Le Péché de Monsieur Antoine/Chapitre XXXV

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Calman-Lévy (2p. 148-156).


XXXV.

L’ABSOLUTION.


Cependant M. Cardonnet arrivait à Châteaubrun, et déjà il était en présence de Gilberte, de son père et de Janille.

« Monsieur de Châteaubrun, dit-il en s’asseyant avec aisance parmi ces personnes consternées d’une visite qui leur annonçait de nouveaux chagrins, vous savez sans doute tout ce qui s’est passé entre mon fils et moi, à propos de mademoiselle votre fille. Mon fils a eu le bon goût et le bon esprit de la choisir pour sa fiancée. Mademoiselle et vous, monsieur, avez eu l’extrême bonté d’accueillir ses prétentions, sans trop savoir si je les approuverais… »

Ici, Janille fit un geste de colère, Gilberte baissa les yeux en pâlissant, et M. Antoine rougit et ouvrit la bouche pour interrompre M. Cardonnet. Mais celui-ci ne lui en donna pas le temps, et continua ainsi :

« Je n’approuvais pas d’abord cette union, j’en conviens ; mais je vins ici, je vis mademoiselle, et je cédai. Ce fut à des conditions bien douces et bien simples. Mon fils est ultra-démocrate, et je suis conservateur modéré. Je prévois que des opinions exagérées ruineront l’intelligence et le crédit d’Émile. J’exige qu’il y renonce et revienne à l’esprit de sagesse et de convenance. J’ai cru obtenir aisément ce sacrifice, je m’en suis réjoui d’avance, je vous l’ai annoncé comme indubitable dans une lettre adressée à mademoiselle. Mais, à mon grand étonnement, Émile a persisté dans son exaltation, et il y a sacrifié un amour que j’avais cru plus profond et plus dévoué. Je suis donc forcé de vous dire qu’il a renoncé ce matin, sans retour, à la main de mademoiselle, et j’ai cru de mon devoir de vous en avertir immédiatement, afin que, connaissant bien ses intentions et les miennes, vous n’eussiez point à m’accuser d’irrésolution et d’imprudence. S’il vous convient maintenant d’autoriser ses sentiments et de souffrir ses assiduités, c’est à vous de le savoir, et à moi de m’en laver les mains.

— Monsieur Cardonnet ! répondit M. Antoine en se levant, je sais tout cela, et je sais aussi que vous ne manquerez jamais de belles phrases pour vous moquer de nous : mais je dis, moi, que si vous êtes si bien informé, c’est parce que vous avez envoyé des espions dans notre maison, et des laquais pour nous insulter par des prétentions révoltantes à la main de ma fille. Vous nous avez déjà beaucoup fait souffrir avec votre diplomatie, et nous vous prions, sans cérémonie, d’en rester là. Nous ne sommes pas assez simples pour ne pas comprendre que vous ne voulez, à aucune condition, allier votre richesse à notre pauvreté. Nous n’avons pas été dupes de vos détours, et lorsque, par une singulière invention d’esprit, vous avez placé votre fils entre une soumission morale, qui est impossible en fait d’opinions, et un mariage auquel vous n’auriez pas consenti davantage s’il eût voulu descendre à un mensonge, nous avons juré, nous, que nous éloignerions de lui, de vous et de nous, tout mensonge et toute dissimulation. C’est donc pour vous dire que nous savons fort bien ce qu’il nous convient de faire ; que je m’entends à préserver l’honneur et la dignité de ma fille, tout aussi bien que vous la richesse de votre fils, et que je n’ai, à cet égard, de conseils à prendre et de leçons à recevoir de personne. »

Ayant ainsi parlé avec une fermeté à laquelle M. Cardonnet était loin de s’attendre de la part du vieux ivrogne de Châteaubrun, M. Antoine se rassit et regarda l’industriel en face. Gilberte se sentait mourir ; mais elle crut devoir appuyer de sa fierté la juste fierté de son père. Elle leva aussi les yeux sur M. Cardonnet, et son regard semblait confirmer tout ce que venait de dire M. Antoine.

