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Le Pèlerin de Sainte Anne/Tome II/Les deux amants de naguère

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XVII

LES DEUX AMANTS DE NAGUÈRE.


Geneviève était devenue folle de peur. Son état lamentable arrachait des larmes à tout le monde. Quand elle se fut habillée, elle demanda si la voiture était prête. On lui répondit que M. Lepage était allé mettre le cheval à la calèche, et qu’il serait dans un instant de retour.

— Je vais toujours partir, reprit la pauvre fille, il me rejoindra. S’il est poli il me fera monter dans sa voiture. Je n’ai pas une minute à perdre : la petite Marie-Louise s’en va toujours. Elle est peut-être bien loin maintenant. Dites donc un chapelet pour elle pendant que je vais la chercher.

On voulut l’empêcher de sortir.

— Je vous en conjure, dit-elle avec des larmes dans la voix, vous qui avez des petits enfants que vous aimez bien, laissez-moi partir ; il faut que je rende Marie-Louise à sa mère qui se désole… Si des voleurs vous enlevaient vos enfants, comme cela, la nuit, ne seriez-vous pas contents qu’une fille perdue, comme moi, vous la rendît avant le coucher du soleil ?… Laissez-moi sortir !…

Elle repoussait les gens qui lui fermaient le passage.

— Je vais me fâcher, reprit-elle, et je vous déchirerai le visage.

Rien d’affreux comme une folle qui devient furieuse. On eut peur et on lui permit de sortir.

M. Lepage la suivit quelque temps et s’efforça de la décider à revenir ; mais elle avait une volonté de fer, une idée fixe : aller à Québec, rue Saint Joseph, dans l’infâme maison de mademoiselle Paméla. Le souvenir de ce qu’elle avait vu là s’était tout à coup fixé dans son esprit, comme une image de deuil que l’on fixe au mur. M. Lepage pensa qu’il valait mieux ne pas la contrarier. Il revint chez lui avec l’intention d’envoyer quelqu’un pour la suivre et la surveiller.

Les bandits se sont dispersés. Le muet court au hasard. Seul le bruit des pas le guide. Alerte et vif, il aperçoit bientôt une forme vague qui se sauve. C’est Charlot avec l’enfant. Il le poursuit comme un fantôme poursuit un fantôme. Il distingue de mieux en mieux les contours grossiers de sa noire silhouette ; il va l’atteindre, le toucher, quand son pied nu, s’embarrassant dans un arrachis, se déchire sur un nœud aussi dur qu’une pointe d’acier. Il tombe. Le brigand disparaît de nouveau. Nonobstant la douleur cuisante qu’il ressent au pied, le muet reprend sa course. Le désir de sauver sa sœur lui fait mépriser toute souffrance physique. Mais n’y a-t-il point folie à courir dans les ténèbres après quelqu’un que l’on ne voit pas et que l’on n’entend pas davantage ? Le pauvre garçon est désespéré. S’arrêtant pour écouter, il n’entend que le vagissement des flots au rivage. Il pense que le ravisseur est caché, et, n’obéissant qu’à son amour fraternel, il s’enfonce dans tous les buissons et descend dans tous les ruisseaux.

Quand le jour vint semer ses rayons dans le ciel, sur le fleuve et les montagnes, comme un laboureur matinal sème ses grains dans les sillons, le muet, presque fou de douleur et de regrets, cherchait encore, sur la grève déserte, sa sœur infortunée.

Le chef n’avait pas voulu laisser seule, dans la chaloupe, la petite Marie-Louise, quand il était venu rejoindre ses camarades, près du bouquet d’aunes, après le cri jeté par le charlatan. Il l’avait prise dans ses bras, et remise à Charlot, qui était le plus fort de la bande.

Profitant de la chute du muet, Charlot s’était caché dans un épais fourré. Le muet passa deux fois à côté de lui. Par bonheur, dans sa fuite précipitée, le brigand avait perdu son pistolet. Sans cet accident, le pauvre pèlerin eût été lâchement assassiné dans le taillis, et son corps serait tombé dans le ruisseau discret.

Les ravisseurs, dispersés comme des loups par les chasseurs qui les poursuivent, ne se retrouvèrent ensemble que dans la ville. Ils n’avaient marché que la nuit, se cachant avec précaution durant le jour qui suivit leur malheureuse expédition. Le premier qui revint au logis de Paméla fut le chef. Quelques heures après, le maître d’école entra, suivi de Robert. Racette se plaignait d’une insupportable douleur à l’omoplate. Il avait l’épaule aussi noire que l’âme. La rame avait fait sa marque. Les trois scélérats exprimèrent leur profond regret de la perte du docteur. Ils le croyaient mort. De fait, il l’était à peu près. La rame lui avait brisé l’épine dorsale. Le chef parla longuement des remarquables qualités de son jeune compagnon. Le maître d’école, qui l’avait connu tout enfant, renchérit sur le chef, et Robert, qui le connaissait peu, le vanta bien davantage encore. Si vous voulez que l’on dise du bien de vous, mourez ! Alors vous ne portez plus ombrage aux jaloux.

Les trois brigands s’inquiétaient bien aussi de Charlot et de l’enfant. Cependant le vieux Saint Pierre ne désespérait pas de le voir arriver sain et sauf. Il connaissait la prudence, la force et l’agilité de son camarade. En effet la nuit suivante, pendant que les survivants délibérent et se racontent les nouvelles du jour, le redoutable Charlot arrive. Sa figure est riante, son air triomphant. Il tient la petite Marie-Louise par la main. L’enfant a pleuré ; mais elle paraît un peu consolée.

