Le Nabab/XXIII

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Charpentier (p. 465-474).

XXIII - MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU - DERNIERS FEUILLETS


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Je consigne ici, à la hâte et d’une plume bien agitée, les événements effroyables dont je suis le jouet depuis quelques jours. Cette fois, c’en est fait de la Territoriale et de tous mes songes ambitieux… Protêts, saisies, descentes de la police, tous nos livres chez le juge d’instruction, le gouverneur en fuite, notre conseil Bois-l’Héry à Mazas, notre conseil Monpavon disparu. Ma tête s’égare au milieu de ces catastrophes… Et dire que, si j’avais suivi les avertissements de la sage raison, je serais depuis six mois bien tranquille à Montbars en train de cultiver ma petite vigne, sans autre souci que de voir les grappes s’arrondir et se dorer au bon soleil bourguignon, et de ramasser sur les ceps, après l’ondée, ces petits escargots gris excellents en fricassée. Avec le fruit de mes économies, je me serais fait bâtir au bout du clos, sur la hauteur, à un endroit que je vois d’ici, un belvédère en pierres sèches comme celui de M. Chalmette, si commode pour les siestes l’après-midi, pendant que les cailles chantent tout autour dans le vignoble. Mais non.


Sans cesse égaré par des illusions décevantes, j’ai voulu m’enrichir, spéculer, tenter les grands coups de banque, enchaîner ma fortune au char des triomphateurs du jour ; et maintenant me voilà revenu aux plus tristes pages de mon histoire, garçon de bureau d’un comptoir en déroute, chargé de répondre à une horde de créanciers, d’actionnaires ivres de fureur, qui accablent mes cheveux blancs des pires outrages, voudraient me rendre responsable de la ruine du Nabab et de la fuite du gouverneur Comme si je n’étais pas moi aussi cruellement frappé avec mes quatre ans d’arriérés que je perds encore une fois, et mes sept mille francs d’avances, tout ce que j’avais confié à ce scélérat de Paganetti de Porto-Vecchio.


Mais il était écrit que je viderais la coupe des humiliations et des déboires jusqu’à la lie. Ne m’ont-ils pas fait comparoir devant le juge d’instruction, moi Passajon, ancien appariteur de Faculté, trente ans de loyaux services, le ruban d’officier d’Académie… Oh ! quand je me suis vu montant cet escalier du Palais de Justice, si grand, si large, sans rampe pour se retenir, j’ai senti ma tête qui tournait et mes jambes s’en aller sous moi. C’est là que j’ai pu réfléchir, en traversant ces salles noires d’avocats et de juges, coupées de grandes portes vertes derrière lesquelles s’entend le tapage imposant des audiences ; et là-haut, dans le corridor des juges d’instruction, pendant mon attente d’une heure sur un banc où j’avais de la vermine de prison qui me grimpait aux jambes, tandis que j’écoutais un tas de bandits, filous, filles en bonnet de Saint-Lazare, causer et rire avec des gardes de Paris, et les crosses de fusil retentir dans les couloirs, et le roulement sourd des voitures cellulaires.


J’ai compris alors le danger des combinazione, et qu’il ne faisait pas toujours bon se moquer de M. Gogo.


Ce qui me rassurait pourtant, c’est que, n’ayant jamais pris part aux délibérations de la Territoriale, je ne suis pour rien dans les trafics et les tripotages. Mais expliquez cela. Une fois dans le cabinet du juge, en face de cet homme en calotte de velours, qui me regardait de l’autre côté de la table avec ses petits yeux à crochets, je me suis senti tellement pénétré, fouillé, retourné jusqu’au fin fond des fonds, que malgré mon innocence, eh bien ! j’avais envie d’avouer. Avouer, quoi ? je n’en sais rien. Mais c’est l’effet que cause la justice. Ce diable d’homme resta bien cinq minutes entières à me fixer sans parler, tout en feuilletant un cahier surchargé d’une grosse écriture qui ne m’était pas inconnue, et brusquement il me dit, sur un ton à la fois narquois et sévère :


« Eh bien ! monsieur Passajon… Y a-t-il longtemps que nous n’avons fait le coup du camionneur ? »


Le souvenir de certain petit méfait, dont j’avais pris ma part en des jours de détresse, était déjà si loin de moi, que je ne comprenais pas d’abord ; mais quelques mots du juge me prouvèrent combien il était au courant de l’histoire de notre banque. Cet homme terrible savait tout, jusqu’aux moindres détails, jusqu’aux choses les plus secrètes.


