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Le Nommé Jeudi/Chapitre IV

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IV

L’histoire d’un détective


Gabriel Syme n’était pas simplement un policier déguisé en poète : c’était vraiment un poète qui s’était fait détective. Il n’y avait pas trace d’hypocrisie dans sa haine de l’anarchie. Il était un de ceux que la stupéfiante folie de la plupart des révolutionnaires amène à un conservatisme excessif. Ce n’était pas la tradition qui l’y avait amené. Son amour des convenances avait été spontané et soudain. Il tenait pour l’ordre établi par rébellion contre la rébellion.

Il sortait d’une famille d’originaux, dont les membres les plus anciens avaient toujours eu sur toutes choses les notions les plus neuves. L’un de ses oncles avait l’habitude de ne jamais se promener que sans chapeau. Un autre avait essayé, d’ailleurs sans succès, de ne s’habiller que d’un chapeau. Son père était artiste, et cultivait son moi. Sa mère était férue d’hygiène et de simplicité. Il en résulta que, durant son âge tendre, l’enfant ne connut pas d’autre boisson que ces deux extrêmes : l’absinthe et le cacao ; il en conçut, pour l’une et pour l’autre, un dégoût salutaire. Plus sa mère prêchait une abstinence ultra-puritaine, plus son père préconisait une licence ultra-païenne, et, tandis que l’une imposait chez elle le végétarisme, l’autre n’était pas loin de prendre la défense du cannibalisme.

Entouré qu’il était depuis son enfance par toutes les formes possibles de la révolte, il était fatal que Gabriel se révoltât aussi contre quelque chose ou en faveur de quelque chose. C’est ce qu’il fit en faveur du bon sens, ou du sens commun. Mais il avait dans ses veines trop de sang fanatique pour que sa conception du sens commun fût tout à fait sensée.

Un accident exaspéra sa haine du moderne anarchisme.

Il traversait je ne sais quelle rue de Londres au moment où une bombe y éclata. Il fut d’abord aveuglé, assourdi, puis, la fumée se dissipant, il vit des fenêtres brisées et des figures ensanglantées. Depuis lors, il continua de vivre, en apparence, comme par le passé, calme, poli, de manières douces ; mais il y avait, dans son esprit, un endroit qui n’était plus parfaitement normal et sain. Il ne considérait pas, ainsi que la plupart d’entre nous, les anarchistes comme une poignée de détraqués combinant l’ignorance et l’intellectualisme. Il voyait dans leurs doctrines un immense danger social, quelque chose de comparable à une invasion chinoise.

Il déversait sans répit dans les journaux, et aussi dans les paniers des salles de rédaction, un torrent de nouvelles, de vers et de violents articles, où il dénonçait ce déluge de barbarie et de négation. Mais, malgré tant d’efforts, il ne parvenait pas à atteindre son ennemie, ni même, ce qui est plus grave, à se faire une situation sociale.

Quand il se promenait sur les quais de la Tamise, mordant amèrement un cigare à bas prix et méditant sur les progrès de l’Anarchie, il n’y avait pas d’anarchiste, bombe en poche, plus sauvage d’aspect que ce solitaire ami de l’ordre. Il se persuadait que le gouvernement, la société étaient isolés, dans une situation désespérée, au pied du mur. Il ne fallait rien moins que cette situation désespérée pour apitoyer ce Don Quichotte.

Ce soir-là, le soleil se couchait dans le sang. L’eau rouge reflétait le ciel rouge, et, dans le ciel et dans l’eau, Syme reconnaissait la couleur de sa colère. Le ciel était si chargé et le fleuve si brillant que le ciel pâlissait auprès du flot de feu liquide, s’écoulant à travers les vastes cavernes d’une mystérieuse région souterraine.

Syme, à cette époque, manquait d’argent. Il portait un chapeau haut de forme démodé, un manteau noir et déchiré encore plus démodé, et cette tenue lui donnait l’air des traîtres de Dickens et de Bulwer Lytton. Sa barbe et ses cheveux blonds se hérissaient. On n’eût guère pressenti en ce personnage léonin, le parfait gentleman qui, longtemps après, devait pénétrer dans les jardinets de Saffron Park ; entre ses dents serrées il tenait un long cigare noir qu’il avait acheté quatre sous dans Soho, il ressemblait assez à l’un de ces anarchistes contre lesquels il menait la guerre sainte.

C’est peut-être pourquoi un policeman, en faction sur les quais, s’approcha de lui et lui dit :

— Bonsoir.

