Le Nabab/XV

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Charpentier (p. 284-296).

XV - MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU - À L'ANTICHAMBRE


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Grande fête samedi dernier place Vendôme.


En l’honneur de son élection, M. Bernard Jansoulet, le nouveau député de la Corse, donnait une magnifique soirée avec municipaux à la porte, illumination de tout l’hôtel, et deux mille invitations lancées dans le beau Paris.


J’ai dû à la distinction de mes manières, à la sonorité de mon organe, que le président du conseil d’administration avait pu apprécier aux réunions de la Caisse territoriale, de figurer à ce somptueux festival, où, trois heures durant, debout dans l’antichambre, au milieu des fleurs et des tentures, vêtu d’écarlate et d’or, avec cette majesté particulière aux personnes un peu puissantes, mes mollets à l’air pour la première fois de ma vie, j’envoyai comme un coup de canon dans les cinq salons en enfilade le nom de chaque invité, qu’un suisse étincelant saluait chaque fois du « bing ! » de sa hallebarde sur les dalles.


Que d’observations curieuses j’ai pu faire encore ce soir-là, que de saillies plaisantes, de lazzis de haut goût échangés entre les gens de service sur tout ce monde qui défilait ! Ce n’est pas toujours avec les vignerons de Montbars que j’en aurais entendu d’aussi drôles. Il faut dire que le digne M. Barreau nous avait d’abord fait servir à tous, dans son office rempli jusqu’au plafond de boissons glacées et de victuailles, un lunch solide fortement arrosé, qui mit chacun de nous dans un état de bonne humeur, entretenu toute la soirée par les verres de punch et de champagne sifflés au passage sur les plateaux de la desserte.


Les patrons, par exemple, ne paraissaient pas aussi bien disposés que nous. Dès neuf heures, en arrivant à mon poste, je fus frappé de la physionomie inquiète, nerveuse du Nabab, que je voyais se promener avec M. de Géry, au milieu des salons allumés et déserts, causant vivement et faisant de grands gestes.


« Je le tuerai, disait-il, je le tuerai… »


L’autre essayait de le calmer, ensuite madame parut et l’on causa d’autre chose.


Magnifique morceau de femme cette Levantine, deux fois plus forte que moi, éblouissante à regarder avec son diadème en diamants, les bijoux qui chargeaient ses énormes épaules blanches, son dos aussi rond que sa poitrine, sa taille serrée dans une cuirasse d’or vert qui se continuait en longues lames tout le long de sa jupe raide. Je n’ai jamais rien vu d’aussi imposant, d’aussi riche. C’était comme un de ces beaux éléphants blancs porteurs de tours, dont nous entretiennent les livres de voyage. Quand elle marchait, péniblement appuyée aux meubles, toute sa chair tremblait, ses ornements faisaient un bruit de ferraille. Avec sa petite voix très perçante et une belle figure rouge qu’un négrillon lui rafraîchissait tout le temps avec un éventail de plumes blanches large comme une queue de paon.


C’était la première fois que cette paresseuse et sauvage personne se montrait à la société parisienne, et M. Jansoulet semblait très heureux et très fier qu’elle eût bien voulu présider sa fête ; ce qui du reste ne donna pas grand mal à la dame, car, laissant son mari recevoir les invités dans le premier salon, elle alla s’étendre sur le divan du petit salon japonais, calée entre deux piles de coussins, immobile, si bien qu’on l’apercevait de loin tout au fond, pareille à une idole, sous le grand éventail que son nègre agitait régulièrement comme une mécanique. Ces étrangères vous ont un aplomb !


Tout de même l’irritation du Nabab m’avait frappé, et voyant passer le valet de chambre qui descendait l’escalier quatre à quatre, je l’attrapai au vol et lui glissai dans le tuyau de l’oreille :


« Qu’est-ce qu’il a donc votre bourgeois, monsieur Noël ?


– C’est l’article du Messager », me fut-il répondu, et je dus renoncer à en savoir davantage pour le moment, un grand coup de timbre annonçant que la première voiture arrivait, suivie bientôt d’une foule d’autres.


