Le Péché de Madeleine

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Le Péché de Madeleine2e période, tome 50 (pp. 257-309).



LE


PÉCHÉ DE MADELEINE


I.


La première fois que je vis Robert Wall, ce fut un soir du mois de décembre. Il était environ sept heures ; ma cousine et moi, blotties sous les rideaux de la fenêtre, nous regardions avec impatience tomber la neige, qui ensevelissait sans bruit la cour de l’hôtel.

J’avais vingt-deux ans, et Louise dix-sept. Elle était vêtue, — je la vois encore, — d’une robe de soie d’un rose pâle ; ses épaules délicates et sa jolie tête blonde sortaient de cette robe comme un lis blanc d’un bouquet de roses. Elle était bien charmante, et je le lui disais : alors elle courait en riant s’admirer dans la glace, puis elle revenait, et, appuyant son visage contre les vitres, « il ne viendra pas, » disait-elle avec un soupir.

Pour tromper son ennui, je lui parlais du bonheur qui l’attendait, de ses toilettes, de la vie de plaisir qu’elle pourrait mener après son mariage ; mais elle m’écoutait à peine. — S’il allait ne pas me plaire ! disait-elle ; songe donc, Madeleine, nous sommes presque mariés déjà, et nous ne nous connaissons pas. — Tout à coup elle tressaillit. — Le voici, s’écria-t-elle, c’est lui, c’est Robert !

La porte cochère venait de s’ouvrir lourdement ; une voiture entra dans la cour et s’arrêta au perron, juste au-dessous de nos fenêtres. Un homme descendit rapidement ; mais la marquise qui protégeait le perron nous empêcha de le voir. Une rougeur fugitive éclairait le visage ordinairement pâle de Louise. — Je n’ose pas descendre, murmura-t-elle d’une voix émue : dire que c’est ma destinée qui est là, sous les traits de cet homme, et que dans un instant je vais le voir face à face !

— Que crains-tu ? lui répondis-je : n’es-tu pas libre ?

Pourtant je tremblais comme elle. Le mariage de Louise et de Robert Wall, résolu depuis si longtemps, annoncé à demi-voix à tous nos amis, avait à mes yeux l’autorité d’un fait accompli, et cependant Louise et Robert ne s’étaient jamais vus. Leurs pères, amis d’enfance et associés au début de leur carrière, avaient ensemble commencé leur fortune. Plus tard, à la suite de quelques revers, ils s’étaient séparés sans que leur amitié en ressentît nulle atteinte. M. Wall était allé s’établir à New-York avec son fils, alors âgé de quatre ans. Mon oncle, resté en France, lui rendit à plusieurs reprises, et malgré la distance, quelques-uns de ces services qu’une âme élevée ne saurait oublier. La naissance de Louise, qui coûta la vie à sa mère, créa entre mon oncle et M. Wall, veuf lui-même depuis quelques années, un nouveau lien, puissant et douloureux. La petite orpheline fut dès son premier jour, dans la pensée de ces deux hommes, la compagne prédestinée de Robert, et ce mariage qui devait fondre en une seule famille ces deux vies si pareillement éprouvées devint leur rêve, le but unique de leurs efforts. Louise et Robert apprirent à s’aimer en apprenant à vivre.

Les affaires toujours embarrassées de M. Wall le retinrent loin de France pendant de longues années, et lorsqu’enfin il se croyait libre de partir, la mort le surprit. Robert, obligé de faire face aux difficultés de cette lourde succession, dut rester plusieurs mois encore seul à New-York ; mais il ne perdait pas de vue le dernier vœu de son père, et dès que les obstacles furent aplanis, sa première pensée fut pour la France, pour sa jeune fiancée, pour cette famille inconnue qui l’attendait avec impatience.

Louise, habituée à entendre chaque jour parler de Robert, s’était insensiblement attachée à lui par tant de liens subtils et forts, qu’elle se fût sentie malheureuse et comme dépossédée de son bonheur, si on lui eût annoncé que ce mariage était impossible. Et pourtant une angoisse soudaine s’emparait d’elle au moment de voir Robert. — Qu’allait-il rester de son cher idéal ? Ce jeune homme, qui l’attendait tout près de là, était-il bien tel qu’elle l’avait rêvé ? Était-ce bien celui qu’elle aimait depuis si longtemps avec tant d’ignorance et de foi ? Elle était libre encore, il est vrai ; mais cette liberté, pouvait-elle en user ? Avait-elle réellement le pouvoir de répudier tout à coup tant de songes et d’espoirs qui formaient la trame même de sa vie ? Elle sentait confusément, et je sentais comme elle, que sa destinée lui avait échappé à son insu, et qu’il était bien tard pour tenter de la reprendre.

