Le Paradis perdu/Livre XII

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Traduction par François-René de Chateaubriand.
Renault et Cie (p. 268-284).

Livre douzième

Argument.


L’ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge. Quand il est question d’Abraham, il en vient à expliquer par degrés quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans leur chute : son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension. État de l’Église jusqu’à son second avènement. Adam, grandement satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la tranquillité d’esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux par la main hors du paradis, l’épée flamboyante s’agitant derrière eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.

Comme un voyageur qui, dans sa route, s’arrête à midi, quoique pressé d’arriver, ainsi l’archange fit une pause entre le monde détruit et le monde réparé, dans la supposition qu’Adam avait peut-être quelque chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce transition :

« Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l’homme sortir comme d’une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir ; mais je m’aperçois que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce qui doit advenir ; écoute donc avec une application convenable, et sois attentif.

« Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils laboureront la terre, recueilleront d’abondantes récoltes de blé, de vin, d’huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie ; ils habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre paternel, jusqu’à ce qu’il s’élève un homme d’un cœur fier et ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) voudra s’arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit du ciel, cette seconde souveraineté ; son nom dérivera de la rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.

« Cet homme, avec une troupe qu’une égale ambition unit à lui, ou sous lui, pour tyranniser, marchant d’Éden vers l’occident, trouvera une plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l’enfer, bouillonne en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans leurs habitations afin d’observer leurs œuvres, les apercevant bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt un hideux babil se propage parmi les architectes ; ils s’appellent les uns les autres sans s’entendre, jusqu’à ce qu’enroués, et tous en fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur : ainsi la ridicule bâtisse fut abandonnée et l’ouvrage nommée Confusion. »

Alors Adam, paternellement affligé :

« Ô fils exécrable ! aspirer à s’élever au-dessus de ses frères, s’attribuant une autorité usurpée qui n’est pas donnée de Dieu ! L’Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, le poisson et l’oiseau ; nous tenons ce droit de sa concession ; mais il n’a pas fait l’homme seigneur des hommes ; se réservant ce titre à lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. Mais cet usurpateur ne s’arrête pas à son orgueilleux empiétement sur l’homme : sa tour prétend défier et assiéger Dieu : homme misérable ! Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s’y soutenir lui et sa téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l’air subtil ferait languir ses entrailles grossières, et l’affamerait de respiration, sinon de pain ? »

Michel :

« Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans l’état tranquille des hommes, en s’efforçant d’asservir la liberté rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle, la vraie liberté a été perdue ; cette liberté jumelle de la droite raison, habite toujours avec elle, et hors d’elle n’a point d’existence divisée : aussitôt que la raison dans l’homme est obscurcie ou non obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent l’empire de la raison, et réduisent en servitude l’homme, jusque alors libre. Conséquemment, puisque l’homme permet au dedans de lui-même, à d’indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste arrêt, l’assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi asservissent indûment son extérieure liberté : il faut que la tyrannie soit, quoique le tyran n’ait point d’excuse. Cependant quelquefois les nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que non l’injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté intérieure étant perdue : témoin le fils irrévérent de celui qui bâtit l’arche, lequel, pour l’affront qu’il fit à son père, entendit contre sa vicieuse race cette pesante malédiction : Tu seras l’esclave des esclaves.

« Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en pis, jusqu’à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa présence du milieu d’eux, et détourne ses saints regards résolu d’abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera invoqué, un peuple à naître d’un homme plein de foi. Cet homme, résident encore sur les bords de l’Euphrate, aura été élevé dans l’idolâtrie.

« Oh ! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour abandonner le Dieu vivant, pour s’abaisser à adorer comme dieux leurs propres ouvrages de bois et de pierre ! Cependant le Très-Haut daignera, par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu’il lui montrera : il fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront bénies.

« Il obéit ponctuellement ; il ne connaît point la terre où il va, cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée ; il passe maintenant le gué à Haran ; après lui marche une suite embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs : il n’erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui l’appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan : je vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine voisine de Moreh : là il reçoit la promesse du don de toute cette terre à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu’au désert, au sud (j’appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu’ils soient encore sans noms) : depuis Hermon au levant, jusqu’à la grande mer occidentale. Ici le mont Hermon ; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je te les indique de la main : sur le rivage, le mont Carmel ; ici le fleuve à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l’orient ; mais les fils de cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.

