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Le Nommé Jeudi/Chapitre XIV

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XIV

Les six philosophes


À travers les prés verts et au grand dommage des haies en fleur, six misérables détectives se frayaient un chemin, dans la campagne, à cinq lieues de Londres. L’optimiste de la bande avait d’abord proposé de pourchasser en cab le ballon qui prenait la direction du sud. Mais il avait été amené à changer d’avis, devant le refus obstiné du ballon à suivre les routes et devant le refus, plus obstiné encore, des cochers à suivre le ballon. En conséquence, nos pèlerins, intrépides, mais exaspérés, durent franchir d’interminables champs labourés, des fourrés affreusement touffus, si bien qu’au bout de quelques heures, ils étaient déguenillés au point qu’on aurait pu les traiter de vagabonds sans leur faire un compliment injustifiable. Les verts coteaux du Surrey virent la tragique et finale catastrophe de cet admirable complet gris clair qui, depuis Saffron Park, avait fidèlement accompagné Syme. Son chapeau de soie fut défoncé par une branche flexible qui se rabattit sur lui ; les pans de son habit furent déchirés jusqu’aux épaules par les épines des buissons, et la boue argileuse du sol anglais l’éclaboussa jusqu’au col. Il n’en continuait pas moins à porter fièrement sa barbiche blonde, et une implacable volonté brillait dans son regard fixé sur cette errante bulle de gaz qui, parfois, dans les feux du couchant, se colorait comme les nuages.

— Après tout, dit-il, c’est beau !

— C’est d’une beauté étrange et singulière, accorda le professeur, mais je voudrais bien que cette outre volatile éclatât.

— Je ne le voudrais pas, dit Bull : le vieux pourrait en souffrir.

— En souffrir ! s’écria le vindicatif professeur. Il souffrirait bien davantage si je pouvais lui mettre la main dessus ! « Petit Flocon de Neige !… »

— Je ne sais comment il se fait, dit le docteur Bull, mais je n’éprouve pas le besoin de le faire souffrir.

— Comment ! s’écria le secrétaire amèrement, croyez-vous au conte qu’il nous a fait ? Croyez-vous qu’il était vraiment l’homme de la chambre obscure ? Dimanche est capable de tous les mensonges !

— Je ne sais si je le crois ou non, dit Bull, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Je ne puis désirer que le ballon crève parce que…

— Eh bien ? fit Syme, impatient, parce que ?…

— Eh bien ! parce que Dimanche lui-même est un ballon ! répondit Bull, désespéré de ne pouvoir exprimer clairement sa pensée. Qu’il soit l’homme aux cartes bleues, cela confond ma raison. Et il semble bien que cela confonde toute l’histoire. Mais — peu m’importe qu’on le sache — j’ai toujours eu de la sympathie pour lui, malgré sa méchanceté. Comment expliquer cela ? Il me semble qu’il est un enfant, un grand enfant ! Remarquez que cette sympathie ne m’a pas empêché de le combattre comme l’enfer. Serai-je plus clair en disant que je l’aime d’être si gros ?

— Vous ne serez pas plus clair du tout, déclara le secrétaire.

— Ah ! voici : je l’aime d’être à la fois si gros et si léger, tout comme ce ballon. Il est naturel qu’un gros homme soit lourd. Celui-là danserait plus légèrement qu’un sylphe. Oui, je vois maintenant ce qu’il faut dire : une force moyenne se manifeste par la violence ; une force suprême se manifeste par la légèreté. Vous rappelez-vous ces questions qu’on aimait à discuter, jadis, comme : « Qu’arriverait-il si un éléphant sautait en l’air comme une sauterelle ? »

— Notre éléphant, dit Syme en levant les yeux, a précisément sauté en l’air comme une sauterelle.

