Le Père Serge/Texte entier

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Le Père Serge
Le Père SergeTechnique du Livre (p. 87-148).
◄  XII


CHAPITRE PREMIER


Vers l’année 1840, St-Pétersbourg fut bouleversé par un événement dont tous restèrent stupéfaits : le beau prince Kassatski, chef de l’escadron d’élite du régiment des cuirassiers, futur aide de camp de l’empereur Nicolas Ier, était alors fiancé à une haute dame de la cour, non seulement célèbre pour sa beauté, mais encore en grande faveur auprès de l’Impératrice. Soudain, un mois avant le mariage, Kassatski auquel on pouvait prédire la plus brillante carrière auprès de Nicolas Ier, brisa ses fiançailles, donna sa démission et ayant légué son bien à sa sœur, partit pour un monastère avec la volonté de se faire moine.

Cet événement parut extraordinaire et incompréhensible à ceux-là seuls qui en ignoraient les causes intimes. Quant au prince Stéphan Kassatski, cela lui parut si naturel qu’il ne pouvait même pas concevoir une autre solution.

Le père du jeune homme, colonel retraité de la garde, était mort laissant son fils âgé de douze ans. Si douloureuse que fût pour la mère, le devoir d’éloigner l’enfant de la maison, elle n’osa pas contredire la dernière volonté de son mari qui avait ordonné d’envoyer Stephan à l’école des cadets. Puis la veuve partit pour Pétersbourg, emmenant sa fille, afin d’habiter la ville où se trouvait son fils qu’elle voulait avoir chez elle aux fêtes et aux vacances.

Le garçon, pourvu non seulement de brillantes facultés, mais encore d’une grande ambition, devint bientôt le premier élève de sa classe, tant en sciences et surtout en mathématiques pour lesquelles il avait un goût très prononcé, que pour le service militaire et l’équitation. Malgré sa taille au-dessus de la moyenne, il était très beau et très agile. Sa conduite aurait été celle d’un élève modèle, s’il n’avait eu un caractère emporté. Il ne buvait pas, n’était pas débauché et montrait un esprit particulièrement droit. La seule chose qui l’empêchât d’être proposé en exemple à tous, était ces accès de colère au cours desquels il oubliait toute retenue et devenait une véritable bête féroce. Une fois, il faillit jeter par la fenêtre un de ses camarades qui s’était moqué de sa collection de minerais. Un autre jour, il lança un plat sur l’économe, se précipita sur l’officier et le frappa parce que celui-ci avait renié sa propre parole et avait menti. Il eût certainement été dégradé et envoyé dans un régiment si le directeur du corps n’avait pas étouffé l’affaire en chassant l’économe. À dix-huit ans il sortit officier et fut envoyé dans un régiment de la garde. L’empereur Nicolas Pavlovitch qui l’avait connu à l’école, le distingua aussi au régiment, ce qui fit prophétiser sa promotion au grade d’aide de camp. Le jeune homme le désirait ardemment non seulement par ambition, mais surtout à cause de son attachement passionné à l’Empereur, attachement qui datait de ses années d’école. Chaque fois que le souverain arrivait et que sa haute stature avec sa poitrine bombée, son nez aquilin au-dessus de sa moustache et des favoris taillés en rond apparaissait et que sa voix puissante saluait les cadets, Kassatski ressentait presque l’émotion d’un amoureux, la même qu’il devait ressentir plus tard avec l’objet de son amour. Cependant l’extase à la vue de Nicolas était plus forte, car à chaque fois il eût voulu lui prouver son dévouement sans borne en se sacrifiant pour lui.

Nicolas Pavlovitch connaissait cette émotion et se plaisait sciemment à la provoquer. Il jouait avec les cadets, s’entourait d’eux, les traitant tantôt avec une simplicité enfantine, tantôt avec une grandeur souveraine.

Après la dernière histoire de Kassatski avec l’économe, Nicolas ne lui avait rien dit, mais quand le garçon s’était approché de lui il l’avait repoussé d’un geste théâtral et, les sourcils froncés, l’avait menacé du doigt. Puis il lui dit en partant : « Sachez que rien n’est ignoré de moi et si je ne veux pas savoir quelques faits, néanmoins, ils sont ici ». Et ce disant, il désigna son cœur.

Quand les cadets sortants furent présentés à l’Empereur, il feignit d’avoir tout oublié. Il leur dit qu’ils pouvaient s’adresser directement à lui et que s’ils s’efforçaient de bien servir leur tsar et leur patrie, il resterait toujours leur premier ami. Comme toujours tous furent très émus et Kassatski qui se souvenait du passé, avait pleuré à chaudes larmes en se jurant de servir de toutes ses forces son tsar bien-aimé.

Quand le jeune prince eut pris du service dans son régiment, sa mère et sa sœur quittèrent Pétersbourg pour se retirer d’abord à Moscou, puis à la campagne. Kassatski avait donné à sa sœur la moitié de son bien et ce qui lui restait était juste nécessaire pour vivre dans ce régiment où tout était riche et luxueux.

L’apparence de Kassatski était celle d’un jeune et brillant officier de la garde, en train de faire une belle carrière. Mais, intérieurement, il y avait en lui une pensée complexe et tendue. Cette tension mentale avait commencé dès son enfance. À cette époque, elle avait sans doute été plus diverse, mais en réalité elle se poursuivait tendant seulement à rechercher la perfection, la réussite et à provoquer l’admiration d’autrui dans toutes ses entreprises. S’il s’agissait de science, il s’acharnait au travail jusqu’à ce qu’on l’eût complimenté et donné en exemple. Lorsqu’il avait atteint ce but momentané, il en cherchait un autre. Ainsi, arrivé aux premières places en science, il avait remarqué que son français laissait à désirer : aussi arriva-t-il à le parler comme le russe.

Toujours, en plus de son but général qui était de servir le tsar et la patrie, il se proposait un autre but, où, qu’elle qu’en pût être l’insignifiance, il s’adonnait tout entier et vivait jusqu’au moment où il l’avait parfaitement atteint. Ce désir de se distinguer et d’arriver à un but bien déterminé remplissait sa vie. Ainsi, au moment de sa nomination, il voulut atteindre la perfection dans la connaissance du service, ce à quoi il parvint malgré son irascibilité qui l’incitait souvent à des actes nuisibles à son avancement. Ensuite, s’étant aperçu, au cours de conversations, de son manque de connaissances générales, il n’eut qu’une pensée : combler cette lacune. Et s’étant mis aussitôt à l’étude, il devint bientôt un causeur brillant. Enfin, pris du désir de conquérir une place brillante dans la haute société, il apprit à danser d’une façon impeccable et arriva à se faire inviter à tous les bals et aux soirées intimes. Mais cette situation ne le satisfit pas, car, habitué à être le premier partout, ici il était loin de l’être.

La haute société d’alors — comme toujours et partout d’ailleurs, — était composée de quatre sortes de gens : de riches courtisans, de gens de fortune modeste, mais bien nés et élevés à la cour, de gens riches cherchant à approcher les courtisans ; et de gens peu fortunés n’appartenant pas à la cour et cherchant à se faufiler dans les deux premières catégories. Kassatski n’appartenait pas à cette dernière, mais était fort bien vu des deux autres.

Dès son entrée dans le monde il se posa un but : une liaison avec une femme de la haute société. Et il fut tout étonné d’arriver si vite à un résultat. Mais il s’aperçut aussitôt que les cercles parmi lesquels il évoluait étaient inférieurs. Il y avait donc des cercles supérieurs à la cour dans lesquels, bien qu’admis, il était considéré en étranger. On était poli avec lui, mais il sentait que là encore on était entre soi et que lui n’en était pas. Or il voulait « en être ». C’est pour cela qu’il fallait devenir aide de camp de l’empereur ou épouser une femme de très haute condition. Il décida donc d’y parvenir coûte que coûte.

Il choisit une belle jeune fille de la cour, non seulement admise dans les cercles où il voulait pénétrer, mais encore recherchée par les gens les plus hauts et les plus solidement placés. C’était la comtesse Korotkoff.

La cour que faisait Kassatski n’avait pas uniquement pour but sa carrière. La jeune fille avait un charme particulier et le prince en devint bientôt réellement amoureux. Au début, elle lui avait marqué quelque froideur. Mais soudain tout avait changé. Elle était devenue très affable et sa mère se prit à inviter Kassatski à toute occasion.

Le prince fit sa demande, fut agréé et encore une fois il s’étonna de la facilité avec laquelle il atteignait ce bonheur, et aussi, de ce qu’il trouvait d’un peu étrange dans la conduite et de la mère et de la fille. Aveuglé par son amour, il n’avait pas remarqué ce que tous savaient : depuis un an seulement sa fiancée avait cessé d’être la maîtresse de Nicolas Pavlovitch.

Quinze jours avant le jour fixé pour le mariage, Kassatski se trouvait à Tsarkoieselo dans la villa de sa fiancée. C’était une chaude journée de mai. Les deux fiancés qui venaient de se promener dans le jardin s’assirent sur un banc à l’ombre d’une allée de tilleuls. Vêtue d’une robe de mousseline blanche, Mary semblait l’incarnation de l’amour et de l’innocence. Tantôt elle baissait la tête, tantôt regardait de dessous le grand beau jeune homme qui lui parlait avec une tendresse réservée et dont chaque geste semblait craindre d’offenser ou de salir son angélique pureté.

Kassatski appartenait à cette race d’hommes des « années quarante » dont il ne reste plus, à ces hommes qui, tout en n’étant pas eux-mêmes exempts de perversité sexuelle, recherchaient chez leurs femmes pureté idéale et céleste. Ils la reconnaissaient à chaque jeune fille de leur monde et la traitaient en conséquence. Dans cette considération, il y avait peut-être un peu d’injustice vis-à-vis de la perversité qu’ils se permettaient à eux-mêmes, mais la considération qu’ils avaient pour les femmes et qui les distinguait si nettement des jeunes gens d’aujourd’hui, — ceux-ci ne voyant dans la femme qu’une femelle — cette considération, je crois, n’était pas sans avantages. Les jeunes filles, devant cette déification dont elles étaient l’objet, cherchaient à paraître plus ou moins déesse.

Kassatski était ainsi et il considérait de ce point de vue sa fiancée. Il l’aimait particulièrement ce jour-là et loin de ressentir le moindre désir charnel, la regardait au contraire avec tendresse, comme il eût fait de quelque vision inaccessible. Debout de toute sa grande taille il se tenait devant elle les deux mains sur la garde de son sabre.

— C’est maintenant seulement que je connais tout le bonheur que peut ressentir un homme et c’est vous, c’est toi, ajouta-t-il avec un sourire timide, c’est toi qui me l’as procuré.

Il était dans cette période où le tutoiement n’est pas encore habituel et il lui était difficile, bien que la dominant par sa taille, de tutoyer cet ange.

— Je me suis connu grâce… à toi ; j’ai su que je suis meilleur que je ne croyais.

— Je le sais depuis longtemps et c’est pour cela que je vous ai aimé.

Le rossignol lança une note dans le voisinage. Les jeunes feuilles frémirent sous la brise.

Il prit sa main, la baisa et les larmes lui vinrent aux yeux.

Elle comprit qu’il la remerciait de lui avoir dit son amour.

Silencieux, il se mit à marcher, fit quelques pas et s’assit.

— Vous savez… tu sais… enfin c’est égal… ma cour auprès de toi ne fut tout d’abord pas désintéressée. Je voulais grâce à toi être en relations avec le monde… Mais après… tout cela devint si mesquin, lorsque je te connus vraiment. N’es-tu pas fâchée ?

Sans répondre, de sa main elle toucha la sienne.

Il comprit que cela voulait dire : Non, ça ne me fâche pas.

— Mais tu as dit…

Il s’arrêta, car ce qu’il voulait dire lui parut trop osé.

