À valider

Le Naturalisme du Rig-Veda et son influence sur la société indienne

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche



extrait de la revue orientale.


le
NATURALISME DU RIG-VÉDA
et
SON INFLUENCE SUR LA SOCIÉTÉ INDIENNE.




Depuis quelle fut prononcée, la sublime parole : iei aur (fiat lux) ! et du moment qu’il y eut des hommes sur la terre, la lumière devint le centre où convergèrent toutes les aspirations de l’âme et autour duquel se groupèrent, selon leur mérite, tous les actes de la conscience et de la vie. Pour les uns, cette lumière resta longtemps ce que naturellement elle devait être, le symbole de la lumière invisible, de la pureté incréée, de Dieu, et, du même coup, l’image du soleil intérieur, qui est la morale ; de ce nombre fut le peuple zend. Pour les autres, elle devint promptement une réalité toute-puissante, une puissance directrice de l’existence humaine, un être ayant droit aux hommages des mortels, un déva, et de ce nombre fut le peuple védique. Le peuple zend eut horreur d’un tel culte, et comme il était de la même race que le peuple védique, qu’il habitait avec lui le même pays, il tint à marquer nettement la grande distance qui l’en séparait dans l’ordre religieux, et il nomma daêva (dêva) le génie des ténèbres, l’esprit malfaisant, le menteur, le diable.

Il est probable que cette opposition dans les croyances contribua puissamment à la séparation géographique de ces deux peuples, issus l’un et l’autre de Japhet, et que les Ariens, qui prétendaient descendre de Manou, fils de Vivasvat, ou le Soleil, furent forcés d’émigrer de la Haute-Perse pour en laisser la possession aux Ariens, leurs frères, gardiens plus intelligents de la tradition et nullement enclins à se forger une origine mythologique. Sans doute, dans la suite des temps, le peuple zend ou sacré ne sut pas non plus conserverie culte si pur des premiers âges ; ses idées sur Dieu s’embrouillèrent en quelque sorte par l’effet de l’éblouissement que lui causèrent les flammes de l’astre puissant en qui tout ce qui se meut ici-bas puise sa force et sa vie, et la lumière de la Loi de nature, n’étant ravivée par aucun enseignement positif et divin, s’obscurcit enfin devant le torrent d’éclat que ne cessait de verser sur lui le roi du ciel visible ; mais il est constant du moins que s’il adora la lumière, la plus immatérielle des choses après la pensée, il ne tomba jamais dans l’idolâtrie proprement dite. À Dieu ne plaise que je veuille dire que l’adoration de quelque chose que ce soit, le Créateur excepté, ne soit une idolâtrie très-prononcée ; non : j’ai devant la pensée ce que dit un sage contemporain de ces âges reculés : « Si en contemplant le soleil et son éclat éblouissant, si en suivant du regard la marche superbe de la lune, mon cœur s’était enflammé en secret, si je lui avais jeté un baiser de ma bouche, j’aurais commis un forfait horrible, j’aurais renié le vrai Dieu du ciel ![1] » Mais il y a des degrés dans l’idolâtrie comme en toute autre chose, et l’on peut dire que le peuple zend, lors même qu’il se fut plongé dans le magisme, ne descendit point jusqu’à adorer des images[2], jamais non plus il ne rendit un culte aux démons. Plutarque, trompé sur ce point par ce qui se passait en Grèce, est dans l’erreur quand il affirme que les Mages invoquaient le dieu des enfers et les ténèbres[3]. Loin de l’invoquer, et quelle que fût d’ailleurs la fausseté de leur système théologique, basé sur le dualisme, ils ne cessaient d’exprimer des vœux pour la destruction de l’esprit malfaisant. Qu’Ahriman disparaisse ! telle était leur prière de tous les jours, et l’unique objet de leur culte était Ormuzd (Ahoura-mazda), la lumière puissante, né de la plus pure lumière (ἐκ τοῦ καθαρωτάτου φάους), resplendissant, très-grand et très-bon, très-parfait et très-énergique ; très-intelligent et très-beau, éminent en pureté et le plus accompli des sept Amshaspands, ou êtres intelligents[4], dont il est le créateur et le chef, comme Jéhovah l’est à l’égard des Élohim. À un être d’une si haute spiritualité, il fallait un culte analogue et qui reposât sur la pureté et la sainteté, « Le Seigneur, dit l’Avesta, doit être vénéré par tout acte de pureté, et ceux-là seuls dont les pensées sont pures, la langue juste et la conduite conforme à la vérité, peuvent se flatter de lui plaire[5]. Un acte d’impureté, tel que, par exemple, avoir commerce avec une femme malgré elle, est un crime si grand qu’on ne peut l’expier[6]. Ainsi la doctrine zende dénote une vie morale très-développée, une vie où le spiritualisme occupe une place prépondérante, et c’est par là qu’elle tranche d’une manière saillante sur les croyances toutes sensuelles du védisme.

Les Aryas de l’Inde, sans tomber dans le fétichisme proprement dit, ne reconnurent jamais comme dieux que ce qui est visible ou palpable. Leur entendement se refusait à admettre un dieu invisible, ou, pour mieux dire, ils ne concevaient l’invisible que comme une chose malfaisante, de manière que l’idée de l’invisible et le phénomène des ténèbres, dont ils demandaient instamment à être délivrés comme d’un être diabolique, s’exprimaient par un seul et même mot[7]. C’est cette prière et celle qui demande d’abondantes provisions, de bons pâturages, des vaches robustes et fécondes, de superbes chevaux, de riches récoltes, de l’or, de l’opulence, une fortune large, grande et solide, la santé, la force physique, la beauté, une vigueur toujours nouvelle, de la famille, une race vigoureuse, une longue vieillesse, la sécurité matérielle, la renommée et la gloire, ce sont, dis-je, des prières de cette nature et non celles qui dénotent une croyance suprasensible, la spiritualité de l’âme, par exemple, ou la précellence de la vertu morale, qui remplissent le fameux Rig-Véda depuis la première page jusqu’à la dernière. Certains passages, à la vérité, contiennent quelque chose comme l’indice d’une autre vie ; mais ils sont si clair-semés que je suis porté à les considérer comme interpolés par les prêtres de l’âge suivant. M. Langlois signale un hymne entier[8] comme ne faisant pas partie du Véd primitif. On sait que ce fut chez eux une habitude de compléter les textes sacrés suivant les exigences du moment et de leurs intérêts. Il y a, je crois, plus de douze mille stances[9] dans le Rig-Véda ; eh bien ! dans ce nombre, je n’en trouve que cinq ou six qui se rapportent à une autre vie, et elles sont analogues à celles-ci : Puissé-je arriver à cette demeure de Vishnou[10], où vivent dans les plaisirs les hommes qui lui ont été dévoués ! Celui qui fait des libations en l’honneur de Vishnou aux larges pas[11] devient son allié dans cette région supérieure. Nous souhaitons que vous alliez tous deux dans ce séjour où paissent les vaches légères aux cornes merveilleusement allongées[12]. Que nous soyons immortels comme l’est le soleil[13] ! — Qu’on lise le Rig-Véda, le Véda vraiment védique (grâce à l’élégante traduction qu’en a faite un indianiste distingué, M. Langlois, il est rendu accessible à tout le monde), et qu’on me dise si l’homme, pour me servir d’une expression locale, n’y apparaît pas sans cesse a comme enchaîné dans sa pensée » terrestre[14]. Oh ! je sais bien qu’on y trouve des passages de la nature de ceux-ci : J’ai recours à l’adoration. Elle soutient la terre et le ciel J’adore les dieux. L’adoration efface par sa vertu souveraine le péché que l’on commet. J’ai recours à l’adoration[15]. Ô Poûchan ! donne-nous la direction d’un sage, qui nous conduise dans la voie droite et qui nous indique le bien que nous avons perdu[16]. — Mais qu’on lise l’ensemble, et l’on verra que les mots adoration, voie droite, bien, etc., n’ont pas du tout le sens élevé et métaphysique que nous y attachons, que cette adoration est, pour ainsi dire, une adoration toute charnelle, c’est-à-dire qu’elle a pour but unique les biens matériels ; on verra que cette voie droite désigne tout bonnement la direction qu’il faut prendre pour retrouver un objet égaré, une vache, par exemple, ou un cheval. « Si je pouvais m’abstenir, dit le chantre dans le cinquième hymne de la huitième lecture, d’honorer le ciel et la terre, si je me dispensais du sacrifice et des œuvres pieuses, je mériterais que les nuages me fissent faute, » c’est-à-dire que je perdisse mon bien-être, mon opulence, etc.

Certes, si l’on consent à se payer de mots et d’images, on n’en fera nulle part une moisson plus ample que dans le Rig-Véda ; mais vouloir tirer de ce langage, souvent magnifique, l’indice d’une croyance spiritualiste, ce serait se tromper du tout au tout. Les seuls biens durables que les Aryas connussent[17], c’étaient ceux qui sont relatifs à l’état de bonheur que procure l’opulence ; ils demandaient la pleine jouissance de la nature, de cette Aditi « qui anime tout[18], » et les mots félicité, vertu, justice, sagesse, immortalité, s’y rapportent continuellement, « Ô Agni ! tu règnes sur l’opulence ; tu es le maître de la félicité ![19] »

Il en est de même des termes crime, mal, impie, méchant et d’autres analogues. Chez le peuple zend, Ahriman était le mal moral ; il n’avait pas toujours été méchant (darvand) ; il s’était perverti par ses pensées ; il était tombé[20] ; rien de pareil dans les croyances védiques. Vritra, le démon des Aryas, était le sombre nuage qui retient la pluie ou qui intercepte le soleil, voilà tout. Piprou, Pani, Sambara et la foule des autres Asouras, remplissent le même rôle ; c’est pour cela qu’on les appelait impies, méchants, etc., et qu’on prie Indra, le dêva armé de la foudre, de leur dresser des embûches[21]. Le criminel, le pécheur, c’est encore l’Aborigène, l’ancien maître du sol indien, repoussé par les Aryaset contraint à leur disputer sa subsistance, a à convoiter l’offrande réservée aux dieux[22] ; » on l’assimile à l’Asoura, l’adversaire né des dêvas[23] ; il est impie, parce qu’il est étranger à l’Arya[24], parce qu’il n’allume pas le feu du sacrifice ; il est hôte incommode (hostis, hospes), Dasyou, voleur brigand, a L’impie Dasyou, ennemi des dieux, suit d’autres lois que nous : il hait les enfants de Manou[25]. Ô Indra ! lance ton trait sur le Dasyou ![26] En faveur de Manou, Indra a soumis les impies à l’obéissance ; il a donné la mort à l’ennemi qui a la peau noire[27] ! »

Telle est, je pense, l’origine de la croyance aux troupes rougeâtres et terribles des Pisâtchas, altérés de sang, et de ces méchants Rakshasas, qui rôdent la nuit et se nourrissent de la mort des Aryas. L’imagination des Hindous en peuple encore aujourd’hui les forêts et les montagnes, et ils redoutent leurs attaques comme aux temps védiques[28].

