Le Paraguay et les républiques de la Plata

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Le Paraguay et les républiques de la Plata
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 126-169).


LE PARAGUAY


ET


LES REPUBLIQUES DE LA PLATA.




Dans le budget de cette année, dont le déficit s’élève à 75 millions, il est un chapitre spécial et tristement signalé à l’attention du pays par l’étrange politique qu’il consacre : c’est le crédit relatif aux affaires de la Plata La France n’a sur le territoire argentin aucune injure à venger ; jamais nos nationaux n’ont trouvé à Buenos-Ayres une protection plus puissante, jamais leurs intérêts n’y ont été mieux garantis, jamais enfin notre commerce n’y a été plus désiré, Voici pourtant que nous payons un subside mensuel de 200,000 francs à Montevideo [1], que nous entretenons une force navale considérable (dix bâtimens de guerre, dont trois frégates), un corps expéditionnaire de quinze cents hommes, en un mot que nous dépensons 750,000 francs par mois, soit 9 millions par an, le huitième du déficit actuel, — pour une cause qui nous est étrangère, pour défendre, dit-on, l’indépendance de l’État Oriental Ce n’est pas tout : depuis six ans, nous nous sommes imposé de durs sacrifices, nous avons suspendu un mouvement commercial de 150 millions de francs peut-être et tout l’élan industriel qui s’en fût suivi, arrêté une navigation d’environ trois cents navires, de grand tonnage, paralysé le travail de dix à douze mille de nos compatriotes qui auraient gagné 10 ou 15 francs par jour, c’est-à-dire par an une somme totale de 25 à 30 millions, dont la plus grande partie eût fait retour à leurs familles ; et pour quel résultat ? nous osons à peine le dire : afin que le général Oribe ; président de fait de la république de l’Uruguay, n’entrât pas à Montevideo, sa capitale, d’où nous pourrions toujours, quand il nous plairait, avec deux frégates, le déloger, s’il y était établi ! Est-il croyable qu’aucune voix ne s’élève dans l’assemblée nationale contre la prolongation de cet état de choses, surtout en présence des difficultés du trésor, quand, pour rétablir l’équilibre de nos finances, on ne sait s’il faut avoir recours à l’emprunt, augmenter les impôts déjà si lourds, ou en inventer de nouveaux, inconnus jusqu’à ce jour ?

Un second traité signé par M. le contre-amiral Le Prédour est intervenu mais depuis quatre mois le gouvernement hésite à le soumettre à la ratification parlementaire. Sommes-nous donc menacés de voir se reproduire encore cette interminable question de la Plata et les divagations qu’elle enfante : les uns proposant l’abandon pur et simple de l’intervention, les autres demandant une expédition dans l’État Oriental ou sur Buenos-Ayres contre le général Rosas, d’autres encore rêvant l’ouverture des fleuves pour pénétrer dans l’Amérique centrale, pour établir des relations directes avec le Paraguay, dans l’espoir d’y trouver un appui pendant la lutte, une mine inépuisable pour notre commerce ! Il y a dans toutes ces discussions quelque chose de chimérique qui nous paraît tenir surtout à l’ignorance où l’on est en France des contrées que baignent la Plata et ses affluens. En jetant ici quelques clartés sur le Paraguay, sur la Confédération argentine, sur la République Orientale, en faisant connaître ces pays dans leur état vrai, dans l’action qu’ils exercent les uns sur les autres, dans l’importance qu’ils ont pour nous-mêmes, en révélant, s’il se peut, leur vie intime et en effaçant des illusions dangereuses, nous croyons remplir un devoir impérieux.


I. – LE PARAGUAY.

Aucune route frayée ne mène par terre à cette enclave de l’Amérique du Sud. Le désert l’entoure de toutes parts. Deux profonds cours d’eau lui forment une ceinture : le Parana, puissant comme la mer dans la langue des sauvages, et le Paraguay ou rivière des Payaguas, Indiens pêcheurs qui vivaient sur ses eaux et le long de ses rives, et dont la contrée tire son nom. La frontière du nord, se perd dans des terres. Coupées de ruisseaux et de lacs, la plupart du temps noyées ; là errent à l’aventure les tribus féroces des M’bayas. À ’l’occident, autre désert : le Chaco, scellé jusqu’ici à toute civilisation et qui, semblable à la Germanie du temps d’Auguste et aussi vaste, étend ses bois impénétrables, ses savanes, ses marécages, jusqu’aux confins de la Bolivie, du Tucuman, de Cordova, de Santa-Fé. Au sud, les lagunes de l’état de Corrientes et les anciennes missions des jésuites, rendues aujourd’hui à la vie sauvage. À l’est enfin, les forêts encore inexplorées du Brésil, une chaîne de montagnes d’où se précipitent en chutes répétées, sur les rocs et dans des abîmes, un fleuve et de puissantes rivières. Pour pénétrer au Paraguay, il nous reste le chemin des premiers conquérans, le Parana, commun déversoir de toutes les rivières qui tombent au sud des montagnes du Brésil et du Pérou.

Le Parana est aujourd’hui la grande artère de navigation intérieure de la Confédération Argentine. Depuis trois siècles que date la conquête, rien ou presque rien n’a changé dans les grands aspects qui déroulent le long de cette voie. C’est toujours la même masse d’eau qui creuse son sillon à des profondeurs où souvent la sonde se perd, tantôt s’épanouissant en une nappe immense dont l’œil essaie en vain d’embrasser les deux rives, tantôt amoncelant ses ondes dans les étroites passes des îles qui entravent son cours. Parfois le fleuve affleure ses bords et les recouvre de ses débordemens, on se croirait au milieu d’un lac ; puis soudain, plongeant au pied d’un rivage abrupte, d’une barranca, dont la crête surplombe à cent pieds au-dessus de sa surface, il semble fuir dans un abîme. Ainsi va le Parana, aussi large que le Mississipi, pendant près de trois cents lieues, depuis le point où le Paraguay l’enfle de ses eaux jusqu’au Rio de la Plata ou il se perd.

Les premiers navigateurs faisaient merveille des onze embouchures du fleuve, des hauts roseaux qui encaissent leurs bords, et où il semble se jouer parmi les fleurs, des jaguars qui guettent leur proie embusqués dans les arbres suspendus sur ses eaux, tout prêts à étendre leurs griffes sur le rameur qui passe à leur portée ; mais, si l’on monte un navire qui cale seulement huit pieds d’eau, il n’y a pour entrer qu’une seule passe, à travers un labyrinthe de bancs mouvans ; là, malgré le pilote qui, la sonde à la main, explore le chenal, on s’échoue fréquemment. Pendant soixante lieues, jusqu’à Saint Nicolas, charmante petite ville en pente douce sur deux ruisseaux qui se jettent dans le fleuve, on suit une route tortueuse et embarrassée, et il faut profiter d’un frais pampero pour refouler ce courant de trois à quatre nœuds que les poètes de la découverte comparaient au trait d’une flèche. La vue se fatigue dans la monotone immensité des pampas et se perd dans les horizons noyés de la province d’Entre-Rios, renommée pour ses humides pâturages qui nourrissent la plus forte race chevaline de l’Amérique, et pour ses mules que les négocians de Santa-Fé envoient par milliers au Pérou. Çà et là on rencontre quelque misérable barque de caboteurs italiens qui vont de pointe en pointe échanger une pacotille dont la valeur ne dépasse pas 3,000 francs contre des cuirs, des laines, des crins qu’ils rapportent ensuite à Buenos Ayres. Voilà tout l’appareil de commerce qu’exige la population clair-semée de ces provinces, les plus florissantes pourtant de la confédération. On se croirait dans le désert, tant sont rares les traces de l’homme et de la civilisation ; seulement de loin en loin on croit entendre la clochette de quelque attelage de bœufs qui chemine lentement dans la plaine. Parfois, à travers une forêt de chardons presque aussi hauts que des chênes, on voit bondir un troupeau de daims, fuir une autruche poursuivie par quelque Indien ; ou poindre à la cime d’une barranca un cavalier gaucho, immobile comme le chamois en sentinelle sur un pic des Alpes.

À défaut d’intérêts commerciaux, les marins français ont répandu sur la rive du Parana bien des souvenirs de guerre. Voici la plage au pied de la bourgade de San-Pedro, où en 1840 nous avons débarqué l’armée d’invasion de Lavalle contre Rosas ; à quatre lieues de là, dans un détroit où le fleuve, resserré entre un îlot et la grande terre, n’a plus que huit cents mètres de large, se dresse le mamelon d’Obligado. Plus loin, après avoir dépassé le couvent de San-Lorenzo, dont le clocher apparaît comme suspendu dans les airs à une hauteur de quatre-vingts pieds, nous rencontrons la barranca du Rosaire, que couronne la petite ville du même nom, illustrée aussi en 1839 par nos coups de canon et destinée sans doute à remplacer bientôt Santa-Fé dans son commerce avec le Pérou. La province de Santa-Fé n’a point encore effacé les traces des troubles civils qui l’ont si long temps désolée. Où finit sa plane frontière commencent les lignes onduleuses du grand Chaco que parcourent de rares tribus d’Indiens sauvages à peine vêtus, sans industrie, vivant de chasse, de pêche, de rapines, et des fruits amers du désert ; contrée inculte, malsaine, couverte de marais, tout enchevêtrée d’arbres et d’arbustes épineux et d’un réseau de plantes traçantes et grimpantes, d’épaisses fougères à travers lesquelles il faut s’ouvrir un sentier comme une tranchée, et où le commerce cherche en vain un point qu’il puisse aborder. Le fleuve lui-même semble la fuir ; il va creusant son lit, vers le bord opposé, au pied des barrancas de la province de Corrientes, ruinée aussi par douze années de guerres intestines et de révolutions. Sur plus de cent trente lieues de rive, à l’exception du bourg de Goya, peuplé de cinq cents habitans ; on ne voit plus ni ville ni village, à peine la trace d’une habitation : vallons fertiles pourtant en coton, en tabac, en maïs ; gracieuses collines dont la cime évasée comme le calice d’une fleur cache des réservoirs d’eau qui pourraient fertiliser le penchant des coteaux, mais qui ne nourrissent encore que des tapirs et des caïmans, terreur à l’abreuvoir de ces chevaux sauvages dont la race petite, mais pleine de nerf, fait la force des armées du pays.

Après bien des semaines d’une navigation difficile, dont la vapeur un jour se rira, nous atteignons enfin le mystérieux Paragay. La rivière qui donne son nom au pays, bien différente, du torrentueux Parana, roule paisiblement une eau limpide et pure. Sa largeur a plus de trois fois celle de la Seine à Neuilly. Rien n’est plus varié que l’aspect de ses rives, rien n’est plus frais que la végétation semi-tropicale qui les recouvre ; il n’y manque ni le haut panache des bambous ni la coupole ondoyante des palmiers, ni les sombres frondes du cèdre ni les élégantes découpures des caroubiers. Le premier point où l’on aborde est la Villa del Pilard de Néembucu, bourgade d’environ quatre cents habitans, à vingt lieues de la frontière de Corrientes. Tout autre lieu de débarquement vous est interdit ; les douaniers et les canots garde-côtes qui croisent, le long de la rive vous intiment cette défense. Les maisons incommodes, mal construites, n’invitent pas à s’y fixer. C’est pourtant l’entrepôt unique de tout le commerce extérieur, le poste principal de la police du fleuve et de la garde des frontières ; ainsi l’avait voulu le dictateur Francia, ainsi le veut son successeur, le président Lopez. Aussi la vie ne manque pas aux alentours du débarcadère ; à chaque pas, on y coudoie quelque créole, négociant, portefaix, espion de police ou soldat. Là, qui que vous soyez, chargé d’affaires de votre gouvernement ou simple marchand, il faut que vous attendiez une permission spéciale du président de la république pour pousser plus avant ; toutes les avenues du pays sont gardées comme celles d’une prison ; rien n’y entre, rien n’en sort que sur l’ordre exprès du chef de l’état, et c’est à la capitale que se font toutes les affaires : Francia l’a voulu. Si le caprice ou la raison politique fait refuser votre demande, vous restez sans réponse des mois entiers, jusqu’à ce qu’ennuyé ou indigné vous vous rembarquiez en maudissant cette politique d’exclusion. Etes-vous agréé ? Après vingt jours au moins d’attente sous une surveillance qui ne se ralentit jamais, la permission vous arrive de monter à la capitale, l’Assomption.

Par eau, le chemin est facile ; la rivière a partout une grande profondeur, sans écueils, sans tourbillons ; les rameurs payaguas refoulent aisément son paisible courant, excepté au col de l’Angostura, à, neuf lieues de l’Assomption, où les eaux plus resserrées deviennent aussi plus rapides ; mais c’est un retard d’une heure à peine, et, comme pour bercer votre impatience, la rive s’y pare d’un incroyable luxe de végétation ; l’œil plonge dans des masses de verdure toutes rayonnantes d’éclat et de variété. Navires ou canots accostent le bord au quai de la ville. Par terre, il y a deux routes, selon la saison. Au temps sec, on côtoie la rive, et pendant quarante lieues on parcourt un terrain bas, marécageux, couvert d’une forêt de roseaux, et de glaïeuls ; mais, dans la saison des pluies, le sol est noyé par les débordemens de la rivière ; alors la distance se trouve doublée, car il faut faire un long détour dans l’intérieur pour chercher son chemin à la pente des coteaux, à moins qu’on ne veuille, comme un Esquimaux s’aventurer dans une pelota, sorte de sac en cuir traîné par un cheval à la nage, au risque de faire le plongeon dans le moindre remous. Les habitations sont rares, sur cette terre submergée ; cependant, sur les mamelons, et les tertres que l’eau n’atteint pas, l’œil découvre çà et là quelques cabanes et des troupeaux. Des nuées de moustiques en chassent le sommeil ; on ne peut le trouver qu’au-dessus de la zone des vapeurs dans des espèces de cages ou plates-formes élevées en l’air sur des troncs de palmiers. À dix lieues environ de la capitale commence Ie massif de l’Assomption ; le Sahel d’Alger en peut donner une idée, exagérée toutefois, car il n’y a pas dans tout le pays une montagne dont la hauteur dépasse quatre-vingt-dix toises. Le sol, formé d’une argile rougeâtre et d’agrégats sablonneux, est très fertile. La population tout agricole y cultive du manioc, du maïs, des cannes à sucre, du tabac et du coton.

C’est Francia qui donna à l’agriculture du Paraguay l’essor vigoureux qu’elle a pris ; il força le laboureur à faire, rendre à la terre deux récoltes par an. Les potagers de l’Assomption, abondamment pourvus de légumes, sont entourés de bosquets d’orangers. Le climat est délicieux, d’une salubrité comparable à celle des Canaries ; l’air vous pénètre de volupté, les ciel a la sérénité et la pureté du ciel de l’Ionie ; l’hiver est frais, l’été brûlant ; en juillet pourtant on voit des gelées blanches, et dans les plaines le vent du sud balaie parfois des flocons de neige, mais les arbres ne se dépouillent point de leur feuillage, et la prairie conserve ses fleurs toute l’année ; d’abondantes rosées entretiennent la terre dans une douce moiteur.

Les habitans sont de race espagnole croisée de sang guarani [2] ; ils semblent modelés à l’image de leur ciel doux, indolens, pacifiques, inoffensifs, pénétrés d’un sentiment profond de l’autorité, obéissant aux ordres du président comme à la loi divine, respectueux envers leurs supérieurs, bienveillans et affectueux aux hôtes que le hasard leur envoie. Leurs besoins sont peu nombreux et facilement satisfaits ; lis ignorent le luxe de l’Europe et n’en ont point le goût. Des pieux fichés en terre, avec des feuilles et de la terre gachée dans les intervalles, un simple rez-de-chaussée sans étage, une toiture en paille, voilà leurs habitations, peu différentes, en vérité, des huttes de leurs aïeux guaranis. Leur vêtement est de la dernière simplicité : pour les femmes, une chemise sans manches serrée à la taille ; une chemise et un pantalon pour les hommes, avec l’inévitable poncho pour tous, et tout cela en toile grossière de coton fabriquée dans le pays ; les enfans vont nus la plupart du temps, souvent jusqu’à l’âge de dix à douze ans, à l’exception des garçons. Ceux-ci portent le vaste chapeau traditionnel en latanier pour se conformer à un décret de Francia qui leur enjoint, comme au temps des Jésuites, de se tenir le chapeau à la main devant leurs supérieurs.

