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Le Nègre du « Narcisse »/III

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III

Entre temps, le Narcisse, toutes voiles dehors, sortit de la mousson franche. Il dériva lentement, le nez à tous les points de la boussole plusieurs jours durant, au gré de brises moqueuses. Sous les gouttes chaudes de brèves averses, des hommes mécontents faisaient virer bord sur bord les pesantes vergues ; empoignant les filins trempés, ahannant et soufflant, tandis que leurs officiers revêches et ruisselants de pluie les harcelaient sans fin de leurs voix lassées. Pendant les courts répits, ils regardaient avec dégoût les paumes à vif de leurs mains gourdes, et s’entre-demandaient amèrement : « Qui serait matelot s’il pouvait planter des choux ? » Les caractères se gâtaient ; personne qui tint compte des choses qu’il disait. Une nuit noire que les hommes de quart, haletants de chaleur et mi-noyés de pluie, venaient, pendant quatre mortelles heures, de se faire traquer de bras en boulines, Belfast déclara qu’il lâcherait la mer pour toujours et embarquerait sur un steamer. Propos excessif, sans doute. Le capitaine Allistoun, toujours maître de lui, marmottait tristement à M. Baker : « Ce n’est pas si mal, pas si mal », chaque fois qu’il était parvenu, à force de bordées, de ruses et de manœuvres, à tirer de son bon navire soixante milles de route en vingt-quatre heures. Du seuil de la petite cabine, Jimmy, le menton dans la main, suivait notre aride labeur d’un œil insolent et mélancolique. Nous lui parlions avec douceur, quitte à échanger après d’aigres sourires.

Puis de nouveau, par vent propice et ciel clair, le navire recommença d’additionner les latitudes australes. Il passa au large de Madagascar et de Maurice sans apercevoir terre. On doubla l’amarrage des espars de rechange. On visita les sabords. À ses moments perdus, le steward, d’un air soucieux, faisait mine d’adapter des pavois aux portes des cabines. Des toiles solides furent enverguées avec soin. Vers l’ouest, des yeux anxieux cherchaient déjà le Cap des Tempêtes. Le bateau se mit à piquer du nez dans une houle du sud-ouest, et le ciel doucement lumineux des basses latitudes prit, jour par jour, au-dessus de nos têtes, une patine plus dure : haute voûte arrondissant au-dessus du navire comme un dôme d’acier, où résonnait la voix profonde des vents fraîchissants. Un froid soleil luisait sur les crinières blanches des brisants noirs. Sous la forte haleine des grains d’ouest, le navire, voilure allégée, se couchait lentement, obstiné mais docile. Il dériva de ci de là, peinant à l’effort acharné de se frayer sa route à travers l’invisible violence des vents ; il plongea tête première dans l’ombre de creux lisses, il lutta, remontant, pour franchir les crêtes neigeuses des grandes lames en fuite ; il roula sans repos d’un bord sur l’autre comme un être qui souffre. Endurant et brave, il répondait au vouloir de l’homme, et ses frêles espars, continuellement balancés en demi-cercles abrupts, semblaient implorer en vain la clémence du ciel orageux.

L’hiver fut mauvais au large du Cap cette année-là. Les hommes de barre, à l’heure de relève, couraient çà et là, agitant les bras, tapant des pieds ou soufflant dans leurs doigts rouges gonflés de froid. Ceux de quart sur le pont paraient tant bien que mal l’aiguillon glacé des embruns, ou, tassés dans les coins abrités, suivaient d’un œil morne les hautes lames impitoyables, dont l’inapaisable furie enveloppait le navire d’un assaut toujours renouvelé. L’eau ruisselait en cataractes devant les portes du gaillard. Il fallait crever d’un bond la nappe d’un Niagara pour gagner son lit humide. Les matelots entraient mouillés et resortaient engoncés dans leurs vêtements mal séchés pour faire face aux implacables et rédemptrices exigences de leur destin obscur et glorieux. Tout à l’avant, scrutant avec vigilance l’espace du côté du vent, les officiers apparaissaient à travers la buée des grains. Debout contre la lisse, cramponnés farouchement, droits et vernis sous leurs cabans longs, ils se montraient par intervalles, au gré des plongeons désordonnés du navire durement gouverné, très haut, attentifs, violemment secoués au-dessus de la ligne grise de l’horizon embrumé, figés en attitudes immobiles.

Ils observaient le temps et le navire de l’œil dont les terriens suivent les fluctuations redoutables de la Fortune. Le capitaine Allistoun ne quittait pas plus le pont que s’il eût fait partie des apparaux du navire. De temps en temps, le steward grelottant, mais toujours en manches de chemise, rampait, chancelant et cramponné, jusqu’à lui, une tasse de café chaud à la main. La tempête epprenait la moitié avant qu’elle touchât les lèvres du maître. Il buvait le reste, gravement, d’un seul trait lent, tandis que l’écume lourde cinglait bruyamment la toile cirée de son manteau et que le ressac des vagues s’enflait autour de ses hautes bottes ; et jamais ses yeux ne quittaient son navire. Il en épiait chaque geste, l’œil d’un amant ne reste pas plus ardemment rivé sur le sacrifice et la tâche d’une femme, vie délicate au frêle fil de laquelle tient pour lui tout le sens et toute la joie du monde. Nous aussi tous, nous l’observions, notre navire. Sa beauté n’allait point sans faiblesse. Nous ne l’en chérissions pas moins. Ses qualités nous les admirions tout haut, nous nous les vantions réciproquement comme s’il se fût agi des nôtres, et le secret de son unique défaillance nous l’ensevelissions au silence de notre profonde affection. Il était né parmi le tonnerre des marteaux broyeurs d’acier, les noirs remous des fumées, sous un ciel gris, aux bords de la Clyde. Son fleuve sombre et sonore donne le jour à des êtres de beauté qui s’en vont flottant aux lointains radieux du monde, où des hommes les aimeront. Le Narcisse était bien de leur race parfaite. Moins parfait que ses frères peut-être, mais c’était notre chose, rien ne se pouvait lui comparer. Nous en avions la fierté. À Bombay d’ignares terriens en parlaient comme de « ce joli bateau gris ». Joli ! Piteux éloge ! Nous le connaissions pour le plus magnifique trois mâts jamais lancé. Nous tâchions d’oublier que, pareil à maints autres navires connus pour bien tenir la mer, il était par moments volage. Il avait ses exigences. Sous le rapport du chargement et du maniement, il demandait du soin et nul ne savait au juste combien de soin il lui faudrait. Si courte est la science humaine ! Le navire, lui, savait et corrigeait parfois la présomption de tant d’ignorance par la saine discipline de la peur. D’inquiétantes histoires couraient sur le compte de précédentes traversées. Le coq (par définition matelot, mais sans vraie qualification nautique), le coq, sous la démoralisation de quelque avanie comme la chute d’un poêlon, marmottait sombrement tout en épongeant le plancher : « Là ! Voilà qu’il fait des siennes encore : un de ces voyages, il nous perdra corps et biens. Vous verrez ! » À quoi le steward passant là dérober un instant de répit à sa vie harassée, répondait avec philosophie : « Ceux qui verront n’en bavarderont pas, toujours ! Je ne tiens pas à voir ça ». Nous raillions ces craintes. Nos cœurs s’en allaient vers le vieux quand il le pressait dur, son bateau, acharné à lui faire donner tout ce qu’il pouvait, disputant âprement au vent chaque pouce gagné, lorsque sous ses voiles au bas ris, il le jetait bondissant de biais à l’assaut de lames énormes. Les hommes tassés à l’arrière, l’oreille tendue, dès le premier commandement bref de l’officier venu prendre le quart de pont par gros temps, admiraient sa vaillance. Leurs paupières clignaient aux bourrasques ; leurs joues hâlées se mouillaient de gouttes plus amères que des larmes humaines ; barbes et moustaches trempées pendaient droites et ruisselantes comme des algues. Fantastiquement déformés : hautes bottes, coiffures comme des casques, — ils oscillaient pesamment, raides et ballonnés dans leurs cirés luisants, pareils à des aventuriers bizarrement accoutrés pour quelque fabuleuse équipée. Chaque fois que le Narcisse s’élevait sans effort à quelque cime vertigineuse et glauque, des coudes labouraient des côtes, des figures s’illuminaient, des lèvres murmuraient : « Bien fait ça, pas vrai ? » Tandis que toutes les têtes, tournées comme une seule, suivaient de sourires sardoniques la vague déjouée, fuyant sous le vent, toute blanche de l’écume d’une monstrueuse fureur. Mais quand par manque de promptitude il se laissait surprendre et sous le choc brutal se couchait frémissant, nous empoignions les cordes ei, les yeux levés vers les étroits rubans de toile distendue et trempée qui battaient désespérément au-dessus de nous, nous songions en nos cœurs : « Pas étonnant. Le pauvre !… »

Le trente-deuxième jour après la sortie de Bombay débuta sous de fâcheux auspices. Le matin, une lame fracassa une des portes de la cuisine. Nous nous précipitâmes à travers force vapeur et trouvâmes le coq très mouillé et fort indigné contre le bateau.

— « Il empire tous les jours. Le voilà qui veut me noyer à la porte de mes fourneaux ! » Il était très fâché. Nous le pacifiâmes tandis que le charpentier, quoique balayé à deux reprises par les vagues, réussissait à réparer la porte. Par suite de l’accident notre dîner ne fut prêt que très tard, mais peu importa enfin de compte, Knowles, ce jour-là de corvée, ayant été culbuté par une lame et le dîner emporté par-dessus bord. Le capitaine Allistoun, l’air plus sévère et la lèvre plus mince que jamais, s’obstinait à voguer sous pleins huniers et misaine, se refusant à voir que le bateau, à force d’en trop exiger, semblait perdre courage pour la première fois depuis que nous le connaissions. Il renâclait à s’enlever et se frayait maussadement sa route à travers les lames. Deux fois de suite, comme une chose aveugle et lasse de vivre, il piqua délibérément du nez au plein d’une grosse vague qui balaya le pont d’un bout à l’autre. Comme le fit observer le maître sur un ton de contrariété marquée, tandis que nous pataugions en corps à la poursuite d’un baquet de lessive quelconque : « Chaque sacré bibelot à bord va fiche le camp à la mer ce tantôt. » Le vénérable Singleton rompit son silence coutumier pour prononcer, les yeux levés vers le gréement : « Le vieux est fâché contre le temps, mais ça ne sert à rien de se mettre en. colère avec les vents du ciel. » Jimmy avait fermé sa porte, naturellement. Nous le savions au sec et à l’aise dans sa petite cabine et cette assurance en notre absurde déraison nous emplissait four à tour de plaisir et d’exaspération. Donkin sans pudeur se dérobait à sa besogne, inquiet et lamentable — Il grognait : « Faut se faire périr de froid dehors en loques trempées, tandis que ce biffin noir se pagnotte sur un coffre plein de chouettes habits. Nous ne faisions pas attention, à peine si nous donnions une pensée à Jimmy et sa camarade. Il n’y avait pas de temps à perdre à l’oisive tâche de sonder les cœurs. Le vent emportait des voiles. Les paquets de mer arrachaient des morceaux de navire. Grelottants et trempés, nous nous faisions rouler d’un bout à l’autre du pont pendant que nous tâchions de réparer les avaries. Le navire furieusement secoué dansait, comme un jouet dans la main d’un fou. Au couchant il fallut se précipiter pour carguer les voiles devant la menace d’un nuage sinistre, chargé de grêle. Brutalement la dure rafale s’abattit, comme un coup de poing. Le navire soulagé à temps de sa voile la reçut bravement : il céda comme à regret à la violence de l’assaut ; puis lofant d’un balancement majestueux et irrésistible, amena ses espars sous le vent, dans les dents de l’ouragan frénétique. L’ombre d’abîme du nuage noir vomit alors un torrent de grêle blanche qui crépita sur le gréement, rebondit à poignées du haut des hunes, sauta sur le pont, ronde et opalescente dans l’obscur tourbillon comme une averse de perles. Le nuage passa. Un moment le soleil livide darda horizontaux les derniers rais d’une sinistre lumière, entre les hautes et mouvantes collines des flots. Puis se rua la nuit sauvage, foulant, effaçant ce reste lugubre d’un jour de tempête, dans une grande clameur.

