Le Naturalisme au théâtre/4

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Charpentier (p. 41-48).

LES DEUX MORALES


La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, me cause toujours une bien grande surprise. Rien n’est singulier comme la formation de ces deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le monde vivant ; on dirait deux pays où les lois, les mœurs, les sentiments, la langue elle-même, offrent de radicales différences. Et la tradition est telle que cela ne choque personne ; au contraire, on s’effare, on crie au mensonge et au scandale, quand un homme ose s’apercevoir de cette anomalie et affiche la prétention de vouloir qu’une même philosophie sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.

Je prendrai un exemple, pour établir nettement l’état des choses. Nous sommes au théâtre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré une jeune fille riche ; tous les deux s’adorent et sont parfaitement honnêtes ; le jeune homme refuse d’épouser la jeune fille par délicatesse ; mais voilà qu’elle devient pauvre, et tout de suite il accepte sa main, au milieu de l’allégresse générale. Ou bien c’est la situation contraire : la jeune fille est pauvre, le jeune homme est riche ; même combat de délicatesse, un peu plus ridicule ; seulement, on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme d’épouser celle qu’il aime quand il est ruiné, parce qu’il ne peut plus la combler de bien-être.

Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garçons les plus dignes, les plus loyaux, n’épousent pas des femmes plus riches qu’eux, sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnêteté ? Est-ce que, dans notre société, un pareil mariage entraîne, à moins de complications odieuses, une idée infamante, même un blâme quelconque ? Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l’homme, ne sommes-nous pas touchés de ce qu’on appelle un mariage d’amour, et la jeune fille qui ferait des mines dégoûtées pour se laisser enrichir par l’homme qu’elle adore, ne serait-elle pas regardée comme la plus désagréable des péronnelles ? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes est parfaitement admis dans nos mœurs ; il ne choque personne, il ne fait pas question ; enfin il n’est immoral qu’au théâtre, où il reste à l’état d’instrument scénique.

Prenons un second exemple. Voici un fils très noble, très grand, qui a le malheur d’avoir pour père un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote ; il se dit le rebut de la société, il parle de s’enterrer dans sa honte, et les spectateurs trouvent ça tout naturel. C’est ainsi qu’un père qui ne s’est pas bien conduit, devient immédiatement pour ses enfants un boulet de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, avec, un luxe incroyable de beaux sentiments, d’amertume et d’abnégations sublimes.

Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant homme est déshonoré pour être le fils d’un père peu scrupuleux ? Regardez autour de vous, le cas est bien fréquent, personne ne refusera la main à un honnête garçon qui compte dans sa famille un brasseur d’affaires équivoques ou quelque personnage de moralité douteuse. Le mot s’entend tous les jours : « Ah ! le père X…, quel gredin ! Mais le fils est un si honnête garçon ! » Je ne parle pas des pères qui ont des démêlés avec la justice, mais de cette masse considérable de chefs de famille dont la fortune garde une étrange odeur de trafics inavouables-. On hérite pourtant de ces pères-là sans se croire déshonoré et sans être traité de malhonnête homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j’expose notre société dans son travail, dans son fonctionnement réel.

Remarquez qu’il ne s’agit pas du théâtre de fabrication. Ce sont nos auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l’être qui dissertent de la sorte à l’infini sur les façons délicates d’avoir de l’honneur. Presque toutes les comédies de M. Augier, de M. Feuillet, de M. Sardou reposent sur une donnée semblable : un fils qui rêve la rédemption de son père, ou deux amoureux qui font leur malheur en se querellant à qui sera le plus pauvre. C’est un cliché accepté dans les vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. J’en pourrais dire autant du roman. Les écrivains de talent pataugent dans ce poncif comme les derniers des feuilletonistes.

Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique théâtrale, un simple rouage accepté de tous, dont l’emploi est fixé par des règles, et qui produit toujours le même effet sur le public. La formule veut que la question d’argent désespère les amoureux délicats ; et dès que deux amoureux, dans les conditions requises, sont mis à la scène, l’auteur dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une pièce découpée dans un jeu de patience. Cela s’emboîte, le public retrouve l’idée toute faite, on s’entend à demi mots, rien de plus commode ; car on est dispensé d’une étude sérieuse des réalités, on échappe à toutes recherches et à toutes façons de voir originales. De même pour le fils qui meurt de la honte de son père ; il fait partie de la collection de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils vengeur, en bois ou en carton. La comédie italienne avait Arlequin, Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grâce et de la coquinerie humaines, si observés et si vrais dans la fantaisie ; nous autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus faussement noble qu’on puisse voir, des bonshommes blêmes, l’amant qui crache sur l’argent, le fils qui porte le deuil des farces du père, et tant d’autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale, professeurs de beaux sentiments. Qui donc écrira les Précieuses ridicules de ce protestantisme qui nous noie ?