Les Paraguayos ne dépensent guère plus d’industrie dans leurs instruments aratoires. Un pieu pointu leur sert de charrue ; d’un os, ils font une pioche ou une bèche. Ils ferment leurs enclos d’un tronc de palmier jeté en travers sur deux morceaux de bois fourchus. Ils dépuillent à la main les graindes du coton, l’arçonnent avec un arc, le filent au fuseau et le livrent à quelque tisseran ambulant qui transporte tout son attiral à dos de mulet et suspend son métier à une branche d’arbre ou à l’angle d’un mur. Leur moulin à sucre n’est qu’un morceau de bois mis en mouvement par des bœufs ; ils font cuire le jus de la canne dans des marmites en terre. La seule maison peut-être qui possède des chaudières de cuivre est la ferme que sruveille Mme la présidente de la république. Les planches se débitent à la main, le blé se pile dans un mortier, le riz se nettoie à peut près de la même façon ; on prépare le tan avec une pierre qu’on roule sur un plateau de bois. Pourtant, dans ce massif ondulé de l’Assomption, les sources et les ruisseaux abondent ; il serait si facile aux habitans d’établir des usines sur les cours d’eau ! Mais qu’ils aiment bien mieux s’en remttre à la fertilité de leur sol, et, se berçant dans des hamacs en filet accrochés à deux arbres ou sous des galeries à jour, passer de longues heures à contempler leur ciel à travers un nuage de fumée de tabac ! Car ici vieillards, femmes, enfans, tout le monde a le cigare à la bouche. Le rhum qu’ils distillent de la canne à sucre, une infusion de l’herbe célèbre du pays, des gâteaux de miel et des fruits confits font le luxe de leur festins, et les heures du soir s’oublient au son de la guitare ou de la mandoline. Les mœurs patriarcales ont ici conservé leur empire. Chaque soir, avant de grimper au dortoir aérien, toute la famille se réunit, les mains jointes, aux genoux de l’aïeul qui la bénit.

La ville de l’Assomption, bâtie sur la rive gauche du Parana, est adossée à la montagne. On y arrive par de sombres voûtes de feuillage ménagées autrefois contre les sauvages comme des défilés fortifiés. En plein midi, les rayons verticaux du soleil n’y pénètrent pas, et le soir, quand les Indiennes y glissent silencieusement, on les prendrait pour les blanches vapeurs de la nuit. Malgré le caprice qu’eut un jour Francia de la régulariser, de la percer à angles droits de rues larges de trente-six pieds, projet auquel il donna un commencement d’exécution avec une violence inouïe, l’aspect de la cité des conquérans n’a guère changé ; c’est toujours le même labyrinthe de maisons en briques, sans étages, couvertes en tuiles pour la plupart, quelques-unes en terrasse ; de jardins et d’enclos séparés par des rues étroites, tortueuses, sans trottoirs, où l’eau des fontaines se faie un chemin vers la rivière par mille ruisseaux qui murmurent dans les cailloux. Les faubourgs n’offrent qu’un amas de huttes en paille peuplées par une classe abjecte d’Indiens. La population ne dépasse pas huit ou dix mille habitans ; c’est le chiffre qu’elle atteignait en 1815 et à peu près le même qu’à la fin du siècle dernier. Les églises, autrefois, si célèbres par leurs richesses, sont décorées simplement ; après l’expulsion des jésuites, l’avidité des gouverneurs, et plus tard l’inexorable politique de Francia, les ont dépouillées de leurs ornemens précieux. On trouve dans la capitale du Paraguay bon nombre d’ouvriers orfèvres, de charpentiers, de forgerons, doués en général d’un assez grand talent d’imitation.

Au-delà du massif de l’Assomption s’étend la zone des pâturages, des grandes fermes (estancias) où l’on élève des bestiaux, et plus loin, se prolongeant jusqu’à la rive du Parana, les anciennes missions des jésuites (au nombre de huit) devenues propriété, nationale, et les forêts où se récolte la fameuse herbe du Paraguay. L’élève du bétail était presque abandonnée quand Francia vint soudain lui imprimer une vie nouvelle ; il avait besoin de bœufs pour nourrir ses soldats, de chevaux pour remonter sa cavalerie ; et en quelques années le Paraguay, qui était tributaire de l’Entre-Rios pour cette branche de commerce, fut en état d’exporter des cuirs, des chevaux et de la chair boucanée. Nous avons vu combien sont simples les habitudes de la population agricole ; celles des pasteurs le sont encore davantage. Une peau de bœuf sert de porte à la maison, de volet à la fenêtre ; pour tout meuble un hamac en filet, une marmite reposant sur les deux pierres du foyer, une bouilloire remplie d’eau chaude pour faire infuser la gerba, l’herbe célèbre du Paraguay, dans le maté, petite calebasse armée de sa bombilla ou tube percé de trous dont on se sert pour humer l’infusion. Quant aux vêtemens, les pâtres, n’en connaissent point. Les maîtres-bergers (capatazes) seuls portent le poncho. Les Indiens des missions étaient autrefois assez bien traités sous les pères jésuites, et on leur donnait quelques pièces d’habillement ; aujourd’hui, père, mère, filles, garçons se maintiennent à l’état de nature ; ils aiment à se réunir, à se presser, souvent plusieurs familles ensemble, dans la même hutte ; peut-être est-ce par raison d’économie, le même feu les éclairant et les chauffant tous, une seule marmite contenant le repas qu’ils mangent en commun ; et comme la même pièce sert à la fois de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher, c’est comme une sorte d’antre immonde d’où s’échappent des effluves infectes et des tourbillons d’une visqueuse fumée.

Les jésuites avaient établi des yerbales ou plantations régulières d’yerba autour de leurs missions ; la récolte s’en faisait sans peine, comme dans nos vergers la cueillette des fruits ; aujourd’hui cette herbe se recueille sur les versans du Maracayou, à soixante ou quatre vingts lieues au nord-est de l’Assomption. L’herbe du Paraguay, que les Guaranis nomment caa est la feuille d’un arbre à peu près de la taille d’un oranger, qui croît spontanément dans les forêts le long des petits affluens de l’Uruguay et du Parana. La préparation de cette herbe diffère peu de celle du thé : on flambe les branches pour griller légèrement la feuille, puis on la fait rôtir, on la brise et on la presse dans des sacs de cuir pour la livrer au commerce. Les Indiens l’exploitent sous la direction d’agens que l’on représente comme impitoyables : on fait de touchans récits des misères et des souffrances de ces malheureux qu’on force à travailler nus sous un soleil qui brûle, torturés jour et nuit par des insectes dévorans ; et n’ayant- pour toute nourriture que les fruits sauvages, les racines et les couleuvres qu’ils peuvent attraper. Les yerbales au Paraguay inspiraient la même terreur que les mines du Brésil ou du Pérou. On raconté que vers 1594, époque où commença l’exploitation de la yerba, un gouverneur chéri des Indiens, trouvant. Entre leurs mains un sac de cette feuille, la fît brûler en place publique et leur dit : « Mon cœur me présage que cette herbe sera un jour la ruine de votre nation. » Pour s’en assurer le monopole, Francia fit une expédition contre les Indiens qui avaient essayé d’en relever l’exploitation sur les bords de l’Uruguay, et l’invasion des missions orientales par le président Lopez n’a peut-être pas eu d’autre but. Les exploitations particulières n’ont rien de ce caractère cruel ; tout s’y fait à marché débattu entre le capitaliste de l’Assomption, les ouvriers ou péons et le chef d’atelier, habilitado. Sans doute on n’arrive aux bois d’yerba qu’à travers des difficultés capables d’étonner l’Européen le plus résolu ; mais ces hommes à la peau tannée semblent insensibles à la piqûre des moustiques, qui nous rendrait fous. Une lanière ou longue tranche de bœuf boucané leur suffit, arrosée de temps en temps d’une gorgée d’eau qu’ils portent dans une corne ; ils chantent en se rendant au bois, sous les feux d’un soleil vertical ; ils chantent sous la ramée qu’ils rapportent, et, le travail fini, quand le soir les réunit dans leur dortoir au milieu des airs, un cigare et une corne d’eau de vie qui passe à la ronde réveillent leur verve ; ils livrent à la brise des déserts, avec les notes les plus tendres de leur mandoline, le nom de l’amie qu’il ont laissée à l’Assomption, et près de laquelle, comme le marin au retour d’une longue campagne, dépenser en un jour tout l’amour et tout le gain d’une année.

Dans tout le pays, à l’exception des principales maisons de l’Assomption, où l’on parle espagnol avec les étrangers, la seule langue en usage est le guarani, à ce point, dit un voyageur récent, que dans la campagne il faut un interprète pour demander un verre eau. Et pourtant on force tous les enfans d’aller à l’école, on leur enseigne à lire et à écrire, et l’espagnol est la langue officielle, la langue des décrets, des ordres du gouvernement, des arrêtés de police ; mais on l’oublie si vite ! Aussi les agens de l’autorité se servent-ils à l’égard de ces gens simples et crédules des actes publics de l’état comme d’un Grimoire auquel ils font dire tout ce qu’ils veulent. La vie isolée des habitans ne favorise que trop cet abus. On sait ce que c’est qu’un village au Paraguay. La chapelle avec son presbytère, un cabaret, puperia, la forge d’un maréchal ferrant et une boutique d’épicier constituent le bourg ; les maisons ne sont pas groupées alentour, mais répandues au loin dans la campagne.

On ne s’attend pas sans doute à trouver dans ce pays une population bien dense ; les données manquent complètement pour en fixer le chiffre précis. Le dépouillement des registres de paroisse donnait pour le dénombrement de 1780 un total de quatre-vingt-dix-huit-mille ames, y compris les cinq missions de la rive gauche du Parana Depuis lors les évaluations des voyageurs ont singulièrement varié. En 1818, un rapport présenté au congrès américain fixe le nombre des Paraguayos à trois cent mille ; un autre voyageur le porte, en 1846 ; à sept cent cinquante mille ; on dit même qu’il dépasse un million. Ici chacun peut se déterminer au gré de son intérêt ou de son caprice. Nous ferons seulement observer que, si l’on compare les chiffres de population assignés par ces mêmes voyageurs aux points où ils ont résidé et où ils ont pu faire des observations exactes avec les chiffres du : dénombrement de 1780, l’augmentation est à peine sensible ; le chiffre des milices ; c’est-à-dire de toute la population active, nous est connu, il ne dépasse guère vingt mille hommes ; et l’histoire de la race guaranie est en contradiction avec les assertions vraiment gratuites qui tendent à lui attribuer un accroissement si rapide.

Quel intérêt un pareil pays peut-il offrir au commerce de la France, de l’Europe ? Quelques cargaisons de draps communs, de flanelles, d’indiennes ordinaires, objets dont l’Angleterre et les États-Unis se disputent le monopole dans le monde entier ; quelques machines à vapeur, si l’industrie s’y développait assez pour les employer dans les sucreries, suffiraient évidemment, à ses besoins. Ce qui lui manque surtout, c’est le sel ; mais sans doute il ne le fera pas venir d’Europe. Et quels produits spéciaux peut-il nous offrir en échange ? Des bois, du tabac, la yerba ? L’Amérique méridionale seule fait usage de la yerba ; on l’expédie à Buenos-Ayres, au Pérou et au Chili. Pour le tabac, bien des essais ont été tentés en Angleterre, en France, à Hambourg, afin de le faire entrer dans la consommation générale ; le goût public ne l’a pas adopté, et Buenos-Ayes reste encore son principal marché. Quant aux bois de charpente et d’ébénisterie, il est bien vrai que les forêts du Paraguay en produisent de supérieurs même à ceux du Brésil ; mais expédiez d’Europe à l’Assomption un navire chargé de marchandises manufacturées pour une valeur de 400,000 francs, il faudrait quarante navires de même tonnage pour rapporter en bois l’échange de cette seule cargaison ; une telle spéculation est-elle praticable ? Quant aux cuirs, aux débris d’animaux, ils ne peuvent faire rivalité aux produits similaires des rives de la Plata, ni les sucres et les riz aux sucres et aux riz du Brésil. D’ailleurs, les navires destinés à traverser l’Atlantique sont d’un trop fort tonnage pour entrer dans les passes du Parana ; il y aurait donc transbordement, forcé de marchandises, et conséquemment nécessité d’un entrepôt à Buenos-Ayres. Le Paraguay, qui n’est pas même un lieu de transit pour l’Amérique centrale, n’offre, on le voit, comme pays producteur et débouché de nos marchandises, qu’un intérêt fort médiocre à l’Europe.

À défaut d’influence commerciale, ne pouvons-nous au moins espérer d’y fonder notre prépondérance politique ? Il nous faut ici présenter le tableau de l’étrange discipline à laquelle Francia a soumis les peuples du Paraguay. L’histoire seule peut en donner la clé ; nous sommes force de reprendre les choses de haut.

Le Paraguay a joué un rôle important dans l’établissement de l’empire espagnol en Amérique ; Santa-Fé, Buenos-Ayres, Corrientes, aujourd’hui capitales d’état, ne furent à l’origine, que des colonies de l’Assomption. Comment procéda la conquête, on le sait. Des aventuriers dévorés de la fièvre de l’or venaient, comme en France les Normands du IXe siècle, prendre possession du pays en y déployant la bannière royale, et se partageaient la terre en commanderies ou domaines seigneuriaux auxquels ils affectaient une population de serfs de glèbe pour les exploiter. C’était comme une résurrection des temps féodaux. Voilà ce qui amena, en 1527, l’aventurier Sébastien Cabot dans le Parana et le Paraguay. Il trouva là des Indiens qui portaient au cou des lamelles d’argent ; cet argent, on le sut depuis, venait des frontières du Pérou. Cabot envoya le précieux métal en Espagne ; ses récits embrasèrent les imaginations. Le fleuve reçut le nom de Rivière d’Argent, — Rio de la Plata, — et une grande expédition de deux mille sept cents hommes accourut, en 1535, à la conquête du Rey Plateano (roi d’Argent), comme disait la légende vulgaire. Ces conquérans prirent terre au lieu où s’éleva depuis Buenos-Ayres ; puis, toujours en quête du pays de l’or, ils remontèrent le Parana, répétant sans cesse aux sauvages de la rive : Plata ! plata ! et marchant au nord dans la direction que leur indiquaient ces pauvres Indiens.

Le 15 août 1536, ils fondèrent sur le bord du Paraguay, au centre d’une tribu guaranie, une forteresse qu’ils nommèrent l’Assomption. Ce fut la première étape de leur course à la poursuite du roi d’argent qui, comme un feu follet, se dérobait au milieu des lagunes des Xarayes ou son palais d’or et de rubis s’évanouissait avec les nuages empourpré du matin ; toujours sur le point d’être pris et toujours s’échappant ; il les entraînait dans les mortelles fondrières des Chiquitos, à travers des périls et des fatigues qu’on retrouve aujourd’hui sur le chemin de la Californie, jusqu’aux frontières du Pérou : Là, un autre flot de conquérans venus d’un point opposé leur fit barrière et les arrêta court. Le rêve d’or était détruit ; pas une parcelle de ce métal ne se trouvait dans l’immense espace que bornent à l’ouest la Cordilière du Chili, et à l’orient les montagnes du Brésil. Il fallut se replier sur l’Assomption, Buenos-Ayres même avait été abandonnée en 1539, et, dès cette époque, les héroïques aventuriers avaient pu voir, en se comptant, qu’ils faisaient à la conquête une litière de leurs corps ; de plus de trois mille hommes venus d’Espagne, il n’en restait que six cents. Leurs chefs aussi étaient morts ; heureusement ils mirent à leur tête un soldat de génie qui donna le sol pour base à leurs illusions et en fit une réalité.

