Le Nabab/XIII

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Charpentier (p. 249-264).

XIII - UN JOUR DE SPLEEN


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Cinq heures de l’après-midi. La pluie depuis le matin, un ciel gris et bas à toucher avec les parapluies, un temps mou qui poisse, le gâchis, la boue, rien que de la boue, en flaques lourdes, en traînées luisantes au bord des trottoirs, chassée en vain par les balayeuses mécaniques, par les balayeuses en marmottes, enlevée sur d’énormes tombereaux qui l’emportent lentement vers Montreuil, la promènent en triomphe à travers les rues toujours remuée et toujours renaissante, poussant entre les pavés, éclaboussant les panneaux des voitures, le poitrail des chevaux, les vêtements des passants mouchetant les vitres, les seuils, les devantures, à croire que Paris entier va s’enfoncer et disparaître sous cette tristesse du sol fangeux où tout se fond et se confond. Et c’est une pitié de voir l’envahissement de cette souillure sur les blancheurs des maisons neuves, la bordure des quais, les colonnades des balcons de pierre… Il y a quelqu’un cependant que ce spectacle réjouit, un pauvre être dégoûté et malade qui, vautré tout de son long sur la soie brodée d’un divan, la tête sur ses poings fermés, regarde joyeusement dehors contre les vitres ruisselantes et se délecte à toutes ces laideurs :


« Vois-tu, ma fée, voilà bien le temps qu’il me fallait aujourd’hui… Regarde-les patauger… Sont-ils hideux, sont-ils sales !… Que de fange ! Il y en a partout, dans les rues, sur les quais, jusque dans la Seine, jusque dans le ciel… Ah ! c’est bon la boue, quand on est triste… Je voudrais tripoter là-dedans, faire de la sculpture avec ça, une statue de cent pieds de haut, qui s’appellerait : « Mon ennui. »


– Mais pourquoi t’ennuies-tu, ma chérie », dit avec douceur la vieille danseuse, aimable et rose dans son fauteuil, où elle se tient très droite de peur d’abîmer sa coiffure encore plus soignée que d’habitude… « N’as-tu pas tout ce qu’il faut pour être heureuse ? »


Et, de sa voix tranquille, pour la centième fois, elle recommence à lui énumérer ses raisons de bonheur, sa gloire, son génie, sa beauté, tous les hommes à ses pieds, les plus beaux, les plus puissants ; oh ! oui, les plus puissants puisque aujourd’hui même… Mais un miaulement formidable, une plainte déchirante du chacal exaspéré par la monotonie de son désert, fait trembler tout à coup les vitres de l’atelier et rentrer dans son cocon l’antique chrysalide épouvantée.


Depuis huit jours, son groupe uni, parti pour l’exposition, a laissé Félicia dans ce même état de prostration, d’écœurement, d’irritation navrée et désolante. Il faut toute la patience inaltérable de la fée, la magie de ses souvenirs évoqués à chaque instant pour lui rendre la vie supportable à côté de cette inquiétude, de cette colère méchante qu’on entend gronder au fond des silences de la jeune fille, et qui subitement éclatent dans une parole amère, dans un « pouah » de dégoût à propos de tout… Son groupe est hideux… Personne n’en parlera… Tous les critiques sont des ânes… Le public ? un goitre immense à trois étages de mentons… Et pourtant, l’autre dimanche, quand le duc de Mora est venu avec le surintendant des Beaux-Arts voir son exposition à l’atelier, elle était si heureuse, si fière des éloges qu’on lui donnait, si pleinement ravie de son travail qu’elle admirait à distance comme d’un autre, maintenant que l’outil n’établissait plus entre elle et l’œuvre ce lien gênant à l’impartial jugement de l’artiste.