Enfin veut-on « connaître quel est ce mal et ce crime, contre lesquels les chantres sacrés implorent le secours de Soûrya (soleil) et des autres dieux ? C’est la pauvreté, la mort ou bien la maladie, la jaunisse, la fièvre, la lèpre, ou bien encore l’ennemi. Voilà le mal qui rongeait leur cœur, faisait pâlir leur visage, les consumait de soif ou détruisait leur fortune ; c’est de lui qu’ils demandent à être délivrés, et nullement du mal moral : « Préviens le crime que Nirriti[29] prépare contre nous ; détourne sa face[30]. Terrassez Nirriti ; chassez le mal attaché à nos corps[31]. On l’appelle Graki, qui saisit de ses griffes[32]. » Un autre génie malfaisant s’appelle Yâtoumâvân ; c’est le malheur qui renverse l’opulence et la belle race des enfants et des serviteurs[33]. Un troisième, c’est Âghâ, qui trouble l’esprit des combattants[34]. Le mal, c’est encore l’obscurité, les ténèbres de la nuit, parce qu’elles sont invisibles et qu’elles couvrent les Rakshasas et les Rakshasîs, êtres horribles qui se nourrissent de chair et de sang[35] ; ils sont appelés les déités de la mort[36]. Aujourd’hui, comme jadis, la nuit cause à l’Hindou une impression de terreur qu’il ne peut vaincre. Jamais il ne voyage la nuit, et quand on l’y force, il fait tout ce qu’il peut pour faire naître un obstacle ; enfin il marche, mais lentement, en silence, la bouche et la tête étroitement couvertes et comme résigné aux plus grands malheurs[37].

On pourrait, pour prouver que le naturalisme des Aryas ne fut pas dépourvu d’idées suprasensibles, m’opposer des passages comme ceux-ci : « Ô Varouna, roi prudent, délivre-nous de nos fautes[38] ! Ô Agni, que notre faute soit effacée[39] ! Ô Sôma, délivre-nous de l’imprécation ! garde-nous contre le mal[40]. Eaux purifiantes, emportez tout ce qui peut être en moi de criminel, tout mal que j’ai pu faire par violence ou par libertinage[41] ! La libation qui sent le péché n’est qu’un simple ornement[42]. Il est deux choses qui passent vite : le sommeil et les mauvais riches[43]. L’homme qui honore Indra peut être ébranlé ; mais il ne périt point[44], etc. On ne peut nier que les passages de cette espèce n’aient une couleur morale très-prononcée, et à Dieu ne plaise que je veuille dire que les Aryas manquassent de notions morales ; autant vaudrait leur dénier la conscience. Non ; mais ce que je soutiens, c’est que leur morale était toute naturelle, toute sociale[45], qu’on n’y trouve aucune trace visible, quoi qu’en puisse dire parfois l’apparence, de ce qui forme la tradition de la révélation proprement dite[46], et que les enseignements de ce genre, qui existent dans le brahmanisme, n’y ont pris place que dans un Age postérieur, lorsque le pur védisme n’exista plus, c’est-à-dire lorsque les traditions consignées dans les livres anté-bibliques eurent, par le contact des peuples, commencé à reprendre leur cours et à raviver dans la mémoire des Aryas le souvenir effacé des choses primordiales. Qu’on lise, par exemple, l’hymne 10 de la VIIe lecture du VIIIe livre, et on se convaincra que l’esprit qui a dicté les autres hymnes ne pourrait pas en concevoir un comme celui-ci ; évidemment c’est comme un chapitre de notre Genèse. Et que penser de l’hymne à la Parole (VIII, VII, VI), sinon qu’il est l’expression d’un ordre de choses tout autre que celui qui a engendré les invocations à la nature ? C’est encore le produit d’un Age postérieur, l’Age bràhmanique.

Quant aux foutes dont on parle dans les textes précités et ailleurs, elles sont synonymes, non de ce que nous entendons par péché, dans le sens révélé, mais de maladresse, de mauvaise chance ou d’infériorité physique. « Purifie notre fortune, ô Agni[47] ! c’est-à-dire rétablis-la ; donne-nous la force et l’habileté, afin que nous puissions obtenir la victoire[48]. » La demande d’être préservé des imprécations a encore pour but l’obtention de la prospérité matérielle, et jamais le sens moral que nous attachons au mot de malédiction ne fut connu dans la religion védique, ni même, je crois, dans la religion brâhmanique. Partout on y parle de l’effet matériel de ces imprécations ; nulle part, que je sache, il n’est question d’effet moral. Manou, en avertissant de ne pas irriter un brâhmane, dit : « Qui pourrait ne pas être détruit après avoir provoqué la colère de ceux par les malédictions desquels Agni a été condamné à tout dévorer, l’Océan à rouler des eaux amères, et la lune à voir successivement s’éteindre et se ranimer sa lumière[49] ? » Il me serait facile de citer un grand nombre d’exemples de ces imprécations toujours suivies de la seule dégradation physique. Mais avec ce texte de Manou, déjà si concluant, il suffira d’un seul, et le lecteur le trouvera dans la légende qui termine cet aperçu. Il y verra que l’effet moral de la malédiction est tellement inconnu aux Hindous, qu’ils continuent à appeler a très-heureux » les maudits eux-mêmes.

Maintenant, pour ce qui est des eaux qui emportent le crime et le mal, on aurait tort de se figurer que ce fussent les eaux spirituelles des larmes ou du repentir. Ce sont tout simplement les eaux de quelque fontaine ou étang, et cela donne la mesure du sens des mots crime et péché. Encore aujourd’hui, après avoir fait, pendant tant de siècles, de la métaphysique transcendantale, les Hindous, du moins dans la généralité, n’attachent au mot péché aucune idée bien distincte de souillure morale ; c’est toujours plutôt une souillure matérielle qu’une ablution ou quelque autre pratique extérieure suffit pour effacer. Aujourd’hui, comme aux temps védiques, ils pensent que « dans les eaux sont tous les remèdes, que les eaux guérissent tous les maux[50]. » Et il n’y a ici aucun sens symbolique ; c’est à la lettre. Seulement (et ceci vient encore à l’appui de ma thèse) il faut que l’eau dont ils se servent ne soit touchée par aucun homme qui n’ait pas de caste, par un paria, et les mahométans comme les chrétiens sont de cette race impure. Après cela, elle peut être d’une saleté horrible, ressembler, comme l’a observé Jacquemont[51], à la vase liquide et empestée d’un cloaque ; n’importe, ils la boivent avec délice et elle enlève du premier coup tous les péchés. Et comme si les eaux que leur offrent les mares n’étaient pas suffisamment immondes, ils s’en fabriquent une spéciale où l’urine de vache entre pour une notable partie ; ils l’appellent pantcha-gavya[52], et elle efface, comme une éponge, les crimes les plus noirs, excepté pourtant le meurtre d’une vache[53].

Quant à la libation qui sent le péché, c’est ou un sacrifice parcimonieux, insuffisant pour « désaltérera le dieu qu’il doit « enivrer[54], » et dont il doit « augmenter la force et la grandeur, » ou c’est un sacrifice qui viole quelque règle liturgique. Nul peuple ne fut jamais plus sévère en fait d’observation des règles établies que les Hindous. La moindre irrégularité dans les actions, en elles-mêmes les plus indifférentes, mais consacrées par la loi ou par l’usage, est un péché aussi grave qu’un crime proprement dit. Si l’on veut s’en faire une idée, il faut lire les commentateurs. C’est incroyable à quelles arguties, j’allais dire niaiseries, ils ont recours pour déterminer le sens de tel ou tel mot, employé dans telle ou telle cérémonie, sa vertu, sa forme, sa place avant ou après d’autres mots, sa prononciation, son rhythme, etc., etc. Nous y reviendrons un autre jour, parce que c’est une page de la vie hindoue qu’il faut connaître, si l’on veut avoir une juste idée de la société indienne.

Une autre preuve du caractère tout humain[55] de la religion védique, et celle-là me paraît décisive, c’est le silence absolu qu’elle garde relativement à l’immortalité de l’âme. Il n’y a pas dans tout le Rig-Véda un seul passage qui énonce, je ne dis pas clairement, il ne faut pas en demander trop, mais qui énonce de loin, confusément, cette croyance si importante, la plus importante, parce que sans elle l’homme n’est homme qu’à moitié. « Tous les êtres sont à la terre[56] ; après la mort on demeure dans la tombe[57], » voilà ce que dit le Rig-Véda, et voici les raisons qui me font regarder ces paroles comme étant l’expression sincère des croyances de ce temps-là. C’est, en premier lieu, le langage qui, d’un bout du Véda à l’autre, représente les dieux comme des êtres finis et dépendants ; en second lieu, l’opinion nettement exprimée que l’homme, après sa mort, renaît sur la terre. Ceux qui professaient ces deux croyances, ne pouvaient admettre celle de l’immortalité, et aujourd’hui encore elle n’est admise ni par le brahmanisme ni par le bouddhisme.

Il n’y a plus même, dans ces deux religions, l’idée d’une immortalité physique telle que l’admettaient les peuples védiques.

Pour le bouddhisme, le terme de tout c’est la matière, le dharma, c’est le néant, le nirvâna ; pour le brahmanisme, c’est la destruction, le pralaya, le mahâpralaya. Et je ne sais vraiment si l’on parviendra jamais à démontrer que la tradition primitive de l’immortalité de l’âme se soit conservée chez quelques autres peuples de l’antiquité, excepté chez les Juifs[58], à qui les prêtres de l’Égypte et les sages de la Grèce me paraissent l’avoir empruntée. Prenons les choses comme elles sont et ne faisons pas de systèmes Les systèmes, en fait d’histoire de l’esprit humain, me font l’effet des fourches caudines : on y fait défiler tout le genre humain comme il peut et comme il ne peut pas. Qu’il s’arrange, ça ne me regarde pas, j’ai ma théorie, ma théorie avant tout, vive ma théorie ! — Mais l’évidence, mais les monuments ? — L’évidence, les monuments y passeront aussi. Du reste, ma théorie c’est l’évidence, c’est l’exégèse infaillible de tous les monuments, j’en ai la conviction, j’ose l’affirmer, et vous, qui paraissez avoir envie de le nier, vous n’avez qu’à bien vous tenir : Quos ego…[59].