La nation guaranie occupait les bords du Paraguay et du Parana sur presque toute l’étendue de leur cours ; race douée de peut d’instincts guerriers et disposée à plier sous un maître. Irala, c’était le nom de l’aventurier, transforma ses compagnons d’armes en une sorte d’aristocratie militaire ; il les substitua aux caciques et leur distribua des commanderies et des Indiens de glèbe au nombre de vingt-six mille. « Bientôt, dit un poète pionnier de la conquête, ces hommes, qui n’étaient, en Espagne que bûcherons, jardiniers ou pêcheurs, ne rêvèrent plus que seigneuries, grosses fermes ou grasses métairies, » si bien qu’à la fin du siècle, dans un rayon de six à sept lieues autour de l’Assomption, on comptait deux cent soixante-douze fermes et cent quatre-vingt-sept vignobles, qui renfermaient dix-huit cent mille ceps de vigne. Irala recourut au procédé d’Alexandre : il fondit les conquérans avec la race conquise ; les Guaranis s’empressèrent de mettre leurs filles et leurs sœurs dans la couche du seigneur pour obtenir l’honneur de l’appeler mon cousin, et les femmes elles-mêmes se livrèrent corps et ame aux Espagnols. C’est de ces unions légitimées par le temps qu’est sortie la nation paraguaya. Irala en fut le véritable fondateur : « aussi, dit encore le poète, jamais voix de Paraguayo ne s’élèvera pour le maudire. » Il se proposa de faire du Parana et du Paraguay la grande voie de communication entre l’Espagne et le Pérou ; mais, quand il voulut ouvrir cette route, il faillit rester, avec toute sa suite, ensevelis dans les marécages et les fondrières.

Fidèle à la politique du fondateur, Juan de Garay, un de ses successeurs, fonda la ville de Santa Fé comme lieu d’échelle sur le chemin de l’Assomption, et répartit vingt-cinq mille Indiens du voisinage entre ses compagnons. Sept ans plus tard, en 1580, il bâtit la ville de Buenos-Ayres ; il lui fallut trois années de combats continuels pour vaincre les Querendis, race des pampas bien autrement belliqueuse que les Guaranis, qu’il distribua à ses soldats avec les terres d’alentour. L’acte de répartition, fait en 1582, nous a été conservé comme une pièce curieuse. C’est à titre de solde de leurs frais et en récompense de leurs travaux que les commanderies sont distribuées aux Espagnols de par le roi ; la liste commence par l’adelantado Juan de Vera, qui reçoit pour sa part les Guaranis des îles ; elle finit par Juan de Garay, qui s’attribue les Indiens soumis aux deux caciques Quanjipen et Sibacua. Enfin, toujours dans la même pensée, la ville de Siete-Corrientes fut fondée en 1788, à la jonction du Paraguay avec le Parana, qui sépanouit là en sept courans distincts. Burenos-Ayres, Santa-Fé, Correintes, l’Assomption, devaient former les échelles du Pérou, en faisant du Paraguay l’entrepôt de l’Amériquecentrale. Vain projet ! d’insurmontables difficultés du côté du Haut-Pérou déjouèrent tous ces efforts ; le Paraguay, rejeté en dehors du mouvement des sociétés, devint un lieu de douce retraite, de riches métairies, de grasses abbays, et la force des circonstances a fait de Buenos-Ayres la capitale de tout le pays.

À la même époque, et pousxsés par un instinct semblable, les conquérans du Pérou étaient descendus des cimes de leurs cordilières. Les Espagnols du Paraguay avaient couru après l’ombre du roi d’argent : ceux du Pérou poursuivirent, à travers les pampas, la chimérique Trapalanda ou Cité des Césars aux murs d’argent, aux toits d’or, aux fenêtres de diamant. Chaque jour, comme un mirage, la cité fantastique fuyait et les entraînait vers les déserts de la Patagonie. Ainsi que sur les bords du Parana, ce rêve d’or aboutit à de riches commanderies, et suivant une route inverse, les Espagnols du Pérou élevèrent successivement, et pour asservir les Indiens qu’on destinait comme de vils troupeaux à l’exploitation des mines, Santiago del Estero en 1553, San-Miguel de Tucuman en 1565, Cordova en 1573, Catamarca en 1583, Salta en 1582, Jujuy en 1592, La Rioja en 1595, et San-Juan en 1607. en un mot, à la fin du siècle, toutes les grandes capitales des états qui forment aujourd’hui la Confédération Argentine étaient fondées, et la force des choses en faisait converger toutes les routes vers Buenos-Ayres.

Ce siècle fut l’ère des armes ; les phases qu’il présente se retrouvent dans la conquête de tout pays. D’abord les conquérans eurent à vaincre une résistance générale et ardente, qui bientôt s’éparpilla en combats partiels, chaque jour moins redoutables, et ainsi l’autorité civile et militaire fut vaincus. Ensuite, les antiques dieux de la patrie se réveillèrent à la voix des prêtres ou des sorciers qu’on chassait ; toutes les ames en furent émues, un soulèvement universel éclata, mais il fut aisé d’en triompher, les vrais soldats avaient été exterminés, il ne restait plus qu’une race amoindrie. L’Evangile alors put se faire entendre, la parole de Dieu devenait la protectrice des vaincus, qui se réfugièrent dans cette religion des malheureux. L’ère de la prédication était venue ; les missionnaires accoururent.

Les jésuites ont eu des établissemens par toute l’Amérique ; mais, au Paraguay, ils fondèrent un véritable royaume. C’est sans contredit un des plus curieux épisodes de l’histoire moderne. Voici ce qu’ils trouvèrent dans ce pays quand ils arrivèrent au commencement du XVIIe siècle : dans les commanderies, une population réduite à la servitude personnelle, esclave, bien qu’on n’en trafiquât point sur le marché ; hors de ces établissemens, des tribus sauvages dispersées dans les bois, traquées d’un côté par les Espagnols, qui recrutaient des travailleurs, de l’autre par les Portugais de San-Pablo, connus sous le nom de Mamelucks, espèce de forbans recrutés parmi tous les bandits de l’Europe, et qui parcouraient les forêts du Nouveau-Monde pour y faire des malocas, c’est-à-dire des razzias de créatures humaines, qu’ils allaient vendre sur les marchés du Brésil. Armés des ordonnances royales et de la faveur qui était à la cour un privilège du confessionnal, les jésuites tonnèrent contre la servitude personnelle et le servage de glèbe ; ils forcèrent les gouverneurs du Paraguay à rendre des arrêts contre les commandeurs, qui résistèrent par toutes sortes de moyens. Ils se firent ensuite concéder toute la zone comprise entre les possessions brésiliennes et les commanderies du Paraguay ; bornées au massif de l’Assomption, prolongé jusqu’à trente ou quarante lieues de la capitale, et fondèrent les missions qui devaient réduire à la civilisation les Indiens effarouchés. Pour faire une réduction, ils élevaient une église et groupaient alentour des habitations d’Indiens qui vivaient en communauté sous un supérieur jésuite. Ces réductions eurent des destinées bien diverses. : celles qui avoisinaient les établissemens espagnols prospérèrent tout d’abord ; mais celles qui se trouvèrent à portée des invasions des Mamelucks furent impitoyablement détruites ou forcées d’émigrer. Les jésuites de la Guayra s’enfuirent avec leurs ouailles ; ils descendirent le Parana sur une flottille de sept cents balsas, radeaux portés sur deux, pirogues réunies. Arrivés aux chutes, où le fleuve, pendant vingt-cinq lieues, se précipite et rebondit d’abîme en abîme, ils perdirent trois cents balsas, et force leur fut de s’ouvrir un chemin dans les forêts vierges, à travers des réseaux de lianes sans cesse renaissans ; des rochers tombant en précipices, des lits de fougère recouvrant des crevasses sans fond où des familles entières disparaissaient, trempés de l’écume des cataractes et tremblant avec le sol que les secousses de cet effroyable torrent ébranlaient sous leurs pieds. Ils travaillaient tout le jour en chantant des hymnes et des cantiques, et le soir, après avoir préparé leurs abris, arrêtés sur la rive du fleuve, ils entonnaient en chœur le psaume de l’exil mêlant ainsi au roulement des cataractes et aux déchiremens de la tempête dans la forêt les notés sacrées : Super flumina Babylonis !

Cependant les forbans harcelaient les exilés comme des loups affamés poursuivent un troupeau de moutons ; la fuite ne suffisait pas contre leur rage ; un seul moyen restait de les arrêter : les armes ! Les pères jésuites y eurent enfin recours. Ils fortifièrent les défilés de leurs missions, façonnèrent leurs néophytes à la discipline militaire, et livrèrent bataille à leurs féroces agresseurs, qui n’osèrent plus reparaître. De tout le pays, la frontière la mieux gardée, la plus inviolable, fut alors celle des missions. Pour régime intérieur, les jésuites imposèrent la règle monastique. Les trente réductions échappées aux Paulistes se soumirent à un supérieur qui résidait au collége central de la Candelaria. Deux vice-supérieurs lui étaient adjoints : l’un pour les missions du Parana, l’autre pour celles de l’Uruguay. Chaque peuplade eut son curé, aidé d’un frère de l’ordre. Le premier avait la charge des ames, le second tenait la procure et administrait le département ; l’un catéchisait, l’autre enseignait l’agriculture et les arts mécaniques ; tous deux vivaient dans le plus parfait accord. Sous cette autorité révérée se rangeait la municipalité, composée d’un corrégidor, de deux alcades et autres officiers municipaux choisis parmi les caciques. Toutes les missions offraient un aspect uniforme. Au milieu de la place s’élevait, porté sur trois nefs, le dôme de l’église ; à droite le collège, habitation des pères et magasin général de la communauté, avec ses cloîtres, ses préaux, ses jardins, ses rians vergers ; à gauche le cimetière, dont les croix se perdaient sous des bosquets d’orangers ; le bourg formait un rectangle, dont les rues se coupaient à angles droits du nord au sud et de l’est à l’ouest ; alentour s’étendaient les terres affectées à chaque famille, les pâturages, et les grandes fermes de la communauté.

Au point du jour, la cloche appelait à la messe le peuple entier ; la messe dite, tous se rendaient au travail : le laboureur aux champs, le berger à ses troupeaux, l’enfant à l’école, l’ouvrier à son atelier. Chacun était choisi selon son aptitude ; ceux qu’inspirait un vif sentiment de l’harmonie allaient animer les orgues du temple ou chanter sur les harpes saintes les psaumes du Seigneur ; mais l’égalité la plus parfaite régnait entre tous : le guerrier, l’homme de la charrue, le cacique lui-même, étaient égaux devant le travail, tous en partageaient également les fruits. À midi, la cloche annonçait un repos de deux heures ; au coucher du soleil, au son de l’Angelus, les travaux finissaient, on chantait à l’église le rosaire de la Vierge, et, quand tous les habitans étaient rentrés dans leurs demeures, la cloche à minuit sonnait encore le réveil conjugal, car ces pauvres Indiens se faisaient un peu tirer l’oreille pour perpétuer leur race.

Trois jours par semaine appartenaient aux travaux de la communauté, et trois jours aux travaux de la famille. Le curé surveillait avec la même rigueur le domaine public et la propriété privée ; il assignait à chacun sa portion des fruits de la terre, et, quand l’existence de la peuplade était assurée, le surplus allait au marché de Buenos-Ayrec s’échanger contre les produits de l’Europe, contre des vêtemens sacerdotaux, des vases sacrés, des armes et autres objets destinés à la réduction des sauvages du voisinage. Le dimanche appartenait à Dieu ; C’était aussi le jour des fêtes et des réjouissances publiques, des danses, des jeux de bagues, des tournois et courses de taureaux. Les armes alors étaient retirées de l’arsenal ; cavalerie, infanterie, s’exerçaient aux manœuvres militaires sous la direction d’un père jésuite, parfois même de quelque aventurier étranger que le hasard avait amené dans les missions [3] ; car l’entrée en était sévèrement interdite, même aux Espagnols. Telle était l’admirable discipline de ces troupes, qu’elles furent l’auxiliaire le plus sûr des gouverneurs de Buenos-Ayres, soit contre les Portugais ; soit contre les sauvages insoumis, soit même contre les créoles révoltés, et pourtant leur humilité fut telle qu’un colonel à la tête de son régiment, au retour d’un siège où ils étaient montés à l’assaut en s’accrochant à la muraille avec leurs dents, leurs pieds, leurs mains, s’inclinait sur un signe du prêtre pour recevoir en punition d’une peccadille douze cous de fouet, et lui disait en baisant la main qui l’avait frappé : Aguyebé, cheruba, chemboara gua a teepé ! (Dieu vous bénisse, mon père, car vous m’avez fait voir mon péché.)

Ce gouvernement, si merveilleusement adapté aux mœurs des indigènes, ne s’était établi qu’au milieu d’une opposition violente. L’histoire du XVIIe siècle est remplie des luttes des jésuites avec les Espagnols de l’Assomption et les anciens commandeurs, qui défendaient pied à pied leurs privilèges usurpés. Au commencement du XVIIIe siècle, un terrible orage éclata contre les jésuites ; les habitans les chassèrent de l’Assomption et proclamèrent le gouvernement républicain au cri de commune ! commune ! Pendant douze années, cet esprit de révolte se maintint, et le gouverneur de Buenos-Ayres ne parvint à l’étouffer qu’en s’appuyant sur les cinq régimens des missions. Enfin cet empire, qui avait fait pendant plus d’un siècle et demi le bonheur d’une population de cent vingt mille indigènes, s’effaça sous un souffle de l’esprit philosophique et périt d’un trait de la plume royale qui signa l’expulsion des jésuites de l’Amérique espagnole. Maintenant, au lieu de ces champs si bien cultivés, de ces millions de têtes de bétail, de ces villages groupés autour des temples où l’or étincelait en coupoles et en colonnades, on ne rencontre qu’un désert couvert de ronces, que des animaux sauvages et des bêtes féroces, que des ruines jonchant çà et là le sol ; la race humaine a fui, elle s’est dispersée dans les bois ou a péri dans les troubles civiles. Chose curieuse ! un Français reste aujourd’hui propriétaire, d’environ mille lieues carnées de ces missions ruinées. Mais, de l’empire des jésuites il ne resté qu’un souvenir qu’invoqueraient en vain les phalanstériens de nos jours, car il leur manque ; pour renouveler une telle épreuve, la foi, l’humilité et l’esprit d’abnégation des Indiens Guaranis. La doctrine de l’obéissance, enseignée par les pères jésuites, s’était, répandue des missions dans les anciennes commanderies, et avait pénétré si avant dans les cœurs, qu’aujourd’hui encore elle fait le fond des mœurs du Paraguay, et que le docteur Francia n’a pas choisi d’autre base pour y asseoir sa domination.

Lorsqu’en 1811 le, Paraguay, troublé - par la propagande armée de Buenos-Ayres, suspendit son gouverneur espagnol, la junte révolutionnaire osa, la première en Amérique, proclamer, sur la proposition de son secrétaire, dont le seul argument fut une paire de pistolets qu’il posa sur la table du conseil, le droit souverain et l’indépendance absolue du pays. Cet homme était Francia ; tel fut son début dans la carrière politique. Docteur en droit, il s’était acquis dans ce pays d’ignorance une haute réputation de savoir, et son désintéressement, sa rare intégrité ; en faisaient un personnage influent. Les opprimés pouvaient compter sur son appui. Esprit absolu, rigoureux comme une formule mathématique, qui ne transigeait avec aucune condescendance sociale, et pour qui l’humanité n’était rien devant le droit strict de la justice, on racontait de lui, des traits d’équité dignes du premier Brutus. Ne l’avait-on pas vu prendre en main, contre un de ses plus intimes amis, la défense de son ennemi mortel, menacé d’être opprimé par un juge inique, mais tout-puissant ; gagner la cause et refuser ensuite toute réconciliation ? Brouillé avec son propre père, n’avait-il pas inexorablement repoussé la prière du vieillard mourant, qui sollicitait du ciel, comme dernière grâce, la paix avec son fils ? Élevé pour l’église, il avait pris en haine et la religion et ses prêtres et ses moines ; mais la discipline du cloître et de la caserne et la doctrine de l’obéissance, plaisaient à son cerveau monacal ; tout désordre dans l’administration publique et le gouvernement luit faisait horreur.

