Le Père Gratry

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Revue des Deux Mondes4e période, tome 161 (p. 68-91).



LE P. GRATRY




Le P. Gratry, sa Vie et ses Œuvres, par S. E. le Cardinal Perraud, évêque d’Autun, membre de l’Académie française. — Un vol. Téqui ; Paris, 1900.


Depuis des années le cardinal Perraud nous devait, il devait au P. Gratry, que dis-je ? il se devait à lui-même un beau livre, qu’il pouvait seul écrire et qu’il publie aujourd’hui. Il s’excuse, en sa préface, de l’avoir gardé et comme réservé cinq ans dans son esprit et dans son cœur. Mais de cette réserve, involontaire d’ailleurs, il semble que l’œuvre sorte plus claire, plus chaude aussi, et qu’une plus longue méditation, un souvenir plus longtemps fidèle accroisse la tendresse et la force du témoignage rendu.

On sait qu’avec le P. Charles, son frère, et l’abbé Perreyve, leur ami commun, le cardinal-évêque d’Autun fut jadis le disciple, le compagnon et le fils spirituel du P. Gratry. Attiré par lui à la vie sacerdotale, il vécut longtemps près de lui : non pas à son ombre, mais au contraire à sa lumière et comme dans son rayonnement. Il concourut avec lui à la restauration de cet illustre « Oratoire de France, » dont il devait être l’historien et dont il est aujourd’hui le chef. En 1872, quand le P. Gratry mourut, à l’étranger, le P. Perraud alla l’aider à mourir. Il avait reçu de lui la première touche divine ; il lui donna la dernière. Aujourd’hui enfin, en le faisant revivre devant nous, il achève de payer sa dette et consomme entre leurs deux âmes un long échange sacré.

I

Le P. Gratry a parlé dans les Sources de « cet unique travail que l’oracle imposait à Socrate dans sa prison, pendant les quelques jours qui le séparaient de la mort, lorsqu’il lui dit ce mot que nous ne savons pas traduire : Ne faites plus que de la musique ; mot qui doit signifier qu’il faut finir sa vie dans l’harmonie sacrée. » Ce travail unique a été tout le travail du P. Gratry, le travail de son esprit et de son cœur. Il a pratiqué, dans le sens le plus étendu et le plus noble, le précepte qu’il croyait ne pas savoir traduire, et sa vie ne s’est pas seulement achevée dans l’harmonie : elle s’y est écoulée tout entière.

Harmonie de l’homme avec lui-même : accord entre les divers modes de connaître, entre les divers objets de la connaissance, entre les sciences, ou plutôt la science comparée, et la foi ; harmonie de tous les hommes et de tous les peuples entre eux par la commune obéissance aux lois évangéliques de justice et de charité : tels sont les cercles toujours élargis et comme dilatés, que le P. Gratry a remplis de lumière par sa pensée et de chaleur par son amour.

Son âme à lui ne fut pas tout de suite harmonieuse. En des Souvenirs, que son biographe a pu comparer aux Confessions de saint Augustin, il a raconté, souvent avec une admirable éloquence, les vicissitudes d’une jeunesse tantôt impie, tantôt hésitante et partagée. Né à Lille en 1805, de « parens excellens, » mais qui n’avaient aucune habitude religieuse, Alphonse Gratry fut élevé, sauf l’époque de sa première communion, dans le « mépris et l’horreur des églises et des prêtres. » Semblable au fils de Monique, il connut « la ferveur de l’irréligion[1]. » Sa première communion fut pieuse et même sainte. Mais, quand vint la première épreuve et le temps qu’il a nommé l’ « époque du scandale », l’enfant, dans son esprit au moins, se troubla. Ses compagnons et ses maîtres conspiraient contre ses croyances. « En seconde, nous vîmes venir un nouveau professeur, un bel homme de vingt-quatre ans, qui avait la croix d’honneur. Enthousiasme de toute la classe. Et l’enthousiasme s’accrut encore lorsque, dans une énergique profession de foi, il nous apprit qu’il était ennemi des tyrans, ami de la vertu et supérieur à toute superstition. Il se moquait beaucoup d’Homère, de la Bible et du Pape ; il racontait les faits de la tyrannie et de l’Inquisition. Sur ce, tous les élèves de seconde perdirent la foi[2]. » Deux ans plus tard, étant « vétéran » de rhétorique, l’écolier la retrouva. C’était un soir d’octobre 1822. Assis sur son lit de collège, il eut d’avance la vision complète de sa vie, d’une vie qui s’annonçait heureuse, glorieuse peut-être. « Tout le bonheur possible de la terre était concentré là. » Mais soudain, comme un nuage sur le soleil, l’idée de la mort passa sur l’avenir et l’obscurcit. De même qu’il avait goûté la vie, il sentit la mort, avec tant de violence et d’horreur, qu’une voix cria en lui : « Dieu ! Lumière ! Secours ! Expliquez-moi l’énigme, ô mon Dieu ! Je le promets et je le jure ! faites-moi connaître la vérité, et j’y consacrerai ma vie entière. »

Il ne se rendit pourtant pas tout entier, ni tout de suite. Quelque chose de lui résistait encore. Il lisait de mauvais livres et gardait une rose fanée. Mais l’impression divine demeurait, et se creusait peu à peu. L’année suivante (il était en philosophie), un nouveau professeur lui fut donné, et ce qu’un maître impie avait défait dans l’âme du jeune homme, un autre, plus humble, le refit saintement. Pour la seconde fois il cria vers son Père. Ce fut, dit-il, « comme un écho du grand cri de l’année précédente. Je pressentais la liaison de ces deux prières, de ces deux soirées et de ces deux voix, l’une intérieure, qui m’avait préparé et qui m’avait laissé un germe dans le sein, l’autre extérieure, qui venait appeler le germe à la lumière[3]. »

Croyant désormais, et pour toujours, il voulut savoir, afin de concilier en lui-même, et, s’il se pouvait, dans les autres, la raison et la foi. « Je résolus d’apprendre les sciences. J’entrerai dans cette citadelle, me disais-je, et nous verrons si on a le droit de n’y pas croire en Dieu. » Il y entra d’emblée. Quelques mois lui suffirent pour se préparer à l’École polytechnique et pour y être admis. Il y connut encore le doute, l’angoisse et presque le désespoir. Mais c’était sa dernière épreuve. En sortant de l’École, il donna sa démission et rompit d’un seul coup avec ce qu’il appelait son « avenir visible. » Il avait résolu de ne pas se marier, de ne jamais devenir riche et de « rester libre à l’égard de toutes choses, hors la volonté de Dieu, sa justice et sa vérité[4]. »

Prêtre, philosophe, polémiste, apologiste et apôtre, précurseur, écrivain, le P. Gratry a été tout cela : tant de caractères ou de personnages, que son biographe distingue, se sont fondus en l’unité de sa nature harmonieuse. « C’est avec notre âme tout entière, dit Platon, qu’il faut retourner notre raison, afin que de la vision des choses qui passent, elle puisse fixer le foyer de la lumière et de l’être. » Et voici le commandement de Moïse, que l’Évangile a confirmé : « Tu chercheras le Seigneur de toute ton âme, de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toutes tes forces. » Celui-là seul le trouvera qui l’aura cherché ainsi, d’une recherche en quelque sorte multiple et totale. Elle est la condition nécessaire, la méthode absolue et unique pour arriver à la vérité. Le P. Gratry s’en était fait une loi. Entre les deux grands procédés intellectuels, syllogisme et dialectique, il préféra le dernier, précisément parce qu’il demande beaucoup non seulement à l’esprit, mais à la volonté. « L’intelligence peut perdre ou retrouver sa force d’élan vers l’infini. Cela dépend du ressort de l’âme et de la liberté morale, cet élan étant à la fois et indissolublement intellectuel et moral et ne pouvant être qu’un mouvement de totalité de l’âme humaine. Le mouvement intellectuel… ne s’exécute pas dans l’âme sans le mouvement moral correspondant. Voilà pourquoi les âmes malades ne l’opèrent point[5]. »