Comment pouvaient-ils croire qu’ils eussent en eux un principe immortel, ceux qui disaient des êtres suprêmes, des êtres qu’ils adoraient, des dieux, qu’ils naissaient sous leur souffle[60], que les prêtres les engendraient au moment du sacrifice[61], qu’ils étaient alimentés par les libations[62], que le sôma les excitait et les soutenait[63], qu’ils devaient le jour à Manou[64] ? Voici, au reste, des citations textuelles : Agni naît au sein des libations[65]  ; prêtres pieux, enfantez Agni, le premier des êtres adorables[66] ; Agni s’engraisse des libations de son père (le maître du sacrifice)[67] ; Agni naît et croit au milieu des hommages des mortels[68] ; Indra, ton pouvoir éclate dès l’instant de ta naissance, quand tu as bu notre sôma[69] ; Indra, bois pour augmenter ta force[70] ; nous aimons, par nos offrandes, à augmenter ta vigueur[71] ; tu es déjà né bien des fois, ô robuste Indra[72], etc., etc., etc.

Mais, dira-t-on, ces paroles ont évidemment un sens mystique et allégorique. — Ah ! et la preuve ? où la prendra-t-on ? La prendra-t-on dans le Véda même, ou dans d’autres livres religieux ? Je suis curieux de connaître celle qu’on tirera du Véda. Tout plein de métaphores qu’il est, et sans disconvenir qu’un grand nombre de mots sanskrits porte le cachet d’une origine spiritualiste, ce qui s’explique suffisamment, il me semble, par le contact primitif des Aryas de l’Inde avec ceux de la Perse, je ne sache cependant pas, en accordant tout ce que l’on peut accorder, que ce langage, tour à tour magnifique, monotone, naïf ou familier, ait servi d’instrument à un culte autre que celui qu’on pratiquait en plein air, à la face du jour ou du soleil. Jamais culte ne fut moins mystérieux. Point d’édifices ; tout se passait en rase campagne, autant que possible sur le bord d’une eau courante ou d’un étang, sous la libre voûte du ciel, au lever de l’aurore. Une pierre brute, couverte de gazon et tournée vers l’Orient, formait l’autel, c’est-à-dire servait de foyer principal. Il occupait le centre d’une ligne serpentante[73] aux deux bouts de laquelle il y avait des trous ou des vases de terre pour servir de foyers secondaires. L’un de ces trous était rond, l’autre carré[74]. On chantait l’hymne, on murmurait la prière, on préparait l’offrande, tout cela avec grand bruit ; puis le feu recevait la libation et le gâteau d’orge ; après quoi l’assistance, placée autour sur le gazon, « telle qu’une troupe d’oiseaux[75] », se retirait pour revenir à midi, et, une troisième fois, le soir.

Et puis, n’est-ce pas une forte preuve de l’absence de toute religion suprasensible que ce langage sans façon dont ils usaient envers leurs dieux ? Évidemment ils ne les conçoivent pas comme des êtres d’une nature supérieure et, par conséquent, ils ne peuvent pressentir cette nature en eux-mêmes, ceux qui disent à leurs dieux : Il dépend de vous que l’hommage dû à vos bontés ne soit jamais interrompu[76] ; — nous vous célébrons par nos hymnes ; en récompense nous attendons les trésors de votre libéralité[77] ; — pourquoi célèbre-t-on votre antique activité, si aujourd’hui vous êtes lents comme des vieillards[78] ? — Indra, montre-toi généreux, ne sois pas pour nous un marchand[79] ; — Quand nous donnerez-vous l’abondance et la richesse ? méritez nos louanges, ô Asvins[80] ; — Varouna, acquitte les dettes que tu as contractées avec moi[81][63] ; — vous êtes heureux, ô Marouts, de mouiller vos langues à nos libations[82] ; — que ton amitié, ô Agni, ne nous soit pas inutile [83] ; — La terre, ô Indra, n’a point encore retenti de la renommée d’aucun fait qui soit digne de toi[84] ; — Indra est toujours prêt à prouver sa force dans le combat pour mériter nos louanges ; pour prendre part à nos libations, il accourt avec l’impétuosité du taureau[85] ; — enhardi par nos louanges, Indra se revêt pour le combat d’une force terrible[86] ; — ô Indra et Varouna, où est la glorieuse assistance que vous donnez à vos amis ? Que ces soins empressés que nous mettons à vous honorer ne soient pas perdus pour votre serviteur[87] ; — fais, ô Agni, que nous n’ayons pas lien de rougir de notre confiance en toi[88] ; — que cette piquante liqueur (sôma) soit, avec nos éloges, comme la pointe d’un dard qui te stimule[89] — dieux, prenez place sur ce gazon et livrez-vous au plaisir[90] ; — qui sait où prennent en ce moment leurs ébats ces dieux, issus du sacrifice[91], etc., etc., etc.

Les Hindous des âges suivants ont merveilleusement développé cette disposition qu’avaient leurs ancêtres d’exciter, d’encourager et de gourmander les dieux. Aujourd’hui il n’est pas rare, dit Dubois, qui les a fréquentés trente ans, d’entendre les brahmanes parler, avec le plus souverain mépris, des objets de leur culte : lorsqu’ils sont mécontents de leurs idoles, ils ne craignent pas de leur adresser en face les reproches les plus amers, les injures les plus grossières, accompagnées des gestes expressifs de la colère et du ressentiment ; il n’est sorte de blasphèmes, d’imprécations, d’injures atroces, qu’ils ne vomissent en pareil cas[92].

Maintenant pour ce qui est des autres livres religieux de l’Inde, et ils le sont tous plus ou moins, je doute que par leur moyen on parvienne à donner au naturalisme védique ce caractère surnaturel auquel, par lui-même, le Véda se refuse absolument, et que la Bhagavad-Gita lui refuse aussi[93]. Ce n’est pourtant pas faute de connaître le mysticisme et de l’appliquer à l’exégèse des anciens textes que les Hindous sont toujours restés dépourvus du sentiment de l’immortalité de l’âme proprement dite. Mais quel que soit le développement que les Pourânas, par exemple, aient donné aux conceptions des temps védiques, par rapport à l’état futur de l’homme ils n’ont pas su sortir du cercle matériel des renaissances que le Véda leur avait tracé. L’homme enveloppé dans le sein de sa mère, et sujet à plusieurs naissances, est au pouvoir de Nirriti (mal, maladie, malheur)[94]. Donnez, ô Asvins, l’immortalité à mon corps mortel[95]. Antique Agni, j’ai chanté tes naissances éternelles, tes naissances toujours nouvelles[96]. Voilà leur premier mot ; et voici leur dernier : l’homme qui persévère dans la quiétude jusqu’à la mort parvient à l’anéantissement de son être dans le Grand Tout[97], qui à son tour disparaîtra dans le cataclysme final[98].

Ainsi chez nul peuple et dans aucun pays le naturalisme n’a été plus franchement et plus constamment pratiqué que chez les Ariens de l’Inde. En cela il leur est arrivé le contraire de ce qui arriva aux Ariens de la Perse. Le spiritualisme des mages se corrompit promptement par le dualisme, le gnosticisme et le manichéisme, et, au ve siècle de notre ère, on vit surgir de « la terre du soleil », du Korâçân, le fougueux Mazdek[99], le premier apôtre du communisme et aussi le plus heureux. Alors se réalisèrent tous les rêves de nos imitateurs d’aujourd’hui, et cela se fit d’autant plus aisément que le roi de Perse d’alors, Kobad, se mit de la partie. Chacun, dit l’historien arabe Thabari, vécut au gré de ses désirs. Plus de propriété, plus de mariage. Tout le royaume fut sous la main des voleurs et des scélérats ; une horrible promiscuité jeta les mères dans les bras de leurs fils et les filles dans la couche de leurs pères. La réhabilitation de la chair fut complète. — Un des premiers qui s’élevèrent contre l’influence de Mazdek, fut le prince royal Nouchirvan. Il proposa à l’apôtre socialiste un combat spirituel, et, en présence des hommes les plus instruits des deux partis, il démantela ses arguments, pièce à pièce. Le faux prophète finit ses jours dans un cachot.

Le védisme ne suivit pas ces errements. Les doctrines du naturalisme lui firent prendre une route tout opposée ; elles le préservèrent des folies destructrices de la société. Précisément parce qu’il s’attacha étroitement à la terre, la propriété devint pour lui de bonne heure sacrée et inviolable, et les hommes suivirent la démarcation rigoureuse de la propriété. De là, la division par tribus, par familles, par classes, enfin ce que nous appelons castes, terme que les Hindous ne connaissent pas. Ceux qui possédaient beaucoup, les chefs, se constituèrent les gardiens, les maîtres de la terre ; de là leur nom de kshatriyas[100]. Ceux qui n’avaient que leur demeure et un champ, mais suffisant à leur entretien, formèrent la classe des hommes à demeure fixe, les agriculteurs, les vaîsyas. Ceux qui n’avaient absolument que leurs bras et qui, par conséquent, étaient dans un état de dépendance continuelle, se trouvèrent classés sous le nom de soûdras. Ceux enfin qui, dans l’intérêt de tous, allumaient le feu du sacrifice, préparaient l’offrande et la libation et invoquaient les puissances de la nature ; ceux par l’intervention desquels on s’attendait à obtenir la pluie et le beau temps, nécessaires pour conserver et augmenter la prospérité de tout le monde, ceux-là étaient honorés avant tous ; et le Véda les représente déjà comme tels en les appelant les premiers nés de Rita ou du sacrifice[101]. Ils formèrent, sous le nom de brâhmanes, de brahman, homme de l’infini, du Tout, de Dieu, la classe sacrée, par conséquent la première. Et cela n’aurait certes pas été un mal ; au contraire. Mais le malheur de l’Inde voulut que les brahmanes ne sussent pas résister aux inspirations d’une ambition effrénée et du plus fol orgueil,et qu’à l’imitation des prêtres védiques, qui s’intitulaient modestement les pères des dieux[102], et ne cachaient pas que par leurs prières ils faisaient tourner le grand Indra ainsi qu’une roue[103], ils se donnassent de par la loi la qualité divine : instruit ou ignorant, dit le code de Manou, un brahmane est une divinité puissante[104]. Ils surent si bien inculquer cette croyance dans l’esprit de plus en plus affaibli des Hindous, que bientôt toute l’Inde répéta sans sourciller : « L’univers est au pouvoir des dieux ; les dieux sont au pouvoir des mantras[105] ; les mantras sont au pouvoir des brahmanes : donc les brahmanes sont nos dieux. »[106]. Conclusion triomphante, et qui montre bien quel trésor de stupidité peut contenir l’âme d’un peuple.