On ne dormit pas à bord cette nuit-là. La plupart des marins se rappellent, au cours de leur vie, deux ou trois nuits pareilles d’ouragan forcené. Rien, semble-t-il, ne demeure de tout l’univers que ténèbre, clameur, furie — et le navire. Comme le dernier vestige d’une création exterminée, il dérive, portant les angoisses d’une poignée d’humanité coupable, à travers la détresse, le tumulte, l’agonie d’une vengeresse terreur. Personne ne dormit dans le gaillard. La lampe de fer-blanc décrivait d’amples cercles de fumée au bout de sa longue ficelle. Les vêtements mouillés bossuaient de tas sombres le plancher luisant, sous la mince couche d’eau mobile qu’y promenait le roulis. Sur les couchettes, les hommes bottés restaient étendus, appuyés sur le coude et les yeux ouverts. Des cirés suspendus oscillaient pà et là, vivaces et inquiétants, comme des spectres téméraires de marins décapités, dansant dans la tempête. Nul ne parlait, tous écoutaient. Au dehors, la nuit bramait et sanglotait, accompagnée d’un roulement continu comme d’innombrables tambours battant au loin. Des cris aigus déchiraient l’air. Sous de formidables chocs sourds, le navire tremblait tandis que les lames écroulées sur le pont l’accablaient de leur masse. Parfois il s’enlevait d’un vif essor, comme pour quitter à jamais la terre, puis, durant d’interminables instants, tombait à travers le vide, tous les cœurs à bord cessant de battre jusqu’à ce qu’un choc affreux, prévu et soudain, les remît en mouvement d’un grand coup. Après chaque secousse dislocante, Wamibo, étendu de toute sa longueur, la figure sur l’oreiller, exhalait dans une courte plainte la souffrance d’un monde à la géhenne. De temps en temps, pendant une fraction d’intolérable seconde, le navire, dans un éclat plus féroce du concert déchaîné, restait sur le flanc, vibrant et immobile, immobilité plus redoutable que la plus démente agitation. Alors, sur tous ces corps gisants, un frisson passait, un frémissement d’angoisse. Un homme allongeait une tête ansieuse, une paire d’yeux luisait dans la lumière balancée, vifs, brillants de folle terreur. Quelqu’un avançait les jambes un peu comme pour se préparer à sauter à terre. Mais plusieurs, sans bouger, sur le dos, une main fortement agrippée au rebord de la couchette, fumaient nerveusement, à rapides bouffées, les yeux au plafond, figés dans un immense désir de paix.

À minuit vint l’ordre de carguer le petit hunier et le perroquet de fougue. Avec d’immenses efforts, nous nous hissâmes dans la mâture à travers d’impitoyables rafales, sauvâmes la toile et descendîmes, exténués, pour essuyer derechef, en un silence haletant, le cruel flagellement des flots. Pour la première fois peut-être dans l’histoire de la marine marchande, le quart relevé ne quitta pas le pont, cloué par la fascination d’une violence que semblait nourrir une rancune empoisonnée. À chaque gros coup de temps, des hommes pressés l’un contre l’autre, se murmuraient : « Ça ne peut pas venter plus fort », et, sur l’heure, l’ouragan leur en criait le démenti dans une déchirante clameur et leur renfonçait le souffle dans la gorge. Une rafale furieuse parut fendre soudain l’épaisse masse des vapeurs de suie et, par-delà la déroute des nuages lacérés, on put voir par éclairs la lune haute, précipitée à reculons à travers le ciel d’une vitesse effrayante, droit dans l’œil de la tempête. Beaucoup baissèrent la tête marmottant que « ça les retournait de la voir ». Bientôt les nuages se refermèrent et le monde, à nouveau, devint une aveugle et déchirante ténèbre qui hurlait en crachant au vaisseau solitaire le grésil et l’embrun salés.

Vers sept heures et demie l’ombre de poix qui nous entourait blêmit tournant au gris livide et nous sûmes que le soleil s’était levé. Cî jour insolite et menaçant qui nous montrait nos yeux hagards et nos faces tirées ne faisait qu’ajouter à l’épreuve. L’horizon de toutes parts semblait s’être rapproché à portée de bras du navire. Dans ce cercle rétréci des lames furieuses arrivaient bondissaient, frappaient, fuyaient, tôt disparues. Une pluie de lourdes gouttes amères volait oblique comme une brume. La grand’voile nous réclamait et tous avec une résignation hébétée se tinrent prêts à escalader une fois de plus la mâture, mais les orficiers crièrent, repoussèrent les hommes et nous comprîmes enfin qu’on ne laisserait pas monter sur la vergue plus de gabiers que la besogne nécessaire n’en réclamait strictement. Comme à chaque instant les mâts avaient chance d’être arrachés ou emportés par-dessus bord, nous conclûmes que le capitaine ne voulait pas voir tout son équipage à la mer d’un seul coup. C’était sage. Le quart de service conduit par M. Creighton se mit péniblement à monter dans le gréement. Le vent les collait contre les cordages, puis mollissant un peu, leur laissait gravir deux échelons ; et de plus belle une rafale soudaine clouait de haut en bas des haubans toute la ligne rampante, en attitudes de crucifixion. L’autre quart plongea vers le pont pour hisser la voile. Des têtes humaines émergeaient au gré de l’eau irrésistible qui les jetait çà et là. M. Baker au milieu de nous distribuait des grognements encourageants, crachotant et soufflant parmi le filin emmêlé, comme un marsouin énergique. À la faveur d’une embellie fatidique et suspecte, la besogne s’acheva sans perdre personne ni de la vergue, ni du pont. Un moment la tempête sembla faiblir et le navire, comme reconnaissant de notre effort, reprit du cœur et fit meilleure mine à l’orage.

À huit heures les hommes relevés, guettant les secondes propices, se lancèrent en courant à travers le pont inondé dans la direction du gaillard d’avant, pour prendre quelque repos. L’autre moitié de l’équipage resta à l’arrière : histoire à leur tour de « tenir compagnie au rafiot dans la peine », comme ils disaient. Les deux officiers pressèrent le maître de quitter la passerelle. M. Baker lui grognait à l’oreille :

— Aouh ! maintenant pour sûr… Aouh !… confiance en nous… rien autre à faire… il faut qu’il tienne ou qu’il y passe. Aouh ! Aouh !

Du haut de ses six pieds le jeune M. Creighton lui souriait avec belle humeur :

— Le bateau est solide. Allez faire une heure, sir.

Le regard de pierre de ses yeux rougis d’insomnie les fixait. Les rebords de ses paupières étaient écarlates et il bougeait sa mâchoire sans cesse, d’un effort lent, comme s’il eût mastiqué de la gomme. Il secoua la tête. Il répéta :

— Ne vous occupez pas de moi. Il faut que j’en voie la fin. Il faut que j’en voie la fin.

Il consentit pourtant à s’asseoir un moment, sa face dure inflexiblement tournée du côté du vent. La mer la fouettait de crachats ; elle ruisselait comme s’il eût pleuré.

Le quart était cramponné aux agrès de misaine ; ils tentaient d’échanger des mots d’encouragement. Singleton de la barre héla à pleine voix :

— Attention vous autres !

Sa voix leur parvint réduite à un murmure avertisseur. Ils tressaillirent.

Une énorme lamé écumante sortait de la brume ; elle venait sur nous, rugissant avec sauvagerie, aussi dangereuse et glaçante d’effroi dans l’élan dont elle se ruait, qu’un fou avec une hache. Un ou deux matelots poussant des cris se jetèrent dans le gréement ; la plupart avec une aspiration convulsive tinrent bon à leur poste. Singleton enfonça ses genoux sous la roue mais sans ôter ses yeux de la vague qui arrivait. Vertigineuse, à toucher, elle se dressa comme un mur de cristal vert crêté de neige.

Le navire s’enleva comme à tire d’ailes et un moment resta posé sur la cime écumante, pareil à un grand oiseau des mers. Avant que nous ayons pu reprendre haleine, une lourde rafale le frappa, un autre brisant le prit traîtreusement en dessous par l’avant, il se coucha d’un coup, l’eau envahit le pont. D’un bond le capitaine Allistoun se mit debout et tomba ; Archie roula pardessus en criant : Il se relève !

Le navire pencha plus fortement.

Les pieds des hommes se dérobèrent sous eux, tandis qu’ils restaient suspendus et ruant au-dessus de la poupe inclinée. Ils purent voir le bateau tremper son flanc dans la mer et clamèrent tous ensemble : « Nous sombrons ! » À l’avant, les portes du gaillard s’ouvrirent violemment et les hommes couchés se précipitèrent un à un, les bras levés, pour tomber aussitôt sur les mains et les genoux, et ramper à quatre pattes vers l’arrière le long du bordage dressé du pont plus penché qu’un toit de maison. Les vagues se levaient à leur poursuite ; ils fuyaient, vaincus d’une lutte sans merci, comme des rats devant une crue ; ils grimpèrent à la force du poignet, l’un après l’autre, l’échelle de poupe qui émergeait, demi-nus, prunelles dilatées, et, aussitôt arrivés en haut, glissèrent d’un bloc sur tribord, les yeux clos, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtassent au heurt brutal de leurs côtes contre les étançons de fer de la lisse ; puis, avec des plaintes, ils roulèrent en un amas confus.

