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Le Péril bleu/II/II

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Louis-Michaud (p. 192-197).

ii

Suite de la Tache carrée



Chauffeur ! à l’Observatoire ! »

M. Le Tellier quitte la gare du P. L. M. Il a bien mauvaise mine ce matin. Toute la nuit, dans le wagon — sa deuxième nuit sans sommeil — il s’est acharné à comprendre, il a rempli son carnet de figures géométriques, d’équations algébriques, d’opérations mathématiques… Et il comprend de moins en moins. Jamais le mystère ne lui a semblé plus mystérieux que depuis qu’il commence à s’éclaircir. Et puis, un doute lui est venu concernant l’équatorial de Hatkins. Puissant, à coup sûr, mais dans une situation déplorable ! La tache est visible en théorie ; mais en pratique ? Le télescope la fera-t-il apparaître à travers cette masse atmosphérique de plus de cinq cents kilomètres, bourrée de nuages et de brumes, où les diverses températures provoquent d’innombrables réfractions ? Rien que les poussières et les fumées de Paris constituent un rempart sérieux ! Pour obtenir quelque chose de net, on sera bien obligé de diminuer le grossissement…

Mais, au bout de son avenue, voici l’Observatoire avec ses coupoles. Voici la Sainte-Sophie de la Science, avec sa terrasse qui paraît en ébullition. Voici la Sainte-Geneviève de l’Astronomie, avec ce gros bouillon prépondérant qui est le dôme du grand équatorial. Voici le Sacré-Cœur de Montparnasse.

— « Ah ! Monsieur le Directeur ! »

Le portier, respectueux et surpris, donne un trousseau de clefs. Dans la cour, M. le Directeur élude quelques astronomes qui viennent d’achever leur nuit de travail et qui rentrent chez eux. M. le Directeur monte au dernier étage par le bel escalier de pierre. Il pénètre au logis du grand équatorial, — et malgré lui, s’arrête, en admiration.

Léviathan ! Goliath ! Polyphème !

Les dimensions de la lunette sont tellement colossales que M. Le Tellier ne s’en souvenait pas. On se croirait ici dans une tourelle de forteresse ou de cuirassé monstrueux. L’énorme concavité de la voûte de zinc prend un air de calotte blindée, et l’équatorial est un canon prodigieux, incliné suivant l’axe du monde et qui menace le ciel. Son affût, donjon de maçonnerie au centre de la rotonde, s’enveloppe de légères structures métalliques, — paliers, échelles, caracols, — et l’on y voit une infinité de mécanismes de précision, les uns graciles et les autres herculéens, comme il sied qu’on en trouve autour d’un instrument qui tient à la fois de la montre pour dame et de la grue pour fort levage. L’équatorial repose sur des tourillons d’obusier. Colonne en dôme qui serait une bombarde, bombarde qui serait un télescope, cylindre mastodonte, éléphantesque tour penchée d’acier chromé, gris et mat, — il s’allonge ; la perspective effile son extrémité ; c’est à peine s’il reluit. Son oculaire, compliqué d’un tas de petites machineries, a vraiment l’aspect d’une culasse… Est-ce qu’elle est chargée, cette pièce d’artillerie ? Un profane pourrait le craindre, et redouter sa détonation assourdissante, et se demander quel projectile fantasmagorique elle va lancer contre la lune…

Il fait chaud sous cette cloche. Le silence méditatif est presque celui d’une basilique. La rumeur de Paris, distante et maritime, murmure sans fin. De seconde en seconde, le tic-tac de l’horloge sidérale se répercute aux cintres de la coupole et, de toute la gravité du temps qui passe, il aggrave le recueillement.

À l’ouvrage !