Par malheur il y a beaucoup de ces âmes : la beauté de la sagesse les attire, mais leur passion les empêche d’en suivre l’attrait. « On cherche peut-être la sagesse de tout son esprit, mais pas de tout son cœur, » de son pauvre et faible cœur. « Est-ce que le plus grand fléau de la philosophie n’a pas été de tout temps cette maladive séparation de l’intelligence qui s’isole, dans l’âme, des autres forces ; qui se sépare artificiellement du sentiment et de la volonté[6] ? » Notre raison, à peine formée, se complaît en elle-même, et, pendant qu’isolée elle s’élève et s’évanouit dans le vide, nous savons jusqu’où, solitaire aussi, peut descendre notre amour. Alors « on voit d’un côté se dresser dans l’âme la crête de l’orgueil, orgueil produit par un commencement de lumière, qui n’est pas la lumière, mais bien sa ruine ; tandis que, de l’autre côté, on voit se former au bas de l’âme l’égout de la sensualité, sensualité produite par un commencement d’amour dégradé, qui n’est point l’amour, mais l’obstacle à l’amour[7]. »

Gardons-nous donc indivisibles, et que tout soit commun entre notre esprit et notre cœur, entre notre entendement et notre volonté. On aperçoit aussitôt les conséquences d’un pareil accord : il confirme la promesse faite sur la montagne : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ; » il introduit dans l’ordre de la connaissance, dans l’ordre non seulement de la foi, mais de la raison elle-même, un élément de morale, c’est-à-dire de liberté, de mérite ou de vertu.

Toute opération de l’intelligence, y compris l’expression de nos idées, exige, pour être parfaite, le concours de nos facultés. « Pour écrire, il ne faut pas seulement sa présence d’esprit, il faut encore sa présence d’âme, il faut son cœur, il faut l’homme tout entier ; c’est à soi-même qu’il faut en venir. » À soi-même, à tout soi-même d’abord, mais pour monter plus haut, pour s’élever jusqu’à la suprême et divine concordance que le P. Gratry définit en ces termes : « Il faut apprendre à éviter non seulement tout mot sans pensée, mais toute pensée sans âme, mais tout état d’âme sans Dieu. »

Entre les modes mêmes du travail, entre les moyens pratiques de parvenir à la vérité, le rapport, bien plus, l’union est nécessaire. Les « Conseils pour la conduite de l’esprit » que le P. Gratry a rassemblés sous ce titre : les Sources, ne conduisent pas dans la voie solitaire. Lecture et prière, théologie et physique, morale et physiologie, « sources » divines ou seulement humaines, abreuvons-nous à toutes, si nous voulons que la vie totale afflue en nous. Organisons, ordonnons le temps lui-même. Consacrons le matin à l’étude et le soir au repos. Mais que ce repos, que le sommeil qui le suit, gardant un reste de pensée et de méditation, travaille en secret et porte des fruits. Connaissons la vertu mystérieuse des échanges et des alternatives nécessaires. Cessons parfois de lire, c’est-à-dire d’écouter, pour écrire : en d’autres termes, pour parler à notre tour ; puis cessons de parler de la sorte et taisons-nous : c’est encore une « source » que le silence. Ainsi le loisir et le recueillement autant que le labeur ; ainsi des formes de travail diverses et qui peuvent sembler contradictoires ; ainsi les heures du jour et celles mêmes de la nuit, tout enfin conspirera pour établir en nous la solidarité des facultés, et, comme disait saint Thomas, « la pénétration des forces. »

L’accord qui doit régner en nous, si nous voulons connaître, existe hors de nous, autour de nous, entre les objets mêmes de notre connaissance. Leibniz a formulé cette vérité quand il a dit : « Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout. » Il y a partout, ajoute le P. Gratry, de la physique et de la théologie. « La science comparée est la science véritable ; elle seule est la science, et le xviie siècle n’est au-dessus de tous les autres que pour l’avoir possédée, parce que ses plus grands hommes, de Kepler à Newton, furent à la fois « mathématiciens, physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens, philosophes, écrivains[8]. » Il faut être savant ainsi ; qui l’est autrement ne l’est point. « Les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l’esprit ; la philosophie le boursoufle ; la physique l’obstrue ; la littérature l’exténue, le met tout en surface, et la théologie parfois le stupéfie[9]. » Aucun bien ne s’acquiert et nul mal ne s’évite que par le croisement des influences, par l’alternance ou la superposition des cultures. Craignez-vous que cette ambition, que cette acquisition totale épuise vos forces ou les dépasse, apprenez au contraire comment elle les exerce et les multiplie : «… Il se passe dans l’esprit ce que la science a constaté pour l’eau dans sa capacité d’absorption. Saturez l’eau d’une certaine substance, cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d’une autre substance, comme si la première n’y était pas, puis d’une troisième, d’une quatrième et plus. Au contraire, et c’est là le fort du prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore quand vous l’avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite, jusqu’à un certain point[10]. » Faut-il croire que, par une conformité mystérieuse, le miracle se reproduise en nous ? Le P. Gratry, du moins, quand il nous propose ou nous impose l’étude de la science comparée, demeure fidèle à sa méthode, puisqu’il emprunte à l’ordre physique, pour l’appliquer à l’ordre de l’esprit, non seulement un exemple, mais une loi.

Personne mieux que le P. Gratry n’a compris l’action et la réaction réciproques des sciences. Il aimait à les voir solidaires, ou plutôt charitables entre elles, empressées à porter le fardeau les unes des autres. Il admirait dans le passé les effets de leur mutuel secours. « Quelle n’a pas été la fécondité de l’algèbre appliquée à la géométrie, puis la fécondité de cette science double appliquée à son tour à la physique et à l’astronomie[11] ! » Il espérait davantage encore : l’avenir lui promettait un concert toujours plus vaste et plus harmonieux : « Que sera-ce quand on ira plus loin et que l’on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et même physiques, et le tout à la théologie[12] ? »

Le P. Gratry a possédé lui-même le secret, j’allais dire le génie de ces hautes comparaisons. Nul esprit ne fut moins particulier ou moins partiel que le sien. Il avait le goût de l’universel, la passion de l’ensemble, et c’est au centre des choses qu’il plaça toujours la vérité, comme la vertu. « Je travaillais, dit-il en racontant sa jeunesse, la théologie et la philosophie réunies, la scolastique et la mystique prises ensemble, et le tout comparé à toutes les sciences. » Aborde-t-il avant toutes les autres, pour la résoudre par le procédé dialectique, la question de l’existence de Dieu, c’est que toutes les autres y sont comprises : « En traitant cette question générale, nous sommes en théodicée, par conséquent en métaphysique ; nous sommes en logique, puisqu’il s’agit de l’un des deux procédés de la raison, et même du principal. Nous sommes évidemment en morale, puisque la condition sans laquelle nul ne se démontre l’existence de Dieu est une condition morale, un acte libre de notre âme ; nous sommes dès lors en psychologie, puisqu’il s’agit et de l’acte principal de l’intelligence et de l’acte principal de la volonté. Nous sommes au point où toutes les branches de la philosophie se touchent, au centre, à la racine de la philosophie[13]. »