L’immense volume d’eau projeté vers l’avant par le derrière du navire avait défoncé la porte de tribord du gaillard. Ils virent leurs coffres, leurs traversins, leurs couvertures, leurs hardes en sortir, flottant sur la mer. Tandis qu’ils s’efforçaient de se hisser à nouveau sur tribord, ils regardaient navrés le désastre. Les paillasses voguaient de haut bord, les couvertes ondulaient étendues, tandis que les coffres demi pleins et donnant forte bande, roulaient pesamment avant de sombrer, telles des coques rasées ; le gros caban d’Archie passa les bras en croix, comme un matelot noyé, la tête sous l’eau. Des hommes glissaient tout en essayant de s’agripper des ongles aux interstices des planches ; d’autres, tassés dans des coins, roulaient des yeux énormes. Tous ils hurlaient sans arrêter : « Les mâts ! coupe ! coupe !… » Un grain noir mugissait dans le ciel bas, au-dessus du navire couché sur le flanc, ses bouts de vergue de bâbord pointés vers les nuages, tandis que les grands mâts, inclinés presque parallèlement à l’horizon, semblaient avoir pris une longueur démesurée.

Le charpentier lâcha prise, roula contre la clairevoie et se mit à ramper vers l’entrée du rouf où, justement, en vue d’extrémité pareille, ou gardait une forte hache. À ce moment, l’écoute du hunier céda, le bout de la lourde chaîne ferrailla là-haut, des étincelles de feu rouge descendirent mêlées au vol des embruns. La voile claqua une fois d’une secousse qui sembla nous arracher le cœur à travers nos dents serrées et devint instantanément un bouquet d’étroits rubans flottants qui, mêlés, noués, retombèrent bientôt inertes le long de la vergue.

Le capitaine, d’un effort, parvint à se dresser la face contre le pont sur lequel des hommes pendaient, balancés au bout des cordes, comme des voleurs de nids à la paroi d’une falaise. Un de ses pieds posait sur la poitrine d’un matelot, dans son visage pourpre, les lèvres bougeaient. Il criait aussi, il criait courbé en deux :

— Non ! non !

M. Baker, se retenant d’une cuisse à l’habitacle, rugit :

— Avez-vous dit non ? Pas couper ?

L’autre secoua la tête frénétiquement :

— Non ! non !

Entre ses jambes, le charpentier rampant l’entendit, retomba tout de suite et demeura coi de tout de son long dans l’angle de la clairevoie. Des voix reprirent la défense : « Non ! non ! »

Puis, tout redevint muet. Ils attendaient que le navire se retournât complètement et les vidât dans la mer, et, parmi la terrifiante rumeur des Ilots et des vents, pas un murmure de remontrance n’échappa à ces hommes dont chacun eût donné beaucoup d’années de sa vie pour voir « ces damnés bâtons s’en aller pardessus bord ». Tous, leur unique chance de salut, ils la sentaient là ; mais un petit homme au visage dur secouait sa tête grise et criait : « Non ! » sans leur jeter même l’aumône d’un regard. Muets, ils soufflèrent. Ils saisirent des barres d’appui, nouèrent des bouts de cordes sous leurs aisselles, agrippèrent des chevilles, se traînèrent en tas où l’on pouvait assurer ses pieds ; ils se cramponnèrent, des deux bras, crochèrent dans n’importe quoi du côté du vent, des coudes, du menton, peu s’en fallut, des dents : quelques-uns, incapables de s’arracher assez vite des coins où ils avaient été jetés, sentaient la mer s’enfler, comme ils grimpaient et les frapper dans le dos. Singleton n’avait pas lâché la barre. Ses cheveux volaient au vent ; la tempête semblait empoigner par la barbe son ennemi de toute une vie et lui tordre sa tête blanche. Il ne lâchait pas et, ses genoux coincés entre les manettes de la roue, dansait en bas, en haut, semblable à un homme sur une branche. Comme la mort ne semblait point prête, ils se remirent à regarder autour d’eux. Donkin, pris par un pied dans une boucle de filin quelconque, pendait la tête en bas au-dessous de nous et braillait la figure au ras du pont : « Coupez ! coupez ! » Deux hommes se laissèrent couler avec précaution jusqu’à lui, d’autres halant sur la corde. Ils le saisirent, le juchèrent en lieu plus sûr, le maintinrent, tandis qu’il agonissait le maître, lui montrant le poing avec d’horribles blasphèmes, nous sommant en mots abjects :

— Coupez ! Ne tenez pas compte de cet idiot assassin ! Coupe, quelqu’un donc !

Un de ses sauveteurs le frappa d’un revers de main en pleine bouche ; sa tête cogna le pont et il devint subitement très tranquille, les joues blêmes ; sa bouche, dont la lèvre fendue montrait quelques gouttes de sang, haletait sans bruit. À tribord, un autre homme gisait comme assommé, le bastingage seul le retenant d’être emporté. C’était le steward. Il nous fallut le ficeler comme un ballot, car l’effroi le paralysait. Il était monté comme un trait de l’office, en sentant le vaisseau pencher et s’était affalé piteusement, un pot à lait dans sa main crispée. Il ne s’était pas cassé. On le lui arracha avec peine et, voyant l’objet dans nos mains, il demanda d’une voix tremblante : « Où avez-vous trouvé ça ? » Sa chemise pendait en loques, les manches fendues claquaient comme des ailes. Deux hommes l’amarrèrent et son corps, plié en deux de part et d’autre de la corde qui l’assujettissait, ressemblait à un paquet de chiffons mouillés. M. Baker rampa le long de la ligne des hommes en demandant : « Tout le monde est là ? » et passant l’inspection à chacun. Certains battaient des paupières sur leurs yeux atones, d’autres grelottaient convulsivement. La tête de Wamibo pendait sur sa poitrine, et en attitudes douloureuses, sciés par les amarres, s’exténuant à ne pas lâcher prise, ils haletaient pesamment. Leurs lèvres tordues, à chaque écœurante embardée du bateau chaviré, s’ouvraient grandes comme pour crier. Le coq, embrassant une écoutille de bois, répétait inconsciemment une prière. Dans chaque bref intervalle du démoniaque tumulte qui nous enveloppait, on pouvait l’entendre de là, sans béret ni savates, implorant au sein de l’orage le maître de nos vies de ne pas l’induire en tentation. Lui aussi bientôt se tut. Dans toute cette troupe d’hommes affamés et gelés, réunis dans l’attente épuisée d’une mort violente, pas une voix ne s’élevait ; muets, méditatifs et sombres, ils écoutaient pleins d’horreur l’imprécation de l’ouragan.

Des heures passèrent. Malgré l’abri qu’offrait la forte bande du navire contre le vent soufflant au-dessus de leur tête en un long hululement continu, de glaciales averses troublaient par moments le calme sans aise de leur refuge. Alors sous le tourment de cette nouvelle épreuve une paire d’épaules se crispait un peu. Des dents claquaient. Le temps se leva, un soleil clair brilla sur le navire. Le bris de chaque vague, après le coup de bélier de l’assaut, bandait chatoyants et fugaces des arcs-en-ciel dans l’étincelante écume au-dessus de la coque en dérive. La tempête finissait en une forte brise luisante et tranchante comme un couteau. Entre deux vieilles barbes, Charley, attaché par un long cache-nez à un anneau du pont, pleurait doucement des larmes rares, larmes de stupeur, de froid, de faim, de générale infortune. Un de ses voisins lui allongea un coup de pointe dans les côtes en s’enquérant avec rudesse : « Qu’as-tu fait de ton toupet ? Par beau temps, n’y a pas moyen de te tenir, crapaud. » Avec des torsions prudentes il s’extirpa de sa veste et la jeta sur l’enfant. L’autre matelot à côté marmonnait : « Ça fera de toi un homme, fiston, » Ils étendirent les bras et se pressèrent contre lui. Charley remonta les pieds et ses paupières tombèrent.

Puis ce furent des soupirs à mesure que les hommes, commençant à douter d’être « noyés tout de go », essayaient des postures plus franches. M. Creighton, qui s’était blessé à la jambe, gisait parmi nous, les lèvres serrées. Quelques gars, parmi ceux de son quart, se mirent en devoir de l’assujettir plus solidement. Sans un mot, sans un regard, il leva les bras l’un après l’autre pour faciliter l’opération, et pas un muscle ne bougea sur son jeune visage dur. Ils lui demandèrent avec sollicitude :

— C’est mieux, maintenant, sir ?

Il répondit courtement :

— Ça ira. »

C’était un jeune officier, raide dans le service, mais plus d’un de son quart avouait l’aimer assez « pour ses manières d’aristo de vous damner du haut en bas du pont ». D’autres, incapables de discerner d’aussi fines nuances, respectaient sa correction d’allure et sa tenue. Pour la première fois depuis que le navire avait engagé, le capitaine Allistoun jeta un bref coup d’œil sur ses hommes. Il se tenait presque debout, un pied contre la claire-voie, un genou sur le pont, et, le bout du palan de garde autour de la taille, il oscillait d’arrière en avant, comme une vigie en quête d’un signal. Devant ses yeux, le navire, la moitié du pont sous l’eau, montait et retombait, soulevé par les grosses lames qui jaillissaient de sous sa masse, pour fuir éclatantes dans le froid soleil. Nous commencions à trouver qu’il naviguait encore à merveille, tout compte fait. Des voix confiantes hélèrent : « Il fera l’affaire, les gars ! » Belfast s’écria avec ferveur :

— Je donnerais un mois de paye pour une bouffée de pipe !

Un ou deux d’entre nous qui passaient des langues rêches sur leurs lèvres salées, mâchonnèrent quelque chose qui ressemblait à : « De l’eau ! » Le coq, comme inspiré, se hissa la poitrine contre le baril de poupe et regarda dedans. Il y avait un peu de liquide au fond. Il cria en agitant les bras et deux hommes se mirent à ramper d’avant et d’arrière, en passant le pot à lait. Chacun en prit une bonne gorgée. Quand vint le tour de Charley, un de ses voisins cria : « Le sacré gosse dort. » Il dormait comme si on l’eût drogué de narcotiques. On le laissa. Singleton garda une main sur la barre, tandis qu’il buvait courbé pour abriter ses lèvres du vent. Il fallut cogner et tarabuster Wamibo avant qu’il vît le pot tenu devant ses yeux ; Knowles observa avec sagacité : « C’est meilleur qu’an boujaron. » M. Baker grogna : « Merci. » M. Creighton but et fit un petit signe de tête. Donkin lampa gloutonnement, en roulant des yeux mauvais par-dessus le bord du vase. Belfast nous fit rire quand, de sa bouche grimaçante, il cria : « Envoyez par ici ; on est tous taytootlers dans ce coin. » Le patron auquel un homme accroupi présentait de nouveau le récipient, en lui criant d’en bas : « On a tous bu, cap’taine » étendit la main à lâtons pour le prendre et le rendit d’un geste raide, comme s’il eût craint de voler un demi regard à son bateau. Des figures s’éclairèrent. Nous criâmes au coq : « Bravo, docteur ! » Il se tenait assis à tribord, calé par le baril, et riposta d’abondance ; mais les brisants menaient un bruit de tonnerre à ce moment-là et nous ne saisîmes que des lambeaux de phrase : cela sonnait comme « Providence » et « deux fois nés ». Il était retombé à sa vieille manie : il prêchait. Nous lui adressâmes des gestes de blague amicale et, d’en bas, il apparaissait un bras tendu, cramponné de l’autre, remuant les lèvres, sa face illuminée levée vers nous, forçant sa voix apostolique et saluant pour éviter l’embrun.