Je l’aimais tendrement, il y avait dix ans et plus que nous vivions comme deux sœurs, depuis le jour où j’avais été recueillie, orpheline et pauvre, par la pitié de mon oncle. Aucune des pensées de Louise ne m’était étrangère, et mon cœur battait de la même émotion que le sien. Nous nous regardions sans parler. — Allons, dit-elle enfin, autant tout de suite que plus tard. — Elle me prit la main, et nous descendîmes lentement. Elle s’arrêta néanmoins, hésitante encore, sur le seuil du petit salon où quelques parens et quelques vieux amis se trouvaient réunis ; mais j’écartai la portière, et je la poussai en avant.

Robert Wall était devant nous, debout au coin de la cheminée et un peu penché vers mon oncle. Il ne me sembla point au premier coup d’œil qu’il fût beau, et pourtant cette figure irrégulière, encadrée par d’épaisses torsades de cheveux noirs, me frappa par un caractère de volonté et de force. Mon oncle le présenta à sa fille, et ils causèrent tous trois. Je ne crois pas que le regard de Robert se soit arrêté sur moi une seule minute pendant la première moitié de la soirée ; je pus donc l’examiner à l’aise. Il avait une taille moyenne, souple et nerveuse, l’air un peu hautain ; mais par momens quelque chose de tendre et de velouté voilait tout à coup l’éclat un peu froid de ses yeux. Son sourire aussi avait une douceur particulière et imprévue qui lui donnait beaucoup de charme. Mon oncle l’interrogea sur sa vie aux États-Unis, et il répondit avec cet accent de sincérité scrupuleuse qui inspire la confiance. Il raconta en termes simples et pourtant pittoresques plusieurs aventures qui lui étaient personnelles, les unes burlesques, les autres sanglantes, toutes de nature à nous donner une idée exacte de ces mœurs étranges où la force individuelle vaut souvent mieux que le droit, et où chacun lutte seul, à ses risques et périls, au milieu de cette mêlée d’hommes et d’intérêts confus. Un trait qui me frappait en lui, c’était son indifférence, son mépris même pour la vie humaine. Jeté dès l’enfance au milieu de ces combats sans merci où l’égoïsme le plus féroce n’est souvent que l’instinct de la conservation surexcité par le péril, il s’était habitué à ne craindre la mort ni pour lui ni pour les autres ; c’était un enjeu, rien de plus.

Certes Robert Wall tombant inopinément dans notre salon parisien était bien le contraire du banal : sans avoir rien d’excentrique, sans viser à l’effet, il y avait en lui une étrangeté piquante, une saveur à demi sauvage qui éveillait l’intérêt. Parfois, au récit d’un épisode de sa vie passée, ses yeux s’allumaient tout à coup, un pli profond se creusait entre les sourcils, et l’on sentait que d’ardentes passions se cachaient sous la calme gravité de ce visage. Je me tournais alors instinctivement vers Louise, et je pensais malgré moi qu’elle était bien frêle pour marcher dans la vie d’un pas égal à celui de ce jeune homme. Je me l’étais figuré tout autrement, moins robuste, moins résolu, plus semblable à Louise, qui était la grâce même et la faiblesse. Que de fois Louise et moi nous nous étions dépeint mutuellement Robert! Les lettres de M. Wall, toutes triomphantes d’orgueil paternel, avaient fourni plusieurs traits de ce portrait idéal ; mais notre jeune imagination l’avait complété, ou plutôt refait à sa fantaisie. Aussi avec quelle curiosité je l’observais ce premier soir !

Il était assis près de Louise, et je souriais involontairement à voir comme celle-ci m’oubliait vite en l’écoutant. Qu’avait-elle besoin de moi en effet ? C’est à cette heure que se place le premier sentiment vif de mon isolement dans la vie, de ma profonde inutilité dans l’avenir. Jusqu’alors ma reconnaissance pour mon oncle, ma tendresse pour Louise, avaient rempli tout mon cœur : il ne me semblait pas qu’il pût admettre une affection nouvelle ; mais à l’aspect de ce jeune bonheur naissant à mes côtés une inquiétude étrange s’empara de moi. Appuyée sur le fauteuil de mon oncle, je suivais d’un œil distrait la silencieuse partie de whist ; je regardais tomber une à une les cartes que les joueurs ramassaient sans bruit, et j’écoutais les murmures des voix de Louise et de Robert, qui se confondaient ou se répondaient. Que pouvaient-ils se dire ?