Après Dieu, s’il veut connaître l’âme, le P. Gratry ne l’isolera pas ; il ne l’étudiera pas seule, parce qu’elle n’est pas seule en effet. Il se souviendra de la distinction de saint Augustin : « L’âme dans son corps, l’âme en elle-même, l’âme en Dieu. » Il n’oubliera pas le mot de saint Thomas : « L’âme n’est pas l’homme, » et il parlera ainsi : « Pour connaître l’âme et le corps, il faut savoir d’abord que l’âme est l’image de Dieu et que le corps est l’image de l’âme. L’âme et le corps se ressemblent : le corps est signe et instrument de l’âme. Il faut poursuivre cette ressemblance pour connaître l’âme par le corps, le corps par l’âme. Il faut que la science de l’âme serve enfin à la science du corps, et que les deux sciences se soutiennent, et que la science de Dieu les soutienne l’une et l’autre[14]. » Il écrivait un jour : « Quand je dis feuille d’arbre, je ne dis pas feuille tombée, mais feuille tenant à l’arbre. » Il n’a jamais regardé, sans la voir tenant à l’arbre, une seule feuille de l’arbre de la science, ou de la vie.

Que dis-je ? Il voyait l’arbre tout entier, ayant la science à sa base, à son faîte la religion. Il a su autant qu’il a cru ; jamais il ne s’est montré moins jaloux, et son humilité seule m’empêche d’ajouter : moins fier, de sa raison que de sa foi. C’est pendant son année de philosophie qu’il éprouva l’invincible besoin « de savoir ce qui est » et de « laisser les mots pour aller aux choses. » Par amour pour la vérité, pour le service de Dieu, il brisa le charme dont la beauté littéraire le tenait alors enchanté. Mais il ne le brisa qu’en pleurant. Il répétait avec le psalmiste : « Parce que je sors de la vanité littéraire, j’entrerai dans les profondeurs de Dieu ; » mais, alors même qu’il faisait au Seigneur l’énergique et douloureux sacrifice « de ces fleurs, de cette sève, de ce soleil, de ce printemps, » il lui disait tout bas : « Vous me rendrez tout cela peut-être. » Le Seigneur le lui a rendu.

À dix-neuf ans, à peine savait-il faire une multiplication. À vingt ans, élève de l’École polytechnique, il retenait sans prendre de notes une leçon d’algèbre qui avait duré cinq quarts d’heure, et les calculs dont Ampère avait deux ou trois fois couvert le tableau. Voilà ses dons scientifiques. Ses dispositions pour la philosophie, pour la métaphysique même, eurent quelque chose de plus hâtif encore et de plus étonnant, témoin cette page que nous empruntons aux Souvenirs de Jeunesse : « Je me souviens, dans ma première enfance, avant l’âge qu’on appelle de raison, d’avoir un jour senti l’impression de l’Être dans sa vivacité. Un grand effort contre une masse extérieure distincte de moi, dont l’inflexible résistance m’étonnait, me fit articuler ces mots : « Je suis. » J’y pensais pour la première fois. La surprise s’éleva bientôt jusqu’au plus profond étonnement et jusqu’à la plus vive admiration. Je répétais avec transport : Je suis ! Être ! Être ! Tout le fond religieux, poétique, intelligent de l’âme, était en ce moment éveillé, remué en moi… Une lumière pénétrante, que je crois voir encore, m’enveloppait : je voyais que l’Être est, que l’Être est beau, bienheureux, aimable, plein de mystère. Je vois encore, après quarante années, tous ces faits intérieurs et les détails physiques qui m’entouraient. »

C’est là qu’il est permis de songer aux Confessions de saint Augustin : elles ne renferment rien de plus saisissant. Ainsi Dieu se révélait pour la première fois à cet enfant, non pas, comme à tous les autres, par une impression sentimentale et pieuse ; encore moins sous une figure personnelle, avec les traits humains du Christ ou, comme ils disent, du « petit Jésus, » mais par une intuition foudroyante, exaltée jusqu’au transport, jusqu’à l’extase, de l’Être absolu et infini.

Le P. Gratry a été le philosophe et le métaphysicien qu’avaient annoncé des signes aussi éclatans. D’aucuns, rapporte son biographe, en ont pu douter. Voici comme il leur répond : « Si, pour être philosophe et reconnu comme tel, il faut avoir inventé quelque système inconnu jusqu’alors, trouvé sur les problèmes essentiels que se posent la raison et la conscience des théories entièrement inédites, annoncé la prétention d’ouvrir à l’esprit humain des voies pas encore frayées et où l’expérience et la sagesse traditionnelles ne seront comptées pour rien : dans ce cas, après avoir décerné pompeusement le titre de philosophe à Spinoza, à Kant, à Hegel, on pourra le dénier au P. Gratry[15]. »

En ce sens et à ce prix, le P. Gratry l’eût refusé tout le premier. Une aventure de sa jeunesse l’avait mis de bonne heure en garde contre l’esprit de nouveauté, ses illusions et ses égaremens. Il se souvenait d’avoir admiré trop longtemps, comme un sage et même comme un saint, un maître qu’il devait reconnaître un jour pour un charlatan et un imposteur. « Pourquoi, se demande-t-il, avais-je couru ce danger ? Parce que je cherchais les hommes qui parlent en leur nom et non pas ceux qui parlent au nom de Dieu. Cet homme me séduisait parce que je le croyais savant et auteur de fort grandes découvertes. Et je méprisais les prêtres parce qu’ils n’avaient rien inventé. Je ne voyais pas que cet homme, qui avait inventé tant de choses, inventait la vérité, pendant que ces prêtres, qui n’inventaient rien, se bornaient à transmettre la vérité reçue. J’étais dans cette erreur que condamne l’Évangile : « Moi, je viens au nom de mon Père, et vous ne me recevez point. Si quelqu’un vient en son propre nom, vous le recevez[16]. »

Il ne fut pas de ceux qui viennent en leur propre nom. Mais, reprend le cardinal Perraud, « si l’essence de la philosophie, suivant le sens étymologique de ce mot, consiste dans la recherche et dans l’amour de la sagesse ; si, pour rappeler de belles définitions des anciens, elle est « la connaissance des choses divines et des choses humaines, » de leurs causes et de leurs relations ; si cette science ou cette sagesse se propose pour objet de résoudre, par les méthodes les plus lumineuses, les plus compréhensives, les plus accessibles à tous, les difficultés théoriques et pratiques avec lesquelles l’homme est obligé de se mesurer pendant son passage en ce monde ; si elle lui apprend à se bien servir du don de l’existence, à le rendre profitable à lui-même, aux autres, à la société du genre humain ; si, par la vérité mieux connue sur son origine et sur sa fin, elle l’aide à trouver des ressources précieuses pour mieux accomplir ses devoirs, porter plus vaillamment les épreuves inévitables de la vie et, comme dit excellemment Aristote, se mieux acquitter de son métier d’homme, ἀνθρωπεύεσθαι : à tous ces titres, le P. Gratry doit être rangé parmi les philosophes qui auront le mieux mérité de leur temps, de leur pays, de l’humanité tout entière. »

