Le Paradis perdu/Livre I

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Traduction par François-René de Chateaubriand.
Renault et Cie (p. 1-21).

Livre premier

Argument.


Ce premier livre expose d’abord brièvement tout le sujet, la désobéissance de l’homme, et d’après cela la perte du Paradis, où l’homme était placé. Ce livre parle ensuite de la première cause de la chute de l’homme, du serpent, ou plutôt de Satan dans le serpent qui, se révoltant contre Dieu et attirant de son côté plusieurs légions d’anges, fut, par le commandement de Dieu, précipité du ciel avec toute sa bande dans le grand abîme. Après avoir passé légèrement sur ce fait, le poëme ouvre au milieu de l’action : il présente Satan et ses anges maintenant tombés en enfer. L’enfer n’est pas décrit ici comme placé dans le centre du monde (car le ciel et la terre peuvent être supposés n’être pas encore faits et certainement pas encore maudits), mais dans le lieu des ténèbres extérieures, plus convenablement appelé Chaos. Là, Satan avec ses anges, couché sur le lac brûlant, foudroyé et évanoui, au bout d’un certain espace de temps revient à lui comme de la confusion d’un songe. Il appelle celui qui, le premier après lui en puissance et en dignité, gît à ses côtés. Ils confèrent ensemble de leur misérable chute. Satan réveille toutes ses légions, jusqu’alors demeurées confondues de la même manière. Elles se lèvent : leur nombre, leur ordre de bataille ; leurs principaux chefs, nommés d’après les idoles connues par la suite en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les console par l’espérance de regagner le ciel ; il leur parle enfin d’un nouveau monde, d’une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue dans le ciel. Que les anges existassent longtemps avant la création visible, c’était l’opinion de plusieurs anciens Pères. Pour discuter le sens de la prophétie, et déterminer ce qu’on peut faire en conséquence, Satan s’en réfère à un grand conseil ; ses associés adhèrent à cet avis : Pandæmonium, palais de Satan, s’élève soudainement bâti de l’abîme : les pairs infernaux y siègent en conseil.

La première désobéissance de l’homme et le fruit de cet arbre défendu dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos malheurs, avec la perte d’Éden, jusqu’à ce qu’un homme plus grand nous rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste ! Sur le sommet secret d’Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de Siloë, qui coulait rapidement près de l’oracle de Dieu, te plaisent davantage, là j’invoque ton aide pour mon chant aventureux : ce n’est pas d’un vol tempéré qu’il veut prendre l’essor au-dessus des monts d’Aonie, tandis qu’il poursuit des choses qui n’ont encore été tentées ni en prose ni en vers.

Et toi, ô Esprit ! qui préfère à tous les temples un cœur droit et pur, instruis-moi, car tu sais ! Toi, au premier instant tu étais présent : avec tes puissantes ailes éployées, comme une colombe tu couvas l’immense abîme et tu le rendis fécond. Illumine en moi ce qui est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l’éternelle Providence, et justifier les voies de Dieu aux hommes.

Dis d’abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l’enfer ne dérobent rien à ta vue ; dis quelle cause, dans leur état heureux si favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction, souverains qu’ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette honteuse révolte ? L’infernal serpent. Ce fut lui dont la malice animée d’envie et de vengeance trompa la mère du genre humain : son orgueil l’avait précipité du ciel avec son armée d’anges rebelles, par le secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs il se flatta d’égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s’opposait à lui. Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu, il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une attente vaine.

Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte éthérée ; ruine hideuse et brûlante : il tomba dans le gouffre sans fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans le feu qui punit : il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant ! Neuf fois l’espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui, avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre ardent, confondu quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et d’un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la consternation, mêlées à l’orgueil endurci et à l’inébranlable haine.

D’un seul coup d’œil et aussi loin que perce le regard des anges, il voit le lieu triste dévasté et désert : ce donjon horrible, arrondi de toutes parts, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point de lumière ! mais des ténèbres visibles servent seulement à découvrir des vues de malheur ; régions de chagrin, obscurité plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter, l’espérance jamais venir, elle qui vient à tous ! mais là des supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d’un soufre qui brûle sans se consumer.

