Le Nez d’un notaire/Chapitre 3

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Calmann-Lévy, collection Nelson (p. 93-130).
III
OÙ LE NOTAIRE DÉFEND SA PEAU AVEC PLUS DE SUCCÈS



Un homme heureux sans restriction, c’était le cocher d’Ayvaz-Bey. Ce vieux gamin de Paris fut peut-être moins sensible au pourboire de cinquante francs qu’au plaisir d’avoir conduit son bourgeois à la victoire.

— Excusez ! dit-il au bon Ayvaz, voilà comme vous arrangez les personnes ? C’est bon à savoir. Si jamais je vous marche sur le pied, je me dépêcherai de vous demander pardon. Ce pauvre monsieur serait bien embarrassé de prendre une prise. Allons, allons ! si on soutient encore devant moi que les Turcs sont des empotés, j’aurai de quoi répondre. Quand je vous le disais, que je vous porterais bonheur ! Eh bien, mon prince, je connais un vieux de chez Brion que c’est tout le contraire. Il porte la guigne à ses voyageurs. Autant il en mène sur le terrain, autant de flambés… Hue, cocotte ! en route pour la gloire ! les chevaux du Carrousel ne sont pas tes cousins aujourd’hui !

Ces lazzi tant soit peu cruels ne parvinrent pas à dérider les trois Turcs, et le cocher n’amusa que lui-même.

Dans une voiture infiniment plus brillante et mieux attelée, le notaire se lamentait en présence de ses deux amis.

— C’en est fait, disait-il, je suis l’équivalent d’un homme mort ; il ne me reste plus qu’à me brûler la cervelle. Je ne saurais plus aller dans le monde, ni à l’Opéra, ni dans aucun théâtre. Voulez-vous que j’étale aux yeux de l’univers une figure grotesque et lamentable, qui excitera le rire chez les uns et la pitié chez les autres ?

— Bah ! répondit le marquis, le monde se fait à tout. Et, d’ailleurs, au pis aller, si l’on a peur du monde, on reste chez soi.

— Rester chez moi, le bel avenir ! Pensez-vous donc que les femmes viendront me relancer à domicile, dans le bel état où je suis ?

— Vous vous marierez ! J’ai connu un lieutenant de cuirassiers qui avait perdu un bras, une jambe et un œil. Il n’était pas la coqueluche des femmes, d’accord ; mais il épousa une brave fille, ni laide ni jolie, qui l’aima de tout son cœur et le rendit parfaitement heureux.

M. L’Ambert trouva sans doute que cette perspective n’était pas des plus consolantes, car il s’écria d’un ton de désespoir :

— Ô les femmes ! les femmes ! les femmes !

— Jour de Dieu ! reprit le marquis, comme vous avez la girouette tournée au féminin ! Mais les femmes ne sont pas tout ; il y a autre chose en ce monde. On fait son salut, que diable ! On amende son âme, on cultive son esprit, on rend service au prochain, on remplit les devoirs de son état. Il n’est pas nécessaire d’avoir un si long nez pour être bon chrétien, bon citoyen et bon notaire !

— Notaire ! reprit-il avec une amertume peu déguisée, notaire ! En effet, je suis encore cela. Hier, j’étais un homme ; un homme du monde, un gentleman, et même, je puis le dire sans fausse modestie, un cavalier assez apprécié dans la meilleure compagnie. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’un notaire. Et qui sait si je le serai demain ? Il ne faut qu’une indiscrétion de valet pour ébruiter cette sotte affaire. Qu’un journal en dise deux mots, le parquet est forcé de poursuivre mon adversaire, et ses témoins, et vous-mêmes, messieurs. Nous voyez-vous en police correctionnelle, racontant au tribunal où et pourquoi j’ai poursuivi mademoiselle Victorine Tompain ! Supposez un tel scandale et dites si le notaire y survivrait.