Ainsi, tandis que d’une part le naturalisme védique constitua logiquement et sans effort les peuples de l’Inde en corps de nation, de l’autre, les brahmanes, exagérant ce mouvement salutaire, emprisonnèrent les esprits dans leurs formules dogmatiques, et lorsqu’ils furent parvenus à en extirper, jusque dans son germe, toute cette vie si largement poétique et si intéressante des pasteurs védiques, la société hindoue, enchaînée dans l’immobilité, vint à ressembler, non à une pyramide, l’image serait trop gracieuse, mais à une de ces pagodes lourdes et massives qui se composent d’un grand nombre de cubes superposés et couverts d’ornements monstrueux.

Elle n’est donc point digne d’admiration, cette longévité de la société hindoue qui brave les siècles : le temps ne peut rien sur un bloc de granit. Mais ce n’est pas une raison pour la miner autrement que par des moyens que peut avouer la conscience chrétienne, et ceux qu’emploient les Anglais ne sont pas de cette espèce.

Nous avons vu que l’obtention des biens matériels était le but exclusif du culte védique. La pureté, en tant qu’elle est utile aux bonnes mœurs et à la santé, faisait nécessairement partie de ces biens, et les brahmanes, puissamment aidés en cela par les exigences sans cesse renaissantes du climat et la division des castes, l’ont prise ensuite pour sujet d’un code très-compliqué et tellement détaillé que la législation de Moïse, quelque minutieuse qu’elle soit sur ce point, n’offre qu’un parallèle fort imparfait. Ainsi les Nombres[107] marquent la souillure dont sont frappés et la maison où quelqu’un est mort et ceux qui y entrent ainsi que tout ce qu’elle contient, ensuite la manière de purifier les hommes et les choses ; jusque là ils peuvent soutenir le parallèle avec les lois hindoues qui régissent cette matière. Mais ces dernières n’en restent pas là ; elles ajoutent que celui qui apprend la nouvelle de la mort d’un de ses parents, ce parent fût-il mort à cent lieues de là, devient impur tout comme si le décès eût eu lieu dans sa propre maison et sous ses yeux[108]. Ensuite, pour ce qui regarde la nourriture, les prescriptions brahmaniques dépassent infiniment celles du Lévitique. Les Juifs pouvaient manger sans crainte de tous les végétaux ; il paraît même qu’ils faisaient leurs délices des oignons. Eh bien ! l’Hindou qui aurait le malheur d’en goûter seulement une seule fois serait expulsé de sa caste à l’instant même[109]. Le préjugé contre ces pauvres tubercules prit un tel empire sur l’esprit hindou que les bouddhistes mêmes ne purent s’en défaire. Il y a à ce sujet une légende dont voici le résumé. Açôka, roi bouddhiste, étant atteint d’une grave maladie, la reine lui dit : Seigneur, mange de l’oignon et tu seras rétabli. Reine, lui répondit le roi, je suis un kshatriya, comment pourrais-je manger de l’oignon ? Seigneur, reprit la reine, c’est comme médicament que tu dois prendre cette substance, afin de sauver ta vie. Alors le roi mangea de l’oignon et guérit[110]. — Horace, qui exhala contre l’ail les véhémentes imprécations de sa muse[111], eût été charmé d’apprendre que son opinion sur cette herbe « au suc de vipère » était partagée par un peuple entier. En effet, l’ail est en horreur aux Hindous, ainsi que les poireaux, les champignons et, en général, tous les végétaux qui poussent au milieu de matières impures. Et comme il peut arriver qu’on en mange, sans le savoir, la loi dit que, pour effacer cette souillure, on doit se soumettre, chaque année, à une purification spéciale[112].

On sait quelle est l’extrême sévérité des Hindous pour la nourriture animale. Ici, on peut fort bien comprendre le sentiment qui les a guidés, car pour l’expliquer on a, d’une part, la tradition antédiluvienne, de l’autre, la violence du climat. La permission que Dieu donna à Noé et à ses fils de manger de tout ce qui a vie et mouvement[113], ne fit pas oublier si tôt, j’imagine, la loi première qui ne permettait que la nourriture végétale[114]. Les fils de Japhet, en s’en allant vers l’Est, pouvaient donc emporter avec eux la tradition du commandement primitif, et comme il est constant que les peuples, ainsi que les individus, sont plus tenaces à se défaire de leurs habitudes extérieures, de leurs usages et coutumes, que des choses purement spirituelles, que du reste l’ardeur implacable du soleil dans leur nouvelle patrie convenait au maintien de la tradition, ils durent s’y attacher avec persistance. Les énergiques paroles de Bossuet, que tous les raffinements dont nous nous servons pour couvrir nos tables, suffisent à peine à nous déguiser les cadavres qu’il nous faut manger pour nous assouvir[115] ; ces paroles, dis-je, sont justes surtout pour les climats des tropiques. La décomposition dans l’Inde suit promptement la mort, et à peine la victime est-elle à terre qu’il faut la disputer à la plus hideuse vermine. Quoi d’étonnant alors que l’idée d’impureté se soit si fortement attachée à la nourriture animale, et que la défense de chasser compte dès les temps védiques parmi les sept commandements[116] ? Plus tard la superstition est venue compliquer de ses absurdités, ce qui au fond n’était peut-être qu’une règle d’hygiène fort rationnelle[117]. Tuer une vache, n’était point un crime aux temps védiques, on en immolait pour les sacrifices[118], et il est plus que probable qu’en ces jours on en mangeait la chair ; on en mangeait surtout lorsqu’il s’agissait de traiter un hôte. L’usage de tuer la génisse en honneur de cet être cher à tous les peuples primitifs, était tellement établi qu’il laissa sa trace dans la langue et que l’hôte fut appelé gôghna, de , bœuf, vache[119].

Il n’est pas si aisé de dire, comment, en partant de cet état de choses, les Hindous ont pu arriver à considérer comme une suprême souillure de manger de la chair de bœuf, souillure qui à leurs yeux égale l’impression que nous ferait éprouver la vue d’un repas de cannibales[120]. Voici ce que j’en sais. Dès les premiers temps la vache jouissait d’une grande considération ; elle était la principale richesse des pasteurs ariens, c’était leur mère nourricière. De là, les images aussi variées que hardies qu’elle inspire aux chantres védiques ; ils la voient partout, dans tout ce qui est fécond en résultats désirés : dans les nuages à cause de la pluie, dans la terre à cause des moissons, dans les flammes du foyer, parce qu’elles servent à préparer la nourriture, dans les rayons du soleil, parce qu’ils mûrissent les récoltes, dans l’aranî[121] parce qu’elle engendre le feu, dans le sacrifice parce qu’il est le producteur par excellence, dans la prière qui rend les dieux favorables, dans la parole parce qu’elle enseigne les devoirs, etc., etc.[122]. De cet état de symbole universel, état qui marque si visiblement le point de départ de la superstition d’aujourd’hui, il a dû cependant s’écouler un grand nombre de siècles pour arriver à considérer la vache comme un être divin. Car quoiqu’on ne puisse formuler en chiffres l’espace de temps qu’il y a entre le Rig-Véda et le Mânava-Dharma-Sâstra, il y a cependant certitude philologique pour le dire très-considérable. Eh bien, à l’époque où fut rédigé ce code, l’action de tuer une vache n’était point encore qualifiée de crime, c’était seulement un délit secondaire[123], et assimilé à ce que nous appelons homicide par imprudence. Aussi, une pénitence de quelques mois, renforcée par une amende, suffisait-elle pour expier le fait[124]. Mais ensuite, au temps de Koullouka, qui vivait au XVe siècle, la chose se présentait presque déjà sous la face qu’elle a prise depuis : tuer une vache était devenu une très-grosse affaire, et comme, avec la meilleure volonté possible (celle des légistes, on le sait, est souvent extrême), on ne lisait pas cela dans Manou, d’autres législateurs, et l’Inde en compte un grand nombre, pas autant toutefois que nous, se chargèrent de suppléer Manou, et alors les commentateurs se mirent à l’expliquer dans le sens voulu. Ainsi Manou avait dit que celui qui tue une vache commet une faute secondaire ; le commentateur lui fait dire, celui qui tue une vache par mégarde ; le législateur sacré avait dit que celui qui sauve la vie à un brahmane expie le crime d’en avoir tué un autre ; le légiste qui trouve la superstition de la vache dans toute sa floraison, interpole[125] le mot vache, de sorte que Manou est censé dire : celui qui a sauvé une vache ou un brahmane expie, etc. Aujourd’hui enfin, ainsi que nous l’avons déjà dit, le meurtre d’une vache est devenu un crime irrémissible et inexpiable, et une des causes les plus puissantes de l’aversion des Hindous pour les Anglais.

Ainsi on voit déjà, par ce seul exemple, combien les idées de pureté et de souillure ont fait de chemin depuis les temps védiques. Cependant comme ce sont les hommes d’alors qui, par le culte exclusif de la nature, les ont ainsi largement constituées, Manou a raison de dire que le Véda est la source de toute connaissance et de toute pratique, passées, présentes et à venir[126]. En effet, si l’on veut y mettre quelque attention, il n’est pas difficile d’en suivre la filiation. Comment ne pas rattacher à l’extrême importance que les Aryas attribuaient aux sacrifices, sacrifices dont le but principal était invariablement l’obtention d’une nourriture abondante, et qui, en fin de compte, n’étaient que des repas qu’on donnait aux dieux, comment ne pas rattacher à cette pratique le culte superstitieux que professent pour la nourriture les Hindous d’aujourd’hui ? Je ne sais si l’acte de manger était considéré déjà par les Aryas comme un acte sacré, je sais seulement qu’ils avaient une divinité de la nourriture : Anna-Dêvatâ[127]. C’est pourquoi Manou dit sans hésiter qu’il faut révérer la nourriture, et la prendre dans un parfait recueillement[128]. De là, à voir dans cette nourriture, un dieu, le dieu Vishnou en personne[129], il n’y avait pas bien loin. Ainsi l’action de manger reçut un sens tout mystique, et fut considérée comme la plus haute purification. Cela explique l’extrême soin avec lequel les Hindous évitent, lorsqu’ils préparent leur repas, le contact de quiconque n’est pas de leur caste, ou réputé impur, le silence qu’ils gardent pendant qu’ils mangent et la crainte que quelque profane ne vienne souiller de ses regards leur cuisine, ou même y entrer ; aussi est-elle toujours dans le lieu le plus reculé de la maison. Qu’il ne reçoive pas, dit le législateur, la nourriture sur laquelle a jeté les yeux un homme qui a causé un avortement, celle qui a été touchée par une femme ayant ses règles[130], celle qu’un oiseau a becqueté, celle qui s’est trouvée en contact avec un chien, la nourriture d’un malade, d’un médecin, d’un chasseur, d’un homme pervers, d’un forgeron[131], d’un saltimbanque, d’un blanchisseur, d’un tanneur, d’un marchand de boissons spiritueuses, etc., etc., et les restes d’un autre[132]. Après cela il n’est pas étonnant que Jacquemont avec sa curiosité de jeter les yeux partout, même sur le repas d’un Hindou, fut cause un jour qu’un de ses gens se prit d’un beau désespoir. Son palefrenier n’était pourtant qu’un homme de la plus basse classe, mais surpris par son maître, paria à ses yeux, au moment où il allait prendre le repas du soir, il lui cria avec l’accent de l’effroi : Monsieur ! Monsieur ! je vous en prie ; ah ! Monsieur, prenez garde, je suis Hindou, Hindou, Monsieur, Hindou[133] ! Et sa voix d’expirer d’angoisse. Un autre de ses domestiques refusa un jour de recevoir de sa main son parasol, prétendant qu’il mangeait. Cependant comme il fallait obéir, il s’enveloppa la main du coin de sa ceinture comme d’un gant pour ramasser le parasol qu’il lui dit de déposer à terre. Jacquemont qui n’entendait pas de cette oreille, le déposa vivement sur ses épaules.