À la vue du voleur et de l’enfant, il y a, dans la maison de Paméla, d’ineffables transports de joie. On serre la main de l’heureux bandit, on embrasse la petite qui sourit avec des larmes ; mais c’est le baiser du judas, le baiser de la trahison. Les questions se succèdent, comme, dans la tempête, les vagues succèdent aux vagues. Charlot ne peut parler de grand-chose. Il était resté caché tout le jour, et s’était rendu dans la ville à la faveur de la nuit.

— Après tout, observe le maître d’école, le succès, pour n’être pas aussi complet qu’on l’eût désiré, n’est pas sans valeur.

— Si ce pauvre docteur arrivait maintenant, tout serait bien, ajoute le chef.

— Oui, continue Robert, car la chaloupe ne nous coûte rien, et nous en trouvons toujours quand nous avons besoin.

Mais le docteur n’arriva point.

— Il ne faut pas que le chagrin nous fasse perdre la tête, et nous empêche de prendre un coup à notre heureux retour, repartit le chef.

— Nous prendrons aussi un verre à la santé de l’absent, observa le maître d’école.

Le rum fut apporté sur le plateau. Les scélérats burent longtemps : gaillards, il furent gais et jaseurs ; gris, il devinrent expansifs, gouailleurs et vantards ; ivres, ils se fâchèrent et voulurent se battre, ils se donnèrent la main et s’embrassèrent, ils s’attendrirent au souvenir du charlatan et se mirent à pleurer, ils s’endormirent et ronflèrent.

Le maître d’école, ivre comme ses compagnons, se lève, trébuchant ; tire de sa poche un long couteau à ressort dont il ouvre la lame aigue, et s’approche, menaçant, de la petite Marie-Louise endormie sur une chaise. L’enfant, vaincue par la fatigue, reposait dans un sommeil profond. Mademoiselle Paméla, sortie dès le soir de bonne heure, n’était pas encore rentrée, et personne ne s’était occupé de donner un lit à l’enfant. Le maître d’école se penche sur elle. Il rit d’un rire diabolique. La lame du couteau luit à la lumière de la chandelle. Le chef, Robert et Charlot ronflent toujours en cuvant leur boisson. Avait-il envie de tuer la petite, ou, cédant à un de ces caprices inexplicables qui passent par la tête des gens ivres, voulait-il seulement lui faire peur ? Il recule d’un pas comme pour mieux viser et donner plus de force à son couteau. Il ne rit plus, il a l’air féroce ; mais à son tour l’enfant endormie sourit doucement.

Accablé de fatigue, désespérant de retrouver sa chère petite sœur, le muet était revenu chez M. Lepage. La pauvre Geneviève venait de partir, et les voisins remplissait encore la maison toute bouleversée ; ceux qui le virent arriver s’écrièrent :

— Voilà l’un de ces misérables ! prenons-le ! enchaînons-le !…

Il n’eurent pas de peine à l’arrêter ; l’infortuné jeune homme vint au-devant d’eux. Quelques-uns voulaient l’assommer sur-le-champ.

— Il n’est pas permis de se faire justice soi-même, dit M. Lepage, gardons-le prisonnier en attendant qu’il soit remis à l’autorité.

— Il s’est blessé, reprit quelqu’un, son pied saigne ; voilà pourquoi il n’a pu se sauver comme les autres.

Le muet fit, en souriant avec douceur, un signe qui voulait dire : vous vous trompez.

— Est-ce qu’il ne parle pas ? demanda-t-on.

— Non répondit Lepage ; c’est ce muet qui a été condamné dernièrement à cinq ans de pénitencier.

Un murmure de surprise s’éleva ; plusieurs dirent :

— Ce n’est pas étonnant alors qu’il enlève les enfants… ne le laissons pas échapper.

Pendant que le maître d’école, rendu fou par l’ivresse, élève pour le plonger dans le cœur de l’innocente enfant, son large couteau, la porte s’est ouverte sans bruit, et une ombre triste et lugubre est entrée. Le maître d’école, tout à son crime, n’a rien entendu. L’ombre silencieuse s’avance vers lui, lève ses bras maigres, tend ses doigts nerveux comme l’écrevisse ses mandibules, et au moment où le couteau s’abat sur l’ange endormi, saisit, comme une tenaille de fer, le cou dégagé de l’assassin. Racette, surpris, laisse tomber l’arme fatale. L’ombre, vive comme l’éclair, la ramasse.

Alors menaçant à son tour le bandit sanguinaire, l’ombre lui crie : Monstre ! quel mal t’a fait mon enfant ?… c’est mon enfant ! sa mère me l’a donnée pour que j’en prenne soin sur la terre !… Sauve-toi ! Je t’enfonce ce couteau dans le cœur… et, au lieu de sang, l’iniquité coulera !…

— Geneviève, dit le maître d’école… ne frappe pas ! écoute !… Je ne voulais pas la tuer… c’était pour lui faire peur… rien de plus !

– Va-t-en ! sors ! crie la folle en fureur, ou je te déchire en lambeaux !…

Et elle faisait jouer l’arme menaçante devant la figure livide de l’ivrogne… Il veut éveiller ses camarades : la pointe du couteau lui fend la lèvre. La folle s’irrite de plus en plus, comme un feu que le vent attise. Elle est horrible dans sa fureur. Le maître d’école effrayé se sauve. Elle le poursuit dans la rue, et le couteau tranchant effleure, de temps en temps, le dos du lâche qui se sauve. Tout à coup elle s’arrête. Le maître d’école profite de ce moment de répit pour s’esquiver. La folle revient sur ses pas et s’engage dans la rue Saint Joseph. La porte de mademoiselle Paméla est encore ouverte. Elle entre : les brigands enivrés ronflent toujours. Mais l’enfant est disparue.