Le Péché de Monsieur Antoine/Chapitre XXIX

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Calman-Lévy (2p. 74-88).


XXIX.

AVENTURE.


L’abatis d’arbres qui blessait si vivement M. de Boisguilbault avait été fait sur le bord de la petite rivière, et les sveltes peupliers, les vieux saules et les aunes majestueux, en tombant pêle-mêle, avaient formé comme un pont de verdure sur cet étroit courant. Tandis que les bœufs étaient occupés à en retirer quelques-uns avec des cordes, et à les traîner vers les chariots destinés à les emporter, le vigoureux charpentier, courant sur les tiges abattues qui barraient encore la rivière, s’appliquait à couper les branches entrecroisées dont la résistance paralysait l’effort des animaux de trait. Ardent au travail et passionné pour la destruction que sa profession utilise, il déployait son courage et son habileté avec une sorte de transport. La rivière était profonde et rapide en cet endroit, et le poste de Jean était assez périlleux pour qu’aucun autre n’eût osé le partager. Courant avec la légèreté et l’aplomb d’un jeune homme jusque vers l’extrémité flexible des arbres couchés en travers sur l’eau, il se retournait parfois pour couper la tige même sur laquelle il se tenait en équilibre, et au moment où un craquement sérieux lui annonçait que son appui allait s’enfoncer sous ses pieds, il sautait lestement sur une tige voisine, électrisé par le danger et par l’étonnement de ses camarades. Sa hache brillante tournoyait en éclairs autour de lui, et sa voix sonore stimulait les autres travailleurs, surpris de trouver si facile une tâche que l’intelligence et l’énergie d’un seul homme commandait, simplifiait et enlevait comme par miracle.

Si M. de Boisguilbault eût été de sang-froid, il eût admiré à son tour, et même il eût ressenti un certain respect pour l’homme qui portait la puissance du génie dans l’accomplissement de ce travail grossier. Mais la vue d’une belle plante pleine de sève et de vie, tranchée par le fer au milieu de son développement, l’indignait et lui déchirait le cœur, comme s’il eût assisté à une scène de meurtre, et, quand cet arbre lui appartenait, il le défendait comme si c’eût été un membre de sa famille.

« Que faites-vous là, maladroits imbéciles ! s’écria-t-il en brandissant sa canne, et d’une voix de fausset que la colère rendait aiguë et perçante comme celle d’un fifre. Et toi, bourreau ! cria-t-il à Jean Jappeloup, as-tu juré de me blesser et de m’outrager sans cesse ? »

Le paysan a l’oreille dure, le paysan berrichon surtout. Les bouviers, échauffés par une ardeur inaccoutumée, n’entendirent pas la voix du maître, d’autant plus que le grincement des cordes, le craquement des jougs et les cris puissants et dominateurs du charpentier couvrirent ces sons grêles. Le temps était à l’orage, l’horizon était chargé de nuées violettes qui montaient rapidement. Jean, baigné de sueur, avait retenu tout le monde, en jurant qu’il fallait achever cette besogne avant la pluie qui allait gonfler la rivière, et qui pouvait emporter les arbres abattus. Une sorte de rage s’était emparée de lui, et, malgré la piété qui régnait au fond de son cœur, il jurait comme un païen, comme s’il eût cru ainsi décupler ses forces. Le sang bourdonnait dans son oreille ; des exclamations de fureur et de joie lui échappaient à chaque exploit de son bras robuste, et venaient se mêler aux grondements de la foudre. Des coups de vent impétueux l’enveloppaient de feuillage et faisaient voltiger sur son front les mèches argentées de sa rude chevelure. Avec son teint pâle, ses yeux étincelants, son tablier de cuir, sa grande taille maigre, son bras nu et armé, il avait l’air d’un cyclope faisant, sur les flancs de l’Etna, sa provision de bois, pour alimenter le foyer de sa forge infernale.

Tandis que le marquis s’épuisait en impuissantes clameurs, le charpentier, ayant dégagé le dernier obstacle, revint en courant sur le tronc arrondi d’un jeune érable, avec une adresse qui eût fait honneur à un acrobate de profession, sauta sur le rivage, et, saisissant la corde de l’attelage, il allait unir l’exubérance de sa force athlétique à celle des bœufs épuisés de fatigue, lorsqu’il sentit tomber assez sèchement sur ses reins, couverts seulement d’une grosse chemise, le jonc souple et nerveux de M. de Boisguilbault.