— Mon cher garçon, répondit le marquis, vous vous effrayez de dangers imaginaires. Les gens de notre monde, et vous en êtes un peu, ont le droit de se couper la gorge impunément. Le ministère public ferme les yeux sur nos querelles, et c’est justice. Je comprends qu’on inquiète un peu les journalistes, les artistes et autres individus de condition inférieure lorsqu’ils se permettent de toucher une épée : il convient de rappeler à ces gens-là qu’ils ont des poings pour se battre, et que cette arme suffit parfaitement à venger l’espèce d’honneur qu’ils ont. Mais qu’un gentilhomme se conduise en gentilhomme, le parquet n’a rien à dire et ne dit rien. J’ai eu quinze ou vingt affaires depuis que j’ai quitté le service, et quelques-unes assez malheureuses pour mes adversaires. Avez-vous jamais lu mon nom dans la Gazette des Tribunaux ?

M. Steimbourg était moins lié avec M. L’Ambert que le marquis de Villemaurin ; il n’avait pas, comme lui, tous ses titres de propriété dans l’étude de la rue de Verneuil depuis quatre ou cinq générations. Il ne connaissait guère ces deux messieurs que par le cercle et la partie de whist ; peut-être aussi par quelques courtages que le notaire lui avait fait gagner. Mais il était bon garçon et homme de sens ; il fit donc à son tour quelque dépense de paroles pour raisonner et consoler ce malheureux. À son gré, M. de Villemaurin mettait les choses au pis ; il y avait plus de ressource. Dire que M. L’Ambert resterait défiguré toute sa vie, c’était désespérer trop tôt de la science.

— À quoi nous servirait-il d’être nés au XIXe siècle, si le moindre accident devait être, comme autrefois, un malheur irréparable ? Quelle supériorité aurions-nous sur les hommes de l’âge d’or ? Ne blasphémons pas le saint nom du progrès. La chirurgie opératoire est, grâce à Dieu, plus florissante que jamais dans la patrie d’Ambroise Paré. Le bonhomme de Parthenay nous a cité quelques-uns des maîtres qui raccommodent victorieusement le corps humain. Nous voici aux portes de Paris, nous enverrons à la plus prochaine pharmacie, on nous y donnera l’adresse de Velpeau ou d’Huguier ; votre valet de pied courra chez le grand homme et l’amènera chez vous. Je suis sûr d’avoir entendu dire que les chirurgiens refaisaient une lèvre, une paupière, un bout d’oreille : est-il donc plus difficile de restaurer un bout de nez ?

Cette espérance était bien vague ; elle ranima pourtant le pauvre notaire, qui, depuis une demi-heure, ne saignait plus. L’idée de redevenir ce qu’il était et de reprendre le cours de sa vie, le jetait dans une sorte de délire. Tant il est vrai qu’on n’apprécie le bonheur d’être complet que lorsqu’on l’a perdu.

— Ah ! mes amis, s’écriait-il en tordant ses mains l’une dans l’autre, ma fortune appartient à l’homme qui me guérira ! Quels que soient les tourments qu’il me faudra endurer, j’y souscris de grand cœur si l’on m’assure du succès ; je ne regarderai pas plus à la souffrance qu’à la dépense !

C’est dans ces sentiments qu’il regagna la rue de Verneuil, tandis que son valet de pied cherchait l’adresse des chirurgiens célèbres. Le marquis et M. Steimbourg le ramenèrent jusque dans sa chambre et prirent congé de lui, l’un pour aller rassurer sa femme et ses filles, qu’il n’avait pas vues depuis la veille au soir, l’autre pour courir à la Bourse.

Seul avec lui-même, en face d’un grand miroir de Venise qui lui renvoyait sans pitié sa nouvelle image, Alfred L’Ambert tomba dans un accablement profond. Cet homme fort, qui ne pleurait jamais au théâtre parce que c’est peuple, ce gentleman au front d’airain qui avait enterré son père et sa mère avec la plus sereine impassibilité, pleura sur la mutilation de sa jolie personne et se baigna de larmes égoïstes.

Son valet de pied fit diversion à cette douleur amère en lui promettant la visite de M. Bernier, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, membre de la Société de chirurgie et de l’Académie de médecine, professeur de clinique, etc., etc. Le domestique avait couru au plus près, rue du Bac, et il n’était pas mal tombé : M. Bernier, s’il ne va point de pair avec les Velpeau, les Manec et les Huguier, occupe immédiatement au-dessous d’eux un rang très honorable.