— … tu as dit que tu m’aimais. Je te crois, mais pardonne-moi, il me semble que quelque chose te trouble et t’empêche de parler. Qu’est-ce donc ?

Maintenant ou jamais, songea-t-elle. Il le saura un jour, mais il ne s’en ira pas, car s’il s’en allait ce serait terrible.

Son regard amoureux s’éleva vers ce visage grand, noble et puissant. Maintenant elle l’aimait plus que Nicolas ; et si ce n’avait été la couronne d’empereur elle n’aurait certes pas hésité.

— Écoutez, je ne puis plus dissimuler la vérité ; je dois tout vous dire. Vous me demandez si j’ai aimé…

Dans un geste suppliant, elle mit la main sur celle de son fiancé. Il se taisait.

— Vous voulez savoir qui ? Lui, l’Empereur.

— Nous l’aimons tous. J’imagine qu’à votre pensionnat…

— Non, plus tard. Je fus comme attirée vers lui. Mais maintenant c’est passé… Mais il faut que je vous dise…

— Quoi, alors ?

— Non, ce ne fut pas un simple amour de tête…

Elle se couvrit le visage de ses mains.

— Comment, vous vous êtes donnée à lui ?

Elle ne répondit pas.

— Vous fûtes sa maîtresse ?

Elle se taisait toujours.

Il se dressa et, pâle comme la mort, les joues tremblantes, se tenait devant elle. Il se rappela soudain combien Nicolas Pavlovitch en le rencontrant sur le Newski s’était montré bienveillant et l’avait félicité.

— Mon Dieu, qu’ai-je fait ! Stéphan !

— Ne me touchez pas ! ne me touchez pas ! Que j’ai mal.

Il se retourna et marcha dans la direction de la maison. Il rencontra la mère de sa fiancée.

— Qu’avez-vous, prince ?

— Je… »

Elle se tut en voyant son visage où tout le sang de son corps semblait affluer.

— Vous le saviez et vous vouliez que je leur serve de paravent. Ah ! si vous n’étiez pas des femmes ! s’écria-t-il, en levant son énorme poing au-dessus de la tête de la femme. Puis il se retourna et s’enfuit.

Si cet amoureux de sa fiancée avait été un simple particulier il l’aurait tué. Mais lui, le tsar adoré…

Dès le lendemain, il demanda un congé et offrit sa démission. Et même pour ne voir personne, il s’était dit malade.

Il passa l’été dans son village où il s’occupa d’arranger ses affaires ; et à la fin de la saison, négligeant Pétersbourg, il partit pour un couvent dans le dessein de prendre la robe.

Sa mère lui écrivit en lui déconseillant cette décision. Mais il lui répondit que l’appel de Dieu est au-dessus de toutes les combinaisons. Seule sa sœur, aussi fière et aussi ambitieuse que lui, l’approuva. Elle comprenait que s’il devenait moine c’était pour se placer au-dessus de ceux qui se croyaient les plus hauts. Et cette supposition était juste. Car en entrant au couvent, il voulut montrer à ceux-là mêmes qu’il méprisait tout ce qui leur semblait capital et ce à quoi, lui aussi, jadis, avait attaché tant d’importance. Il voulait se placer à une hauteur telle qu’il eût pu regarder d’en haut ceux qu’il enviait autrefois. Mais sa sœur Varinka ne connaissait pas cet autre sentiment qui était en lui, le sentiment religieux qu’elle ignorait et qui, étroitement lié avec sa fierté et son désir de priorité, l’avait animé. La désillusion que lui avait fait éprouver Mary, qu’il avait considérée comme un ange, était si grande qu’elle l’avait conduit au désespoir. Et ce désespoir, à Dieu, à la foi enfantine qui était toujours restée en lui.


II


Le supérieur du couvent où était entré Kassatski était un gentilhomme, savant écrivain, appartenant à cette succession de moines issus de Valachie qui se soumettaient sans murmures à un maître élu. Il était l’élève du célèbre vieillard Ambroise, élève de Makar, lui-même élève du vieillard Léonide, successeur de Païce Velitchkovski.

Kassatski se soumit à lui. Outre la conscience de sa supériorité sur les autres, le jeune moine, ainsi que dans tout ce qu’il avait fait auparavant, trouva au couvent la joie d’atteindre la perfection la plus élevée, aussi bien extérieure qu’intérieure. De même qu’au régiment où il avait été un officier sans reproche accomplissant non seulement sa besogne, mais cherchant encore à faire plus, de même, moine, il s’efforçait à devenir parfait, toujours travaillant, toujours tempérant, toujours humble, soumis et propre, non seulement en fait mais encore en pensée. Sa soumission lui allégeait surtout la vie. Si les exigences du couvent proche de la capitale et très fréquenté ne lui plaisaient pas à cause des tentations possibles, cela était anéanti par l’obéissance : Ce n’est pas mon affaire de discuter, se disait-il, mon rôle est d’obéir soit en montant la garde devant les reliques, en chantant dans le chœur ou en tenant les comptes de l’hôtellerie du monastère. »

Toute la possibilité du doute était écartée par l’obéissance à son vieillard. Et si celle-ci n’avait pas existé, il aurait senti la monotonie des longs offices, la frivolité des visiteurs et la mauvaise qualité de ses frères.

Mais tout cela était dans sa vie comme un réconfort.

— Je ne sais pourquoi il me faut écouter ces prières plusieurs fois par jour ; mais je sais que c’est indispensable et j’y trouve la joie.

Le vénérable supérieur lui avait dit qu’autant la nourriture matérielle était nécessaire pour vivre, autant la nourriture spirituelle était nécessaire à la vie de l’esprit. Il le croyait et les offices pour lesquels il se levait péniblement avant l’aube lui procuraient indiscutablement du calme et de la joie avec la conscience de son humilité et de l’infaillibilité des paroles du vieillard.

L’intérêt de son existence consistait en partie dans la soumission toujours plus grande de sa volonté, dans l’humilité croissante, dans l’accès aux vertus chrétiennes.

Il ne regrettait pas le bien qu’il avait donné à sa sœur ; il n’était pas paresseux et l’humilité devant ses inférieurs lui était non seulement légère, mais encore lui procurait une satisfaction morale. La victoire qu’il devait remporter sur ses péchés d’envie, d’avidité et de lubricité lui avait été facile. Le supérieur l’ayant particulièrement prémuni contre cette dernière faute, Kassatzki se réjouissait d’en être débarrassé.

Seul le souvenir de sa fiancée lui était pénible, car souvent il se représentait, sous l’apparence de sa vie, ce qui aurait pu être. Inconsciemment il voyait souvent en imagination la favorite de l’Empereur qui, ayant épousé un autre homme, était devenue une femme et une mère modèle, son mari possédant le pouvoir, les honneurs et une belle épouse repentie. Il y avait dans la vie de Kassatski d’heureux moments où ces pensées ne le tourmentaient pas. Il se réjouissait alors d’avoir pu triompher des tentations. Mais il y avait des heures où soudain tout ce qui l’aidait à vivre pâlissait et il cessait alors de croire au but qu’il s’était proposé. Il ne pouvait plus alors l’évoquer et le souvenir et le regret le possédaient entier. Le seul remède dans ce cas c’était l’obéissance passive. Il priait alors plus que d’habitude, mais il sentait que cette prière n’émanait pas de son âme, mais seulement de ses lèvres.

Cela durait un jour, parfois deux, pour disparaître ensuite sans laisser de trace. Mais durant ces accès, Kassatski sentait qu’il n’obéissait pas à sa propre volonté, ni même à celle de Dieu, mais à quelqu’un d’autre. C’est alors surtout qu’il avait recours au conseil que lui avait donné le vieillard : ne rien entreprendre et attendre.

C’est ainsi qu’il vécut pendant sept ans dans le premier couvent où il était entré. À la fin de la troisième année, il prit l’habit de moine et fut ordonné sous le nom de Serge. Cette prise d’habit fut pour lui un très grand événement. Déjà auparavant, en communiant, il éprouvait une sorte d’exaltation spirituelle. Maintenant, quand il lui fut donné de célébrer la messe lui-même, l’offertoire le mettait dans un état d’enthousiaste tendresse. Mais ce sentiment s’atténuait peu à peu et quand une fois il lui fut arrivé dans un moment de doute, de célébrer la messe, il sentit que cela aussi allait passer. Et réellement, bientôt, il ne resta que l’habitude.

C’est durant la septième année de sa vie au monastère que l’ennui s’empara de Serge. Ayant appris tout ce qu’il avait à apprendre, et atteint tout ce qu’il devait atteindre, il ne restait plus rien.

Mais en revanche, l’état de sommeil moral grandissait de jour en jour. C’est alors qu’il apprit la mort de sa mère et le mariage de Mary, nouvelles qu’il accueillit avec indifférence. Toute son attention, tout son intérêt étaient concentrés sur sa vie intérieure.

Pendant la quatrième année de sa prêtrise, l’évêque fit montre d’une grande amabilité à son égard et le supérieur lui dit qu’il ne pouvait refuser si on lui proposait une haute situation. L’orgueil monacal, si infâme chez certains moines[1], surgit alors en lui. Il voulut refuser sa nomination dans un couvent proche de la capitale, mais le supérieur lui ordonna d’accepter. Serge, ne voulant désobéir, fit ses adieux au vieillard et rejoignit son nouveau poste.

Le passage du nouveau moine dans le couvent de la capitale fut un des grands événements de sa vie. Les tentations y étaient nombreuses et il déploya toutes ses forces pour les combattre.

La tentation féminine releva la tête. Il y avait là une femme connue par sa conduite douteuse qui commença par rechercher sa société. Elle lui parla et l’invita à venir la voir. Le refus de Serge fut sévère, mais lui-même eut peur de la précision de son désir. Sa terreur devant cette constatation fut si grande qu’aussitôt il écrivit à son ancien supérieur. Et, non content de cela, appela son jeune frère convers pour lui avouer sa faiblesse en lui demandant de le surveiller et de ne pas le laisser sortir en dehors des offices et des audiences. En plus, la grande tentation de Serge consistait en ceci que le supérieur de ce couvent, homme du monde adroit qui soignait sa carrière ecclésiastique, lui était particulièrement antipathique. Et malgré tous ses efforts, Serge ne pouvait vaincre cette antipathie. Il avait beau s’humilier, au fond de son âme, la condamnation de son supérieur persistait, grandissant de jour en jour.

Et ce mauvais sentiment éclata enfin.

C’était la deuxième année de son séjour dans le nouveau couvent. Le jour de l’Assomption, la messe fut célébrée dans la grande église en présence de nombreux fidèles. Le supérieur officiait en personne. Le père Serge se tenait à sa place habituelle et priait, c’est-à-dire se trouvait dans cet état de lutte qui lui était habituel au cours des offices qu’il ne célébrait pas lui-même. Tout l’irritait alors, visiteurs, hommes du monde et surtout les femmes. Il cherchait à ne rien voir, à ne pas remarquer comment le soldat conduisait les dames en écartant les gens du peuple et comment celles-ci se désignaient l’une à l’autre les moines et lui surtout à cause de sa beauté. Il s’efforçait de ne rien voir d’autre que les bougies allumées devant l’inocostase, les icones, et les officiants, de ne rien écouter que les paroles des prières chantées ou articulées ; de se garder d’éprouver un autre sentiment que l’oubli de soi-même dans la conscience du devoir accompli.

Il se tenait ainsi, tantôt se prosternant, tantôt se signant, quand il le fallait, et luttait avec lui-même, s’adonnant parfois à un jugement clair et sévère, et parfois ne voulant que tuer en lui pensées et sentiments. Soudain le père Nicodime, le sacristain, un autre objet de tentation pour Serge qui le soupçonnait de flatterie, s’approcha de lui et plié respectueusement en deux, l’avertit que le supérieur l’appelait à l’autel. Le père Serge rectifia les plis de sa robe, se coiffa de son capuce et traversa avec précaution la foule.

