Le Paradis perdu/Livre III

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Traduction par François-René de Chateaubriand.
Renault et Cie (p. 50-69).

Livre troisième

Argument.


Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il prédit le succès de Satan, qui pervertira l’espèce humaine. L’Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant créé l’homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il déclare son dessein de faire grâce à l’homme, parce qu’il n’est pas tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa grâce envers l’homme ; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne peut être accordée à l’homme si la justice divine ne reçoit satisfaction : l’homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la divinité ; et c’est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa postérité, il faut qu’il meure, à moins que quelqu’un ne soit trouvé capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de Dieu s’offre volontairement pour rançon de l’homme. Le Père l’accepte, ordonne l’incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de l’adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la convexité nue de l’orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité : quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l’ennemi arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits, ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan à l’orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il prend auparavant la forme d’un ange inférieur, et prétextant un pieux désir de contempler la nouvelle création et l’homme que Dieu y a placé, il s’informe de la demeure de celui-ci : Uriel l’en instruit. Satan s’abat d’abord sur le sommet du mont Niphates.

Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de l’Éternel rayon coéternel ! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être blâmé ? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il n’habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en toi, brillante effusion d’une brillante essence incréée. Ou préfères-tu t’entendre appeler ruisseau de pur éther ? Qui dira ta source ? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de Dieu, tu couvris, comme d’un manteau, le monde s’élevant des eaux ténébreuses et profondes, conquête faite sur l’infini vide et sans forme.

Maintenant je te visite de nouveau d’une aile plus hardie, échappé du lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque, dans mon vol, j’étais porté à travers les ténèbres extérieures et moyennes, j’ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre d’Orphée, le Chaos et l’éternelle Nuit. Une Muse céleste m’apprit à m’aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d’aurore, tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un sombre tissu les a voilés !

Cependant, je ne cesse d’errer aux lieux fréquentés des Muses, claires fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je suis de l’amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n’oublie pas non plus ces deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en gloire !), l’aveugle Thamyris et l’aveugle Méonides, Tirésias et Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui produisent d’elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l’oiseau qui veille chante dans l’obscurité : caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes.

Ainsi avec l’année reviennent les saisons ; mais le jour ne revient pas pour moi ; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l’été, ni les troupeaux, ni la face divine de l’homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours m’environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me présente qu’un blanc universel, où les ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi : la sagesse à l’une de ses entrées m’est entièrement fermée.

Brille d’autant plus intérieurement, ô céleste lumière ! que toutes les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons ! mets tes yeux à mon âme ; disperse et dissipe loin d’elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l’œil mortel.

Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse toute expression ; à sa droite était assise la radieuse image de sa gloire, son Fils unique. Il aperçut d’abord sur la terre nos deux premiers parents, les deux seuls êtres de l’espèce humaine, placés dans le jardin des délices, goûtant d’immortels fruits de joie et d’amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse solitude. Il aperçut aussi l’enfer et le gouffre entre l’enfer et la création ; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit dans l’air sublime et sombre, et près de s’abattre, avec ses ailes fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament : l’archange est incertain si ce qu’il voit est l’océan ou l’air. Dieu l’observant de ce regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l’avenir, parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir :

« Unique Fils que j’ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre adversaire ? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l’enfer, ni toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos l’interruption immense, ne l’ont pu retenir ; tant il semble enclin à une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle. Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel, sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement créé et vers l’homme placé là, dans le dessein d’essayer s’il pourra le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par quelque fallacieux artifice ; et il le pervertira : l’homme écoutera ses mensonges flatteurs, et transgressera facilement l’unique commandement, l’unique gage de son obéissance : il tombera lui et sa race infidèle.

« À qui sera la faute ? À qui, si ce n’est à lui seul ? Ingrat ! il avait de moi tout ce qu’il pouvait avoir ; je l’avais fait juste et droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent et ceux qui tombèrent : librement se sont soutenus ceux qui se sont soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N’étant pas libres, quelle preuve sincère auraient-ils pu donner d’une vraie obéissance, de leur constante foi ou de leur amour ? Lorsqu’ils n’auraient fait seulement que ce qu’ils auraient été contraints de faire, et non ce qu’ils auraient voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir ? quel plaisir aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent servi la nécessité, non pas moi ?

« Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée, comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont décrété leur propre révolte ; moi non : si je l’ai prévue, ma prescience n’a eu aucune influence sur leur faute, qui n’étant pas prévue n’en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes, à la fois en ce qu’ils jugent et en ce qu’ils choisissent : car ainsi je les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu’à ce qu’ils s’enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut ordonnée leur liberté ; eux seuls ont ordonné leur chute.

« Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés ; l’homme tombe déçu par les premiers coupables. L’homme, à cause de cela, trouvera grâce ; les autres n’en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice, dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera ; mais la miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus éclatante. »

Tandis que Dieu parlait, un parfum d’ambroisie remplissait tout le ciel, et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d’une nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu se montrait dans une très-grande gloire : en lui brillait tout son Père substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure ; il les fit connaître à son Père, en lui parlant de la sorte :

« Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton arrêt suprême : l’homme trouvera grâce ! Pour cette parole le ciel et la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des hymnes et des sacrés cantiques : de ces cantiques ton trône environné retentira de toi à jamais béni. Car l’homme serait-il finalement perdu ? l’homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu’en y mêlant sa propre folie ! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi, ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges équitablement ! Ou l’adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te frustrera-t-il des tiennes ? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il ta bonté à néant ? Ou s’en retournera-t-il plein d’orgueil, quoique sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite, entraînant après lui dans l’enfer la race entière des humains, par lui corrompue ? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire, pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire ? Ta bonté et ta grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans être défendues. »

Le grand Créateur lui répondit :

« Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes comme ce que mon éternel dessein a décrété, l’homme ne périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra ; non cependant par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l’homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d’impurs et exorbitants désirs. Relevé par moi, l’homme se tiendra debout une fois encore, sur le même terrain que son mortel ennemi ; l’homme sera par moi relevé, afin qu’il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu’il ne rapporte qu’à moi sa délivrance, et à nul autre qu’à moi.

« J’en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus au-dessus des autres : telle est ma volonté. Les autres entendront mon appel ; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et d’apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce offerte les y invite. Car j’éclairerai leurs sens ténébreux d’une manière suffisante, et j’amollirai leur cœur de pierre, afin qu’ils puissent prier, se repentir et me rendre l’obéissance due : à la prière, au repentir, à l’obéissance due (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon arbitre, la conscience : s’ils veulent l’écouter, ils atteindront lumière après lumière ; celle-ci bien employée et eux persévérant jusqu’à la fin, ils arriveront en sûreté.

« Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront et les mépriseront ne les goûteront jamais ; mais l’endurci sera plus endurci, l’aveugle plus aveuglé, afin qu’ils trébuchent et tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n’exclus de la miséricorde.

« Mais cependant tout n’est pas fait : l’homme désobéissant rompt déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel ; affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour expier sa trahison ; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir, à moins que pour lui un autre ne soit capable, s’offrant volontairement de donner la rigide satisfaction : mort pour mort.

« Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour ? Qui de vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l’homme ? et quel juste sauvera l’injuste ? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout le Ciel ? »

Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le silence était dans le ciel. En faveur de l’homme ni patron ni intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par un arrêt sévère à la mort et à l’enfer, si le Fils de Dieu, en qui réside la plénitude de l’amour divin, n’eût ainsi renouvelé sa plus chère médiation :

« Mon Père, ta parole est prononcée : l’homme trouvera grâce. La grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être implorée, sans être cherchée ? Heureux l’homme si elle le prévient ainsi ! Il ne l’appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans le péché : endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni expiation, ni offrande.

« Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie ; je m’offre : sur moi laisse tomber ta colère ; compte-moi pour homme. Pour l’amour de lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette gloire que je partage avec toi ; pour lui je mourrai satisfait. Que la mort exerce sur moi toute sa fureur : sous son pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m’as donné de posséder la vie en moi-même à jamais ; par toi je vis, quoique à présent je cède à la Mort ; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.

« Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l’impur tombeau ; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour jamais avec la corruption ; mais je ressusciterai victorieux, et je subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse, désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand triomphe, j’emmènerai l’enfer captif malgré l’enfer, et je montrerai les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu’élevé par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence ; j’y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun nuage de colère ne restera, mais où l’on verra la paix assurée et la réconciliation ; désormais la colère n’existera plus, mais en ta présence la joie sera entière. »

Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels, au-dessus duquel brillait seulement l’obéissance filiale. Content de s’offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L’admiration saisit tout le ciel, qui s’étonne de la signification de ces choses, et ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi :

« Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le genre humain sous le coup de la colère ! Ô toi, unique objet de ma complaisance ! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages ; l’homme ne me l’est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter, joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les hommes sur la terre ; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et sors du sein d’une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du genre humain dans la place d’Adam, quoique fils d’Adam. Comme en lui périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d’une seconde racine, seront rétablis tous ceux qui doivent l’être ; sans toi, personne. Le crime d’Adam rend coupables tous ses fils ; ton mérite, qui leur sera imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une nouvelle vie. Ainsi l’homme, comme cela est juste, donnera satisfaction pour l’homme ; il sera jugé et mourra ; et en mourant il se relèvera, et en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son sang précieux. Ainsi l’amour céleste l’emportera sur la haine infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu’elle continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu’ils le peuvent, n’acceptent point la grâce.