J’ai dit un jour que notre théâtre se mourait d’une indigestion de morale. Rien de plus juste. Nos pièces sont petites, parce qu’au lieu d’être humaines, elles ont la prétention d’être honnêtes. Mettez donc la largeur philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme d’honnêteté que nos auteurs dramatiques les plus célèbres se piquent d’enseigner à la foule. Comme c’est étroit, ces luttes d’un honneur faux sur des points qui devraient disparaître dans le grand cri douloureux de l’humanité souffrante ! Ce n’est pas vrai et ce n’est pas grand. Est-ce que nos énergies sont là ? est-ce que le labeur de notre grand siècle se trouve dans ces puérilités du cœur ? On appelle cela la morale ; non, ce n’est pas la morale, c’est un affadissement de toutes nos virilités, c’est un temps précieux perdu à des jeux de marionnettes.

La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui est riche ; épouse-la si elle t’aime, et tire quelque grande chose de cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche ; laisse-toi épouser, fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé ; apprends l’existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l’action, acceptez et décuplez la vie. Vivre, la morale est là uniquement, dans sa nécessité, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu de l’humanité, il n’y a que folies métaphysiques, que duperies et que misères. Refuser ce qui est, sous le prétexte que les réalités ne sont pas assez nobles, c’est se jeter dans la monstruosité de parti pris. Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu’il est bâti en l’air.

Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante pages à me prouver triomphalement que le public entassé dans une salle de spectacle avait des idées particulières et arrêtées sur toutes choses. Hélas ! je le sais, puisque c’est contre cet étrange phénomène que je combats. Quelle intéressante étude on pourrait faire sur la transformation qui s’opère chez un homme, dès qu’il est entré dans une salle de spectacle ! Le voilà sur le trottoir : il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant les scrupules de sa conscience ; il serrera avec affection la main d’un charmant garçon, dont le père s’est enrichi en nourrissant nos soldats de vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il écoute pendant trois heures avec attendrissement le duo désolé de deux amants que la fortune sépare, ou il partage l’indignation et le désespoir d’un fils forcé d’hériter à la mort d’un père trop millionnaire. Que s’est-il donc passé ? Une chose bien simple : ce spectateur, sorti de la vie, est tombé dans la convention.

On dit que cela est bon et que d’ailleurs cela est fatal. Non cela ne saurait être bon, car tout mensonge, même noble, ne peut que pervertir. Il n’est pas bon de désespérer les cœurs par la peinture de sentiments trop raffinés, radicalement faux d’ailleurs dans leur exagération presque maladive. Cela devient une religion, avec ses détraquements, ses abus de ferveur dévote. Le mysticisme de l’honneur peut faire des victimes, comme toute crise purement cérébrale. Et il n’est pas vrai davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais rien ne dit qu’elle est immuable, tout démontre au contraire qu’elle cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. Ce spectateur dont je parle plus haut, n’a pas inventé les idées auxquelles il obéit ; il les a au contraire reçues et il les transmettra plus ou moins changées, si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite par les auteurs et que dès lors les auteurs peuvent la défaire. Sans doute il ne s’agit pas de mettre brusquement toutes les vérités à la scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires du public ; mais, insensiblement, et par une force supérieure, les vérités s’imposeront. C’est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les aveugles seuls peuvent nier les progrès quotidiens.

Je reviens aux deux morales, qui se résument en somme dans la question double de la vérité et de la convention. Quand nous écrivons un roman où nous tâchons d’être des analystes exacts, des protestations furieuses s’élèvent, on prétend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau, que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l’exceptionnel. Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnête : si vous écriviez les confessions sincères des invités, vous laisseriez un document qui scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons conscience souvent d’avoir pris la moyenne, de peindre des personnages que tout le monde reçoit, et nous restons un peu interloqués, lorsqu’on nous accuse de ne fréquenter que les bouges ; même, au fond de ces bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons scrupuleusement, mais que personne ne paraît retrouver sous notre plume. Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que la littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment dans la rue et chez soi, devient une simple ordure dès qu’on l’imprime. Si nous décoiffons une femme, c’est une fille ; si nous nous permettons d’enlever la redingote d’un monsieur, c’est un gredin. La bonhomie de l’existence, les promiscuités tolérées, les libertés permises de langage et de sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement dans nos œuvres écrites l’apparence d’une diffamation. Les lecteurs ne sont pas accoutumés à se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au mensonge et à la cruauté.

Les lecteurs et les spectateurs s’habitueront, voilà tout. Nous avons pour nous la force de l’éternelle moralité du vrai. La besogne du siècle est la nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu’il sentira le vide de cette littérature alambiquée, qui vit de formules toutes faites. Il verra que la véritable grandeur n’est pas dans un étalage de dissertations morales, mais dans l’action même de la vie. Rêver ce qui pourrait être devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est ; et, je le dis encore, le réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux, car c’est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent aujourd’hui, on verra se lever la grande figure de l’Humanité, saignante et splendide, dans sa création incessante.