Lise, regarde à droite, c’est lui[2], disait une voix féminine.

Où ? où ? Il n’est pas tellement beau.

Il savait qu’on parlait de lui et, comme aux moments difficiles, il répétait les mots : ne nous laissez pas succomber à la tentation. La tête et les yeux baissés, il passa devant la chaire et, côtoyant les servants en dalmatique qui défilaient à ce moment devant l’iconostase, il entra par la porte du nord. Pénétrant dans l’autel, plié en deux, il se signa suivant le rite devant l’icone, puis il leva la tête et regarda le supérieur qu’il vit aux côtés d’un autre personnage tout étincelant de décorations et de galons. Le prêtre était debout près du mur et de ses petites mains potelées appuyées sur son gros ventre, caressait les broderies de sa chasuble. Il souriait tout en causant avec un militaire qui portait l’uniforme de général de la suite, avec des aiguillettes et les épaulettes ornées du chiffre que l’œil habitué du père Serge distingua aussitôt. Ce général était l’ancien chef de son régiment. Maintenant il occupait certainement une très haute situation et le père Serge remarqua, au gros visage rouge du supérieur, que celui-ci le savait. Cela l’offensa et l’attrista. Ce sentiment grandit encore quand il entendit le supérieur affirmer qu’il l’avait fait venir pour satisfaire au désir qu’avait formulé le général de voir son ancien compagnon d’armes.

— Je suis très heureux de vous voir sous cet aspect angélique, dit le général en tendant la main ; j’espère que vous n’avez pas oublié votre vieux camarade.

Le visage du supérieur, rouge et souriant, sous les cheveux blancs, qui semblait approuver les paroles du général ; la figure de celui-ci avec son expression de satisfaction ; l’odeur du vin qui sortait de sa bouche et celle du cigare qui stagnait…

— Je suis très heureux de vous voir sous cet habit, Serge. Il salua encore le supérieur et dit :

— Votre Révérence a daigné m’appeler.

Il s’arrêta et l’expression de sa figure et de ses yeux avait l’air de poser la question :

— Pourquoi ?

Le supérieur répondit :

— Mais pour voir le général.

Le moine pâlit et ses lèvres tremblèrent.

— Votre Révérence, j’ai quitté le monde pour me sauver des tentations, dit-il. Pourquoi m’y soumettez-vous dans le temple du Seigneur et aux heures des prières ?

— Allons, va-t-en, grogna le prêtre.

Le lendemain, le père Serge demanda pardon de son orgueil au supérieur et à toute la communauté. Mais, en même temps, après une nuit passée en prière, il décida qu’il ne pouvait plus rester en ce couvent et il écrivit à son ancien supérieur pour lui demander de retourner auprès de lui. Dans sa lettre, il disait se sentir incapable de lutter seul, sans l’aide de son père spirituel. Il se confessait aussi de son péché d’orgueil. Le courrier suivant lui apporta une réponse qui lui disait que son orgueil était la cause de tout. Son père spirituel lui expliquait que son accès de colère avait pour cause une insuffisante humilité ; il s’était, disait-il, refusé d’accepter les honneurs ecclésiastiques, non par esprit de piété, mais par fierté humaine. Ce qui revenait à dire : regardez-moi, je suis ainsi et n’ai besoin de rien.

C’est à cause de cela, écrivait le vieillard, que tu n’as pas pu supporter le procédé de ton supérieur. Tu te disais : j’ai tout abandonné pour la gloire de Dieu, on me montre comme une bête. Si tu avais vraiment renié la gloire pour Dieu, tu aurais tout supporté. Je vois que l’orgueil profane n’est pas encore mort en ton cœur. J’ai beaucoup songé à toi, mon fils Serge, j’ai prié et voilà ce que Dieu m’a révélé. À l’ermitage de Tambine vient de mourir l’ermite Hilarion. Il y avait vécu dix-huit ans et le supérieur de cet ermitage me demande si je ne connais pas quelqu’un qui voudrait l’habiter. Vas-y et demande au père Païs qu’il te donne la cellule d’Hilarion. Non que tu puisses remplacer celui qui vient de mourir, mais tu as besoin de solitude afin que tu puisses y combattre ton péché. Que Dieu te bénisse !

Serge fit selon les recommandations du vieillard. Ayant montré sa lettre à son supérieur, il lui demanda l’autorisation de partir. Après quoi, il fit don de ce qui lui appartenait au couvent et partit pour l’ermitage de Tambine.

Le supérieur de l’ermitage, un excellent administrateur, issu de la classe des marchands, le reçut simplement et lui donna la cellule d’Hillarion. C’était une grotte creusée dans le roc, elle servait aussi de sépulture au défunt Hilarion. Dans le fond se trouvait le tombeau tandis que sur le devant était un coin pour dormir, un lit avec une paillasse, une petite table et un rayon supportant des icones et des livres. Un autre rayon était fixé à l’extérieur de la porte et c’est là que, une fois par jour, un moine apportait la nourriture du couvent voisin.

Le père Serge devint ermite et reclus.


III


Depuis six années Serge habitait la cellule d’Hilarion. Un jour de carnaval dans la ville voisine, une société de gens riches et gais, hommes et femmes, venant de manger des blirsy[3] et bu du vin, décida une promenade en traîneau. Il y avait là deux avocats, un riche propriétaire terrien, un officier et quatre femmes. L’une d’elles était l’épouse de l’officier, la seconde du propriétaire, la troisième, jeune fille, sœur de ce dernier tandis que la quatrième était une divorcée très riche et très belle dont les excentricités étonnaient et parfois révoltaient la ville.

Le temps était splendide et la route plate comme un plancher. Au bout de dix verstes, on s’arrêta et tint conseil.

Fallait-il continuer ou retourner ?

— Où mène ce chemin ? demanda Mme Makovkine, la divorcée.

— Il y a douze verstes d’ici à Tambine, répondit l’avocat qui lui faisait la cour.

— Et ensuite ?

— Ensuite on va à L… en traversant le couvent.

— C’est là qu’habite le père Serge ?

— Oui.

— Kassatski, le bel ermite ?

— Oui.

— Mesdames, Messieurs, allons chez Kassatski. Nous nous restaurerons et reposerons à Tambine.

— Mais nous n’aurons pas le temps de revenir à la ville pour la nuit.

— Ça ne fait rien ! Nous la passerons chez Kassatski.

— Il est vrai qu’il y a une hôtellerie au couvent et elle est excellente. J’y suis allé au moment où je défendais Makhine.

— Non, moi je veux coucher chez Kassatski.

— Ah ! non, excusez ! Cela ne sera pas possible malgré la toute-puissance de votre charme.

— Impossible. Parions !

— Ça va. Je parie n’importe quoi que vous ne couchez pas chez lui.

À discrétion.

— Bien entendu, vous aussi.

— Naturellement. Allons-y.

On offrit du vin aux postillons. On sortit une caissette de gâteaux et des confitures. Et les dames s’emmitouflèrent de blanches pelisses de peau de chien.

Après une discussion entre les postillons, qui tous voulaient prendre la tête, un d’eux, tout jeune, fit claquer son fouet et partit dans un carillon de clochettes.

Les traîneaux étaient à peine secoués. Les chevaux de côté des troïkas couraient gaiement sur la route luisante. Par moment ils dépassaient le trotteur du milieu. Le postillon remuait joyeusement les rênes. L’avocat et l’officier assis en face de la divorcée plaisantaient, tandis que Mme Makoskine, enveloppée de sa fourrure, songeait.

— Toujours la même chose et toujours aussi stupide. Les mêmes visages brillants sentant le vin et le tabac, les mêmes paroles, les mêmes pensées roulant autour de la même turpitude. Ils sont tous contents et assurés qu’il faut vivre ainsi. Ils pourront même mener cette vie jusqu’à la mort… Quant à moi, je n’en puis plus… je m’ennuie… Il me faut quelque chose qui retournerait ma vie… Comme cette histoire de Zaratoff où ils sont partis et où tous furent gelés… Que feraient-ils donc dans un tel cas ? Quelle aurait été leur conduite ? Lâche bien entendu, chacun pour soi. Il est certain que, moi aussi, j’aurais été lâche. Mais aussi moi je suis belle et ils le savent. Et ce moine ? Est-ce possible que déjà il reste indifférent à tout cela ? Non, ce n’est pas vrai. Comme à l’automne avec ce jeune cadet ! Quel bel imbécile c’était !

— Ivan Nicolaïevitch ! appela-t-elle enfin.

— À vos ordres !

— Quel âge a-t-il ?

— Qui ?

— Kassatski.

— Quarante et plus, me semble-t-il.

— Reçoit-il tout le monde ?

— Tout le monde, mais pas toujours.

— Couvrez-moi les pieds. Pas comme cela. Ah ! que vous êtes maladroit ! Encore. Ce n’est pas la peine de me frôler.

Ils arrivèrent ainsi à la forêt où se trouve la grotte. Elle descendit du traîneau et, malgré les objurgations de ses compagnons, fâchée, elle leur ordonna de la laisser.

Seule avec sa fourrure de chien blanc, elle trottait le long du chemin dans la neige. L’avocat, qui lui aussi était descendu, la regardait.

Le père Serge avait quarante-neuf ans. Sa vie était pénible, non à cause du jeûne et de la prière, mais à cause des luttes intérieures sur lesquelles il n’avait pas compté. Il lui fallait combattre le doute et le désir, et les deux ennemis se dressaient en même temps. Bien qu’il les considérât comme étant deux, ils ne faisaient qu’un en réalité. La preuve en était que le doute étant abattu, le désir disparaissait de lui-même. Mais il pensait que c’étaient deux diables différents et il les provoquait en combats isolés.

— Mon Dieu, mon Dieu, songeait-il, pourquoi ne me donnes-tu pas la foi ? Le désir ? Antoine et d’autres saints n’ont-ils pas lutté avec lui ? Mais la foi… Ils la possédaient, tandis que chez moi, des minutes, des heures, des jours entiers, elle m’abandonne ! Pourquoi le monde et sa séduction, si ce n’est que péché et qu’il faille renier ? Pourquoi as-tu créé ces tentations ? Car n’est-ce pas une tentation si, désirant quitter les joies de ce monde, je me bâtis quelque chose là-bas où peut-être il n’y a rien.

Il se dit cela et soudain un immense dégoût de lui-même s’empara de son être.

— Vermine ! Vermine ! et tu veux devenir saint !

Il se mit en prière. Mais à peine avait-il commencé qu’il se vit tel qu’il avait été autrefois au couvent avec sa robe, sa capuce et son grand air.

— Non, ce n’est pas cela. C’est une hypocrisie, et si je puis tromper les hommes, je n’arriverai jamais ni à tromper Dieu, ni à me tromper moi-même. Je ne suis pas un homme majestueux, mais je suis pitoyable et ridicule.

Et, relevant les plis de son froc de moine, il contempla en souriant ses maigres et pitoyables jambes.

Et il se remit à prier, à se signer et à se prosterner.

— Ce lit deviendra-t-il mon cercueil ? disait-il, cependant que quelques voix diaboliques lui chuchotaient à l’oreille : « Le lit solitaire est un cercueil. Mensonge ! »

Et son imagination lui montra les épaules de la veuve qui avait été sa maîtresse. Il se secoua et continua sa lecture.

Ayant terminé avec les « Règlements », il prit l’Évangile, l’ouvrit et ses yeux tombèrent sur un passage qu’il connaissait presque par cœur et qu’il répétait souvent.

— Je crois, mon Dieu, aidez, secourez mon manque de foi !