— Et voilà pourquoi, conclut Bull, je ne puis m’empêcher d’aimer ce vieux Dimanche. Ce n’est pas que j’aie une admiration pour la force ou quelque autre sottise de ce genre. Il y a, dans tout cela, je ne sais quelle gaîté supérieure. C’est comme s’il devait nous apporter d’heureuses nouvelles… N’avez-vous pas eu un sentiment de ce genre, par une matinée de printemps ? La nature se plaît à nous jouer des tours ; mais, un matin de printemps, on sent que ses tours sont de bons tours… Je n’ai jamais lu la Bible, quant à moi, mais ce passage dont on s’est tant moqué : « Pourquoi sautez-vous, collines élevées ? » recèle une vérité littérale. Les collines, en effet, sautent. Tout au moins, elles font de visibles efforts pour sauter… Pourquoi j’aime Dimanche ?… Comment vous dire ? Eh bien, parce que c’est un grand sauteur !

Le secrétaire prit à son tour la parole. Sa voix était singulière, singulièrement douloureuse :

— Bull, vous ne connaissez pas du tout Dimanche. Peut-être ne pouvez-vous le connaître, parce que vous êtes meilleur que moi, parce que vous ne connaissez pas l’Enfer. J’ai toujours été d’une humeur sombre et décidée, quelque peu morbide. L’homme de la chambre obscure m’a choisi, moi, parce que j’ai naturellement l’air d’un conspirateur, avec mes yeux tragiques, même quand je souris, et mon rictus. Il doit y avoir en moi, quelque chose de l’anarchiste… Quand je vis Dimanche pour la première fois, ce n’est pas cette sorte de vitalité aérienne dont vous parliez que je remarquai en lui, mais bien plutôt cette grossièreté et cette tristesse qu’il y a dans la nature des choses. Il fumait dans le demi-jour, les persiennes closes, et ce demi-jour était autrement pénible que l’obscurité généreuse où vit notre maître. Dimanche était assis sur un banc : une informe, incolore et vaste masse humaine. Il m’écouta sans m’interrompre, sans bouger. Cependant, j’étais éloquent, d’une éloquence tragiquement passionnée. Après un long silence, la Chose se mit à remuer, et j’eus l’impression que ses mouvements étaient déterminés par quelque secrète maladie. Cela oscillait comme une gelée vivante, répugnante. Cela me rappelait ce que j’avais lu sur ces matières ignobles qui sont à l’origine de la vie, les protoplasmes, au fond de la mer. On eût dit un corps au moment de la dissolution suprême, alors qu’il est le plus informe et le plus ignoble, et je trouvais quelque consolation à penser que le monstre était malheureux. Mais je finis par découvrir que cette montagne bestiale était secouée par un rire énorme comme elle, et que ce rire, c’est moi qui le causais. Et vous croyez que je pourrai jamais lui pardonner cela ? Ce n’est pas peu de chose que d’être raillé par plus bas et plus fort que soi !

— Sûrement, vous exagérez tous deux, dit de sa voix claire et coupante l’inspecteur Ratcliff. Le président est très difficile à comprendre, intellectuellement ; mais, matériellement, ce n’est pas le clou de Barnum que vous imaginez. Moi, il m’a reçu dans un cabinet tout à fait ordinaire, très éclairé. Il portait un vêtement gris, à carreaux, et le ton de sa voix était parfaitement normal. Voici, pourtant, ce qui m’étonna : la chambre et l’aspect de l’individu étaient donc propres, convenables ; tout paraissait en ordre sur lui et autour de lui ; mais il était distrait : par instants, ses grands yeux brillants étaient ceux d’un aveugle. Il peut, en effet, oublier, pendant des heures, que vous êtes là. Eh bien, la distraction, dans un méchant, nous épouvante. Un méchant doit, selon nous, être sans cesse vigilant. Nous ne pouvons nous représenter un méchant qui s’abandonnerait sincèrement, honnêtement, à ses rêves, parce que nous ne pouvons nous représenter un méchant seul avec lui-même. Un homme distrait est un brave homme. S’il s’aperçoit de votre présence, après l’avoir oubliée, il vous fera des excuses. Comment supporter l’idée d’un distrait qui vous tuerait s’il s’apercevait tout à coup que vous êtes là ? Voilà ce qui nous porte aux nerfs, la distraction unie à la cruauté. Ceux qui ont traversé les grandes forêts ont connu un sentiment de cet ordre, en songeant que les fauves sont à la fois innocents et impitoyables. Ils peuvent vous ignorer ou vous dévorer. Vous plairait-il de passer dix mortelles heures dans un salon, en compagnie d’un tigre distrait ?