Janille, qui ne se possédait plus, crut devoir prendre la parole. « Soyez tranquille, monsieur, dit-elle ; on se passera fort bien de votre nom. On en a un qui le vaut bien ; et quant à la question d’argent, nous avons eu plus de gloire à perdre celui que nous avions, que vous à gagner celui que vous n’aviez pas.

— Je sais, mademoiselle Janille, répondit Cardonnet avec le calme apparent d’un profond mépris, que vous êtes très-vaine du nom que M. de Châteaubrun fait porter à mademoiselle votre fille. Quant à moi, je n’aurais pas été si fier, et j’aurais fermé les yeux sur certaines irrégularités de naissance : mais je conçois que la fortune d’un roturier, acquise au prix du travail, paraisse méprisable à une personne, née comme vous, apparemment dans les splendeurs de l’oisiveté. Il ne me reste qu’à vous souhaiter beaucoup de bonheur à tous, et à demander pardon à mademoiselle Gilberte de lui avoir causé quelque petit chagrin. Mes torts ont été bien involontaires, mais je crois les réparer en lui donnant un bon avis : c’est que les jeunes gens qui se font fort de disposer de la volonté de leurs parents sont parfois plus enivrés d’un caprice passager que pénétrés d’une grande passion. La conduite d’Émile à son égard en est, je crois, la preuve, et j’en suis un peu honteux pour lui.

— C’est assez, monsieur Cardonnet, assez, entendez-vous ? dit M. Antoine, en colère pour la première fois de sa vie : je rougirais d’avoir autant d’esprit que vous, si j’en faisais un si indigne usage que d’outrager une jeune fille, et de provoquer son père en sa présence. J’espère que vous m’entendez, et que…

— Monsieur Antoine ! mademoiselle Janille ! s’écria Sylvain Charasson en s’élançant d’un bond au milieu de la chambre ; voilà M. de Boisguilbault qui vient vous voir ! vrai, comme il fait jour ! c’est M. de Boisguilbault ! Je l’ai reconnu à son chevau blanc et à ses lunettes jaunes ! »

Cette nouvelle imprévue causa tant d’émotion à M. de Châteaubrun qu’il oublia toute sa colère, et, saisi tout à coup d’une joie enfantine mêlée de terreur, il s’avança d’un pas chancelant à la rencontre de son ancien ami.

Mais, au moment où il allait se jeter dans ses bras, il fut glacé de crainte et comme paralysé par la figure froide et le salut tristement poli du marquis. Tremblant et déchiré au fond du cœur, M. Antoine prit d’une main convulsive le bras de sa fille, incertain s’il la pousserait vers M. de Boisguilbault, comme un gage de réconciliation, ou s’il l’éloignerait comme une preuve accablante de sa faute.

Janille, éperdue, fit de grandes révérences au marquis, qui lui jeta un regard distrait et lui adressa un salut imperceptible.

« Monsieur Cardonnet, dit-il en se trouvant au seuil du pavillon carré, face à face avec l’industriel qui sortait le dernier, je crois que vous vous retirez, et je venais précisément ici pour vous rencontrer. Vous êtes sorti de chez vous, justement comme je vous cherchais, et j’ai couru après vous. Je vous prie donc de rester encore un peu, et de vouloir bien m’accorder quelques moments d’attention.

— Nous causerons ailleurs, s’il vous plaît, monsieur le marquis, répondit Cardonnet ; car je ne puis rester ici davantage : mais si vous voulez que nous descendions à pied cette montagne…

— Non, monsieur, non, permettez-moi d’insister. Ce que j’ai à dire est de quelque importance, et toutes les personnes qui sont ici doivent l’entendre. Je crois voir que je ne suis pas arrivé assez tôt pour prévenir des explications désagréables : mais vous êtes un homme d’affaires, monsieur Cardonnet, et vous savez qu’on s’assemble en conseil dans les affaires sérieuses, pour discuter froidement de graves intérêts, lors même qu’on y apporte au fond de l’âme un peu de passion. Monsieur le comte de Châteaubrun, je vous prie de retenir M. Cardonnet, cela est tout à fait nécessaire. Je suis vieux, souffrant, je n’aurai peut-être plus la force de revenir, et de faire d’aussi longues courses. Vous êtes des jeunes gens auprès de moi ; je vous demande donc d’avoir un peu de calme et d’obligeance pour m’épargner beaucoup de fatigue ; me refuserez-vous ? »