Tout à mon affaire, attentionné à bien prononcer les noms qu’on me donnait, à les faire ricocher de salon en salon, je ne pensai plus à autre chose. Ce n’est pas un métier commode d’annoncer convenablement des personnes qui s’imaginent toujours que leur nom doit être connu, le murmurent en passant du bout des lèvres, et s’étonnent ensuite de vous l’entendre écorcher dans le plus bel accent, vous en voudraient presque de ces entrées manquées, enguirlandées de petits sourires, qui suivent une annonce mal faite. Chez M. Jansoulet, ce qui me rendait la besogne encore plus difficile, c’ était cette masse d’étrangers, Turcs, Égyptiens, Persans, Tunisiens. Je ne parle pas des Corses, très nombreux aussi ce jour-là, parce que, pendant mes quatre ans de séjour à la Territoriale, je me suis habitué à prononcer ces noms ronflants, interminables, toujours suivis de celui de la localité : « Paganetti de Porto-Vecchio, Bastelica de Bonifacio, Paianatchi de Barbicaglia. »


Je me plaisais à moduler ces syllabes italiennes, à leur donner toutes leurs sonorités, et je voyais bien aux airs stupéfaits de ces braves insulaires combien ils étaient charmés et surpris d’être introduits de cette façon dans la haute société continentale. Mais avec les Turcs, ces pachas, ces beys, ces effendis, j’avais bien plus de peine, et il dut m’arriver de prononcer souvent de travers, car M. Jansoulet, à deux reprises différentes, m’envoya dire de faire plus attention aux noms qu’on me donnait, et surtout d’annoncer plus naturellement. Cette observation, formulée à haute voix devant l’antichambre avec une certaine brutalité, m’indisposa beaucoup, m’empêcha – en ferai-je l’aveu ? – de plaindre ce gros parvenu quand j’appris, au courant de la soirée, que de cruelles épines se glissaient dans son lit de roses.


De dix heures et demie à minuit, le timbre ne cessa de retentir, les voitures de rouler sous le porche, les invités de se succéder, députés, sénateurs, conseillers d’État, conseillers municipaux, qui avaient bien plus l’air de venir à une réunion d’actionnaires qu’à une soirée de gens du monde. À quoi cela tenait-il ? Je ne parvenais pas à m’en rendre compte, mais un mot du suisse Nichlauss m’ouvrit les yeux.


« Remarquez-vous, monsieur Passajon, me dit ce brave serviteur, debout en face de moi, la hallebarde au poing, remarquez-vous comme nous avons peu de dames ? »


C’était cela, pardieu !… Et nous n’étions pas que nous deux à en faire la remarque. À chaque nouvel arrivant, j’entendais le Nabab, qui se tenait près de la porte, s’écrier avec consternation, de sa grosse voix de Marseillais enrhumé :


« Tout seul ? »


L’invité s’excusait tout bas… Mn mn mn mn… sa dame un peu souffrante… Bien regretté certainement… Puis il en arrivait un autre ; et la même question amenait la même réponse.


À force d’entendre ce mot de « tout seul », on avait fini par en plaisanter à l’antichambre ; chasseurs et valets de pied se le jetaient l’un à l’autre quand entrait un invité nouveau « tout seul ! » Et l’on riait, on se faisait un bon sang… Mais M. Nichlauss, avec sa grande habitude du monde, trouvait que cette abstention à peu près générale du sexe n’était pas naturelle.


« Ça doit être l’article du Messager », disait-il. Tout le monde en parlait de ce mâtin d’article, et devant la glace entourée de fleurs où chaque invité se contrôlait avant d’entrer, je surprenais des bouts de dialogue à voix basse dans ce genre-ci : « Vous avez lu ?


– C’est épouvantable.


– Croyez-vous la chose possible ?


– Je n’en sais rien. En tout cas, j’ai préféré ne pas amener ma femme.


– J’ai fait comme vous… Un homme peut aller partout sans se compromettre…


– Certainement… Tandis qu’une femme… »


Puis ils entraient, le claque sous le bras, avec cet air vainqueur des hommes mariés que leurs épouses n’accompagnent pas.


Quel était donc ce journal, cet article terrible qui menaçait à ce point l’influence d’un homme si riche ? Malheureusement mon service me retenait ; je ne pouvais descendre à l’office ni au vestiaire pour m’informer, causer avec ces cochers, ces valets, ces chasseurs que le voyais debout au pied de l’escalier s’amusant à brocarder les gens qui montaient… Qu’est-ce que vous voulez ? Les maîtres sont trop esbroufeurs aussi. Comment ne pas rire en voyant passer, l’air insolent et le ventre creux, le marquis et la marquise de Bois-l’Héry, après tout ce qu’on nous a conté sur les trafics de monsieur et les toilettes de madame ? Et le ménage Jenkins si tendre, si uni, le docteur attentionné mettant à sa dame une dentelle sur les épaules de peur qu’elle s’enrhume dans l’escalier ; elle souriante et attifée, tout en velours, long comme cela de traîne, s’appuyant au bras de son mari de l’air de dire : « Comme je suis bien », quand je sais, moi, que depuis la mort de l’Irlandaise, sa vraie légitime, le docteur médite de se débarrasser de son vieux crampon pour pouvoir épouser une jeunesse, et que le vieux crampon passe les nuits à se désoler, à ronger de larmes ce qu’il lui reste de beauté.