— Et vous, Gogol, que pensez-vous de Dimanche ? demanda Syme.

— Je ne pense pas à Dimanche du tout, répondit Gogol : par principe. Je ne pense pas plus à Dimanche que je ne cherche à regarder le soleil à midi.

— C’est un point de vue, dit Syme pensif. Et vous, professeur ? Que dites-vous ?

Le professeur marchait, tête basse, en laissant traîner sa canne derrière lui. Il ne répondit pas.

— Réveillez-vous, professeur ! reprit Syme, gaîment. Dites-nous ce que vous pensez de Dimanche.

Enfin, le professeur se décida :

— Ce que je pense, dit-il avec lenteur, ne saurait s’exprimer clairement. Ou plutôt, ce que je pense, je ne puis même le penser clairement. Voici. Ma jeunesse, vous le savez, fut un peu trop débraillée et incohérente. Eh bien, quand j’ai vu la figure de Dimanche, j’ai d’abord constaté, comme vous tous, qu’elle est de proportions excessives ; puis, je me suis dit qu’elle était hors de proportion, qu’elle n’avait pas de proportions du tout, qu’elle était incohérente, comme ma jeunesse. Elle est si grande qu’il est impossible de la voir à la distance nécessaire pour que le regard puisse se concentrer sur elle. L’œil est si loin du nez que ce n’est plus un œil. La bouche tient tant de place qu’il faut la considérer isolément… Tout cela, d’ailleurs, est bien trop difficile à expliquer…

Il se tut un instant, laissant toujours traîner sa canne, puis il reprit :

— Je vais essayer de me faire comprendre. Une nuit, dans la rue, j’ai vu une lampe, une fenêtre éclairée et un nuage, qui formaient un visage, si parfait qu’il n’y avait pas moyen de s’y tromper. S’il y a quelqu’un, au ciel, qui porte un tel visage, je le reconnaîtrai. Mais bientôt je m’aperçus que ce visage n’existait pas, que la fenêtre était à dix pas de moi, la lampe à mille et le nuage au-delà de la terre. C’est ainsi qu’existe et n’existe pas, pour moi, la figure de Dimanche : elle se désagrège, elle s’échappe par la droite et par la gauche, comme ces images que le hasard compose, et détruit, dessine et efface. Et c’est ainsi que cette figure me fait douter de toutes les figures. Je ne sais pas si la vôtre, Bull, en est vraiment une, ou si ce n’est pas la perspective qui lui prête une apparence de figure. Peut-être l’un des disques noirs de vos maudites lunettes est-il tout près de moi, et l’autre à cinquante lieues. Les doutes du matérialiste ne sont qu’une plaisanterie. Dimanche m’a enseigné les derniers et les pires de tous les doutes, les doutes du spiritualiste. Il a fait de moi un bouddhiste, à ce qu’il me semble. Et le bouddhisme n’est pas une foi, c’est un doute. Mon pauvre cher Bull, je ne crois décidément pas que vous ayez une figure : je n’ai pas assez de foi pour croire à la matière.

Les regards de Syme étaient toujours fixés sur l’orbe errant qui, rougissant à la lumière du soir, semblait un autre monde, un monde rose, plus innocent que le nôtre.