Philosophe peut-être, mais philosophe mystique, a-t-on repris avec dédain, comme si le P. Gratry n’avait fait que substituer « une sorte de sentimentalité vague et occulte à l’exercice normal et nécessaire de la raison[17]. » Il eût plutôt fait le contraire. Il fut mystique sans doute : par nature, et pour ainsi dire par définition, le prêtre, le religieux ou seulement le chrétien parfait aurait quelque peine à ne pas l’être. Mais il le fut comme ceux que Bossuet appelait les « mystiques en sûreté. » Il le fut selon cette définition : « Ne pas seulement entendre, mais sentir et pâtir le divin, » ou suivant cette autre : « Ne pas seulement voir les spectacles divins, mais goûter les saveurs divines. » Une pareille doctrine, un tel état n’a rien de commun avec le faux mysticisme, celui que réprouva Bossuet sous le nom d’ « anéantissement pervers, » et qu’il fit condamner. Pour s’en convaincre, pour bien comprendre que le vrai mysticisme comporte non pas l’inaction, mais l’acte ; non pas l’abolition, mais l’accroissement et la dilatation de l’être, autrement dit de la raison et de la volonté, lisez dans le second volume de la Connaissance de Dieu l’analyse de la Querelle du quiétisme. Vous y verrez comment, — avec quelle sagesse, et j’allais dire quel bon sens, — le P. Gratry se félicite que l’Église ait pris et résolu cette grande et universelle question, métaphysique et morale à la fois, « du côté le plus pratique, le plus touchant, le plus utile au genre humain. »

La raison ! Le P. Gratry a protesté toute sa vie, et par toute son œuvre, de son respect et de son amour pour elle. Avec une mélancolie pénétrante, il répétait sans cesse le mot de Fénelon : « Nous manquons encore plus sur la terre de raison que de religion. » Où donc, se demandait-il, « où donc sont aujourd’hui les esprits médiocrement raisonnables ? » Autrefois on combattait le christianisme au nom de la raison ; maintenant, ayant reconnu qu’elle le soutient et le confirme, on ose, afin de le perdre à tout prix, s’attaquer à la raison elle-même. Tel fut l’effort ou le crime de Hegel, et, dans la fameuse doctrine de l’identité des contraires, le P. Gratry ne voulut jamais voir autre chose que le plus monstrueux des attentats contre la raison. Toute l’introduction de la Connaissance de Dieu consiste dans une admirable apologie de la raison, dans la défense de ces principes naturels, de ces « préambules de la foi » que l’Église a toujours consacrés et qu’elle inscrivit un jour en tête du catéchisme rédigé par les Pères du Concile de Trente. Qui donc a parlé plus magnifiquement que ce théologien catholique de la philosophie grecque ? Qui s’est plus directement inspiré de Platon, lui empruntant sa méthode préférée, la dialectique, et se félicitant que saint Thomas ne lui fût nullement contraire, « ce qui serait un défaut capital. » — « Les chrétiens, quand la lumière de l’Évangile illumina le monde, n’avaient point à changer les élémens de philosophie véritable qui étaient dans le monde. Ils n’eurent qu’à les accepter, comme ils ne purent qu’admettre la géométrie. Ils ont reçu Platon et Arislote, dans la partie solide de leurs travaux, comme ils avaient reçu Euclide[18]. » C’est en ces termes que, dans son histoire de la théodicée, au moment d’aborder saint Augustin, l’auteur de la Connaissance de Dieu prend congé de la philosophie antique. Et plus loin, embrassant du regard les deux versans que sépare la croix, il ajoute : « Des deux régions du monde intelligible qu’ont distinguées tous ceux qui ontentrevu la lumière, l’esprit humain occupait l’une, et par une conjecture certaine regrettait l’autre. Maintenant il occupe les deux[19]. » Dira-t-on toujours que le P. Gratry méconnaît la raison, quand on le voit l’admirer ainsi, même seulement païenne, et lors même qu’elle ne faisait encore qu’attendre la foi ?

Qu’on se rappelle aussi quelle part il a faite à la raison dans la démonstration de l’existence de Dieu. Le P. Gratry a défini cette démonstration : « Le plus haut emploi d’un procédé général de la raison, dont la méthode géométrique infinitésimale est une application particulière… Ce procédé, qui en géométrie s’élève à l’infini mathématique, s’élève aussi, en métaphysique, à l’être infini qui est Dieu. Rigoureux comme la géométrie, il est en outre de beaucoup le plus simple et le plus rapide des deux procédés de la raison. Il consiste, étant donné par l’expérience un degré quelconque d’être, de beauté, de perfection, — ce qui est toujours donné dès qu’on est, qu’on voit, qu’on pense, — il consiste, disons-nous, à effacer immédiatement par la pensée les limites de l’être borné et des qualités imparfaites qu’on possède ou qu’on voit, pour affirmer sans autre intermédiaire l’existence infinie de l’être et de ses perfections correspondantes à celles qu’on voit[20]. » Mais, si le cardinal Perraud se défend, — avec trop de modestie, — d’entrer dans l’analyse détaillée de cette théorie, quelle ne serait pas, si nous l’osions, notre témérité ? Il suffira, croyons-nous, d’avoir signalé cette application d’un procédé rationnel et scientifique à la démonstration des vérités surnaturelles, comme le dernier et peut-être le plus éclatant hommage que le philosophe et le théologien ait rendu à la raison.

Ces « deux régions du monde intelligible » que le P. Gratry distinguait tout à l’heure, il s’est consacré, sans jamais les confondre, à les comparer toujours. Cette comparaison constante, et constamment renouvelée par des exemples sans nombre, est une des parties les plus fortes en même temps que les plus originales de sa doctrine et de sa méthode. Elle établit entre les choses de nouveaux rapports, c’est-à-dire des lois nouvelles. Et, s’ils n’offrent pas toujours avec évidence le caractère de nécessité qui seul fait la loi, ces rapports ont du moins l’apparence, la valeur spéculative d’hypothèses parfois ingénieuses, parfois grandioses, et tout près d’être sublimes. Toujours le mot de Leibniz : « Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout. « Voyons comment, après avoir cité ce mot, et même, nous l’avons dit, y avoir ajouté, le P. Gratry va le vérifier. Si, par exemple, comme l’expose à propos du dogme de la Trinité l’auteur de la Philosophie du Credo, si le point solide, élément de l’espace plein, implique « trois élémens, trois directions, trois points linéaires, tout prêts à éclater chacun dans l’une des trois dimensions de l’espace ; » si le rayon solaire se divise en trois rayons (de force, de lumière et de chaleur), comme la gamme de sept notes peut se ramener aux trois notes fondamentales de l’accord parfait ; si toute chose enfin porte quelque vestige de la Trinité et pour ainsi dire le cachet du Dieu unique en trois personnes : c’est donc qu’il y a de l’harmonie, de la géométrie et même de la physique dans la théodicée.

