Le Péché de Monsieur Antoine/Chapitre XIII

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Calman-Lévy (1p. 157-171).

XIII.

LA LUTTE.


« Émile, reprit l’industriel avec un calme bien joué, je vois que nous parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous continuons sur ce ton-là, tu vas me chercher querelle et me traiter comme si tu étais un jeune saint et moi un vieux païen. À qui en as-tu ? J’avais bien raison, en commençant, de vouloir te mettre en garde contre l’enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n’est qu’une effervescence de jeunesse, et tu ne comprendras plus à mon âge, quand tu auras un peu l’expérience et l’habitude du devoir, qu’il soit nécessaire de se battre les flancs pour être honnête et de faire sonner si haut ses convictions. Prends garde à l’emphase, qui n’est que le langage de la vanité satisfaite. Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyauté, la moralité, la bonne foi dans les engagements, les sentiments d’humanité, la pitié pour les malheureux, le dévouement à son pays, le respect des droits d’autrui, les vertus de famille et l’amour du prochain, soient des vertus bien rares, et quasi impossibles dans le temps et le monde où nous vivons ?

— Oui, mon père, je le crois fermement.

— Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope à cinquante ans que toi à vingt et un : j’ai moins mauvaise opinion de mes semblables, apparemment faute de posséder tes lumières et la sûreté de ton coup d’œil !…

— Au nom du ciel ! ne me raillez pas, mon père, vous me déchirez le cœur.

— Eh bien, parlons sérieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces vertus soient la religion et la règle d’un petit nombre. Me feras-tu au moins l’honneur de supposer qu’elles ne sont pas absolument inconnues à ton père ?

— Mon père, la plupart de vos actions m’ont prouvé que faire le bien était votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre à tâche de me prouver que vous avez un but moins noble ?

— Voilà où j’en veux venir précisément. Tu m’accordes d’avoir une conduite irréprochable, et pourtant tu te scandalises de m’entendre invoquer le calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que penserais-tu de ton père si, à toute heure, tu l’entendais déclamer contre ceux qui n’imitent pas son exemple ? Si, se posant en modèle, et tout gonflé de l’amour et de l’admiration de lui-même, il te fatiguait à tout propos de son propre éloge et d’anathèmes lancés au reste du genre humain ? Tu garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers ; mais, malgré toi, tu penserais que ton brave homme de père a une faiblesse déplorable et que sa vanité nuit à son mérite.

— Sans doute, mon père, j’aime mieux votre réserve et le bon goût de votre modestie ; mais lorsque nous sommes seuls ensemble, et dans les rares et solennelles occasions où, comme aujourd’hui, vous daigneriez m’ouvrir votre cœur, ne serais-je pas bien heureux de vous entendre exalter les grandes idées et me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir dénigrer et refouler mes aspirations avec mépris ?

— Ce ne sont ni les grandes idées que je méprise, ni tes bons désirs que je raille. Ce que je repousse et veux étouffer en toi, ce sont les déclamations, et les forfanteries des nouvelles écoles humanitaires. Je ne puis souffrir qu’on érige en vérités inconnues jusqu’à ce jour des principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir avec un calme inébranlable, et te le voir pratiquer avec le silence stoïque de la vraie conviction. Crois-moi, ce n’est pas d’hier que nous connaissons le bien et le mal, et, pour aimer la justice, je n’ai pas attendu que tu allasses sucer la manne céleste en fumant des cigares sur le pavé de Poitiers.

— Tout cela peut être vrai en général, mon père, dit Émile ranimé par l’ironie obstinée de M. Cardonnet. Il y a de vieux citoyens qui, comme vous, pratiquent la vertu sans ostentation, et il peut y avoir d’impertinents écoliers qui la prêchent sans l’aimer et quasi sans la connaître. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour moi, ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas être autre chose qu’un enfant et ne me pique d’aucune expérience. Au contraire, je viens avec respect et confiance, rempli seulement de bons instincts et de bonnes intentions, vous demander la vérité, le conseil, l’exemple, l’aide et les moyens. Je n’ai pour moi que mes jeunes idées et je vous en fais hommage.

« Révolté des effrayantes contradictions que les lois de la société connaissent et sanctionnent, je vous supplie de me dire comment vous avez pu les accepter sans protestations et rester honnête homme. Je m’avoue faible et ignorant, puisque je n’en aperçois pas la possibilité. Dites-le moi donc enfin, au lieu de me couvrir de sarcasmes glacés. Suis-je coupable de demander la lumière ? suis-je insolent et fou parce que je veux savoir les lois de ma conscience et le but de ma vie ? Oui, votre caractère est digne, et votre tenue sage et mesurée ; oui, votre cœur est bon et votre main libérale. Oui, vous secourez le pauvre et vous récompensez son labeur.