— Avez-vous remarqué, dit-il, ce qu’il y a de plus singulier dans vos descriptions ? Chacun de vous voit Dimanche à sa manière, qui est toute différente de celle du voisin. Pourtant, tous, vous le comparez à une seule et même chose : à l’univers lui-même. À propos de lui, Bull parle de la terre au printemps ; Gogol, du soleil à midi ; le secrétaire, du protoplasme informe ; Ratcliff, de l’indifférence des forêts vierges ; le professeur, des changeants paysages du ciel. Cela est étrange, et ce qui l’est plus encore, c’est que, moi aussi, je pense du président comme je pense du monde.

— Plus vite, Syme, dit Bull, ne regardez plus le ballon.

— J’ai d’abord vu Dimanche de dos seulement, poursuivit Syme lentement, et, en regardant ce dos, j’ai compris qu’il était celui du plus méchant des hommes. Il y avait, dans la nuque, dans les épaules, la formidable brutalité d’un Dieu qui serait un Singe. Et l’inclinaison de la tête était d’un bœuf plutôt que d’un homme. J’eus l’idée révoltante que j’avais devant moi, non plus un homme, mais une bête revêtue d’habits humains.

— Continuez, fit Bull.

— Et alors il y eut ceci qui me stupéfia. J’avais vu ce dos de la rue, tandis que Dimanche était assis sur le balcon. Quelques instants plus tard, étant entré, je le vis de l’autre côté, je le vis de face, en pleine lumière. Cette face m’épouvanta, comme elle épouvante chacun, mais non pas parce que je la trouvai brutale ou mauvaise. Elle m’épouvanta parce qu’elle était belle et parce qu’elle respirait la bonté.

— Syme ! s’écria le secrétaire, êtes-vous fou ?

— C’était comme la figure de quelque vieil archange rendant des jugements équitables, au lendemain d’héroïques combats. Il y avait un sourire dans les yeux, et, sur les lèvres, de l’honneur et de la tristesse. C’étaient les mêmes cheveux blancs, les mêmes larges épaules vêtues de gris, que j’avais vus de la rue. Mais, de derrière j’étais sûr de voir une brute ; de face, je crus qu’il était un Dieu.

Pan, murmura le professeur comme dans un rêve. Pan était un Dieu et une bête.

— Alors, et toujours depuis, continua Syme, comme s’il se fût parlé à lui-même, tel fut pour moi le mystère de Dimanche. Or, c’est aussi le mystère du monde. Quand je vois ce dos effrayant, je me persuade que la noble figure n’est qu’un masque. Mais que j’entraperçoive seulement, dans un éclair, cette figure, et je sais que ce dos est une plaisanterie. Le mal est si mauvais que nous ne pouvons voir dans le bien qu’un accident. Le bien est si bon qu’il nous impose cette certitude : le mal peut s’expliquer. Mais toutes ces rêveries culminèrent, pour ainsi dire, hier, quand je poursuivais Dimanche pour prendre un cab et que je me trouvais constamment derrière lui.

— Avez-vous eu alors le temps de penser ? demanda Ratcliff.

— J’ai eu le temps d’avoir cette pensée unique, et affreuse : je fus envahi par cette impression que le derrière du crâne de Dimanche était sa vraie figure — une figure effrayante qui me regardait sans yeux. Et je m’imaginai que cette homme courait à reculons et dansait en courant.

— Horrible ! fit Bull en frissonnant.

— Horrible est un mot faible, dit Syme : ce fut exactement le pire moment de ma vie. Et pourtant, quelques minutes plus tard, quand il sortit la tête de sa voiture et nous fit une grimace de gargouille, je sentis qu’il était comme un père qui joue à cache-cache avec ses enfants.

— Le jeu dure bien longtemps, observa le secrétaire en fronçant les sourcils et en regardant ses chaussures brisées par la marche.