— Qu’il vienne ! s’écria M. L’Ambert. Pourquoi n’est-il pas encore ici ? Croit-il donc que je sois fait pour attendre ?

Il se reprit à pleurer de plus belle. Pleurer devant ses gens ! Se peut-il qu’un simple coup de sabre modifie à tel point les mœurs d’un homme ? Assurément, il fallait que l’arme du bon Ayvaz, en tranchant le canal nasal, eût ébranlé le sac lacrymal et les tubercules eux-mêmes.

Le notaire sécha ses yeux pour regarder un fort volume in-12, qu’on apportait en grande hâte de la part de M. Steimbourg. C’était la Chirurgie opératoire de Ringuet, manuel excellent et enrichi d’environ trois cents gravures. M. Steimbourg avait acheté le livre en allant à la Bourse, et il l’envoyait à son client, pour le rassurer sans doute. Mais l’effet de cette lecture fut tout autre qu’on ne l’espérait. Quand le notaire eut feuilleté deux cents pages, quand il eut vu défiler sous ses yeux la série lamentable des ligatures, des amputations, des résections et des cautérisations, il laissa tomber le livre et se jeta dans un fauteuil en fermant les yeux. Il fermait les yeux et pourtant il voyait des peaux incisées, des muscles écartés par des érignes, des membres disséqués à grands coups de couteau, des os sciés par les mains d’opérateurs invisibles. La figure des patients lui apparaissait, telle qu’on la voit dans les dessins d’anatomie, calme, stoïque, indifférente à la douleur, et il se demandait si une telle dose de courage avait jamais pu entrer dans des âmes humaines. Il revoyait surtout le petit chirurgien de la page 89, tout de noir habillé, avec un collet de velours à son habit. Cet être fantastique a la tête ronde, un peu forte, le front dégarni : sa physionomie est sérieuse ; il scie attentivement les deux os d’une jambe vivante.

— Monstre ! s’écria M. L’Ambert

Au même instant, il vit entrer le monstre en personne et l’on annonça M. Bernier.

Le notaire s’enfuit à reculons jusque dans l’angle le plus obscur de sa chambre, ouvrant des yeux hagards et tendant les mains en avant comme pour écarter un ennemi. Ses dents claquaient ; il murmurait d’une voix étouffée, comme dans les romans de M. Xavier de Montépin, le mot :

— Lui ! lui ! lui !

— Monsieur, dit le docteur, je regrette de vous avoir fait attendre, et je vous supplie de vous calmer. Je sais l’accident qui vous est arrivé, et je ne crois pas que le mal soit sans remède. Mais nous ne ferons rien de bon si vous avez peur de moi.

Peur est un mot qui sonne désagréablement aux oreilles françaises. M. L’Ambert frappa du pied, marcha droit au docteur et lui dit avec un petit rire trop nerveux pour être naturel :

— Parbleu ! docteur, vous me la baillez belle. Est-ce que j’ai l’air d’un homme qui a peur ? Si j’étais un poltron, je ne me serais pas fait décompléter ce matin d’une si étrange manière. Mais, en vous attendant, je feuilletais un livre de chirurgie. Je viens tout justement d’y voir une figure qui vous ressemble, et vous m’êtes un peu apparu comme un revenant. Ajoutez à cette surprise les émotions de la matinée, peut-être même un léger mouvement de fièvre, et vous excuserez ce qu’il y a d’étrange dans mon accueil.

— À la bonne heure ! dit M. Bernier en ramassant le livre. Ah ! vous lisiez Ringuet ! C’est un de mes amis. Je me rappelle, en effet, qu’il m’a fait graver tout vif, d’après un croquis de Léveillé. Mais asseyez-vous, je vous en prie.

Le notaire se remit un peu et raconta les événements de la journée, sans oublier l’épisode du chat qui lui avait, pour ainsi dire, fait perdre le nez une seconde fois.

— C’est un malheur, dit le chirurgien ; mais on peut le réparer en un mois. Puisque vous avez le petit livre de Ringuet, vous n’êtes pas sans quelque notion de la chirurgie ?