Tel est le lieu que l’éternelle justice prépara pour ces rebelles ; ici elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures ; elle leur fit cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du ciel, que le centre de la création l’est du pôle le plus élevé. Oh ! combien cette demeure ressemble peu à celle d’où ils tombèrent !

Là bientôt l’archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis dans les flots et les tourbillons d’une tempête de feu. L’un d’eux se vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après lui et le plus proche en crime : longtemps après connu en Palestine, il fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans le ciel), rompant par ces fières paroles l’horrible silence, commence ainsi :

« Si tu es celui… Mais combien déchu, combien différent de celui qui, revêtu d’un éclat transcendant parmi les heureux du royaume de la lumière, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits !… Si tu es celui qu’une mutuelle ligue, qu’une seule pensée, qu’un même conseil, qu’une semblable espérance, qu’un péril égal dans une entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu’un malheur égal unit à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel abîme, nous sommes tombés ! tant il se montra le plus puissant avec son tonnerre ! Mais qui jusqu’alors avait connu l’effet de ces armes terribles ! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le vainqueur dans sa rage peut encore m’infliger, je ne me repens point, je ne change point : rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne changera cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du mérite offensé, cet esprit qui me porta à m’élever contre le plus Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable d’esprits armés qui osèrent mépriser sa domination : ils me préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir contraire ; et dans une bataille indécise, au milieu des plaines du ciel, ils ébranlèrent son trône.

« Qu’importe la perte du champ de bataille ! tout n’est pas perdu. Une volonté insurmontable, l’étude de la vengeance, une haine immortelle, un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu’est-ce autre chose que n’être pas subjugué ? Cette gloire, jamais sa colère ou sa puissance ne me l’extorquera. Je ne me courberai point ; je ne demanderai point grâce d’un genou suppliant ; je ne déifierai point son pouvoir qui, par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire. Cela serait bas en effet : cela serait une honte et une ignominie au-dessous même de notre chute ! puisque par le destin, la force des dieux, la substance céleste ne peut périr ; puisque l’expérience de ce grand événement, dans les armes non affaiblies, ayant gagné beaucoup en prévoyance, nous pouvons, avec plus d’espoir de succès, nous déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle, irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et qui, dans l’excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du Ciel. »

Ainsi partait l’ange apostat, quoique dans la douleur ; se vantant à haute voix, mais déchiré d’un profond désespoir. Et à lui répliqua bientôt son fier compagnon :

« Ô prince ! ô chef de tant de trônes ! qui conduisis à la guerre sous ton commandement les séraphins rangés en bataille ! qui, sans frayeur, dans de formidables actions, mis en péril le Roi perpétuel des cieux et à l’épreuve son pouvoir suprême, soit qu’il le tînt de la force, du hasard ou du destin ; ô chef ! je vois trop bien et je maudis l’événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des substances divines peuvent périr ; car la pensée et l’esprit demeurent invincibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans une infinie misère. Mais quoi ? Si lui notre vainqueur (force m’est de le croire le Tout-Puissant, puisqu’il ne fallait rien moins qu’un tel pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous avait laissé entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses besoins, dans le cœur de l’enfer, travailler dans le feu, ou porter ses messages dans le noir abîme ? Que nous servirait alors de sentir notre force non diminuée ou l’éternité de notre être, pour subir un éternel châtiment ? »

Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides :

« Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu’on agisse ou qu’on souffre. Mais sois assuré de ceci : faire le bien ne sera jamais notre tâche ; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal, nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de manière peut-être à chagriner l’ennemi et, si je ne me trompe, à détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué.

