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Le Pèlerin de Sainte Anne/Tome II/Pressentiments

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IV

PRESSENTIMENTS


La renommée, sur ses ailes infatigables, porta vite dans toutes les paroisses, la nouvelle de la culpabilité et de la condamnation du muet. Il y eut partout un soupir de soulagement : la société gardait dans son sein un scélérat de moins. Elle se trouvait plus à l’aise. On ne soupçonne pas la justice. Comme la femme de César, elle ne doit pas être souillée par l’ombre d’un soupçon ! À l’abri de son immense égide, cette femme noble et sévère, cette vierge froide et rigoureuse, la justice, se rend coupable cependant de plus d’un amoureux larcin. Mais jetons le voile.

Eusèbe Asselin ne trouvait pas avoir payé trop cher la condamnation de son pupille, et sa femme n’était pas loin de partager son opinion. Le mutisme de Djos n’était plus un secret pour eux. Racette avait appris, des gens de chantier, la terrible punition dont ce garçon blasphémateur avait été frappé. Il l’avait fait connaître, de suite, à son beau-frère, qui se garda bien d’en parler à d’autres qu’à sa femme. Le secret fut bien caché dans la famille. La première fois qu’Eusèbe rencontra Bélanger après le procès, il lui dit :

— Eh bien ! avais-je tort de chasser ce garçon-là ?… Mon pupille ! mon pupille ! lui, l’enfant de ma sœur !… Ah ! je le savais bien… On ne se joue pas de moi facilement… Si j’avais voulu vous écouter, où en serais-je à cette heure ?

— C’est vrai ! répondit Bélanger, mais il faut qu’il soit bien fin pour jouer son rôle comme il l’a fait : il faut que le diable l’ait inspiré, pour avoir pu répondre à mes questions d’une manière si juste.

— Il s’était renseigné, avant de venir ici.

— Et cette douleur ? ces larmes ? cette affection pour tout ce qui appartenait aux défunts ?

— C’était de la comédie. Il y a de ces gens qui se transforment comme ils le veulent : ils prennent tous les airs, toutes les figures ; ils rient et pleurent en moins de temps qu’il en faut pour le dire, et l’on jurerait que tout cela est vrai, sérieux, naturel. Mais le bon Dieu n’a pas permis qu’il échappât. Remarquez-le, on dirait qu’il aveugle les scélérats, et qu’il fait commettre aux plus rusés des imprudences que les plus simples éviteraient.

Asselin n’épargna nul de ceux qui s’étaient constitués les amis ou les défenseurs de sa victime. Madame Asselin fut plus implacable encore.

La petite Noémie Bélanger paraît triste depuis le fatal dénouement du procès. Elle ne chante plus en allant traire les vaches, et prie pour être délivrée de ces liens mystérieux qui l’attachent au malheureux garçon, liens plus forts et plus durs que ceux d’une simple amitié. Elle sent bien que son cœur sans défiance s’est laissé prendre, et elle veut revenir à l’indifférence. Hélas ! le cœur qui s’est donné à l’amour ne se délivre pas aisément de ses chaînes ; il est comme l’oiseau qui ouvre ses ailes captives dans une cage étroite. Il s’élance vers la liberté, mais il retombe sans cesse plus triste et plus meurtri. Une voix mystérieuse dit à la jeune fille que son ami n’est point coupable ; mais elle s’efforce d’imposer silence à cette voix qu’elle croit menteuse. Quelquefois elle a honte d’avoir été la dupe de ce jeune étranger, qui n’a fait que passer, en quelque sorte, dans le village, et elle pense que ses compagnes auraient été plus prudentes et plus sages qu’elle-même. Le souvenir des trois individus qui se sont montrés soudain à ses yeux et se sont ensuite cachés pour n’être plus vus de personne, le soir même du vol, surgit dans son esprit comme une brume dans la plaine, et l’empêche de saisir l’enchaînement des choses qui se sont alors passées, comme la brume empêche de voir la lisière de la forêt. Elle est heureuse parfois de pouvoir douter. Quelques-unes de ses amies, les plus malignes, celles qui n’auraient pas dédaigné le joli muet, lui font des compliments moqueurs dont elle ne s’offense point, croyant les mériter. Chaque fois qu’elle passe devant la maison déserte des pupilles, elle éprouve une angoisse. La pensée du muet revient plus vive, et l’orgueil blessé lutte dans son âme contre l’amour perdu.

Depuis l’arrestation du pèlerin, dans la famille Lepage, au Château-Richer, un nuage avait obscurci la sérénité qui remplissait le cœur repentant de Geneviève, et ce nuage portait la tempête dans son flanc. Geneviève se croyait à l’abri des insultes ou de reproches de son ancien maître, dans cette maison calme, loin de la ville et loin du monde.

— Comment, pensait-elle, pourra-t-il jamais deviner que je suis ici avec la petite Marie-Louise ? Il me croit encore au presbytère de Beauport ; il sait que j’ai des protecteurs ; il va craindre leur courroux.