Le charpentier se crut fouetté par une branche, comme cela lui était arrivé assez souvent dans cette bataille contre les rameaux verdoyants. Il laissa échapper un juron terrible, et, se retournant avec vivacité, il coupa en deux la canne du marquis avec sa cognée, en disant :

« En voilà une qui ne battra plus personne. »

À peine avait-il prononcé cette formule d’extermination, que ses yeux, voilés par l’ivresse du travail, s’éclaircirent tout à coup, et, qu’à la lueur d’un grand éclair, il vit son bienfaiteur debout devant lui, pâle comme un spectre. Le marquis tenait encore, dans sa main tremblante de rage, la pomme d’or et le tronçon de sa canne. Ce tronçon était si court qu’il s’en était fallu de bien peu que Jean n’abattît la main imprudemment levée sur lui.

« Par les cinq cent mille noms du diable, monsieur de Boisguilbault ! s’écria-t-il en jetant sa cognée ; si c’est votre esprit qui vient là pour me tourmenter, je vous ferai dire une messe ; mais si c’est vous, en chair et en os, parlez-moi, car je ne suis pas patient avec les gens de l’autre monde.

— Que fais-tu ici ? pourquoi détruis-tu mes plantations, bête stupide ? répondit M. de Boisguilbault, que le danger auquel il venait d’échapper comme par miracle n’avait nullement calmé.

— Excusez, reprit Jean stupéfait, vous ne paraissez pas content ! C’est donc vous qui tapez comme ça ? Vous n’êtes pas mignon dans la colère, et vous n’avertissez pas le monde. Ah çà ! ne recommencez plus, car si vous ne m’aviez pas rendu un si grand service, je vous aurais déjà coupé en deux comme un osier.

— Not’ maître, not’ maître, faites pardon, dit le métayer, qui avait abandonné lestement la tête de ses bœufs pour se mettre entre le charpentier et le marquis, c’est moi qui ai demandé le Jean pour abattre nos arbres. Personne ne s’y entend comme lui, et il fait l’ouvrage de dix à lui tout seul. Voyez s’il a perdu son temps ! Depuis midi jusqu’à cette heure, il a jeté bas ces trente arbres, il les a débités comme vous voyez, et il nous a aidés à les retirer de l’eau. Ne vous fâchez pas contre lui, not’ maître ! C’est un rude ouvrier, et ça serait pour son profit qu’il ne travaillerait pas si bien.

— Et pourquoi abat-il mes arbres ? qui lui a permis de les abattre ?

— C’est des arbres que la dribe avait déracinés, not’ maître, et qui commençaient à jaunir : une dribe de plus, et l’eau les emportait avec la souche. Voyez si je vous trompe ! »

Le marquis retrouva alors assez de calme pour regarder autour de lui, et pour constater que l’inondation du mois de juin avait couché ces arbres sur le flanc. La terre largement crevassée et les racines en l’air attestaient la vérité du rapport qu’on lui faisait. Mais, ne voulant pas encore s’en rapporter au témoignage de ses yeux :

« Et pourquoi n’avez-vous pas attendu mes ordres pour les enlever ? dit-il, ne vous ai-je pas défendu cent fois de mettre la cognée à un seul arbre sans m’avoir consulté ?

— Mais, not’ maître, vous ne vous souvenez donc pas que j’ai été vous avertir de ce dégât, le lendemain même de la dribe ? que vous m’avez dit : “En ce cas, il faut les ôter de là et en planter d’autres ?” Voilà le temps propice pour planter, et je me dépêchais de faire de la place, d’autant plus qu’il y a là de beaux et bons arbres pour faire des échelles de longueur, et que ça ne m’aurait pas contenté de vous les laisser perdre. Si vous voulez donner un coup de pied jusque dans notre cour, vous verrez qu’il y en a une douzaine de rangés sous le hangar, et demain nous y porterons le reste.

— À la bonne heure, répondit M. de Boisguilbault, honteux de sa précipitation. Je me souviens, en effet, de vous avoir permis de le faire. Je l’avais oublié : j’aurais dû venir voir cela plus tôt.

— Dame ! vous sortez si peu, not’ maître ! dit le bon paysan. L’autre jour, pourtant, j’avais rencontré M. Émile, comme il allait vous voir, et je lui avais montré le dommage, en lui recommandant de vous en faire souvenir. Il l’aura donc oublié ?

— Apparemment, dit M. de Boisguilbault ; n’importe, rentrez chez vous, car voici la nuit et l’orage.

— Mais vous allez vous mouiller, not’ maître, il faut venir attendre à la maison que la pluie ait fini de tomber.