— Écoutez-moi ! s’écria Syme avec une énergie extraordinaire : je vais vous dire le secret du monde ! C’est que nous n’en avons vu que le derrière. Nous voyons tout par-derrière, et tout nous paraît brutal. Ceci n’est pas un arbre mais le dos d’un arbre ; cela n’est pas un nuage, mais le dos d’un nuage ! Ne comprenez-vous pas que tout nous tourne le dos et nous cache un visage ? Si seulement nous pouvions passer de l’autre côté et voir de face !

— Ah ! s’écria Bull, puissamment, le ballon descend !

Il n’était pas besoin de crier pour informer Syme de l’événement : Syme n’avait pas quitté le ballon des yeux. Il vit le vaste globe lumineux s’arrêter soudain dans le ciel, hésiter, puis descendre lentement derrière les arbres, comme un soleil qui se couche.

Gogol, qui n’avait guère ouvert la bouche de tout leur pénible voyage, leva soudain les bras au ciel, comme une âme en peine.

— Il est mort ! s’écria-t-il, et maintenant je sais que c’était mon ami, mon ami dans les ténèbres !

— Mort ! ricana le secrétaire. N’ayez pas cette crainte. S’il est tombé de la nacelle, attendez-vous à le voir se jouer dans l’herbe en cabriolant comme un jeune poulain.

— Il fera sonner ses sabots ! dit le professeur : ainsi font les poulains, ainsi faisait Pan.

— Encore Pan ! s’écria Bull, irrité : vous paraissez croire que Pan est tout.

— En effet, répondit le professeur ; en grec, Pan signifie Tout.

— N’oubliez pas, observa le secrétaire, les yeux baissés, qu’il a aussi le sens de panique.

Syme s’était tenu là, sourd à toutes leurs exclamations.

— Je vois où il est tombé, dit-il brièvement. Allons !

Puis, il ajouta, avec un geste indescriptible :

— Oh ! s’il s’était laissé mourir, pour se jouer de nous ! Ce serait encore une de ses farces !

Il se dirigea vers les arbres lointains, avec une nouvelle énergie. Ses vêtements déchirés flottaient au vent. Les autres le suivaient, mais d’un pas hésitant, presque dolent.

Et presque au même moment, les six philosophes s’aperçurent qu’ils n’étaient pas seuls dans le petit champ.

À travers les labours, un homme de haute taille venait à eux. Il s’appuyait sur un étrange et long bâton, pareil à un sceptre. Il était vêtu d’un beau vêtement aux formes surannées, avec des culottes à jarretières. La couleur hésitait entre le gris, le violet et le bleu, nuance composite qu’on observe souvent dans certaines ombres de la forêt. Ses cheveux étaient gris-blanc, et quand on les considérait en même temps que ses culottes à boucles, ils paraissaient poudrés.

Il marchait très lentement et, n’eût été la neige argentée de son front, on eût pu le confondre avec les ombres des arbres.

— Messieurs, dit-il, une voiture de mon maître vous attend sur la route, tout près d’ici.

— Qui est votre maître ? demanda Syme sans bouger.

— On m’avait dit que vous saviez son nom, dit l’autre, respectueusement.

Il se fit un silence, puis le secrétaire demanda :

— Où est cette voiture ?

— Elle est sur la route, depuis quelques instants seulement, répondit l’étranger. Mon maître vient de rentrer chez lui.

Syme regarda à droite et à gauche ce bout de champ vert où il se tenait. Les haies étaient des haies ordinaires, les arbres n’avaient rien d’extraordinaire, et pourtant il avait l’impression d’être prisonnier dans l’empire des fées.

Il examina de haut en bas le mystérieux ambassadeur, mais tout ce qu’il découvrit fut que l’habit du personnage avait la couleur violette des arbres de la forêt, et son visage, les teintes du ciel, exactement : or, rouge et bronze.

— Montrez-nous le chemin, dit-il.

Aussitôt, l’homme tourna le dos et se dirigea vers un endroit de la haie où, par une brèche, apparaissait la ligne blanche de la route.