Mais c’est tous les ans ainsi. L’atelier dépeuplé du récent ouvrage, son nom glorieux encore une fois jeté au caprice imprévu du public, les préoccupations de Félicia désormais sans objet visible errent dans tout le vide de son cœur, de son existence de femme sortie du tranquille sillon, jusqu’à ce qu’elle se soit reprise à un autre travail. Elle s’enferme, ne veut voir personne. On dirait qu’elle se méfie elle-même. Il n’y a que le bon Jenkins qui la supporte pendant ces crises. Il semble même les rechercher, comme s’il en attendait quelque chose. Dieu sait pourtant qu’elle n’est pas aimable avec lui. Hier encore il est resté deux heures en face de cette belle ennuyée, qui ne lui a seulement pas une fois adressé la parole. Si c’est là l’accueil qu’elle réserve ce soir au grand personnage qui leur fait l’honneur de venir dîner avec elles…


Ici la douce Crenmitz, qui rumine paisiblement toutes ces pensées en regardant le fin bout de ses souliers à bouffettes, se rappelle subitement qu’elle a promis de confectionner une assiette de pâtisseries viennoises pour le dîner du personnage en question, et sort de l’atelier discrètement sur la pointe de ses petits pieds.


Toujours la pluie, toujours la boue, toujours le beau sphinx accroupi, les yeux perdus dans l’horizon fangeux. À quoi pense-t-il ? Qu’est-ce qu’il regarde venir là-bas par ces routes souillées, douteuses sous la nuit qui tombe, avec ce pli au front et cette lèvre expressive de dégoût ? Est-ce son destin qu’il attend ? Triste destin qui s’est mis en marche par un temps pareil, sans crainte de l’ombre, de la boue…


Quelqu’un vient d’entrer dans l’atelier, un pas plus lourd que le trot de souris de Constance. Le petit domestique sans doute. Et Félicia, brutalement, sans se retourner :


« Va te coucher… Je n’y suis pour personne…


– J’aurais bien voulu vous parler cependant », lui répond une voix amie. Elle tressaille, se redresse, et radoucie, presque rieuse devant ce visiteur inattendu :


« Tiens ! c’est vous, jeune Minerve… Comment êtes-vous donc entré ?


– Bien simplement. Toutes les portes sont ouvertes.


– Cela ne m’étonne pas. Constance est comme folle, depuis ce matin, avec son dîner…


– Oui, j’ai vu. L’antichambre est pleine de fleurs. Vous avez ?…


– Oh ! un dîner bête, un dîner officiel. Je ne sais pas comment j’ai pu… Asseyez-vous donc là ; près de moi. Je suis heureuse de vous voir. »


Paul s’assied, un peu troublé. Jamais elle ne lui a paru si belle. Dans le demi-jour de l’atelier, parmi l’éclat brouillé des objets d’art, bronzes, tapisseries, sa pâleur fait une lumière douce, ses yeux ont des reflets de pierre précieuse, et sa longue amazone serrée dessine l’abandon de son corps de déesse. Puis elle parle d’un ton si affectueux, elle semble si heureuse de cette visite. Pourquoi est-il resté aussi longtemps loin d’elle ? Voilà près d’un mois qu’on ne l’a vu. Ils ne sont donc plus amis ? Lui s’excuse de son mieux. Les affaires, un voyage. D’ailleurs, s’il n’est pas venu ici, il a souvent parlé d’elle, oh ! bien souvent, presque tous les jours.


« Vraiment ? Et avec qui ?


– Avec… » Il va dire : « avec Aline Joyeuse… » mais une gêne l’arrête, un sentiment indéfinissable, comme une pudeur de prononcer ce nom dans l’atelier qui en a entendu tant d’autres. Il y a des choses qui ne vont pas ensemble, sans qu’on sache bien pourquoi. Paul aime mieux répondre par un mensonge qui l’amène droit au but de sa visite :


« Avec un excellent homme à qui vous avez causé une peine bien inutile… Voyons, pourquoi ne lui avez-vous pas fini son buste, à ce pauvre Nabab ?… C’était un grand bonheur, une grande fierté pour lui ce buste à l’exposition… Il y comptait. »


À ce nom du Nabab, elle s’est troublée légèrement :


« C’est vrai, dit-elle, j’ai manqué à ma parole… Que voulez-vous ? Je suis à caprices, moi… Mais mon désir est bien de le reprendre un de ces jours… Voyez, le linge est dessus, tout mouillé, pour que la terre ne sèche pas…


– Et l’accident ?… Oh ! vous savez, nous n’y avons pas cru…


– Vous avez eu tort… Je ne mens jamais… Une chute, un à-plat formidable… Seulement la glaise était fraîche. J’ai réparé cela facilement. Tenez ! »


Elle enleva le linge d’un geste ; le Nabab surgit avec sa bonne face tout heureuse d’être portraiturée, et si vrai, tellement « nature » que Paul eut un cri d’admiration.