Soudain quelqu’un cria : « Où est Jimmy ? » et de nouveau ce fut la consternation. Au bout de la rangée le maître héla d’une gorge enrouée : « L’a-t-on vu sortir ? » Des voix navrées s’exclamèrent : « C’est-il qu’il est noyé ?… Non !… Dans sa cabine !… Bon Dieu !… Pris comme un rat au piège… Pas pu ouvrir la porte… Ouais 1 Le bateau a flanché trop vite et l’eau l’a bloqué… Pauvre diable !… Rien à faire… Faut aller voir… Qui pourrait y aller ? glapit Donkin. « Personne ne te demande à toi, grommela un voisin, t’es pas un homme, t’es un objet ». « Y a-t-il seulement une demi-chance d’arriver jusqu’à lui ? » interrogèrent deux ou trois voix ensemble. Belfast se détacha d’un élan d’aveugle impétuosité et, plus prompt que l’éclair, dégringola tout d’un coup sur tribord. Nous poussâmes tous à la fois un cri de détresse, mais, les jambes déjà passées par-dessus bord, il tenait bon et réclamait une corde à grands cris. En notre extrémité, rien ne pouvait guère nous sembler terrible : nous le jugeâmes comique gigotant là-bas avec sa face effarée. Quelqu’un se mit à rire et, comme infectés d’une contagion d’hystérique gaieté, tous ces naufragés hagards partirent d’un rire fou, pareils à une troupe d’aliénés rangés et liés contre un mur. M. Baker se laissant glisser de l’habitacle tendit une jambe à Belfast. Il regrimpa, bouleversé et nous vouant en termes atroces à tous les diables d’Erin. « Vous êtes… Aouh ! vous êtes un mal embouché, Craik, grogna M. Baker. Il répondit bégayant d’indignation : « Regardez-les, Sorr. Sales images ! Rigoler d’un copain à la mer ! Et ça s’appelle des hommes ! » Mais du fronteau de dunette le maître d’équipage cria : « Par ici » et Belfast dare dare s’en fut à quatre pattes. Les cinq hommes, le cou tendu par dessus le bord de la dunette, cherchaient à démcler le plus sûr chemin pour atteindre l’avant. Ils semblaient hésiter. Les autres, retournés dans leurs amarrages, avec des contorsions pénibles, épiaient bouche bée. Le capitaine Allistoun ne voyait rien. Il semblait par la force du regard maintenir son navire à flot au prix d’une surhumaine concentration d’énergie. Le vent sifflait haut au soleil ; des colonnes d’écume y montaient très blanches et, dans le papillonnement des arcs en-ciel épanouis en gerbe sur la coque harassée, les hommes descendirent, circonspects, disparaissant de notre vue avec des gestes délibérés.

Ils allèrent balancés de cabillot en taquet au dessus des vagues qui fouettaient le pont à demi submergé. Leurs orteils grattaient les planches. Des paquets de froide eau verte leur dégringolaient sur la tête par-dessus les pavois. Ils restaient suspendus un instant au bout de leurs bras disloqués, l’haleine coupée par le choc et les yeux clos, puis, lâchant prise d’une main, se lançaient têtes ballantes essayant d’empoigner quelque filin ou quelque épontille plus en avant. Le maître d’équipage à longues brassées athlétiques avançait vite, agrippant des choses d’un poing dur comme fer et se remémorant tout à coup des passages de la dernière lettre de sa « vieille ». Le petit Belfast se démenait rageusement et dit : « Sale nègre ! » à mi-voix. De surexcitation la langue de Wamibo pendait, tandis qu’Archie, intrépide et calme, mettait à saisir chaque chance de progrès toute la clairvoyance de son sang-froid.

Une fois au-dessus du rouf, ils lâchèrent prise l’un après l’autre et tombèrent lourdement, à plat ventre, les paumes pressées contre la lisse en bois de teck. Autour d’eux le ressac des vagues giclait écumeux et sifflant. Toutes les portes s’étaient, comme il sied, transformées en trappes. Celle de la cuisine se rencontrait la première. La cuisine allait de bord à bord, on entendait la mer là-dedans s’éclabousser aux murs en notes répercutées et creuses. La porte suivante ouvrait sur l’atelier du charpentier. Ils la levèrent et regardèrent au fond. La pièce semblait avoir subi les ravages d’un tremblement de terre. Tout son contenu avait dégringolé sur la cloison face à la porte et, de l’autre côté de cette cloison, il devait y avoir Jimmy mort ou vif. Le banc, une caisse à demi achevée, des scies, des ciseaux, des fils de fer, des haches, des pinces s’amoncelaient sous un semis de clous épars. Une herminette affilée y dressait son tranchant clair, qui luisait dangereusement au fond comme un mauvais sourire. Les hommes sondaient de l’œil ce vide, cramponnés les uns aux autres. Un coup de roulis écœurant et sournois faillit les envoyer tous par-dessus bord en pagaye. Belfast hurla : À Dieu vat ! et sauta. Archie suivit agilement, crochant dans des étagères qui cédèrent sous son poids, et se reçut dans un grand bruit de bois fracassé. Il y avait à peine la place pour trois hommes. Dans le carré d’azur ensoleillé de la porte, la figure du maître d’équipage sombre et barbue, celle de Wamibo, hagarde et blême, se suspendaient, guettant.

Ensemble ils hélèrent : « Jimmy ! Jimm ! » D’en haut, la grosse voix du maître gronda pour sa part : « Wait ! espèce de… » Dans une pause, Belfast implora : « Jimmy chéri, c’est-il que t’es vivant ? » Le maître dit : « Encore 1 Tous ensemble, les gars ! » Tous clamèrent frénétiquement. Wamibo faisait des bruits pareils à des abois sonores. Belfast tambourinait sur la cloison avec un morceau de fer. Tout cessa brusquement. Un bruit de cris et de coups frappés retentit, continu, grêle et distinct, tel un solo suivant un chœur. Il vivait. Nous attaquâmes avec l’énergie du désespoir l’abominable entassement d’objets lourds, d’objets coupants, d’objets gauches à manier. Le maître d’équipage s’en alla rampant, en quête d’un bout de corde ; et Wamibo, retenu par des cris de : « Ne saute pas !… Ne viens pas ici, tête de bois ! » restait à rouler ses yeux désorbités au-dessus de nous, tout en prunelles blanches, crocs luisants, cheveux embroussaillés. On eût dit un démon à demi brute, se délectant émerveillé devant l’extraordinaire agitation des damnés. Le maître nous adjura de nous « débrouiller » : une corde descendit, nous y attachâmes des choses qui s’envolèrent tournoyantes et que l’œil de l’homme-ne devait plus revoir. Une rage de tout jeter par-dessus bord-nous posséda. Nous travaillions furieusement, nous coupant les doigts, avec des mots brutaux à l’adresse l’un de l’autre. Jimmy continuait un concert affolant : cris perçants de femme torturée jetés sans reprendre haleine, coups redoublés des pieds et des mains. L’excès de sa terreur tordait si cruellement nos cœurs, qu’il nous tardait de l’abandonner, de sortir de ce lieu profond comme un puits et vacillant comme un arbre, de ne plus entendre, enfin regagnée la dunette où nous pourrions passivement attendre la mort en un incomparable repos. Nous lui criâmes : « Ferme, ferme donc ! » Il redoubla. Il devait s’imaginer que nous ne l’entendions pas.

Sans doute sa propre clameur ne lui parvenait qu’affaiblie. Nous nous le représentions accroupi sur le bord de la couchette du haut, tapant des deux poings sur les planches dans l’obscurité, la bouche grande ouverte par ce cri qui ne cessait pas. Odieuses minutes. Un nuage passant sur le soleil enténébrait d’une menace l’ouverture de la porte. Chaque mouvement du navire était une souffrance. Nous nous démenions au hasard, suffoqués par le manque d’air et en proie au plus affreux malaise. Le maître nous objurguait d’en haut : « Débrouillez-vous ! Débrouillez-vous ! On va se faire emporter à la mer nous deux ici tout de suite si vous ne vous pressez pas ! » Trois fois une lame bondit pardessus le bordage supérieur et versa des baquets d’eau sur nos têtes. Alors Jimmy, effrayé par le choc s’arrêtait un moment — attendant peut-être que le vaisseau coulât — puis reprenait de plus belle le cri de sa détresse, comme ragaillardi par une bouffée de peur.

Au fond, les clous formaient une couche de plusieurs pouces d’épaisseur. C’était affreux. Tous les clous de l’univers non fixés quelque part semblaient s’être donné rendez-vous dans cet atelier de charpentier. Il y en avait de toutes sortes, restes des provisions de sept traversées. Amures d’étain, amures de cuivre (pointus comme des aiguilles), boulons de pompe à grosse tête pareils à des petits champignons de fer ; clous sans tête (horribles) ; clous français, sveltes et polis. Ils gisaient en masse compacte plus rébarbative qu’un hérisson d’acier. Nous hésitâmes, convoitant une pelle, tandis qu’au-dessous de nous Jimmy criait comme un écorché vif. En gémissant, nous enfonçâmes nos doigts dans la ferraille ; puis, blessés, nous nous mîmes à secouer de nos mains des pointes et des gouttes vermeilles. Nos chapeaux, pleins de clous assortis, nous les passions au maître d’équipage, et lui, comme le prêtre d’un rite pacifiant et mystérieux, les jetait à la volée au courroux déchaîné des flots.