Le plaisant, c’est que pas une de ces personnes ne se doutait des bons quolibets, des blagues qu’on leur crachait dans le dos au passage, de ce que la queue des robes ramassait de saletés sur le tapis du vestibule, et tout ce monde-là vous avait des mines dédaigneuses à mourir de rire.


Les deux dames que je viens de nommer, l’épouse du gouverneur, une petite Corse à qui ses gros sourcils, ses dents blanches, ses joues luisantes et noires en dessous donnent l’air d’une Auvergnate débarbouillée, bonne pâte du reste, et riant tout le temps excepté quand son mari regarde les autres femmes, plus quelques Levantines aux diadèmes d’or ou de perles, moins réussies que la nôtre, mais toujours dans le même genre, des femmes de tapissiers, de joailliers, fournisseurs habituels de la maison, avec des épaules larges comme des devantures et des toilettes où la marchandise n’avait pas été épargnée ; enfin quelques ménages d’employés de la Territoriale en robes pleurardes et la queue du diable dans leur poche, voilà ce qui représentait le beau sexe de la réunion, une trentaine de dames noyées dans un millier d’habits noirs, autant dire qu’il n’y en avait pas. De temps à autre, Cassagne, Laporte, Grandvarlet, qui faisaient le service des plateaux nous mettaient au courant de ce qui se passait dans les salons.


« Ah ! mes enfants, si vous voyiez ça, c’est d’un noir c’est d’un lugubre… Les hommes ne démarrent pas des buffets. Les dames sont toutes dans le fond, assises en rond, à s’éventer sans rien dire. La Grosse ne parle à personne. Je crois qu’elle pionce… C’est monsieur qui fait une tête !… Allons, père Passajon, un verre de château-la-rose… Ça vous donnera du ton. »


Elle était charmante envers moi, toute cette jeunesse et prenait un malin plaisir à me faire les honneurs de la cave, si souvent et à si grands coups que ma langue commençait à devenir lourde, incertaine ; et comme me disaient ces jeunes gens dans leur langage un peu libre : « Mon oncle, vous bafouillez. » Heureusement que le dernier des effendis venait d’arriver et qu’il n’y avait plus personne à annoncer ; car, j’avais beau m’en défendre, chaque fois que je m’avançais entre les tentures pour jeter un nom à la grande volée, je voyais les lustres des salons tourner en rond avec des centaines de milliers de lumières papillotantes, et les parquets partir de biais glissants et droits comme des montagnes russes. Je devais bafouiller, c’est sûr.


L’air vif de la nuit, quelques ablutions à la pompe de la cour eurent vite raison de ce petit malaise, et, quand j’entrai au vestiaire, il n’y paraissait plus. Je trouvai nombreuse et joyeuse compagnie autour d’une « marquise » au champagne dont toutes mes nièces, en grande tenue, cheveux bouffants et cravates de ruban rose prenaient très bien leur part malgré des cris, de petites grimaces ravissantes qui ne trompaient personne. Naturellement on parlait du fameux article, un article de Moëssard, à ce qu’il paraît, plein de révélations épouvantables sur toutes sortes de métiers déshonorants qu’aurait faits le Nabab, il y a quinze ou vingt ans, à son premier séjour à Paris.


C’était la troisième attaque de ce genre que le Messager publiait depuis huit jours, et ce gueux de Moëssard avait la malice d’envoyer chaque fois le numéro sous bande place Vendôme.