« Mais vois ! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes du ciel ses ministres de poursuite et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur nous dans la tempête passée, a abattu la vague brûlante qui du précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de rouges éclairs, et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses traits, et cesse maintenant, de mugir à travers l’abîme vaste et sans bornes. Ne laissons pas échapper l’occasion que nous cède le dédain ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de lumière, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui jette pâle et effrayante ? Là, tendons à sortir des ballottements de ces vagues de feu ; là, reposons-nous, si le repos peut habiter là. Rassemblant nos légions affligées, examinons comment nous pourrons dorénavant nuire à notre ennemi, comment nous pourrons réparer notre perte, surmonter cette affreuse calamité ; quel renforcement nous pouvons tirer de l’espérance, sinon quelle résolution du désespoir. »

Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus près de lui, la tête levée au-dessus des vagues, les yeux étincelants ; les autres parties de son corps affaissées sur le lac, étendues longues et larges, flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il était aussi énorme que celui que les fables appellent, de sa taille monstrueuse, Titanien, ou né de la Terre, lequel fit la guerre à Jupiter ; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s’ouvrait près de l’ancienne Tarse. Satan égalait encore cette bête de la mer, Léviathan, que Dieu de toutes ses créatures, fit la plus grande entre celles qui nagent dans le cours de l’Océan : souvent la bête dort sur l’écume norwégienne ; le pilote de quelque petite barque égarée au milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les matelots) : il fixe l’ancre dans son écorce d’écaille, s’amarre sous le vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer, et retarde l’aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur le chef ennemi gisait enchaîné sur le lac brûlant ; jamais il n’eût pu se lever ou soulever sa tête, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous les cieux ne l’avaient laissé libre dans ses noirs desseins ; afin que par ses crimes réitérés il amassât sur lui la damnation, alors qu’il cherchait le mal des autres ; afin qu’il pût voir, furieux, que toute sa malice n’avait servi qu’à faire luire l’infinie bonté, la grâce, la miséricorde sur l’homme par lui séduit ; à attirer sur lui-même, Satan, triple confusion, colère et vengeance.

Soudain au-dessus du lac l’archange dresse sa puissante stature : de sa main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol en haut, pesant sur l’air sombre qui sent un poids inaccoutumé, jusqu’à ce qu’il s’abatte sur la terre aride, si terre était ce qui toujours brûle d’un feu solide, comme le lac brûle d’un liquide feu. Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d’un tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou des flancs déchirés du tonnant Etna), telles apparaissent les entrailles combustibles et inflammables qui là concevant le feu, sont lancées au ciel par l’énergie minérale à l’aide des vents, et laissent un fond brûlé, tout enveloppé d’infection et de fumée : pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux se glorifiant d’être échappés aux eaux stygiennes, comme les dieux, par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême pouvoir.

« Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l’archange perdu ; est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste ? Soit ! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s’est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours ! salut, horreurs ! salut, monde infernal ! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t’apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu. L’esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi un ciel de l’enfer, un enfer du ciel. Qu’importe où je serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand ! Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n’a pas bâti ce lieu pour nous l’envier ; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté ; et, à mon avis, régner est digne d’ambition, même en enfer ; mieux vaut régner en enfer que servir dans le ciel.

« Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les copartageants de notre ruine, étendus, étonnés sur le lac d’oubli ? Ne les appellerons-nous pas à prendre avec nous leur part de ce manoir malheureux, ou, avec nos armes ralliées, à tenter une fois de plus s’il est encore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans l’enfer ? »

Ainsi parla Satan, et Béelzébuth lui répondit :

« Chef de ces brillantes armées, qui par nul autre que le Tout-Puissant n’auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des dangers ; cette voix si souvent retentissante dans les pires extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait ; cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu’elles languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu, comme nous tout à l’heure assourdis et stupéfaits : qui s’en étonnerait, tombées d’une si pernicieuse hauteur ! »

Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le grand ennemi s’avançait vers le rivage : son pesant bouclier, de trempe éthérée, massif, large et rond, était rejeté derrière lui ; la large circonférence pendait à ses épaules, comme la lune, dont l’orbe, à travers un verre optique, est observé le soir par l’astronome toscan, du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles terres, des rivières et des montagnes sur son globe tacheté. La lance de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de Norwége, pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral, ne serait qu’un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne brûlante ; bien différents de ses pas sur l’azur du ciel ! Le climat torride voûté de feu le frappe encore d’autres plaies : néanmoins il endure tout, jusqu’à ce qu’il arrive au bord de la mer enflammée. Là il s’arrête.