Nous atteignîmes la cloison, enfin. Fortes planches que celles-là. En tant que navire bien fini jusqu’au moindre détail, le Narcisse n’en craignait nul autre. Jamais cloison de bateau n’assembla de plus résistants cœurs de chêne, — du moins il nous parut ainsi, — alors nous nous aperçûmes qu’en notre hâte, nous avions envoyé tous les outils par-dessus bord. Cet absurde petit Belfast voulut crever l’obstacle sous son propre poids et se mit à sauter à pieds joints comme un springbok, damnant les constructeurs de la Glyde pour leur besogne trop bien faite. Incidemment, il agonit toute la Grande-Bretagne du Nord, le reste de la terre, la mer et tous ses compagnons. Il jurait, tout en se laissant pesamment retomber sur les talons, qu’au grand jamais il n’aurait plus rien de commun avec aucun imbécile « pas assez malin pour distinguer son genou de son coude ». Il parvint, à force de coups de botte sur le bois, à mettre en déroute les derniers restes de sang-froid que Jimmy gardait encore. Nous pouvions entendre l’objet de notre sollicitude exaspérée se ruant de côté et d’autre sous les planches. Sa voix forcée avait craqué enfin, et, seuls, des pépiements lamentables sortaient de son gosier. Son dos, — à moins que ce fût sa tête, — frôlait les planches, tantôt ci, tantôt là, d’une manière falote. Il piaulait en parant les coups invisibles. C’était plus insoutenable encore que ses cris. Soudain Archie produisit une pince. Il l’avait mise de côté en même temps qu’une petite hachette. Nous poussâmes un hurlement de satisfaction. Il frappa un coup puissant et de menus éclats de bois nous sautèrent au visage. De là-haut, le maître d’équipage héla :

— Attention ! Ne le tuez pas. En douceur…

Wamibo, affolé, pendait la tête en bas, et d’une voix de démence —nous stimulait :

— Hou !… cogne ! hou ! hou !

De peur qu’il dégringolât en tuant l’un de nous dans sa chute, nous adjurâmes très vite le maître de « flanquer le Finnois à l’eau ». Puis, tous ensemble, nous criâmes aux planches :

— Ôte toi de dessous. Va vers l’avant.

Puis nous nous tûmes.

On n’entendait que le bourdon profond du vent qui se plaignait sur nos têtes avec le grondement des lames mêlé au sifflement du ressac. Le navire, comme accablé de désespoir, ballottait sans vie, et le vertige de ce roulis insolite tournoyait dans nos crânes. « Belfast clama :

— Pour l’amour de Dieu, Jimmy, où es-tu ?… Frappe ! Jimmy, ma vieille… Frappe ! Sale bête noire de malheur, frappe !

Il restait plus muet qu’un mort dans sa tombe, et nous, comme des hommes au chevet d’une fosse, nous nous sentions près de pleurer, pleurs de vexation, de surmenage, de fatigue, où fondrait notre immense désir d’en avoir fini, de partir, de nous coucher pour dormir en quelque endroit, où voir le danger en face et respirer. Archie cria : « Place ! » Accroupis derrière lui, protégeant nos têtes, nous regardions le fer attaquer obstinément le joint de deux planches. Un craquement, puis soudain la pince disparut à demi parmi les échardes d’un orifice oblong. Elle dut manquer la tête de Jimmy de moins d’un pouce. Archie la retira prestement, et ce nègre infâme, se jetant vers l’ouverture, y colla ses lèvres et y gémit « au secours ! » d’une voix presque éteinte, pressant sa tête contre le bois, dans un effort dément, pour sortir par un trou d’un pouce de large sur trois de long. Il semblait impossible de le chasser de là. Archie lui-même en perdit à la fin son sang froid.

— Si tu ne t’ôtes pas de là, je t’enfonce l’outil dans la tête, cria-t-il d’une voix résolue.

Il aurait fait comme il disait, et son sérieux parut impressionner Jimmy. Il disparut soudain, et nous attaquâmes les planches, défonçant, arrachant, avec la furie d’hommes pressés d’atteindre un ennemi mortel, et qu’éperonne le désir de l’écarteler membre à membre. Le bois se fendit, craqua, céda. Belfast plongea dans l’ouverture sa tête et ses épaules, et tâtonna rageusement :

— Je le tiens ! je le tiens, cria-t-il. Oh ! là. Il m’échappe ; je le tiens. Tirez-moi par les jambes. Tire !

Wamibo hululait sans cesser un instant. Le maître criait des ordres :

— Empoigne-le par les cheveux, Belfast ; remontez-les à pic, tous deux ! D’aplomb !

Nous tirâmes d’aplomb. Nous sortîmes Belfast d’un élan et le laissâmes retomber avec dégoût. Sur son séant, la face empourprée, il sanglotait désespérément.

— Y a pas moyen de crocher dans son lainage ras !

Soudain la tête et le buste de Jimmy parurent. Il restait pris à mi-corps et, les yeux désorbités, écumait contre nos pieds. Nous l’assaillîmes dans la brutalité de notre impatience, lui arrachant sa chemise du dos, le halant par les oreilles, ahannant sur lui et, tout d’un coup, nous le sentîmes venir dans nos bras, comme si quelqu’un eût lâché ses jambes. Du même mouvement, sans une pause, nous l’enlevâmes. Son haleine sifflait, ses pieds frappèrent nos visages haussés, il agrippa deux paires de bras au-dessus de sa tête et nous fila entre les doigts avec une telle précipitation qu’il sembla s’échapper de nos mains comme une vessie pleine de gaz. Ruisselants de sueur, nous remontâmes par la corde, en grappe, et, de nouveau saisis par l’âpre souffle du vent, nous restions, l’haleine coupée, pareils à des hommes plongés dans l’eau glacée. Les joues brûlantes, nous frissonnions jusqu’aux moelles de nos os. Jamais auparavant la tempête ne nous avait paru plus furieuse, plus démente la mer, le soleil plus moqueur et plus impitoyable, ni la position du navire plus affreusement sans espoir. Chacun de ses mouvements présageait la fin de son agonie et le commencement de la nôtre. Nous quittâmes la porte, trébuchants, et, surpris par un coup de roulis soudain, nous nous abattîmes en tas. Le mur de la dunette nous paraissait plus lisse que du verre et plus poli que de la glace. Aucune prise, sauf un long crochet de cuivre servant à l’occasion à maintenir une porte ouverte. Wamibo s’y cramponnait, et nous nous cramponnions à Wamibo, serrant notre Jimmy. Il était à présent complètement affalé. Il ne semblait pas lui rester la force de fermer la main. Nous le tenions toujours, aveugles et fidèles dans notre peur. Il n’y avait pas à craindre que Wamibo lâchât prise (on se souvient que la brute avait plus de force que trois autres pris au hasard dans l’équipage). Mais nous craignions que le crochet cédât, et nous pensions aussi que le navire avait pris le parti de se retourner enfin. Il n’en fit rien pourtant. Une lame nous inonda. Le maître d’équipage cracha de l’embrun et ces mots :

— Debout et partons. Il y a embellie. À l’arrière tous, ou on est fichus.

Nous nous redressâmes, entourant Jimmy. Nous l’implorions de se lever, de se tenir au moins. Il roulait ses yeux exorbités, muet comme un poisson, tout ressort d’énergie brisé dans sa carcasse. Il refusait de se mettre sur pieds, de se cramponner même à nos cous. Ce n’était plus qu’une froide enveloppe de peau noire, mal bourrée d’ouate molle ; bras et jambes pendant disloqués et veules, tête roulant de ci de là, lippe tombant énorme et lourde. Nous nous pressions autour de lui, déconcertés et gauches ; nos corps qui le protégeaient se balançaient périlleusement en grappe ; au seuil même de l’éternité, nous titubions tous ensemble, avec d’absurdes gestes dissimulateurs, comme un groupe d’hommes ivres embarrassés d’un cadavre volé.

Il fallait faire quelque chose, le porter sur l’arrière coûte que coûte. Une corde lâche lui fut passée sous les aisselles, et nous haussant au péril de nos vies nous l’accrochâmes au taquet de misaine. Aucun bruit ne sortit de sa bouche ; il présentait l’aspect ridicule et lamentable d’une poupée à demi vidëe de son et nous nous mimes en route pour notre dangereux voyage vers l’autre extrémité du pont, traînant avec sollicitude derrière nous, calamiteux, déjeté, pitoyable, notre haïssable fardeau. Il n’était pas très lourd, mais il eût pesé une tonne que nous ne l’aurions pas1 trouvé plus difficile à manier. Il passait littéralement de main en main. De temps à autre il nous fallait le suspendre à quelque cabillot opportun pour souffler et reformer la chaîne. Le cabillot brisé, l’homme s’en fût allé à tout jamais sous l’Océan du Sud, mais c’était une chance qu’il lui fallait courir ; après un temps il parut s’en apercevoir, gémit sourdement, et avec grand effort prononça quelques paroles. Nous écoutâmes avidement. Il nous reprochait la négligence qui l’exposait à des risques pareils :

— Maintenant, après que je me suis sorti de là… murmura-t-il faiblement.

Là, c’était sa cabine. C’est lui qui s’en était sorti. Nous n’y étions pour rien apparemment !… N’importe… Nous continuâmes, lui laissant courir les risques inévitables, mais simplement parce que nous n’y pouvions rien -, car nous avions beau, dans cette minute, le haïr plus que jamais — plus que tout au monde — nous ne voulions pas le perdre. Jusqu’alors, vaille que vaille, nous l’avions sauvé, cela devenait affaire personnelle entre la mer et nous. Nous comptions ne l’abandonner point. Nous aurions

— folle hypothèse — dépensé autant d’effort et de peine pour un baril vide que ce baril nous fût devenu aussi précieux que Jimmy. Plus précieux, au fait, car nous n’aurions eu nul motif de haïr le baril. Et nous haïssions James Wait. Nous ne pouvions écarter le monstrueux soupçon que ce nègre inouï simulait son mal, acharné dans son imposture à la face de notre labeur, de notre mépris, de notre patience, et maintenant de notre dévouement, que dis-je, de la mort même ! Quelque imparfait et vague qu’il demeurât, notre sens moral se soulevait de dégoût devant la vilenie d’un mensonge aussi lâche. Mais l’homme s’y obstinait bravement, invraisemblablement. Non ! Impossible. Il était à toute extrémité. L’aigreur de son caractère provenait seulement de l’invincible, de l’exaspérante obsession de cette mort qu’il sentait à son chevet. Nul qui n’ait droit d’en vouloir à si despotique familier. Mais, alors, quelle sorte d’hommes étions-nous donc, avec nos soupçons ! L’indignation et le doute s’étreignaient en nous, foulant dans leur joute les plus délicats de nos sentiments. Et nous le haïssions à cause du soupçon, nous le détestions à cause du doute. Nous n’osions le mépriser avec sincérité, ni le plaindre sans dommage pour notre dignité. De sorte que nous l’abominions, tout en le passant avec soin de main en main. On criait : « Tu le tiens ? Oui. All right. Largue. » Il allait ainsi, balancé d’un ennemi à l’autre, faisant montre d’autant de vitalité que pourrait un vieux traversin. Ses yeux barraient de deux étroites fentes blanches son visage noir. Il respirait lentement, et l’air qu’expulsait sa bouche s’en échappait avec un bruit de soufflet. Nous atteignîmes enfin l’échelle de poupe et l’endroit pouvant passer pour relativement abrité, nous nous couchâmes un moment en un tas harassés, pour nous reposer un peu. Il commença de marmonner. Nous gardions une incurable envie d’entendre ce qu’il avait à dire. Cette fois il geignit revêchement :

— Vous avez pris le temps pour venir. Je commençais à croire que tous fins matelots que vous êtes, vous aviez passé par-dessus bord. Qu’est-ce qui vous faisait tarder donc ? Hein ? La frousse ?