— Non pas, dit le marquis, elle peut durer longtemps, et je ne suis pas assez loin de chez moi pour ne pouvoir rentrer à temps.

— Not’ maître, vous n’aurez pas le temps, la voilà qui commence, et ça va tomber dru !

— C’est bon, c’est bon, je vous remercie, c’est mon affaire », dit le marquis. Et, tournant le dos, il s’éloigna, tandis que ses métayers et leurs bœufs reprenaient le chemin du domaine[1].

— Ça n’y fait pas trop bon pour un homme d’âge comme lui ! dit le métayer à son fils, en regardant le marquis partir d’autant plus lentement qu’il était privé de l’appui de sa canne.

— S’il avait voulu patienter, répondit le jeune paysan, on aurait pu lui aller chercher sa voiture. Ah çà ! Gaillard ! Chauvet ! cria-t-il à ses bœufs, courage, mes enfants. Quiche ! arrière ! vire, mon mignon ! »

Et, ne songeant plus qu’à diriger son attelage encorné à travers les prés humides, le père et le fils disparurent derrière les buissons, suivis de tout leur monde, sans s’inquiéter davantage du vieux maître. Telle est l’insouciance naturelle au paysan.

M. de Boisguilbault atteignit l’extrémité de la prairie par laquelle il était venu, et au moment de franchir la haie, il se retourna et vit Jean Jappeloup qui était resté assis sur une souche, au milieu de son abatis, comme un vainqueur méditant douloureusement sur le champ de bataille. Toute l’ardeur, toute la gaieté du robuste ouvrier étaient tombées subitement ; il était immobile, indifférent à la pluie qui commençait à se mêler sur sa tête à la sueur du travail, et il paraissait en proie à une tristesse profonde.

« Ma destinée est d’offenser cet homme-là, et de ne le rencontrer que pour souffrir », se dit M. de Boisguilbault. Et il hésita longtemps, partagé entre un naïf repentir et une violente répugnance.

Il se décida à lui faire signe de venir à lui, mais Jean ne parut pas le voir, quoiqu’il fit encore un peu de jour ; à l’appeler d’une voix dont la colère n’élevait plus le diapason, mais Jean ne parut pas l’entendre.

« Allons, se dit M. de Boisguilbault à lui-même, tu es coupable ; il faut t’exécuter. »

Et il marcha droit au charpentier.

« Pourquoi restes-tu là ? » lui dit-il en lui frappant sur l’épaule.

Jean tressaillit, et, sortant comme d’un rêve :

« Ah ! ah ! que me voulez-vous donc ? dit-il d’un ton brusque et courroucé. Venez-vous encore pour me battre ? Tenez, voilà le reste de votre canne ! je comptais vous le reporter demain matin pour vous faire souvenir de ce qui vous est arrivé ce soir.

— J’ai eu tort, dit M. de Boisguilbault en balbutiant.

— C’est bientôt dit, j’ai eu tort, reprit le charpentier ; avec ça, quand on est riche, vieux et marquis, on croit tout réparé.

— Et quelle réparation exiges-tu de moi ?

— Vous savez bien que je n’en peux demander aucune. D’une chiquenaude, je vous casserais en deux, et, en outre, je suis votre obligé. Mais je vous en voudrai toute ma vie pour m’avoir rendu la reconnaissance humiliante et lourde à porter. Je n’aurais pas cru que ça dût jamais m’arriver, car je n’ai pas le cœur plus mal fait qu’un autre, et je m’étais soumis au chagrin de ne pouvoir pas vous remercier. À présent, tenez, j’aime mieux aller en prison, ou recommencer à vagabonder que d’emporter un coup de canne. Allez-vous-en, laissez-moi tranquille. J’étais en train de me raisonner, et voilà que vous me remettez en colère. J’ai besoin de me dire que vous êtes un peu fou, pour ne pas vous en dire davantage.

— Eh bien, c’est vrai, Jean, je suis un peu fou, répondit tristement le marquis, et ce n’est pas la première fois qu’il m’arrive de perdre l’empire de ma raison pour des misères. C’est à cause de cela que je vis seul, que je ne sors pas, et que je me montre le moins possible. Ne suis-je pas assez puni ? »

Jean ne répliqua pas ; ce triste aveu faisait succéder la pitié à la colère.

« Maintenant, dites-moi ce que je puis faire pour réparer mon tort, reprit M. de Boisguilbault d’une voix tremblante.

— Rien, répondit le charpentier, je vous pardonne.