Syme, en raison des inquiétudes maladives que lui causait le sort précaire de l’humanité, fut interloqué par la placide assurance de l’automatique factionnaire qui faisait dans le crépuscule une large tache bleue.

— En vérité, dit-il d’un ton cassant, le soir est-il si bon ou si beau ? Pour vous autres, la fin du monde aussi serait un beau soir… Mais voyez donc ce soleil rouge sang sur le fleuve rouge sang ! Je vous le dis : ce fleuve charrierait du sang humain, des flots lumineux de sang, que vous seriez là comme vous êtes ce soir, solide et calme, occupé à guetter quelque pauvre vagabond inoffensif, pour le faire circuler. Vous autres policemen, vous êtes cruels pour les pauvres ! Encore vous pardonnerais-je votre cruauté. C’est votre calme qui est intolérable.

— Si nous sommes calmes, répliqua le policeman, c’est le calme de la résistance organisée.

— Comment ? fit Syme en le regardant fixement.

— Il faut que le soldat reste calme au fort de la bataille, continua le policeman. Le calme d’une armée est fait de la furie d’un peuple.

— Dieu bon ! s’écria Syme, voilà l’enseignement qu’on donne dans les écoles ! Est-ce là ce qu’on appelle l’éducation non confessionnelle et égale pour tous ?

— Non, fit tristement le policeman, je n’ai pas eu le bénéfice d’une telle éducation. Les Boardschools sont venues après moi. L’éducation que j’ai reçue fut très sommaire, et maintenant elle serait très démodée, je le crains.

— Où l’avez-vous reçue ? demanda Syme étonné.

— Oh ! dit le policeman, à Harrow.

Les sympathies de classe qui, pour fausses qu’elles soient, sont pourtant chez bien des gens ce qu’il y a de moins faux, éclatèrent dans Syme avant qu’il pût les maîtriser.

— Seigneur ! Mais vous ne devriez pas être dans la police.

Le policeman secoua la tête et soupira :

— Je sais, dit-il solennellement, je ne suis pas digne.

— Mais pourquoi y être entré ? interrogea Syme assez indiscrètement.

— À peu près pour la même raison qui vous la fait calomnier. J’ai reconnu qu’il y a dans cette organisation des emplois pour ceux dont les inquiétudes touchant l’humanité visent les aberrations du raisonnement scientifique plutôt que les éruptions normales et, malgré leurs excès, excusables, des passions humaines. Je crois être clair.

— Si vous prétendez dire que votre pensée est claire pour vous, je veux bien le croire ; mais quant à vous expliquer clairement, c’est ce que vous ne faites pas du tout. Comment se fait-il qu’un homme comme vous vienne parler philosophie sous un casque bleu, sur les quais de la Tamise ?

— Il est évident que vous n’êtes pas informé des récents développements de notre système de police, répliqua l’autre. Je n’en suis pas surpris, d’ailleurs, car nous les cachons à la classe cultivée, où se recrutent la plupart de nos ennemis. Mais il me semble que vous avez des dispositions… que vous pourriez être des nôtres…

— Être des vôtres ! demanda Syme, et pourquoi ?

— Je vais vous dire… Voici la situation. Depuis longtemps le chef de notre Division, l’un des plus fameux détectives d’Europe, estime qu’une conspiration intellectuelle, purement intellectuelle, ne tardera pas à menacer l’existence même de la civilisation : la Science et l’Art ont entrepris une silencieuse croisade contre la Famille et l’État. C’est pourquoi il a créé un corps spécial de policemen philosophes. Leur rôle est de surveiller les initiateurs de cette conspiration, de les surveiller non seulement par les moyens dont nous disposons pour réprimer les crimes, mais de les surveiller et de les combattre aussi par la polémique, par la controverse. Je suis, pour mon compte, un démocrate, et je sais très bien quel est, dans le peuple, le niveau normal du courage et de la vertu. Mais il serait peu prudent de confier à des policemen ordinaires des recherches qui constituent une chasse aux hérésies.

Une curiosité sympathique allumait le regard de Syme.

— Que faites-vous donc ? demanda-t-il.

— Le rôle du policeman philosophe, répondit l’homme en bleu, exige plus de hardiesse et de subtilité que celui du détective vulgaire. Celui-ci va dans les cabarets borgnes arrêter les voleurs. Nous nous rendons aux « thés artistiques » pour y dénicher les pessimistes. Le détective vulgaire découvre, en consultant un grand livre, qu’un crime a été commis. Nous, nous diagnostiquons, en lisant un recueil de sonnets, qu’un crime va être commis. Notre mission est de monter jusqu’aux origines de ces épouvantables pensées qui inspirent le fanatisme intellectuel et finissent par pousser les hommes au crime intellectuel. C’est ainsi que nous arrivâmes juste à temps pour empêcher l’assassinat de Hartlepool, et cela uniquement parce que M. Wilks, notre camarade, un jeune homme très habile, sait pénétrer à merveille tous les sens d’un triolet.

