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Le Mythe de la femme et du serpent/Chapitre VII

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CHAPITRE VII.

J’espère que voilà des mystères[1]. Il en faut ; le peuple d’en haut et d’en bas, éternellement enfant ou gobe-mouche, ne peut s’en passer, et ses maîtres le servent à souhait. Mais, souvent aussi, les habiles se prennent dans leurs propres filets, et ils finissent par croire eux-mêmes ce que d’abord, pour atteindre un but ambitieux, ils voulaient seulement faire accroire aux autres. On a donc de tout temps célébré des mystères phalliques, et on continuera à en célébrer ; c’est devenu tradition sacrée et immaculée d’intention. Ceux qu’on fêtait non loin de Thèbes montraient Déméter communiquant la connaissance de quelque chose au chercheur Prométhée : ἐς γνῶσιν τι[2]. Cette connaissance avait évidemment pour but de rendre l’homme égal aux dieux ou Elohim : ἔσεσθε ὡς θεοί[3]. Mais c’était un mystère que les initiés n’avaient pas la permission de divulguer. Aussi, depuis Hérodote jusqu’à Pausanias, les écrivains grecs qui touchent cette corde ne manquent-ils pas de nous dire qu’ils ne sont pas libres de révéler une tradition sacrée, ἱερὸς λόγος. Je sais bien qu’on m’objectera Lucien[4]. Mais l’humeur bien connue de ce sceptique peut faire supposer qu’il a voulu mystifier ses lecteurs. Il n’est aucunement probable, en effet, que ce qui se passait aux mystères d’Eleusis représentât les choses terribles qu’on voyait dans le royaume de Rhadamanthe, le Hadès[5]. Mais les voiles de la satyre et du respect, la franchise du document mosaïque les a déchirés. Le secret des mystères d’Eleusis est le : « Vous serez comme des dieux », c’est-à-dire vous aurez, en vertu de la reproduction sexuelle, une existence sans fin. Ainsi nous sommes encore sur le terrain de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, γινώσκοντες καλὸν καὶ πονηρὸν, et les mystères d’Éleusis ont un caractère psychologique plutôt que théologique.

Aristote le dit : « les initiés à ces mystères devaient être disposés à éprouver un certain sentiment : ἀλλὰ παθεῖν καὶ διατεθῆναι[6]. Ainsi, psychologiquement préparés, on leur montrait des faits significatifs, des faits qui leur révélaient un état propre à les rapprocher de la divinité et à les exalter. On rêvait les yeux ouverts, mais ces rêves étaient d’un si haut et puissant attrait qu’on s’explique l’attachement et la grande estime que les hommes les plus considérables de l’antiquité ne cessèrent de porter aux représentations éleusiniennes.

Quant à connaître ces mystères dans tous leurs détails, nous ne pouvons. Qu’importe d’ailleurs ? D’après ce que nous en disent, à mots plus ou moins couverts, l’hymne homéride à Cérés[7], Aristote, Apollodore, Diodore, Hygin, Plutarque, Lucien, Pausanias, les Philosophumena, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Porphyre, Arnobe, Proclus, puis les monuments figurés, nous en savons assez pour pouvoir dire que le fond sur lequel ils pivotaient était la doctrine de la continuité personnelle de l’homme, notre immortalité physique. La connaissance de cette durée se perpétuant à l’indéfini, la connaissance que l’homme est immortel dans l’ordre cosmique et cosmogonique empiétait, dans la pensée des premiers âges, sur la science divine, et son acquisition était considérée comme un rapt sur le domaine du créateur. Aussi la foi naïve et craintive, mais fort grossière, de la haute antiquité, reculant devant l’impiété des entreprises prométhéiques, s’était-elle déchargée d’une initiation si périlleuse sur un être dont le caractère et les allures paraissaient naturellement convenir à l’acte qu’il fallait, à ce qu’on pensait, pour consommer un attentat subreptice et perfide. Ou Prométhée ou serpent. L’audace des Grecs se complut comme plus généreuse dans l’emploi de la force ouverte ; généralement, on préféra l’action cauteleuse. Le serpent domine donc dans notre mythe ; mais le serpent était le phallus[8]. Dans la célébration des mystères d’Éleusis, c’était le phallus qu’on exhibait aux yeux de ceux qui étaient jugés dignes de tout voir sans voiles. Cette présence du phallus est positivement affirmée par Tertullien[9], et la yonî (αἰδοῖα ou κτεὶς) aussi y jouait un rôle. Ils y apparaissaient en relation avec Déméter, la Première-Née (Protogenia), et au suprême moment, moment qui dissipait les doutes de la chercheuse, on entendait une voix qui criait : ὕε verse ! κύε enfante[10] ! Ainsi, dans un mystère pascal dont on nous a récemment révélé l’existence, Adam, réconcilié, crie à la femme : « Ève, Ève, épouse bienheureuse, approche[11] ! » À Éleusis, l’ithyphalle, au moment du ἱερὰ δείκνεισθαι, dominait la scène et ne rentrait dans le sous-sol, la ciste scénique, que pour faire place à un épi, le plus noble emblème de l’énergie créatrice.