« N’est-ce pas qu’il est bien ? dit-elle naïvement… Encore quelques retouches là et là… (Elle avait pris l’ébauchoir, la petite éponge et poussé la sellette dans ce qui restait de jour.)


Ce serait l’affaire de quelques heures ; mais il ne pourrait toujours pas aller à l’exposition. Nous sommes le 22 ; tous les envois sont faits depuis longtemps.


– Bah !… avec des protections… »


Elle eut un froncement de sourcils et sa mauvaise expression retombante de la bouche :


« C’est vrai… La protégée du duc de Mora… Oh ! vous n’avez pas besoin de vous défendre. Je sais ce qu’on dit et je m’en moque comme de ça… (Elle envoya une boulette de glaise s’emplâtrer contre la tenture.) Peut-être même qu’à force de supposer ce qui n’est pas… Mais laissons là ces infamies, dit-elle en relevant sa petite tête aristocratique… Je tiens à vous faire plaisir Minerve… Votre ami ira au Salon cette année. »


À ce moment, un parfum de caramel, de pâte chaude envahit l’atelier où tombait le crépuscule en fine poussière décolorante ; et la fée apparut, un plat de beignets à la main, une vraie fée, parée, rajeunie, vêtue d’une tunique blanche qui laissait à l’air, sous des dentelles jaunies, ses beaux bras de vieille femme, les bras, cette beauté qui meurt la dernière.


« Regarde mes kuchlen, mignonne, s’ils sont réussis cette fois… Ah ! pardon, je n’avais pas vu que tu avais du monde… Tiens ! Mais c’est M. Paul… Ça va bien monsieur Paul ?… Goûtez donc un de mes gâteaux… »


Et l’aimable vieille, à qui ses atours semblaient prêter une vivacité extraordinaire, s’avançait en sautillant, son assiette en équilibre au bout de ses doigts de poupée.


« Laisse-le donc, lui dit Félicia tranquillement… Tu lui en offriras à dîner.


– À dîner ? »


La danseuse fut si stupéfaite qu’elle manqua renverser sa jolie pâtisserie, soufflée, légère et excellente comme elle.


« Mais oui, je le garde à dîner avec nous… Oh ! je vous en prie », ajouta-t-elle avec une insistance particulière en voyant le mouvement de refus du jeune homme, « je vous en prie, ne me dites pas non… C’est un service véritable que vous me rendez en restant ce soir… Voyons je n’ai pas hésité tout à l’heure, moi… »


Elle lui avait pris la main, et vraiment, l’on sentait une étrange disproportion entre sa demande et le ton suppliant, anxieux, dont elle était faite. Paul se défendit encore. Il n’était pas habillé… Comment voulait-elle ?… Un dîner où elle avait du monde…


« Mon dîner ?… Mais je le décommande… Voilà comme je suis… Nous serons seuls tous les trois, avec Constance.


– Mais, Félicia, mon enfant, tu n’y songes pas… Eh bien ! Et le… l’autre qui va venir tout à l’heure.


– Je vais lui écrire de rester chez lui, parbleu !


– Malheureuse, il est trop tard…


– Pas du tout. Six heures sonnent. Le dîner était pour sept heures et demie… Tu vas vite lui faire porter ça. »


Elle écrivait, en hâte, sur un coin de table.


« Quelle étrange fille, mon Dieu, mon Dieu !… » murmurait la danseuse tout ahurie, pendant que Félicia, ravie, transfigurée, fermait joyeusement sa lettre.