— Je vous en remercie, Jean. Voulez-vous venir travailler chez moi ?

— À quoi bon, puisque je travaille ici pour vous ? Ma figure vous ennuie, et il ne tenait qu’à vous de ne pas la voir. Je n’allais pas vous chercher. Et puis, vous voudriez me payer mes journées, et quand je travaille pour vos métayers, vous ne pouvez pas me contraindre à recevoir leur argent.

— Mais ton travail me profite, puisque l’ouvrage reste acquis à mes propriétés. Jean, je ne veux pas qu’il en soit ainsi.

— Ah ! vous ne voulez pas ? Je m’en moque bien, moi ! Vous ne pouvez pas m’empêcher de m’acquitter de cette façon-là ; et, puisque vous m’avez injurié et battu, je m’acquitterai, mordieu ! pour vous faire enrager. Ça vous humilie, pas vrai ? Eh bien, ça me venge.

— Venge-toi autrement.

— Et comment donc ? Que je vous frappe ? Nous ne serions pas quittes : je resterais toujours votre obligé, et je ne veux rien vous devoir.

— Eh bien, acquitte-toi, si bon te semble, puisque tu es si fier et si têtu, dit le marquis perdant patience. Tu es aveugle et méchant, puisque tu ne vois pas la peine que j’éprouve. Tu serais assez vengé si tu la comprenais ; mais tu veux une vengeance brutale et cruelle. Tu veux te réduire à la misère et t’épuiser de fatigue pour me faire rougir et pleurer tous les jours de ma vie.

— Si vous le prenez comme ça… dit Jean à demi vaincu, non, je ne suis pas un méchant homme, et je peux vous pardonner une folie de jeunesse. Diable ! c’est que vous avez encore la tête vive et la main leste ! Qu’est-ce qui dirait ça ? Enfin, n’en parlons plus ; encore une fois, je vous pardonne.

— Tu consens à travailler pour moi ?

— À moitié prix. Faisons cet arrangement-là pour en finir.

— Il n’y a aucune proportion entre ma position et la tienne. Il y en aurait encore moins entre ton travail et ton salaire ; sois généreux : c’est la plus belle et la plus complète des vengeances. Viens travailler pour moi comme tu travailles pour tout le monde ; oublie que je t’ai rendu un service dont ma bourse ne s’est pas seulement aperçue, et force-moi ainsi à être ton obligé, puisque tu accepteras, en dédommagement d’un outrage irréparable, la plus misérable des réparations, celle de l’argent.

— Comme vous tournez ça, je n’y comprends plus goutte. Allons, nous verrons si nous pouvons nous entendre. Mais si je vais chez vous et que ma figure vous mette encore en colère ! Voyons, ne pouvez-vous pas me dire, au moins, ce que vous avez eu si longtemps contre moi ? Vous me devriez bien ça ! Il faut que, sans le savoir, je ressemble à quelqu’un qui vous a fait du mal. Ce n’est toujours pas quelqu’un d’ici ; car je ne connais dans le pays que le vieux cheval du curé de Cuzion à qui je ressemble.

— Ne me fais pas de questions ; il m’est impossible de te répondre. Admets que je suis sujet à des accès de folie, et aime-moi par pitié, puisque je ne puis être aimé autrement.

— Monsieur de Boisguilbault, dit le charpentier avec effusion, il ne faut pas parler comme cela : ce n’est pas vous rendre justice. Vous avez des défauts, c’est vrai, des caprices, des vivacités un peu fortes ; mais, au fond, vous savez bien qu’on est obligé de vous respecter, parce que vous avez un cœur juste, que vous aimez le bien et que vous n’avez jamais fait un malheureux autour de vous ; et puis, vous avez des idées… que vous n’avez pas prises seulement dans vos livres, des idées que les riches n’ont pas souvent, et qui rendraient le monde heureux, si le monde voulait penser comme vous. Pour avoir ces idées-là, il ne suffit pas d’être instruit et raisonnable, il faut aimer beaucoup tous les hommes qui sont sur la terre, et n’avoir pas une pierre à la place du cœur ; c’est pourquoi il faut bien que Dieu s’en soit mêlé. Ne dites donc pas qu’on vous aimerait par pitié ; vous n’auriez qu’à vouloir être aimé, et il ne faudrait pas beaucoup vous changer pour en venir à bout.

— Que faudrait-il donc faire, suivant toi ?

— Il ne s’agirait que de ne pas vouloir en empêcher ceux qui y sont portés.

— Quand donc l’ai-je fait ?