Qui donc avait pu si bien l’informer ?


Avec cela, très bref, très sec, et quand je voulais essayer d’éclairer la justice de quelques observations sagaces, une certaine façon insolente de me dire : « Ne faites pas de phrases », d’autant plus blessante à entendre, à mon âge, avec ma réputation de beau diseur, que nous n’étions pas seuls dans son cabinet. Un greffier assis près de moi écrivait ma déposition, et derrière, j’entendais le bruit de gros feuillets qu’on retournait. Le juge m’adressa toutes sortes de questions sur le Nabab, l’époque à laquelle il avait fait ses versements, l’endroit où nous tenions nos livres, et tout à coup, s’adressant à la personne que je ne voyais pas :


« Montrez-nous le livre de caisse, monsieur l’expert. »


Un petit homme en cravate blanche apporta le grand registre sur la table. C’était M. Joyeuse, l’ancien caissier d’Hemerlingue et fils. Mais je n’eus pas le temps de lui présenter mon hommage.


« Qui a fait ça ? me demanda le juge en, ouvrant le grand livre à l’endroit d’une page arrachée… Ne mentez pas, voyons. »


Je ne mentais pas, je n’en savais rien, ne m’occupant jamais des Écritures. Pourtant je crus devoir signaler M. de Géry, le secrétaire du Nabab, qui venait souvent le soir dans nos bureaux et s’enfermait tout seul pendant des heures à la comptabilité. Là-dessus, le petit père Joyeuse s’est fâché tout rouge :


« On vous dit là une absurdité, monsieur le juge d’instruction… M. de Géry est le jeune homme dont je vous ai parlé… Il venait à la Territoriale en simple surveillant et portait trop d’intérêt à ce pauvre M. Jansoulet pour faire disparaître les reçus de ses versements, la preuve de son aveugle, mais parfaite honnêteté… Du reste, M. de Géry, longtemps retenu à Tunis, est en route pour revenir, et pourra fournir, avant peu, toutes les explications nécessaires. »


Je sentis que mon zèle allait me compromettre.


« Prenez garde, Passajon, me dit le juge très sévèrement… Vous n’êtes ici que comme témoin ; mais si vous essayez d’égarer l’instruction, vous pourriez bien y revenir en prévenu… (Il avait vraiment l’air de le désirer, ce monstre d’homme !…) Allons, cherchez, qui a déchiré cette page ? »


Alors, je me rappelai fort à propos que, quelques jours avant de quitter Paris, notre gouverneur m’avait fait apporter les livres à son domicile, où ils étaient restés jusqu’au lendemain. Le greffier prit note de ma déclaration, après quoi le juge me congédia d’un signe, en m’avertissant d’avoir à me tenir à sa disposition. Puis, sur la porte, il me rappela :


« Tenez, monsieur Passajon, remportez ceci. Je n’en ai plus besoin. »


Il me tendait les papiers qu’il consultait, tout en m’interrogeant ; et qu’on juge de ma confusion, quand j’aperçus sur la couverture le mot « Mémoires » écrit de ma plus belle ronde. Je venais de fournir moi-même des armes à la justice, des renseignements précieux que la précipitation de notre catastrophe m’avait empêché de soustraire à la rafle policière exécutée dans nos bureaux.


Mon premier mouvement, en rentrant chez nous, fut de mettre en morceaux ces indiscrètes paperasses ; puis, réflexion faite, après m’être assuré qu’il n’y avait dans ces Mémoires rien de compromettant pour moi, au lieu de les détruire, je me suis décidé à les continuer, avec la certitude d’en tirer parti un jour ou l’autre. Il ne manque pas à Paris de faiseurs de romans sans imagination, qui ne savent mettre que des histoires vraies dans leurs livres, et qui ne seront pas fâchés de m’acheter un petit cahier de renseignements. Ce sera ma façon de me venger de cette société de haute flibuste où je me suis trouvé mêlé pour ma honte et pour mon malheur.