Le marquis parlait cette fois avec une aisance et une grâce qui en faisaient un tout autre homme que celui que M. Cardonnet venait de voir une heure auparavant. Il se sentit pris d’une curiosité qui n’était pas sans mélange d’intérêt et de considération. M. de Châteaubrun se hâta de le retenir, et ils rentrèrent dans le pavillon, à l’exception de Janille, à laquelle M. Antoine fit un signe, et qui alla se mettre derrière la porte de la cuisine pour écouter.

Gilberte était incertaine si elle devait rentrer ou sortir ; mais M. de Boisguilbault lui offrit la main avec beaucoup de courtoisie, et, l’amenant à un siège, il s’assit auprès d’elle, à une certaine distance de son père et de celui d’Émile.

« Pour procéder avec ordre, et selon le respect qu’on doit aux dames, dit-il, je m’adresserai d’abord à mademoiselle de Châteaubrun. Mademoiselle, j’ai fait mon testament la nuit dernière, et je viens vous en faire connaître les articles et conditions ; mais je voudrais bien, cette fois, n’être pas refusé, et je n’aurai le courage de vous lire ce griffonnage, qu’autant que vous m’aurez promis de ne pas vous fâcher. Vous m’avez posé aussi vos conditions, vous, dans une lettre que j’ai là et qui m’a fait beaucoup de peine. Cependant je les trouve justes, et je comprends que vous ne vouliez point accepter le moindre petit présent d’un homme que vous considérez comme l’ennemi de votre père. Il faudra donc, pour vous fléchir, que cette inimitié cesse, et que monsieur votre père me pardonne les torts que je puis avoir eus envers lui. Monsieur de Châteaubrun, dit-il en se levant avec une résolution héroïque, vous m’avez offensé autrefois ; je vous l’ai rendu en vous retirant mon amitié sans explication. Il fallait nous battre ou nous pardonner mutuellement. Nous ne nous sommes pas battus, mais nous avons été pendant vingt ans étrangers l’un à l’autre, ce qui est plus sérieux pour deux hommes qui se sont beaucoup aimés. Je vous pardonne aujourd’hui vos torts, voulez-vous me pardonner les miens ?

— Oh ! marquis, s’écria M. Antoine en s’élançant vers lui et en fléchissant un genou, vous n’avez jamais eu aucun tort envers moi, vous avez été mon meilleur ami, vous m’avez tenu lieu de père, et je vous ai mortellement offensé. Je vous aurais offert ma poitrine nue si vous aviez voulu la percer d’un coup d’épée, et je n’aurais jamais levé la main contre vous. Vous n’avez pas voulu prendre ma vie, vous m’avez puni bien davantage en me retirant votre amitié. À présent, vous m’accordez votre pardon ; c’est à genoux que je le reçois, en présence de mes amis, et de mes ennemis, puisque cette humiliation est la seule réparation que je puisse vous offrir.

« Et vous, monsieur Cardonnet, dit-il en se relevant et en toisant l’industriel de la tête aux pieds, libre à vous de vous moquer de choses que vous ne pouvez pas comprendre ; mais je n’offre pas ma poitrine nue et mon bras désarmé à tout le monde, vous le saurez bientôt. »

M. Cardonnet s’était levé aussi en lançant à M. Antoine des regards menaçants. Le marquis se mit entre eux et dit à Antoine : « Monsieur le comte, je ne sais pas ce qui s’est passé entre M. Cardonnet et vous ; mais vous venez de m’offrir une réparation que je repousse. Je veux croire que nos torts ont été réciproques, et ce n’est pas à mes genoux, c’est dans mes bras que je veux vous voir ; mais puisque vous croyez me devoir un acte de soumission que mon âge autorise, avant de vous embrasser, j’exige que vous vous réconciliiez avec M. Cardonnet, et que vous fassiez les premiers pas.