Trois classes distinctes se partageaient le pays les Espagnols nés dans la Péninsule, les fils du pays ou créoles paraguayos, habitans des villes, et les gens de la campagne. Les premiers constituaient une sorte de noblesse, non qu’ils fussent de race antique, loin de là, mais parce qu’ils occupaient les emplois publics, qu’ils composaient les municipalités (cabildos), et que les femmes les préféraient aux fils du pays. Ceux-ci haïssaient naturellement les Espagnols purs par cet instinct de vanité blessée qui fait que chez nous la bourgeoisie déteste la noblesse ; aimables d’ailleurs, d’élocution brillante et facile, ces créoles avaient un certain goût pour le désordre, avec une probité et une justice d’à-peu-près. Quant aux habitans de la campagne, nous l’avons ; dit, un reflet lointain de la discipline jésuitique, l’obéissance à l’autorité et une secrète antipathie pour toute intervention étrangère formaient les traits saillans de leur caractère. Les instincts de Francia le portèrent, par une pente naturelle, à la tête de cette dernière classe. C’étaient les créoles, les citadins, qui avaient fait la révolution, mais Francia les méprisait, par aversion pour tout esprit de désordre, en haine surtout de leurs meneurs, avocats sans cause, banqueroutiers, gens déclassés. Les Espagnols étaient vaincus, il n’y songeait pas. Ses collègues au gouvernement avaient les goûts et les mœurs des créoles ; ils ne portèrent aux affaires que l’anarchie : Francia ne leur ménagea pas son dégoût et se retira à la campagne, au milieu des estancieros (fermiers), dont ils se fit l’ame.

Le congrès réuni en 1813 nomma deux consuls, Francia et Yegros, riche créole qui représentait bien sa classe, n’aimant que la parade, les uniformes et les titres militaires, d’une ignorance, d’un laisser-aller et d’une insouciance qui eussent livré le pays à la dissolution. Entre ces deux hommes, entre César et Pompée, comme on les appelait, entre les deux partis la lutte ne fut pas longue. Yegros sembla effacé tout d’abord. En 1814, le congrès fut convoqué ; mais, pour étouffer les votes de la ville, Francia le composa de mille députés. On le proclama dictateur pour trois ans, puis, en 1817, dictateur à vie. Devenu maître absolu, il se donna carrière et fit de l’ordre.

Dans la politique extérieure, de même que les jésuites, pour rester maîtres absolus dans leurs missions, les avaient fermées au contact de tout Espagnol, ainsi Francia isola son, pays, de toute relation, avec les nouvelles républiques de l’Amérique. Il avait en horreur « les Athéniens, de Buenos-Ayres, révolutionnaires aimables, mais vains, indisciplinés, volages, ennemis de tout frein, et qui menaient la révolte par toute l’Amérique sans être capables de fonder aucun gouvernement. » Jamais il ne voulut fournir un à seul soldat à la guerre de l’indépendance ni s’unir au congrès argentin, et en cela, il faut le dire, il suivait l’instinct général de son pays. Les sauvages faisaient de fréquentes irruptions dans le Paraguay ; à l’exemple des jésuites, il fit entourer la frontière d’une ligne de gardiasou postes fortifiés aux frais des communes. Ces postes, ou les milices devaient accourir au premier coup de canon, rendirent la frontière du Paraguay inviolable. Pour se procurer des armes il eût bien voulu entretenir un commerce privilégié avec l’Europe ; mais, voyant que les riverains du Parna faisaient main basse, sur les munitions de guerre, il bannit les étrangers du Paraguay.

À l’intërieur, ce qu’il lui fallait d’abord, c’était une armée dévouée. Il destitua les officiers de la bourgeoisie créole et les remplaça par des hommes de la classe qui lui était sympathique ; il forma lui-même environ cinq mille hommes de troupes bien disciplinées, sur lesquelles il pût entièrement compter. Il évinça la bourgeoisie de l’administration, de la magistrature, des municipalités, de la police, des commandemens de district ou de cercle, de toute position influente, et prit ses agens de gouvernement dans une autre partie de la population qui s’attacha en séide à sa fortune. Il ne laissa à la classe riche et aisée que le droit de vivre de son patrimoine et de ses biens acquis, mais sans commerce, sans action politique ; en un mot, il lui arracha l’ame, et, à la moindre révolte, il la frappa d’amendes ruineuses. Dès son entrée aux affaires, il s’imposa une austérité cénobitique. D’abord il gouverna avec une inflexible rigueur, avec une justice inexorable, qui, par excès de logique, devint, suivant l’adage summum jus, summa injuria, une atroce cruauté. C’est par cette logique terrible qu’il fut conduit à ne voir dans l’humanité que lui, le « suprême dictateur, el supremo ! et il étouffa sans le moindre trouble de cœur les conspirations dans le sang et dans les cachots. La terreur finit par être son unique instrument de gouvernement ; sa police veillait au foyer de chaque habitant. Rien de plus simple que ce mode de gouverner les peuples. Les jésuites, pour façonner leurs sauvages, avaient eu recours aux plus hautes aspirations de la religion ; Francia n’employa que l’effroi. Peu de mots suffisent à résumer son administration. Les produits du sol se consommaient sur le sol ; partant, nul commerce. Quant à l’industrie, voici comment il l’aiguillonnait. Il disait à un tailleur : « Fais-moi cet habit, ou tu seras pendu ; » à un canonnier : « Pointe juste ; ou je te fais fusiller ; » à un armurier : « Forge-moi un bon fusil, ou tu mourras. » Voilà comment Francia mena pendant vingt-cinq ans le Paraguay. Il se vantait d’être le seul homme qui sût gouverner le peuple américain conformément à son génie ; ce sera justice de notre part d’écouter au moins son raisonnement. « Voyez les résultats. Comparez le Paraguay et les états de la Confédération Argentine. Le Paraguay regorge de biens ; le peuple y vit dans l’abondance et la quiétude. Que m’en a-t-il coûté ? La mort ou l’incarcération d’une poignée de brouillons. Et les Athéniens de Buenos-Ayres, les Porteños (comme il disait avec une grimace de mépris), qu’ont-ils fondé ? Ils ont jeté à tous les vents des pampas le cri de libertad ! et partout ils ont fait le désert et ils l’ont semé de ruines et des ossemens de la population égorgée pour leurs vaines querelles : il n’est pas un hameau, pas une hutte qui n’en porte la trace. »

Francia mourut d’une attaque d’apoplexie à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, en septembre 1840. Sa mort fut tenue secrète pendant sept ou huit heures. Le principal alcade de l’Assomption se fit proclamer président et gouverneur pendant quatre ou cinq mois sur l’impulsion donnée par Francia. Un sergent de la garnison eut la fantaisie de le renverser et lui substitua un autre président qui dura quinze jours. Don Mariano Roque-Alonzo, commandant d’un quartier de cavalerie, le destitua à son tour, et, s’associant un estanciero nommé don Carlos. Lopez, fit proclamer le gouvernement consulaire au commencement de 1844. Comme Francia, Lopez avait été élevé pour l’état ecclésiastique, et, comme lui, il était devenu docteur en droit. Le premier congrès fut convoqué pour 1842 ; on vit alors se répéter le manège que nous connaissons ; Lopez remplit de ses fidèles l’administration, les justices de paix et les commandemens de district ; ceux-ci lui envoyèrent des députés à son gré, qui arrivèrent à la capitale, les uns en charrette à boeufs, les autres à cheval ou à pied, sans souliers, portant sur leur tête les provisions de la session. En trois jours, la session fut close ; Lopez et Alonzo étaient consuls [4]. Un second congrès se réunit en mai 1844, qui décida qu’un seul président ferait mieux que deux consuls ; Lopez fut nommé pour dix ans avec 10,000 piastres (55, 000 fr.) d’appointemens ; le pacte politique fut voté, et, tout cela fut l’affaire d’un jour ; le 16 mai 1844, le président s’installait impérialement au palais ; la garde en haie présentait les armes à son excellence Mme la présidente, accompagnée de ses petits enfans, et les députés retournèrent à leurs boeufs.

Francia a trouvé son successeur, un héritier de son œuvre. Le système qu’il a fondé n’est point, comme l’avait cru le libéralisme moderne, une monstruosité dans l’ordre politique, mais un gouvernement dont les racines reposent dans les entrailles mêmes de la population. Lopez reprend les erremens du dictateur suprême ; le régime prohibitif est restauré ; les étrangers, qui avaient profité du relâchement dont la mort de Francia fut suivie pour s’établir dans le pays, reçoivent l’ordre de quitter l’Assomption. Le commerce subit de nouvelles entraves ; l’autorité a recours aux rigueurs et aux exécutions ; pour l’ombre d’un oubli de la profonde déférence qu’exige le président, — fusillé ; pour un secret soupir arraché par un caprice fiscal qui vous ruine, — envoyé aux présides ! Le pays s’est accoutumé depuis long-temps à l’isolement et à une salutaire terreur ; il peut vivre aussi heureux sous cette forme que sous toute autre : telle est l’opinion de Lopez. Et, pour cimenter son pouvoir, il a mis un de ses frères à la tête de l’église comme évêque du Paraguay ; un autre a le commandement général des districts de l’intérieur ; son fils, jeune homme de vingt deux à vingt-trois ans est général en chef de l’armée : on prépare d’avance sa succession à la présidence. Ainsi tout le pays se trouve dans la main de Lopez. Jamais Francia n’a joui de plus d’omnipotence.

Tel est le Paraguay. En vérité, il faudrait être doué d’une imagination bien ardente pour y, rêver d’un appui, un auxiliaire sérieux dans les opérations que la France peut avoir à mener sur les bords de la Plata.


II. – LA CONFEDERATION ARGENTINE.

Après tout un siècle d’infructueuses tentatives, on avait été forcé de reconnaître que le Paraguay ne pouvait servir de point d’étape entre l’Atlantique et les villes fondées sur le versant des Andes. Le flot des émigrans, au lieu de remonter le Parana, s’arrêtait à son embouchure. À l’Assomption, le sang espagnol, rarement renouvelé, allait de jour en jour se fondant dans la molle race guaranie. Les nouveaux arrivans se répandaient de préférence dans la plaine de Buenos-Ayres, soumettaient les féroces tribus des pampas, et, se mêlant avec elles, donnaient naissance à une autre race d’une énergie sauvage, que nous voyons aujourd’hui imposer la loi à tout le pays, les gauchos. Ainsi furent peuplés ces vastes territoires de la Confédération Argentine, où l’on nous propose aujourd’hui de porter la guerre et l’invasion.

Entre Buenos-Ayres et le pied de la Cordilière se déroule une plaine de trois cents lieues de longueur, naturellement partagée en trois zones d’aspect fort différent. D’abord, c’est un vaste champ de trèfle et de chardons long de quatre-vingts lieues, qui chaque année subit quatre changemens à vue : verte pelouse en hiver, c’est-à-dire en juillet, il se tapisse au printemps de fleurs éclatantes, et l’été le recouvre d’une forêt de jets, épineux hauts de vingt pieds, droits comme des bouleaux, serrés comme des tiges de bambous, à travers lesquels on essaierait en vain de s’ouvrir une route ; mais, dès qu’ils sont secs, le pampero d’automne en jonche le sol et les disperse au loin. Au-delà, c’est une plane prairie où pendant cent cinquante lieues : on foule un épais gramen sans rencontrer une mauvaise herbe ; les cours d’eau qui la sillonnent vont silencieusement se perdre et s’évaporer dans des lagunes formées par les plis du terrain. Enfin commence un taillis d’arbrisseaux et d’arbres verts sous lesquels, abrité par de gracieux ombrages, on chemine sans obstacle sur un espace de quatre-vingt dix lieues. On croirait suivre les routes d’un parc ; il n’y manque que les châteaux, les manoirs, et, dans les clairières, l’aspect lointain de quelque populeuse cité.

Les premiers chevaux et le gros bétail qu’on transporta dans ces plaines s’y multiplièrent avec une telle rapidité, qu’on en compte aujourd’hui les têtes par millions. Si l’Espagne eût consulté d’abord l’intérêt de sa colonie, elle aurait facilité l’échange de cette richesse improvisée, d’un côté avec le Pérou, qui avait besoin de mules et pouvait les payer en argent, de l’autre avec l’Europe, dont les produits manufacturés se fussent trouvés soldés par l’exportation des cuirs du pays. La cupidité de quelques monopoleurs contraria cette marche naturelle : ces spéculateurs ne voulaient pas que le commerce suivit une voie dont ils n’eussent pas eu le privilège exclusif, et les produits exubérans des pampas furent condamnés à périr inutiles sur le sol, ou à se multiplier indéfiniment sans profit pour les propriétaires ; mais il y a dans la nature même des choses une force que les plus mauvais gouvernemens essaient en vain d’étouffer : la contrebande prit la place du commerce régulier qu’on proscrivait. Buenos-Ayes ouvrit ses routes avec le Chili et le Pérou à travers les pampas, et les Anglais de leurs vaisseaux, les Portugais par leurs possessions limitrophes, pratiquèrent audacieusement leurs opérations illicites sous les yeux et souvent, même avec la connivence de l’autorité chargée de les arrêter. Dans ces conditions, il ne fallut pas moins de deux siècles à Buenos-Ayres pour se développer, pour devenir l’entrepôt si fortement réclamé par le commerce du Nouveau-Monde. Elle constitua un gouvernement séparé du Paraguay en 1620, et fut le siège de la vice-royauté de la Plata en 1776, époque vers laquelle l’esprit du siècle rompit les barrières tyranniques des monopoleurs, et laissa enfin le commerce suivre sa voie. Tels furent les commencemens de Buenos-Ayres et la raison de son importance en Amérique.