M. L’Ambert avoua qu’il n’était point allé jusqu’à ce chapitre-là.

— Eh bien, reprit M. Bernier, je vais vous le résumer en quatre mots. La rhinoplastie est l’art de refaire un nez aux imprudents qui l’ont perdu.

— Il est donc vrai, docteur !… le miracle est possible ?… la chirurgie a trouvé une méthode pour… ?

— Elle en a trouvé trois. Mais j’écarte la méthode française, qui n’est point applicable au cas présent. Si la perte de substance était moins considérable, je pourrais décoller les bords de la plaie, les aviver, les mettre en contact et les réunir par première intention. Il n’y faut pas songer.

— Et j’en suis bien aise, reprit le blessé. Vous ne sauriez croire, docteur, à quel point ces mots de plaie décollée, avivée, me donnaient sur les nerfs. Passons à des moyens plus doux, je vous en prie !

— Les chirurgiens procèdent rarement par la douceur. Mais, enfin, vous avez le choix entre la méthode indienne et la méthode italienne. La première consiste à découper dans la peau de votre front une sorte de triangle, la pointe en bas, la base en haut. C’est l’étoffe du nouveau nez. On décolle ce lambeau dans toute son étendue, sauf le pédicule inférieur qui doit rester adhérent. On le tord sur lui-même de façon à laisser l’épiderme en dehors, et on le coud par ses bords aux limites correspondantes de la plaie. En autres termes, je puis vous refaire un nez assez présentable aux dépens de votre front. Le succès de l’opération est presque sûr ; mais le front gardera toujours une large cicatrice.

— Je ne veux point de cicatrice, docteur. Je n’en veux à aucun prix. J’ajoute même (passez-moi cette faiblesse) que je ne voudrais point d’opération. J’en ai déjà subi une aujourd’hui, par les mains de ce maudit Turc ; je n’en souhaite pas d’autre. Au simple souvenir de cette sensation, mon sang se glace. J’ai pourtant du courage autant qu’homme du monde ; mais j’ai des nerfs aussi. Je ne crains pas la mort ; j’ai horreur de la souffrance. Tuez-moi si vous voulez ; mais, pour Dieu ! ne m’entaillez plus !

— Monsieur, reprit le docteur avec un peu d’ironie, si vous avez un tel parti pris contre les opérations, il fallait appeler non pas un chirurgien, mais un homéopathe.

— Ne vous moquez pas de moi. Je n’ai pas su me maîtriser à l’idée de cette opération indienne. Les Indiens sont des sauvages ; leur chirurgie est digne d’eux. Ne m’avez-vous point parlé d’une méthode italienne ? Je n’aime pas les Italiens, en politique. C’est un peuple ingrat, qui a tenu la conduite la plus noire envers ses maîtres légitimes ; mais, en matière de science, je n’ai pas trop mauvaise idée de ces coquins-là.

— Soit. Optez donc pour la méthode italienne. Elle réussit quelquefois ; mais elle exige une patience et une immobilité dont vous ne serez peut-être point capable.

— S’il ne faut que de la patience et de l’immobilité, je vous réponds de moi

— Êtes-vous homme à rester trente jours dans une position extrêmement gênante ?

— Oui.

— Le nez cousu au bras gauche ?

— Oui.

— Eh bien, je vous taillerai sur le bras un lambeau triangulaire de quinze à seize centimètres de longueur sur dix ou onze de largeur ; je…

— Vous me taillerez cela, à moi ?

— Sans doute.

— Mais c’est horrible, docteur ! m’écorcher vif ! tailler des lanières dans la peau d’un homme vivant ! c’est barbare, c’est moyen âge, c’est digne de Shylock, le juif de Venise !

— La plaie du bras n’est rien. Le difficile est de rester cousu à vous-même pendant une trentaine de jours.

— Et moi, je ne redoute absolument que le coup de scalpel. Lorsqu’on a senti le froid du fer entrant dans la chair vivante, on en a pour le reste de ses jours, mon cher docteur ; on n’y revient plus.

— Cela étant, monsieur, je n’ai rien à faire ici, et vous resterez sans nez toute la vie.