« Mais où allez-vous par ce chemin si droit et si sûr ? Je trouve que parfois vous manquez d’indulgence, et votre sévérité m’a effrayé souvent.

« Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l’esprit plus prévoyant que les natures tendres et timides, que le mal momentané que vous faisiez souffrir était en vue d’un bien durable et d’un talent assuré ; aussi, malgré mes répugnances pour les études que vous m’imposiez, malgré mes goûts sacrifiés à vos vues cachées, mes désirs souvent froissés et étouffés en naissant, je me suis imposé la loi de vous suivre et de vous obéir en tout.

« Mais le moment est venu où il faut que vous m’ouvriez les yeux, si vous voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain ; car l’étude du droit ne satisfait pas ma conscience : je ne conçois pas que je puisse jamais m’engager dans les luttes de la procédure, encore moins que je m’astreigne comme vous à presser le travail des hommes à mon profit, si je ne vois clairement où je vais et quel sacrifice utile à l’humanité j’aurai accompli au prix de mon bonheur.

— Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croisés, à regarder les astres ? Il semble que tout travail t’irrite ou te fatigue, même le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant ?

— Mon père, vous savez bien le contraire ; vous m’avez vu me passionner pour des études plus abstraites, et vous m’avez arrêté comme si j’avais couru à ma perte. Vous savez bien, pourtant, quel était mon vœu, lorsque vous me pressiez de chercher une application matérielle des sciences que je préférais. Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poète : peut-être aviez-vous raison ; mais j’aurais pu être naturaliste, tout au moins agriculteur, et vous m’en avez empêché. C’était pourtant une application réelle et pratique.

« L’amour de la nature m’entraînait à la vie des champs. Le plaisir infini que je trouvais à sonder ses lois et ses mystères, me conduisait naturellement à pénétrer ses forces cachées, et à vouloir les diriger et les féconder par un travail intelligent.

« Oui, là était ma vocation, n’en doutez pas. L’agriculture est en enfance ; le paysan s’épuise aux travaux grossiers de la routine ; des terres immenses sont incultes. La science décuplerait les richesses territoriales et allégerait la fatigue de l’homme.

« Mes idées sur la société s’accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous demandais de m’envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J’aurais été heureux de me faire paysan, de travailler d’esprit et de corps, d’être en contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais instruit avec ardeur, j’aurais creusé plus avant que d’autres peut-être le champ des découvertes ! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue transformée par mes soins, j’aurais fondé une colonie d’hommes libres, vivant en frères et m’aimant comme un frère.

« C’était là toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire. Était-ce donc insensé ? et pourquoi avez-vous exigé que j’allasse apprendre servilement un code qui ne sera jamais le mien ?

— Voilà, voilà ! dit M. Cardonnet en haussant les épaules ; voilà l’utopie du frère Émile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que sais-je ? C’est superbe, mais c’est absurde.

— Eh bien, dites donc pourquoi, mon père ; car vous prononcez toujours la sentence sans la motiver.

— Parce que, mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n’aurais fait pousser ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la terre commune. Tu aurais dépensé follement d’une main ce que j’aurais amassé de l’autre ; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie et de confiance, dégoûté de l’imbécillité ou de la perversité de tes disciples, fou peut-être, car c’est ainsi que finissent les âmes sensibles et romanesques, lorsqu’elles veulent appliquer leurs rêves, tu me serais revenu accablé de ton impuissance, irrité contre l’humanité, et trop vieux pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m’écoutes et me suis, nous marcherons ensemble sur une route droite et sûre, et avant qu’il soit dix ans, nous aurons fait une fortune dont je n’ose te dire le chiffre, tu n’y croirais pas.

— Admettons que ce ne soit pas un rêve, aussi, mon père, et peu m’importe jusqu’à présent ; que ferons-nous de cette fortune ?

— Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu rêveras alors ; car je ne suis pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l’expérience de la vie, et mûrir paisiblement ta cervelle.

— Eh quoi ! nous ferons le bien ? oui, c’est de cela qu’il faut me parler, mon père, et je suis tout oreilles ! Quel sera ce bonheur dont nous doterons les hommes ?