C’était le démiurge lui-même, le père des dieux et des hommes, dont le serpent ou phallus était censé jouer le rôle le plus important dans les grands mystères. Ceux-ci étaient précédés d’autres, nommés les petits mystères, qu’on célébrait à Agrae, sur l’Ilisse, rivière où se trouvait aussi, au pied est de l’Acropole, l’Éleusinion, temple dédié à Déméter et Cora. C’est là où, à Athènes, commençait « la voie sacrée » qui aboutissait à Éleusis. Ces petits mystères, bien que confusément, complètent le mythe. Ils nous apprennent que le dieu qui traverse le sein, ὁ διὰ κόλπου θεὸς, Zeus, sous sa forme chthonique, Ζεὺς χθόνιος, c’est-à-dire Pluton, qui du serpent avait aussi le venin [12], séduisit Coré ou bien Déo, sa mère, deux personnages sans cesse confondus en un seul [13], et que le rejeton de cette union subreptice, Jacchos, identique à Sabazius, accompagné du serpent, identique aussi à Zagreus, l’enfant du serpent[14], périt pour se reproduire sous la forme d’un épi, le symbole d’une vie nouvelle tout comme l’enfant de l’autel-foyer, παῖς ἀφ’ ἑστίας, la consolation suprême, la τελετή, le fin mot de tout le drame. Aux yeux des Grecs, ces mystères étaient purs, ἀγνῶν ὀργίων[15], comme l’était l’intention dans laquelle, en Orient ainsi qu’en Occident (nous en avons déjà cité des exemples)[16], on érigeait le lingam ou phallus sur la tombe des êtres qu’on avait aimés. C’était dire qu’on le considérait comme le semeur[17] par qui tout revit, et que rien ne renaît s’il ne meurt auparavant[18]. Und neues Leben blüht aus den Ruinen. Seule, la sombre et sanguinaire religion des Phéniciens, à laquelle des Grecs ont emprunté presque toute la terminologie du tartare, chantait des hymnes à la mort[19] et lui érigeait des autels.

Chez les Égyptiens où, peut-être, ainsi que l’ont pensé Zoëga, Münter, Creuzer, Jacobs et d’autres, il faut chercher l’origine des énigmes et des mystères[20], particulièrement des mystères de Samothrace, source avérée de ceux d’Éleusis ; chez les Égyptiens, on donnait parfois même aux morts embaumés la forme ithyphallique. « C’était, dit M. de Rougé[21], la manière la plus énergique d’exprimer cette croyance qu’au sein même de la mort repose pour l’homme la promesse d’une nouvelle génération ».

Maintenant, nous pénétrons aussi le sens des paroles sacramentelles que prononçaient les mystes pour être admis à l’époptie, à cette initiation suprême que le seul Démétrius Poliorcète emporta d’emblée, et qui étaient[22] : « J’ai jeûné, j’ai bu le cycéon[23] ; je l’ai pris dans la ciste, et après avoir labouré, je l’ai déposé dans le calathus[24], puis du calathus dans la ciste ». Directement, tous ces mots sont fort anodins et se rapportent aux aventures mythologiques de Déméter ; mais leur sens est double, et en nous reportant à la situation que nous peint l’apologue biblique des IIe et IIIe chapitres de la Genèse, nous y voyons exprimé l’état premier de la femme, la jouissance sensuelle qu’elle se procure, puis les soins qu’elle a pour l’objet de sa passion et de son enivrement. Dans l’histoire, il n’y a qu’Olympias, la mère d’Alexandre, qui soit autant infatuée du serpent[25], et qui, par suite de son exaltation sensuelle, fasse croire à son fils qu’il est dieu eritis sicut deus[26]. Il le crut avec tant de conviction, qu’il décréta déesse sa mère[27] et qu’il immola à son infatuation ses amis les plus intimes, Clitus et Callisthène.