Du reste, il faut bien que j’occupe mes loisirs. Rien à faire au bureau, complètement désert depuis les investigations de la justice, que d’empiler des assignations de toutes couleurs. J’ai repris les Écritures de la cuisinière du second, Mlle Séraphine, dont j’accepte en retour quelques petites provisions que je conserve dans le coffre-fort revenu à l’emploi de garde-manger. La femme du gouverneur est aussi très bonne pour moi et bourre mes poches à chaque fois que je vais la voir dans son grand appartement de la Chaussée-d’Antin. De ce côté, rien n’est changé. Même luxe, même confort, en plus un petit bébé de trois mois, le septième, et une superbe nourrice, dont le bonnet cauchois fait merveille aux promenades du bois de Boulogne. Il faut croire qu’une fois lancés sur les rails de la fortune, les gens ont besoin d’un certain temps pour ralentir leur vitesse ou s’arrêter tout à fait. D’ailleurs ce bandit de Paganetti, en prévision d’un accident, avait tout mis au nom de sa femme. C’est peut-être pourquoi cette charabia d’Italienne lui a voué une admiration que rien ne peut entamer. Il est en fuite, il se cache, mais elle reste convaincue que son mari est un petit saint Jean d’innocence, victime de sa bonté de sa crédulité. Il faut l’entendre : « Vous le connaissez, vous, moussiou Passajon. Vous savez s’il est escroupouleux… Ma, aussi vrai qu’il y a oun Dieu, si mon mari avait commis des malhonnêtetés comme on l’accuse, moi-même, vous m’entendez, moi-même, j’y aurais mis oune scopette dans les mains et j’y aurais dit : « Té ! Tchecco, fais-toi péter la tête !… » Et à la façon dont elle ouvre son petit nez retroussé, ses yeux noirs et ronds comme deux boules de jais, on sent bien que cette petite Corse de l’Île-Rousse l’aurait fait ainsi qu’elle le dit. Faut-il qu’il soit adroit tout de même, ce damné gouverneur, pour duper jusqu’à sa femme, jouer la comédie chez lui, là où les plus habiles se laissent voir tels qu’ils sont !


En attendant, tout ce monde-là fricote de bons dîners, Bois-l’Héry à Mazas se fait porter à manger du café Anglais, et l’oncle Passajon en est réduit à vivre de ratas ramassés dans les cuisines. Enfin ne nous plaignons pas trop. Il y en a encore de plus malheureux que nous, à preuve M. Francis que j’ai vu entrer ce matin à la Territoriale, maigre, pâli, du linge déshonorant, des manchettes fripées qu’il étire encore par habitude.


J’étais justement en train de faire griller un bon morceau de lard devant la cheminée de la salle du conseil, mon couvert mis sur un coin de table en marqueterie, avec un journal étendu pour ne pas salir. J’invitai le valet de chambre de Monpavon à partager ma frugale collation, mais, pour avoir servi un marquis, celui-là se figure faire partie de la noblesse, et il m’a remercié d’un air digne qui donnait à rire en voyant ses joues creusées. Il commença par me dire qu’il était toujours sans nouvelles de son maître, qu’on l’avait renvoyé du cercle de la rue Royale, tous les papiers sous scellés et des tas de créanciers en pluie de sauterelles sur la mince défroque du marquis. « De sorte que je me trouve un peu à court », ajoutait M. Francis. C’est-à-dire qu’il n’avait plus un radis en poche, qu’il couchait depuis deux jours sur les bancs du boulevard, réveillé à chaque instant par les sergents de ville, obligé de se lever, de faire l’homme en ribote, pour regagner un autre abri. Quant à ce qui est de manger, je crois bien que cela ne lui était pas arrivé de longtemps, car il regardait la nourriture avec des yeux affamés qui faisaient peine, et lorsque j’eus mis de force devant lui une grillade de lard et un verre de vin, il tomba dessus comme un loup. Tout de suite le sang lui vint aux pommettes, et tout en dévorant il se mit à bavarder, à bavarder…


« Vous savez, père Passajon, me dit-il entre deux bouchées, je sais où il est… je l’ai vu… »


Il clignait de l’œil malignement. Moi, je le regardais, très étonné.


« Qui donc avez-vous vu, monsieur Francis ?