« Voilà mon excuse faite… La migraine n’a pas été inventée pour Kadour… »


Puis, la lettre partie :


« Oh ! que je suis contente ; la bonne soirée que nous allons passer… Embrasse-moi donc, Constance… Cela ne nous empêchera pas de faire honneur à tes kuchlen, et nous aurons le plaisir de te voir dans une jolie toilette qui te donne l’air plus jeune que moi. »


Il n’en fallait pas tant pour faire pardonner par la danseuse ce nouveau caprice de son cher démon et le crime de lèse-majesté auquel on venait de l’associer. En user si cavalièrement avec un pareil personnage ! il n’y avait qu’elle au monde, il n’y avait qu’elle… Quant à Paul de Géry, il n’essayait plus de résister, repris de cet enlacement dont il avait pu se croire dégagé par l’absence et qui, dès le seuil de l’atelier, comprimait sa volonté, le livrait lié et vaincu au sentiment qu’il était bien résolu à combattre.


Évidemment le dîner, un vrai dîner de gourmandise, surveillé par l’Autrichienne dans ses moindres détails, avait été préparé pour un invité de grande volée. Depuis le haut chandelier kabyle à sept branches de bois sculpté qui rayonnait sur la nappe couverte de broderies, jusqu’aux aiguières à long col enserrant les vins dans des formes bizarres et exquises, l’appareil somptueux du service, la recherche des mets aiguisés d’une pointe d’étrangeté révélaient l’importance du convive attendu, le soin qu’on avait mis à lui plaire. On était bien chez un artiste. Peu d’argenterie, mais de superbes faïences, beaucoup d’ensemble, sans le moindre assortiment. Le vieux Rouen, le Sèvres rose, les cristaux hollandais montés de vieux étains ouvrés se rencontraient sur cette table comme sur un dressoir d’objets rares rassemblés par un connaisseur pour le seul contentement de son goût. Un peu de désordre par exemple dans ce ménage monté au hasard de la trouvaille. Le merveilleux huilier n’avait plus de bouchons. La salière ébréchée débordait sur la nappe, et à chaque instant : « Tiens ! Qu’est devenu le moutardier ?… Est-ce qu’il est arrivé à cette fourchette ? » Cela gênait un peu de Géry pour la jeune maîtresse de maison qui, elle, n’en prenait aucun souci.


Mais quelque chose mettait Paul plus mal à l’aise encore, c’était la préoccupation de savoir quel hôte privilégié il remplaçait à cette table, que l’on pouvait traiter à la fois avec tant de magnificence et un sans-façon si complet. Malgré tout, il le sentait présent, offensant pour sa dignité personnelle, ce convive décommandé. Il avait beau vouloir l’oublier ; tout le lui rappelait, jusqu’à la parure de la bonne fée assise en face de lui et qui gardait encore quelques-uns des grands airs dont elle s’était d’avance munie pour la circonstance solennelle. Cette pensée le troublait, lui gâtait la joie d’être là.


En revanche, comme il arrive dans tous les duos où les unissons sont très rares, jamais il n’avait vu Félicia si affectueuse, de si joyeuse humeur. C’était une gaieté débordante, presque enfantine, une de ces expansions chaleureuses qu’on éprouve le danger passé, la réaction d’un feu clair flambant, après l’émotion d’un naufrage. Elle riait de toutes ses dents, taquinait Paul sur son accent, ce qu’elle appelait ses idées bourgeoises. « Car vous êtes un affreux bourgeois, vous savez… Mais c’est ce qui me plaît en vous… C’est par opposition sans doute, parce que je suis née sous un pont, dans un coup de vent, que j’ai toujours aimé les natures posées, raisonnables.


– Oh ! ma fille, est-ce que tu vas faire croire à M. Paul, que tu es née sous un pont ?… disait la bonne Crenmitz, qui ne pouvait se faire à l’exagération de certaines images et prenait tout au pied de la lettre.