Nous nous tûmes. En soupirant, nous nous remîmes à la tâche de le traîner là-haut. L’ardent et secret désir de nos cœurs était de le frapper rageusement, de nos poings fermés, en plein visage : et nos mains le touchaient aussi tendrement que s’il eût été de verre…

Quand nous regagnâmes la dunette, on eût dit un retour de nomades après des années d’exil chez des peuples marqués par la désolation du temps. Des yeux lentement se tournèrent dans leurs orbites pour nous lancer des regards. De faibles murmures s’élevèrent :

— Vous l’avez tout de même ?

Les figures bien connues paraissaient étranges et familières ; fanés, salis, leurs traits mêlaient des expressions de lassitude et de fièvre. Tous paraissaient avoir maigri pendant notre absence, comme si ces hommes, depuis de longs jours, figés en attitudes bizarres, avaient subi les affres de la faim. Le capitaine, un tour de filin enroulé au poignet, un genou plié, oscillait sur place : rien ne vivait dans sa face immobile et froide que ses yeux dont il tenait le navire au-dessus de l’abîme, sans regarder personne, comme perdu dans l’effort surhumain de sa volonté. On arrima James Wait en lieu sûr. M. Baker, grimpant et rampant, s’en vint prêter main forte. M. Creighton, sur le dos et très pâle, murmura : « Bien manœuvré ! », partagea entre Jimmy, le ciel et nous un regard méprisant, puis referma lentement les yeux. Çà et là un homme bougeait, mais la plupart restaient apathiques, en postures pénibles, marmottant des choses entre leurs dents qui claquaient.

Le soleil se couchait. Un soleil énorme, sans un nuage sur son orbe rouge, déclinant bas à l’horizon, comme s’il se penchait pour nous regarder dans les yeux. Le vent sifflait au travers des rayons obliques, resplendissants et froids, qui frappaient en plein les pupilles dilatées sans en faire cligner les paupières. Les cheveux collés en mèches, les barbes hirsutes étaient gris de sel de la mer. Une teinte terreuse couvrait les visages et les cernes noirs qui tachaient le dessous des yeux s’étendaient jusqu’aux oreilles, estompés aux méplats des joues creuses. Livides, les lèvres se pinçaient et ne semblaient se mouvoir qu’avec peine, comme collées aux dents. Quelques-uns souriaient tristement au crépuscule, grelottant de froid. D’autres, tristement, demeuraient sans bouger. Charley, dompté par la révélation soudaine de l’insignifiance de sa jeunesse, dardait des regards timorés. Les deux Norvégiens, avec leurs joues glabres, paraissaient deux enfants décrépits, qui béaient stupidement. Sous le vent, à l’extrême horizon, des lames noires bondissaient vers le soleil de braise. Il sombrait avec lenteur, flamboyant et rond, et les crêtes des vagues éclaboussaient le bord du disque lumineux. Un des Norvégiens parut l’apercevoir et après un soubresaut qui le secoua violemment, se mit à parler. Sa voix en faisant tressaillir les autres les arracha de leur torpeur. Ils remuèrent leurs télés, très roides, en se tournant laborieusement, le regardèrent avec surprise, avec crainte ou dans un grave silence. L’homme radotait au soleil couchant, dodelinant de la tête, tandis que les hautes lames commençaient à déferler sur la largeur du globe cramoisi ; et par-dessus des lieues d’eau turbulente, les ombres des grandes houles masquaient de ténèbre fugace la pâleur des visages humains. Crêté d’écume un brisant s’abattit dans un grand fracas d’eau sifflante et le soleil, comme une flamme soufflée, disparut. Le babil de l’homme flancha, s’éteignit tout d’un coup avec la lumière. Des soupirs se firent entendre. Dans la brève accalmie qui suit la rumeur d’un brisant écroulé, quelqu’un dit à voix basse : « Voilà ce Boche qui perd la boule. » Un matelot, amarré par le milieu du corps, frappait le pont de sa paume ouverte, sans arrêter, à coups rapides. Alors, dans la grisaille du soir déclinant, une silhouette robuste se leva à l’arrière et commença de ramper à quatre pattes avec les mouvements de quelque lourd animal circonspect C’était M. Baker passant l’inspection des hommes. Il grognait d’un ton encourageant au-dessus de chacun, éprouvant leurs amarres. Certains, les yeux mi-clos, soufflaient comme opprimés par la chaleur ; d’autres, machinalement, avec des voix de rêve, faisaient : « Oui ! oui ! sir ! » Il allait de l’un à l’autre, grognant :

— Aouh !… On l’en tirera encore.

Et, subitement, avec des éclats de bruyante colère, il se mit à enlever Knowles pour avoir coupé un long bout de corde au garant du palan de barre :

— Aouh !… Ta n’as pas honte… Palan de barre… Tu ne sais pas çal… Aouh !… un gabier breveté. Aouh !

Le boiteux confondu balbutia :

— Il me fallait bien une amarre pour moi, sir.

— Aouh ! une amarre… pour toi. Es-tu tailleur ou matelot ?… Quoi ? aouh !… On peut avoir besoin de ce palan-là tout de suite… Aouh !… Il ferait plus de bien au bateau qu’à ta carcasse de bancal. Aouh !… Garde-la !… Garde-la à présent que c’est fait.

Il s’en fut rampant sans hâte, tout en marmottant des choses au sujet « d’hommes quasi pires que des enfants ». L’algarade nous ragaillardit. Des exclamations contenues s’échangèrent : « Entends-tu ?… Holà !… » Des dormeurs réveillés en sursauts convulsifs de sommes douloureux interrogeaient : « Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? » Un ton de bonne humeur imprévue sonna dans les réponses : « Le second qui lave la tête au boiteux pour je ne sais quoi. — Tu blagues !… Ce qu’il a fait ? » Quelqu’un même étouffa un rire. Il sembla qu’un petit souffle d’espoir venait nous rafraîchir comme un rappel des jours de sécurité passée. Donkin, jusque-là stupéfié par l’effroi, revint à lui soudain et se mit à brailler.

— Écoutez le ; c’est comme ça qu’ils vous parlent. Pourquoi qu’vous lui bourrez pas la gueule un de vous autres ?… Cogne ! cogne ! Des magnes d’officiers avec nous, malheur ! On se vaut. On est tous perdus à présent. Après avoir crié de faim sur ce sabot pourri, va falloir se faire noyer pour le cœur noir de ces bourreaux ! cogne !

Sa voix déchirait l’ombre épaissie, il bafouillait, sanglolait à travers ses cris de : cogne ! Sa rage et sa crainte devant l’injure faite à son droit de vivre éprouvèrent la fortitude de nos cœurs plus que les ombres menaçantes en route à travers l’incessante clameur de la nuit. On entendit à l’arrière M. Baker :

— Y en a-t-il pas un de vous qui le fera taire ? Faudra-t-il que j’y aille ?

— Tais-toi ! Ferme ! crièrent des voix diverses, exaspérées et chevrotantes de froid.

— Je te vas envoyer quelque chose par le travers de la cafetière, dit un matelot invisible, d’une voix excédée. Ça épargnera la peine au second.

L’autre se tut et resta coi, dans un silence de désespoir. Au ciel noir, les étoiles apparues brillèrent sur une mer d’encre qui, pommelée d’écume, leur renvoyait par éclairs l’évanescente et pâle clarté d’une blancheur éblouissante née du noir tourbillon des flots. Lointaines, du profond de leur calme éternel, elles luisaient, dures et froides, au-dessus du tumulte terrestre ; de toutes parts, leur troupe environnait le tourment du navire vaincu ; plus cruelles que les yeux d’une cohue triomphante, et plus inapprochables que des cœurs mortels.

Le vent glacé du Sud hurlait avec exultation sous la sombre splendeur du ciel. Le froid secouait les hommes avec une irrésistible violence, comme s’il essayait de les démolir en morceaux. De brefs gémissements que nul n’entendait, le vent les emportait à même des lèvres roides. Quelques-uns se plaignaient à mi-voix de ne plus « se sentir au-dessous de la ceinture », et ceux qui tenaient les yeux clos s’imaginaient porter un bloc de glace sur la poitrine. D’autres, alarmés de ne pas éprouver de souffrances dans les doigts, battaient le pont faiblement de leurs mains, obstinés et fourbus. Wamibo regardait devant lui d’un œil vide plein de rêves. Les Scandinaves continuaient à marmotter des mots sans suite entre leurs dents claquantes. Les Écossais, à force de détermination, s’acharnaient à tenir immobiles leur mâchoire inférieure. Les gars du Nord gisaient vastes et massifs derrière l’invulnérable rempart d’un silence de brutes. Un homme bâillait et jurait alternativement. Un autre haletait, un râle dans la gorge. Deux vieux loups de mer endurcis, attachés côte à côte, se chuchotaient lugubrement des récits au sujet de certaine patronne de boarding house, à Sunderland, qu’ils connaissaient tous deux. Ils exaltaient son cœur de mère et sa libéralité ; ils évoquaient le rôti de bœuf et le grand feu qu’on voyait dans la cuisine basse. Les mots défaillants expiraient sur leurs lèvres en légers soupirs. Une voix, tout à coup, cria dans la nuit froide : « Mon Dieu ! » Personne ne changea de position ni ne prit garde à ce cri. Un homme ou deux passèrent la main sur leur visage d’un geste vague et répété, mais la plupart restèrent sans bouger du tout. Dans l’immobilité transie de leurs corps, ils étaient excessivement fatigués par la fuite de leurs pensées qui se pourchassaient avec une hâte et une vivacité de rêves. Parfois, abrupte et inopinée, une exclamation répondait à l’appel falot de quelque illusion ; puis, calmés, en silence, ils contemplaient de nouveau le spectacle des visages connus et des objets familiers. Ils se remémoraient les traits de camarades oubliés et prêtaient l’oreille aux voix de patrons morts depuis des années. Ils se souvenaient du bruit des rues entre leurs becs de gaz, de la touffeur et de la fumée des bars ou du torride soleil des jours de calma en mer.