Et confiante en son heureux sort, elle se reposait dans une paix profonde. Fortement attachée à l’enfant, elle la suivait partout, veillait sur ses jours avec la sollicitude d’une mère, lui ménageait mille surprises agréables, et lui parlait souvent des parents dévoués que le bon Dieu avait sitôt appelés à lui. La petite Marie-Louise, qui n’avait jamais entendu une parole affectueuse, ne comprenait point l’amitié dont elle était l’objet, et demandait naïvement pourquoi on l’aimait et ne la battait jamais. Madame Lepage s’était vite attachée, elle-aussi, à sa fille adoptive. Elle ne l’avait près d’elle que depuis quelques jours, et déjà elle faisait des projets riants pour son avenir. On avait parlé, en famille, de la mettre au couvent. M. Lepage voulait en faire une demoiselle. Madame Lepage voyait arriver à la porte, dans ses rêves un peu vains, les cavaliers jeunes, riches et farauds ; Geneviève se la représentait dans l’habit de bure et sous l’humble voile des religieuses. Tour à tour la petite Marie-Louise disait quelle n’abandonnerait jamais les nouveaux parents qui l’avaient adoptée, ou qu’elle serait religieuse, selon qu’elle faisait ses confidences à Geneviève ou à madame Lepage.

Les jours s’écoulaient paisibles comme le beau fleuve qui dormait à la porte de la maison. Le repentir avait élevé l’âme de Geneviève à des hauteurs que n’atteignent point les miasmes du vice. Mais, avec le maître d’école, le trouble et la crainte étaient entrés dans la maison. Les menaces de Racette retentissaient continuellement aux oreilles des deux femmes, et sa colère et ses mensonges les remplissaient de mépris et de terreur. Geneviève était devenue triste et n’osait guère sortir. La nuit, des rêves pénibles troublaient son sommeil, et quand s’ouvraient ses paupières, elle croyait voir le monstre s’avancer dans les ténèbres à pas lents vers sa couche pudique. Elle essaya de chasser comme des folies ces pensées et ces craintes. Ce fut en vain. Pauvre Geneviève, tu peux redouter les desseins pervers de ton ennemi ! Il nourrit des projets de vengeance ! Il n’a pas oublié ses premières amours, et ta vertu l’aiguillonne ! Il n’a pas oublié tes paroles courageuses et ton noble mépris, et la haine, non moins que l’amour, tourmente son cœur. Il te retrouvera : il l’a juré. Il soustraira l’enfant à ta garde sainte : il l’a juré. Il ne se repose plus ; il jouit d’avance de son triomphe facile. Il se délecte dans l’image de tes souffrances prochaines ; il se flatte d’être le favori de la fortune. Il n’est plus seul à te poursuivre. Comme le démon de l’Évangile, il est allé chercher des démons plus méchants que lui, s’il est possible, et tous ils viendront pour te surprendre ! Pauvre Geneviève, tu as raison de t’abandonner à la tristesse et de verser des pleurs !

Marie-Louise a vite oublié les événements dont le souvenir empoisonne l’existence de sa protectrice. Dans sa jeune âme les sensations ne se gravent que légèrement, et les images s’effacent vite. Les enfants sont comme le sable des rivages : la dernière vague qui passe efface les traces de la vague précédente, et les impressions d’aujourd’hui font oublier les impressions d’hier.

La petite orpheline, aimée, choyée, caressée, devient vive et joyeuse. La pâleur de ses joues fait place à l’incarnat, la gaité pétille dans ses prunelles jusqu’alors pleines de tristesse. Dans son heureuse insouciance, elle s’ébat comme les éphémères capricieuses qu’un rayon du matin fait naître et qu’un souffle du soir emporte. Son sommeil est calme, car son lit est moelleux et ses couvertures sont chaudes. Elle fait des songes agréables, car elle est aimée.

Le maître d’école s’empressa d’annoncer à son beau-frère l’heureuse découverte que le hazard lui avait permis de faire.

— Décidément, répondit Asselin grisé par la chance, le ciel est pour nous !

— C’est un beau coup de filet, répliqua le maître d’école : trois ! Geneviève et les deux pupilles. Et cela quand tout espoir semblait perdu.

— Les deux beaux-frères causèrent longtemps ainsi, à l’auberge de L’Oiseau de proie, le soir même de l’arrestation du muet. Asselin demanda à Racette quand il se proposait de prendre sa revanche, et d’enlever l’enfant.

— Il faut laisser s’instruire le procès du muet auparavant, avait répondu le beau-frère.

— Prends-garde qu’elles ne t’échappent encore !

— Elles ne seront pas assez fines cette fois. En tous cas, je les dépisterai bien encore.

— Tu aurais fait mieux de ne pas tant insister pour avoir l’enfant : on aurait eu moins de soupçons ; on aurait veillé avec moins de vigilance.

— Peut-être !… N’importe ! c’est fait. Je surveillerai la maison. J’ai des amis dévoués. Et puis l’on fait parler les habitants qui viennent au marché. Dans deux ou trois semaines, l’affaire aura été oubliée ; la paix sera revenue dans la maison de Lepage, et tout le monde s’endormira dans une funeste confiance. Alors…