M. Jansoulet recevait cela le matin avec son chocolat ; et à la même heure ses amis et ses ennemis, car un homme comme le Nabab ne saurait être indifférent à aucun, lisaient, commentaient, se traçaient vis-à-vis de lui une ligne de conduite pour ne pas se compromettre. Il faut croire que l’article d’aujourd’hui était bien tapé tout de même ; car Jansoulet le cocher nous racontait que tantôt au Bois son maître n’avait pas échangé dix saluts en dix tours de lac, quand ordinairement il ne garde pas plus son chapeau sur sa tête qu’un souverain en promenade. Puis, lorsqu’ils sont rentrés, voilà une autre affaire. Les trois garçons venaient d’arriver à la maison, tout en larmes et consternés, ramenés du collège Bourdaloue par un bon père, dans l’intérêt même de ces pauvres petits, auxquels on avait donné un congé temporaire pour leur éviter d’entendre au parloir ou dans la cour quelque méchant propos, une allusion blessante. Là-dessus le Nabab s’est mis dans une fureur terrible qui lui a fait démolir un service de porcelaine, et il paraît que sans M. de Géry il serait allé tout d’un pas casser la tête au Moëssard.


« Et qu’il aurait bien fait, dit M. Noël entrant sur ces derniers mots, très animé, lui aussi… Il n’y a pas une ligne de vraie dans l’article de ce coquin. Mon maître n’était jamais venu à Paris avant l’année dernière. De Tunis à Marseille, de Marseille à Tunis, voilà tous ses voyages. Mais cette fripouille de journaliste se venge de ce que nous lui avons refusé vingt mille francs.


– En cela vous avez eu grand tort, fit alors M. Francis, le Francis à Monpavon, ce vieil élégant dont l’unique dent branle au milieu de la bouche à chaque mot qu’il dit, mais que ces demoiselles regardent tout de même d’un œil favorable à cause de ses belles manières… Oui, vous avez eu tort. Il faut savoir ménager les gens, tant qu’ils peuvent nous servir ou nous nuire. Votre Nabab a tourné trop vite le dos à ses amis après le succès ; et de vous à moi, mon cher, il n’est pas assez fort pour se payer de ces coups-là. »


Je crus pouvoir prendre la parole à mon tour :


« Ça c’est vrai, monsieur Noël, que votre bourgeois n’est plus le même depuis son élection. Il a adopté un ton, des manières. Avant-hier, à la Territoriale, il nous a fait un branle-bas dont on n’a pas d’idée. On l’entendait crier en plein conseil : « Vous m’avez menti, vous m’avez volé et rendu voleur autant que vous… Montrez-moi vos livres, tas de drôles. « S’il a traité le Moëssard de cette façon, je ne m’étonne plus que l’autre se venge dans son journal.


– Mais, enfin, est-ce qu’il dit cet article, demanda M. Barreau, qui est-ce qui l’a lu ? »


Personne ne répondit. Plusieurs avaient voulu l’acheter ; mais à Paris le scandale se vend comme du pain. À dix heures du matin, il n’y avait plus un numéro du Messager sur la place. Alors une de mes nièces, une délurée s’il en fut, eut l’idée de chercher dans la poche d’un de ces nombreux pardessus qui garnissaient le vestiaire, bien alignés dans des casiers. Au premier qu’elle atteignit :


« Le voilà ! dit l’aimable enfant d’un air de triomphe en tirant un Messager froissé aux plis comme une feuille qu’on vient de lire.


– En voilà un autre ! » cria Tom Bois-l’Héry, qui cherchait de son côté. Troisième par-dessus, troisième Messager. Et dans tous la même chose ; fourré au fond des poches ou laissant dépasser son titre, le journal était partout comme l’article devait être dans toutes les mémoires, et l’on se figurait le Nabab là-haut échangeant des phrases aimables avec ses invités qui auraient pu lui réciter par cœur les horreurs imprimées sur son compte. Nous rîmes tous beaucoup à cette idée ; mais il nous tardait de connaître à notre tour cette page curieuse.


« Voyons, père Passajon, lisez-nous ça tout haut. »


C’était le vœu général et j’y souscrivis.


Je ne sais si vous êtes comme moi, mais quand je lis haut, je me gargarise avec ma voix, je fais des nuances et des fioritures, de telle sorte que je ne comprends rien à ce que je dis, comme ces chanteurs à qui le sens des phrases importe peu pourvu que la note y soit… Cela s’appelait « le Bateau de fleurs… » Une histoire assez embrouillée avec des noms chinois, où il était question d’un mandarin très riche, nouvellement passé de première classe, et qui avait tenu dans les temps un « bateau de fleurs » amarré tout au bout de la ville près d’une barrière fréquentée par les guerriers… Au dernier mot de l’article, nous n’étions pas plus avancés qu’au commencement. On essayait bien de cligner de l’œil, de faire le malin ; mais, franchement, il n’y avait pas de quoi. Un vrai rébus sans image ; et nous serions encore plantés devant, si le vieux Francis, qui décidément est un mâtin pour ses connaissances de toutes sortes, ne nous avait expliqué que cette barrière aux guerriers devait être l’École militaire et que le « bateau de fleurs » n’avait pas un aussi joli nom que ça en bon français. Et ce nom, il le dit tout haut malgré les dames… Quelle explosion de cris, de ah ! de oh ! les uns disant : « Je m’en doutais… » Les autres : « Ça n’est pas possible… »