La rivalité qui se poursuit de nos jours entre cette ville et Montevideo, entre les deux rives de la Plata, on la retrouve en germe dans l’exclusivisme de l’Espagne et surtout dans la contrebande provoquée par son esprit de prohibition. Toujours Buenos-Ayes dut se tenir en garde contre Montevideo. Le Portugal prétendait étendre jusqu’au Parana les limites du Brésil et embrasser la province Orientale tout entière ; alors nul point de la frontière espagnole n’eût été à l’abri de la contrebande, dont le principal foyer eût dominé Buenos-Ayres même. En face de cette ville et sur la rive opposée du Rio de la Plata, le massif de collines qui accidente le sol de la Bande Orientale projette une arête ou petit contrefort doucement incliné en amphithéâtre qui vient se perdre dans les eaux boueuses du fleuve. La rivière en cet endroit n’a que sept lieues de largeur ; les deux rives, en se resserrant, forment comme le col d’un entonnoir qui va ensuite en s’évasant jusqu’à l’Océan. Une brume, très épaisse à certaines époques de l’année, cache la plupart du temps les deux bords l’un à l’autre ; mais parfois l’air l’épure tout à coup et devient si transparent, que des plats rivages de Buenos Ayres ont distingue, avec une netteté parfaite, les lignes onduleuses des collines opposées. Ce petit port, qu’abrite une ceinture d’îlots, semble fait exprès pour mener la contrebande dans les pampas. Nous en avons fait plus d’une fois l’expérience dans nos blocus de la Plata. Les Portugais s’en saisirent en 1680, y élevèrent une forteresse qui prit le nom de Colonia-del-Sacramento, et en firent un foyer de contrebande. De combien de combats cette langue de terre fut le théâtre ! Pendant un siècle, Espagnols et Portugais s’acharnèrent à ce promontoire, qui finit pourtant par rester à l’Espagne aux termes du traité de 1777, et alors seulement la paix régna sur le Rio de la Plata

Le rôle, qu’a joué Buenos-Ayres comme, siége du gouvernement et de la vice-royauté de la Plata peut être défini en quelques mots : — à l’intérieur, ouvrir à travers le désert des routes de caravane qui reliassent en un seul faisceau les villes situées à l’est de la Cordilière ; refouler au fond des pampas les sauvages qui les infestaient et poussaient leurs irruptions jusqu’aux faubourgs de la ville ; — à l’extérieur, s’opposer aux envahissemens des Portugais et à la contrebande armée que, de concert avec les Anglais et les Français, ils menaient le long de la côte. — Ce fut pour expulser du promontoire de Montevideo les Portugais qui s’y étaient établis en 1723, que les Espagnols fondèrent en 1726 la ville actuelle, qui porte ce nom avec des familles venues des Canaries. Ce fut pour chasser les Français qui avaient créé dans la rade de Maldonado un établissement de contrebande en 1720, que le gouverneur de Buenos-Ayres résolut d’y construire un fort ; mais cette malheureuse province Orientale, ravagée comme aujourd’hui, tantôt par les troupes brésiliennes, tantôt par celles de Buenos-Ayres, ne put développer les richesses de son sol fertile qu’à l’époque où l’Espagne domina enfin sur les deux rives de la Plata et les força de vivre en paix. Alors chacune des deux villes rivales grandit suivant ses conditions normales : Montevideo fut le centre où convergèrent les intérêts de la Bande Orientale de l’Uruguay, et Buenos-Ayres, l’aboutissant obligé de toutes les grandes voies intérieures, devint la capitale commerciale et politique du vaste bassin qui s’étend à l’orient des Andes ; tout prospéra dans le Rio de la Plata, et cette prospérité durait encore quand le vice-roi espagnol fut déposé par les chefs de l’insurrection populaire du 25 mai 1810.

Le mouvement révolutionnaire se déroula dans l’ancienne vice-royauté suivant l’esprit même de la société autrefois soumise à l’Espagne. Dans la campagne vit clair-semée une, population de pâtres indépendans que ne rapproche pour ainsi dire aucun lien social ; le sentiment de l’égalité règne là dans toute sa force ; c’est la loi du climat et du sol. Puis s’élèvent à de grandes distances l’une de l’autre, quelques rares cités habitées par des marchands et des propriétaires trafiquant eux-mêmes du produit de leurs terres où ils ne résident jamais par conséquent sans influence territoriale, d’origine à peu près commune, presque sans démarcation sociale, la plupart sortis de ces provinces basques si fières de l’esprit d’égalité qu’ont formulé avec tant d’orgueil les statuts des cortes de Tarragone en 1519. Il faut entendre le général Rosas lui-même développer, dans son énergique et pittoresque langage, comment la vie du désert et les traditions du sang font de la république démocratique la forme obligée du gouvernement des provinces argentines, tandis qu’au Chili, pays agricole, où les grands propriétaires résident dans leurs domaines, la république aristocratique dut s’établir. Nulle proportion d’ailleurs entre la population des campagnes et celle des villes, qui absorbaient à elles seules le tiers, quelquefois la moitié des habitans des provinces dont elles sont les capitales. Ainsi Buenos-Ayres renfermait quatre-vingt mille habitans, et toute la province en comptait au plus cent vingt mille ; — Cordova, seize mille ; la province entière, soixante-dix à quatre-vingt mille ; — Tucuman, douze mille ; la province, quarante-cinq mille ; — Salta, sept mille ; la province, quarante mille.

Ce furent les créoles de Buenos-Ayres qui menèrent la guerre de l’indépendance dans l’Amérique du Sud par rancune et par sentiment d’envie contre les Espagnols de la mère-patrie, qui, monopolisant les emplois publics, constituaient une sorte de classe privilégiée. Ils soulevèrent avec habileté les mauvaises passions qu’une administration séculaire et vermoulue avait laissées après elle ; ils recrutèrent leurs meilleures troupes parmi les gauchos en faisant retentir les pampas du mot d’indépendance ; puis, la révolution terminée ils l’exploitèrent à leur profit et se partagèrent les grades militaires, les fonctions publiques et administratives. C’eût été légitime s’ils avaient su gouverner. Leurs plans, il faut le dire, furent un brillant frontispice. Ils prirent sur la carte à peu près toutes les provinces de l’ancienne vice-royauté, les confédérèrent par une charte calquée sur la constitution des États-Unis, leur donnèrent pour tête Buenos-Ayres où ils dominaient, et, sans se préoccuper si la civilisation de l’Europe allait au pays, ils voulurent lui appliquer tout d’abord les institutions de nos vieilles sociétés. Ce n’est point l’éloquence qui leur manqua ; mais le sens gouvernemental, la discipline leur fit complètement défaut. Pour détruire, ils avaient été unanimes ; dès qu’il s’agit de fonder, ils se divisèrent. À peine au pouvoir, ils s’entrechoquèrent ; le gouvernement tomba par cascades successives et forcées de la haute bourgeoisie aux avocats et des avocats aux clercs d’huissier. Tous les liens politiques furent brisés ; le pays sembla près de se dissoudre dans l’anarchie… L’anarchie ! Comprend-on bien ce que c’est dans cet océan de plaines où d’impitoyables sauvages s’embusquent contre les chrétiens comme le tigre guette sa victime, où les ranchos sans défense, les villes ouvertes deviennent la proie du premier bandit armé d’une lance qui a su réunir une poignée de scélérats ? C’est comme si la piraterie devenait la loi des mers.

Ce désordre dura jusqu’en 1829, époque où un chef de la campagne, don Juan Manuel de Rosas, — indigné de l’ambition stérile et brouillonne des citadins, qui renversait les uns sur les autres gouverneurs, directeurs, présidens, comme le vent du sud-ouest abat chaque été sur les trèfles la forêt de chardons desséchés qui couvre les pampas, — vint, à la tête de ses gauchos, leur imposer, comme Francia au Paraguay, l’ordre et substituer une pratique sévère à des rêveries politiques.

Il y a dix ans déjà [5], et dans une circonstance analogue, au moment où M. l’amiral de Mackau venait, comme M. le contre-amiral Le Prédour, de signer un traité avec le gouvernement : de Buenos-Ayres, nous soutenions que le pouvoir ; du général Rosas reposait sur le sens intime de sa nation. Aujourd’hui, vingt années d’un gouvernement qui a défié toutes les révolutions et que les expéditions de la France et de l’Angleterre n’ont fait qu’affermir parlent plus haut que toutes les phrases. Il faut bien en convenir : notre intervention a fait du général Rosas un personnage héroïque. Sa vie est passée aujourd’hui à l’état de légende, et il y prête volontiers pour se donner du prestige. En vérité, nous ne voyons pas un grand intérêt à contester des particularités qu’accréditent les personnes de son intimité et qui nous semblent éclairer d’une vive lumière l’état du pays. Depuis assez longtemps son portrait, ne nous arrive guère que tracé de la main des hommes qu’il a vaincus. C’est le Rosas des gauchos qu’il nous importe d’apprécier.

Quoique né à Buenos-Ayres en 1793, don Juan : Manuel, comme beaucoup d’autres descendans des anciens gouverneurs du pays, se vante d’être un fils des pampas. Les premières scènes de sa vie furent celles du désert. Une peau de bœuf suspendue par quatre cordés au toit de la cabane fut son berceau. Dès l’âge de trois ans, il courait après le premier poulain lâché dans la prairie et se hissait sur son dos en s’accrochant à sa queue. Là aussi à l’aise qu’on nous peint les centaures, il jouait aux barres avec les gauchillos du voisinage, courait des journées entières un steeple-chase immense, sans plus se soucier des marécages, des terriers de biscachos (espèce de lapin qui terre dans les pampas), que l’antilope poursuivie par le chasseur. Il s’exerçait à lancer ses bolas et son lasso, d’abord aux jumens et au bétail de la ferme, puis aux autruches et aux gazelles qui passaient aux environs, enfin aux jaguars et aux lions du désert.

On le mit à l’école à Buenos-Ayres ; aujourd’hui encore il fait coquetterie de la belle écriture qu’on lui enseigna ; il servit même (en 1807) parmi les volontaires du général Liniers, qui chassa les Anglais de la Plata ; puis à quinze ans l’instinct du gaucho l’emporta, il retourna aux champs, au milieu de ses compagnons d’enfance, de plaisirs et de travaux ; il avait un tel entrain, il montrait tant de passion pour cette vie, pastorale, que tout autour de lui subit son influence ; tous lui obéissaient d’instinct. S’agissait-il de secourir un ami, de protéger un orphelin, d’arranger un différend même aux dépens de sa bourse, alors faire soixante lieues, dans sa journée n’était qu’un jeu pour lui ; il arrivait à la butte isolée dans la prairie quand depuis long-temps déjà le soleil avait disparu sous l’horizon des hautes herbes ; il dessellait lui-même son cheval, car dans ces régions de l’indépendance on ne trouve personne qui vous rende ce service ; il l’attachait à une côte de bœufs plantée en terre comme un piquet, ou le laissait paître en liberté au corral, soulevait le cuir de taureau, qui servait de porte à la cabane, et, le chapeau à la main, jetait dans l’obscur gîte le solennel buenas noches, caballeros ! Une lampe, alimentée avec de la graisse de boeuf, entre les pierres du foyer des cendres mal éteintes rendaient seulement les ténèbres visibles. Quelques masses noires répandues çà et là s’animaient au salut du voyageur ; c’étaient des bouviers qui sortaient lentement de dessous leur poncho. On s’asseyait en cercle autour de l’âtre sur des crânes de taureau dont les formidables, cornes servaient de dossier, le feu s’allumait, on souhaitait la bienvenue en inclinant vers la flamme la broche du fameux asado con cuero (boeuf rôti dans sa peau). Chacun des convives, avec le large couteau qu’il portait à la ceinture, taillait dans le rôti une tranche succulente ; la cruche d’eau passait à la ronde, puis la corne remplie d’eau-de-vie ; le maté circulait, la conversation, s’animait : un pâtre de Santa-Fé racontait les effroyables cruautés des sauvages du grand Chaco, un coureur de Mendora comment il avait échappé au couteau des Indiens Pampas. Puis c’étaient les querelles de province à province, San-Luis contre SanJuan, la Rioja, contre Catamarca, Cordova contre le Tucuman, et Rosas méditait sur ces bruits apportés par tous les vents du désert. On décrochait une vieille mandoline de la muraille où elle pendait à un os en compagnie de selles et de brides ; on chantait sur l’air monotone des tristes du Pérou quelque cielito de los corrales, espèce de ronde où l’on improvise tout ce qui passe par la tête amours ou combats ; c’étaient pendant la révolution, les prouesses de l’indépendance, surtout les gauchos en renom : Quiroga, le terrible héros de la Rioja, Estanislao Lopez de Santa-Fé, Artigas, dont l’influence, s’étendait depuis les murs de Montevideo jusqu’au pied des Andes, noms que la bourgeoisie argentine a voués à l’exécration des siècles. L’heure du coucher arrivait ; s’il faisait beau on allait s’étendre à la porte de la cabane pour échapper aux punaises de l’intérieur ; une selle servait d’oreiller. Quand le pampero apportait des tourbillons glacés, on se blottissait dans un coin de la hutte : le vent et la pluie passaient à travers les trous nombreux du mur, par les déchirures du chaume ; mais qui s’en souciait ? On dormait d’un profond somme. Au jour, on se secouait, chacun sellait sa monture, et tandis que le léger potro (poulain) emportait comme le vent le jeune gaucho, l’ami le suivait long-temps du regard, et, quand il disparaissait sous la courbure de la plaine, lui jetait encore comme adieu Buen mozo este Juan Manuel !

De dix en quinze lieues sont des relais de poste pour les coureurs des pampas, points de rendez-vous toujours désirés ; des troupes de chevaux, paissent aux alentours ; parfois un ombou les signale, l’ombou, qui est dans les pampas ce qu’est le palmier dans les sables de la Nubie ; le plus souvent aussi la hutte se confond avec les teintes uniformes du sol. Là se réunissent les pâtres ; on cause à cheval, on propose la partie de cartes, car tout gaucho en porte nécessairement un jeu dans quelque pli de son vêtement ; les chevaux s’approchent front à front, la bride sur le cou ; on étend sur leurs têtes un poncho, et, sur ce tapis improvisé, on joue tout ce qu’on possède ; on perd, on gagne du même front, Le ciel est beau, les poumons sont dilatés par plusieurs heures d’un galop presque aérien ; les yeux rayonnent d’espoir, on échange ses rêves. Quels vœux pourrait encore former un homme sur la terre, quand il possède un poncho de Tucuman tissu de pure laine de vigogne, des guêtres soyeuses de la peau d’un veau arraché au ventre de sa mère, une selle où chevaucher dix-neuf heures de la journée, et reposer sa tête cinq heures »de la nuit, des éperons de Castille à larges molettes pour enfoncer aux flancs d’un cheval indompté cette ardeur qui vous brûle de dévorer l’espace ? L’amour, qu’est-ce dans ces déserts, où la plus jolie china, si vous lui demandez quel est le père de l’enfant qu’elle berce dans ses bras, vous répond : « Appelez-le Légion, ou : Qui sait ? » (Llame-le Legio, ou, quien sabe ?)

La grande préoccupation du gaucho, ce sont les incursions des sauvages. Entre les deux races, il y a haine violente, implacable, qui va jusqu’à la fureur ; guerre d’extermination, souillée de cruautés qui font frémir. Jamais gaucho ne parle des Indiens qu’en grinçant des dents. Don Juan Manuel avait l’horreur instinctive du sauvage ; la chronique de Buenos-Ayres prétend qu’une tradition de famille rend chez lui cette haine encore plus ardente ; son grand-père maternel, Basque français, fut pris, dit-on, par les Indiens, cousu dans une peau de boeuf, traîné dans une lagune et livré aux oiseaux de proie [6]. Dès que le cri de los Indios ! los barbaros ! répété de rancho en rancho, mettait sur le pied les gauchos, il accourait tout écumant, organisait l’attaque et les poursuivait comme des bêtes féroces. C’est contre les sauvages qu’il a conquis son renom militaire ; mais il faut dire aussi que, maître de lui au milieu des orages de la passion, Rosas ne crut pas que le seul moyen d’en finir avec les Indiens fût l’extermination. Lui qui vingt fois avait vu le produit de longues années de labeur anéanti par les incursions des barbares, ses cultures détruites, ses champs ravagés, son bétail emmené au désert, il traita avec eux, fit pénétrer la civilisation dans leurs hordes les plus farouches, les attira sur les terres de la république, les façonna aux travaux des champs, les dressa aux armes, fit de leurs colonies des avant-postes de défense et les plus sûrs gardiens de la frontière argentine.