Il rejeta les doutes qui lui venaient. Comme on place un objet vacillant pour lui donner un équilibre stable, de même il redresse sa foi et, s’écartant doucement, comme pour ne point l’ébranler, il recula. Un peu de calme revint ; et il se mit à répéter sa prière d’enfant : « Mon Dieu, prenez-moi, prenez-moi ! » Et se sentant non seulement léger, mais heureux et attendri, il se signa et s’étendit sur le banc étroit, son froc d’été plié sous sa tête…

Dans son sommeil léger, il lui sembla entendre des clochettes. Il ne savait pas si c’était en un rêve ou dans la réalité. Soudain, on heurta la porte et il s’éveilla tout à fait. Il n’en crut pas ses oreilles, mais le bruit se répéta tout proche, et, derrière la porte, il entendit une voix de femme.

— Mon Dieu, est-ce donc vrai ce que j’ai lu dans la Vie des Saints ? Le Diable peut-il s’incarner en une femme ? Car, en vérité, c’est bien une voix féminine, douce, timide et tendre.

« Pfut ! cracha-t-il.

« Non, c’est une illusion », se dit·il, s’approchant du coin où, devant les icones, brillait une petite lampe. Il s’agenouilla d’un geste familier ; ce mouvement seul lui procurait toujours plaisir et consolation. Courbé en deux, ses cheveux retombant sur son visage, il heurta de son front le plancher humide et froid, à travers les fentes duquel un peu d’air passait.

… Il continua le psaume qui, selon le père Pimen, écartait les maléfices. Il dressa son corps léger et amaigri sur ses jambes nerveuses et voulut continuer sa lecture, cependant que, malgré lui, il prêtait l’oreille. Il voulut entendre. Mais tout était silencieux. Seules, les gouttes tombaient du toit dans le petit récipient placé à l’angle de la maison. Dehors, c’était le brouillard qui rongeait la neige et c’était un calme, un calme !

Et soudain, près de la fenêtre ; une voix distincte, douce, timide, une voix qui ne pouvait appartenir qu’à une femme charmante, murmura :

— Laissez-moi entrer, au nom du Christ.

Il sembla au père Serge que tout son sang affluait à son cœur et s’y arrêtait. Il ne put respirer. « Que le Seigneur ressuscite et que ses ennemis soient dispersés. »

— Mais je ne suis pas le diable. Et on entendit que la bouche qui disait cela souriait. Je ne suis pas le diable, je suis simplement une pécheresse perdue, non au figuré, mais très réellement.

Elle se mit à rire.

— Je suis gelée et je vous demande abri.

Il s’approcha de la vitre, où se reflétait la petite lampe et les mains encadrant sa figure, il regarda. Le brouillard, les ténèbres et, là-bas, à droite, elle. Oui, elle. Une femme vêtue d’une pelisse à longs poils se penchait vers lui, son visage tout apeuré semblait bon et beau parmi les cheveux blonds que coiffait un bonnet de fourrure. Leurs yeux se rencontrèrent et se reconnurent. Non qu’ils se fussent déjà rencontrés ; mais dans le regard qu’ils échangèrent, ils comprirent qu’ils se connaissaient et se comprenaient mutuellement. Après ce regard, était-il encore possible de penser qu’on n’avait pas devant soi une femme blonde, douce et timide, tout le contraire d’un diable ?

— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? demanda-t-il.

— Mais ouvrez donc ! cria-t-elle d’un ton capricieux et autoritaire. Je suis gelée, vous dis-je, et je suis égarée.

— Mais je suis moine, ermite.

— Cela ne vous empêche pas d’ouvrir la porte ! Voulez-vous donc que je gèle devant votre fenêtre pendant que vous allez prier ?

— Mais....

— Je ne veux pas vous manger, j’espère. Laissez-moi entrer, au nom de Dieu ! Je suis gelée, vous dis-je.

Elle commençait à avoir peur et sa dernière phrase fut dite d’une voix pleine de sanglots. Serge quitta la fenêtre et regarda l’icone sur laquelle était le Christ couronné d’épines.

— Seigneur, aidez-moi, Seigneur, aidez-moi, dit-il en se pliant en deux.

Puis il approcha de la porte, pénétra dans l’entrée et souleva le loquet.

Des pas firent craquer la neige. C’est elle qui approchait.

— Oh ! cria-t-elle soudain.

Il avait compris que son pied avait glissé dans une flaque qui stagnait devant le seuil. Les mains de l’ermite tremblaient au point de ne pouvoir soulever le loquet.

— Mais qu’avez-vous donc ? Laissez-moi entrer ! Pendant que je me gèle, vous songez au salut de votre âme.

Il poussa la porte et, n’ayant pas bien calculé son mouvement, bouscula quelque peu l’étrangère.

— Pardon, dit-il soudain, se rappelant inconsciemment ses anciennes habitudes mondaines.

Elle sourit en entendant ce « pardon ! ».

« Il n’est pas si terrible », songea-t-elle.

— Il n’y a pas de mal, c’est à vous de me pardonner, dit-elle en passant auprès de lui. Je n’aurais jamais osé sans ce cas de force majeure.

— Entrez, s’il vous plaît, dit-il.

Et l’odeur oubliée des parfums lui caressait les narines. Il ferma la porte extérieure sans remettre le verrou et pénétra dans l’entrée, puis dans la chambre.

— Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, ayez pitié du pauvre pécheur. Seigneur, ayez pitié du pauvre pécheur que je suis, répétait-il sans arrêt, non seulement en lui-même, mais aussi des lèvres qui tremblaient convulsivement.

— Veuillez…, murmura-t-il.

Debout au milieu de la chambre, elle le contemplait de ses yeux rieurs.

— Pardonnez-moi d’avoir troublé votre solitude, mais voyez dans quelle situation je me trouve. Vous comprenez, nous avions quitté la ville pour faire une promenade en traîneau, et j’ai fait le pari de retourner à pied de Vorobiebvka jusqu’à la ville. C’est ainsi qu’ayant perdu mon chemin, je suis arrivée jusqu’à votre grotte.

Elle avait commencé à mentir, mais la figure de l’ermite la troublait tant qu’elle ne put continuer et se tut. Elle ne s’attendait pas à le voir ainsi. Il n’était pas d’une beauté telle qu’elle se l’était imaginée, mais il lui semblait cependant bien beau. Ses cheveux et sa barbe parsemés de fils d’argent, un nez mince et régulier et ses yeux de braise ardente la frappaient.

Il voyait qu’elle mentait. Il la regarda et aussitôt baissa les yeux.

— Oui, oui, dit-il. Je passerai par là pendant que vous allez vous installer.

Décrochant la petite lampe, il alluma une bougie et, saluant très profondément la femme étonnée, il entra dans un petit réduit et elle l’entendit remuer quelque chose derrière la cloison.

— Il a peur de moi et doit s’enfermer, songea-t-elle en souriant.

Sa pelisse blanche enlevée, elle défit le fichu qui tenait son bonnet. Elle n’était pas du tout trempée, comme elle le disait. Ce n’avait été qu’un prétexte pour pouvoir entrer, mais à la porte elle avait marché dans la flaque, et son pied gauche était mouillé jusqu’au mollet et sa bottine pleine d’eau. Elle s’assit donc sur la planche recouverte d’un misérable tapis qui servait de couchette à l’ermite et se mit à se déchausser tout en contemplant la cellule, qui lui parut admirable.

Étroite, trois mètres de large et quatre de long environ, elle était propre comme un verre. Comme meuble, il n’y avait que cette sorte de lit sur lequel elle était assise et au-dessus un rayon supportant des livres. Un prie-Dieu surmonté d’une image du Christ éclairée par la petite lampe occupait un coin, tandis que, près de la porte, une pelisse et un froc étaient suspendus à des clous. Une odeur etrange planait, un mélange d’huile, de sueur et de terre. Tout lui plaisait, même cette odeur.

Ses pieds mouillés inquiétaient la jeune femme, particulièrement le gauche. Elle continua à délacer ses chaussures tout en se réjouissant d’avoir atteint son but et d’avoir pu troubler cet homme étrange et beau.

— Père Serge, père Serge ! c’est ainsi qu’on vous appelle, je crois ? cria-t-elle.

— Que désirez-vous ? demanda une voix calme.

— Excusez-moi, je, vous en prie, d’avoir troublé votre solitude. Mais je vous assure que je ne pouvais faire autrement et maintenant encore je suis toute trempée et mes pieds sont comme de la glace.

— Excusez-moi, dit la voix, mais je n’y suis pour rien.

— Pour rien au monde, je ne vous dérangerai. Je resterai seulement jusqu’à l’aube.

Et elle entendit un chuchotement.

Toujours pas de réponse et, seule derrière la cloison, le chuchotement continuait.

« Oui, c’est un homme », songea la jeune femme, cherchant à retirer sa bottine pleine d’eau.

N’arrivant à aucun résultat, l’aventure lui parut drôle. Elle riait tout doucement, mais sachant qu’il pourrait entendre et que son rire pouvait agir sur lui dans le sens désiré, elle l’exagéra. Et les éclats gais, naturels et bons retentirent dans la petite pièce, agissant exactement comme elle l’avait prévu.

— Oui, on peut aimer un homme pareil. Ses yeux et ce visage si simple et si noble et, malgré toutes les prières, si passionné. On ne nous trompe pas, nous autres femmes. Je l’ai déjà compris quand il s’approcha de la vitre. Il m’avait vue, comprise et connue. Quelque chose brilla dans ses yeux, il m’aima alors et me désira.

Étant enfin parvenue à retirer sa bottine, elle voulut faire de même de son bas. Mais, pour cela, il aurait fallu soulever les jupes. Elle eut honte.

— N’entrez pas ! cria-t-elle.

Aucune réponse ne vint interrompre le chuchotement égal.

« Il prie, pensa-t-elle ; mais, en même temps, il pense à moi comme je pense à lui. Il pense à mes pieds.

Elle retira ses bas mouillés et ses pieds nus vinrent se blottir sur la couche. Elle resta ainsi quelque temps, les mains sur les genoux et, toute songeuse, regardant devant elle. « C’est un désert, un silence… Et personne ne saurait jamais… »

Elle se leva, et ses bas suspendus près du poêle, elle retourna sur la couchette, posant avec précaution ses pieds nus sur le sol.

Derrière la cloison tout était silence. La montre minuscule qui pendait à son cou marquait deux heures. Il ne restait plus qu’une heure, car ses compagnons avaient promis de venir la chercher vers les trois heures.

— Je vais donc rester ici toute seule. C’est inconcevable. Je ne veux pas. Je vais l’appeler.

Elle se mit à crier :

— Père Serge, père Serge ! Serge Dimitrievitch ! Prince Kassatski !

Rien ne remua derrière la cloison.

— Écoutez-moi, c’est cruel ce que vous faites-là. Je ne vous aurais pas appelé si je n’avais pas besoin de vous. Je suis malade et ne sais ce que j’ai, disait-elle d’une voix plaintive. Oh, oh ! gémit-elle, tombant de tout son long sur la couchette.

Chose étrange, elle se sentait réellement défaillir. Elle souffrait de partout, un tremblement fiévreux l’agitait.

— Écoutez ! Secourez-moi ! Je ne sais pas ce que j’ai ! Oh ! oh !

D’un geste rapide, elle dégrafa sa robe, découvrit sa poitrine et jeta en arrière ses bras nus.

Pendant ce temps, l’ermite se tenait en prière. Toutes ses oraisons épuisées, il regardait fixement devant lui et, cherchant à inventer une prière ; il répétait mentalement : « Seigneur Jésus, fils de Dieu, ayez pitié de moi ! »

Mais il avait tout entendu : le bruissement de la robe de soie qui tombait ; les pas légers des pieds nus sur le plancher ; le frottement de la main sur la jambe. Se sentant faible et prêt à défaillir à chaque moment, il ne cessait de prier. C’était quelque chose comme cette histoire du héros de légende qui devait avancer sans se retourner. Lui aussi entendait, sentait que le danger, la perte était ici au-dessus de lui, tout autour de lui, et qu’il ne pourrait se sauver qu’à condition de ne pas accorder un regard. Mais le désir l’ayant soudain envahi, il entendit la femme qui disait :

— Écoutez, c’est inhumain ce que vous faites. Je puis mourir.