Cette espèce de condamnation plongea le pauvre notaire dans une consternation profonde. Il arrachait ses beaux cheveux blonds et se démenait comme un fou par la chambre.

— Mutilé ! disait-il en pleurant ; mutilé pour toujours ! Et rien ne peut remédier à mon sort ! S’il y avait quelque drogue, quelque topique mystérieux dont la vertu rendît le nez à ceux qui l’ont perdu, je l’achèterais au poids de l’or ! Je l’enverrais chercher jusqu’au bout du monde ! Oui, j’armerais un vaisseau, s’il le fallait absolument. Mais rien ! À quoi me sert-il d’être riche ? À quoi vous sert-il d’être un praticien illustre, puisque toute votre habileté et tous mes sacrifices aboutissent à ce stupide néant ? Richesse, science, vains mots !

M. Bernier lui répondait de temps à autre, avec un calme imperturbable :

— Laissez-moi vous tailler un lambeau sur le bras, et je vous refais le nez.

Un instant M. L’Ambert parut décidé. Il mit habit bas et releva la manche de sa chemise. Mais, quand il vit la trousse ouverte, quand l’acier poli de trente instruments de supplice étincela sous ses yeux, il pâlit, faiblit et tomba comme pâmé sur une chaise. Quelques gouttes d’eau vinaigrée lui rendirent le sentiment, mais non la résolution.

— Il n’y faut plus penser, dit-il en se rajustant. Notre génération a toutes les espèces de courage, mais elle est faible devant la douleur. C’est la faute de nos parents, qui nous ont élevés dans le coton.

Quelques minutes plus tard, ce jeune homme, imbu des principes les plus religieux, se prit à blasphémer la Providence.

— En vérité, s’écria-t-il, le monde est une belle pétaudière, et j’en fais compliment au Créateur ! J’ai deux cent mille francs de rente, et je resterai aussi camus qu’une tête de mort, tandis que mon portier, qui n’a pas dix écus devant lui, aura le nez de l’Apollon du Belvédère ! La Sagesse qui a prévu tant de choses, n’a pas prévu que j’aurais le nez coupé par un Turc pour avoir salué mademoiselle Victorine Tompain ! Il y a en France trois millions de gueux dont toute la personne ne vaut pas dix sous, et je ne peux pas acheter à prix d’or le nez d’un de ces misérables !… Mais, au fait, pourquoi pas ?

Sa figure s’illumina d’un rayon d’espérance, et il poursuivit d’un ton plus doux :

— Mon vieil oncle de Poitiers, dans sa dernière maladie, s’est fait injecter cent grammes de sang breton dans la veine médiane céphalique ! un fidèle serviteur avait fait les frais de l’expérience. Ma belle tante de Giromagny, du temps qu’elle était encore belle, fit arracher une incisive à sa plus jolie chambrière pour remplacer une dent qu’elle venait de perdre. Cette bouture prit fort bien, et ne coûta pas plus de trois louis. Docteur, vous m’avez dit que, sans la scélératesse de ce maudit chat, vous auriez pu recoudre mon nez tout chaud à la figure. Me l’avez-vous dit, oui ou non ?

— Sans doute, et je le dis encore.

— Eh bien, si j’achetais le nez de quelque pauvre diable, vous pourriez tout aussi bien le greffer au milieu de mon visage ?

— Je le pourrais…

— Bravo !

— Mais je ne le ferai point, et aucun de mes confrères ne le fera non plus que moi.

— Et pourquoi donc, s’il vous plaît ?

— Parce que mutiler un homme sain est un crime, le patient fût-il assez stupide ou assez affamé pour y consentir.

— En vérité, docteur, vous confondez toutes mes notions du juste et de l’injuste. Je me suis fait remplacer moyennant une centaine de louis par une espèce d’Alsacien, sous poil alezan brûlé. Mon homme (il était bien à moi) a eu la tête emportée par un boulet le 30 avril 1849. Comme le boulet en question m’était incontestablement destiné par le sort, je puis dire que l’Alsacien m’a vendu sa tête et toute sa personne pour cent louis, peut-être cent quarante. L’État a non seulement toléré, mais approuvé cette combinaison ; vous n’y trouvez rien à redire ; peut-être avez-vous acheté vous-même, au même prix, un homme entier, qui se sera fait tuer pour vous. Et quand j’offre de donner le double au premier coquin venu, pour un simple bout de nez, vous criez au scandale !