Un temps bien long s’écoula ainsi ; puis, mon oncle m’ayant priée de chanter, je me levai avec empressement, heureuse d’échapper à mon inexplicable ennui, et, ouvrant un cahier au hasard, je tombai sur un fragment d’Alceste. Je ne sais quelle émotion puissante, quelles facultés endormies s’éveillèrent alors au souffle du génie de Gluck dans mon âme troublée de pressentimens ; je trouvai, pour rendre les immortels sanglots d’Alceste, des accens que je ne me connaissais pas, et les larmes me gagnaient, lorsque, levant par hasard les yeux vers la glace à demi noyée dans l’ombre qui se trouvait en face, j’aperçus les yeux de Robert fixés sur moi avec une expression profonde de surprise et d’admiration : j’en ressentis un frisson d’orgueil, puis une insurmontable timidité s’empara de mon esprit, et je m’arrêtai brusquement. Bien des années se sont écoulées depuis ce jour, d’irréparables événemens se sont accomplis, des déchiremens cruels ont emporté mon âme en lambeaux ; mais je ne puis oublier ce premier regard, surpris dans un miroir obscur, et dont je ne soupçonnais pas alors le fatal pouvoir.

Dès le lendemain, Robert revint, puis le surlendemain et les jours suivans. Il prit ainsi en peu de temps, au milieu de la famille, l’attitude d’un prétendant déclaré. Mon oncle ne songea point à élever la moindre objection contre ces visites assidues. Ne fallait-il pas que ces deux jeunes gens se connussent avant de se lier l’un à l’autre ? Louise, du reste, ne cherchait ni à combattre ni à cacher la vive sympathie qui l’entraînait vers Robert. — Pourvu qu’il m’aime ! disait-elle quelquefois avec un demi-sourire, et cette défiance d’elle-même me semblait le premier symptôme de l’amour.

Chaque jour, Robert nous devint plus cher à tous ; chacun de nous subit l’influence de cette nature vive et tendre, de cette volonté forte, mais douce, qui dominait sans combattre. Sa vie s’écoulait au coin de notre feu ; c’est à peine si dans les heures inévitablement désœuvrées du matin il daignait jeter un coup d’œil sur les splendeurs de Paris : les seuls instans qui lui semblassent dignes d’être comptés étaient ceux qu’il passait dans le petit hôtel de la rue de Grenelle, entre Louise et moi. Il arrivait d’ordinaire vers trois heures; à peine entré, il lui fallait raconter en détail les courses ou les flâneries de sa matinée. De son côté, il exigeait le récit des grands événemens survenus depuis la veille. Quelquefois nous prenions un livre, et l’un de nous lisait à voix haute ; mais bientôt mille questions, les folies et les rires, se croisaient entre nous, et la lecture restait inachevée ; toute visite était malvenue, qui dérangeait notre chère intimité. Je garde encore de ces heures écoulées d’impérissables souvenirs dont toute l’amertume de ma vie ne saurait me faire maudire la douceur.

Quand le soir était venu, nous allions au spectacle ou au concert, ou bien, si nous ne sortions pas, je me mettais au piano, et Louise et moi nous chantions, tandis que mon oncle faisait son invariable partie de whist. C’étaient nos meilleurs momens. Plus d’une fois il m’arriva, pendant que je chantais, de rencontrer de nouveau les yeux de Robert fixés sur moi avec une expression singulière; mais c’étaient de rapides instans, et le trouble qu’ils faisaient naître ne leur survivait guère. Robert néanmoins me donnait peu d’éloges et parlait rarement de ma voix. Un jour seulement, comme je lui reprochais sa froideur distraite quand Louise chantait , il sourit. — C’est que la musique pour moi n’est pas un art, dit-il, c’est une passion ; vous aussi, Madeleine, vous avez la passion… — Louise était près de nous, et il n’ajouta rien.

Peu à peu j’en vins à attendre l’arrivée de Robert Wall avec la même impatience que Louise elle-même ; je reconnaissais son pas longtemps avant tout le monde. Une sensation indéfinissable m’avertissait de son approche. Comment il se fit que de si vives émotions, et si nouvelles, n’éveillèrent en moi aucune sérieuse inquiétude, c’est ce que je ne puis dire. Sans doute mon inexpérience de l’amour contribuait à m’abuser : je n’avais nulle défiance contre le sentiment qui grandissait en moi ; Robert ne devait-il pas être le mari de Louise, presque un frère, et ne devais-je pas l’aimer ? Peut-être aussi quelque secrète faiblesse prolongea mon erreur : je cédai sans doute à ce lâche instinct qui nous porte à fermer les yeux Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/266 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/267 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/268 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/269 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/270 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/271 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/272 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/273 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/274 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/275 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/276 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/277 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/278 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/279 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/280 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/281 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/282 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/283 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/284 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/285 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/286 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/287 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/288 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/289 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/290 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/291 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/292 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/293 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/294 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/295 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/296 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/297 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/298 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/299 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/300 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/301 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/302 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/303 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/304 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/305 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/306 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/307 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/308 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/309 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/310 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/311 l’âme sur lesquels le temps passe en vain : il n’apporte et n’enlève rien. Je vivrais vingt ans que je n’ajouterais à ce qui précède ni un sentiment nouveau, ni un événement digne de remarque. Je ne désire plus rien, pas même de mourir…

8 mai 18…

Je croyais tout fini ; je me trompais. Une nouvelle inattendue m’a tirée de ma torpeur : ils reviennent ! Louise écrit à Ville-Ferny pour annoncer leur arrivée, qui suivra de près son message. Ils sont heureux, c’est elle qui le dit.