M. Le Tellier manœuvre un cabestan. Le dôme, pivotant, roule sur ses galets avec un grondement de tonnerre et d’airain. Des cordes sont tirées. Une large embrasure se découvre au sud-sud-est : la direction de Mirastel. L’artilleur optique pointe son long-Tom qui s’abaisse lentement vers l’horizon. Au moyen de la petite lunette secondaire dite chercheur, accolée au télescope, il s’efforce d’apercevoir la tache carrée…

Dieu, qu’il est petit sous l’équatorial ! On dirait Gulliver sous le microscope d’un Géant !…

Mais la tache ? la tache ?

Attendez ! Il tâtonne, il tourne des volants, pointe plus bas, plus à gauche… Il refait des calculs… change des lentilles pour diminuer le grossissement et accroître la netteté…

Ah ! enfin, la voici, cette tache de malheur ! La voici en élévation au lieu d’être vue par-dessous. Mais on ne peut la discerner que grossie douze cents fois, pas davantage, et trouble, trouble à cause de l’atmosphère, et vibrante, vibrante à cause de la grande ville qui fait trembler l’Observatoire… Elle n’a pas bougé ; c’est la seule conlusion de toute la séance. Quant à dire ce qu’elle est au juste, c’est aussi impossible qu’à Mirastel, pour des raisons différentes.

— « On étouffe là dedans ! »

Exaspéré, Jean Le Tellier s’en va sur la terrasse. Il l’arpente rageusement, contourne les dômes qui bombent là leurs hémisphères de ballons à moitié gonflés, comme en un parc aérostatique. Il bute contre les appareils enregistreurs, défonce d’un coup de poing le pluviomètre qui s’oppose à son passage…

— « Est-ce assez idiot, tous ces engins qui ne servent qu’à des stupidités !… La Science ! la Science ! ah ! elle est fraîche, la Science !… »

Paris s’étend aux pieds de l’astronome révolté. La fourmilière humaine incurve devant lui sa vallée de larmes entre toutes les vallées de misère, construite à perte de vue. Elle descend de Montparnasse pour se relever à Montmartre ; et là-bas, au nord, en face de l’Observatoire, ainsi que son propre reflet déformé, se dresse un autre foisonnement de coupoles. Par une étrange symétrie, le Sacré-Cœur et le Cerveau-Sacré dominent Paris, chacun de son côté. Ce sont deux temples pareils et dissemblables, tous deux bâtis à l’intention du ciel, et qui, jaloux, semblent se défier au-dessus de tout un peuple. — Qui l’emportera ? Qui doit l’emporter, de ces deux temples sur les deux collines ?… L’astronome balance un moment. Plutôt que d’être ici, ne ferait-il pas mieux d’être là-bas, dans l’observatoire extatique du ciel ? d’un ciel si constellé qu’il n’a plus de ténèbres ?…

— « Ah çà, mordienne, courage donc ! Il n’est pas encore temps de se résigner ! Rien n’est perdu ! Volte-face ! Et front à l’ennemi : le Sarvant ! »

D’un pas déterminé, M. Le Tellier traverse la plate-forme, et se grandit, farouche, contre les balustres. En bas, dans le jardin, les logements des lunettes méridiennes et photographiques arrondissent leurs toits de mosquées. Plus loin, vers le sud, vers Mirastel, vers la tache enfin, l’observatoire de Montsouris. Et plus loin encore, échelonnés sur la terre inapercevable, encore d’autres observatoires, mieux placés que Paris sous certains rapports… Saint-Genis-Laval, près de Lyon… Voilà, voilà !

— « C’est à Saint-Genis-Laval qu’il faut aller maintenant ! Patience et persévérance ! Avant la nuit je serai fixé. Partons. »

M. Le Tellier n’a jamais su comment les journalistes eurent vent de sa présence à Paris. Toujours est-il qu’un groupe de messieurs à stylographes et à détectives l’attendait devant la grille de l’Observatoire.

M. le Directeur ne crut pas devoir leur cacher sa découverte de la tache, non plus que sa récente désillusion. Sensationnelles confidences ! Aussitôt, les reporters ne se sentirent plus de joie ; ils se dispersèrent avec une promptitude inconcevable ; et, pendant que chacun gagnait à toute vitesse le bureau de sa rédaction, M. Le Tellier, — disposant d’une couple d’heures avant le départ du train, — se fit conduire avenue Montaigne, chez le duc d’Agnès.