Il appelle ses légions, formes d’anges fanées qui gisent aussi épaisses que les feuilles d’automne jonchant les ruisseaux de Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l’arche élevée d’un berceau ; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé des vents impétueux, a battu les côtes de la mer Rouge ; mer dont les vagues renversèrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu’ils poursuivaient d’une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent sur rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisées : ainsi semées, abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le lac, dans la stupéfaction de leur changement hideux.

Satan élève une si grande voix que tout le creux de l’enfer en retentit.

« Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel, jadis à vous, maintenant perdu ! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des esprits éternels, ou avez-vous choisi ce lieu après les fatigues de la bataille, pour reposer votre valeur lassée, pour la douceur que vous trouvez à dormir ici comme dans les vallées du ciel ? ou bien, dans cette abjecte posture, avez-vous juré d’adorer le vainqueur ? Il contemple à présent chérubins et séraphins roulant dans le gouffre armes et enseignes brisées, jusqu’à ce que bientôt ses rapides ministres découvrant des portes du ciel leurs avantages, et descendant, nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de foudre au fond de cet abîme. Éveillez-vous ! levez-vous ! ou soyez à jamais tombés ! »

Ils l’entendirent et furent honteux et se levèrent sur l’aile, comme quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir, surprises endormies par le commandant qu’elles craignent, se lèvent et se remettent elles-mêmes en faction avant d’être bien éveillées. Non que ces esprits ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou qu’ils ne sentent pas leurs affreuses tortures ; mais bientôt ils obéissent innombrables à la voix de leur général.

Comme quand la puissante verge du fils d’Amram, au jour mauvais de l’Égypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée de sauterelles, touées par le vent d’orient, qui se suspendirent sur le royaume de l’impie Pharaon de même que la nuit, et enténébrèrent toute la terre du Nil : ainsi sans nombre furent aperçus ces mauvais anges, planant sous la coupole de l’enfer, entre les inférieures, les supérieures et les environnantes flammes, jusqu’à ce qu’un signal donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour diriger leur course, ils s’abattent, d’un égal balancement, sur le soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude telle que le Nord populeux n’en versa jamais de ses flancs glacés pour franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombèrent comme un déluge sur le Midi, et s’étendirent, au-dessous de Gibraltar, jusqu’aux sables de la Libye.

Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s’était arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme, surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui siégeaient autrefois dans le ciel, sur les trônes : quoique dans les archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs noms, effacés et rayés par leur rébellion, du Livre de vie. Ils n’avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d’Ève ; mais lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu, pour l’épreuve de l’homme, ils eurent, à force d’impostures et de mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils persuadèrent aux créatures d’abandonner Dieu leur créateur, de transporter souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits, dans l’image d’une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et d’or, et d’adorer les démons pour divinités : alors ils furent connus aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde païen.

Muse, redis-moi ces noms alors connus : qui le premier, qui le dernier se réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l’appel de leur grand empereur ; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule pêle-mêle se tenait encore au loin.

Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l’enfer, rôdant pour saisir leur proie sur la terre, eurent l’audace, longtemps après, de fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son autel, dieux adorés parmi les nations d’alentour ; et ils osèrent habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au milieu des chérubins : souvent même ils placèrent leurs châsses jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites, ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs ténèbres osèrent affronter sa lumière.

D’abord s’avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices humains, et des larmes des pères et des mères, bien qu’à cause du bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs enfants ne fût pas entendu, lorsque, à travers le feu, ils passaient à l’idole grimée. Les Ammonites l’adorèrent dans Rabba et sa plaine humide, dans Argob et dans Basan, jusqu’au courant de l’Arnon le plus reculé : non content d’un si audacieux voisinage, il amena, par fraude, le très-sage cœur de Salomon à lui bâtir un temple droit en face du temple de Dieu, sur cette montagne d’opprobre ; et il fit son bois sacré de la riante vallée d’Hinnon, de là nommée Tophet et la noire Géhenne, type de l’enfer.