– Laisse-le croire ce qu’il voudra, ma fée… Nous ne le visons pas pour mari… Je suis sûre qu’il ne voudrait pas de ce monstre qu’on appelle une femme artiste. Il croirait épouser le diable… Vous avez bien raison Minerve… L’art est un despote. Il faut se donner à lui tout entier. On met dans son œuvre ce qu’on a d’idéal d’énergie, d’honnêteté, de conscience, si bien qu’il ne vous en reste plus pour la vie, et que le travail terminé vous jette là sans force et sans boussole comme un ponton démâté à la merci de tous les flots… Triste acquisition qu’une épouse pareille.


– Pourtant, hasarda timidement le jeune homme, il me semble que l’art, si exigeant qu’il soit, ne peut pas accaparer la femme à lui tout seul. Que ferait-elle de ses tendresses, de ce besoin d’aimer, de se dévouer, qui est en elle bien plus qu’en nous le mobile de tous ses actes ? »


Elle rêva un moment avant de répondre. « Vous avez peut-être raison, sage Minerve… Le fait est qu’il y a des jours où ma vie sonne terriblement creux… J’y sens des trous, des profondeurs. Tout disparaît de ce que j’y jette pour la combler… Mes plus beaux enthousiasmes artistiques s’engouffrent là-dedans et meurent chaque fois dans un soupir… Alors je pense au mariage. Un mari, des enfants, un tas d’enfants qui se rouleraient par l’atelier, le nid à soigner pour tout cela la satisfaction de cette activité physique qui manque à nos existences d’art, des occupations régulières, du train, des chants, des gaietés naïves, qui vous forceraient à jouer au lieu de penser dans le vide, dans le noir, à rire devant un échec d’amour-propre, à n’être qu’une mère satisfaite, le jour où le public ferait de vous une artiste usée, finie… »


Et devant cette vision de tendresse la beauté de la jeune fille prit une expression que Paul ne lui avait jamais vue, qui le saisit tout entier, lui donna une envie folle d’emporter dans ses bras ce bel oiseau sauvage rêvant du colombier, pour le défendre, l’abriter dans l’amour sûr d’un honnête homme.


Elle, sans le regarder, continuait :


« Je ne suis pas si envolée que j’en ai l’air, allez… Demandez à ma bonne marraine, quand elle m’a mise en pension, si je ne me tenais pas droite à l’alignement… Mais quel gâchis ensuite dans ma vie… Si vous saviez quelle jeunesse j’ai eue, quelle précoce expérience m’a fané l’esprit, quelle confusion dans mon jugement de petite fille du permis et du défendu, de la raison et de la folie. L’art seul, célébré, discuté, restait debout dans tout cela, et je me suis réfugiée en lui… C’est peut-être pourquoi je ne serai jamais qu’une artiste, une femme en dehors des autres, une pauvre amazone au cœur prisonnier dans sa cuirasse de fer, lancée dans le combat comme un homme et condamnée à vivre et à mourir en homme. »


Pourquoi ne lui dit-il pas alors :


« Belle guerrière, laissez là vos armes, revêtez la robe flottante et les grâces du gynécée. Je vous aime, je vous supplie, épousez-moi pour être heureuse et pour me rendre heureux aussi. »


Ah ! voilà. Il avait peur que l’autre, vous savez bien celui qui devait venir dîner ce soir et qui restait entre eux malgré l’absence, l’entendît parler ainsi et fût en droit de le railler ou de le plaindre pour ce bel élan.


« En tout cas, je jure bien une chose, reprit-elle, c’est que si jamais j’ai une fille, je tâcherai d’en faire une vraie femme et non pas une pauvre abandonnée comme je suis… Oh ! tu sais, ma fée, ce n’est pas pour toi que je dis cela… Tu as toujours été bonne avec ton démon, pleine de soins et de tendresses… Mais regardez-la donc comme elle est jolie, comme elle a l’air jeune ce soir. »