« Permettez, ajouta Francis, ancien trompette au neuvième lancier, le régiment de Mora et de Monpavon, permettez… Il y a une vingtaine d’années, à mon dernier semestre, j’ai été caserné à l’École militaire, et je me rappelle très bien qu’il y avait près de la barrière un sale bastringue appelé le bal Jansoulet avec un petit garni au-dessus et des chambres à cinq sous l’heure où l’on passait entre deux contredanses…


– Vous êtes un infâme menteur, dit M. Noël hors de lui, filou et menteur comme votre maître, Jansoulet n’est jamais venu à Paris avant cette fois. »


Francis était assis un peu en dehors du cercle que nous faisions tous autour de la « marquise », en train de siroter quelque chose de doux parce que le champagne lui fait mal aux nerfs et puis que ce n’est pas une boisson assez chic. Il se leva gravement, sans quitter son verre, et, s’avançant vers M. Noël, il lui dit d’un air posé :


« Vous manquez de tenue, mon cher. Déjà l’autre soir, chez vous, j’ai trouvé votre ton grossier et malséant. Cela ne sert à rien d’insulter les gens, d’autant que je suis prévôt de salle, et que, si nous menions les choses plus loin, je pourrais vous fourrer deux pouces de fer dans le corps à l’endroit qu’il me plairait, mais je suis bon garçon. Au lieu d’un coup d’épée, j’aime mieux vous donner un conseil dont votre maître pourra tirer profit. Voici ce que je ferais à votre place : j’irais trouver Moëssard et je l’achèterais sans marchander. Hemerlingue lui a donné vingt mille francs pour parler, je lui en offrirais trente mille pour se taire.


– Jamais… jamais…, vociféra M. Noël… J’irai plutôt lui dévisser la tête à ce scélérat de bandit.


– Vous ne dévisserez rien du tout. Que la calomnie soit vraie ou fausse, vous en avez vu l’effet ce soir. C’est un échantillon des plaisirs qui vous attendent. Que voulez-vous, mon cher ? Vous avez jeté trop tôt vos béquilles et prétendu marcher tout seul. C’est bon quand on est d’aplomb, ferme sur ses jambes ; mais quand on n’a pas déjà le pied très solide, et qu’on a le malheur de sentir Hemerlingue à ses trousses, mauvaise affaire… Avec ça, votre patron commence à manquer d’argent : il a fait des billets au vieux Schwalbach, et ne me parlez pas d’un Nabab qui fait des billets. Je sais bien que vous avez des tas de millions restés là-bas, mais il faudrait être validé pour y toucher, et encore quelques articles comme celui d’aujourd’hui, je vous réponds que vous n’y parviendrez pas… Vous prétendez lutter avec Paris, mon bon, mais vous n’êtes pas de taille, vous n’y connaissez rien. Ici nous ne sommes pas en Orient, et si on ne tord pas le cou aux gens qui vous déplaisent, si on ne les jette pas à l’eau dans un sac de cuir, on a d’autres façons de les faire disparaître. Noël, que votre maître y prenne garde… Un de ces matins Paris l’avalera comme j’avale cette prune, sans cracher le noyau ni la peau ! »


Il était terrible, ce vieux, et malgré son maquillage je me sentais venir du respect pour lui. Pendant qu’il parlait, on entendait là-haut la musique, les chants de la soirée, et sur la place les chevaux des municipaux qui secouaient leurs gourmettes. Du dehors, notre fête devait avoir beaucoup d’éclat, toute flambante de ses milliers de bougies, le grand portail illuminé. Et quand on pense que la ruine était peut-être là-dessous ! Nous nous tenions là dans le vestibule comme des rats qui se consultent à fond de cale, quand le navire commence à faire eau sans que l’équipage s’en doute encore, et je voyais bien que laquais et filles de chambre, tout ce monde ne serait pas long à décamper à la première alerte… Est-ce qu’une catastrophe serait possible ?… Mais alors, moi, qu’est-ce que je deviendrais, et la Territoriale, et mes avances, et mon arriéré ?… Il m’a laissé froid dans le dos, ce Francis.