On connaît maintenant cette population de bouviers et de pâtres sur laquelle Rosas a fondé son influence. D’assez haute taille, d’une fibre sèche et agile ([7], d’une sobriété extrême, ne vivant que de bœuf et d’eau, infatigable à cheval et pouvant s’y tenir plusieurs jours de suite, le gaucho est presque insensible à la douleur ; il dédaigne la vie et méprise la mort qu’il donne et qu’il reçoit avec une incroyable indifférence. Le secret est la loi du désert, il le garde comme un sauvage et n’est pas moins obstiné. Les grandes et monotones scènes de son ciel et de sa terre lui impriment au front la mélancolie ; silencieux et calme, il passe des jours entiers immobile, le nez fourré sous son poncho, assez semblable au pélican des solitudes ; point discuteur, il fait volontiers du couteau la seconde moitié de ses argumens ; quand il joue aux cartes, il plante à son côté sa longue et tranchante lame pour couper court à toute tricherie. L’indépendance est sa vie, il parcourt à cheval ses solitudes comme l’oiseau plane dans les airs : aussi le cri d’affranchissement de Buenos-Ayres éveilla-t-il tous les échos des pampas. Comment s’est-il trouvé un homme qui pût appliquer l’épithète de lâche à cette race énergique ? Ce n’est pas ainsi qu’en parlent nos marins qui ont vaincus à Obligado. La peinture que nous en faisait un jour le général Rosas nous paraît bien plus vraie : « Donnez au premier gaucho venu une lance, un poncho, des éperons et une selle, la plaine devant lui et voilà un soldat. » Sans doute ce n’est pas un homme de guerre bien discipliné ; mais les cosaques du Don, que Murat chargeait à coups de cravache sur le chemin de Moscou, se montrèrent pendant notre retraite de redoutables ennemis. Souvent assis sur un mamelon qui domine la ville de Buenos-Ayres, ou courant à cheval dans la plaine et contemplant les gauchos qui trottaient à la file avec leurs bœufs attelés par nombreux couples à des chariots dont les roues pleines enfonçaient dans la boue jusqu’au moyeu ; nous nous sommes demandé quelles chances courrait dans ces plaines une armée expéditionnaire d’Europe, obligée de tout porter avec elle, munitions de guerre et de bouche, sans cesse harcelée par des nuées de gauchos, et toujours la fable du Lion et du Moucheron nous, est revenue en mémoire.

La vie du gaucho à la ville, dans les saladeros, est loin d’amortir l’instinct de férocité qu’il a sucé avec le lait des pampas. C’est dans les saladeros que s’exploitent les produits du pays, les animaux : Chaque jour, on les voit arriver par nombreux troupeaux qu’on renferme tout d’abord au corral ou parc terminé par une porte assez large pour donner passage à un boeuf. Sur l’épaisse poutre qui en fait le linteau se tient un gaucho armé de son coutelas. Par instinct, le bœuf montre une répugnance invincible a se diriger vers cette sorte de guillotine ; pour l’y contraindre, un bouvier lui saisit les cornes dans le nœud coulant d’un lasso qui, passant sous la porte, va, par une poulie de retour, s’accrocher à la selle d’un cheval. On fouette le cheval, le lasso se raidit, le bœuf résiste en cherchant à s’étayer sur ses pieds ; mais on a disposé un plancher en pente où il glisse entraîné vers l’huis. Dès qu’il y présente la tète, le matador lui enfonce son couteau dans la nuque et lui tranche la moelle épinière. La mort est instantanée ; le bœuf s’affaisse ; on l’entraîne sur une plate-forme où il est immédiatement écorché et mis en pièces. La peau, saupoudrée de sel, se vend sur tous les marchés du monde sous le nom de cuir vert de Buenos-Ayres ; la chair, coupée en lanières et séchée, sert à la nourriture des nègres des États-Unis et des colonies ; c’est le tasajo, ou viande boucanée. La corne du pied et celle du front sont réduites en huile dans des chaudières soumises à une forte pression ; on fait aussi du noir animal avec les autres débris. Ces saloirs sont de vrais charniers où l’on respire une odeur de mort ; le sol est jonché d’ossemens ; les haies des enclos sont faites de côtes de bœuf enchevêtrées de longues cornes ; dans les murs ; sur les toits, on voit percer, partout des os qui servent de chevrons ; la brise qui y souffle se charge d’exhalaisons infectes qu’elle répand au loin sur la ville et dans la plaine. Les étrangers ont bientôt appris à connaître le vent des saladeros ; on prétend même qu’aux alentours les fruits y contractent la saveur de la chair boucanée et un certain parfum de charogne. L’atmosphère de ces tueries n’a rien, on le voit, qui puisse adoucir les mœurs du gaucho de la pampa.

Dès qu’il se trouva un homme capable de réunir ces élémens épars, de les mettre en mouvement, de révéler au désert sa force, c’en fut fait de la prépondérance de la bourgeoisie. Le général Rosas fut cet homme. Qu’on ne s’imagine pas que la prédominance de la campagne sur les villes, telle qu’il l’a fondée, soit un accident politique, l’application d’un système personnel qui doive finir ou tomber avec lui : non, c’est un principe de gouvernement qui repose sur une juste appréciation de la force réelle du pays. Les pâtres de la pampa savent obéir au chef qu’ils se sont chois, les citadins ne le savent pas. Francia n’a pas eu d’autre secret ; ce fut aussi celui du fameux Artigas dans la Bande orientale ; Lopez, à Santa-Fé, n’a pas fait autre chose, et ainsi fera tout homme qui voudra fonder dans l’Amérique du Sud un pouvoir durable.

Veut-on saisir d’un seul regard ce mouvement de l’autorité qui, partant de la tête, embrasse tout le pays, pénètre au foyer du moindre citoyen et serre à la gorge l’homme de la ville ? La République Argentine admet deux pouvoirs : l’exécutif, — Rosas, gouverneur ; — le législatif, une chambre des représentons à l’élection de laquelle le gouverneur a grande part. Sous l’autorité immédiate du gouverneur viennent : — l’armée, — la garde nationale, — l’administration ou police.

L’armée se recrute aisément. Nous l’avons dit tel est le caractère des gauchos, qu’il suffit de leur mettre à la main une lance, de leur donner un cheval, un recado (selle), une casaque, pour en faire des soldats. La garde nationale se divise en deux sections distinctes : — les patricios, garde mobile qu’on incorpore au besoin par compagnies dans l’armée ; c’est l’élément jeune et viril ; — les civicos, garde sédentaire, vieillards ou enfans pour la plupart ; on leur confie en temps de guerre la garde des villes.

Le système administratif, est fort simple. Tout le pays est divisé en districts, et chaque district obéit à trois fonctionnaires nommés par le gouverneur : le juge, de paix, le commissaire, l’alcade. Les fonctions de juge de paix sont multiples : elles comprennent l’administration portique, qui chez nous appartient aux préfets, et les attributions judiciaires en première instance ; de plus, le juge de paix est le commandant né des civicos de son district. — Le commissaire exerce des fonctions purement administratives, et qui équivalent à celles de nos maires. — L’alcade est un officier de police ; il a des lieutenans chargés et responsables chacun d’une manzana ou quadra (île de maisons). Les lieutenans-alcades sont tenus de connaître toutes les familles de leur quadra et répondent de ce qui s’y passe. Ils sont organisés en compagnies commandées par des alcades-capitaines, et réunis en un corps unique dont le chef de police est le colonel. Les serenos (gardes de nuit) en dépendaient autrefois, le général Rosas en fait un corps à part sous ses ordres immédiats. Par eux, son œil est ouvert dans les ténèbres, son oreille entend jusqu’aux épanchemens les plus intimes. Quand le silence et la nuit s’étendent sur Buenos-Ayres, la lampe du gouverneur s’allume au sommet de la tour élevée qu’il habite, et les gauchos se la montrent comme le génie de la patrie qui veille encore sur la ville endormie.

Tel est le système de politique intérieure adopté par le général Rosas ; sa politique extérieure s’appuie de même sur un sentiment très vif chez les gauchos, et qui leur est commun avec toutes les populations de l’Amérique du Sud c’est le sentiment de leur indépendance nationale vis-à-vis de l’Europe. Tous les voyageurs l’ont remarqué : de province à province, de la ville à la campagne, il existe une ardente jalousie, Une sorte de répulsion qui s’exprime en injures continuelles, les mauvaises gens sont les citadins pour les gauchos ; ce sont les gauchos pour les citadins ; quant aux habitans de Buenos-Ayres, les porteños, comme on les nomme, un instinct de basse envie les rend odieux à toutes les provinces. Ces rivalités, ces passions locales semblent toujours à la veille de chercher une satisfaction dans la guerre civile : qu’une famille s’élève au pouvoir dans une ville, et sur-le-champ se dresse un parti contraire pour la renverser. — Eh bien ! au milieu de ces haines de localité où la société paraît sur le point de se dissoudre, mettez tout à coup en jeu l’honneur national en face de l’Europe, et soudain tout se réunit dans un sentiment commun, un seul cri retentit dans tous les cœurs : Independencia o muerte ! Le même homme qui tout à l’heure voulait égorger le gouverneur par jalousie privée court se ranger à son ordre sous les drapeaux de la patrie. L’indépendance est devenue, pour ainsi dire un article de foi religieuse ; les prêtres dans la chaire, au confessionnal, en font une sorte de droit divin. Au Tucuman aussi bien qu’à Cordova, à Buenos-Ayres, assistez aux fêtes, de l’indépendance, aux spectacles, aux sermons des prédicateurs en renom, et vous sentirez le frisson de l’élan patriotique qui embrase l’auditoire, hommes, femmes, enfans, aux évocations de l’indépendance. C’est ainsi que Rosas a pu livrer à l’exécration de son pays les infâmes unitaires, — cette portion de la bourgeoisie de Buenos-Ayres si sympathique à notre civilisation, en les flétrissant du stygmate d’agens de l’étranger. Et quand nos plénipotentiaires le menaçaient d’une invasion, il fallait le voir s’enivrer du sentiment national, et d’un son de voix où semblait vibrer l’ame de tous les Américains, s’écrier : « L’Amérique se repliera au contact de l’Europe ; autour de vos troupes, nous ferons une ceinture de désolation ; les armées sortiront toutes faites du sol argentin ; un cri volera sur l’Amérique : — Mort à l’étranger ! Et depuis le Chili jusqu’à Guayaquil, toutes les républiques me viendront en aide. Ah ! vos plénipotentiaires me rendent invincible. Je suis donc réellement l’homme de ma patrie ! Ils m’appellent tyran ? Où sont mes moyens de corruption ? L’argent me manque pour récompenser les plus éclatans services ; ces armées, que j’entretiens depuis, quinze ans, et dont pas une ne bronche, ne reçoivent même pas leur solde ; je n’ai pas fait un seul général. Voyez de quel minime traitement se contentent tous mes chefs de service : il me faut donner moi-même l’exemple de l’abnégation la plus absolue, car je n’ai pas autre chose à donner. Étrange tyrannie qui n’a pour moyen d’action que le dévouement à la chose publique ! Cette nation jeune, ombrageuse, est jalouse de faire à chaque instant acte d’indépendance ; l’ombre d’une indigne concession de ma part me laisserait tout à coup sans autorité ; mes ordres, qui se transmettent aujourd’hui comme une commotion électrique au bout de la république, s’arrêteraient soudain ; les derniers des citoyens se retourneraient contre moi et me pendraient. Mais ils savent que la première maison qui sera brûlée à Buenos-Ayres, quand il le faudra, est celle de Juan Manuel, et c’est moi qui y mettrai le feu ; ma famille se dévouera avec moi ; je suis dans le vœu de ma patrie ! » Et les applaudissemens frénétiques avec lesquels les représentans accueillent les messages où il leur fait part de sa détermination de résister à l’Europe montrent qu’il a su rencontrer la fibre populaire. Il faut le dire à sa gloire : dépositaire d’un pouvoir immense, il n’en eut jamais le vertige. Austère dans sa vie, d’un désintéressement sans bornes, depuis que l’ordre est rétabli à Buenos-Ayres, que son autorité n’est plus contestée, il n’y a pas une exécution, pas même un emprisonnement pour cause politique. Le seul titre auquel il aspire hautement est celui de restaurateur de l’ordre et des lois dans sa patrie. Sa vie a été une lutte continuelle : lutte acharnée à l’intérieur pour étouffer les partis qui, pendant trente ans, ont fait de la Confédération Argentine un théâtre d’anarchie et de troubles sanglans ; lutte à l’extérieur, pour comprimer les sauvages ’et les refouler au fond de la Patagonie, pour constituer la nationalité argentine contre les prétentions exorbitantes des nations de l’Europe, pour fondre en un corps unique, dont il est la tête et l’ame, ces provinces éparses dans les solitudes de l’Amérique. Rien ne bronche aujourd’hui sous sa loi. Il a introduit dans son pays la culture des céréales, et Buenos-Ayres, qui tirait ses farines des États-Unis, peut en exporter aujourd’hui. Il a poussé les estancias jusque dans le Tandil, à quatre-vingts lieues au sud-ouest ; il est le plus ardent promoteur de la propagation des bêtes à laine dans les pampas ; le commerce afflue à Buenos-Ayres ; l’émigration étrangère y déverse chaque année des milliers de travailleurs ; on compte plus de vingt-deux mille Français dans la seule province de Buenos-Ayres : de ces Français basques et des Irlandais qui s’y joignent sortira une race qui ne le cédera point en énergie aux premiers gauchos, et qui prendra, soyez-en sur le caractère de la terre. Le général Rosas a su aligner son budget et donner une valeur monétaire au papier, naguère si déprécié ; les communications manquent encore, mais laissez-lui la paix, et il saura bien sillonner la pampa de routes commodes et sûres. La liberté, cette nourriture des nations fortes, agit au berceau des peuples comme les liqueurs ardentes dans l’allaitement d’un enfant : elle tue. Qui donc parmi nous oserait encore faire un crime au général Rosas de la mesurer au pays qu’il a tiré du chaos ?

Tel est l’homme qui personnifie aujourd’hui aux yeux de l’Europe la Confédération Argentine, et avec lequel nous nous sommes rencontrés face à face en intervenant dans la Plata Ces détails suffisent pour faire connaître les obstacles qu’aurait a vaincre une expédition dirigée contre Buenos-Ayres. Les chiffres que nous poserons plus loin fixeront nettement l’importance de nos relations pacifiques avec ce pays ; mais auparavant il nous faut présenter en regard le tableau de l’État Oriental, dont les destinées ont été de tout temps si bizarrement enchevêtrée avec celles des provinces argentines, et qui, dans la guerre d’invasion qu’on demande, devrait être la première étape des armes de la France.


III. – L’ÉTAT ORIENTAL.

La Bande Orientale offre presque partout d’agréables aspects. Là le ciel et la terre semblent sourire à l’homme : c’est une gracieuse succession de coteaux découverts et de vallons ombragés, au fond desquels l’âpre souffle des pampas ne parvient : as à dessécher les ruisseaux. Le Rio-Négro coupe cette contrée en deux parties, à peu près comme la Loire traverse notre France ; une puissante rivière ou plutôt un fleuve, l’Uruguay, la borne à l’occident, et les eaux de la Plata baignent comme une mer, sa frontière méridionale ; mais les entrailles de cette terre ne recèlent pas le moindre filon d’or, elle n’était sur le chemin d’aucune mine : les Espagnols la dédaignèrent, et s’ils se décidèrent enfin à y jeter quelques colons, à la disputer aux sauvages, ce fut pour empêcher les Portugais de s’y établir.

L’histoire n’a point ici ces grandes et simples lignes qui marquent si nettement la race des pampas ; la Bande Orientale est un champ de bataille où Brésiliens, Argentins et gauchos nomades viennent se confondre. À la proclamation de l’indépendance, la province tomba tout d’abord (1815) aux mains de son excellence le seigneur Artigas, très haut protecteur de l’Amérique du Sud, vrai brigand dont les ordres s’exécutaient de la frontière du Brésil à la Cordilière des Andes par Santa-Fé. Il faudrait remonter aux légendes du temps de Richard Coeur-de-Lion pour trouver quelque chose d’analogue au pouvoir étrange qu’exerça cet homme. Ce qu’on nomme aujourd’hui l’État Oriental le comptait au plus alors trente-cinq mille habitans ; Montevideo seule en renfermait quinze mille, presque tous Espagnols ; le reste vivait éparpillé dans les estancias, où une chapelle avec son presbytère prenait le nom de village. Une estancia on le sait, est une ferme de plusieurs lieues carrées d’étendue, particulièrement destinée à l’élève des bestiaux. La maison ou plutôt la cabane du maître et de la famille en occupe le centre ; l’estanciero surveille de là ses péons ou gauchos à gage qu’il paie, pour soigner le bétail. Il se charge de leur fournir tout ce qui est nécessaire à la vie ; mais : nul engagement ne les enchaîne : ils restent libres de partir, de changer de maître ou de demeure, de vagabonder au gré de leurs caprices. Là comme au Paraguay, comme dans la Confédération Argentine, la frontière, mal, définie, laisse une zone où tous les hommes brouilles avec l’ordre social trouvent un sûr abri ; ils vivent de la contrebande, du vol ou du détournement des troupeaux : existence de bohème, qui a dans ces pays un attrait sauvage presque irrésistible. Les femmes enlevées par eux refusent de retourner à la vie civilisée dès qu’elles ont partagé leurs âpres émotions, et combien de pâtres éprouvent le besoin d’y retremper de temps en temps leurs instincts d’indépendance ! Le gaucho oriental est moins concentré, plus vif et peut-être aussi plus inconstant que le gaucho des pampas. C’est de cette population à demi tartare, sans asile fixe, qu’Artigas s’était fait l’ame. Il devint le roi des contrebandiers, le grand chef des bouviers nomades, comme Robin Hood était le roi le chef des francs-archers. Le gouverneur espagnol eût bien voulu le faire pendre ; il jugea plus prudent de traiter avec lui, et le nomma capitaine de blandengues, cavalerie légère chargée de la police des campagnes.