Après Moloch vint Chamos, l’obscène terreur des fils de Moab, depuis Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim ; dans Hesébon et Héronaïm, royaume de Séon, au-delà de la retraite fleurie de Sibma, tapissée de vignes, et dans Eléadé, jusqu’au lac Asphaltite. Chamos s’appelait aussi Péor, lorsqu’à Sittim il incita les Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques oblations qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses lascives orgies jusqu’à la colline du Scandale, près du bois de l’homicide Moloch, l’impudicité tout près de la haine ; le pieux Josias les chassa dans l’enfer.

Avec ces divinités vinrent celles qui du bord des flots de l’antique Euphrate jusqu’au torrent qui sépare l’Égypte de la terre de Syrie, portent les noms généraux de Baal et d’Astaroth ; ceux-là mâles, celles-ci femelles ; car les esprits prennent à leur gré l’un ou l’autre sexe, ou tous les deux à la fois ; si ténue et si simple est leur essence pure : elle est ni liée ni cadenassée par des jointures et des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde chair ; mais dans telle forme qu’ils choisissent, dilatée ou condensée, brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions aériennes, et accomplir les œuvres de l’amour ou de la haine. Pour ces divinités, les enfants d’Israël abandonnèrent souvent leur force vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que leurs têtes inclinées aussi bas dans les batailles, se courbèrent devant la lance du plus méprisable ennemi.

Après ces divinités en troupe parut Astoreth, que les Phéniciens nomment Astarté, reine du ciel, ornée d’un croissant ; à sa brillante image nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon payent le tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non chantée dans Sion, où son temple s’élevait sur le mont d’Iniquité : temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quoique grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d’infâmes idoles.

À la suite d’Astarté vient Thammuz, dont l’annuelle blessure dans le Liban attire les jeunes Syriennes, pour gémir sur sa destinée dans de tendres complaintes, pendant tout un jour d’été ; tandis que le tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette amoureuse histoire infecta de la même ardeur les filles de Jérusalem, dont les molles voluptés sous le sacré portique furent vues d’Ézéchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux découvrirent les noires idolâtries de l’infidèle Juda.

Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l’Arche captive mutila sa stupide idole, têtes et mains émondées, dans son propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat, et fit honte à ses adorateurs : Dagon est son nom ; monstre marin, homme par le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et Ascalon, et Accaron, et jusqu’aux bornes de la frontière de Gaza.

Suivait Rimmon, dont la délicieuse demeure était la charmante Damas sur les bords fertiles d’Abana et de Pharphar, courants limpides. Lui aussi fut hardi contre la maison de Dieu : une fois il perdit un lépreux et gagna un roi, Achaz son imbécile conquérant, qu’il engagea à mépriser l’autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes, et adora les dieux qu’il avait vaincus.

Après ces Démons parut la bande de ceux qui, sous des noms d’antique renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en sorcelleries, abusèrent la fanatique Égypte et ses prêtres qui cherchèrent leurs divinités errantes, cachées sous des formes de bêtes plutôt que sous des formes humaines.

Point n’échappa Israël à la contagion, quand d’un or emprunté il forma le veau d’Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Béthel et à Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant ; ce Jéhovah qui, dans une nuit, lorsqu’il passa dans sa marche à travers l’Égypte, rendit égaux d’un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants.

Bélial parut le dernier ; plus impur esprit, plus grossièrement épris de l’amour du vice pour le vice même, ne tomba du ciel. Pour Bélial, aucun temple ne s’élevait, aucun autel ne fuma : qui cependant est plus souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre devient athée comme les fils d’Eli qui remplirent de prostitutions et de violences la maison de Dieu ? Il règne aussi dans les palais et dans les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de l’injure et de l’outrage, monte au-dessus des plus hautes tours : et quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Bélial gonflés d’insolence et de vin ; témoins les rues de Sodome et cette nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour éviter un rapt plus odieux.

Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance ; le reste serait long à dire, bien qu’au loin renommé : dieux d’Ionie que la postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés ; Titan, premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d’aînesse usurpé par Saturne, plus jeune que lui ; Saturne, traité de la même sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhée ; ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d’abord connus en Crète et sur l’Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernèrent la moyenne région de l’air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique. L’un d’eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l’Adriatique aux champs de l’Hespérie, et par delà la Celtique erra dans les îles les plus reculées.

Tous ces dieux et beaucoup d’autres, vinrent en troupe, mais avec des regards baissés et humides, tels cependant qu’on y voyait une obscure lueur de joie d’avoir trouvé leur chef non désespéré, de s’être trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta sur le visage de Satan comme une couleur douteuse : mais bientôt reprenant son orgueil accoutumé, avec de hautes paroles qui avaient l’apparence non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur défaillant courage et dissipe leur crainte.

Alors sur-le-champ il ordonne qu’au bruit guerrier des clairons et des trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand chérubin ; il déferle de l’hast brillant l’enseigne impériale, qui haute et pleinement avancée brille comme un météore s’écoulant dans le vent : les perles et le riche éclat de l’or y blasonnaient les armes et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l’airain sonore souffle des sons belliqueux, auxquels l’universelle armée renvoie un cri qui déchire la concavité de l’enfer et épouvante au-delà l’empire du Chaos et de la vieille Nuit.

En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières qui s’élèvent dans l’air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse ligne d’une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves hautbois : un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les héros antiques s’armant pour le combat ; au lieu de la fureur, il inspirait une valeur réglée ; ferme, incapable d’être entraînée par la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l’angoisse, et le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels et immortels.

Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas douloureux sur le sol brûlant ; et alors avancés en vue, ils s’arrêtent ; horrible front d’effroyable longueur, étincelant d’armes, à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et la lance, attendant l’ordre que leur puissant général avait à leur imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté, et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux : leur nombre finalement il résume.

Et alors son cœur se dilate d’orgueil, et, s’endurcissant dans sa puissance, il se glorifie. Car depuis que l’homme fut créé jamais force pareille n’avait été réunie en corps ; nommée auprès de celle-ci, elle ne mériterait pas qu’on s’y arrêtât plus qu’à cette petite infanterie combattue par les grues ; quand même on y ajouterait la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant Thèbes et Ilion, où de l’un et de l’autre côté se mêlaient des dieux auxiliaires ; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable raconte du fils d’Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains ; quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles, joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie.

Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur, s’élevait comme une tour. Sa forme n’avait pas encore perdu toute sa splendeur originelle ; il ne paraissait rien moins qu’un archange tombé, un excès de gloire obscurcie : comme lorsque le soleil nouvellement levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l’air horizontal et brumeux ; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et par la frayeur des révolutions tourmente les rois : ainsi obscurci, brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l’archange. Mais son visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et l’inquiétude est assise sur sa joue fanée ; sous les sourcils d’un courage indompté et d’un orgueil patient veille la vengeance. Cruel était son œil ; toutefois il s’en échappait des signes de remords et de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur lot dans la souffrance ! millions d’esprits mis pour sa faute à l’amende du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte, néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux, quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.

Satan se prépare à parler ; sur quoi les rangs doublés des bataillons se courbent d’une aile à l’autre aile, et l’entourent à demi de tous ses pairs : l’attention les rend muets. Trois fois il essaye de commencer ; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de soupirs forcent le passage.

« Ô myriades d’esprits immortels ! ô puissances, qui n’avez de pareils que le Tout-Puissant ! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que l’événement fût désastreux, comme l’attestent ce séjour et ce terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d’esprit, prévoyant et présageant d’après la profondeur de la connaissance du passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux, de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée ? Car qui peut croire, même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont l’exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à reconquérir leur séjour natal ? Quant à moi, toute l’armée céleste est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités, ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel était jusqu’alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu par une ancienne réputation, par le consentement, ou l’usage ; il nous étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui nous tenta à notre tentative et causa notre chute.

« Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un secret dessein, à obtenir de la ruse et de l’artifice ce que la force n’a pas effectué, afin qu’à la longue il apprenne du moins ceci de nous : Celui qui a vaincu par la force, n’a vaincu qu’à moitié son ennemi.

« L’espace peut produire de nouveaux mondes : à ce sujet un bruit courait dans le ciel qu’avant peu le Tout-Puissant avait l’intention de créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa préférence favoriseraient à l’égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption ; là où ailleurs : car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits célestes en captivité, ni l’abîme ne les couvrira longtemps de ses ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus d’espoir de paix, car qui songerait à la soumission ? Guerre donc ! guerre ouverte ou cachée, doit être résolue. »

Il dit ; et pour approuver ses paroles, volèrent en l’air des millions d’épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants chérubins ; la lueur subite au loin à l’entour illumine l’enfer : les démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du Ciel.

À peu de distance s’élevait une colline dont le sommet terrible rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée ; le reste entier brillait d’une croûte lustrée ; indubitable signe que dans les entrailles de cette colline était cachée une substance métallique, œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever un rempart. Mammon les conduit ; Mammon, le moins élevé des esprits tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées étaient toujours dirigés en bas ; admirant plus la richesse du pavé du ciel où les pas foulent l’or, que toute chose divine ou sacrée dont on jouit dans la vision béatifique. Par lui d’abord, les hommes aussi, et par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des trésors qu’il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des côtes d’or. Personne ne doit s’étonner si les richesses croissent dans l’Enfer ; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s’en émerveillant disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis ; que ceux-là apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et d’art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés : ils accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine.

Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare chaque espèce, et écume les scories des lingots d’or. Une troisième troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante, remplissent chaque profond recoin : ainsi dans l’orgue, par un seul souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu respire.

Soudain un immense édifice s’éleva de la terre, comme une exhalaison, au son d’une symphonie charmante et de douces voix : édifice bâti ainsi qu’un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des colonnes doriques surchargées d’une architrave d’or : il n’y manquait ni corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était d’or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire n’égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l’Égypte et l’Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.

La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur : et sur-le-champ les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli : sous l’arc de la voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes étoilées et d’étincelants falots qui, nourris de naphte et d’asphalte, émanent la lumière comme un firmament.

La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l’ouvrage, les autres l’ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes : le Monarque suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner, chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.

Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans l’antique Grèce ; et dans la terre d’Ausonie, les hommes l’appelèrent Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal : du matin jusqu’au midi il roula, du midi jusqu’au soir d’un jour d’été ; et avec le soleil couchant, il s’abattit du zénith, comme une étoile tombante, dans Lemnos, île de l’Ægée : ainsi les hommes le racontaient, en se trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d’avoir élevé de hautes tours dans le ciel ; il ne se sauva point à l’aide de ses machines ; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde industrieuse, bâtir dans l’enfer.

Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir, avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans toute l’armée la convocation d’un conseil solennel qui doit se tenir incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment régulier les plus dignes en rang ou en mérite : ils viennent aussitôt, par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords sont obstrués ; les portes et les larges parvis s’encombrent, moins surtout l’immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et devant le siège du soudan, à défier la fleur de la chevalerie païenne, au combat à mort ou au courre d’une lance). L’essaim des esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l’air froissé du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la ruche leur populeuse jeunesse : elles voltigent çà et là parmi la fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles discourent et délibèrent de leurs affaires d’État : aussi épaisse la troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu’au moment du signal donné.

Voyez la merveille ! ceux qui paraissaient à présent surpasser en grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les plus petits nains, s’entassent sans nombre dans un espace étroit : ils ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l’Inde, ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d’une forêt ou au bord d’une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou rêve qu’il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et incline plus près de la terre sa pâle course : appliqués à leurs danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l’oreille du paysan avec une agréable musique ; son cœur bat à la fois de joie et de frayeur.

Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre, dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l’intérieur, et dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu retiré, et en secret conclave ; mille demi-dieux assis sur des sièges d’or, conseil nombreux et complet ! Après un court silence et la semonce lue, la grande délibération commença.