— Oui, j’irai, se dit-il, mais j’irai comme ce père de l’Église qui, une main sur la tête de la pécheresse, gardait l’autre au-dessus du feu.

Et aussitôt il se souvint qu’il n’avait pas de foyer ardent et qu’il n’y avait que la petite lampe.

Le doigt placé sur la flamme, il s’apprêtait à souffrir. La souffrance, pourtant, semblait nulle quand, soudain, il fronça les sourcils et, retirant sa main, la secoua.

— Non, je puis le faire.

— Au nom du Seigneur, venez m’aider, je meurs. Oh !

— Alors, c’est à moi d’être perdu. Oh ! non !

Il ouvrit la porte et, sans la regarder, passa dans l’entrée.

— Je viens tout de suite, dit-il.

Dans les ténèbres, il tâtonna, trouva le billot sur lequel il coupait le bois, prit la hache appuyée au mur.

— De suite, dit-il.

La hache dans sa main droite, Serge plaça son index gauche sur le billot et, d’un coup asséné sur la seconde phalange, la trancha. Le doigt partit plus facilement que ne partaient les branches de la même épaisseur. Il sauta, tomba d’abord sur le bord du billot, puis ensuite par terre.

Le bruit parvint à ses oreilles avant même qu’il eût perçu la douleur. Il eut même le temps de s’étonner de son absence avant que de la ressentir et de voir un jet de sang inonder le billot. Vivement, de sa robe, il envelopa le membre mutilé et, entrant dans la chambre, s’arrêta devant la femme.

— Que désirez-vous ? demanda-t-il, les yeux baissés.

Elle jeta un regard sur son visage pâli dont la joue gauche tremblait, et elle eut honte. Maintenant debout, saisissant sa pelisse, elle s’emmitoufla.

— J’avais mal… Un refroidissement. Je… Je.., Père Serge…

Les yeux de l’ermite, tout brillants d’une lueur joyeuse, se fixaient sur elle.

— Chère sœur, pourquoi as-tu voulu perdre mon âme immortelle ? Les tentations doivent entrer dans le monde ; mais malheur à qui les provoque. Prie Dieu pour qu’il nous pardonne.

Tout yeux et tout oreilles, elle entendit soudain des gouttes tomber sur le plancher. Un regard rapide lui montra le sang qui coulait au long de la robe de l’ermite.

— Qu’avez-vous fait à votre main ?

Elle se souvint du bruit qu’elle avait entendu et, saisissant la veilleuse, elle courut vers l’entrée. Le doigt sanglant gisait à terre. Plus pâle que l’ermite, elle revint pour lui parler, mais déjà il était entré dans le réduit, fermant la porte derrière lui.

— Que dois·je faire pour racheter mon péché ? demanda-t-elle.

— Va-t-en !

— Laissez-moi soigner votre main, demanda-t-elle.

— Va-t-en !

Hâtivement et silencieusement elle revêtit sa pelisse et attendit. Des clochettes résonnèrent dehors.

— Pardonnez-moi, père Serge.

— Va-t-en, Dieu te pardonnera.

— Père Serge, je changerai ma façon de vivre, ne m’abandonnez pas.

— Va-t-en !

— Pardonnez-moi et bénissez-moi.

Derrière la cloison, la voix de l’ermite retentit encore une fois.

— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, va-t-en !

Sanglotant, elle sortit de la grotte. L’avocat arrivait à sa rencontre.

— J’ai perdu ! Il n’y a rien à faire ! Où allez-vous vous mettre ?

Elle s’assit dans le traîneau et ne dit mot de toute la route.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un an après, la jeune femme prit le voile dans un monastère et vécut d’une vie sévère sous la direction de l’ermite Arsène qui, de temps en temps, lui écrivait.

Le père Serge continue à vivre dans son ermitage. Et sa vie devenait de plus en plus sévère.

D’abord, il avait accepté tout ce qu’on lui apportait : du thé, du sucre, du pain blanc, du lait, des vêtements et du bois de chauffage.

Mais, plus le temps avançait, plus les règles qu’il établissait pour lui-même devenaient rigoureuses. Il arriva ainsi à n’accepter du pain noir qu’une fois par semaine, distribuant aux pauvres tout le surplus. Toute son existence se passait maintenant en prières dans sa cellule ou en entretiens pieux avec les visiteurs dont le nombre s’accroissait chaque jour.

Après l’incident avec la Makovskine, sa conversion et son entrée au couvent, la gloire du père Serge s’était étendue au loin.

Cette gloire, comme toujours, exagérait ses exploits. Aussi venait-on de tous côtés pour lui amener des malades, en affirmant qu’il pouvait les guérir.

Sa première guérison miraculeuse advint dans la huitième année de sa réclusion. Ce fut un garçon de quatorze ans amené par sa mère. Il imposa les mains sur la tête de l’enfant. Il n’avait jamais supposé qu’il pouvait guérir les malades. C’eût été pour lui un péché d’orgueil. Mais la mère ne cessait de le supplier, se traînant à ses pieds, au nom du Christ, invoquant d’autres guérisons. Aux paroles du père Serge répondant que seul Dieu pouvait guérir, elle ne répétait qu’une chose : que ses mains fussent imposées sur la tête de l’enfant.

L’ermite refusa cependant et se retira dans sa cellule. Mais le lendemain, sortant pour chercher de l’eau, il retrouva la même femme et son enfant, garçonnet pâle et maladif. La parabole du juge injuste lui vint à l’esprit. Il n’avait pas eu de doute pour le refus, mais maintenant ce doute le torturait : il se mit donc en prière jusqu’à ce qu’une décision s’imposât à son âme. Cette révélation disait que le désir de la femme devait être exaucé ; quant à lui, il n’était qu’un humble outil dans la main de Dieu. Et aussitôt le père Serge sortit pour accomplir le désir de la femme.

Un mois après, il reçut des nouvelles du petit garçon. Il était guéri et la gloire de l’ermite s’étendit dans tout le gouvernement. Depuis ce jour, il n’était pas une semaine sans visite. Les malades arrivaient très nombreux et ayant accordé aux uns, il ne pouvait refuser aux autres. Il priait, imposait sa main, et nombreuses furent les guérisons.

C’est ainsi qu’après sept ans de séjour au couvent passèrent treize nouvelles années de réclusion. Le père Serge semblait un vieillard. La barbe était grise et longue, mais ses cheveux, bien que rares, étaient encore noirs et crépus.


IV


Depuis plusieurs semaines, l’ermite vivait avec une pensée qui ne le quittait plus. Était-ce juste d’accepter cette situation dans laquelle il s’était trouvé, non par sa propre initiative, mais par celle du supérieur et de l’archimandrite. Ces doutes étaient venus dès la première guérison, celle de l’enfant. Et depuis, de jour en jour, il savait que sa vie extérieure se développait au détriment de sa vie intérieure. On eût dit qu’on le retournait.

Serge voyait qu’il était devenu un moyen pour attirer au couvent visiteurs et donateurs. Il constatait que les autorités monacales le plaçaient dans des conditions telles qu’elles favorisaient un rendement utilitaire. Par exemple, on ne lui donnait plus les moyens de travailler, en lui demandant, par contre, de ne pas épargner ses bénédictions aux visiteurs qui venaient le trouver.

On fixa donc les jours de réception et on construisit une salle à cette seule fin. Les femmes qui se précipitaient à ses pieds étaient contenues par une barrière afin qu’elles ne s’approchassent point trop près de lui.

On lui disait aussi qu’il était indispensable aux hommes et qu’en servant la loi du Christ, la loi de l’amour, il ne pouvait se refuser à leur désir de le voir, car cet éloignement serait une cruauté.

Tout en reconnaissant le bien-fondé de ses observations, il sentait cependant que la source d’eau vive qui était en lui se tarissait de plus en plus et que tous ses actes étaient plutôt pour les hommes que pour Dieu. Enseignait-il les visiteurs, les bénissait-il simplement, priait-il pour les malades, donnait-il des conseils sur leur façon de vivre, recevait-il des remerciements de ceux qu’il avait guéris ou simplement mis sur le bon chemin, toujours et chaque fois il lui était impossible de ne pas se réjouir, de ne pas s’inquiéter des résultats de son activité, de son influence sur les hommes. Il avait pensé jadis être une lumière vive, mais plus il vivait, plus il sentait l’atténuation de la divine lumière de la vérité qui était en lui.

« Dans ce que je fais, quelle est la part de Dieu et celle des hommes ? » Telle était la question qui le torturait et à laquelle il ne pouvait ou plutôt ne voulait pas se décider à répondre. Il sentait aussi que le Malin avait remplacé son activité divine par une activité humaine. Tout en s’avouant la peine et la fatigue dont l’accablaient ses visiteurs, au fond du cœur il s’en réjouissait cependant, heureux qu’il était des louanges qu’on lui prodiguait.

Il fut même un temps ou il avait décidé de partir, de se cacher. Il avait tout préparé pour ce faire. Ayant dit au supérieur qu’il avait besoin de quelques vêtements pour distribuer aux pauvres, il dissimula ces vêtements dans sa cellule. Puis il se mit à préparer son plan : il allait s’habiller, couper ses cheveux et partir. Il prendrait d’abord le train, qui le conduirait à trois cents verstes de là. Puis il descendrait et irait visiter les villages.

Autrefois, il avait recueilli des renseignements auprès d’un vieux soldat vagabond. Celui-ci lui avait dit où il fallait aller pour être bien reçu. Le père Serge voulut suivre ces indications. Et une nuit même, il revêtit la vieille défroque paysanne et déjà se disposait à partir, quand l’indécision le saisit soudain, et il resta. Depuis ce temps, les vêtements de moujick lui rappelaient ses pensées et ses sentiments passés.

Le nombre des visiteurs devenait plus important de jour en jour. En revanche, le temps dont il disposait pour la prière et la méditation diminuait. Parfois, il songeait qu’il était semblable à un coin de terre où, jadis, aurait jailli une source.

« Il y avait une faible source d’eau vive qui coulait en moi. C’était une vie véritable, quand, pour me tenter, elle vint. (Il voulait dire la mère Agnès dont le souvenir, le souvenir de cette nuit de paroxysme, le plongeait en extase.) Elle but de cette eau claire, mais depuis ce temps-là les assoiffés arrivent, se bousculent et se repoussent les uns les autres. Et c’est ainsi qu’ils la tarissent et la transforment en boue. »

Il songeait ainsi dans ses meilleurs instants, mais son état habituel était la fatigue et l’apitoiement devant sa propre fatigue.

On était au printemps, la veille des Rogations. Le père Serge servait un salut dans la petite chapelle qu’on avait érigée dans sa grotte. Les fidèles, au nombre d’une vingtaine, l’emplissaient jusqu’à l’entrée. Ce n’étaient que seigneurs et marchands. Car bien que le père Serge reçût tout le monde, le moine du couvent faisait un choix. Une foule de moujiks, de pèlerins et de femmes se pressaient dehors en attendant l’apparition de l’ermite dont ils espéraient la bénédiction. Le saint homme officiait et, quand il sortit, se dirigeant vers le tombeau de son prédécesseur, le bienheureux Hilarion, pour le saluer, il vacilla et serait tombé si le moine et un marchand qui lui avaient servi de diacres ne l’eussent soutenu.

— Qu’avez-vous, petit père ? Qu’avez-vous, Père Serge ? Mon Dieu ! vous êtes devenu blanc comme un linge !