Quand éclata la guerre de l’indépendance, Artigas en fut naturellement l’un des héros ; puis, les Espagnols expulsés, lorsque l’antipathie du citadin et du gaucho se dessina, la haine du porteño ou bourgeois de Buenos-Ayres, qui s’était substitué aux Européens, fit vibrer tous les cœurs gauchos, et s’incarna, pour ainsi dire, dans cet homme ; mais, avec ses instincts de bandit ; il eut l’ame assez haute pour imprimer à sa patrie une existence propre et l’empêcher d’être absorbée par le Brésil ou par Buenos-Ayres. Il avait en horreur la vile bourgeoisie, comme il disait en frappant du talon le bahut vide qui servait de trésor à son armée. À peine savait-il signer son nom, et, quand Il s’adressait au suprême directeur de Buenos-Ayres pour protester du droit souverain de l’État Oriental, je ne sais quel secrétaire habillait sa pensée, mais il trouvait des apostrophes dignes des Catilinaires. Il dédaigna le séjour de Montevideo. Son palais était une hutte aux bords de l’Uruguay, son trône un crâne de boeuf, tout son mobilier administratif consistait en deux chaises dépaillées pour ses secrétaires, qui écrivaient sur leurs genoux les ordres qu’il dictait à toute l’Amérique. Là était son quartier-général ; dans la tente de Napoléon, aux bords du Niémen, il n’y avait pas un plus grand mouvement de courriers et d’aides-de-camp. On arrivait, on coupait une tranche de rôti toujours fumant, on avalait une gorgée d’arack, on allumait un cigare du Paraguay, on sautait en selle ; les ordres volaient, se croisaient avec tout le pêle-mêle d’un camp de Tartares. L’influence que cet homme exerçait tenait du prestige : tour à tour caressant, emporté d’une courtoisie extrême et d’une cruauté féroce, il semblait résumer les vices et les qualités de sa race. À l’exception des Indiens des missions, les figures qu’on rencontrait dans son camp faisaient l’effroi des marchands et des honnêtes estancieros ; il n’y avait pas dans tout le pays une seule ferme qu’ils n’eussent mise à sac ou rançonnée de quelque façon, et pourtant c’était encore près des tentes de ces bandits qu’on courait le moins de dangers : aussi le concours des habitans avait-il transformé en une sorte de ville leur lieu de campement.

Contre ce terrible protecteur, le petit nombre des propriétaires orientaux qui n’avaient pas fui à Buenos-Ayres implorèrent le secours du roi de Portugal. Le Brésil n’eut garde de laisser échapper une si belle occasion de renouer sa politique séculaire pour tenir Buenos-Ayres en échec. Vers la fin de 1816, dix mille hommes des vieilles troupes de la Péninsule, sous les ordres du général Lecor, pénétrèrent en trois corps différens dans l’État Oriental par Santa-Teresa, par le Cerrolargo, par le bord de l’Uruguay, et, enserrant le pays tout entier dans leur marche convergente, ils entrèrent, le 19 janvier 1817, à Montevideo, qui leur fut livrée par les habitans. Artigas les harcela de guerillas meurtrières où le gaucho Rivera commença sa réputation de partisan. Aussi ces beaux régimens, qui avaient figuré avec honneur dans les grandes guerres de l’empire, décimés dans de continuelles embuscades, se trouvèrent-ils bloqués dans la ville même où ils étaient cantonnés, à peu près comme, le serait aujourd’hui par les bandes d’Oribe une troupe européenne qui voudrait prendre pied à Montevideo pour dominer l’État Oriental.

Artigas resta maître de la contrée exactement comme l’est aujourd’hui Oribe en face de la ville de Montevideo, occupée par la légion étrangère et par nos bataillons d’infanterie de marine. En 1820, son lieutenant Ramirez se révolta dans l’Entre-Rios, lui livra bataille et le défit. Le héros des gauchos, vieilli et délaissé par la fortune, se vit même contraint de fuir au Paraguay, où Francia, son ennemi instinctif, lui assigna pour asile et pour prison la bourgade de Curuguaty, qui fut aussi son tombeau. Ramirez, vainqueur du grand Artigas, rêva l’empire de l’Amérique : il franchit le Parana un peu au-dessous de Santa-Fé et mit en déroute une armée buenos-ayrienne ; mais le soir de ce succès, au moment où, assis sur le trésor qu’il avait enlevé à l’ennemi il s’enivrait de son triomphe, il vit venir à la tête de trois cents cavaliers, Lopez de Santa-Fé, qui ne voulait que donner une alerte. Les vainqueurs surpris et épouvantés se débandèrent. Ramirez piqua droit au désert ; Lopez le reconnut, s’acharna à sa poursuite, le tint pendant de longues heures au bout des lances de ses gauchos, l’abattit enfin et l’égorgea sans merci.

La ruine d’Artigas portait au faîte l’ambition du Brésil, qui, étendant sa frontière à l’Uruguay et sur La Plata, devenait enfin puissance prépondérante dans ce bassin du Parana d’où l’Espagne, pendant deus cents ans, l’avait exclu. Tout d’abord, le Brésil s’incorpora la Bande Orientale, puis, en 1823, quand il se constitua lui-même en empire indépendant, il la démembra, en attribua une partie à sa province de Rio-Grande et fit du reste la province cisplatine. Ce fut encore le rêve d’un jour. En 1825, trente-deux Orientaux, parmi lesquels se trouvait le général Oribe, débarquèrent de Buenos-Ayres sur la côte orientale et vinrent relever le drapeau de l’indépendance tombé avec Artigas Dès qu’il s’agit de prendre les armes, surtout contre l’étranger, le gaucho, est toujours prêt ; la vie des camps n’a pas plus de misères pour lui que la vie de l’estancia, et elle lui offre de plus la chance du pillage sur une large échelle. Toute la campagne répondit à l’appel ; les débris des anciennes guerrillas se réunirent ; Lopez de Santa-Fe menaça vers le nord la frontière du Brésil, le gaucho Rivera, le soutint : Buenos-Ayres envoya une armée sous les ordres du générale Alvéar pour appuyer le mouvement. Mais l’empereur du Brésil tenait à cette conquête, qui lui assurait dans l’Amérique du Sud une attitude dominante. Il avait fait venir d’Europe un corps de six mille Allemands instruits aux manœuvres de la grande guerre ; il bloqua les côtes avec une quarantaine de bâtimens de guerre ; il éleva, dit-on, à trente mille hommes le chiffre de son armée et ne recula pas devant une dépense de plusieurs centaines de millions. Tout fut inutile, Alvéar battit l’armée brésilienne à Ituzaingo ; les troupes européennes s’évanouirent dans les déserts ; bientôt ce fut le tour du Brésil de défendre sa propre frontière, et lord Ponsonby, qui était venu pour assister à cette lutte dans un espoir bien différent, s’estima fort heureux de faire accepter au gouverneur de Buenos-Ayres sa médiation pour la convention préliminaire du 27 août 1828 qui fonda la province cisplatine en état indépendant sous le nom de république de l’Uruguay, et la constitua entre le Brésil et la Confédération Argentine avec des droits souverains, de la même façon que la Belgique a été établie entre la Confédération Germanique et la France. Le général Rivera fut le premier président de la république nouvelle (1829. à 1834). Cette république, ne l’oublions pas, n’était que conventionnelle ; elle n’était pas le résultat d’une forte individualité de race.

Est-il besoin d’insister pour faire comprendre comment la guerre fait passer sur ces pays un souffle de mort ? Les estancieros fuient à la ville, les gauchos, bouviers des estancias ou bouchers des saladeros, parcourent vallons et plaines la lance au poing comme les Tartares, la nation semble effacée ; les tribus sauvages flairent une proie et accourent ; les animaux, qui font la richesse des habitans, deviennent la pâture de tous les partis : aussi dit-on « qu’ils sentent la guerre ; » le désert reprend son empire. Mais telle est la force vitale de ces contrées, qu’au moindre calme la terre se repeuple, la richesse renaît soudain. La paix est la condition d’existence de l’État Oriental. Sans se préoccuper qui du Brésil ou de Buenos-Avres aura sur ses destinées une influence prépondérante, il demande en grace qu’on lui permette d’abord de vivre, qu’on laisse aux élémens dont il se compose le temps de contracter entre eux une certaine cohésion et de se fonder sur le sol. On le vit bien dès la présidence de Rivera : la campagne se releva de sa dévastation, les estancias se multiplièrent, les troupeaux couvrirent les vallées, et, pour exploiter ces produits naturels (frutos del pais), les saladeros prirent un développement inattendu ; la population afflua de toutes parts, les étrangers apportèrent leur industrie, et leurs capitaux. Sous le général Oribe, successeur de Rivera, cet élan s’accéléra encore ; la Colonia sur le Rio de la Plata, et, aux bords de l’Uruguay ou de ses affluens, le Salto, Paysandù, le Durazno, Mercedes, prirent le caractère de villes et de bourgades ; Montevideo compta près de soixante mille habitans. L’État Oriental, qui jusqu’alors n’avait guère eu qu’une existence géographique, présenta enfin un corps de nation. L’accroissement fut si rapide, que le vertige saisit Montevideo et l’on n’y rêva rien moins que de supplanter Buenos-Ayres comme capitale de l’Amérique du Sud.

Une circonstance particulière transforma cette rivalité en une guerre qui, par son acharnement et sa durée, a fait de la malheureuse Bande Orientale un champ nouveau de destruction et de ruines. C’était le temps des troubles civils de Buenos-Ayres, de la guerre du parti fédéral, personnifié dans le général Rosas ; contre les unitaires, les infâimes unitaires ! Rosas fut impitoyable : les unitaires s’enfuirent en proférant contre lui le serment d’Annibal ; ils se répandirent par toute l’Amérique, ameutant les haines, dans l’État Oriental surtout, et se massèrent à Montevideo, qui devint leur centre d’opérations. Par leur nombre, par leur langue et leur origine communes, par une sorte de parenté, ils se confondirent avec les Orientaux et donnèrent à ceux-ci une apparence de nation adulte. Ces infâmes unitaires étaient pour la plupart des hommes de grande distinction dans les carrières libérales, avocats, docteurs en droit, médecins, professeurs ; quelques-uns s’étaient fait remarquer dans la guerre de l’indépendance ou avaient combattu contre les Brésiliens pour l’affranchissement de la république ; on eût fait vanité d’être l’ami de plusieurs d’entre eux. Il y avait certainement dans Vasquez l’étoffe d’un homme d’état, et Varela fut un publiciste de talent. Leurs femmes apportaient de Buenos-Ayres cette grace d’accueil qui donne à la société des porteñas un véritable charme. En présence de ces hommes, ses fondateurs, ses protecteurs, ses maîtres, que pouvait la pauvre population orientale, qui s’essayait à vivre, qui existait à peine comme nation ? Leur livrer ses destinées ! C’est ce qui arriva. Ils dominèrent dans les conseils et menèrent l’état. La fortune d’ailleurs leur vint en aide. L’émigration française, repoussée de Buenos-Ayres par la guerre civile, se fixait à Montevideo. Dans le nombre se trouvait une classe d’hommes encore toute frémissante de la commotion de juillet, impatiente du frein, ennemie de l’autorité, toujours prête à : courir aux armes au seul nom de tyrannie. Les proscrits argentins versèrent dans ces ames sympathiques toutes les fureurs dont ils étaient animés. Dans leurs journaux, dans leurs déclamations en plein vent sur le débarcadère du port, où la foule se réunissait, c’était un concert d’exécrations contre l’affreux tyran. Ces déclamations haineuses furent répétées avec une telle persistance, qu’on finit par y croire, et quand M. l’amiral de Mackau arriva dans la Plata pour traiter avec Buenos, Ayres, ce ne fut pas sans un certain trouble de cœur qu’il envoya au général Rosas un de ses aides-de-camp en parlementaire : on lui présageait le sort de Régulus à Carthage.

Cependant Oribe savait que le sentiment national portait Rosas et repoussait les unitaires ; il refusa de s’associer à une politique qui ne pouvait qu’attirer des malheurs sur son pays. En 1838, Argentins et Français le forcèrent de sortir de Montevideo quelques mois avant le terme légal de sa présidence, il se retira à Buenos-Ayres. Rivera prit sa place. Entre Oribe et Rivera, il y a toute la différence de l’estanciero au gaucho, de l’homme d’état au partisan. Le gaucho Rivera, qui trouvait l’occasion d’agiter le pays, de mener, comme aux beaux jours d’Artigas, la grande vie vagabonde, insoucieuse et pillarde, si chère aux pâtres et aux bouviers ses compadres, ne put résister. Dût son pays y périr, il se fit l’instrument des proscrits argentins.

Alors fut imaginée la fameuse ligue unitaire, qui, embrassant toutes les provinces argentines, devait étreindre Buenos-Avres et y étouffer Rosas. On sait quel rôle nous jouâmes dans cette fantaisie politique. À ces trames si habilement tissues par la haine, une seule chose manqua : le sentiment national. Nous ne répéterons pas ici comment M. l’amiral de Mackau sut en dégager l’intérêt français et conclure avec le gouverneur de Buenos-Ayres un traité avantageux pour notre pays, comment aussi le nuage formé contre Rosas avec tant de fracas à Montevideo alla s’évanouir comme un songe dans la plaine de Buenos-Ayres. Que Montevideo soit la capitale d’un état neutre et indépendant également en paix avec le Brésil et la confédération, que cet état se développe dans des conditions pacifiques, c’est la loi même de son existence, le général Rosas n’y peut faire obstacle ; mais que Montevideo, aux mains des proscrits argentins, devienne un centre de conjurations où la tête de Rosas soit mise à prix, un foyer de guerre civile et d’invasion étrangère sans cesse suspendues sur les provinces argentines, voilà ce que le général Rosas ne peut supporter. Les unitaires lui fournirent l’occasion d’envahir la Bande Orientale, sans violer le traité fondamental de 1828, en s’appuyant sur le droit de légitime défense. En 1842, Rivera, avec une bande de proscrits et de gauchos orientaux, porta la guerre sur le territoire argentin. Rosas ne se fit pas attendre. Oribe, que soutenait une armée de la confédération, courut à l’ennemi, le battit à l’Arroyo-Grande, le rejeta de l’autre côté de l’Uruguay, passa la frontière, traqua Rivera de position en position jusqu’à le forcer à s’enfuir comme un proscrit au Brésil, et investit Montevideo.