Pourquoi ce trouble ? Je croyais mon cœur mort à toutes choses, et je le sens frémir à leur approche. Louise, me dit-on, parle de son père, qui les accompagne et qui se fait vieux, puis longuement de ses enfans. Ils en ont trois maintenant.

J’étouffe dans cette cellule ; je voudrais pouvoir marcher, courir même… Vain effort ! je retombe sur cette chaise, que je ne quitte plus. Par ma fenêtre ouverte, je vois plusieurs religieuses qui se promènent dans les allées du jardin ; leurs visages sont paisibles : elles rient, même les plus âgées, d’un rire frais et jeune. Que c’est beau, la pureté ! une vie pure, un cœur pur !

Plus près de moi, d’autres bruits me frappent : des métiers s’agitent, et des voix rudes et grondeuses… Ce sont les Thaïs qui travaillent… C’est ma famille, à moi ! Dieu juste !…

10 mai 18…

Non, je ne sortirai plus de cette cellule ; je ne peux même plus me traîner à la chapelle.

Mon horizon se resserre. Je le trouvais si borné déjà quand je pouvais encore parcourir l’enceinte du refuge. Les limites se sont bien rapprochées. Les quatre murs de ma cellule et une étroite échappée sur les arbres du jardin, voilà ce qui me reste de l’immense univers ! Il ne semble pas qu’un être humain puisse tenir moins de place : il faudra se réduire encore pourtant ; l’espace se rétrécira de plus en plus jusqu’à prendre l’exacte mesure de ce corps amaigri. Ce sera ma dernière demeure. Quelquefois, dans l’obscurité de mes nuits sans sommeil, je crois sentir comme l’approche des murs qui vont m’enserrer dans leur étreinte.

Mon heure n’est pas éloignée… Tantôt j’étais près de ma fenêtre ouverte, seule comme toujours, et je poursuivais dans les profondeurs sans tache du ciel je ne sais quelles visions qui m’emportaient loin de la terre. En abaissant les yeux sur la vitre appuyée contre la boiserie noire, j’ai aperçu, se reflétant comme dans un miroir, une figure dont l’aspect m’a saisie : des yeux agrandis outre mesure, une bouche sévère et douloureuse, un visage aminci, dont les contours se confondaient avec les linges blancs de sa coiffe. Où donc avais-je autrefois rencontré cette femme ? Elle était vêtue de l’habit des pénitentes : comment ne l’avais-je pas vue déjà dans la maison ?…

Par un brusque mouvement de curiosité, je me suis retournée ; le pâle fantôme s’est retourné comme moi. Je n’ai pu retenir un sourire. — Quoi ! c’est vous, Madeleine ? Qu’avez-vous fait de votre jeunesse et de votre beauté, pauvre fille ?

Ce visage oublié depuis dix ans, je l’ai regardé de nouveau : il ne semble plus appartenir à un être vivant. Personne au monde ne pourrait maintenant me reconnaître, — non, personne !…

Ai-je dit que le temps passait sans rien enlever ?

Il a tout emporté au contraire, sauf la douleur.

12 mai 18…

Si j’allais attendre leur arrivée au Havre ? Je suis libre : aucun vœu ne me retient. Je me cacherais pour les voir une dernière fois ; ils ne se douteront pas de ma présence, et, quand même ils passeraient tout près de moi, que pourrait leur dire ce visage foudroyé ? Pas un seulement ne tressaillerait en me coudoyant dans la foule. Il me semble les voir : mon oncle un peu courbé, un peu blanchi ; Louise toujours belle, avec ces formes un peu plus amples que la seconde jeunesse apporte aux femmes ; ces trois beaux enfans, avec des têtes d’anges… Et lui ?… Non, je n’irai pas !

Quand ils mettront le pied sur la terre de France, j’aborderai, moi, d’autres rivages…

13 mai 18…

Je ne quitte plus mon lit. On ne me laisse plus seule : il y a toujours une religieuse priant à mes côtés. Le chapelain est venu ce matin, il reviendra ce soir pour les dernières prières. C’est moi qui l’ai demandé…

Il y a une pensée qui m’obsède et que je ne peux chasser. Je voudrais savoir s’il m’a réellement aimée ! M’a-t-il aimée, hélas ! comme je l’aimais ? Mais qu’importe ?… Tout est fini : dors en paix, pauvre Madeleine !

P. Albane.