— Pensez-vous qu’il y ait vraiment un rapport aussi étroit entre l’intellect moderne et le crime ?

— Vous n’êtes pas assez démocrate, répondit le policeman, mais vous aviez raison de dire, tout à l’heure, que nous traitons trop brutalement les criminels pauvres. Je vous assure que le métier, s’il se réduisait à persécuter les désespérés et les ignorants, me dégoûterait. Mais notre nouveau mouvement est tout autre chose. Nous donnons un démenti catégorique à cette théorie des snobs anglais selon laquelle les illettrés sont les criminels les plus dangereux. Nous nous souvenons des princes empoisonneurs de la Renaissance. Nous prétendons que le criminel dangereux par excellence, c’est le criminel bien élevé. Nous prétendons que le plus dangereux des criminels, aujourd’hui, c’est le philosophe moderne, affranchi de toutes les lois. Comparés à lui, le voleur et le bigame sont des gens d’une parfaite moralité. Combien mon cœur les lui préfère ! Ils ne nient pas l’essentiel idéal de l’homme. Tout leur tort est de ne pas savoir le chercher où il est Le voleur respecte la propriété ; c’est pour la respecter mieux encore qu’il désire devenir propriétaire. Le philosophe déteste la propriété en soi : il veut détruire l’idée même de la propriété individuelle. Le bigame respecte le mariage, et c’est pourquoi il se soumet aux formalités, cérémonies et rites de la bigamie. Le philosophe méprise le mariage en soi. L’assassin même respecte la vie humaine : c’est pour se procurer une vie plus intense qu’il supprime son semblable. Le philosophe hait la vie, la vie en soi ; il la hait en lui-même comme en autrui.

— Comme cela est vrai ! s’écria Syme en battant des mains. C’est ce que j’ai pensé dès mon enfance ; mais je n’étais pas parvenu à formuler l’antithèse verbale. Oui, tout méchant qu’il soit, le criminel ordinaire est du moins, pour ainsi dire, conditionnellement un brave homme. Il suffirait qu’un certain obstacle — disons un oncle riche — fût écarté pour qu’il acceptât l’univers tel qu’il est et louât Dieu. C’est un réformateur ; ce n’est pas un anarchiste. Il veut réparer l’édifice, il ne veut pas le démolir. Mais le mauvais philosophe ne se propose pas de modifier : il veut anéantir. Oui, la société moderne a gardé de la police ce qui en est vraiment oppressif et honteux. Elle traque la misère, elle espionne l’infortune. Elle renonce à cette œuvre autrement utile et noble : le châtiment des traîtres puissants dans l’État, des hérésiarques puissants dans l’Église. Les modernes nient qu’on ait le droit de punir les hérétiques. Je me demande, moi, si nous avons le droit de punir qui que ce soit qui ne l’est pas.

— Mais c’est absurde ! fit le policeman avec une ardeur peu commune chez les personnes de sa profession et de sa corpulence. Mais c’est intolérable ! J’ignore quel métier vous faites, mais quel qu’il soit, je sais que vous manquez votre vocation. Il faut que vous vous enrôliez dans notre brigade de philosophes antianarchistes, et vous le ferez. L’armée de nos ennemis est à nos frontières. Ils vont tenter un grand coup. Un instant de plus et vous manquez la gloire de travailler avec nous, la gloire, peut-être, de mourir avec les derniers héros du monde.

— Certes ! dit Syme, l’occasion est rare et précieuse. Pourtant, je ne comprends pas encore tout à fait. Je sais comme tout un chacun que le monde moderne est plein de petits hommes sans lois et de petits mouvements insensés. Mais tout dégoûtants qu’ils soient, ils ont généralement le mérite d’être en désaccord les uns avec les autres. Comment pouvez-vous parler d’une armée organisée par eux et du coup qu’ils sont sur le point de frapper ? Qu’est-ce que cette anarchie-là ?