— Maintes fois, et, pour ne parler que de moi, puisqu’il y en a d’autres dont vous ne voulez sûrement pas encore qu’on vous rappelle le nom…

— Parle-moi de toi, Jean, dit M. de Boisguilbault avec un empressement douloureux… ou plutôt… viens prendre ton souper et ton gîte chez moi ce soir. Je veux que nous soyons, dès aujourd’hui, entièrement réconciliés, mais à certaines conditions que je te dirai peut-être… et qui sont étrangères au fond de notre querelle. La pluie augmente, et ces branches ne nous garantissent plus.

— Non, je n’irai pas chez vous ce soir, dit le charpentier, mais je vous reconduirai jusqu’à votre porte ; car voilà une mauvaise nuée, et il ne fera pas bon à marcher dans un instant. Tenez, monsieur de Boisguilbault, voulez-vous me croire ? mettez sur vos épaules mon tablier de cuir ; ça n’est pas beau, mais ça ne touche que du bois (mon état est propre, c’est ce qui m’en a toujours plu), et puis ça ne craint pas l’eau.

— Je veux au contraire que tu le mettes sur ton dos, ce tablier ; tu es trempé de sueur, et quoique tu veuilles me traiter en vieillard, tu n’es pas jeune non plus, mon ami ; allons, pas de cérémonie ! je suis bien vêtu. Ne t’enrhume pas pour moi ; souviens-toi que je t’ai frappé ce soir.

— Vous êtes malin comme le diable, vous ! Allons, marchons ! Non, je ne suis plus jeune, quoique je ne sente pas encore beaucoup les années ! Mais savez-vous que je n’ai guère que dix ans de moins que vous ? Vous souvenez-vous du temps où j’ai construit votre maison de bois dans votre parc ? votre chalet, comme vous l’appelez ? Eh bien, il y a eu dix-neuf ans, à la Saint-Jean dernière, que j’y ai planté le bouquet.

— Oui, c’est vrai, rien que dix-neuf ans ! Il me semblait qu’il y avait davantage. Au reste, la maisonnette est fort bien construite, et il y aurait peu de réparations à y faire. Veux-tu t’en charger ?

— Si elle en a besoin, je ne dis pas non. C’est un ouvrage qui m’a pourtant donné bien du mal dans le temps. Ai-je regardé souvent vos diables d’images pour tâcher de la faire ressembler !

— C’est ton chef-d’œuvre, et il t’amusait.

— Oui, il y avait des jours où ça m’amusait trop, ça me rendait malade ; mais quand vous veniez me dire : « Jean, ce n’est pas ça ; tu vas me tromper… » dame ! me mettiez-vous en colère !

— Tu te fâchais, tu m’envoyais presque promener !

— Et vous me laissiez dire, dans ce temps-là. Je n’aurais jamais cru qu’après avoir eu tant de patience avec moi pendant si longtemps, un beau jour vous vous fâcheriez sans me dire pourquoi. Voyons, qu’est-ce qu’il y a donc à y faire, à cette maison de bois ?

— Il y a une diable de porte qui ne ferme plus.

— Le bois a joué ? Quand faut-il que j’y aille ?

— Demain. C’est pour cela que tu vas venir coucher chez moi ; il fait trop mauvais temps pour que tu retournes ce soir à Gargilesse.

— C’est vrai qu’il fait noir à se casser le cou. Prenez garde où vous marchez, vous allez dans le fossé ! Mais quand il pleuvrait des lames de faux, j’irais coucher ce soir à mon endroit.

— Tu as donc des affaires sérieuses ?

— Oui… Je veux voir mon petit Émile Cardonnet, à qui j’ai quelque chose à dire.

— Émile ? L’as-tu vu aujourd’hui ?

— Non, je suis parti de grand matin pour m’occuper de lui. Si vous n’étiez pas si drôle, on vous conterait ça, puisque vous savez le fond de son histoire.

— Je ne crois pas qu’il ait de secrets pour moi ; pourtant, s’il t’a confié quelque chose de plus qu’à moi, je ne veux pas le savoir.

— Soyez tranquille, je n’ai pas non plus envie de vous le dire.

— Et tu ne peux même pas me donner de ses nouvelles ? J’en suis fort inquiet. J’espérais le voir aujourd’hui, et c’est pour aller à sa rencontre que j’étais sorti.