M. Baker quitta son poste peu sûr et se traîna en faisant halte de temps à autre, le long de la dunette. Dans l’ombre, à quatre pattes, il ressemblait à quelque fauve errant parmi des cadavres. En arrivant au fronteau, accoté sous le vent d’une épontille, il plongea les yeux vers le pont. Il lui parut que le navire montrait une tendance à se redresser un peu. L’ouragan, semblait-il, avait molli, ma’is la mer restait aussi mauvaise que jamais. Les vagues écumaient avec furie et le côté du pont sous le vent disparaissait dans une blancheur sibilante comme du lait bouillonnant, tandis que le gréement vibrait continuement, tenant une note de basse profonde, et qu’à chaque oscillation du navire pour se relever, le vent se ruait avec une clameur prolongée parmi les espars. M. Baker sans un mot regardait. Un homme à côté de lui se mit à faire un bruit bégayant de la bouche, tout d’un coup et très fort, comme si le froid, brutalement, l’eût percé de part en part. Il balbutiait : « Ba… ba… ba… brr… brr… ba… ba… »

— Tais-toi, dit M. Baker. Veux-tu te taire !

— Qu’est-ce qu’il y a, tir, héla Belfast, du ton d’un homme réveillé en sursaut ; on cherche ce Jimmy de malheur.

— C’est-il ça ? Aouh ! Ne faites pas ce bruit alors. Qui est là contre toi ?

— C’est moi, sir, le maître d’équipage, grommela l’homme ; nous tâchons de réchauffer ce pauvre diable.

— Bon ! bon ! dit M. Baker. Faudrait voir à le faire plus doucement, hein ?

— Il veut qu’on le tienne au dessus de la lisse, continua le maître avec irritation, il se plaint de ne pas pouvoir respirer sous nos paletots.

— Si on le soulève on le laissera tomber à l’eau, dit une autre voix, on ne se sent pas les mains de froid.

— Ça m’est égal : j’étouffe, dit James Wait d’une voix claire.

— Que non, liston, répartit le maître en désespoir de cause, tu ne t’en iras pas avant nous par cette belle nuit.

— Vous en verrez de pires, dit M. Baker, avec bonne humeur.

— Ce n’est pas jeu d’enfant, sir ! répondit le maître d’équipage. Il y en a, plus à l’arrière, qui ne sont pas à la noce.

— Si on avait coupé les mâts, on se baladerait à présent la quille en bas comme tout bateau qui se respecte, avec une chance au moins de s’en tirer, soupira quelqu’un.

— Le vieux n’a pas voulu… il se fiche pas mal de nous, murmura un autre.

— De vous, s’écria M. Baker en colère. En quel honneur s’occuperait-il de vous ? Est-on un tas de demoiselles pour qu’on s’occupe de nous ? Nous sommes là pour nous occuper du bateau.

— et il y en a parmi vous qui ne sont pas même bons à ça. Aouh !… Eh.r qu’avez-vous donc fait de si étonnant qu’il faille s’occuper de vous ? Aouh !… Il y en a ici qui ne peuvent seulement pas supporter un peu de brise sans pleurer.

— Tout de même. On vaut mieux que ça, prolesta Belfast d’une voix brisée de frissons ; nous ne sommes pas… brr…

— Encore, crie le second en projetant le bras vers la forme indécise… Mais il est en chemise ! Qu’est-ce que tuas fait ?

— J’ai mis mon ciré et mon paletot sur ce moricaud à demi mort, — et il dit qu’il étouffe, dit Belfast, d’un ton de plainte.

— Tu ne me parlerais pas comme ça si je nTétais pas à moitié mort, va-nu-pieds d’irlandais ! tonitrua James Wait.

— Tu… brr… tu ne serais pas plus blanc si tu te portais bien. Je me battrai avec toi… brrrr… pas beau temps… brrr… une main amarrée derrière le dos… brrrrrr…

— Je ne veux pas tes nippes, je veux de l’air, pantela l’autre faiblement, comme si ses forces s’épuisaient soudain.

Les embruns balayaient le pont, sifflant et crépitant. Des hommes, surpris dans leur paisible torpeur, par l’accent douloureux des querelles, gémirent, marmottant des malédictions. M. Baker se traîna un peu plus loin, sous le vent, vers une pièce à eau, dont la masse montrait à son pied quelque chose de blanc.

— Est-ce toi, Podmore ? interrogea M. Baker.

Il eut à répéter sa question avant que le cuisinier se retournât en toussant faiblement.

— Oui, sir. Je priais en moi-même, afin d’obtenir prompte délivrance ; car je suis prêt à tout appel… Je…

— Écoute, interrompit M. Baker, les hommes crèvent de froid.

— De froid, dit le coq, lugubre, ils auront assez chaud bientôt.

— Quoi ? demanda M. Baker, l’œil plongeant vers l’extrémité du pont, dans la vague phosphorescence de l’eau écumante.

— Ce sont des pécheurs, continua le coq avec solennité.

Puis, il laissa échapper une sorte de râle lugubre, moitié plainte, moitié ronflement. M. Baker le secoua par les épaules :

— Hé, coq ! Réveille-toi, Podmore ! Dis-moi, y a-t-il de l’eau à boire dans la caisse à eau de la cuisine. Le bateau donne moins de bande, il me semble ; j’ai envie d’aller à l’avant. Un peu d’eau leur ferait du bien. Hé quoi ? Attention ! Prends garde !

Le coq se débattait.

— Pas vous, sir, pas vous !

Il se mit à grimper du côté du vent.

— La cuisine !… ça me regarde, cria-t-il.

— Le coq qui perd la boule à présent, firent plusieurs voix.

— Perdre la boule, moi ! vociféra-t-il. Je suis plus prêt à sauver mon âme que pas un de vous, officiers compris, là ! Tant qu’on est à flot, je ne lâche pas mes fourneaux ! Je vais vous faire du café.

— Coq, tu es chic, pleura Belfast.

Mais le cuisinier escaladait déjà l’échelle. Il fit halte un moment pour crier vers la dunette : « Tant qu’on est à flot, je ne lâche pas mes fourneaux » ! puis disparut comme par-dessus bord. Les hommes qui avaient entendu le suivirent d’un hourra. Cela sonna comme un vagissement d’enfants malades. Une heure après, peut-être davantage, quelqu’un prononça distinctement :

— Il est parti pour de bon.

— Probable, déclara le maître d’équipage, même par beau temps, il était aussi adroit de ses pieds sur le pont qu’une génisse à son premier voyage. Faudrait aller voir.

Personne ne bougea. Au cours des heures lentes qui s’étiraient à travers l’ombre, M. Baker rampa plusieurs fois d’un bout de la dunette à l’autre. Quelques-uns crurent l’entendre échanger à voix basse des paroles avec le patron, mais à ce moment les souvenirs avaient pris une importance et un relief incomparablement supérieurs à rien d’actuel, et ces murmures, nul n’était certain de les avoir entendus alors ou nombre d’années auparavant. Ils ne tentèrent pas d’approfondir. Qu’importait un mot chuchoté de plus ou de moins ! Il faisait trop froid pour se mettre en frais de curiosité voire presque d’espérance. Il leur semblait impossible de voler un moment ou une pensée à l’unique occupation mentale qui les absorbait : le désir de vivre. Et le vœu de vivre les gardait vivants, apathiques, aguerris sous la cruelle persistance du vent et du froid ; tandis que le noir dôme constellé du ciel effectuait sa révolution lente au-dessus du navire qui dérivait, portant leur patience et leur épreuve à travers l’orageuse solitude de la mer.

Pressés l’un contre l’autre, ils se figuraient être absolument seuls. Ils entendaient, soutenues et sonores, d’étranges rumeurs, puis derechef enduraient l’horreur d’exister durant de longues heures de silence profond. Dans la nuit, ils voyaient le soleil, en sentaient la chaleur, et soudain, frissonnant, désespéraient que l’aube se levât jamais sur le glacial univers. Quelques-uns entendaient des rires, écoutaient des chansons ; d’autres, au bout de la dunette, s’étonnaient de grands cris humains venus de l’ombre et les yeux ouverts s’émurent de les entendre toujours, quoique très affaiblis et très loin.

Alors le maître d’équipage : « Mais on dirait le coq qui hèle de l’avant… » Il ne croyait pas plus à ses propres paroles qu’il ne reconnaissait sa propre voix. Un long espace de temps s’écoula sans que son voisin donnât signe de vie. Il bourra du poing, très fort, l’autre homme près de lui et dit : « Le coq nous appelle ! » Beaucoup ne comprenaient pas, à d’autres qu’importait ? La majorité, tout à l’avant, ne se laissait pas convaincre. Mais le maître et un autre matelot eurent la vaillance de se traîner vers l’arrière pour voir. Il sembla qu’ils étaient partis depuis des heures, on les oublia vite. Puis soudain des hommes plongés jusqu’alors dans une résignation sans espoir devinrent comme possédés d’un besoin de frapper, de nuire. Ils s’attaquèrent entre eux à coups de poing. Dans l’ombre ils martelaient avec persistance tout ce qui gisait d’élastique à leur portée et avec plus d’effort que pour un grand cri chuchotèrent avec animation.

— Ils ont du café chaud… Le maître l’a… Non !… Où ça ?… On l’apporte. Le coq l’a fait.

James Wait gémit. Donkin gigota rageusement sans prendre garde où frappaient ses pieds, âprement désireux que les officiers n’eussent point de part à l’aubaine. Le café arriva, dans une gamelle où chacun but à son tour. Il était chaud et il ébouillantait les palais avides qu’on ne pouvait y croire encore. Des lèvres soupiraient en s’arrachant de l’étain brûlant : « Comment qu’il a fait ? » Quelqu’un cria faiblement : « Bravo, docteur ! »

Il l’avait fait de façon ou d’autre. Plus tard Archie déclara que cela tenait du miracle. Pendant bien des jours nous nous émerveillâmes du prodige et ce fut là le sujet toujours neuf de nos conversations jusqu’à la fin du voyage. Nous demandâmes au coq, par beau temps, ce qu’il avait éprouvé en voyant son fourneau dressé le bout en l’air. Nous nous enquîmes, tandis que l’alizé du nord-est éventait la sérénité des soirs, s’il avait dû se mettre la tête en bas pour rétablir en quelque manière le bon ordre de son matériel, cachant de notre mieux notre admiration sous le badinage de nos fines ironies. Il affirmait n’en rien savoir, rabrouait notre légèreté, se déclarait avec une animation solennelle comme spécialement favorisé d’une providence particulière pour le salut » de nos vies pécheresses. En principe il disait vrai, sans doute, mais il n’avait pas besoin d’appuyer avec tant de désobligeante emphase, ni d’insinuer si souvent que nous en aurions vu de dures s’il n’avait été là, méritoire et pur, tout prêt à recevoir l’inspiration et la force pour l’œuvre de grâce. Nous aurions dû le salut à son imprudence ou à son agilité que nous nous en serions en somme accommodés ; mais admettre notre obligation envers la vertu ou la sainteté de quiconque, voilà qui nous coûtait non moins qu’à toute autre poignée d’hommes ; comme maints bienfaiteurs de l’humanité le coq se prenait trop au sérieux et récoltait l’irrévérence en retour. Nous n’étions pas ingrats pourtant. Il demeurait héroïque à nos yeux. Sa parole, la grande, l’unique parole de sa vie, devint proverbiale dans la bouche des hommes comme celles des sages et des conquérants. Dans la suite, que l’un de nous se trouvât embarrassé d’une tâche et objurgué d’y renoncer, il exprimait ainsi sa résolution de persévérer et de réussir : « Tant qu’on est à flot, je ne lâche pas mes fourneaux ».