Il y a de la géométrie dans la morale. Saint Augustin n’a-t-il pas été jusqu’à parler des dimensions de notre âme ? Bossuet en distinguait le fond et la surface, et Kepler a écrit un chapitre sur « l’Affinité de l’âme et du cercle. » Dans l’âme enfin, et dans les âmes, il y a de l’astronomie. Autour du centre ou du foyer de leur vie, les âmes, comme les astres, décrivent des orbites diverses : « Dans les unes l’excentricité est énorme, dans les autres elle est très petite. » Une même âme peut éprouver des alternances de mouvement. Tantôt l’ellipse tend au cercle, c’est-à-dire à la perfection : « les deux foyers tendent à se réunir en un seul point et y parviennent un instant ; » tantôt « ce centre se dédouble et les foyers reparaissent. » Hélas ! il est même des âmes qui n’oscillent point ainsi. Pour celles-là, qui sont hors de la vie, « l’excentricité est si énorme… qu’elle ne saurait se ramener… Il est certain qu’il y a des astres, et peut-être y a-t-il des âmes, qui, au lieu d’anéantir l’excentricité, la poussent à toute outrance, crèvent leur ellipse, se détachent complètement du soleil et vont se perdre dans les ténèbres[21]. »

Le second volume de la Connaissance de l’Âme est rempli presque tout entier par cette théodicée et cette psychologie qu’on pourrait appeler cosmique. « Qu’allez-vous chercher dans les astres ? » demandait-on parfois au noble contemplateur, dont les regards ne redescendaient plus. Il y cherchait la dernière, j’entends la plus haute et la plus vaste des harmonies, celle qui enveloppe toutes les autres, et qui consomme ou couronne l’ordre entier de l’intelligence. Quand il l’avait pour ainsi dire entendue résonner en même temps dans le ciel physique et dans le ciel de l’âme, quand il avait découvert tant de profondes conformités entre les vérités de la science et celles de la foi, alors peut-être il avait bien le droit de redire avec enthousiasme les belles paroles de Kepler, un de ses maîtres préférés : « Seigneur, soyez béni ! J’ai dérobé les vases des Égyptiens. J’en veux faire un tabernacle à mon Dieu. »


II


Mais Dieu, qui veut qu’on le connaisse, veut aussi, il veut surtout qu’on l’aime et que nous nous aimions les uns les autres pour l’amour de lui. « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne pas en amour[22] ! » Personne moins que le P. Gratry n’encourut cet anathème. Il avait pris pour devise le : « Filioli, diligite invicem !  » de saint Jean, et le passage, ou plutôt l’ascension de « l’ordre de l’esprit » à « l’ordre de la charité » fut la démarche constante de sa pensée et de son cœur.

Elle s’accomplit en lui dès son enfance et d’instinct. Après avoir fait le récit, — rapporté plus haut, — de sa première émotion métaphysique et religieuse, l’auteur des Souvenirs de Jeunesse ajoute : « Je vois encore clairement le lieu où j’ai reçu cette grâce… Je vois encore cette petite cour tout éclairée par le soleil… Je vois le petit escalier sur lequel je m’élançai, avec des transports de cœur, pour aller embrasser ma mère : car depuis ce moment je sentis un redoublement d’amour pour elle. » Dans cette âme de cinq ans, le vrai et le bien éclatèrent ensemble, la charité jaillit de la connaissance, et la révélation de l’Être eut pour effet immédiat et nécessaire un accroissement de l’amour.

Plus tard, après la dernière des crises où se débattit sa jeunesse, après des semaines et des mois de mortelles souffrances, la vie lui revint, pour toujours cette fois, telle que la première fois elle lui était venue : « La vie, ô mon Dieu bien-aimé, la vie me revenait sous forme d’amour : et elle me revenait sous forme d’amour du prochain. Elle ne me revenait pas sous forme d’amour mystique et solitaire d’un Dieu caché, régnant au loin dans un ciel invisible. Elle me revenait sous forme d’amour de mes frères, présens et visibles sur terre[23]. » Il eut alors la vision, qu’il a souvent décrite en des pages brûlantes de tendresse et de charité, « d’une ville dont tous les habitans s’aimaient. » Elle ne devait jamais cesser de faire le fond de sa vie, de ses idées et de ses sentimens. Il a tenu ses regards constamment fixés sur « cette bienheureuse ville, pour comprendre la vie, la mort, le monde, l’histoire, l’Église et l’avenir[24]. »

Cette ville idéale, qu’en pensée ou en rêve il habitait toujours, il l’a quelquefois réellement habitée. Il en trouva d’abord une réduction dans la communauté réunie à Strasbourg autour de l’abbé Bautain et d’une vieille et sainte femme que la petite église appelait sa mère. Le P. Gratry fut pendant onze années l’hôte de ce cénacle. Il le quitta pour entrer comme postulant chez les Rédemptoristes du Bischenberg, dans les Vosges ; mais la révolution de 1830 les dispersa. Bientôt, professeur à Strasbourg, puis directeur de Stanislas, il fut enfin nommé aumônier de l’École normale[25]. Ainsi, diverse par les fonctions ou les devoirs, mais toujours associée à d’autres, sa vie, parmi ses compagnons ou ses élèves, était toujours celle qu’il a définie en un mot : « La vie rassemblée. »

C’est pour assurer à cette vie un asile qu’avec un groupe élu de disciples il entreprit le rétablissement de l’Oratoire. Il le rétablit selon l’idéal ancien, celui que Bossuet a défini quand il a parlé de « ce dessein de société sacerdotale, qui ne doit avoir d’autre esprit que l’esprit de l’Église, ni d’autres règles que ses canons, ni d’autres supérieurs que ses évêques, ni d’autres liens que la charité, ni d’autres vœux que ceux du sacerdoce et du baptême[26]. » Comme, au xviie siècle, le cardinal de Bérulle, le P. Gratry et ses compagnons, au xixe siècle, ne se proposèrent que d’organiser une existence commune, toute de prière et de travail, entre prêtres séculiers. Pour un esprit aussi largement social que celui du P. Gratry, la largeur de ce principe d’association en faisait justement la beauté. Il aima l’heureux accord, pour une tâche commune, du consentement unanime et de la liberté, du mouvement propre avec la volonté de tous. S’il préféra la société oratorienne à toute autre, c’est parce que, plus que toute autre, elle se rapproche de l’Église, ce type de l’universelle société[27]. Alors, a-t-il écrit, se rappelant les jours de l’Oratoire, « alors se déroulèrent quelques années de vrai bonheur, de vie intime et fraternelle, d’amitié sainte, de véritable fécondité d’esprit et d’âme. Là se formèrent, sous une austère et douce inspiration et sous un humble et saint exemple, de véritables cœurs sacerdotaux, bons et patiens, humbles, aimans et courageux… Là enfin s’écoulait un âge d’or… Ces serviteurs de la lumière, à laquelle ils étaient consacrés tout entiers, opéraient la philosophie en esprit et en vérité[28]. »

Au bout de huit années, le P. Gratry dut renoncer à la vie de communauté. Il se retira pour travailler, plus seul et plus libre encore, à sa tâche. Cette tâche, a très bien dit le cardinal Perraud, c’était « la pacification du monde par la justice et par la vérité. » Le P. Gratry se l’était imposée dès sa jeunesse, et, jeune encore, il la proposait à de plus jeunes que lui. « Mes petits enfans, disait-il ingénument à ses collégiens de Stanislas, il s’agit de sauver le monde. » Et, pour lui du moins, c’est de cela seul, mais de tout cela, qu’il s’est agi toujours. Si, dans un chapitre des Sources, il recommande à ses disciples de rompre avec le siècle (ce qui d’ailleurs ne veut point dire : leur siècle), il leur enjoint au contraire de demeurer en communication, en communion avec l’humanité. Le P. Gratry se plaisait à citer les paroles de saint Chrysostome : « Vous n’avez pas seulement à vous occuper de votre propre salut, mais vous avez à rendre compte du monde entier. » Près de sa table de travail, il avait toujours, comme un symbole ou un programme, le globe terrestre surmonté de la croix.