Animées par le repas, les lumières, une de ces toilettes blanches dont le reflet efface les rides, la Crenmitz renversée sur sa chaise tenait à la hauteur de ses yeux mi-clos un verre de Château-Yquem venu de la cave du Moulin-Rouge leur voisin ; et sa petite frimousse rose, ses atours flottants de pastel reflétés dans le vin doré qui leur prêtait son ardeur piquante, rappelaient l’ancienne héroïne des soupers fins à la sortie du théâtre, la Crenmitz du bon temps, non pas audacieuse à la façon des étoiles de notre opéra moderne, mais inconsciente et roulée dans son luxe comme une perle fine dans la nacre de sa coquille. Félicia, qui décidément ce soir-là voulait plaire à tout le monde, la mit doucement sur le chapitre des souvenirs, lui fit raconter une fois de plus ses grands triomphes de Giselle, de La Péri, et les ovations du public, la visite des princes dans sa loge, le cadeau de la reine Amélie accompagné de si charmantes paroles. Ces gloires évoquées grisaient la pauvre fée, ses yeux brillaient, on entendait ses petits pieds frétiller sous la table comme pris d’une frénésie dansante… Et en effet, le dîner fini, quand on fut retourné dans l’atelier, Constance commença à marcher de long en large, à esquisser un pas, une pirouette, tout en continuant de causer, s’interrompant pour fredonner un air de ballet qu’elle rythmait d’un mouvement de la tête, puis, tout à coup, se replia sur elle-même et d’un bond fut à l’autre bout de l’atelier.


« La voilà partie, dit Félicia tout bas à de Géry… Regardez. Cela en vaut la peine, vous allez voir danser la Crenmitz. »


C’était charmant et féerique. Sur le fond de l’immense pièce noyée d’ombre et ne recevant presque de clarté que par le vitrage arrondi où la lune montait dans un ciel lavé, bleu de nuit, un vrai ciel d’Opéra, la silhouette de la célèbre danseuse se détachait toute blanche, comme une petite ombre falote, légère, impondérée, volant bien plus qu’elle ne bondissait ; puis debout sur ses pointes fines, soutenue dans l’air seulement par ses bras étendus, le visage levé dans une attitude fuyante où rien n’était visible que le sourire, elle s’avançait vivement vers la lumière ou s’éloignait en petites saccades si rapides qu’on s’attendait toujours à entendre un léger bris de vitre et à la voir monter ainsi à reculons la pente du grand rayon de lune jeté en biais dans l’atelier. Ce qui ajoutait un charme, une poésie singulière à ce ballet fantastique, c’était l’absence de musique, le seul bruit du rythme dont la demi-obscurité accentuait la puissance, de ce taqueté vif et léger, pas plus fort sur le parquet que la chute, pétale par pétale, d’un dahlia qui se défeuille… Cela dura ainsi quelques minutes, puis on entendit à son souffle plus court qu’elle se fatiguait.


« Assez, assez… Assieds-toi », dit Félicia.


Alors la petite ombre blanche s’arrêta au bord d’un fauteuil, et resta là posée, prête à repartir souriante et haletante, jusqu’à ce que le sommeil la prit, se mît à la bercer, à la balancer doucement sans déranger sa jolie pose, comme une libellule sur une branche de saule trempant dans l’eau et remuée par le courant.


Pendant qu’ils la regardaient dodelinant sur son fauteuil :


« Pauvre petite fée, disait Félicia, voilà ce que j’ai en de meilleur, de plus sérieux dans la vie comme amitié, sauvegarde et tutelle… C’est ce papillon qui m’a servi de marraine… Étonnez-vous maintenant des zigzags, des envolements de mon esprit… Encore heureux que je m’en sois tenue là… »


Et, tout à coup, avec une effusion joyeuse :