— Tu le demandes ! Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les choses humaines ? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de l’industrie ! Et ne sommes-nous pas déjà sur la voie ? Le travail n’est-il pas la source et l’aliment du travail ? ne faisons-nous pas travailler déjà ici plus d’hommes en un jour que l’agriculture et les petites industries barbares que je tends à supprimer n’en occupaient dans un mois ? Leurs salaires ne sont-ils pas augmentés ? Ne sont-ils pas à même d’acquérir l’esprit d’ordre, la prévoyance, la sobriété, toutes les vertus qui leur manquent ? Où donc sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre ? dans le travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire proportionné. Le bon ouvrier a l’esprit de famille, le respect de la propriété, la soumission aux lois, l’économie, l’habitude et les trésors de l’épargne. C’est l’oisiveté de tous les mauvais raisonnements qu’elle engendre qui le perdent. Occupez-le, écrasez-le de besogne ; il est robuste, il le deviendra davantage ; il ne rêvera plus le bouleversement de la société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. Et s’il devient vieux et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l’avenir ; il n’aura pas besoin d’aumônes et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond ; il sera véritablement un homme libre. Il n’y a pas d’autre moyen de sauver le peuple, Émile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu’une utopie à concevoir ; mais si l’entreprise est rude et longue, elle est digne d’un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des forces d’un travailleur de mon espèce.

— Quoi ! c’est là tout l’idéal de l’industrie, dit Émile, écrasé sous cette conclusion. Le peuple n’a pas d’autre avenir que le travail incessant, au profit d’une classe qui ne travaillera jamais ?

— Telle n’est pas ma pensée, reprit M. Cardonnet, Je hais et méprise les oisifs : c’est pour cela que je n’aime pas les poètes et les métaphysiciens. Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultés, et mon idéal, puisque ce mot te plaît, ne serait pas éloigné de celui des saint-simoniens : À chacun suivant sa capacité, la récompense proportionnée au mérite. Mais, dans le temps où nous vivons, l’industrie n’a pas encore assez pris son essor pour qu’on puisse songer à un système moral de répartition. Il faut voir ce qui est et n’envisager que le possible. Tout le mouvement du siècle tourne à l’industrie. Que l’industrie règne donc et triomphe ; que tous les hommes travaillent : qui du bras, qui de la tête ; c’est à celui qui a plus de tête que de bras à diriger les autres ; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient sacrée, puisqu’elle est destinée à s’accroître, afin d’accroître le travail et le salaire. Que la société concoure donc, par tous les moyens, à asseoir la puissance de l’homme capable ! Sa capacité est un bienfait public ; et que lui-même s’efforce d’augmenter sans cesse son activité : c’est son devoir personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut être riche pour devenir toujours plus riche, vous l’avez dit, Émile, sans comprendre que vous disiez la plus excellente des vérités.

— Ainsi, mon père, vous ne donnez à l’homme qu’autant qu’il travaille ? Mais comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler ?

— Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l’infirme et l’idiot.

— Mais le paresseux ?

— J’essaie de le corriger ; et, si je ne réussis pas, je l’abandonne aux lois de répression, vu qu’il ne tarde pas à être nuisible et à encourir leur rigueur.

— Dans une société parfaite, cela pourrait être juste parce que le paresseux deviendrait une monstrueuse exception ; mais, dans l’exercice d’une autorité aussi sévère que la vôtre, lorsque vous demandez au travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensée, toute sa vie, oh ! que de paresseux seraient chassés et abandonnés.

— Avec les bienfaits de l’industrie, on arriverait dans peu à augmenter tellement le bien-être des classes pauvres, qu’il serait facile de fonder des écoles presque gratuites, où leurs enfants apprendraient l’amour du travail.

— Je crois que vous vous trompez, mon père ; mais quand il serait vrai que les enrichis songeront à l’éducation du pauvre, l’amour du travail sans relâche, et sans autre compensation qu’un peu de sécurité pour la vieillesse, est si contraire à la nature, qu’on ne l’inspirera jamais à l’enfance. Quelques natures exceptionnelles, dévorées d’activité ou d’ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse ; mais quiconque sera simple, aimant, porté à la rêverie, à d’innocents et légitimes plaisirs, et soumis à ces besoins d’affection et de calme qui sont le bien-être légitime de l’espèce humaine, fuira cette geôle du travail exclusif où vous voulez l’enfermer, et préférera encore les hasards de la misère à la sécurité de l’esclavage. Ah ! mon père, par votre rude organisation, par votre puissance infatigable, par votre sobriété stoïque et votre habitude de labeur effréné, vous êtes un homme d’exception, et vous concevez une société faite à votre image, vous ne vous apercevez pas qu’il ne s’y trouve de place avantageuse que pour des hommes d’exception. Ah ! permettez-moi de vous le dire, c’est là une utopie plus effrayante que les miennes.