Jetons maintenant un coup d’œil sur les idées qui se sont développées du naturalisme védique par rapport à la pureté des mœurs, qui est la morale proprement dite. C’est même la morale par excellence, et, quoiqu’on ait tout fait, dans ces derniers temps, pour détourner le mot de son acception vulgaire et lui donner un sens politique, il continuera à s’entendre, nous l’espérons bien, de la continence et de la régularité des mœurs. Homme immoral sera toujours le terme consacré pour désigner un homme débauché et non un homme qui met en pratique telle ou telle opinion politique. C’est que, sans connaître en rien la valeur étymologique de ce mot, l’instinct des masses com- prend fort bien que ce qui fait qu’un peuple demeure lui-même, c’est la morale de ses mœurs et non les opinions qui peuvent, quelquefois sans inconvénient, changer du jour au lendemain.

Pour ce qui est des relations de l’homme avec la femme dans les temps védiques, je ne puis produire aucun document précis ; mais si j’en juge par l’impression morale de divers hymnes, où les deux époux apparaissent présidant en commun le sacrifice au moyen duquel ils espèrent obtenir une belle et nombreuse famille, je suis porté à croire que ces relations étaient dignes et d’une grande pureté. La polygamie, ce cancer de l’Orient, paraît n’avoir point été connue alors, car il me semble que, si elle avait existé, on l’aurait dit, ou, du moins, on y aurait fait quelque allusion. La preuve que la monogamie fut la loi primitive, c’est que Manou, tout en admettant comme légal l’état de polygamie, le rabaisse cependant bien au-dessous de l’autre, en disant : « Celui-là seul est un homme parfait qui se compose de sa femme, de lui-même et de son fils[134]. » Il n’aurait pas pu parler ainsi si la tradition, fortement établie dans les mœurs, ne l’y avait autorisé. Aujourd’hui encore l’immense majorité des Hindous se contente de prendre une seule femme.

Ce n’est pas à dire cependant que ce qui domine et règle les relations des sexes dans la société indienne soit l’idée du bien et du mal, telle que la conçoivent les adorateurs d’un Dieu unique ; non, les devoirs religieux et moraux dans l’Inde n’ont leur raison d’être que parce que ce sont des devoirs qui découlent de l’état de nature tel que la théocratie brahmanique l’a formé ou déformé. Ainsi l’adultère est un crime ; mais ce n’est pas un crime indépendamment de toute circonstance extérieure et pour lui-même ; c’est un crime, d’abord, parce qu’il y a chance très-forte qu’il mette en contact des êtres qui se souilleraient déjà, quoiqu’à un degré inférieur, en ne se touchant que du bout des doigts ; en second lieu, parce que de cette liaison il peut naître un enfant qu’on ne sait où placer, qui n’est d’aucune caste, et, par conséquent, un être plus ou moins impur. « C’est de l’adultère, dit Manou, que naît dans le monde le mélange des classes, et du mélange des classes provient la violation des devoirs qui cause la perte de la race humaine[135]. » Ainsi l’adultère qui ne cause pas ce mélange n’est plus, aux yeux des Hindous, un adultère, et, ce qui le prouve, c’est que la femme d’un homme qui n’a pas d’enfants, pour une raison ou pour une autre, peut légalement cohabiter avec un autre homme, un des parents de son mari, jusqu’à ce qu’elle en ait un ou plusieurs fils[136]. Un fils engendré de cette manière s’appelle né dans le champ du mari (kshêtradja)[137]. On conçoit que cela puisse aller loin. N’importe ; comme la possession d’une belle et nombreuse progéniture était le vœu permanent des hommes du naturalisme, le brahmanisme, qui en est le développement tel que le comporte le génie indien[138], a hérité de ce vœu, et il a permis tout ce qui pouvait contribuer à le réaliser. « Ô Agni ! ne nous livre pas au malheur d’être privés d’enfants, » disaient les Aryas[139]. « L’homme qui se retire du monde avant d’avoir engendré un fils va dans le séjour infernal, » dit Manou[140]. Cela explique suffisamment pourquoi on n’entend jamais un Hindou se plaindre qu’il est surchargé d’enfants, à quelque degré de dénûment qu’il soit d’ailleurs réduit et quelque nombreuse que soit sa famille[141]. Car non-seulement les enfants empêchent que leur père ne tombe dans l’enfer, ils lui assurent encore le ciel : « Par un fils, un homme gagne les mondes célestes ; par le fils d’un fils, il obtient l’immortalité ; par le fils de ce petit-fils, il s’élève au séjour du soleil[142]. »

On pense bien qu’avec une telle législation la société indienne se trouve dans une atmosphère morale tout autre que la nôtre. Elle préconise, il est vrai, la chasteté ; elle édicte même les peines les plus sévères contre l’infidélité conjugale, à ce point qu’une femme des premières castes, qui est prise sur le fait, sera dévorée par des chiens dans la place publique et son complice brûlé sur un lit de fer chauffé à rouge[143]. Mais quelle valeur peut-on attribuer à cet article ? N’est-il pas suivi de celui qui permet à la femme mariée de cohabiter avec un autre homme et précédé de celui-ci : « L’homme qui jouit d’une jeune fille parce qu’elle y consent, et s’il est de la même classe qu’elle, ne mérite pas de châtiment[144]. » Ce n’est pas que notre société européenne, avec ses dix-huit siècles de christianisme, ait, sur ce point, grand sujet de jeter la pierre à celle de l’Inde ; nous avons des bureaux de mœurs, institution déplorable et pire, quoi qu’en disent les politiques. Cependant, tout bien considéré, cette œuvre inqualifiable n’est pas écrite dans nos Codes, et c’est en effet le point important ; car rien de ce qui est digne d’être conservé n’est perdu tant que le principe est debout, tant que les mots Dieu, vertu, honneur, ne sont pas des ombres vaines. Alors la société a toujours un point d’appui à l’aide duquel, comme un autre Lazare, elle peut se soulever sur son lit de pourriture et se replacer d’emblée dans une position normale.

Rien de semblable ne peut être espéré pour les Hindous : la débauche est consacrée par leur religion. L’état de fille publique, loin d’être déshonorant, devient même honorable et saint si le métier s’exerce en l’honneur de Dourgâ ou de Kâli, déesses de la lubricité et de la prostitution. Le nombre des pagodes, servant de lieux de débauche, est très-considérable[145], et celui des filles qui y sont attachées est impossible à supputer : il y a telle ville où plus de la moitié des femmes d’âge à faire cet état s’y adonnent sans que personne y trouve à redire[146]. Les Hindous ne comprendraient pas celui qui les en blâmerait. Ils ont le sens moral tellement dévoyé, par suite du culte de la nature surchargé d’un grossier mysticisme, qu’il court parmi eux un distique qui dit que le commerce avec une prostituée de pagode est une vertu qui efface les péchés[147], et qu’ils répondent à ceux qui expriment de l’étonnement au sujet de ce dévergondage : « Il faut que chacun en ait à son goût. »

Est-ce par suite de ce goût qu’ils regardent d’un œil indifférent la pratique d’une prostitution bien autrement coupable que celle des filles, et que nous ne voulons pas nommer ? Anquetil lui-même, tout Français qu’il était, c’est-à dire protégé par le nom redouté de M. de Bussy, n’échappa à cette abomination qu’au péril de sa vie[148].

Mais c’est assez que d’indiquer ces infamies et d’autres plus exécrables encore. Disons, pour être juste, que ces crimes, par là même qu’ils sont hors de la nature, ne sont pas d’invention indienne ; ce sont les musulmans qui en ont infecté le pays, et les sectateurs de Mahomet en ont hérité des adorateurs de Moloch et d’Astarté. Chacun sait que la race chamite y montra de tout temps une disposition vraiment étrange, et que, pour en préserver les Israélites qui allaient demeurer au milieu de cette race, Moïse dut dicter les lois les plus terribles[149].

Si maintenant, et à cause de toutes ces immoralités, on voulait conclure qu’il ne doit pas y avoir de pays au monde où la décence extérieure soit moins observée que dans l’Inde, on se tromperait. Le maintien, les allures de l’Hindou sont simples, graves et modestes, et ne trahissent en aucune manière des mœurs faciles ou corrompues. Les prostituées mêmes n’affichent aucune effronterie ; au contraire, elles se montrent si convenables, si décentes, que le voyageur, peu au fait des mœurs de ce pays, les prendrait pour les femmes de la meilleure société. Ce n’est que dans l’intérieur des maisons et en public, les jours de fête, qu’on peut voir le véritable état des choses. Alors, s’il faut en croire ceux qui l’ont vu, la fureur de leur licence, la brutalité de leurs turpitudes sont telles qu’on les voit descendre jusqu’à des profondeurs d’ignominie incompréhensibles[150]. Et sans l’avoir vu, on ne peut se refuser à y croire. L’œil ne rencontre-t-il pas partout l’emblème de la débauche, le Linga ? Son caractère est tracé sur les fronts ; on le porte suspendu au cou, il est sculpté sur les murs de toutes les pagodes, exposé sur la voie publique ; il s’étale dans les airs[151], il est célébré dans les livres du peuple. Il y a un Pourâna entier rédigé en son honneur, et qui porte son nom, Linga-Pourâna. Le mythographe y raconte l’origine de ce culte ; l’histoire est trop obscène pour pouvoir être rapportée[152]. Elle ressemble beaucoup, pour la mise en scène, à celles de Mars et de Vénus, d’Acis et de Galathée, surpris par Vulcain et par Polyphème. La morale des Grecs et des Romains était absolument au même niveau que celle des Hindous. Eux aussi étaient partis du naturalisme, et les résultats auxquels ils arrivèrent sont identiques, pour le fond et très-souvent aussi pour la forme, à ceux où sont arrivés leurs coreligionnaires de l’Inde. Partout les dieux ont cessé de veiller à la prospérité de leurs adorateurs ; ils ne veillent plus qu’à la vengeance[153]. Si nous avions les hymnes orphiques et les fescennins, nous verrions que les faunes et les devins de ces temps-là étaient aussi près de la nature que les dêvâs et les rishis de l’époque védique. La seule différence, c’est que le naturalisme des Grecs et des Romains prit tout d’abord des allures plus libres, un essor plus rapide, et que, par suite, il atteignit longtemps avant celui des Hindous les sommets de la poésie de Saturne, les Saturnales. Aussi fut-il dévoré plus tôt.