On peut dire du P. Gratry qu’il n’a fait que traverser le vrai pour arriver au bien. Personne plus que ce penseur profond n’a compris la vanité de la pensée solitaire, de l’intelligence qui ne s’élève pas à l’acte et à l’acte bienfaisant. « Toute la science possible est vide et froide. Quoi de plus partiel et borné que le monde de la réflexion ? Plus j’y entre, plus je vais m’éloignant de la plénitude de la vie… Eussiez-vous toute la vérité, — et l’on n’en a jamais qu’une partie, — ce n’est pas tout ; car la vérité seule sans la charité n’est pas Dieu, mais une image et une idole[29]. » Connaissance de Dieu, Connaissance de l’Âme : ces titres sont incomplets, ces livres ne sont pas seulement de science, mais d’amour ; belles en sont les pages où l’on connaît, mais les pages où l’on aime en sont plus admirables encore. Relisez, dans la Connaissance de l’Âme, ce début de la seconde partie, qui semble un regret, presque une excuse : « Nous sentons le besoin d’avouer que, dans le volume qui précède, nous avons encore sacrifié à la pâle philosophie abstraite, mais, dans ce second volume, nous essaierons un effort plus grand pour mieux sortir de l’abstraction et entrer davantage dans la substance des choses. » Lisez la seconde partie tout entière. Vous y verrez en quelque sorte s’accomplir sous vos yeux la conversion de la connaissance en amour. Sans doute vous retrouverez, par endroits, le philosophe et même le métaphysicien. C’est lui qui définit ainsi le sacrifice : « Soumettre le fini à l’infini pour unir l’un à l’autre ; » c’est lui qui de cette définition même conclut à l’harmonie entre l’ordre de l’intelligence et celui de la volonté : « Soumettre sa chair à sa raison, c’est le sacrifice de la sensualité. Soumettre sa raison à Dieu, c’est le sacrifice de l’orgueil. C’est un procédé moral et pratique analogue au procédé logique et spéculatif qui monte des phénomènes sensibles, placés hors de nous, aux notions abstraites qui sont en nous, et s’élève ensuite aux idées qui sont en Dieu, et qui sont Dieu. »

N’importe, le sentiment domine ici, et, dans l’admirable théorie des deux foyers, dans celle de la transformation par le sacrifice, c’est la chaleur qui s’accroît, encore plus que la lumière. Celui qui démontrait l’existence de Dieu par un procédé de dialectique, démontre l’immortalité de l’âme par les raisons du cœur. « Aimer ! s’écrie-t-il. Il faudrait faire rendre à ce mot un son qu’il n’a jamais rendu. » Il a su le lui faire rendre, ce son d’une puissance et d’une douceur nouvelles, lorsque, répudiant les argumens abstraits « et les raisonnemens sans entrailles, » il n’a voulu retenir en son cœur que « cette simple démonstration de l’immortalité, » démonstration absolument certaine pour qui sait voir et surtout pour qui sait aimer : « Je veux aimer toujours tous ceux que j’aime. Donc ils vivront et je vivrai[30]. »

À mesure qu’il avançait en âge, il ne voulait, il ne savait plus qu’aimer. Il l’a dit lui-même, d’une manière exquise : sa tête, moins fière, se penchait vers son cœur. À la fin de la préface de la Connaissance de l’Âme, il présentait son livre « comme une longue lettre, ou comme une longue visite, à tant d’amis inconnus ou intimes, anciens ou à venir, qui daignent parfois nous chercher, nous appeler, et que nous avons paru négliger. Chères âmes, sachez donc que pendant ce temps nous étions tout à vous, à vous, ou nommés par vos noms, ou idéalement entrevus et rêvés, et nous vous écrivions, en toute cordiale et intellectuelle tendresse, les choses qui suivent. » Dix ans après, sa charité s’était encore étendue. Ce n’est plus à des âmes en quelque sorte particulières qu’il s’adressait, mais à l’âme unique et totale de l’humanité. Quand il écrivit, en 1868, quatre ans avant sa mort, son dernier grand ouvrage : la Morale et la Loi de l’Histoire, le P. Gratry était devenu l’un de cesouvriers dont parle le prophète, « qui travaillent sur les nations. »

La vérité qui fait le fond et la substance de l’ouvrage, vérité non point inventée ou découverte, mais transmise, mais rappelée avec un éclat jusqu’ici peut-être sans pareil, c’est « qu’il n’y a qu’une morale, une justice éternelle, immuable, une et la même toujours, en toute affaire humaine, d’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné. Il n’y a pas une morale individuelle et une morale sociale, une morale politique et une morale internationale. Il y a la morale absolue, loi universelle de l’histoire, loi nécessaire de tous les faits humains, qui détruit ce qui lui résiste et vivifie ce qui lui obéit[31]. » Et cette loi, qui n’est pas négative et d’abstention, mais d’action et positive, est contenue tout entière dans le précepte évangélique : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » À cette loi, que nous sommes libres d’accomplir ou de violer, d’autres lois préexistent, nécessaires celles-là, formant ce que le P. Gratry a nommé « la divine préparation de justice dans le monde. » Lois domestiques, nationales, économiques, sociales, toutes admirables et bienfaisantes. « En toute chose. Dieu commence. Il prévient non seulement chacun des hommes en particulier, mais l’humanité tout entière. Nous sommes plus près de tous les biens que nous n’osons le soupçonner. Nous ne sommes séparés du ciel et de la terre promise que par un obstacle moins fort que notre liberté. » Pour préparer l’union totale qu’il dépend de nous de consommer un jour. Dieu nous a donné des commencemens ou des degrés d’union. Il a fondé la famille par le « partage merveilleux du genre humain en deux moitiés, qui s’aiment inévitablement, qui s’aiment d’un amour à la fois libre et nécessaire, à la fois physique, moral et intellectuel. » Et puis, groupant les hommes comme les astres, le Seigneur a distribué la terre entre les nations : de même qu’il avait créé la famille, il a créé la patrie. Aux harmonies morales il a ajouté les harmonies de l’esprit : la sagesse, « qui illumine tout homme venant en ce monde, » et la religion, la vraie religion, « car elle est au milieu de nous richement répandue comme les bienfaits de la nature. » Il n’y a pas jusqu’à l’ordre matériel, celui du travail et de la richesse, que Dieu n’ait organisé avec harmonie. Il a voulu et il a fait que la propriété non seulement ne fût pas le vol, mais que, dans une certaine mesure et par la force même des choses, elle fût la charité. « L’homme qui cultive un champ, qui l’enferme d’un mur, qui en recueille les fruits et les vend, celui-là ne prend rien, mais il donne. Il reçoit, mais rend davantage… Et ce qui est vrai de la terre est vrai aussi de tout travail accumulé, de tout fonds, de tout instrument de travail, de toute propriété… Toute force qui s’accumule, toute machine qui s’invente, tout progrès qui s’opère, tout cela se résout bientôt en un bien-être gratuit pour tous… Ainsi, vous le voyez, chacun, pour vivre, est forcé de pratiquer ce texte charmant de la sainte Écriture : « Dieu a chargé chaque homme du soin de son prochain : Unicuique mandavit Deus de proximo suo. »