— Ah ! alors, je comprends comment, vous qui ne sortez pas de votre parc, vous avez été si loin. Mais vous avez tort de suivre comme ça les prés. C’est coupé de ruisseaux qui ne sont pas minces, et voilà que je ne sais plus où nous sommes. Comme ça tombe, mille millions de diables ! voilà juste le temps qu’il faisait le soir qu’Émile est arrivé dans ce pays-ci. Je l’ai rencontré sous une grosse pierre où il s’était mis à l’abri, et je ne savais guère qu’en m’appuyant là je mettais la main sur un ami, sur un vrai cœur d’homme, sur un trésor !

— Tu lui es donc fort, attaché ? Il avait essayé de me parler de toi bien souvent…

— Et vous ne vouliez pas le laisser dire ? Je m’en doute. Tenez, c’est un homme comme vous, pas plus fier au fond de l’âme, et aussi prêt à donner sa vie que sa bourse pour les malheureux. Seulement, il ne se fâche pas pour rien, et quand il vous a dit une bonne parole, on ne craint pas qu’il vous allonge un coup de trique.

— Oh ! je sais qu’il est beaucoup meilleur, et surtout plus aimable que moi. Si tu le vois ce soir ou demain matin, apporte-moi de ses nouvelles ; dis-lui de venir me voir, je suis accablé de ses chagrins.

— Et moi aussi ; mais j’ai meilleure espérance que lui et vous. Pourtant, si j’étais riche comme vous…

— Que ferais-tu ?

— Je ne sais ; mais l’argent arrange tout avec des gens de l’étoffe du père Cardonnet. Si vous vouliez l’embarquer dans quelque gros marché et y sacrifier quelques centaines de mille francs, vous qui avez trois ou quatre millions, et pas d’enfants ! Il n’est pas si riche qu’il en a l’air, lui ! Il se fait peut-être plus de revenu que vous, mais son fonds n’est guère gros, que je crois !

— Ainsi, tu approuverais qu’on lui achetât la liberté de son fils ?

— Il y a des gens qui ne donnent jamais, et qui vendent ce qu’ils doivent. Mais, par le sang du diable ! nous voilà dans l’étang ! Arrêtez-vous ! arrêtez-vous ! ce n’est pas de la terre, c’est de l’eau ; nous avons trop pris sur la droite : ce n’est pourtant pas le vin qui nous a troublé la cervelle. Par où allons-nous sortir de là ?

— Je n’en sais rien ; il y a longtemps que nous marchons, et nous devrions être à Boisguilbault.

— Attendez ! attendez ! je me reconnais, dit le charpentier. Voilà derrière nous une petite clarté avec un gros arbre… attendons l’éclair… regardez bien… le voilà : oui, j’y suis. C’est la maison de la mère Marlot ! Diable, il y a des malades là-dedans, deux enfants qui ont la fièvre typhoïde, qu’on dit ! C’est égal, c’est une bonne femme, et d’ailleurs, sur toutes vos terres, vous êtes certain d’être bien reçu.

— Oui, cette femme est ma locataire, si je ne me trompe.

— Qui ne vous paie pas gros, ni souvent, que je crois ! Allons, donnez-moi la main.

— Je ne savais pas qu’elle eût des enfants malades, dit le marquis en entrant dans la cour de la chaumière.

— C’est tout simple ; vous ne sortez pas, et vous n’allez jamais si loin. Mais d’autres y ont pensé ; voyez ! voilà une carriole et un cheval de ma connaissance, ça peut nous servir.

— Quelle est donc cette dame, dit le marquis en regardant à travers la vitre de la chaumière.

— Vous ne la connaissez donc pas ? dit le charpentier tout ému.

— Je ne me rappelle pas de l’avoir jamais rencontrée, répondit M. de Boisguilbault en examinant l’intérieur avec plus d’attention. C’est sans doute une personne charitable, qui remplit auprès des malheureux les devoirs que je néglige.

— C’est la sœur du curé de Cuzion, reprit Jean Jappeloup, c’est une bonne âme, une jeune veuve très charitable, comme vous le dites. Attendez que je la prévienne de votre arrivée, car, je la connais, elle est un peu timide… »

Il s’élança dans la chaumière, dit rapidement quelques paroles à l’oreille de la vieille femme et de Gilberte, qu’il venait, par une inspiration subite, de métamorphoser en sœur de curé, puis il revint prendre M. de Boisguilbault et le fit entrer en lui disant : « Venez, monsieur le marquis, venez ! vous ne ferez peur à personne. Les malades vont mieux, et il y a là un bon petit feu de javelle pour vous sécher. »


  1. On appelle encore domaine, dans nos campagnes, les fermes et les métairies.