Arrêtons-nous ici. La société a ses abîmes, ses mystères d’infamie qu’il n’est ni bon ni utile de sonder et de révéler. Personne n’y puise des enseignements salutaires ; bien au contraire. La nature humaine est ainsi faite que le laid a pour elle des charmes auxquels elle ne sait guère résister, qui la corrompent et pervertissent par la terreur qu’ils lui inspirent. On dit que Louis XV aimait à contempler des cadavres, c’est-à-dire la mort sous sa forme la plus hideuse et la plus terrible. En fut-il moins luxurieux ? ferma-t-il le Parc-aux-Cerfs ? Nullement :

.... recenti mens trepidat metu,
Plenoque Bacchi pectore turbidum
Lætatur
[154].

Je termine ce long discours par un conte qui est un tableau de mœurs, et, à ce titre, une pièce à l’appui de ce que j’ai voulu faire voir.

1o Que les mœurs des Hindous se rattachent au naturalisme védique ;

2o Que ce naturalisme, religieux et moral dans l’âge védique autant que peut l’être une religion naturelle, loin de se purifier et de s’élever dans les âges suivants, s’est de plus en plus corrompu ;

3o Que les mœurs ont suivi la dégénération religieuse.


LA MALÉDICTION DE GAUTAMA.

Le magnanime ascète Gaûtama habitait avec sa femme Ahalyâ un ermitage au fond d’une forêt. Les arbres qui entouraient sa cabane, l’embellissaient en toute saison par un riche mélange de fleurs et de fruits, mais les austérités que l’anachorète y pratiquait depuis des milliers d’années, troublaient le repos du roi des dieux[155]. Aussi se tint-il constamment à l’affût d’une faute dans la conduite du solitaire, et, croyant enfin en apercevoir un jour, il prit le costume du pénitent, et aborda Ahalyâ : « Femme au port gracieux, » lui dit-il, « je sais que le moment n’est pas convenable pour demander tes faveurs, mais mes désirs sont si ardents que je ne saurais attendre un jour de plus. »

Ahalyâ reconnut fort bien le roi des dieux sous son vêtement d’emprunt, mais son empressement pour lui fut si grand qu’elle ressemblait à un être privé d’intelligence. Quand Indra eut atteint le but de sa visite, elle lui dit : Ô seigneur dieu, maintenant que tu as obtenu de moi ce que tu désirais, va-t-en promptement et fais que personne ne te voie. C’est ainsi seulement que tu pourras te garantir de tout malheur et moi aussi.

Le meilleur des dieux sourit, et lui dit : « Femme aux belles hanches, tu m’as comblé de bonheur : je m’en vais, pardonne-moi. »

Le dieu sortit alors de la hutte du solitaire, mais sa frayeur de rencontrer Gaûtama fit qu’il se pressa trop, et il advint qu’il se rencontra face à face avec celui qu’il voulait éviter. À l’aspect de l’ascète, Sakra tomba dans un extrême découragement, et, en effet, la vue de Gaûtama était difficile à soutenir, même pour les dieux. Car, par suite de ses mortifications, l’anachorète était devenu en quelque sorte un tabernacle de toute force morale et physique, et sa vertu l’entourait d’une splendeur sans pareille. Il arrivait en hâte, tout ruisselant de l’eau d’un étang pur, comme le feu arrosé par le beurre sacré.

Aussitôt qu’il eût vu le roi des dieux couvert du vêtement de solitaire et d’une mauvaise action, il entra en colère, et de sa bouche sortit cette malédiction : Ô insensé ! parce que tu as revêtu ma forme et que tu as fait ce qui ne doit pas être, sois frappé d’impuissance ! Au même instant le dieu aux mille yeux[156] se vit dépouillé de sa force virile, et, dompté par la terrible énergie de l’austérité, toute sa splendeur s’évanouit dans un abattement physique complet.

Puis le meilleur des solitaires maudit aussi son épouse, en lui disant : Femme coupable, parce que tu as fait une mauvaise action, reste seule et sans appui dans ce bois. Constamment couchée sur la cendre et invisible pour tous les êtres, sois consumée par la douleur, pendant un nombre d’années incalculable, jusqu’au jour où Râma, le fils de Dasaratha, viendra dans cette forêt. Alors seulement, ô femme à l’intelligence pervertie, et après lui avoir rendu les devoirs de l’hospitalité, sans aucune arrière-pensée d’intérêt, tu seras débarrassée de tes péchés, et tu reviendras, pénétrée de joie, en ma présence.

Quand Gaûtama, à la face fulgurante, eut ainsi parlé, il s’éloigna de son épouse entachée d’impureté, et, étant allé dans un lieu pur, sur le sommet de l’Himavat, il pratiqua, visité par les Siddhas, les austérités les plus rudes.

Cependant l’impuissant Indra ayant l’esprit tout troublé, revint vers les dieux qui étaient précédés d’Agni, et avec lesquels se trouvaient les Siddhas, les Rishis et les Tchâranas[157], et leur dit : « La difformité que vous me voyez est l’œuvre de Gaûtama. J’ai excité sa colère par le désir de faire le bien des Souras. Il m’a rendu impuissant ; pour sa femme, il l’a défigurée. Mais, par cette malédiction, il a mis un obstacle à ses mortifications ; c’est ce que je voulais. Puisque donc j’ai été mutilé par suite de l’intérêt que je vous porte, vous devez faire en sorte de me rendre ma virilité. »

Les dieux précédés d’Agni, ayant entendu la parole de Sakra, dirent aux Pitris[158] qui venaient d’accourir : Le grand Indra a été rendu impuissant : prenez donc sa virilité à un bélier[159] et donnez-la lui. Quant au bouc, il profitera de son service et vous aussi[160], car il deviendra très-gras. C’est d’ailleurs une occasion pour vous d’être agréable aux Souras.

Les Pitris firent ce que les dieux leur demandaient, et ôtant sa virilité à un bélier, ils la présentèrent à Indra[161]. C’est à partir de ce moment que les mânes mangent en offrande le bélier privé de testicules.

Cependant un nombre d’années incalculable s’étant écoulé, il arriva que Râma vint à passer par la forêt où Ahalyâ demeurait sous le coup de la malédiction de l’ascète. Il entra dans l’ermitage et vit cette femme grandement fortunée comme enflammée de splendeur. Les dieux mêmes, avec Indra à leur tête, n’auraient pu la distinguer face à face, car elle était en quelque sorte faite de magie divine, comme une œuvre sur laquelle le créateur aurait épuisé tous ses efforts. Elle ressemblait à la flamme que voile à demi la fumée, à l’éclat de la pleine lune qu’entoure la brume, au disque étincelant du soleil que reflètent les profondeurs des eaux. Certes, il était difficile de la saisir par l’organe de la vue, et en vertu de la parole de Gaûtama, personne, dans les trois mondes, excepté Râma, n’y serait parvenu. À peine le héros l’eut-il vue, qu’il la prit par les pieds[162]. Et elle, se souvenant de ce qu’avait dit le solitaire, honora son sauveur, pleine de joie et suivant la règle, par toutes les offrandes de l’hospitalité. Elle lui donna un siège, de l’eau pour laver ses pieds et des fleurs. Et au même instant on entendit retentir une musique divine, on vit tomber du ciel une pluie de fleurs odorantes, et en descendre le chœur des dieux entourés de toutes les nymphes du Paradis. Les immortels rendirent hommage à la pureté d’Ahalyâ, par des acclamations répétées, et le magnanime Gaûtama ayant vu de son regard divin l’arrivée de Râma, ne tarda pas à venir l’honorer aussi. Ensuite il s’approcha de son épouse purifiée, pour continuer avec elle les exercices ascétiques qui devaient les affranchir de la loi des naissances successives, et leur donner la suprême gloire du ciel.

  1. Job, xxxi, 36, 27, 28.
  2. Voy. Herodot, i, c. 131 ; Strab. Geogr., xv, p. 782, éd. Casaubon.
  3. Τὸν ἅδην ἀνακαλοῦναται καὶ τὸν σκότον (Plutarchi scripta moralla, i, 452, éd. Dübner).
  4. Anquetil-Duperron, Zend-Avesta, i, ii, 81 ; Burnouf, Yaçna, 146.

    En écrivant ces deux noms célèbres, nous ne pouvons nous empêcher de relever l’erreur (erreur étrange, je dirais étrangère) d’un savant biographe qui traite Anquetil-Duperron fort lestement en l’appelant un « soldat, presque sans lettres. » Il ne faudrait pas que, pour rehausser la gloire de l’un, on abaissât celle de l’autre. Le mérite de M. Burnouf est assez éminent par lui-même sans qu’il soit besoin de le placer sur un piédestal, et le nom d’Anquetil-Duperron s’accommoderait mal à ce rôle subordonné. C’est qu’Anquetil-Duperron est une des illustrations les plus pures de la France. En Allemagne, il ne manquerait pas de gens (« presque sans lettres » me direz-vous) qui se découvriraient en prononçant son nom. En effet, personne ne surpassa jamais son amour désintéressé pour les lettres ; il endura pour elles des souffrances inouïes.