Mais voici que cette admirable « vie de relation » rencontre, comme un double obstacle, les deux formes capitales de l’iniquité, les deux grands manquemens à la loi : le meurtre et le vol, l’homicide et la spoliation. « D’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, » l’un et l’autre attentats ne cessent de s’accomplir. Individus ou nations, l’auteur de la Morale et la Loi de l’Histoire a détesté pareillement ceux qui prennent et ceux qui tuent. « À cause de la misère du pauvre et du gémissement de ceux qui souffrent, » il s’est levé, comme le Seigneur, contre la race « dont les dents sont des glaives pour broyer et manger l’indigent[32], » Apôtre et précurseur, dit du P. Gratry le cardinal Perraud : prophète aussi, car il a prévu la féodalité d’argent et « l’organisation de plus en plus scientifique du pillage ; » car il a jeté ce cri de colère et de mépris que plus d’un peuple, aujourd’hui, mériterait encore d’entendre : « Principes vestri socio furum : les premiers parmi vous se sont faits les compagnons des voleurs. » Il a haï l’esclavage ; il a haï la guerre : j’entends, ainsi qu’il entendait lui-même, la guerre agressive, injuste et conquérante. Il l’a condamnée comme la condamna Fénelon écrivant à Louis XIV ou pour lui, comme la condamne la doctrine constante de l’Église. Il a prononcé de sa bouche de prêtre que, depuis le partage de la Pologne, l’Europe était en état de péché mortel. « Aujourd’hui même, écrivait-il, au milieu de l’Europe, une nation en égorge une autre. » Il l’écrirait encore aujourd’hui : ce n’est plus « au milieu de l’Europe, » mais il n’y a que le lieu de changé.

Ayant défini la loi d’abord, puis l’obstacle, le P. Gratry a considéré dans l’histoire le jeu des forces libres, qui tantôt se brisent contre la loi, tantôt triomphent sous la loi. Il a trouvé dans le passé plus d’exemples, hélas ! de ce brisement que de ce triomphe. Les trois derniers siècles de notre destinée, — il a parlé surtout de la France, — nos vicissitudes et nos révolutions, tout s’est éclairé pour lui à l’unique lumière de la loi. Les faits contemporains eux-mêmes lui sont devenus par elle plus intelligibles. Le P. Gratry était de ceux qui savent parler non seulement du présent, mais au présent, et, comme il a dit de l’abbé Perreyve, « renouveler la parole dans chaque siècle et selon la nouveauté du siècle et selon l’éternelle antiquité du vrai[33]. » Il a connu le temps où il a vécu, et dans « l’ordre du moment présent » il n’a jamais refusé de voir « la volonté actuelle du Dieu caché que tout siècle aussi bien que tout homme porte en lui. » Dans les mouvemens et, comme a dit son biographe, jusque dans « les paroles de l’heure présente[34], » il a su discerner le sens divin. « Est-il si difficile de ramener le cri de liberté à toutes ces idées primitives de liberté chrétienne, de liberté morale et religieuse, de liberté des âmes contre le vice, l’erreur, la concupiscence et l’orgueil : sainte liberté de l’âme en Dieu, sans laquelle il est démontré, même par les adversaires, que tout progrès de liberté civile et politique, religieuse et internationale, est absolument impossible ? — Est-il si difficile encore de ramener le cri d’égalité au : Fiat æqualitas de saint Paul : « Que l’égalité s’établisse, » et à cette étonnante épître de saint Jacques, qu’on peut appeler l’Épître de l’égalité ? — Est-il si difficile, enfin, de reconnaître que la mission divine des siècles où nous entrons est en effet d’arriver à cette phase nouvelle de l’ère nouvelle, que le Seigneur lui-même nous a prophétisée, lorsqu’il donne au monde cette éternelle et magnifique loi du progrès, que nul encore ne comprend bien : « Si vous restez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous donnera la liberté ? »

L’auteur de la Morale et la Loi de l’Histoire a tout espéré de la loi du progrès. Il a vu le monde moderne entrer de plus en plus en possession de la science physique, « clef des forces de la nature, qui lui permettent enfin de soumettre la terre entière. » Il a vu le genre humain conquérir « l’unité de lieu, » puisque les peuples et les individus peuvent s’entendre instantanément d’un bout du monde à l’autre. « La nécessaire unité d’action peut enfin commencer. » Rappelant l’antique parole du Seigneur : « Est-ce toi qui peux dire à la foudre : Viens ici et va-t-en aux extrémités de la terre ? » il s’est réjoui qu’avec la permission divine, l’homme ait fini par répondre au divin défi. Plus de science, il est vrai, n’est rien sans plus de justice, mais la science même va devenir ouvrière de justice. « La source du mouvement inépuisable est en nos mains. Nous le pouvons multiplier sans terme… L’humanité, en possession de la force physique fondamentale, est en voie d’abolir enfin l’esclavage du travail, qui tue, et de le remplacer par la liberté du travail, qui relève et qui fortifie. »

Dans l’ordre moral et social, le P. Gratry n’attendait pas moins de prodiges, ni de moindres, que dans l’ordre scientifique. « De grands progrès sont accomplis et d’immenses progrès se préparent, toujours à condition que les hommes demeurent dans la loi. » Mais ils n’y demeurent guère, et, depuis la mort de l’apôtre éloquent, trente ans bientôt passés ont trop souvent trahi son espérance. Qu’importe, il faut le louer d’avoir tout espéré et toujours. « L’abominable fléau de la spoliation de l’humble par le puissant dompté presque partout ; » le principe de la libre association vainqueur de la féodalité financière ; le travail devenu plus facile, cédant quelques heures du jour et quelques jours de l’année au repos voulu de Dieu ; la guerre elle-même atténuée d’abord, puis abolie, et « l’héroïque courage, si richement déposé par Dieu dans le cœur d’un si grand nombre d’hommes…, employé non plus à l’extermination des hommes, mais à la lutte intrépide et dévouée jusqu’à la mort contre les maux de toute forme qui accablent l’humanité ; » l’Église enfin consommant entre tous le miracle de l’union parfaite et de la « vie rassemblée, » voilà, dans le dernier ouvrage du P. Gratry, les dernières visions ; après les harmonies de l’intelligence, voilà les harmonies de la charité.

Il mourut enchanté par elles. Pendant sa dernière maladie, il répétait souvent : « Oh ! la charité ! la science de réunir les hommes ! » et parmi ses papiers on trouva ce testament d’universel amour :

« Je laisse à tout être humain que j’ai jamais salué ou béni, et à qui j’ai jamais adressé quelques paroles d’estime, d’affection ou d’amour, l’assurance que je l’aime et bénis deux ou trois fois plus que je ne l’avais dit.

« Je lui demande de prier pour moi, pour que j’arrive au royaume de l’amour, où je l’attirerai aussi par l’infinie bonté de notre Père.

« J’étends ceci à tous mes amis inconnus et à venir, et aussi loin que Dieu me permet de l’étendre, omnibus hominibus (saint Paul).