— Impossible ! s’écria Antoine en pressant convulsivement le bras du marquis, et partagé entre la joie et la colère ; monsieur vient de parler à ma fille d’une manière offensante.

— Non, cela ne se peut pas, reprit le marquis, c’est un malentendu. Je connais les sentiments de M. Cardonnet ; son caractère s’oppose à une lâcheté. Monsieur Cardonnet, je suis certain que vous connaissez le point d’honneur tout aussi bien qu’un gentilhomme, et vous venez de voir deux gentilshommes qui s’étaient cruellement blessés l’un l’autre, se réconcilier sous vos yeux, sans rougir de leurs mutuelles concessions. Soyez généreux, et montrez-nous que le nom ne fait pas la noblesse. Je vous apporte des paroles de paix et surtout des moyens de conciliation. Permettez-moi de mettre votre main dans celle de M. de Châteaubrun. Voyez ; vous ne refuserez pas un vieillard au bord de sa tombe. Mademoiselle Gilberte, venez à mon aide, dites un mot à votre père… »

Les moyens de conciliation avaient retenti avec un son clair à l’oreille de M. Cardonnet. Son esprit pénétrant avait déjà deviné une partie de la vérité. Il pensa qu’il faudrait céder et qu’il valait mieux avoir les honneurs de la guerre que de subir les nécessités de la capitulation.

« Mes intentions ont été si éloignées de ce que M. de Châteaubrun les suppose, dit-il, et il y a toujours eu dans ma pensée tant de respect et d’estime pour mademoiselle sa fille, que je n’hésiterai point à désavouer tout ce qui a pu être mal interprété dans mes paroles. Je supplie mademoiselle Gilberte d’en être persuadée, et je tends la main à son père comme un gage du serment que j’en fais.

— Il suffit, monsieur, n’en parlons plus ! dit M. Antoine en lui prenant la main : quittons-nous sans ressentiment. Antoine de Châteaubrun n’a jamais su mentir.

« C’est vrai, pensa M. de Boisguilbault : s’il eût été plus dissimulé, j’aurais été aveugle… et heureux comme tant d’autres ! »

« Maintenant, lui dit-il d’une voix tremblante, je te remercie, Antoine, viens m’embrasser ! »

L’accolade du comte fut passionnée et enthousiaste ; celle du marquis convenable et contrainte. Il jouait un rôle au-dessus de ses forces : il pâlit, trembla, et fut forcé de s’asseoir. Antoine s’assit de son côté, la poitrine pleine de sanglots. Gilberte se mit à genoux devant le marquis, et, pleurant aussi de joie et de reconnaissance, elle couvrit ses mains de baisers.

Toute cette sensibilité impatientait l’industriel, qui la contemplait d’un œil froid et fier, et qui attendait les moyens de conciliation.

M. de Boisguilbault les tira enfin de sa poche, et les lut d’une voix nette et distincte.

Il établissait en peu de mots clairs et précis qu’il avait quatre millions cinq cent mille livres de fortune, qu’il donnait, par contrat, la nue propriété de deux millions à mademoiselle Gilberte de Châteaubrun, à condition qu’elle épouserait M. Émile Cardonnet ; et à M. Émile Cardonnet, celle de deux autres millions, à condition qu’il épouserait mademoiselle Gilberte de Châteaubrun. Dans le cas où cette condition serait remplie, le mariage serait conclu dans six mois au plus, et M. de Boisguilbault se réservait l’usufruit sa vie durant : mais il donnait la propriété et la jouissance immédiate de cinq cent mille livres aux futurs conjoints dès le jour de leur mariage… Laquelle somme pourtant restait acquise et assurée en jouissance et en propriété à mademoiselle de Châteaubrun, si elle n’épousait pas M. Émile Cardonnet.

On entendit un faible cri derrière la porte ; c’était Janille qui se trouvait mal de joie dans les bras de Sylvain Charasson.