— Eh bien, Émile, puisses-tu l’avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec chaleur ; elle est une source de force et un stimulant précieux pour cette société de rêveurs, d’oisifs et d’apathiques où je me consume d’impatience. Sois pareil à moi, et si nous trouvions en France, à l’heure qu’il est, cent hommes semblables à nous, je te réponds que dans cent ans ce ne seraient plus des exceptions. L’activité est contagieuse, entraînante, prestigieuse ! c’est par elle que Napoléon a dominé l’Europe : il l’eût possédée, si, au lieu d’être guerrier, il eût été industriel. Oh ! puisque tu es enthousiaste ; sois-le donc à ma manière ! secoue ta langueur et partage ma fièvre ! Si nous n’entraînons pas encore l’humanité, nous aurons ouvert de larges tranchées où nos descendants la verront se remuer avec une sainte fureur.

— Non, mon père, non, jamais, s’écria Émile épouvanté de l’énergie terrible de M. Cardonnet : car ce n’est pas la route de l’humanité. Il n’y a là ni amour, ni pitié, ni tendresse. L’homme n’est pas né pour ne connaître que la souffrance et n’étendre ses conquêtes que sur la matière. Les conquêtes de l’intelligence dans le domaine des idées, les jouissances et les délicatesses du cœur, dont vous ne faites que des accessoires bien gouvernés dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le plus doux besoin de l’homme bien organisé. Vous ne voyez donc pas que vous retranchez tout un côté des intentions et des bienfaits de la Divinité ? que vous ne laissez pas à l’esclavage du travail le temps de respirer et de se reconnaître ? que l’éducation dirigée vers le gain ne fera que des machines brutales, et non des hommes complets ? Vous dites que vous concevez un idéal dans la suite des siècles, qu’un temps peut venir où chacun sera rétribué suivant sa capacité ? Eh bien, cette formule est fausse parce qu’elle est incomplète, et si l’on n’y ajoute celle-ci : « À chacun suivant ses besoins » ; c’est l’injustice, c’est le droit du plus fort par l’intelligence et par la volonté, c’est l’aristocratie et le privilège sous d’autres formes.

« Ô mon père, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons avec les faibles contre les forts. Essayons ! mais alors ne songeons point à faire fortune, renonçons à capitaliser pour notre compte. Consentez-y, puisque j’y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd’hui. Tâchons de nous identifier l’un à l’autre de cette façon, et renonçons au gain personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons à nous seuls créer une société où tous seraient solidaires les uns les autres, soyons comme ouvriers de l’avenir, dévoués aux faibles et aux incapables d’à présent.

« Si le génie de Napoléon eût été formé à cette doctrine, peut-être eût-elle converti le monde ; mais qu’on trouve cent hommes semblables à nous, et que cette fièvre d’acquérir soit un zèle divin, que la soif de la charité nous dévore, associons tous nos travailleurs à tous nos bénéfices, que notre grande fortune ne soit pas votre propriété et mon héritage, mais la richesse de quiconque nous aura aidés suivant ses moyens et ses forces à la fonder ; que le manœuvre qui apporte sa pierre soit mis à même de connaître autant de jouissances matérielles que vous qui apportez votre génie ; qu’il puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se nourrir d’aliments sains, se reposer après la fatigue, et donner l’éducation à ses enfants ; que notre récompense ne soit pas dans le vain luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie d’avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j’en serai dévoré. Et alors, mon père, mon bon père, votre œuvre sera bénie.

« Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le résultat d’une lutte où quelques-uns triomphent au détriment d’un grand nombre qui succombe et se décourage, disparaîtront d’elles-mêmes par la force des choses ! Alors vous trouverez tant de zèle et d’amour autour de vous, que vous ne serez plus obligé de vous épuiser seul pour stimuler tous les autres. Comment pourrait-il en être autrement aujourd’hui, et de quoi vous plaignez-vous ?

« Sous la loi de l’égoïsme, chacun donne sa force et sa volonté en proportion de ce qu’il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le salarié, qui ne recueillera chez vous qu’une aumône un peu plus libérale qu’ailleurs, ne vous apporte qu’un peu plus de son zèle.