Le breuvage réchauffant nous rendit moins pénibles les louches heures qui précèdent l’aube. Le ciel au ras de l’horizon se teinta délicatement de rose et de jaune comme l’intérieur d’un coquillage précieux. Et plus haut, dans la 2one qu’emplit une lueur nacrée, parut un petit nuage noir, fragment oublié de la nuit, serti d’or éblouissant. Les rayons lumineux ricochèrent aux crêtes des vagues. Les yeux des hommes se tournèrent vers l’Orient. Le soleil inonda leurs visages las. Ils s’abandonnaient à la fatigue comme s’ils en avaient fini avec leur besogne, à jamais. Sur le ciré noir de Singleton le sel desséché brillait comme du givre. Il restait rivé à la roue du gouvernail, les yeux ouverts et morts. Le capitaine sans cligner les paupières fit face au soleil levant. Ses lèvres bougèrent, pour la première fois depuis vingt-quatre heures, et d’une voix claire et ferme il commanda : Virez !

L’accent net de l’ordre stimula la torpeur de ces hommes comme un brusque coup de fouet. Puis immobiles où ils gisaient, quelques-uns par force d’habitude le répétèrent en murmures à peine discernables. Le capitaine Allistoun abaissa les yeux sur son équipage et plusieurs, à doigts tâtonnants, tentèrent de se libérer des liens qui les maintenaient. Il répéta d’un ton impatient :

— Virez, allons, monsieur Baker, faites grouiller les hommes. Qu’est-ce qu’ils ont ?

— Virez. Entends-tu, vous autres ?

— Virez, tonna soudain le maître d’équipage.

Sa voix sembla rompre un charme mortel. Les matelots commencèrent à remuer, à ramper.

— Je veux qu’on hisse le petit foc et vivement, dit le patron très fort, si vous ne pouvez pas le faire debout, faites-le couchés, voilà tout. Débrouillez-vous !

— Allons-y, donnons au vieux rafiot une chance de s’en tirer, appuya le maître.

— Oui ! oui ! Virez, chevrotèrent quelques voix.

Les gabiers de beaupré, à contre-cœur, se préparèrent à marcher. M. Baker à quatre pattes, grognant, montra la route et ils suivirent par-dessus le fronteau. Les autres restèrent sans mouvement, avec au cœur l’espoir vil de n’avoir point à changer de place jusqu’à ce qu’ils fussent sauvés ou noyés en paix.

Après quelque temps, on put les voir à l’avant apparaître sur la pointe du gaillard, un à un, en postures périlleuses. Sans arrêt, avec d’étranges contorsions, ils agitaient les bras, s’agenouillaient, se couchaient à plat, puis se relevaient chancelants, comme s’ils s’appliquaient de toutes leurs forces à se jeter par-dessus bord. Soudain, un petit morceau blanc de toile battit au milieu d’eux, grandit, claquant au vent. Son étroit sommet monta par saccades, et enfin il se dressa triangulaire et gonflé dans le soleil.

— Ça y est ! cria-t-on de l’arrière.

Le capitaine détacha la corde enroulée à son poignet et roula la tête la première du côté du vent. On le vit larguant les boulines derrière tandis que le ressac des vagues l’inondait.

— Brassez carré la grande vergue, nous cria-t-il d’en bas, tandis que nous l’observions étonnés. Nous hésitions.

— Le grand bras, vous autres ! Halez ! halez de manière ou d’autre ! Couchez-vous sur le dos et halez, hurla-t-il, à demi submergé au-dessous de nous.

Nous ne pensions pas pouvoir manœuvrer la grande vergue, mais les plus forts et les moins découragés tâchèrent d’obéir. Les autres, à contre gré, regardaient. Les yeux de Singleton flambèrent tout à coup, comme il réempoignait les manettes de la roue. Le capitaine Allistoun grimpa.

— Halez, les gars ! Tâchez de la bouger. Halez, aidons le navire.

Les muscles frémissaient dans son dur visage allumé de colère.

— Part-il, Singleton ? cria-t-il.

— Rien encore, sir, grinça la voix horriblement rauque du vieux matelot.

— Attention à la barre, Singleton, cria le patron, en crachant de l’eau salée. Halez, les gars ! Vous n’avez donc pas plus de force que des rats ? Halez, gagnez voire pain.

M. Creighton, sur le dos, la jambe enflée et la figure blanche comme une feuille de papier, ferma les yeux à demi, crispant ses lèvres bleues. Dans leur folle ruée, les hommes empoignaient ses habits, foulaient sa jambe blessée, s’agenouillaient sur sa poitrine. Il demeurait parfaitement calme, serrant les dents sans un gémissement, sans un soupir. L’ardeur du capitaine, les cris de ce muet nous soufflèrent leur courage. Nous halâmes, pendus en grappe à la corde. Nous entendîmes le patron déclarer violemment à Donkin qui gisait, abject, à plat ventre :

— Je te fais sauter la cervelle avec ce cabillot, si tu n’empoignes pas la corde.

Et cette victime de l’injustice humaine, impudent et poltron, geignit, tandis que d’un élan désespéré il s’accrochait au filin :

— C’est-il qu’ils vont nous assassiner, maintenant ?

Les hommes ahanaient, criaient, sifflaient des mots sans suite, râlaient. Les vergues s’ébranlèrent, vinrent lentement carrées au vent qui chantait sonore à leurs pointes.

— Nous bougeons, sir, cria Singleton, le bateau marche.

— Prenez un tour, prenez un tour, clama le patron.

M. Creighton à demi suffoqué et incapable d’un mouvement fit un immense effort et de la main gauche parvint à fixer la corde.

— Amarré ! cria quelqu’un.

Il ferma les yeux comme s’il défaillait, tandis qu’en tas, nous guettions de nos yeux effarés ce qu’allait faire le navire.

Il s’ébranla lentement, on eût dit qu’il était las et sans courage, comme les hommes qu’il emportait. Il se laissa porter très graduellement, nous étouffions à force de retenir notre haleine et aussitôt le vent amené par l’arrière du travers, se décida, partit dans le battement de nos cœurs. Il était effrayant à voir, à demi chaviré, commençant de se mettre en route et de traîner à travers l’eau son flanc submergé. Les cordages brisés du gréement fouettaient les lames écumantes. La moitié inférieure du pont s’emplit de remous et de tourbillons fantasques ; et la ligne longue de la lisse noyée apparaissait par intervalles, dessinée en noir parmi les moutonnements d’un champ d’écume aussi éblouissant et pâle qu’un champ de névé. Le vent aigu bruissait aux espars ; et au moindre coup de roulis nous nous attendions à ce que le navire se dérobant sous nos dos gisants, glissât de biais à l’abîme. Une fois au plein vent arrière, le Narcisse ébaucha sa première tentative de se relever et nous l’encourageâmes d’un hurlement faible et discord. Une grande lame accourait par l’arrière et recourba, un moment au-dessus de nous, sa crête suspendue avant de crouler et de s’étaler de part et d’autre en large nappe de mousse grésillante. Plus haut que son sifflement forcené, le rauquement de Singleton annonça : « Il gouverne ! » Il avait maintenant les deux pieds fermement plantés et la roue tournait rapide à mesure qu’il mollissait la barre pour soulager le navire.

— Venez grand largue bâbord, amurez et gouvernez droit, commanda le patron, en se dressant sur ses jambes flageolantes, le premier debout du tas prostré que nous faisions. Une voix ou deux crièrent avec animation : « Le bateau se relève ! » Très loin à l’avant, M. Baker et trois autres se silhouettaient dressés et noirs sur le ciel clair, bras levés et bouches ouvertes, comme s’ils criaient tous ensemble. Le navire trembla, tâchant de soulever son flanc, retomba, sembla renoncer en un plongeon veule, puis soudain, d’un bond inattendu, se jeta violemment du côté du vent comme s’il s’arrachait d’une mortelle étreinte. Tout l’énorme volume d’eau soulevé par le pont roula d’un seul coup vers tribord. Des craquements sonores se firent entendre. Des sabords de fer défoncés tonnèrent sous des coups retentissants. L’eau se précipita par-dessus la lisse de tribord avec l’élan d’une rivière franchissant une digue. Cette mer sur le pont et les lames de part et d’autre se mêlèrent en une assourdissante clameur. Nous roulions violemment. Nous nous levions, aussitôt ballottés ou terrassés comme des loques impuissantes. Soulevé par une montagne liquide, le navire se laissa porter un moment, tandis qu’à gros bouillons l’eau giclait par toutes les ouvertures de ses flancs meurtris. Les hommes, là-bas, dirigeaient des regards d’épouvante vers les redoutables espars tournoyant au-dessus d’eux. La toile déchirée et les bouts de filin rompu, flottaient au vent comme des chevelures. À travers le clair soleil, l’éclatant tumulte des lames, le navire courait aveugle, affolé, droit devant lui, comme en fuite pour sauver sa vie ; et sur la poupe nous tournoyions, nous titubions, égarés et bavards. Nous parlions tous à la fois eu un babil chevrotant, avec des mines de malades et des gestes de déments. Des yeux brillaient larges et hagards au-dessus des sourires de faces maigres qu’on eût dit poudrées de craie. Nous tapions des pieds, frappions dans nos mains, prêts que nous nous sentions à sauter, à faire n’importe quelle manœuvre, en réalité, à peine capables de nous tenir debout. Le capitaine Allistoun, dur et mince, gesticulait follement du haut de la dunette vers M. Baker.

— Fixez les vergues de misaines. Fixez-les au mieux !

Sur le pont, des hommes animés par ses cris battaient l’eau, se ruaient au hasard de ci de là, dans l’écume jusqu’aux hanches. À part, tout à l’arrière et seul près de la barre, le vieux Singleton avait délibéremment bordé sa barbe blanche sous le bouton du haut de son suroit luisant. Balancé sur le fracas et le tumulte des vagues, il restait rigidement immobile, oublié de tous, le visage attentif. En face de la silhouette droite, seuls bougeaient les deux bras, en travers, en leur prompte adresse opportune, selon qu’ils modéraient ou remettaient en branle le rapide jeu des rayons tournoyants. Il gouvernait avec soin.


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