    Un homme « presque sans lettres ! » Je n’en reviens pas. Car, quelque accoutumé qu’on soit, par la lecture habituelle des journaux, aux énormités de tout genre qui s’y débitent, celle-ci cependant est tellement gigantesque qu’elle vous ferait bondir sur votre chaise. Il n’y a peut-être que quelques savants d’Oxford, aux rancunes séculaires, qui l’auront goûtée, et pour cause. — Sachez donc le grec, le latin, le persan ancien et moderne, l’hindoustani, le tamoul et tant d’autres langues encore, écrivez de gros volumes in-4o et in-folio, destinés à fonder toute une science nouvelle, et après cela entendez-vous qualifier d’homme « presque sans lettres » ! Comme c’est encourageant. N’importe ; soyons savants à la manière d’Anquetil-Duperron. Acquérons d’abord un savoir solide et classique, sacrifions ensuite tout pour l’amour de la science : liberté, patrie, famille, bien-être ; bravons les fatigues d’un voyage aussi long que périlleux, soyons en butte, pendant des années, à toutes les souffrances de l’esprit et du corps, confessons, au danger de notre vie, la morale et la foi chrétienne, n’ayons ni trêve ni repos avant d’avoir atteint notre but ; — rembarquons-nous ensuite pour l’Europe sur un vaisseau ennemi, subissons les outrages les plus sensibles à tout cœur bien né, ceux qui blessent l’honneur national ; mourons enfin accablés d’années et de privations de toute sorte, à l’âge de quatre-vingt trois ans, sur un grabat, sans feu, au milieu de l’hiver, n’ayant pour tout soutien qu’un peu de pain et d’eau : — en un mot, soyons un autre Anquetil-Duperron et remportons avec nous la certitude qu’il y a une justice, tardive il est vrai, mais immanquable ; une justice qui inscrira votre nom dans le livre de l’immortalité, à la tête de tous les autres, et qui, quoiqu’on fasse, ne permettra pas que l’éclat pur et victorieux en soit jamais amoindri.

    Redisons donc qu’Anquetil-Duperron fut savant et lettré dans la plus haute et la plus noble acception du mot, qu’il eut la plénitude de ce feu sacré que Dieu ne donne qu’aux âmes vraiment grandes ; qu’il posséda en outre le plus beau de tous les titres, qu’il fut chrétien, titre majestueux et qui vivra encore quand le temps, qui dévore tout, aura dévoré tous les autres.