L’ermite, bien que remis de son malaise, mais encore très pâle, repoussa doucement les deux hommes qui le soutenaient et se remit à chanter. Le père Séraphin, le diacre, les chantres et Mme Sophie Ivanovna qui, habitant dans le voisinage, s’était dévouée au service du père Serge, lui demandèrent d’interrompre l’office.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, souriant à peine dans sa barbe.

« C’est ainsi que font les saints », se dit-il en lui-même.

— Ange divin, saint homme ! entendit-il derrière lui. C’était la voix de Sophie Ivanovna et celle du marchand qui l’avait soutenu.

Mais, n’écoutant pas les objurgations, il continua l’office et tous, en se pressant, passèrent par les étroits corridors pour arriver à la petite chapelle.

Le service terminé, le père Serge bénit les assistants et vint s’asseoir sur un banc au pied de l’orme qui se trouvait à l’entrée de la grotte. Il sentait qu’il avait besoin de se reposer, de respirer l’air pur. Mais, dès sa sortie, la foule des pèlerins se précipita vers lui, quémandant les bénédictions, les conseils et l’aide morale. Il y avait là de ces femmes qui hantent sans cesse les lieux de pèlerinage et qui s’attendrissent devant chaque sanctuaire. L’ermite connaissait ce type froid, conventionnel, sans vraie religion. Il y avait aussi des pèlerins, la plupart anciens soldats, ayant perdu l’habitude de la vie sédentaire, des vieillards misérables et ivrognes qui errent d’un couvent à l’autre pour y trouver quelque nourriture. Il y avait encore des paysans et des paysannes ne voulant égoïstement que la guérison ou la solution des problèmes des plus terre à terre : le mariage d’une fille, la location d’une boutique, l’achat d’une terre ou la rémission du péché d’adultère. Il connaissait cela depuis longtemps et ne s’y intéressait que peu ; il savait qu’il n’apprendrait rien de nouveau, que tous ces visages ne provoqueraient chez lui aucun sentiment de piété, mais il aimait à voir cette foule, car il savait qu’il leur était indispensable par ses bénédictions et ses paroles. C’était une charge, mais cependant agréable. Le père Séraphin ayant voulu les chasser en disant que le père Serge était fatigué, il se souvint des paroles de l’Évangile : « Laissez venir à moi les petits enfants », s’attendrit à ce souvenir et demanda qu’on les laissât approcher.

Il se leva, alla vers la barrière derrière laquelle ils se pressaient, les bénit et, de sa voix dont la faiblesse l’émouvait lui-même, répondit à leurs questions. Mais, malgré sa meilleure volonté, il ne put leur répondre à tous. Il eut un éblouissement, vacilla et se retint à la barrière. Le sang affluait à la tête, il pâlit, puis à nouveau devint rouge.

— À demain, donc ! Je n’en puis plus aujourd’hui, dit-il, se dirigeant vers la banquette, soutenu par le marchand qui avait pris son bras.

— Père, cria-t-on dans la foule, petit père, ne nous abandonne pas. Nous serions perdus sans toi !

Le marchand, qui venait de faire asseoir le père Serge sous l’orme, prit sur lui de faire la police et s’employa activement à chasser les importuns. Il est vrai qu’il parlait à voix basse et que le père Serge ne pouvait l’entendre, mais ses paroles étaient fermes et même coléreuses.

— Fichez-moi le camp ! Il vous a bénis, que voulez-vous encore ? Partez ou je vous casse la figure. Allons, allons. Toi là-bas, la tante, avec ton mouchoir sale, allons, va-t-en ! Où veux-tu aller ? On t’a dit que c’était fini. Demain, à la volonté de Dieu, mais aujourd’hui, il faut partir.

La vieille femme insistait.

— Oh ! petit père, laissez-moi seulement contempler d’un œil son saint visage.

— Je vais te contempler, moi, attends un peu !

Ayant remarqué que le marchand agissait sévèrement, le père Serge dit à son frère-lai qu’on ne devait pas chasser le peuple. Il savait bien que, malgré tout, ils seraient chassés, mais il intervenait pour faire une bonne impression.

— Bien, bien répondit le marchand. Je ne les chasse pas, je leur explique. Sans pitié, ils sont capables d’achever un homme qui ne pense qu’à eux. Allons ! allez-vous-en ! Demain !

Et il chassa tout le monde.

Le marchand faisait du zèle, car il aimait l’ordre et se plaisait à avoir de l’autorité sur le menu peuple, à le bousculer, et surtout parce que le père Serge lui était nécessaire. Il était veuf et il avait conduit ici, à quatorze cents verstes, sa fille unique toujours malade et qui ne pouvait se marier, afin qu’elle fût guérie par l’ermite. Depuis deux ans, on l’avait soignée vainement en différents endroits. Debord dans une clinique d’une ville universitaire, puis chez un moujik rebouteux, dans le gouvernement de Samara.

Le marchand tomba de nouveau à genoux et joignit les mains. Le père Serge songea combien difficile était son rôle et avec quelle humilité il le supportait. Puis, après un court silence, il soupira lourdement :

— Bien, amenez-la ce soir. Je prierai pour elle, car maintenant je suis fatigué.

Le marchand sortit sur la pointe des pieds, ses chaussures craquant encore davantage, et l’ermite resta seul.

Sa vie entière était comblée de services et de visites. Mais cette journée avait été particulièrement pénible. Un haut fonctionnaire était venu dans la matinée pour causer longuement avec lui. Après cela vint une femme, en compagnie de son fils, un jeune professeur, qu’elle avait conduit au père Serge pour la conversion possible. La conversation avait été désagréable. Il était évident que le jeune homme, ne voulant pas discuter avec le moine, faisait semblant d’être du même avis. Mais le Père Serge voyait que, malgré son athéisme, son visiteur était parfaitement heureux. Il était tranquille et calme. Aussi se souvenait-il de cet entretien avec un mécontentement visible.

— Voulez-vous manger, petit père ? demanda le frère-lai.

Le frère se retira dans la petite cellule voisine et le Père Serge resta seul.

Le temps était passé depuis longtemps où le Père Serge, vivant seul, se nourrissait uniquement d’un peu de pain. On lui avait démontré qu’il n’avait pas le droit de compromettre sa santé et on le nourrissait maintenant d’aliments maigres, mais sains. Il n’en mangeait pas beaucoup, mais en comparaison plus qu’avant, souvent avec un plaisir particulier, et non comme avant, avec répulsion et avec cette conscience du péché possible qui l’avait hanté. Il en fut de même ce jour-là ; il mangea du gruau d’avoine ; un demi-pain blanc et but une tasse de thé.

Puis, le frère parti, l’ermite resta seul sous l’orme. C’était une belle soirée de mai. Les jeunes feuilles couvraient à peine les trembles, les bouleaux, les ormes et les chênes. Les taillis de sureaux étaient en fleurs et le rossignol, dans le bois, alternait avec deux ou trois autres qui se tenaient sans doute dans les buissons du bord de la rivière. Un chant lointain, celui des ouvriers qui revenaient des champs, arrivait jusqu’à lui.

Le soleil venait de se coucher derrière la forêt et lançait ses rayons brisés à travers la verdure. Tout ce côté était d’un vert tendre, tandis que l’autre, où était l’orme, s’assombrissait. Les hannetons voletaient, se heurtaient et tombaient.

Le Père Serge faisait sa prière mentale : « Seigneur Jésus, fils de Dieu, aie pitié de nous. » Puis il se prit à réciter un psaume au milieu duquel il s’arrêta, car un moineau hardi arrivait soudainement près de lui et, piaillant, sautilla devant lui. Effrayé par on ne sait quoi, il s’envola et l’ermite reprit sa prière dans laquelle il parlait de renoncement. Il se pressait de la terminer pour faire venir le marchand et sa fille malade, à laquelle il commençait à porter intérêt. C’était une distraction, des figures nouvelles, ce père et sa fille qui le considéraient comme un saint dont la prière est toujours exaucée. Bien qu’il s’en récusât au fond de lui-même, il se considérait comme tel.

Il lui arrivait parfois de s’étonner que lui, Stéphane Kassatski fût devenu un saint capable de miracles, car il ne doutait pas de son pouvoir. Il ne pouvait ne pas croire aux miracles, car il les avait vus lui-même, depuis celui du petit garçon rachitique, jusqu’à la vieille à laquelle ses prières avaient rendu la vue. Si étrange que cela parût, c’était ainsi. La fille du marchand l’intéressait parce que c’était nouveau, qu’elle avait foi en lui et encore parce qu’il lui fallait essayer sur elle son pouvoir, ce qui allait encore augmenter sa renommée.

« On fait des milliers de verstes pour venir me voir. On parle de moi dans les journaux, le souverain me connaît et même l’Europe mécréante », songea-t-il.

Et, soudain, il eut honte de son orgueil et se remit à prier.

« Seigneur, Roi du Ciel, Consolateur divin, âme de la vérité, venez et descendez en moi, purifiez-moi de tout mal et sauvez mon âme. Purifiez-moi de l’abject orgueil humain qui me domine », répéta-t-il en se rappelant combien de fois et combien en vain il avait prié de la sorte.

Sa prière faisait des miracles pour les autres, mais lui-même n’était jamais parvenu à recevoir de Dieu la libération de cette misérable passion.

Il songea aux oraisons d’autrefois, alors que le Tout-Puissant semblait avoir accueilli ses suppliques.

Il était pur alors et avait eu le courage de se trancher un doigt. À ce souvenir, l’ermite contempla le tronçon rétréci du membre mutilé et, le portant à ses lèvres, le baisa. Il lui sembla alors qu’il avait été humble et que l’amour divin avait résidé en lui. Il se rappela avec quelle tendresse il avait accueilli un vieillard, ce soldat ivre qui lui demandait de l’argent, et elle, la jeune femme…

Et maintenant ? Il se demandait s’il aimait quelqu’un ? Sophie Ivanovna, le père Sérapan ? Avait-il ressenti de l’amour pour ceux qu’il avait vus ce jour-là ? Pour ce jeune savant, avec lequel il s’était entretenu en pensant uniquement à montrer sa sagesse et combien il était au courant de la science contemporaine ? Il constata aussi qu’ayant besoin de l’amour des autres, lui-même n’aimait personne… Il n’y avait en lui ni amour, ni humilité.

Il avait été heureux d’apprendre que la fille du marchand n’eût que vingt-deux ans et maintenant il était impatient de la savoir jolie et pleine de charme féminin.

— Est-il possible que je sois tombé si bas ? songea-t-il en joignant les mains.

Les rossignols répandaient leur chant dans la pénombre. Un insecte grimpa le long de sa nuque.

— Mon Dieu, aidez-moi, soupira-t-il.

Puis le doute revint.

« Existe-t-il en réalité ? Je frappe à une porte fermée de l’intérieur. Le cadenas est pendu au dehors et j’aurais dû le voir. Ce cadenas, c’est le rossignol, la nature… Ce jeune homme avait peut-être raison.

Et il pria longuement jusqu’à ce que ses pensées fussent disparues et qu’il se fût senti rassuré et calme. Il tira alors la sonnette et dit au frère accouru d’amener le marchand et sa fille.

Le couple arriva et aussitôt le père se retira en laissant sa fille dans la cellule.

C’était une blonde, très pâle, très douce, à la figure enfantine et aux formes attrayantes. Il l’avait bénie à son arrivée et demeura terrifié de la façon dont il regardait son corps, au moment où elle avait passé devant lui. Il avait lu sur son visage qu’elle était très sensuelle et faible d’esprit.

Quand le Père Serge rentra dans sa cellule, elle se leva du tabouret sur lequel elle était assise.

— Je veux aller chez papa, dit-elle.

— Ne crains rien, dit-il. Où as-tu mal ?