« Vous augmentez le salaire, c’est beau sans doute, et, vous valez mieux que la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer ; mais vous pouvez décupler, centupler le zèle, faire éclore comme par miracle le feu du dévouement, l’intelligence du cœur dans ces âmes engourdies et affaissées, et vous ne le voudriez pas !

« Et pourquoi donc, mon père ? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n’est de l’ivresse de vos projets et de vos conquêtes. Eh bien, supprimez le bénéfice personnel : vous n’en avez que faire, et moi j’y renonce avec transport. Soyons seulement les dépositaires et les gérants de la conquête commune. Cette fortune rêvée, dont vous n’osez pas dire le chiffre, dépassera tellement vos prévisions et vos espérances, que bientôt vous aurez acquis de quoi donner à vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais hommes, enfin ! car jusqu’ici je n’en vois nulle part. Tout équilibre est rompu ; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs, des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons destinés à leur servir de pâture. Nous vivons suivant la loi aveugle de la nature sauvage ; le code de l’instinct farouche qui régit la brute est encore l’âme de notre prétendue civilisation, et nous osons dire que l’industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie ! Non, non, mon père, erreur et mensonge que toutes ces déclamations de l’économie politique à l’ordre du jour ! Si vous me forcez à être riche et puissant, comme vous me l’avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossière influence de l’argent, les adorateurs de l’argent m’envoient représenter leurs intérêts aux conseils de la nation, je dirai ce que j’ai dans l’âme ; je parlerai, et je ne parlerai qu’une fois sans doute : car on m’imposera silence ou l’on me fera sortir de l’enceinte ; mais ce que je dirai, on s’en souviendra ; et ceux qui m’auront élu se repentiront de leur choix ! »

Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien penser qu’Émile ne convertit pas son père. M. Cardonnet n’était ni méchant, ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait même bien réellement certaines vertus pratiques et une grande capacité spéciale. Mais son caractère de fer était le résultat d’une âme absolument vide d’idéal.

Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protégeait sa femme, mais il n’avait jamais songé qu’à étouffer en elle toute initiative qui eût pu embarrasser sa marche journalière. Il eût voulu pouvoir réduire Émile de la même façon ; mais, reconnaissant que cela était impossible, il en éprouva un violent chagrin, et même ces larmes de dépit mouillèrent ses paupières brûlantes dans cette veillée orageuse. Il croyait sincèrement être dans la logique, dans la seule véritablement admissible et praticable.

Il se demandait par quelle fatalité il avait pour fils un rêveur et un utopiste, et plus d’une fois il éleva vers le ciel ses bras d’athlète, demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour être frappé d’un tel malheur.

Émile, épuisé de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitié de cette âme blessée et de cet incurable aveuglement.

« Ne parlons donc plus jamais de ces choses-là, mon père, dit-il en essuyant aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son cœur : nous ne pouvons nous identifier l’un à l’autre. Je ne puis que continuer à faire acte de soumission et d’amour filial, sans me préoccuper davantage de moi-même et d’un bonheur que je vous sacrifie. Que m’ordonnez-vous ?

« Dois-je retourner à Poitiers et y terminer mes études jusqu’à ce que je passe mes examens ? Dois-je rester ici et vous servir de secrétaire ou de régisseur ? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant qu’il me sera possible ! Je me considérerai comme votre employé, je serai à votre service…

— Et tu ne me regarderas plus comme ton père ? dit M. Cardonnet. Non, Émile, reste auprès de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels, vivant dans le sein de ta famille, loin des déclamations des philosophes imberbes qui t’ont perdu, tu reviendras toi-même à la raison. Tu es doué d’un tempérament robuste, et le travail absorbant de la pensée t’a peut-être trop échauffé le cerveau. Je te considère comme un enfant malade et te reprends à la campagne pour te guérir. Promène-toi, chasse, monte à cheval, distrais-toi, en un mot, afin de rétablir ton équilibre qui me paraît plus dérangé que celui de la société. J’espère que tu adouciras ton intolérance, en voyant que ton intérieur n’est pas un foyer de scélératesse et de corruption. Dans quelque temps, peut-être, tu me diras que les rêveries creuses t’ennuient et que tu sens le besoin de m’aider volontairement. »

Émile courba la tête sans répliquer, et quitta son père en le pressant dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n’ayant rien trouvé de mieux que de temporiser, s’agita longtemps dans son lit, et finit par s’endormir en se disant, contre son habitude, qu’il fallait parfois compter sur la Providence plus que sur soi-même.