  1. N’oublions pas de mentionner que, dans les mythes germaniques, il y avait le mystère de la noix. La noix y joue un rôle considérable comme symbole érotique. L’immortelle Idhunn prend elle-même la forme d’une noix, ou c’est Loki, le séducteur, qui lui impose cette forme, hnotar liki. (V. Bragarædur, 76, dans l’Edda de Snorri, I, 212. Cf. Mannhardt, Frô-Donar, dans Zeitsch. f. D. M., III, 95 sqq.) Ève, suivant une légende juive, avait la forme d’un noisetier, et le fruit défendu était une noix. (Cf. Nork, Myth. R. W. B., 287, et Andeutungen eines Syst. der Myth., p. 158.)
  2. Pausanias, Beotica, c. 25.
  3. Genesis, III, 6.
  4. V. Luciani Trajectus (Κατάπλους), XXII.
  5. Micylius : Dic mihi (initiatus enim es, Cynisce, Eleusintis), nonne tibi similis hic status superis esse rebus videtur ? Cyniscus : Bene dicis.
  6. Aristoteles, ap. Synesium, De Dione, p. 48, édit. D. Petau. In-fol., 1612, Lutetiæ.
  7. Suivant R. Fœrster, l’hymne date d’avant Solon, de la première moitié du VIIe siècle. (V. Der Raub und die Rückkehr der Persephone, p. 39.)
  8. L’identité du serpent et du phallus, outre ce que nous en avons dit déjà plus haut (p. 48, 60), se montre dans un grand nombre de monuments. Voir entre autres le Codex vaticanus reproduit par Kingsborough, et sur la planche XX des Archives de la Société américaine de France, I. — Michel-Ange, dans un dessin qui est au Louvre (salle 2, n° 130), nous montre un Adam couché dont le phallus affecte la forme d’un serpent sortant d’entre deux figues et d’un feuillage qui le couronne.
  9. Simulacrum membris virilis revelatur. (Tertullian., Adv. Valentinianos, I. Cf. Clem. Al., Protrept., p. 19.) Pour être reçu, on présentait comme offrande un porc ou un bouc, animaux aussi prolifiques que lascifs. Sur le rapport de Hermès changé en bouc avec Cora et Cérès, voy. Gerhard, Archäolog. Zeit., VIII (1850), col. 155. Les Phénéates, qui passaient pour être les autochthones de l’Arcadie, célébraient des mystères semblables à ceux d’Éleusis, et ils avaient dédié un Hermès qui portait sous son bras un bouc ou un bélier. (Pausanias, Arcadica (VIII), 14, 15 ; Elid. (V), 27. Cf. sup., p. 30.)
  10. Philosophumena, p. 115, éd. Miller. — Proclus, Comment. in Platonis Timæum, p. 711, éd. Schneider.
  11. Freybe, Das Mecklenburger Osterspiel, v. 593 sq.
  12. Claudian., De raptu Proserpinæ, l. III, v. 244. Cf. Clem. Alex., Protrept., p. 14 ; Tatiani Orat. ad Græcos, XIII, et note 7, éd. W. Worth, XVI, n° 3 ; Jupiter… Proserpinam filiam suam sub draconis specie violavit.
  13. Otf. Müller, Eleusinien, p. 294, dans l’Encyclop. d’Ersch et Gruber ; E. Gerhard, Antike Bildwerke, I, 56.
  14. Ibid., I, 54 ; Creuzer, Symb., IV, 214.
  15. Aristophanes, Ranæ, 384.
  16. V. sup., p. 44, 46.
  17. Le mot πρίαπος n’a pas un autre sens si, comme le pense Müllenhoff (D. Alterthumsk., p. 16), il est étymologiquement identique au goth. fraiv et au scand. frio, semence. Cf. le franç. frai, œufs fécondés du poisson.
  18. Cf. I, Corinth., XV, 36.
  19. Voir les autorités, ap. Müllenhoff, l. laud, p. 118 sq., note, 62 sq., 134 sq.
  20. Hérodote, en plus d’un endroit de son ouvrage, le fait d’ailleurs clairement entendre, par exemple quand il dit (II, 55) que deux colombes noires, δύο πελειάδας μελαίνας, s’envolèrent du temple d’Ammon à Thèbes en Égypte, et que l’une d’elles s’établit à Dodone pour y constituer l’oracle de Zeus.
  21. Notice des monuments égyptiens, p. 93, 2e édit.
  22. Clem. Alex., Protrept., p. 18 ; Potter. Cf. Otf. Müller, Eleusinien, 284 ; Gerhard, Auserl. griech. Vasenbilder, pl. LXXIV.
  23. Le mot κυκεών, qui désigne un breuvage composé qui trouble, revient à un radical (κύω) dont le sens est indicatif du commerce sexuel.
  24. Dans les fêtes de Cérés, où l’on portait en procession le calathus, les femmes, les filles et les enfants devaient craindre d’y plonger leurs regards. (Callimaque, Hymn. à Cérès, 5.) Cf. Gerhard, Archäo. Zeit. VII, 58, pl. VI, n° 8. On y voit un camée où est gravé un calathus contenant des pommes ou un phallus, présenté par un Silène à une femme qui a la sagesse de prendre la fuite.
  25. Pausanias, IV, 14, cite encore Aristodama, mère d’Aratus, qui passa pour avoir eu commerce avec un serpent. La mère du grand Scipion aussi avait conçu d’un serpent.
  26. Plutarque, Alex., II, III, XXVII.
  27. Quinte Curce, X, 5.