Virg., Æneidos, IV, 125.
  2. Atharva-Véda-Sanhita, XIV, 2, 32.
  3. Kauçikasûtra, II, 47 : Sacerdos virum penem introducere jubet ; puis, au commandement ihe, mâv Indra, nous voici, ô Indra ! Trih samnudati (ter compulsat). (Cf. Weber, Ind. stud., V, 401, 404. — E. Haas, Die Heirathsgebräuche der alten Inder nach den Grihyasûtra, ib., p. 278 sq.)
  4. Essays, III, 5.
  5. et nocte tegentur opaca, speluncam Dido, dux. (Æneid., IV, 123.)
  6. Man darf das nicht vor keuschen Ohren nennen,
    Was keusche Herzen nicht entbehren können.

    (Faust, p. 131, éd. 1847.)
  7. August., Civit. Dei, VII, 5, 21.
  8. Pline, Hist. nat., XXVIII, 4, 7 : Illos (infantes) religione tutatur et Fascinus, imperatorem quoque non solum infantium custos, qui deus inter sacra Romana a Vestalibus colitur.
  9. Holtzmann, Die altere Edda, p. 566, 582.
  10. Diodori Siculi lib. I, 7. Le mot est d’Euripide.
  11. Un Vedda, autochthone de Ceylan, interrogé sur son dieu par un missionnaire, répondit : « Tous les jours je vois le soleil qui se lève et le soleil qui se couche ; voilà tout ce que je sais. > (Graul, Reise in Ostindien, III, 24.)
  12. Bonnetty, Croyances et traditions populaires de la haute Provence, dans les Annal. de phil. chrét., juin 1875, p. 468.
  13. Voir les Grandes Antiennes du 20 décembre. Cf. Gen., XXVIII, 11 : ὁ ἥλιος ; Psalm. xxvi}, 1 : Κύριος φωτισμός. — V. Siegfried, Philo von Alexandria, p. 186. De même dans le poème anglo-saxon de Cynevulf, le Christ est appelé sunnan leoma, la vraie lumière solaire.
  14. La lune participe aux honneurs rendus au soleil, mais dans notre race pas autant qu’on le croit en disant que le dieu suprême du culte védique, Soma, était la lune. Cela n’est pas exact. Soma était avant tout le dieu qui présidait au sacrifice. Mais cette réserve faite, il es certain que partout, et principalement dans les pays chauds, la lune a été dès le principe fort considérée. Cela devait être, car son éclat dans ces pays y rend parfois la nuit tageshell, et on y éprouve ses coups comme des coups de soleil. Il en est déjà question dans la Bible : Sol uret te, luna (uret te) (Psalm. cxxi, 6), et Graul le constate dans l’Inde. (V. Reise in Ostind., III, 169.) J’avais d’abord cru que c’étaient là des exagérations de langage, mais il m’a fallu y ajouter foi après avoir vu l’effet d’un « coup de lune > sur un militaire revenant de la Cochinchine.
  15. V. A. Stöber, Alsatia, 1875, p. 163.
  16. Il ne voulait pas adorer la lumière, le feu, parce que, disait-il, l’eau était plus puissante en l’éteignant. (V. Jolowicz, Polyglotte der orient. Poesie, p. 289.)
  17. Mundaka-Upunishat, I, 1, 7.
  18. Mânavadh., II, 54, 55.
  19. V. le Code domestique (grihyasûtra) d’Açvalâyana, I, 24, §§ 14-31 ; Stenzler, dans Abh. f. d. K. d. M., III, IV.
  20. Prodigium, dans le sens premier, désignait une chose qui occupe la première place, la chose qui importe le plus, puis, par extension, une chose étonnante, un fait merveilleux et inexplicable. De même aussi quant au mot « miracle. » Les anciens appelaient ainsi les choses dont il est difficile, dit Valère Maxime, de discerner le principe et la raison. (Val.-M., I, 8.)
  21. On l’a dit aussi des Romains, mais à tort, la moquerie des Romains étant purement politique.
  22. V. Plutarch., Alcibiades, XXII ; Nicias, XVIII ; Thucydide, VI, 27, 53 ; Andocide, Discours sur les mystères, p. 109 sqq., tr. Auger.
  23. Preller, Griech. Myth., I, 241 ; Nork, Myth. Realwörterbuch, IV, 33. V. l’image d’un hermès ithyphalle, ap. Laur. Beger, Thesaurus Brandenburgici Numismat. Rom., tab. ad p. 427, et sur une amphore chez Gerhard, Auserlesene griech. Vasenbilder, IV, pl. cclxxvi. Cf. une épigramme sur un hermès mutilé, dans Archäol. Zeitschrift, XXI, col. 16.
  24. J. Grimm, Deutsche Mythologie, p. 106 sq., 2e édit.
  25. Atharva-Véda, XIV, 2, 50 : « Tout mon corps tremble… ô Vanaspate, offre-le avec ta pointe. »
  26. Schoebel, Le Buddha et le Buddhisme, p. 172 sqq.
  27. Athénée, Banquet, etc., V.
  28. Welcker, Gr. Götterlehre, II, 526.
  29. Ilias, XIV, 246. — « Osiris figure l’élément de l’eau. » (Brugsch, Hist. d’Égypte, p. 22, 2e édit.)
  30. Preller, Röm. myth., p. 345.
  31. Ovide, Fastes, II, 440 sq. Inuus ist der Bespringer, ab ineundo, dit Preller, ib., 336.
  32. Comptes-rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 25 juin 1875.