— Ne la cherchez pas, expliqua le police-man, dans ces explosions de dynamite qui se produisent au hasard, en Russie ou en Irlande, actes de gens sans doute mal inspirés, mais réellement opprimés. Le vaste mouvement dont je parle est philosophique, et l’on y distingue un cercle intérieur et un cercle extérieur. On pourrait même désigner le cercle extérieur par le mot « laïc » et le cercle intérieur par le mot « sacerdotal ». Je préfère ces deux étiquettes, plus claires : section des Innocents et section des Criminels. Les premiers, les plus nombreux, sont de simples anarchistes, des gens convaincus que les lois et les formules ont détruit le bonheur de l’humanité. Ils croient que les sinistres effets de la perversité sont produits par le système précisément qui admet la notion de la perversité. Ils ne croient pas que le crime engendre la peine : ils croient que la peine engendre le crime. Pour eux, le séducteur, après avoir séduit sept femmes, serait aussi irréprochable que les fleurs du printemps. Selon eux, le pickpocket aurait l’impression d’être d’une exquise bonté. Voilà ma section des Innocents.

— Oh ! fit Syme.

— Naturellement, ces gens-là parlent de l’heureux temps qui s’annonce, d’un avenir paradisiaque d’une humanité délivrée du joug de la vertu et du vice, etc. Ceux du cercle intérieur, du cercle sacerdotal, tiennent le même langage. Eux aussi, devant les foules délirantes, parlent de félicité future, de délivrance finale. Mais, dans leur bouche — et ici le policeman baissa la voix — ces mots ont un sens épouvantable. Car ils ne se font pas d’illusions ; ils sont trop intelligents pour croire que l’homme, en ce monde, puisse jamais être tout à fait libéré du péché originel et de la lutte. Ils pensent à la mort. Quand ils parlent de la délivrance finale de l’humanité, ils pensent au suicide de l’humanité. Quand ils parlent d’un paradis sans mal et sans bien, ils pensent à la tombe. Ils n’ont que deux buts : détruire les autres hommes, puis se détruire eux-mêmes. C’est pourquoi ils lancent des bombes au lieu de tirer des coups de revolver. La foule des Innocents est désappointée parce que la bombe n’a pas tué le roi, mais les Grands-Prêtres se réjouissent, parce que la bombe a tué quelqu’un.

— Que dois-je faire pour être des vôtres ? demanda Syme passionnément.

— Je sais qu’il y a une vacance en ce moment, ayant l’honneur d’être un peu dans les confidences du chef dont je vous ai parlé. Voulez-vous venir le voir ? Ou plutôt je ne dis pas que vous le verrez, personne ne l’ayant jamais vu, mais vous pourrez causer avec lui, si vous voulez.

— Par le téléphone, donc ?

— Non. Il a la fantaisie de vivre dans une chambre très obscure. Il dit que ses pensées en sont plus lumineuses. Venez avec moi.

Passablement abasourdi et considérablement intrigué, Syme se laissa conduire jusqu’à une porte ménagée dans le long corps de bâtiment de Scotland Yard. Sans presque se rendre compte de ce qui lui arrivait, il passa par les mains de quatre employés intermédiaires et, subitement, il fut introduit dans une pièce dont l’obscurité totale fit sur sa rétine une impression identique à celle de la plus vive lumière. Car ce n’était pas cette obscurité ordinaire où les formes s’estompent vaguement : Syme eut la sensation qu’il venait d’être frappé de cécité.

— C’est vous la nouvelle recrue ? interrogea une voix puissante.

Et, mystérieusement, bien qu’il ne pût percevoir dans ces ténèbres l’ombre même d’une forme humaine, Syme eut conscience de deux choses : d’abord, que la voix était celle d’un homme de massive stature, puis, que cet homme lui tournait le dos.

— C’est vous la nouvelle recrue ? répéta le chef, qui semblait être au courant de tout. C’est bien. Vous êtes enrôlé.

Syme, qui sentait ses jambes se dérober sous lui, se défendit faiblement contre l’irrévocable.

— Je n’ai, à vrai dire, aucune expérience, balbutia-t-il.

— Personne n’a aucune expérience, répondit la voix, de la bataille d’Armaggedon.

— Mais… Je suis tout à fait incapable.

— Vous avez la bonne volonté. Cela suffit.

— Pardon, mais… je ne connais aucun métier où la bonne volonté soit suffisante…

— J’en connais un, moi : celui de martyr. Je vous condamne à mort. Bonjour.