— J’ai mal partout, répondit-elle, son visage s’éclairant d’un sourire.

— Prie et tu seras guérie.

— Pourquoi prier ? J’ai prié et ça ne sert à rien. C’est à vous de prier et d’imposer vos mains sur moi. Je vous ai vu dans mon rêve.

— Comment m’as-tu vu ?

— Vous m’avez mis votre main sur la poitrine.

Elle prit sa main et la serra contre ses seins.

— Comment t’appelles-tu ?

Il tremblait de tout son corps et, se sachant vaincu, il comprit que le désir dépassait sa volonté.

— Marie. Et alors ?

Elle prit sa main, la baisa et de l’autre elle le prit à la taille, se pressant contre lui.

— Qu’as-tu ? murmura l’ermite. Marie, tu es le diable…

— Oh !… ce n’est rien.

Et, s’asseyant près de lui sur le lit, elle le prit dans ses bras.

À l’aube il sortit.

— Est-il possible que ce soit arrivé ? Le père viendra et elle lui dira tout. Elle est le diable. Mais que vais-je faire, moi ? Voilà la hache avec laquelle je me suis coupé le doigt.

Il prit l’instrument et alla vers la cellule.

Le frère-lai le rencontra.

— Voulez-vous que je coupe du bois ?

Le Père Serge lui remit la hache et entra dans la grotte. Allongée sur la couchette, elle dormait et il la contempla un instant avec effroi. Puis, ayant ôté son froc, il endossa le vêtement de paysan, coupa ses cheveux, sortit et prit le chemin qui menait au fleuve.

La route longeait le bord de l’eau. Il la suivit jusqu’au déjeuner, il entra alors dans les blés et se coucha. Le soir le trouva à nouveau sur la route près d’un village qu’il évita, et il arriva à un endroit abrupt.

Il dormit et s’éveilla un peu avant l’aube.

— Il faut en finir. Il n’y a pas de Dieu. Mais comment finir ? Je sais nager, je ne me noierai pas. Me pendre avec ma ceinture ?

Tout cela parut si possible et si proche qu’il en demeura terrifié. Comme à l’habitude, dans ses moments de désespoir, il voulut prier, mais prier qui ? Dieu n’existait pas.

Il restait couché, la tête sur la main, et sentit soudain un tel besoin de sommeil que sa main en tombait. Le sommeil ne dura que quelques instants et il fut aussitôt remplacé par des visions et des souvenirs.

Il se vit alors enfant, dans la maison de sa mère, à la campagne. Une voiture s’arrête devant le perron et son oncle, Nicolas Serguievitch, en descend avec sa large barbe noire. Et avec lui une petite fillette maigriotte, au visage timide et aux grands yeux noirs. C’est Pachinka. On l’amène auprès des garçons, qui sont forcés de jouer avec elle. Ce qui est très ennuyeux. On la tourne en dérision et on l’oblige à montrer comment elle fait pour nager. Elle se couche par terre et fait des mouvements de natation. Les garçons rient et l’appellent imbécile. Ce que voyant, elle rougit et semble si piteuse que Serge ne peut plus oublier ce bon sourire si soumis.

Puis il se souvient de l’avoir vue un peu plus tard, après cela, avant son entrée au couvent. Elle était mariée à un propriétaire terrien qui avait dilapidé toute sa dot et qui la battait. Elle avait eu deux enfants : une fille et un fils mort en bas âge. Il l’avait vue encore une fois au couvent, déjà veuve. Elle était toujours la même, on ne peut dire bête, mais insignifiante et pitoyable. Très pauvre, elle avait amené sa fille et le fiancé de celle-ci. Puis il avait entendu dire qu’elle habitait une ville lointaine et souffrait de la misère.

— Pourquoi penser à elle ? se demanda-t-il.

Mais il ne pouvait pas s’empêcher d’y penser.

— Où est-elle ? Est-elle toujours aussi malheureuse que jadis ? Mais qu’ai-je donc à penser à elle ? C’est bien assez.

L’effroi revint et, pour se sauver, il pensa à Pachinka.

Il resta couché longtemps, pensant tantôt à sa fin inévitable, tantôt à sa cousine. Celle-ci lui paraissait devoir être le salut. Il s’endormit enfin et, dans son rêve, vit un ange qui lui disait :

— Va retrouver Pachinka et apprends d’elle ce que tu dois faire. Elle te dira quel est ton péché et quel est ton salut.

Au réveil il se réjouit de cette vision qui lui semblait divine et décida d’agir ainsi. Il connaissait la ville dans laquelle elle vivait et qui se trouvait à trois cents verstes de là. Il paraît.


V


Depuis bien des années Palenka[4] n’était plus Palenka, mais une vieille Praskovie Micaïlovna, desséchée, ridée et belle-mère du fonctionnaire Mavrikieff, ivrogne et raté. Elle habitait la ville de l’arrondissement dans lequel ce dernier avait eu sa dernière place et passait sa vie à nourrir sa famille, sa fille, son gendre neurasthénique et ses cinq petits-enfants. Gagner sa vie, c’était pour elle donner des leçons de musique aux filles des marchands. Elle en avait quatre ou cinq par jour, de sorte qu’elle arrivait à gagner soixante roubles par mois. On vivait ainsi, en attendant une place, et la pauvre vieille, pour l’obtenir, envoyait des lettres à tous les parents et amis, y compris au Père Serge, qui, d’ailleurs, ne les avait jamais reçues.

C’était un samedi et la belle-mère pétrissait la pâte d’un bon pain aux raisins de Corinthe, comme le fabriquait si bien, jadis, la cuisinière de son père. Praskovie voulait en régaler ses petits-enfants pour la fête du lendemain.

Marie, sa fille, s’amusait avec le plus petit de ses enfants, tandis que les aînés, le fils et la fille, étaient à l’école. Le gendre ayant passé une nuit d’insomnie dormait. La bonne vieille avait elle-même longtemps veillé pour calmer la colère de sa fille contre son mari.

Elle voyait bien que son gendre, caractère faible, ne pouvait vivre ni parler autrement qu’il ne le faisait et elle comprenait que les reproches de sa femme n’y feraient rien : aussi s’efforçait-elle d’arranger la situation.

Physiquement, elle ne pouvait supporter les discordes autour d’elle et elle faisait pour le mieux afin que les relations entre ses enfants fussent aussi bonnes que possible. Il était évident que ces querelles ne pouvaient mener à rien de bon et elle souffrait à la vue de la méchanceté comme on souffre d’une mauvaise odeur, d’un choc subit ou de coups.

Praskovie était occupée avec la cuisinière Loukierie, quand le petit Micha, âgé de six ans, accourut sur ses pieds chaussés de bas troués. Son petit visage exprimait l’effroi.

— Grand’mère, un vieillard horrible cherche après toi.

Loukierie écarta la porte pour regarder.

— Il me semble, madame, que c’est un pèlerin.

La vieille essuya ses mains après son tablier et voulut aller dans la chambre pour chercher cinq kopeks ; mais soudain elle se rappela qu’elle n’avait pas de si petites monnaies. Aussi décida-t-elle de ne donner que du pain, quand, soudain, rougissant de ce qu’elle appelait son avarice, elle courut chercher les dix kopeks.

— Ce sera ta punition, se dit-elle. Tu donneras le double.

Elle tendit l’aumône au vieillard, toute honteuse de lui donner si peu, car l’aspect de ce dernier était vraiment imposant.

Bien qu’il eût fait trois cents verstes en mendiant, qu’il eût maigri et noirci, que ses cheveux fussent coupés, que son bonnet et, ses bottes fussent d’un paysan, bien qu’il saluât humblement, Serge avait toujours ce grand air expressif qui avait toujours attiré le monde vers lui. Mais pouvait-elle le reconnaître après vingt ans ?

— Ne vous fâchez pas, petit père. Voulez-vous manger quelque chose ?

Il avait pris l’argent et le pain, mais au grand étonnement de Praskovie, il continuait de la regarder.

— Pachinka, je viens te voir.

Les beaux yeux noirs la regardaient suppliants et brillants de larmes, tandis que sous la barbe grisonnante les lèvres tremblaient pitoyablement.

Praskovie, de ses deux mains, saisit sa poitrine maigre, ouvrit la bouche et fixa ses prunelles effacées sur le visage du pèlerin.

— Mais c’est impossible, Stéphan, Serge, Père Serge !

— Lui-même, dit Serge à voix basse. Non pas le Père Serge, mais un grand pécheur, Stéphan Kassatsky. Reçois-moi, aide-moi.

— Mais c’est impossible. Vous vous êtes donc humilié à ce point ? Mais venez donc.

Elle lui tendit une main qu’il ne prit pas et la suivit. Mais où aller ? Le logement était tout petit. D’abord, elle avait eu une toute petite chambre pour elle, mais elle l’avait donnée à sa fille, qui maintenant berçait son nourrisson.

— Asseyez-vous donc ici, dit-elle en désignant le banc de la cuisine.

Serge prit place et, d’un geste visiblement habituel, enleva ses deux musettes.

— Mon Dieu, mon Dieu… Que vous vous êtes humilié, petit père ! Une gloire pareille et soudain…

Serge ne répondit pas et sourit humblement en plaçant ses musettes à côté de lui.

— Marie, sais-tu, qui c’est ?

Dans un chuchotement mystérieux, Praskovie renseigna sa fille sur la qualité de Serge et toutes deux s’empressèrent de sortir le berceau de la chambre qu’elles préparèrent aussitôt pour le pèlerin.

— Reposez-vous là, dit la vieille, et ne soyez pas fâché que je m’en aille, car il me faut partir.

— Où ?

— J’ai des leçons. Je suis honteuse de l’avouer. J’enseigne la musique.

— La musique, c’est fort bien. Mais, voyez-vous, Praskovie Michaïlovna, je suis venu vous parler d’une chose qui m’intéresse beaucoup. Quand pourrai-je vous parler ?

— J’en suis toute confuse. Voulez-vous ce soir ?

— Oui, mais, je vous prie, ne dites à personne qui je suis. Personne ne sait où je suis allé. Il le faut ainsi.

— Mais je l’ai déjà dit à ma fille.

— Demandez-lui de n’en parler avec personne.

Serge enleva ses bottes se coucha et s’endormit comme on fait après une nuit d’insomnie et quarante verstes dans les jambes.

À son retour, Praskovie vint trouver Serge dans la petite chambre où il l’attendait. Il n’avait pas paru à dîner, se contentant de manger de la soupe et du gruau que Loukierie lui avait apporté.

— Tu es donc venue plutôt que tu avais promis ? dit-il.

— Comment ai-je mérité le bonheur d’une telle visite ? s’exclama-t-elle. J’ai manqué ma leçon. Plus tard… J’avais toujours rêvé d’aller vous voir et je vous ai écrit. Ah ! quel bonheur !

— Pachinka, crois-moi : les paroles que je vais te dire sont comme des paroles que je dirai à Dieu à l’heure de ma mort. Pachinka, je ne suis pas un saint. Je ne suis même pas un homme ordinaire. Je suis un pécheur abominable, égaré et orgueilleux. Je ne sais si je suis le plus mauvais de tous, mais je sais que je suis pire que les mauvais.

La vieille femme le regardait, les yeux largement ouverts. Elle cherchait à croire. Enfin, elle toucha la main de Serge et dit en souriant tristement :

— Tu exagères peut-être, Stéphan ?

— Non, Pachinka, je suis un débauché, un assassin, un fourbe et un blasphémateur.

— Mon Dieu, qu’y a-t-il donc ? murmura Praskovie.

— Mais il faut vivre. Et moi qui croyais tout connaître, qui enseignais aux autres comment ils devaient vivre, je n’en sais rien aujourd’hui et je te demande de me l’apprendre.

— Qu’est-ce que tu dis, Stéphan ? Tu te moques de moi ; pourquoi tous vous moquez-vous toujours de moi ?