« Ô mon Fils ! en descendant à l’humaine nature, tu n’amoindris ni ne dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur divin ; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d’une entière perdition ; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de naissance, Fils de Dieu, t’a rendu plus digne d’être ce Fils, étant beaucoup plus encore que grand et puissant ; parce que l’amour a abondé en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce trône ton humanité. Ici tu t’assiéras incarné ; ici tu régneras à la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l’homme, établis par l’onction Roi universel.

« Je te donne tout pouvoir : règne à jamais ; et revêts-toi de tes mérites : je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes, les Pouvoirs, les Dominations : tous les genoux fléchiront devant toi, les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d’un cortège céleste, tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés, se hâteront à la sentence générale ; si grand sera le bruit qui réveillera leur sommeil ! Alors, dans l’assemblée des saints, tu jugeras les méchants, hommes et anges : convaincus, ils s’abîmeront sous ton arrêt. L’enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour toujours. Cependant le monde sera consumé ; de ses cendres sortira un ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après leurs longues tribulations, ils verront des jours d’or, fertiles en actions d’or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle. Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n’y aura plus besoin de sceptre royal ; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui qui, pour accomplir tout cela, meurt ; adorez le Fils et honorez-le comme moi. »

Le Tout-Puissant n’eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des anges (avec une acclamation forte comme celle d’une multitude sans nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie : le ciel retentit de bénédictions, et d’éclatants hosanna remplirent les régions éternelles. Les anges révérencieusement s’inclinèrent devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent sur le parvis leurs couronnes entremêlées d’or et d’amarante ; immortelle amarante ! Cette fleur commença jadis à s’épanouir près de l’arbre de vie, dans le paradis terrestre ; mais bientôt après le péché de l’homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait d’abord : là elle croît encore ; elle fleurit en ombrageant la fontaine de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel roule son onde d’ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs d’amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur resplendissante chevelure, entrelacée de rayons.

Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges saisissent leurs harpes d’or, toujours accordées, et qui, brillantes à leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux prélude d’une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et éveillent l’enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait ; pas une voix qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l’accord est parfait dans le ciel !

« Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable, immortel, infini, Roi éternel ; toi, auteur de tous les êtres, fontaine de lumière ; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine effusion de tes rayons, et qu’à travers un nuage arrondi autour de toi comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par leur excessif éclat, apparaissent : cependant encore le ciel est ébloui, et les plus brillants séraphins ne s’approchent qu’en voilant leurs yeux de leurs deux ailes.

« Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création, Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu’aucune créature ne pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de sa gloire habite ; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu’il renferme, et par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu n’épargnas point le terrible tonnerre de ton Père : tu n’arrêtas pas les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles dispersés : revenu de la poursuite, tes saints, par d’immenses acclamations, t’exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis ! Non pas de même sur l’homme !… Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l’homme tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de miséricorde ; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et unique Fils n’eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner avec tant de rigueur l’homme fragile, mais d’incliner beaucoup plus à la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la miséricorde et la justice, que l’on discernait sur ta face, ton Fils, sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi, s’offrit lui-même à la mort, pour l’offense de l’homme. Ô amour sans exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l’amour divin ! Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes ! Ton nom dorénavant sera l’ample matière de mon chant ! Jamais ma harpe n’oubliera ta louange, ni ne la séparera de la louange de ton Père. »

Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée, passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes. Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique, Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l’invasion de l’antique nuit. De loin, cette convexité semblait un globe ; de près elle semble un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux tristesses d’une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du chaos qui gronde alentour ; ciel inclément, excepté du côté de la muraille du ciel quoique très-éloignée ; là quelque petit reflet d’une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête mugissante.

Ici marchait à l’aise l’ennemi dans un champ spacieux. Quand un vautour, élevé sur l’Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d’un an sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources du Gange ou de l’Hydaspe, fleuves de l’Inde ; mais, dans son chemin, il s’abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent, à l’aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux : ainsi, sur cette mer battue du vent, l’ennemi marchait seul çà et là, cherchant sa proie ; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n’en trouve aucune dans ce lieu, aucune encore ; mais là, dans la suite, montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les œuvres des hommes.

Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l’autre ; tous ceux qui sur la terre ont leur récompense, fruit d’une pénible superstition ou d’un zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés, monstrueux, bizarrement mélangés, après s’être dissous sur la terre, fuient ici, errent ici vainement jusqu’à la dissolution finale. Ils ne vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l’ont rêvé : les habitants de ces champs d’argent sont plus vraisemblablement des saints transportés ou des esprits tenant le milieu entre l’ange et l’homme.

Ici arrivèrent d’abord de l’ancien monde, les enfants des fils et des filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique alors renommés : après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet, bâtiraient encore s’ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels. D’autres vinrent un à un : celui qui pour être regardé comme un dieu, sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l’Etna, Empédocles ; celui qui pour jouir de l’Élysée de Platon, se jeta dans la mer, Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel ; ici se retrouvent les hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d’un dominicain ou d’un franciscain, et s’imaginent entrer ainsi déguisés. Ils passent les sept planètes ; ils passent les étoiles fixes, et cette sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les voyageurs avec ses clefs ; maintenant au bas des degrés du ciel, ils lèvent le pied pour monter, mais regardez ! Un vent violent et croisé, soufflant en travers de l’un et de l’autre côté, les jette à dix mille lieues à la renverse dans le vague de l’air. Alors vous pourriez voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent, ballottés et déchirés en lambeaux ; reliques, chapelets, indulgences, dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et large, appelé depuis le paradis des fous ; lieu qui dans la suite des temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n’était ni peuplé ni frayé.

L’ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux ; il le parcourut longtemps, jusqu’à ce qu’enfin la lueur d’une lumière naissante attira en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand édifice qui par des degrés magnifiques s’élève à la muraille du ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un ouvrage semblable à la porte d’un royal palais, embelli d’un frontispice de diamants et d’or. Le portique brillait de perles orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s’écria en s’éveillant : « C’est ici la porte du ciel ! »

Chaque degré renfermait un mystère : cette échelle des degrés n’était pas toujours là ; mais elle était quelquefois retirée invisible dans le ciel : au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés descendaient alors en bas, soit pour tenter l’ennemi par une ascension aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la béatitude.

Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l’heureux séjour du paradis, s’ouvrait un passage à la terre ; passage large, beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui, quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise, si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient fréquemment : d’un œil de complaisance le Très-Haut regardait lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain, jusqu’à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l’Égypte et au rivage d’Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le flot de l’océan. De là parvenu au degré inférieur de l’escalier, qui par des marches d’or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas : il est saisi d’étonnement à la vue soudaine de l’univers.

Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide : inopinément à ses yeux se découvre l’agréable perspective d’une terre étrangère vue pour la première fois, ou d’une métropole fameuse ornée de pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses rayons : l’esprit malin fut frappé d’un pareil étonnement, quoiqu’il eût autrefois vu le ciel ; mais il éprouve encore moins d’étonnement que d’envie, à l’aspect de tout ce monde qui paraît si beau.

Il regardait l’espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l’ombre vaste de la nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu’à l’étoile laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de l’horizon ; ensuite il regarde en largeur d’un pôle à l’autre, et, sans plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de l’air, sa route oblique parmi d’innombrables étoiles, qui de loin brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d’autres mondes ; ce sont d’autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces jardins des Hespérides renommés dans l’antiquité : champs fortunés, bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses ! Mais qui habitait là heureux ? Satan ne s’arrêta pas pour s’en enquérir.

Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d’or, égal au ciel en splendeur, attire ses regards : vers cet astre il dirige sa course dans le calme firmament ; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le centre ou par l’excentrique ou par la longitude, c’est ce qu’il serait difficile de dire. Il s’avance au lieu d’où le grand luminaire dispense de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se tiennent à une distance convenable de l’œil de leur seigneur. Dans leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent les jours, les mois et les ans ; elles se pressent d’accomplir leurs mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l’univers, et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration, quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu’au fond de l’abîme ; tant fut merveilleusement placée sa station brillante.

Là aborde l’ennemi : une pareille tache n’a peut-être jamais été aperçue de l’astronome, à l’aide de son verre optique, dans l’orbe luisant du Soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre. Toutes les parties n’étaient pas semblables, mais toutes étaient également pénétrées d’une lumière rayonnante, comme le fer ardent l’est du feu : métal, partie semblait d’or, partie d’argent fin ; pierre, partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze, tels qu’aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d’Aaron : ou c’est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue ; pierre que les philosophes d’ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un alambic à sa forme primitive.

Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent un élixir pur, si les rivières roulent l’or potable, quand par la vertu d’un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans l’obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives, et d’effets si rares ?

Ici le Démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets d’admirer ; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni obstacle ni ombre, mais tout est soleil : ainsi quand à midi ses rayons culminants tombent du haut de l’équateur, comme alors ils sont dardés perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l’ombre d’un corps opaque ne peut descendre.

Un air qui n’est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan plus perçant pour les objets éloignés : il découvre bientôt, à portée de la vue, un ange glorieux qui se tenait debout, le même ange que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourné, mais sa gloire n’était point cachée. Une tiare d’or des rayons du soleil couronnait sa tête ; non moins brillante, sa chevelure sur ses épaules, où s’attachent des ailes, flottait ondoyante : il semblait occupé de quelque grande fonction, ou plongé dans une méditation profonde. L’esprit impur fut joyeux, dans l’espoir de trouver à présent un guide qui pût diriger son vol errant au paradis terrestre ; séjour heureux de l’Homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux.

Mais d’abord l’ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait autrement lui susciter péril ou retard ; soudain il devient un adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel que sur son visage souriait une céleste jeunesse, et que sur tous ses membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien feindre ! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se jouaient sur ses deux joues ; il portait des ailes dont les plumes, de diverses couleurs étaient semées de paillettes d’or ; son habit court était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins de décence, une baguette d’argent.

Il ne s’approcha pas sans être entendu ; comme il avançait, l’ange brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux : il fut reconnu sur-le-champ pour l’archange Uriel, l’un des sept qui, en présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l’Éternel ; ils parcourent tous les cieux, ou en bas à ce globe ils portent ses prompts messages sur l’humide et sur le sec, sur la terre et sur la mer. Satan aborde Uriel, et lui dit :

« Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé, interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade ! ici sans doute, par décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de l’Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais particulièrement l’homme, objet principal de ses délices et de sa faveur, l’homme pour qui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux ; ce désir m’a fait quitter les chœurs de chérubins, errant seul ici. Ô le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes l’homme a sa résidence fixée, ou si, n’ayant aucune demeure fixe, il peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants ; dis-moi où je puis trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement, ou avec une admiration ouverte, celui à qui le Créateur a prodigué des mondes, et sur qui il a répandu toutes ses grâces ? Tous deux ensuite et dans l’homme et dans toutes ces choses, nous pourrons, comme il convient, louer le Créateur qui a justement précipité au plus profond de l’enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a créé cette nouvelle et heureuse race d’hommes pour le mieux servir, sages sont toutes ses voies ! »

Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l’homme ni l’ange ne peuvent discerner l’hypocrisie : c’est le seul mal qui dans le ciel et sur la terre marche invisible, excepté à Dieu et par la permission de Dieu : souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité : la Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal. Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil, et regardé comme l’esprit des cieux dont la vue est la plus perçante. À l’impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité :

« Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui encoure le blâme ; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus il mérite de louanges, puisqu’il t’amène seul ici de ta demeure empyrée, pour t’assurer par le témoignage de tes yeux de ce que peut-être quelques-uns se sont contentés d’entendre seulement raconter dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du Très-Haut, charmants à connaître, et tous dignes d’être à jamais gardés avec délices dans la mémoire ! Quel esprit créé pourrait en calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta, mais qui en cacha les causes profondes ?

« Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura limité.

« À sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla, l’ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l’eau, l’air, le feu : la quintessence éthérée du ciel s’envola en haut ; animée sous différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles sans nombre, comme tu le vois : selon leur motion chacune eut sa place assignée, chacune sa course ; le reste en circuit mure l’univers.

« Regarde en bas ce globe dont ce côté brille de la lumière réfléchie qu’il reçoit d’ici : ce lieu est la terre, séjour de l’homme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit envahirait cette moitié du globe terrestre comme l’autre hémisphère. Mais la Lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée) interpose à propos son secours : elle trace son cercle d’un mois toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une lumière empruntée, sa face triforme. De cette lumière elle se remplit et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre ; sa pâle domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis, demeure d’Adam ; ce grand ombrage est son berceau : tu ne peux manquer ta route ; la mienne me réclame. »

Il dit, et se retourna. Satan s’inclinant profondément devant un esprit supérieur, comme c’est l’usage dans le ciel où personne ne néglige de rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé : vers la côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l’écliptique : rendu plus agile par l’espoir du succès, il précipite son vol perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne ; il ne s’arrêta qu’au moment où sur le sommet du Niphates il s’abattit.