« Je les salue tous devant Dieu, je les bénis du fond du cœur, je leur demande de prier pour moi, et j’espère que je serai près d’eux, et avec eux, après ma mort plus que pendant ma vie !

« Et à revoir auprès du Père. »

Il semble bien, après cela, qu’on puisse dire du prêtre qui a relevé l’Oratoire ce que Bossuet disait du prêtre qui l’a fondé : « Le monde entier était trop petit pour l’étendue de son cœur, pendant que son cœur même était trop petit pour l’immensité de son amour. »


… Et voici qu’au moment de finir, le mot de l’oracle nous revient à la mémoire. Si le P. Gratry mit de la musique en tout, si tout fut musique en son esprit et dans son âme, la musique véritable et qui n’est que musique, celle-là même il la comprit et l’aima. Il l’aima jusqu’à la fin, comme tout ce qu’il aimait. « Encore quinze jours avant sa mort, a raconté le cardinal Perraud, un musicien ambulant s’était arrêté sous ses fenêtres et avait joué je ne sais plus quelle mélodie d’un grand maître. « Ce n’est pas cela, dit le Père, c’est beaucoup trop lent. Tenez, dit-il à mon frère, portez-lui cette pièce, dites-lui qu’un grand musicien l’écoute, et demandez-lui ou de cesser de jouer cet air, ou de le jouer plus vite. » Le Savoyard ne se le fit pas dire deux fois. La mesure fut accélérée, et le Père dit : « Bien, bien, c’est cela maintenant. »

Un mot vient de nous échapper, que nous regrettons déjà, et que le P. Gratry le premier nous eût fait reprendre. « La musique qui n’est que musique. » Il n’y a pas, il ne saurait y avoir de musique pareille, de musique en soi, n’ayant aucun rapport, que dis-je ? n’étant pas elle-même le rapport des sons avec l’esprit et le cœur. Le P. Gratry le savait bien. C’est à dix-sept ans qu’il devint tout à coup musicien. « J’appris, dit-il, à transposer en musique ce que je savais en littérature et en philosophie. Je vis et sentis les concordances de la musique. Je compris l’identité de la critique littéraire et de la critique musicale[35]. » Il a tout compris de la musique le jour où il en a compris cela. Les « concordances de la musique » le conduisaient à des analogies plus hautes, et de l’harmonie première, il s’élevait aux suprêmes harmonies. « La musique est le symbole de la création. La musique, comme la création, se compose de sons et de signes, d’esprit et de matière. Comme dans la création, le sens, dans la musique, c’est l’intelligence, c’est l’amour, c’est la liberté, c’est le libre et lumineux mouvement de l’âme et de l’esprit. Et le signe, la matière, ce sont des nombres, des rapports de nombres, des figures géométriques, des sphères. « Ces formes expriment cet esprit ; ce signe exprime ce sens ; c’est un fait. » Voilà donc des nombres et des rapports de nombres, des formes géométriques, des sphères ou des ellipses formées dans l’air, qui expriment des mouvemens de l’âme, de l’amour, de la passion, de la sagesse, de la liberté. « Il y a donc quelque ressemblance et quelque analogie entre ces nombres et formes et ces mouvemens d’âme, entre cette morale et cette géométrie[36]. »

Autant que l’intelligence de la musique, l’auteur de cette belle page en eut l’amour. Elle fut pour lui toute sa vie « une compagne, une admirable et ravissante amie, » dont il ne pouvait supporter longtemps l’absence. « Je ne connais, a-t-il dit dans les Sources, qu’un seul moyen de repos dont nous ayons quelque peu conservé l’usage ou plutôt l’abus dans l’emploi du soir : c’est la musique. Rien ne porte aussi puissamment au vrai repos que la musique véritable. Le rythme musical régularise en nous le mouvement et opère, pour l’esprit et le cœur, même pour le corps, ce qu’opère pour le corps le sommeil, qui rétablit dans sa plénitude et son calme le rythme des battemens du cœur, de la circulation du sang et des soulèvemens de la poitrine. La vraie musique est sœur de la prière comme de la poésie. Son influence recueille et, en ramenant vers la source, rend aussitôt à l’âme la sève des sentimens, des lumières, des élans. Comme la prière et comme la poésie, elle ramène vers le ciel, lieu du repos. »

Le soir, à l’heure de la poésie et de la prière, le P. Gratry aimait qu’on fît de la musique autour de lui. Aujourd’hui, quand je regarde en arrière, je vois encore, très loin et comme au bout de mon enfance, quelques-uns de ces soirs harmonieux. C’était rue Barbet-de-Jouy, dans le grand cabinet de travail du Père. On découvrait par une large baie le dôme des Invalides et tout le bleu des nuits d’été. Debout auprès de la fenêtre, le P. Gratry parlait des astres. Il me semble que sa voix était douce, un peu couverte, mais pénétrante et comme lumineuse au travers d’un voile. Nous étions peu nombreux : le P. Adolphe Perraud (aujourd’hui le cardinal), son frère Charles, mes parens et moi-même, un peu troublé. Quand la nuit était complète, on allumait des flambeaux, on ouvrait le piano : « Mes petits enfans, disait-il alors, il faut jouer pour les Muses et pour nous, » et l’on croyait, tellement l’heure était recueillie, presque auguste, jouer en effet devant des témoins invisibles et divins.

Toutes ces choses sont passées ; mais il me suffit encore d’une page du P. Gratry, ou même de son nom seulement prononcé, pour que je m’en souvienne. La musique autrefois mit quelque chose de commun entre ses dernières et mes premières années. Puisse-t-elle aujourd’hui me servir de prétexte, ou d’excuse, pour m’être permis de lui rendre un hommage trop peu digne de lui !

Camille Bellaigue.

  1. Cardinal Perraud.
  2. Souvenirs de Jeunesse.
  3. Souvenirs de Jeunesse.
  4. Ibid.
  5. Connaissance de Dieu.
  6. Connaissance de l’Âme.
  7. Ibid.
  8. Les Sources.
  9. Ibid.
  10. Ibid.
  11. Ibid.
  12. Les Sources.
  13. Connaissance de Dieu.
  14. Connaissance de l’Âme.
  15. Cardinal Perraud.
  16. Souvenirs de jeunesse.
  17. Cardinal Perraud.
  18. Connaissance de Dieu.
  19. Ibid.
  20. Connaissance de Dieu.
  21. Connaissance de l’Âme.
  22. Bossuet.
  23. Souvenirs de Jeunesse.
  24. Souvenirs de jeunesse.
  25. Le Directeur de l’École normale était alors M. Vacherot, avec qui le P. Gratry devait avoir un jour une polémique dont on trouvera les dernières traces dans la Revue du 1er mars 1869.
  26. Oraison funèbre du P. Bourgouing, supérieur de l’Oratoire.
  27. Voyez le bel ouvrage du cardinal Perraud : l’Oratoire de France au xviie et au xixe siècles. Chez Douniol (Téqui, successeur).
  28. Henry Perreyve.
  29. Connaissance de l’Âme.
  30. Connaissance de l’Âme.
  31. La Morale et la Loi de l’Histoire.
  32. Proverbes.
  33. Henry Perreyve, p. 187 et suiv.
  34. C’est le titre d’un ouvrage du cardinal Perraud.
  35. Souvenirs de Jeunesse.
  36. Connaissance de l’Âme.