Le jeune sportsman revenait de Bois-Colombes. Il rayonnait. L’aéroplane en construction lui donnait les plus beaux espoirs ; l’appareil capteur d’électricité atmosphérique était une merveille. — De Tiburce il n’avait aucune nouvelle, non. — Mais comment se faisait-il que M. Le Tellier fût Parisien ? — Une tache ? à cinquante kilomètres ? inaccessible à tout aéroplane ? trop haute ?… Ah diable ! Ça, c’était défrisant… Mais cette tache, c’était l’abri des Sarvants, n’est-ce pas ? Restait par conséquent le dirigeable-fantôme, que l’on pouvait poursuivre, capturer… L’Épervier (ainsi se nommerait l’aéroplane de chasse), l’Épervier servirait donc à quelque chose. Ah ! saprelotte il avait eu peur un instant ! Mais tout allait bien, très bien ! — Mlle Marie-Thérèse, ah ! pardieu, il jurait de la sauver… et de l’épouser, palsambleu ! — Ah ! oui, oui, ce Robert Collin, chic, très chic, sapristi !

M. le duc d’Agnès avait besoin de beaucoup parler et de blasphémer quelque peu lorsqu’il était très content. Il jabotait toujours et il sacrait encore en arrivant avec son futur beau-père sur le quai de la gare.

On y vendait l’édition spéciale des journaux que l’astronome avait renseignés. Celui-ci acheta quelques gazettes, et, seul dans le wagon qui le remmenait, il put à loisir étudier les diverses interprétations de ses paroles. — Mais qu’importaient les fioritures ? Si la lettre variait, l’esprit de l’information demeurait fidèle et véridique. À cette minute, des millions d’intelligences étaient au courant… Demain, l’univers connaîtrait l’existence de la tache énigmatique… Et alors — oh ! la stimulante pensée ! — il allait se produire un tel effort de toute l’humanité, que cette tache, coûte que coûte, on la descendrait, mes amis ! Ah ! ah ! On la descendrait ! On la décrocherait ! On la flanquerait par terre !…

Mais, à Saint-Genis-Laval, cette tache sarvante lui apparut très en dessous. Elle semblait constituée par une agglomération de choses indistinctes. Elle formait une façon de dallage sans trop de régularité, brun, avec des raies de lumière entre chaque rectangle.

Comme les gros télescopes ne sauraient se muer en lunettes terrestres, on employa toutes sortes d’expédients pour redresser l’image de ce logogriphe carré. On la projeta sur un écran… Des intermittences d’ombre et de clarté furent observées dans les raies intermédiaires, par place… — Nouveaux points d’interrogation.

Quinze astronomes entouraient M. Le Tellier. Ils se succédaient à l’oculaire du télescope ou devant la projection. Ils braquaient infructueusement toutes les lunettes de Saint-Genis sur la même cible visuelle…

Et pourra-t-on jamais dénombrer combien de gens les imitaient ? Des mille et des cent !… Depuis les jumelles-faces-à-main jusqu’aux équatoriaux à miroir, que de tubes en l’air ! que de tuyaux de tout calibre !… Il y eut des personnes qui regardaient d’un lieu d’où il était impossible de voir la tache, à travers des kilomètres d’arc terrestre. Se fiant aux indications des journaux, il y en eut qui ne parvenaient pas à localiser le point de mire. La plupart ne voyaient rien… Et pourtant, une simple lorgnette de théâtre suffisait à faire surgir dans le visage du temps cette petite tache de rousseur.

Des yeux et des yeux et encore des yeux cherchaient l’étoile sombre au firmament d’azur.

Et tous ces regards assiégeant le ciel, ce n’était qu’un prélude au mouvement superbe qui allait ruer l’homme à l’assaut des nuages.