« Pèse ceci : toutes les nations de la terre seront bénies dans la race de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement révélé.

« Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite, que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants, fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de Pharaon.

« Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette nation maintenant accrue cause de l’inquiétude à un nouveau roi qui cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop nombreux : pour cela, contre les droits de l’hospitalité, de ses hôtes il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles ; jusqu’à ce que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre promise.

« Mais d’abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu ou d’avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et des jugements terribles : les fleuves doivent être convertis en sang qui n’aura point été versé ; les grenouilles, la vermine, les moucherons doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de la contagion ; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa chair et toute celle de son peuple ; le tonnerre mêlé de grêle, la grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d’Égypte et tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce qu’ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé d’un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne laissant rien de vert sur la terre. L’obscurité doit faire disparaître toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours ; enfin, d’un coup de minuit tous les premiers-nés d’Égypte doivent être frappés de mort.

« Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné, mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage poursuivant ceux qu’il avait naguère congédiés, la mer l’engloutit avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu’à ce que le peuple délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu ; le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans leur voyage et d’écarter derrière eux le roi obstiné qui les poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres s’interposent et les défendent de son approche jusqu’à la veille du matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots ; quand Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer ; la mer obéit à sa verge : les vagues retombent sur les bataillons de l’Égypte, et ensevelissent leur guerre.

« La race choisie et délivrée s’avance du rivage vers Chanaan à travers l’inhabité désert ; elle ne prend pas le chemin le plus court, de peur qu’en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne l’effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude ; car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non noble, quand la témérité ne les conduit pas.

« Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude : il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï (dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu, lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies religieuses du sacrifice ; ces cérémonies apprendront à connaître par des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la délivrance du genre humain.

« Mais la voix de Dieu est terrible à l’oreille mortelle : les tribus choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de cesser la terreur ; il accorde ce qu’elles implorent, instruites qu’on ne peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus grand Médiateur dont il prédira le jour ; et tous les prophètes, chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.

« Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes obéissants à sa volonté, qu’il daignera placer au milieu d’eux son tabernacle, pour que le Saint et l’Unique habite avec les hommes mortels. Dans la forme qu’il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est fabriqué et revêtu d’or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s’élève le trône d’or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les tribus seront en marche. Et conduites par l’ange du Seigneur, elles arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race.

« Le reste serait trop long à te raconter : combien de batailles livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis ; comment le soleil s’arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d’un homme disant : — « Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée d’Ajalon, jusqu’à ce que Israël ait vaincu. » — Ainsi s’appellera le troisième descendant d’Abraham, fils d’Isaac, et de lui ce nom passera à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan. »

Ici Adam interrompit l’Ange :

« Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu m’as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste Abraham et sa race ! À présent, pour la première fois je trouve mes yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J’étais auparavant troublé par la pensée de ce qui m’arriverait à moi et à tout le genre humain ; mais à présent je vois son jour, le jour de celui en qui toutes les nations seront bénies : faveur par moi imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens défendus. Cependant je ne comprends pas ceci : pourquoi à ceux parmi lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois ont-elles été données ? Tant de lois supposent parmi eux autant de péchés : comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes ? »

Michel :

« Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de toi : et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir le péché, mais ne peut l’écarter (sinon par ces faibles ombres d’expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste pour l’injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque l’homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne l’accomplissant pas il ne peut vivre.

« Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance ; pour les faire passer, disciplinés, de l’ombre des figures à la vérité, de la chair à l’esprit, de l’imposition des lois étroites à la libre acceptation d’une large grâce, de la servile frayeur à la crainte filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.

« À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu), n’étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans Chanaan : ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils ; Jésus qui aura le nom et fera l’office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et ramener en sûreté à l’éternel paradis du repos, l’homme longuement égaré dans la solitude du monde.

« Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y demeureront et y prospéreront longtemps ; mais quand les péchés de la nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu’ils se montreront pénitents, d’abord au moyen des juges, ensuite par des rois ; le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions), recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais. Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de David (j’appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier, car son règne n’aura point de fin. « Mais d’abord passera une longue succession de rois : le premier des fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans un temple superbe l’arche de Dieu couverte d’une nue, qui jusqu’alors avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois ; la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu’il se retirera d’eux, qu’il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées dans la confusion, d’où elle fut appelée Babylone.

« Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l’espace de soixante-dix ans ; ensuite il l’en retire, se souvenant de sa miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les jours du ciel. Revenus de Babylone avec l’agrément des rois, leurs maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils réédifieront d’abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils vivront modérés, dans un état médiocre ; jusqu’à ce que augmentés en nombre et en richesse, ils deviennent factieux ; mais la dissension s’engendrera d’abord parmi les prêtres, hommes qui servent l’autel et qui devraient le plus s’efforcer à la paix : leur discorde amènera l’abomination dans le temple même ; ils saisiront enfin le sceptre sans égard pour le fils de David ; et ensuite ils le perdront, et il passera à un étranger, afin que le véritable roi par l’onction, le Messie puisse naître dépouillé de son droit.

« Cependant, à sa naissance, une étoile qui n’avait pas été vue auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de l’orient, qui s’enquièrent de sa demeure pour offrir de l’encens, de la myrrhe et de l’or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur d’anges. — Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire ; il bornera son règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les cieux. »

Michel s’arrêta, apercevant Adam accablé d’une telle joie, qu’il était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et sans paroles ; il exhala enfin celles-ci :

« Ô prophète d’agréables nouvelles ! toi qui achèves les plus hautes espérances ! à présent je comprends clairement ce que souvent mes pensées les plus appliquées ont cherché en vain : pourquoi l’objet de notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je te salue ! toi haute dans l’amour du ciel ! Cependant tu sortiras de mes reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut : ainsi Dieu s’unira avec l’homme. Le serpent doit attendre maintenant l’écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur combat ? quel coup blessera le talon du vainqueur. »

Michel :

« Ne rêve pas de leur combat comme d’un duel, ni ne songe de blessures locales à la tête ou au talon : le Fils ne réunit point l’humanité à la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force ; ni Satan ne sera dominé de la sorte lui que sa chute du Ciel (blessure bien plus mortelle), n’a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu’en accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l’obéissance à la loi de Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.

« Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite : ton Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par obéissance et par amour, bien que l’amour seul remplisse la loi. Il subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera imputée, qu’elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis ; le jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront crucifiés avec lui ; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront justement dans sa satisfaction.

« Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n’usurpera pas longtemps le pouvoir : avant que la troisième aube du jour revienne, les étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la lumière naissante, ta rançon qui rachète l’homme de la mort, étant payée. Sa mort satisfera pour l’homme aussi souvent qu’il ne négligera point une vie ainsi offerte, et qu’il en embrassera le mérite par une foi non dénuée d’œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie ; cet acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu’il rachète mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.

« Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent toujours pendant sa vie. Il les chargera d’enseigner aux nations ce qu’ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant de l’eau ceux qui croiront : signe qui, en les lavant de la souillure du péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s’il en arrivait ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces disciples instruiront toutes les nations ; car, à compter de ce jour, le salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d’Abraham, mais aux fils de la foi d’Abraham par tout le monde ; ainsi dans la race d’Abraham toutes les nations seront bénies.

« Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire, triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens : il y surprendra le serpent, prince de l’air ; il le traînera enchaîné à travers tout son royaume, et l’y laissera confondu. Alors il entrera dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts, mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit au ciel ou sur la terre ; car la terre alors sera toute paradis ; bien plus heureuse demeure que celle d’Éden, et bien plus heureux jours ! »

Ainsi parla l’archange Michel, et il fit une pause, comme s’il était à la grande période du monde ; notre père, rempli de joie et d’admiration, s’écria :

« Ô bonté infinie, bonté immense ! qui du mal produira tout ce bien, et le mal changera en bien ! merveille plus grande que celle qui d’abord par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli de doute : dois-je me repentir à présent du péché que j’ai commis et occasionné, ou dois-je m’en réjouir beaucoup plus, puisqu’il en résultera beaucoup plus de bien : à Dieu plus de gloire, aux hommes plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où avait abondé la colère ? Mais dis-moi, si notre libérateur doit remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité ? Qui alors guidera son peuple ? qui le défendra ? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples qu’ils ne l’ont traité lui-même ? »

« Sois sûr qu’ils le feront, dit l’ange : mais du ciel il enverra aux siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l’amour pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d’une armure spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d’éteindre ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l’homme pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus au point d’étonner leurs plus fiers persécuteurs ; car l’Esprit (descendu d’abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire laissées écrites, ils meurent.