— Bien, je me moque de toi. Mais dis-moi comment tu vis et comment tu as vécu.

— Moi, j’ai vécu une vie détestable et maintenant Dieu m’ayant punie, je vis mal, très mal.

— Mais comment as-tu vécu avec ton mari ?

— Très mal. Je l’ai épousé par un amour honteux. Papa ne voulait pas, mais je n’y ai pris garde et j’ai passé outre. Épouse, au lieu d’aider mon mari, je le torturais de ma jalousie que je n’arrivais pas à vaincre en moi.

— J’ai entendu dire qu’il buvait.

— Oui, mais au lieu de le calmer, je lui faisais des reproches. Et c’est pourtant une maladie : il ne pouvait se retenir et je me souviens maintenant comme je l’en empêchais. Et nous avions des scènes terribles.

Ses beaux yeux, où se reflétait la souffrance du souvenir, regardaient Kassatsky qui, maintenant, se rappelait avoir entendu dire que son mari battait Pachenka. Et, regardant le cou long et maigre strié de grosses veines et la tête coiffée de cheveux mi-gris, mi-blonds, il lui sembla voir comment ces scènes se passaient.

— Alors je suis restée seule avec deux enfants, sans moyens d’existence.

— Mais vous aviez pourtant un bien ?

— Nous l’avions déjà vendu du temps de Basile.. et nous avons tout dépensé. Il fallait vivre et comme toutes les jeunes filles du monde, je ne savais rien faire. J’étais particulièrement inhabile et peu faite pour la lutte. Alors, nous avons dépensé le dernier argent. En donnant des leçons aux enfants, j’ai moi-même appris quelques bribes. Alors, mon Mitia tomba malade, en quatrième, et Dieu le prit. Marie s’éprit de Vania, mon gendre. Il est bon, mais malheureux, malade.

— Maman, interrompit la voix de la fille, prenez donc le petit, je ne puis pourtant me couper en deux.

Praskovie Mikaïlovna tressaillit, se leva et, trottinant vivement dans ses souliers éculés, sortit pour revenir aussitôt, un enfant de deux ans dans les bras.

— Alors, que disais-je ? Ah ! bien. Mon gendre avait une bonne place, ici, et son chef était très aimable ; mais Vania s’irrita et donna sa démission.

— Qu’a-t-il donc ?

— Il est neurasthénique et c’est une maladie terrible. Nous avons consulté. Il faudrait partir, mais nous n’en avons pas les moyens. J’ai toujours espoir que cela va passer. Il ne souffre pas, mais…

Une voix méchante, mais faible, retentit dans la pièce voisine.

— Loukierie ! On l’envoie toujours faire une course quand j’ai besoin d’elle. Maman !…

Praskovie Mikaïlovna interrompit son récit.

— Tout de suite ! cria-t-elle.

Puis, se tournant vers Serge :

— Il n’a pas encore dîné, car il ne peut pas manger avec nous.

Elle ressortit en courant et revint bientôt en essuyant ses mains maigres et brunies.

— Et voilà comme je vis. Nous nous plaignons et nous sommes toujours mécontents, et pourtant, grâce à Dieu, les petits enfants sont braves, bien portants, et l’on arrive à vivre. Quant à moi…

— Et de quoi vivez-vous ?

— Je gagne un peu. Dans le temps, la musique m’ennuyait, mais maintenant elle me rend service.

Sa main, qu’elle tenait appuyée sur la commode, tapotait machinalement le meuble comme pour un exercice.

— Et combien te paie-t-on la leçon ?

— Il y en a qui me donnent un rouble, d’autres cinquante kopeks et j’en ai même à trente. Mais ils sont si bons pour moi.

— Eh bien, font-ils des progrès au moins ? dit Kassatsky, souriant à peine.

Praskovie Mikaïlovna ne comprenant pas, d’abord, le sérieux de la question, regarda son cousin dans les yeux.

— Il y en a qui en font. Il y a la bonne petite fille du boucher, une bonne, très bonne petite fille, répéta-t-elle, et si j’étais une femme d’ordre, je pourrais bien, grâce aux relations de son papa, trouver une place pour mon gendre. Mais je n’ai jamais rien su faire et je les ai tous conduits où ils en sont.

— Oui, oui, dit Serge, en baissant la tête. Et dites-moi encore, Pachinka, pour ce qui est de votre vie religieuse, où en êtes-vous ?

— Oh ! ne me parlez pas de cela ! J’ai tant de péchés sur le cœur ! Quand je suis obligée de conduire les enfants à l’église, je communie avec eux ; mais, le reste du temps, il m’arrive de passer un mois entier sans entrer à l’église.

— Et pourquoi n’y allez-vous pas ?

— Eh bien ! pour vous dire toute la vérité, dit-elle en rougissant, j’ai honte, à cause de Macha et des enfants, de me montrer avec eux dans mes vieilles nippes. Et je n’ai rien d’autre à me mettre. Et puis, si vous saviez comme je suis paresseuse !

Un appel de son gendre l’interrompit à nouveau.

— Oui, j’arrive tout de suite ! répondit-elle, avant de sortir de la chambre.

Lorsqu’elle revint, un moment après, son visiteur était assis dans la même attitude, un coude appuyé sur son genou et la tête baissée. Mais son sac déjà rattaché sur son dos.

En voyant rentrer Praskovie avec une petite lampe de fer blanc sans abat-jour, il éleva sur elle ses beaux yeux fatigués et soupira profondément.

— Vous savez, commença-t-elle d’un ton gêné, je n’ai dit à personne qui vous étiez ! J’ai dit simplement que vous étiez un pèlerin, un ancien noble, et que je vous avais connu autrefois. Mais maintenant ne voudriez-vous pas venir prendre du thé dans la salle à manger ?

— Non, Pachinka, je n’ai plus besoin de rien ! Que Dieu vous bénisse. Moi, maintenant, je m’en vais ! Mais d’abord il faut que je vous remercie. Je voudrais pouvoir m’agenouiller devant vous ; mais je sais que cela ne servirait qu’à vous embarrasser ! Pardonnez-moi pour l’amour du Christ.

— Donnez-moi au moins votre bénédiction !

— Dieu se chargera bien de vous bénir. Mais pardonnez-moi pour l’amour du Christ !

Il se releva et s’apprêta à partir ; mais elle le retint, alla lui chercher un morceau de pain beurré, le força à le prendre dans son sac.

La soirée était sombre, et Serge avait à peine dépassé la seconde maison de la rue que déjà Praskovie le perdit de vue. Elle put entendre seulement qu’un chien aboyait sur son passage.

« Voilà donc ce que signifiait ma vision ! Pachinka m’a montré ce que j’aurais dû être. Moi, j’ai vécu pour l’homme, sous prétexte de vivre pour Dieu ; et elle, elle vit en Dieu, en s’imaginant qu’elle vit pour l’homme. La moindre de ses actions, un verre d’eau froide donné sans attente de récompense, vaut infiniment mieux que tous les bienfaits que je croyais prodiguer au monde. »

Puis il se demanda : « Mais est-ce que, tout de même, il n’y avait pas en moi une petite graine de désir sincère de servir Dieu ? » Et une voix intérieure lui répondit : « Oui, c’est vrai, mais ce désir s’est trouvé si souillé, si recouvert du désir des éloges du monde ! Il n’y a point de Dieu pour l’homme qui désire les éloges du monde. Il faut maintenant que tu te mettes en quête de Dieu ! »

« De la même façon qu’il était venu vers Pachinka, il se mit à aller de village en village, rencontrant d’autres pèlerins, puis les quittant et mendiant son pain ; ainsi qu’un abri pour la nuit, au nom du Christ. Parfois, un paysan ivre l’insultait, parfois une ménagère bourrue le rudoyait ; mais le plus souvent on lui donnait à manger et à boire. Beaucoup des paysans étaient même particulièrement bien disposés envers lui, en raison de sa noble apparence. Il est vrai que d’autres, çà et là, semblaient se réjouir de voir un noble réduit à la misère. Mais sa parfaite douceur avait raison de toutes les préventions élevées contre lui.

Il lui arrivait souvent de trouver une Bible, dans une des maisons où il était accueilli. Il se mettait alors à en lire tout haut des passages ; et toujours ses hôtes l’écoutaient avec ravissement, s’étonnant que des choses qui leur étaient familières leur parussent nouvelles.

S’il réussissait à rendre service d’une manière quelconque, soit en donnant un conseil, soit en apaisant une dispute, ou encore au moyen de son habileté à lire et à écrire, toujours il s’enfuyait aussitôt après, ne voulant pas attendre l’expression de la reconnaissance qu’il inspirait. Et ainsi, peu à peu, Dieu commença vraiment à se révéler à lui.

Un jour, il allait sur la route en compagnie de deux femmes et d’un soldat. Ils furent arrêtés par un groupe de promeneurs ; c’étaient un monsieur et une dame, dans une élégante voiture, et un autre couple à cheval. Le monsieur assis dans la voiture était un étranger ; un Français en visite dans une famille riche de la ville voisine.

Les hôtes du Français furent heureux, de pouvoir lui montrer des représentants de cette race de pèlerins, qui, disaient-ils, « en exploitant une superstition du paysan russe, montrent leur supériorité en vagabondant au lieu de travailler ». Ils disaient cela en français, pensant bien que personne des pèlerins ne pourrait les comprendre.

— Demandez-leur, dit le Français, s’ils sont bien sûrs que leur pèlerinage soit agréable à Dieu.

La question leur ayant été traduite en russe, la vieille femme répondit :

— Cela est absolument comme Dieu le veut. Nos pieds sont arrivés bien souvent aux lieux saints, mais, quant à nos cœurs, nous ne pouvons rien en dire.

On interrogea ensuite le soldat. Il répondit qu’il était seul au monde et n’avait d’attache nulle part.

Enfin les promeneurs demandèrent à l’ex-Père Serge qui il était.

— Un serviteur de Dieu !

— Celui-là doit être un fils de pope ! reprit alors le Français. On voit, qu’il est de meilleure race que les autres. Avez-vous de la petite monnaie ? »

Puis le Français remit vingt kopeks à chacun des pèlerins.

— Mais dites-leur bien que ce n’est pas pour des cierges que je leur donne cet argent, mais afin qu’ils se régalent de thé !

Puis, essayant de prononcer l’un des rares mots russes qu’il avait pu apprendre : « Tchaï, tchaï », dit-il avec un sourire protecteur.

Et il frappa Kassatsky sur l’épaule de sa main gantée.

— Que le Christ vous sauve, répondit Kassatsky en baissant sa tête chauve, sa casquette toujours à la main.

Et Kassatsky se réjouit tout particulièrement de cet incident en raison de l’extrême facilité avec laquelle il avait montré son mépris pour l’opinion du monde. L’instant d’après, il donnait ses vingt kopeks à ses compagnons.

Et à mesure qu’il avait moins de souci de l’opinion du monde, il sentait plus profondément que Dieu était avec lui.

Pendant huit mois, Kassatsky erra de cette manière, jusqu’au jour où il fut arrêté dans un asile de nuit où il couchait avec d’autres pèlerins. N’ayant point de passeport à montrer, il fut conduit au bureau de police. Quand on lui demanda des papiers pour prouver son identité, il répondit qu’il n’en avait aucun et qu’il était serviteur de Dieu. Il fut gardé par la police et envoyé en Sibérie.

Là, il se fixa dans la ferme d’un paysan, où il vit encore à cette heure. Il travaille au potager, instruit les enfants à lire et à écrire, et le village entier le considère comme un garde-malade sans pareil.



  1. En Russie, les hauts postes de la hiérarchie religieuse sont ouverts uniquement au clergé régulier.
  2. En français dans le texte.
  3. Sorte de crêpes.
  4. Diminutif de Preslicowa.