« Ah ! Minerve, Minerve, je suis bien contente que vous soyez venu ce soir… Mais il ne faut plus me laisser si longtemps seule voyez-vous… J’ai besoin d’avoir près de moi un esprit droit comme le vôtre, de voir un vrai visage au milieu des masques qui m’entourent… Un affreux bourgeois tout de même, fit-elle en riant, et un provincial par-dessus le marché… Mais c’est égal ! c’est encore vous que j’ai le plus de plaisir à regarder… Et je crois que ma sympathie tient surtout à une chose. Vous me rappelez quelqu’un qui a été la grande affection de ma jeunesse, un petit être sérieux et raisonnable lui aussi cramponné au terre-à-terre de l’existence, mais y mêlant cet idéal que nous autres artistes mettons à part pour le seul profit de nos œuvres… Des choses que vous dites me semblent venir d’elle… Vous avez la même bouche de modèle antique. Est-ce cela qui donne à vos paroles cette similitude ? Je n’en sais rien, mais à coup sûr, vous vous ressemblez… Vous allez voir… »


Sur la table chargée de croquis et d’albums devant laquelle elle était assise en face de lui, elle dessinait tout en causant, le front incliné, ses cheveux frisés un peu fous ombrant son admirable petite tête. Ce n’était plus le beau monstre accroupi, au visage anxieux et ténébreux, condamnant sa propre destinée ; mais une femme, une vraie femme qui aime et qui veut séduire… Cette fois, Paul oubliait toutes ses méfiances devant tant de sincérité et tant de grâce. Il allait parler, persuader. La minute était décisive… Mais la porte s’ouvrit, et le petit domestique parut… M. le duc faisait demander si Mademoiselle souffrait toujours de sa migraine ce soir…


« Toujours autant », dit-elle avec humeur.


Le domestique sorti, il y eut entre eux un moment de silence, un froid glacial. Paul s’était levé. Elle continuait son croquis, la tête toujours penchée.


Il fit quelques pas dans l’atelier ; puis revenu vers la table, il demanda doucement, étonné de se sentir si calme :


« C’est le duc de Mora qui devait dîner ici ?


– Oui… je m’ennuyais… un jour de spleen… Ces journées-là sont mauvaises pour moi…


– Est-ce que la duchesse devait venir ?


– La duchesse ?… Non. Je ne la connais pas.


– Eh bien ! à votre place, je ne recevrais jamais chez moi à ma table, un homme marié dont je ne verrais pas la femme… Vous vous plaignez d’être abandonnée ; pourquoi vous abandonner vous-même ?… Quand on est sans reproche, il faut se garder du soupçon… Est-ce que je vous fâche ?


– Non, non, grondez-moi, Minerve… Je veux bien de votre morale. Elle est droite et franche, celle-là ; elle ne clignote pas comme celle des Jenkins… Je vous l’ai dit, j’ai besoin qu’on me conduise… »


Et jetant devant lui le croquis qu’elle venait de terminer : « Tenez ! voilà l’amie dont je vous parlais… Une affection profonde et sûre que j’ai eu la folie de laisser perdre comme une gâcheuse que je suis… C’est elle que j’invoquais dans les moments difficiles, quand il fallait prendre une décision, faire quelque sacrifice… Je me disais : « Qu’en pensera-t-elle ? » comme nous nous arrêtons dans un travail d’artiste pour songer à quelque grand, à un de nos maîtres… Il faut que vous soyez cela pour moi. Voulez-vous ? » Paul ne répondit pas. Il regardait le portrait d’Aline. C’était elle, c’était bien elle, son profil pur, sa bouche railleuse et bonne, et la longue boucle en caresse sur le col fin. Ah ! tous les ducs de Mora pouvaient venir maintenant. Félicia n’existait plus pour lui. Pauvre Félicia, douée de pouvoirs supérieurs, elle était bien comme ces magiciennes qui nouent et dénouent les destins des hommes sans pouvoir rien sur leur propre bonheur. « Voulez-vous me donner ce croquis ? dit-il tout bas, la voix émue.


– Très volontiers… Elle est gentille, n’est-ce pas ?… Ah ! ma foi, celle-là, si vous la rencontrez, aimez-la, épousez-la. Elle vaut mieux que toutes. Pourtant, à défaut d’elles… à défaut d’elle… »


Et le beau sphinx apprivoisé levait vers lui ses grands yeux mouillés et rieurs, dont l’énigme n’avait plus rien d’indéchiffrable.