C’est ainsi qu’un instant après Gabriel Syme, toujours coiffé de son misérable chapeau noir et toujours vêtu de son misérable manteau d’outlaw, reparut à la lumière rouge du soir en qualité de membre du nouveau corps de détectives, organisé en vue de faire avorter la grande conspiration. Sur le conseil de son ami le policeman, qui était par sa profession enclin à la propreté, il se fit peigner la barbe et les cheveux, acheta un chapeau décent, un délicieux complet d’été bleu-gris, mit une fleur d’un jaune pâle à sa boutonnière, et devint, en un mot, ce jeune homme d’une élégance un peu insupportable que Gregory devait rencontrer dans son petit jardin de Saffron Park.

Avant qu’il quittât définitivement l’hôtel de la police, son ami le pourvut d’une carte bleue qui portait cette inscription : « La Dernière Croisade », et un numéro ; c’était le signe de son autorité. Il la plaça soigneusement dans la poche supérieure de son gilet, alluma une cigarette et se mit à la poursuite de l’ennemi à travers tous les salons de Londres.

Nous avons vu où son aventure finit par l’amener : vers une heure et demie, une nuit de février, il voyageait dans une légère embarcation sur la Tamise. Armé de la canne à épée et du revolver, il était le Jeudi régulièrement élu au Conseil central anarchiste.

En s’embarquant sur le petit vapeur, il lui sembla qu’il abordait dans quelque chose d’entièrement neuf, non pas seulement dans un nouveau pays, mais dans une nouvelle planète. Cette impression lui venait sans doute de la décision insensée mais irrévocable qui venait de modifier sa destinée ; le changement du ciel et du temps, depuis qu’il était entré, deux heures auparavant, dans la petite taverne, y était aussi toutefois pour quelque chose. Plus de traces de plumages affolés : seule et nue, la lune régnait dans le ciel nu. Une lune puissante et pleine, plutôt comparable à un soleil pâli qu’à une lune normale ; et cela suggérait l’idée d’un jour mort plutôt que celle d’une belle nuit de lune. Sur tout le paysage se répandait cette décoloration lumineuse et irréelle, ce crépuscule de désastre que Milton a observé pendant les éclipses de soleil. En sorte que Syme se confirma dans cette pensée, qu’il était bien sur une autre planète, moins vivante que la nôtre, gravitant autour d’une étoile plus triste que la nôtre.

Mais, plus profondément il ressentait cette désolation du clair de lune, plus sa folie chevaleresque brûlait en lui comme un grand feu. Jusqu’aux choses communes qu’il portait dans ses poches, sandwiches, brandy, pistolet chargé, s’animaient de cette poésie concrète et matérielle dont s’exalte un enfant, quand il emporte un fusil à la promenade ou un gâteau dans son lit. La canne à épée et la gourde de brandy, ces obligatoires et ridicules accessoires de tout conspirateur, devenaient pour lui l’expression de son propre romantisme. La canne à épée, c’était le glaive du chevalier, et le brandy, le coup de l’étrier ! — Car les fantaisies modernes, même les plus déshumanisées, se réfèrent toujours à quelque symbole ancien et simple. Que l’aventure soit folle tant qu’on voudra, il faut que l’aventurier ait le bon sens. Sans saint Georges, le dragon n’est même pas grotesque. De même, ce paysage hostile ne sollicitait l’imagination que grâce à la présence d’un homme véritable. À l’imagination excessive de Syme, les maisons et les terrasses lumineuses et désolées dont la Tamise était bordée paraissaient aussi désertes, aussi tristement désertes que les montagnes de la Lune. Mais la Lune elle-même ne serait pas poétique, s’il n’y avait un homme dans la Lune.

En dépit des efforts des deux mariniers qui dirigeaient l’embarcation, elle n’avançait que lentement. Le clair de lune qui avait brillé à Chiswick s’éteignit à Battersea, et, quand on arriva sous la masse énorme de Westminster, le jour commençait à poindre. De grandes barres de plomb apparurent dans le ciel, puis s’effacèrent sous des barres d’argent qui prirent bientôt l’éclat du métal chauffé à blanc. L’embarcation, changeant de cours, se dirigea vers un grand escalier, un peu au-delà de Charing Cross.

Les grandes pierres du quai apparurent, gigantesques et sombres, opposant leur masse noire à la blanche aurore. Syme crut aborder aux marches colossales de quelque palais d’Égypte. L’idée lui plut. Ne pensait-il pas, en effet, monter à l’assaut des trônes massifs où siégeaient d’horribles rois païens ! Il sauta à terre et se tint un instant immobile sur la dalle humide et glissante, sombre et fragile figure perdue dans cet immense amas de pierres de taille.

Les deux hommes firent reculer le bateau et commencèrent à remonter le fleuve. Pendant toute la durée du voyage, ils n’avaient pas prononcé une parole.