Le docteur s’arrêta un instant à chercher une réponse logique. Mais, n’ayant point trouvé ce qu’il voulait, il dit à maître L’Ambert :

— Si ma conscience ne me permet pas de défigurer un homme à votre profit, il me semble que je pourrais, sans crime, prélever sur le bras d’un malheureux les quelques centimètres carrés de peau qui vous manquent.

— Eh ! cher docteur, prenez-les où bon vous semblera, pourvu que vous répariez cet accident stupide ! Trouvons bien vite un homme de bonne volonté, et vive la méthode italienne !

— Je vous préviens encore une fois que vous serez tout un mois à la gêne.

— Eh ! que m’importe la gêne ! Je serai, dans un mois, au foyer de l’Opéra !

— Soit. Avez-vous un homme en vue ? Ce concierge dont vous parliez tout à l’heure ?…

— Très bien ! On l’achèterait avec sa femme et ses enfants pour cent écus. Lorsque Barbereau, mon ancien, s’est retiré je ne sais où pour vivre de ses rentes, un client m’a recommandé celui-là, qui mourait littéralement de faim.

M. L’Ambert sonna un valet de chambre et ordonna qu’on fît monter Singuet, le nouveau concierge.

L’homme accourut ; il poussa un cri d’effroi en voyant la figure de son maître.

C’était un vrai type du pauvre diable parisien, le plus pauvre de tous les diables : un petit homme de trente-cinq ans, à qui vous en auriez donné soixante, tant il était sec, jaune et rabougri.

M. Bernier l’examina sur toutes les coutures et le renvoya bientôt à sa loge.

— La peau de cet homme-là n’est bonne à rien, dit le docteur. Rappelez-vous que les jardiniers prennent leurs greffes sur les arbres les plus sains et les plus vigoureux. Choisissez-moi un gaillard solide parmi les gens de votre maison ; il y en a.

— Oui ; mais vous en parlez bien à votre aise. Les gens de ma maison sont tous des messieurs. Ils ont des capitaux, des valeurs en portefeuille ; ils spéculent sur la hausse et la baisse, comme tous les domestiques de bonne maison. Je n’en connais pas un qui voulût acheter, au prix de son sang, un métal qui se gagne si couramment à la Bourse.

— Mais peut-être en trouveriez-vous un qui, par dévouement…

— Du dévouement chez ces gens-là ? Vous vous moquez, docteur ! Nos pères avaient des serviteurs dévoués : nous n’avons plus que de méchants valets ; et, dans le fond, nous y gagnons peut-être. Nos pères, étant aimés de leurs gens, se croyaient obligés de les payer d’un tendre retour. Ils supportaient leurs défauts, les soignaient dans leurs maladies, les nourrissaient dans leur vieillesse ; c’était le diable. Moi, je paye mes gens pour faire leur service, et, quand le service ne se fait pas bien, je n’ai pas besoin d’examiner si c’est mauvais vouloir, vieillesse ou maladie ; je les chasse.

— Alors, nous ne trouverons pas chez vous l’homme qu’il nous faut. Avez-vous quelqu’un en vue ?

— Moi ? Personne. Mais tout est bon ; le premier venu, le commissionnaire du coin, le porteur d’eau que j’entends crier dans la rue !

Il tira ses lunettes de sa poche, écarta légèrement le rideau, lorgna dans la rue de Beaune, et dit au docteur :

— Voici un garçon qui n’a pas mauvaise mine. Ayez donc la bonté de lui faire un signe, car je n’ose pas montrer ma figure aux passants.

M. Bernier ouvrit la fenêtre au moment où la victime désignée criait à pleins poumons :

— Eau !… eau !… eau !…

— Mon garçon, lui dit le docteur, laissez là votre tonneau et montez ici par la rue de Verneuil ! Il y a de l’argent à gagner.