« Mais à leur place, comme ils l’auront prédit, des loups succéderont aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur ambition : et par des superstitions, des traditions humaines, ils infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits, mais qui ne peut être entendue que par l’Esprit.

« Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu’en feignant d’agir par la puissance spirituelle, s’appropriant l’Esprit de Dieu, promis également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont été laissées, ou que l’Esprit grave intérieurement dans le cœur.

« Que voudront-ils donc, sinon contraindre l’Esprit de la grâce même et lier la liberté sa compagne ? Que voudront-ils, sinon démolir les temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi, non celle d’un autre ? (car sur terre, qui peut être écouté comme infaillible contre la foi et la conscience !) Cependant plusieurs se présumeront tels : de là une accablante persécution s’élèvera contre tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le reste, ce sera le plus grand nombre, s’imaginera satisfaire à la religion par des cérémonies extérieures et des formalités spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie, et les œuvres de la foi seront rarement trouvées.

« Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et sous son propre poids gémissant, jusqu’à ce que se lève le jour du repos pour le juste, de vengeance pour le méchant ; jour du retour de celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur et ton Maître.

« Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux cieux, une nouvelle terre, des âges d’une date infinie, fondés sur la justice, la paix, l’amour, et qui produiront pour fruits la joie et l’éternelle félicité. »

L’ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois :

« Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde passager, la course du temps jusqu’au jour où il s’arrêtera fixé ! au-delà, tout est abîme, éternité, dont l’œil ne peut atteindre la fin ! Grandement instruit, je partirai d’ici, grandement en paix de pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en contenir ; aspirer au delà a été ma folie. J’apprends de ceci que le mieux est d’obéir, d’aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du monde, par la simplicité de l’humble : je sais désormais que souffrir pour la cause de la vérité c’est s’élever par la force à la plus haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie ; je suis instruit de cela par l’exemple de celui que je reconnais à présent pour mon Rédempteur à jamais béni. »

L’Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois :

« Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. N’espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets de l’abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de Dieu dans le ciel, l’air, la terre ou la mer ; quand tu jouirais de toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y répondent ; ajoute la vertu, la patience, la tempérance ; ajoute l’amour, dans l’avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en toi-même un paradis bien plus heureux.

« Descendons maintenant de cette cime de spéculation ; car l’heure précise exige notre départ d’ici. Regarde ! ces gardes que j’ai campés sur cette colline attendent l’ordre de se mettre en marche : à leur front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève : elle aussi je l’ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j’ai disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce qu’il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes, à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par la méditation d’une heureuse fin. »

Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam courut en avant au berceau où Ève s’était endormie ; mais il la trouva éveillée ; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n’étaient plus tristes :

« D’où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est aussi dans le sommeil et instruit les songes : il me les a envoyés propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et de détresse de cœur, je tombai endormie ; mais à présent, guide-moi : en moi, plus de retardement : aller avec toi, c’est rester ici ; rester sans toi ici, c’est sortir d’ici involontairement. Tu es pour moi toutes choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon crime volontaire es banni d’ici. Cependant, j’emporte d’ici cette dernière consolation, qui me rassure : bien que par moi tout ait été perdu, malgré mon indignité, une faveur m’est accordée : par moi la Race promise réparera tout. »

Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l’entendit charmé, mais ne répondit point ; l’archange était trop près, et de l’autre colline à leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins descendaient : ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu’un brouillard du soir élevé d’un fleuve glisse sur un marais, et envahit rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa chaumière. De front, ils s’avançaient ; devant eux le glaive brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète : la chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l’air brûlé de la Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis ; quand l’Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les conduisit droit à la porte orientale ; de là aussi vite jusqu’au bas du rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.

Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant : la porte était obstruée de figures redoutables et d’armes ardentes.

Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu’ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur chemin solitaire.