– Le marquis, mon maître… là-bas, dans la petite maison blanche, derrière Notre-Dame. (Il ne disait pas la Morgue, parce que c’est un trop vilain mot.) J’étais bien sûr que je le trouverais là. J’y suis allé tout droit, le lendemain. Il y était. Oh ! mais bien caché, je vous réponds. Il fallait son valet de chambre pour le reconnaître. Les cheveux tout gris, les dents absentes, et ses vraies rides, ses soixante-cinq ans qu’il arrangeait si bien. Sur cette dalle de marbre, avec le robinet qui dégoulinait dessus, j’ai cru le voir devant sa table de toilette.


– Et vous n’avez rien dit ?


– Non. Je savais ses intentions à ce sujet, depuis longtemps… Je l’ai laissé s’en aller discrètement, à l’anglaise, comme il voulait. C’est égal ! il aurait bien dû me donner un morceau de pain avant de partir, moi qui l’ai servi pendant vingt ans. »


Et tout à coup, frappant de son poing sur la table, avec rage :


« Quand je pense que, si j’avais voulu, j’aurais pu, au lieu d’aller chez Monpavon, entrer chez Mora, avoir la place de Louis… Est-il veinard, celui-là ! En a-t-il rousti des rouleaux de mille à la mort de son duc !… Et la défroque, des chemises par centaines, une robe de chambre en renard bleu qui valait plus de vingt mille francs… C’est comme ce Noël, c’est lui qui a dû faire un sac ! En se pressant, parbleu, car il savait que ça finirait tôt. Maintenant, plus moyen de gratter, place Vendôme. Un vieux gendarme de mère qui mène tout. On vend Saint-Romans, on vend les tableaux. La moitié de l’hôtel en location. C’est la débâcle. »


J’avoue que je ne pus m’empêcher de montrer ma satisfaction ; car enfin ce misérable Jansoulet est cause de tous nos malheurs. Un homme qui se vantait d’être si riche, qui le disait partout. Le public s’amorçait là-dessus, comme le poisson qui voit luire des écailles dans une nasse… Il a perdu des millions, je veux bien ; mais pourquoi laissait-il croire qu’il en avait d’autres ?… Ils ont arrêté Bois-l’Héry ; c’est lui qu’il fallait arrêter plutôt… Ah ! si nous avions eu un autre expert, je suis sûr que ce serait déjà fait… Du reste, comme je le disais à Francis, il n’y a qu’à voir ce parvenu de Jansoulet pour se rendre compte de ce qu’il vaut. Quelle tête de bandit orgueilleux !


« Et si commun, ajouta l’ancien valet de chambre.


– Pas la moindre moralité.


– Un manque absolu de tenue… Enfin, le voilà à la mer, et puis Jenkins aussi, et bien d’autres avec eux.


– Comment ! le docteur aussi ?… Ah ! tant pis… Un homme si poli, si aimable…


– Oui, encore un qu’on déménage… Chevaux, voitures, mobilier… C’est plein d’affiches dans la cour de l’hôtel, qui sonne le vide comme si la mort y avait passé… le château de Nanterre est mis en vente. Il restait une demi-douzaine de « petits Bethléem » qu’on a emballés dans un fiacre… C’est la débâcle, je vous dis, père Passajon, une débâcle dont nous ne verrons peut-être pas la fin, vieux tous deux comme nous sommes, mais qui sera complète… Tout est pourri ; il faut que tout crève ! »


Il était sinistre à voir ce vieux larbin de l’Empire maigre, échiné, couvert de boue, et criant comme Jérémie : « C’est la débâcle ! » avec une bouche sans dents toute noire et large ouverte. J’avais peur et honte devant lui, grand désir de le voir dehors ; et dans moi-même je pensais : « Ô M. Calmette… ô ma petite vigne de Montbars… »


Même date. Grande nouvelle. Mme Paganetti est venue cet après-midi m’apporter mystérieusement une lettre du gouverneur. Il est à Londres, en train d’installer une magnifique affaire. Bureaux splendides dans le plus beau quartier de la ville, commandite superbe. Il m’offre de venir le rejoindre, « heureux, dit-il, de réparer ainsi le dommage qui m’a été fait ». J’aurai le double de mes appointements à la Territoriale, logé, chauffé, cinq actions du nouveau comptoir, et remboursement intégral de mon arriéré. Une petite avance à faire seulement, pour l’argent du voyage et quelques dettes criardes dans le quartier. Vive la joie ! ma fortune est assurée. J’écris au notaire de Montbars de prendre hypothèque sur ma vigne…