  5. Les Perses, rapporte Strabon, « dicunt deum nihil velle, præter hostiæ animam (Strab., loc. cit.). »
  6. Voy. Anq.-Dup., Vendidad-sadé, ch. vii.
  7. Rig-Véda, sect. ii, lect. v, hym. vii.
  8. Voy. Rig-Véda, viii, iv, v, l’hymne à Pourousha.
  9. Je ne les ai pas comptées ; c’est par estimation.
  10. On désigne par Vishnou le soleil. Ce mot parait dériver de vie pénétrer, qui pénètre par ses rayons, et non de vi, protéger, comme le veut l’illustre Lassen.
  11. Plus tard, Vishnou reçut l’épithète de trivikrama, le dieu aux trois pas. Ici, ces trois pas sont les trois stations du soleil, le lever, le midi, le coucher.
  12. Ces cornes sont les rayons du soleil. Rig-Véda, ii, ii, xviii, 5, 6, traduct. Langlois.
  13. Rig-Véda, ii, v, viii, 10.
  14. Rig-Véda, ii, iii, vii, 37.
  15. Rig-Véda, iv, viii, iv, 8.
  16. Rig-Véda, iv, viii, vii, 1.
  17. Rig-Véda, iv, iii, vii, 13.
  18. Rig-Véda, viii, v, vi.
  19. Rig-Véda, vi, iii, xiii, 18.
  20. Voy. Rhode, über Alter und Werth einiger morgenlændischen Ürkunden, 82.
  21. Rig-Véda, iv, vii, ix.
  22. Rig-Véda, ii, vi, xv, 16.
  23. Rig-Véda, ii, vi, xii.
  24. Rig-Véda, v, ii, iii, 7.
  25. Rig-Véda, vi, v, in, 11.
  26. Rig-Véda, iv, vii, ix.
  27. Rig-Véda, ii, i, ix, 8.
  28. Voy. Jacquemont, journal, iii, 171.
  29. Le génie de la maladie. Voy. le Comment. de Séyanâchârya, éd. Muller, i, p. 247, 377 seq., et alibi.
  30. Rig-Véda, iv, ii, v.
  31. Rig-Véda, v, i, xiii.
  32. Rig-Véda, viii, viii, xix.
  33. Rig-Véda, v, i, xv, 5.
  34. Rig-Véda, viii, v, ix.
  35. Râmâyana, i, xxxvi, 18 ; Rig-Véda, viii, iv, ii, 2, 10 ; Rig-Véda, v, vii, iv, 17 seq.
  36. Rig-Véda, v, vii, iv, 24.
  37. Jacq., Journ., i, 271.
  38. Rig-Véda, i, ii, vi.
  39. Rig-Véda, iv, vii, iii.
  40. Rig-Véda, i, vi, xi.
  41. Rig-Véda, i, ii, iv.
  42. Rig-Véda, viii, ii, x.
  43. Rig-Véda, hym. viii, 12.
  44. Rig-Véda, v, iii, i, 6.
  45. Voy. les beaux hymnes à la libéralité et.i la bienfaisance (Rig-Véda, viii, vi, ii et hym. xii).
  46. Ce n’est pas sans dessein que j’accole au mot de révélation les termes « proprement dite, » car la conscience aussi est une révélation, et la preuve, c’est que jamais les bêtes n’en ont eu et n’en auront. La doctrine de la perfectibilité pourra bien produire des animaux savants, mais jamais des animaux consciencieux.
  47. Rig-Véda, iv, vii, iii.
  48. Rig-Véda, iv, vii, iii.
  49. Lois de Manou, l. ix, 314, trad. Loiseleur Deslongchamps.
  50. Rig-Véda, i, ii, iv.
  51. Jacq., Journ., iii, 441, 447 seq.
  52. Dubois, Mœurs et inst. de l’Inde, i, 43, 44. Ce mot veut dire : les cinq choses bovines, c’est-à-dire qui viennent du corps de la vache : lait, caillé, beurre, fiente, urine. Jacq., Journ., ii, 458.
  53. Voy. Jacq., Journ., ii, 459. Dubois, ouvr. cit., i, 43, 44, 292.
  54. Parmi les passages sans nombre où il est parlé d’enivrer les dieux, ainsi que de leur ivresse, remarquons celui-ci, à cause de l’image : « Dans l’ivresse du Sôma, Indra, le col allongé, le ventre gonflé, le bras tendu, menace de mort ses ennemis » (Rig-Véda, vi, i, vi, 8).
  55. Je prie le lecteur de faire attention au sens que j’attache au mot humain quand je le fais servir de qualificatif au mot religion. Au fond aucune religion ne procède des facultés de l’homme, toutes ont une origine suprasensible qui n’est pas, il s’en faut, toujours divine. Ainsi, en qualifiant une religion d’humaine, je veux dire seulement qu’elle occupe l’homme principalement, sinon uniquement, des intérêts de la vie terrestre.
  56. Rig-Véda, sect. i, lect. iv, hym. xi.
  57. Voy. l’hymne à Mrityou (la mort), sect. vii, lect. vi, hym. xiii.
  58. Dieu, disaient-ils, prit Énoch avec lui (Gen., v, 24). Élie monta ou fut ravi dans le Ciel (ii Rois, ii, 11 ; i Mach., ii, 58). Dieu, dit David, recevra mon âme dans sa demeure (Ps. xlix, 16). Moi, le Seigneur, je la sauverai de la mort (Os., xiii, 14). Ils connaissaient le pays des vivants (Ps. xxvii, 13 ; Is., xxxviii, 11). Dieu, disaient-ils, leur avait préparé une cité, et ils confessaient qu’ils n’étaient sur cette terre que comme des hôtes, des étrangers ou des voyageurs (i Chron., xxx, 15 ; Ps. xxxix, 13 ; ib., cxix, 19 et alibi). Malgré ces textes, on peut douter cependant que le peuple juif ait eu une idée bien nette de l’immortalité de l’âme. Elle était le partage de quelques voyants ; la masse était assujettie aux premières et plus grossières instructions, et Dieu, selon saint Paul (Ep. ad Gal., IV, 3, Ep. ad Coloss. II, 22), paraît n’avoir donné d’abord au monde que celles-là.
  59. Voilà les allures de l’esprit de système dans une science qui après tout est purement humaine en ce que le sort de la vérité n’en dépend point. Mais les intentions des hommes qui se vouent à cette science sont dignes de respect, car elles tendent vers un but qui est d’un Intérêt vraiment philosophique, et par conséquent supérieur à celui des sciences pratiques.
  60. Rig-Véda, i, iv, xiv.
  61. Rig-Véda, i, iv, xiv.
  62. Rig-Véda, i, i, xvi.
  63. a et b Rig-Véda, ii, i, ix. La libation, appelée sôma, est le suc de la plante qui porte le nom d’asclepias acida, mêlé d’eau et de lait. Ils avaient une si haute idée de ce breuvage et de son efficacité, qu’ils disaient que les dieux ne sauraient en boire gratuitement, qu’en la buvant ils se constituaient les débiteurs de ceux qui la leur offraient (voy. Rig-Véda, vi, iii, i, 16).
  64. Rig-Véda, vii, iv, viii.
  65. Rig-Véda, i, vii, i.
  66. Rig-Véda, iii, i, xxiii.
  67. Rig-Véda, ii, ii, iv.
  68. Rig-Véda, iii, i, ii.
  69. Rig-Véda, iii, ii, iii.
  70. Rig-Véda, i, i, xvi.
  71. Rig-Véda, iii, ii, viii.
  72. Rig-Véda, iv, vi, ii.
  73. Ligne symbolique pour indiquer le char du sacrifice, dont le foyer était le siège et les flammes les chevaux.
  74. Voy. Sanhita of the Sama-Véda, by Stevenson, pref. viii.
  75. Rig-Véda, vi, ii, i, 5.
  76. Rig-Véda, i, ii, viii.
  77. Rig-Véda, i, iii, x.
  78. Rig-Véda, vi, v, vi.
  79. Rig-Véda, i, iii, i.
  80. Rig-Véda, ii, iv, xvi.
  81. Rig-Véda, ii, vii, v. Voy. note 4 de la page précédente.
  82. Rig-Véda, ii, iv, i.
  83. Rig-Véda, i, vi, xiv.
  84. Rig-Véda, vi, iii, xiv.
  85. Rig-Véda, i, iv, ix.
  86. Rig-Véda, iii, i, vii.
  87. Rig-Véda, iii, iv, vii.
  88. Rig-Véda, iii, v, i.
  89. Rig-Véda, iii, vi, iv.
  90. Rig-Véda, ii, vii, xiii.
  91. Rig-Véda, iv, iii, xv.
  92. Dubois, ouvr. cit., i, 416, 417.
  93. Bhag.-Gita, ii, 42, 43, 45.
  94. Rig-Véda, ii, iii, vii.
  95. Rig-Véda, viii, vi, i, 6.
  96. Rig-Véda, ii, viii, viii. Je crois, et M. Langlois, si j’ai bien compris, croit aussi, que l’hymne à l’âme (viii, i, xiii et xiv) s’applique à Agni, et non à l’âme humaine. Le refrain semble l’indiquer assez : Nous la rappelons ici (l’âme d’Agni, la flamme), à ton habitation (au foyer), à la vie (à la manifestation de la vertu ignée).
  97. Bhag.-Gita, ii, 72.
  98. Voy. Man., i, 54, 55, 57, 72, note 2.
  99. Voy. Alex. Chodzko, le Déçatir, Revue Orient., ii, 279.
  100. M. Langlois a très-bien fait de traduire les mots Brâhmana, Kshatra et Vaîsya de Brahman, Kshatra et Vis, par prêtre, héros et peuple. S’il ne l’avait pas fait, on aurait pu en conclure que les castes existaient déjà à l’époque védique. Il n’en est rien, quoiqu’on ne puisse nier que la tendance à cet état social n’y soit clairement exprimée (voy. Rig-Véda, vi, iii, iv, 16, 17, 18). Cette société avait même déjà ses parias, les Vrichalas (vii, viii, ii, 11). Quant à l’hymne v de la ive lect. de la viiie section, qui parle de l’existence des quatre castes, il n’est pas de l’âge védique (voy. p. 22, note).
  101. Rig-Véda, viii, i, xvi, 19.
  102. Rig-Véda, v, i, xiv, 9, 10.
  103. Rig-Véda, vi, vi, xvi, 12.
  104. Lois de Manou, ix, 317.
  105. On appelle mantras les prières védiques.
  106. Dubois, ouvr. cit., i, 180.
  107. Nomb., xix, 14, 15, 16, 17, 18, 19.
  108. Dubois, ouvr. cit., i, 244.
  109. Manou, v, 19.
  110. Voy. Burnouf, Intr. à l’hist. du Boudd., i, 150.
  111. Hor., Épodes, iii.
  112. Man., v, 21.
  113. Gen., ix, 3.
  114. Gen., i, 29.
  115. Bossuet, Disc. sur l’hist. univ., ii, ch. i.
  116. Voy. Langlois, iv, 231.
  117. Si le Bouddhisme ordonne de ne tuer rien de ce qui vit (Burnouf, Intr. à l’hist. du Boudd., 339), c’est à cause de la bienveillance dont le disciple de Çakya doit être animé envers tous les êtres ; c’est par conséquent un commandement basé sur la morale.
  118. Rig-Véda, viii, iv, iv, 14.
  119. Wilson, Dict. sansc., 376.
  120. Jacquemont, Journ. iii, 331.
  121. Ce sont ces deux morceaux de bois dont l’un tournant dans l’autre, en fait jaillir la flamme. Manière d’allumer le feu de tous les peuples primitifs.
  122. Rig-Véda, passim.
  123. L. de Man., xi, 59, 66.
  124. L. de Man., xi, 108-116.
  125. Les interpolations sont le fléau de la littérature hindoue ; il n’est pas un seul livre qui en soit exempt. J’ai déjà dit que M. Langlois en signale dans le Rig-Véda (i, 673 ; iii, 237, 243 ; iv, 499, 509). Grâce à ce procédé et au manque absolu de chronologie, un grand nombre d’ouvrages paraissent occuper le même plan, quoiqu’en réalité il y ait souvent entre eux plusieurs siècles. Chaque école brahmanique, voire chaque copiste, ajoutait un peu du crû de son pays, et comme ces ouvrages, écrits sur une matière excessivement fragile (feuilles de palmier) ou sur un papier fortement chargé de colle, étaient, pour ces raisons, très-exposés aux ravages des vers ou des insectes, et, par conséquent, susceptibles d’être copiés fort souvent, on peut juger de l’état d’infidélité dans lequel nous sont parvenus plusieurs œuvres littéraires, soit des premiers siècles, soit des âges suivants. Ainsi, pour n’en citer qu’un seul exemple, le code de Manou est loin d’être d’une seule pièce ; le premier livre n’y appartient en aucune manière. — Et qu’on ne dise pas que l’état de la langue est un critérium qui puisse toujours guider le philologue dans les perplexités sans nombre d’une recension. On sait l’usage habile qu’on a fait des centons. Il y a dans le Rig-Véda des hymnes composés de cette manière (voy. Langlois, iii, 482). Et ne nous a-t-on pas engendré un Ossian de la plus pure race celtique ? Manque-t-il des érudits qui imiteraient Villehardouin et Joinville au point de tromper les plus clairvoyants ? Et que possédons-nous d’Homère ? Où est le savant qui oserait dire : c’est ici qu’il parle lui-même, et c’est là que parlent les rapsodes, les critiques ou les copistes ? Questions éternellement insolubles dans leur ensemble, et bien propres à ne point nous faire prendre pour de l’ironie, comme au temps de Socrate, l’aveu d’ignorance que pourraient faire ceux qui passent pour les plus savants.
  126. Man., xii, 97.
  127. Rig-Véda, ii, v, iv.
  128. Man., ii, 53.
  129. Annan Vishnouh svayam (Koull., ii, 54).
  130. L’influence nuisible de la femme, qui est dans cet état, sur certaines préparations culinaires, en particulier sur toutes celles où il entre du lait, nourriture favorite des Hindous, n’est peut-être pas si difficile à expliquer ; mais en tous cas, elle est très-réelle et très-visible. Il n’est donc pas étonnant que les Orientaux, principalement les Hindous et les Hébreux, aient consacré à ce phénomène un article spécial dans leur législation.
  131. Chez les Abyssins aussi, le forgeron est regardé comme impur. On le suppose en relation avec les esprits infernaux. C’est pourquoi ce métier, ainsi que la plupart des autres, y sont exercés, de même que dans l’Yémen, par la dernière classe de la société. En Arabie ce sont les Akhdam, tribu qui paraît descendre des habitants primitifs de cette contrée, les Hamyarites (voy. Jour. Asiat., xv, 383).
  132. Voy. Manou, iv, 207-217.
  133. Jacq., Journ., i, 266.
  134. Lois de Manou, ix, 45.
  135. Man., viii, 353.
  136. Man., ix, 60, 61. Il y a comme une réminiscence de cette coutume chez les Juifs en ce que la cohabitation de la femme avec un parent était obligatoire après la mort du mari (voy. Gen., xxxviii, 8 ; Deut., xxv, 5). Il n’est peut-être pas illogique de rapporter à cet usage cette forme de mariage si étrange qu’on nomme Polyandrie, et qui, dans l’Inde, paraît avoir existé dès la plus haute antiquité. On le remarque surtout dans le Malabar et dans l’Himalaya. Là, une femme est l’épouse de tous les frères d’une même famille, quelque nombreux qu’ils soient.
  137. L. de Manou, ix, 167.
  138. Le Véda tout entier est la source du devoir : Vêdô’ khilô dharma-moûlam (Man., ii, 6). Toute action qui intéresse la société est védique : sarvan karma laûkikaṅ vaîdikam (Koull., ii, 4).
  139. Rig-Véda, v, i, xv, 19 ; passim.
  140. Lois de Man., vi, 35, 37.
  141. Dubois, ouvr. cit., i, 118 ; ii, 365.
  142. Man., ix, 137.
  143. Man., viii, 371, 373.
  144. Man., viii, 364.
  145. Bernier, Voyages, ii, 94,95 ; Dubois, ouvr. cit., ii, 369 sqq.
  146. Jacquemont, Journ., iii, 35, 47 ; Dubois, i, 437 sqq. ; Anquetil-Duperron, Zend-Avesta, i, i, cccxlv.
  147. Dubois, loc. cit.
  148. Anq. Dup., ouvr. cit., i, i, lvi, ccxxx sqq. ; voy. aussi Dubois, loc. cit.
  149. Exod., xxii, 19 ; Levit., xviii, 22, 23 ; ib., xx, 13, 16, 16 ; Deut., xxvii, 21.
  150. Il paraît que ces orgies remontent bien haut, si ce qu’en disent Hérodote et Ctésias est vrai : Indi feminis miscentur palam, veluti pecudes (Her., iii, 101), coeunt cum feminis quadrupedes, etc. (Ctesias, fragm. de reb. ind. xxiii). Mais il est à croire que ces deux auteurs étaient mal renseignés sur les Hindous, et qu’ils prenaient des singes pour des hommes : caudam habent omnes viri et mulieres, supra nates, canum more, dit Ctésias, et cela, je crois, est suffisant pour mettre en doute la véracité de ses autres récits.
  151. Le haut de la pagode de Haddol, par exemple, non loin de Goa, en a la forme (Anq.-Dup., ouvr. cit., i, i, ccxvi).
  152. Les Hindous n’ont pas de poésie érotique proprement dite. Car il est impossible de donner ce nom à des poésies où l’amour apparaît toujours sous la forme la plus cynique, et avec un langage qui, si on le traduisait fidèlement, révolterait la pudeur la moins scrupuleuse. Les poésies de ce genre qui peuvent se lire appartiennent à l’école persane.
  153. Taciti Hist., i, 3.
  154. Horat., Carm., lib. ii, ode xix. Toute mon âme frémit de terreur, et, palpitant encore de la vue du dieu redoutable, je me livre à une joie désordonnée.
  155. Ce trouble provenait de ce qu’Indra devait céder la royauté du Ciel à l’ascète qui pendant un nombre d’années déterminé surpassait en sainteté la vie d’Indra, pendant qu’il avait été ascète lui-même.
  156. Appelé ainsi à cause du firmament étoilé.
  157. Les Siddhas, esprits parfaits, sont devenus ensuite une espèce d’alchimistes ou de sorciers, commandant à la nature. Les Rishis sont les Voyants, les Prophètes d’autres peuples. Les Tchâranas sont les panégyristes des dieux.
  158. Les Pitris sont les ancêtres, les mânes ; on les appelle aussi les Grand-pères.
  159. Les expressions du texte sont plus crues.
  160. Le sacrifice pour les Pitris se fait avec un bouc coupé.
  161. La tradition qui donne à Indra la forme du bélier est fort ancienne, et se trouve déjà dans les hymnes du Rig-Véda parce qu’il est censé conduire les nuages qui ressemblent quelquefois à un troupeau. Voy. Rig-Véda, i, iv, v, 1 ; v, vii, vi, 40 ; vi, vi, xvi, 12 ; vii, vii, ix, 17.
  162. C’est dans l’Inde la marque du salut respectueux. La manière de saluer tient une place considérable dans les habitudes des Hindous ; nous y consacrerons un prochain article.