Sur cette route, les six voyageurs virent une file de voitures, comme il y en a aux abords d’un hôtel de Park Lane. Auprès de ces équipages se tenaient des valets vêtus de la livrée gris-bleu. Ils avaient tous ce maintien fier et solennel, très rare chez les serviteurs d’un simple particulier, et qui caractérise plutôt les officiers et ambassadeurs d’un grand roi.

Il n’y avait pas moins de six équipages, un pour chacun des pauvres déguenillés. Comme s’ils eussent été en habit de cour, les valets portaient l’épée au côté, et au moment de monter en voiture, chacun des amis de Syme fut salué d’un soudain flamboiement d’acier.

— Qu’est-ce que tout cela peut bien signifier ? demanda Bull à Syme au moment où ils se séparèrent. Serait-ce une nouvelle plaisanterie de Dimanche ?

— Je ne sais, répondit Syme en se laissant tomber sur les coussins ; mais, si plaisanterie il y a, elle est de celles dont vous parliez : elle est sans malice.

Les six aventuriers avaient passé par bien des aventures, mais celle-ci avait ceci de particulièrement étonnant qu’elle était « confortable ». Ils étaient habitués aux catastrophes ; ils furent stupéfaits de l’heureuse tournure que prenaient les choses. Ils ne pouvaient pas se faire la moindre idée de ce qu’étaient ces voitures, ils se contentèrent de savoir que c’étaient des voitures, et des voitures capitonnées. Ils ne savaient pas du tout qui était le vieillard qui les avait conduits ; ils se contentèrent de savoir qu’il les avait conduits jusqu’à ces voitures.

Syme s’abandonnait au destin. Tandis que les roues tournaient, il regardait passer l’ombre fuyante des arbres. Tant que l’initiative avait été possible, il avait tenu haut son menton barbu. Maintenant que tout échappait à ses mains, il s’abandonnait. Bientôt, sur les coussins, il perdit conscience de l’heure et des choses.

Vaguement, insensiblement presque, il s’aperçut toutefois que la route était belle, que la voiture franchissait la porte de pierre d’une sorte de parc, puis gravissait une colline, boisée à gauche et à droite, mais soigneusement cultivée. Peu à peu, comme s’il sortait d’un sommeil bienfaisant, il se mit à prendre à toutes choses un singulier plaisir. Il y avait des buissons, et il s’aperçut-qu’ils étaient ce que doivent être des buissons, des murailles vivantes ; car un buisson est comme une armée humaine, d’autant plus vivante qu’elle est plus disciplinée. Il y avait de grands ormeaux, au-delà des buissons, et Syme songea au plaisir des enfants qui pouvaient y grimper. Puis, la voiture décrivit une courbe, sans effort, sans hâte, et il vit une longue maison basse, tel un long et bas nuage du soir, baignée de la douce lumière du couchant.

Dans la suite, les six amis purent échanger leurs impressions. Ils ne furent pas d’accord sur les détails, mais tous convinrent que ce lieu leur avait, pour une raison ou pour une autre, rappelé leur enfance. Cela tenait au sommet de cet ormeau, ou à ce tournant du chemin, à ce bout de jardin pour l’un, et pour l’autre à la forme de cette fenêtre ; mais chacun d’eux déclara qu’il se rappelait plus aisément cet endroit que les traits de sa mère.

Les équipages étaient parvenus à une porte large, basse, voûtée. Un homme portant la livrée des domestiques, mais avec une étoile d’argent sur la poitrine de son habit gris, vint les accueillir. Ce personnage imposant, s’adressant à Syme ahuri, lui dit :

— Des rafraîchissements vous attendent dans votre chambre.

Toujours sous l’influence d’une sorte de sommeil magnétique, Syme suivit l’intendant, qui monta un grand escalier de chêne.

Syme pénétra dans un appartement splendide qui paraissait lui avoir été spécialement réservé. Il s’approcha tout de suite d’un grand miroir, avec l’instinct des gens de sa classe, dans le dessein de rectifier le nœud de sa cravate ou de remettre de l’ordre dans sa chevelure. Mais il vit dans ce miroir un visage effrayant, tout saignant des écorchures que lui avaient faites les branches des arbres, avec ses cheveux blonds hérissés pareils à de l’herbe flétrie, et ses vêtements déchirés flottaient en longues banderoles.

Il se demanda alors comment il était arrivé dans ce château et comment il en sortirait.

En cet instant même, un valet habillé de bleu, attaché à sa personne, entra et lui dit avec solennité :

— J’ai préparé les habits de Monsieur.

— Les habits de Monsieur ! répéta Syme sardonique ; je n’en ai pas d’autres que ceux-ci !

Et il relevait du bout de ses doigts les festons de sa redingote en esquissant un pas de cavalier seul.

— Mon maître, reprit le valet, vous fait dire qu’il y a bal travesti ce soir, et qu’il vous prie de revêtir les habits préparés pour vous. En attendant, il y a là du faisan froid et une bouteille de bourgogne que Monsieur voudra bien accepter, car le souper n’aura lieu que dans quelques heures.

— Le faisan froid, dit Syme songeur, est une bonne chose, le bourgogne est une chose excellente. Mais, vraiment, je suis beaucoup moins pressé de manger et de boire que de savoir ce que signifie tout ceci et de voir le costume qui m’est destiné. Où est ce costume ?

Le valet prit sur une ottomane une longue draperie bleu paon, assez semblable à un domino ; sur le devant brillait un grand soleil d’or, et de-ci de-là étaient semés des étoiles et des croissants.

— Monsieur devra s’habiller en Jeudi, dit le valet, affable.

— En Jeudi, répéta Syme, toujours plongé dans ses méditations. Cela ne me paraît pas bien chaud.

— Oh ! Monsieur, cela est très chaud, cela monte jusqu’au menton.

— Soit, dit Syme avec un soupir. Je n’y comprends rien du tout. Je suis depuis si longtemps habitué aux aventures désagréables qu’il suffit d’une circonstance agréable pour me démonter. Mais il m’est peut-être permis de demander pourquoi je ressemblerai particulièrement à Jeudi en revêtant cette blouse verte, décorée du soleil et de la lune. Cette étoile et cette planète brillent les autres jours aussi. Je me rappelle avoir vu la lune un mardi.

— Pardon, Monsieur, dit le valet : la Bible a pris soin de Monsieur.

Et, d’un doigt respectueusement allongé, il attira l’attention de Syme sur un verset du premier chapitre de la Genèse. Syme le lut avec étonnement. C’était ce passage où le quatrième jour de la semaine est associé à la création du soleil et de la lune. Ici, du moins, on comptait les jours à partir du dimanche chrétien.

— Cela devient de plus en plus étrange, dit Syme, en s’asseyant sur une chaise. Qu’est-ce que ces gens qui fournissent du faisan froid, du bourgogne, des habits verts, des bibles ? Ne fournissent-ils pas autre chose encore ? n’importe quoi ? tout ?

— Oui, Monsieur, tout, répondit gravement le valet. Dois-je aider Monsieur à mettre son costume ?

— Oui, fit Syme impatienté, allez ! Mettez-moi ça sur le dos !

Mais, quelque dédain qu’il affectât pour cette mascarade, il se trouva étrangement à l’aise dans ce vêtement bleu et or et, quand on lui mit une épée au côté, il sentit que s’éveillait un rêve.

En sortant de cette chambre, il se drapa fièrement et rejeta sur son épaule gauche un pli de l’étoffe flottante dont l’épée dépassait l’extrémité inférieure. Syme marchait du pas héroïquement cadencé d’un troubadour.

Car ce déguisement ne déguisait pas : il révélait.