Au moment même où leur armée presque évanouie était resserrée dans l’enceinte de la ville, les proscrits argentins firent apparaître Montevideo comma l’ame d’un peuple énergique qui, réfugié sur ce dernier promontoire de sa terre natale, défendait jusqu’à la mort sa nationalité contre un conquérant impitoyable. Pélage dans les Asturies n’avait-il pas ainsi sauvé l’Espagne des Maures qui l’avaient conquises ? Mais il fallait quelque chose qui représentât ce noble peuple armé : nos nationaux furent leur fait. Si Francia, si Lopez, si Rosas ont fondé l’autorité en maîtrisant les passions des gauchos, Rivera n’en a jamais été que le jouet. Sous lui, point d’autorité, point de gouvernement, ou tout au plus un fantôme d’administration ; licence absolue de déblatérer en plein air contre le pouvoir. Entre le système sévère de Rosas, représenté par Oribey et le laisser-aller de Rivera, nos Français, ceux du moins qui avaient émigré de Paris ou des grandes villes eurent bientôt choisi. Trouver tout ensemble l’occasion de jouer au soldat, de narguer leur gouvernement et de soutenir un pouvoir d’estaminet, quelle aubaine ! Ils s’enrôlèrent et formèrent une légion qui, reniée par la France, a pris, avec les condottieri de Garibaldi, les couleurs étrangères. Le salut de la ville était assuré : avec une pareille garnison, Montevideo, bâtie à l’espagnole, comptant, autant de forteresses que d’îles de maisons, pouvait braver toutes les armées argentines ; mais il fallait de l’argent on vendit les églises, les places publiques, les monumens nationaux, et jusqu’aux murs de la ville ; on engagea à usure le revenu de l’état. Quand il s’était agi de prendre les armes, les Anglais s’étaient prudemment tenais à l’écart ; mais, comme l’araignée tend sa toile aux moucherons, ainsi ils spéculèrent sur les folles passions qui leur offraient de si grands et si faciles profits. C’est à des maisons anglaises que toutes les propriétés nationales de la ville ont été engagées. Faut-il un trait encore pour achever de faire connaître Montevideo ? La force armée qui défend la place ne compte pas quatre cent cinquante soldats orientaux.

Tel est le sacré et dernier asile de la nationalité orientale qu’il prit un jour fantaisie à l’Angleterre et à la France d’interdire à l’ancien président Oribe soutenu de ses auxiliaires argentins : l’Angleterre, vivement sollicitée par le Brésil et dupe de rapports mensongers ; le gouvernement français, bien éclairé, mais voulant donner ce gage à l’entente cordiale. Nous nous dispenserons de caractériser cette intervention, qui, impuissante dans ses efforts, n’a abouti qu’à un dénouement ridicule.

Dès que l’Angleterre se fut aperçue qu’on l’avait entraînée dans une folle voie, où elle sacrifiait son commerce à des calculs chimériques, elle se retira soudain, attendu, pour nous servir des termes d’un ministre de la reine, « qu’en fait de folies les plus courtes sont les meilleures ; » elle se retira assez cavalièrement, sans daigner se concerter avec nous, qui n’avons fait que céder aux instances du gouvernement anglais. La Grande-Bretagne a signé un traité avec le général Rosas, et Rosas nous a offert ce même traité que l’assemblée nationale ; fièrement refusé, comme si entre Rosas et la France il pouvait s’établir une lutte d’orgueil ! Nous avons même envoyé dans la Plata quinze cents hommes pour aider M. le contre-amiral Le Prédour dans ses négociations, et notre plénipotentiaire nous a renvoyé un nouveau traité, modifié à peu près dans les termes posés par notre gouvernement et signé d’Oribe et de Rosas. C’est ce traité qu’il s’agit aujourd’hui de présenter à l’assemblée souveraine.

La question est, on le voit, ramenée aujourd’hui aux termes les plus simples. Entre la guerre et la paix, il faut choisir : Nous avons déjà montré quels obstacles attendaient, dans les pampas et sur les bords des fleuves américains, une armée européenne. Il reste à examiner quelles ressources nous offre la paix.

Bien qu’issue d’une même souche, la population indigène se partage en deux classes distinctes : l’habitant des villes et l’habitant des campagnes. On connaît les mœurs et les besoins du gaucho. Les fruits de son sol lui suffisent ; il dédaigne notre civilisation et les nécessités factices qu’elle nous crée. Un seul de nos produits trouve grace devant lui : l’eau-de-vie ; encore préfère-t-il souvent la caña du Brésil et du Paraguay. Au milieu de cette race dure et grossière, notre commerce a peu à faire ; mais l’habitant des villes, et en particulier le porteño, est doué d’une délicatesse native qui le rend sensible à toutes les élégances qu’enfante l’industrie de nos grandes cités ; les femmes surtout, dans leur goût pour le luxe, défieraient la Parisienne la plus raffinée : la musique, la danse, la littérature et l’éclat de la toilette dans les fêtes ou dans les réunions où elles règnent sont la grande affaire de leur vie. Ces instincts du monde élégant, si vifs à Buenos-Ayres, y font rechercher nos soieries, nos draps, notre lingerie, nos articles de Paris et de Lyon ; mais quel mouvement commercial peut résulter de ce goût de la classe distinguée ? Sept ou huit millions par an tout au plus et le chargement de quelques navires. Ce qui donne l’impulsion au commerce maritime, ce sont les besoins de la foule ; ce qui l’établit sur une large base, c’est l’échange des marchandises encombrantes, et voilà le phénomène inattendu qu’a produit l’émigration française dans la Plata.

Jusqu’en 1840, l’émigration était surtout fournie par nos grandes villes ; à côté des représentans de nos maisons de commerce, venaient se grouper des artisans de toute sorte : des horlogers, des tailleurs, des serruriers, des ébénistes, des cordonniers, surtout des coiffeurs et des marchandes de mode, enfans pour la plupart de nos grandes capitales. Bon nombre y arrivaient animés de l’esprit qui depuis inspira les ateliers nationaux ; mais le traité du 29 octobre, en garantissant d’une manière plus spéciale nos compatriotes, amena tout à coup de France une population bien autrement active, bien autrement énergique et morale : les émigrans des provinces basques. Ce n’était pas une race amoindrie par la vie d’atelier, corrompue par des doctrines dégradantes, ennemie de l’ordre, qui venait pour spéculer sur les faiblesses ou les vices des créoles ; c’étaient des hommes trempés aux plus durs labeurs de nos champs, fidèles à la foi donnée et décidés à demander au travail la vie et le bien être. Sans autres capitaux que leurs bras, ils ont rendu la terre plus féconde et imprimé à l’industrie locale un essor inconnu jusqu’alors. Le profit qu’ils en tirent, ils le partagent avec leurs familles restées derrière eux au village. Répandus dans la campagne, ils cultivent les jardins, exploitent les fermes voisines de la ville, les chacras, et, mêlés aux gauchos avec lesquels ils luttent d’adresse équestre, ils servent dans les estancias en qualité de domadores (dompteurs) et de lazadores, dans les sataderos dont ils sont les plus habiles péons et matadores, dans toutes les industries qui tiennent aux travaux des pampas. Ils forment le lien qui commence à rattacher les pâtres de la pampa à la civilisation de l’Europe.

On devine aisément quels rôles divers ont joués dans le pays ces deux classes de Français. Les premiers déblatèrent sans cesse contre l’autorité, soutiennent l’émeute, figurent dans toutes les prises d’armes : ils ont maintenu jusqu’au bout la légion étrangère. Les autres, débarqués au hasard à Montevideo, obligés de s’enrôler pour ne pas mourir de faim, ont formé d’abord le bataillon basque ; mais bientôt, honteux de vivre de ce pain de l’aumône, dès qu’ils surent que les provinces argentines leur offraient du travail, ils se sont transportés en masse à Buenos-Ayres.

Sur les deux rives de la Plata, le nombre des Français dépasse trente mille aujourd’hui : cinq mille environ dans l’État Oriental ; dont la moitié à Montevideo et vingt-six mille dans la confédération. Parmi ces derniers, on peut compter seize mille Basques en ce moment. Ces Basques aiment à se réunir, à vivre entre eux ; ils forment comme des colonies à part où ils transportent le souvenir et les plus douces illusions de la patrie, qu’ils se promettent bien de revoir.

À une lieue vers le sud de Buenos-Ayres coule un ruisseau profond qui se jette dans la Plata et qu’on nomme le Riachuelo. Sur ses bords sont situés les saladeros ; c’est à son embouchure qu’a lieu l’embarquement des produits du pays : cuirs verts, cuirs secs et autres débris d’animaux. Cette double industrie a donné naissance à deux centres de population ; l’un, Barracas (les barraques), où l’on emmagasine les produits des saladeros ; l’autre, la Boca, où viennent en foule s’amarrer les bateaux caboteurs, et dont la plage est couverte de barques en construction ou en radoub. C’est là que nos Basques semblent s’être donné rendez-vous. Sur vingt mille ames, dont se compose la population des deux grandes bourgades, on compte treize mille enfans du Béarn, — les uns employés aux travaux des saladeros, dont ils ont fait la fortune, les autres charpentiers, calfats, forgerons ou exerçant toutes les professions qui tiennent à la construction des navires.

Que de fois, aux jours de fête, parcourant la large voie qui mène de Buenos-Ayres à Barracas, ne nous sommes-nous pas trouvé surpris au bord du Riachuelo par une population vêtue tout entière comme aux bords de l’Adour, ne parlant que la langue du Béarn, ardente aux jeux de boule, à la paume, aux danses du pays basque, et faisant éclater sa joie en chants que les échos des Pyrénées redisent depuis des siècles ! Que de fois aussi, partageant l’illusion de ces braves gens, nous sommes-nous crus sur la route qui conduit de Bayonne à Saint-Jean-de-Luz ! Il n’est pas un étranger qui ne revienne émerveillé de l’ordre, du bien-être, du sentiment de dignité qui respire chez ces hommes tout fiers d’enrichir par leur travail le pays qui leur donne asile. Vous n’entendez pas, au milieu de cette race laborieuse, les violentes diatribes que répètent les journaux d’Europe contre le gouvernement du général Rosas ; tous se louent de la protection que leur accorde l’autorité, tous parlent avec une sorte d’affection du capitaine du port auquel ils ont affaire à Buenos-Ayres.

Veut-on se former une idée de ce que valent aujourd’hui pour la France ces émigrés, dont un grand nombre au départ étaient à peine en état de payer leur passage ? Nous tenons d’un officier vraiment distingué de notre marine, M. le capitaine de frégate Tardy de Montravel, qui a visité Barracas après nous, que certains saladéristes gagnent par jour jusqu’à 35 et 40 fr, et qu’on peut évaluer à près de 40 millions le travail annuel de nos Basques réunis sur les bords du Riachuelo, dans les emblavures de la rivière de Luxan, dans les briqueries, ou employés comme maçons et maraîchers autour de Buenos-Ayres. Cette émigration a donné en outre un essor inattendu à notre commerce maritime, car elle a introduit chez les indigènes, même parmi les gauchos, le goût de nos vins de France, dont elle fait exclusivement usage, à ce point que la demande de ces vins dans la Plata s’élève aujourd’hui à quatre-vingt mille hectolitres, soit dix mille tonneaux, c’est-à-dire le chargement de trente à quarante navires de long cours, qui peuvent emporter en retour des cuirs, des laines et autres produits encombrans du pays. Enfin, pour fixer d’un seul chiffre l’importance de l’émigration française à Buenos-Ayres, le capital accumulé entre les mains de nos vingt-six mille nationaux de la province dépasse en ce moment la somme de 120 millions de francs.


Nous avons exposé avec sincérité l’état des contrées situées dans le vaste bassin du Parana et l’importance des relations que nous pouvons y établir. Qu’où nous dise maintenant quelle doit être la politique de la France dans la Plata ?

Ce que notre gouvernement doit considérer ici comme l’intérêt primordial de la France, c’est à coup sûr la protection de nos trente mille nationaux, la garantie de leurs personnes et de leurs biens. Tout pouvoir local qui nous assure cette garantie a droit à nos sympathies. Que veulent les hommes qui proposent une expédition contre Buenos-Avres ? Renverser Rosas ? Eh bien ! que Rosas tombe, et le pillage, surtout le pillage des étrangers, devient la loi du pays. Ne voit-on pas que dans ces contrées, fatiguées de la guerre civile, Rosas s’est rencontré comme un homme providentiel ? Fanatique de la loi et l’idole des gauchos, lui seul pouvait dominer l’anarchie et sauver sa patrie du chaos. Pour enchaîner les gauchos, la loi n’a pas trop de tout le prestige de Rosas sur la campagne ; son nom seul imprime le respect au désert. On se fait illusion d’ailleurs, cette expédition avec laquelle on prétend le réduire et le renverser ne ferait qu’accroître son pouvoir. Quand nous avons capturé son escadrille, bloqué ses côtes, foudroyé ses batteries, loin d’user de représailles, il n’a fait que redoubler d’équité envers nos nationaux : il laissait la voix de son pays répondre seule à nos menaces.

Pour que la France augmente son commerce dans la Plata, que faut-il surtout ? La paix sur les deux rives. Que veulent donc ceux qui prétendent imposer la libre navigation des fleuves ? La guerre évidemment, car jamais le général Rosas ne concédera ce droit, qui introduirait aux flancs de la confédération le démon de l’anarchie. Nous avons fait voir que la France n’y a aucun intérêt, que le Paraguay et le Brésil seuls y gagneraient. Que veulent encore ceux qui demandent une expédition dans l’État Oriental ? — L’exclusion d’Oribe de Montevideo ? C’est la guerre toujours ; plutôt que de tolérer les unitaires ou leur influence ennemie dans cette ville, le général Rosas s’exposerait aux dernières extrémités. Et à qui profite cette exclusion d’Oribe pour laquelle nous avons sacrifié tant de millions ? A quelques maisons anglaises qui pourraient redouter de voir certains acquêts de biens nationaux contestés par un gouvernement régulier ; aux proscrits argentins qui sans nous eussent été forcés dans leur dernier asile. Quant à l’indépendance de l’État Oriental, qui donc intéresse-t-elle au premier chef ? Le Brésil, car elle ne touche la France que bien secondairement. Étrange politique ! qui consiste à toujours sacrifier l’intérêt de notre paye, pour faire les affaires des autres ! Ce fut l’art admirable des unitaires de faire croire à la France que le sort de nos nationaux dépendait de Montevideo, que nous serions chassés de la Plata par Rosas, si son lieutenant Oribe entrait dans cette ville qu’il voulait livrer au carnage. Si l’on redoute si fort de voir nos anciens légionnaires sous la loi d’Oribe, que ne traite-t-on avec le général Rosas du transport des plus compromis dans les anciennes missions de l’Uruguay, possédées aujourd’hui par un Français [8] ? Peut-être le gouverneur de Buenos-Ayres trouverait-il quelque intérêt à établir cette population entre le Brésil et le Paraguay.

Nous n’irons pas plus loin. Dans cette étrange question, dès qu’on s’écarte de l’intérêt commercial de la France, on n’étreint plus que de ruineuses chimères. Nous tenons la clé des interminables discussions dont elle est l’objet. Il y a là deux politiques en présence : l’une réelle et d’action pratique, qui ne voit dans cette affaire que ce qui s’y trouve en effet, le développement du commerce de la France ; l’autre, fantastique, qui sacrifie le certain à l’imaginaire, qui croit qu’on sème la population dans les déserts comme le soleil y répand la lumière, qui, voyant l’impuissance de ses rêves, en appelle aux armes comme pour faire sortir le droit de la violence, qui demande de grandes expéditions sans trop se soucier si nos finances peuvent les supporter, s’il est vraiment au pouvoir des armes de conquérir ce que nous cherchons, ou si, au contraire, l’emploi de la force ne compromettrait pas l’établissement pacifique que nous avons eu tant de peine à fonder. Et la passion qui éclate dans ces discussions ne tient-elle pas à ce qu’on retrouve là le redoutable problème politique et social qui va se dénouer dans notre pays ? M. le contre-amiral Le Prédour s’est inspiré de l’intérêt vrai de la France. Répondant au vœu de plus de vingt-six mille de nos compatriotes, aussi bien ceux de la campagne orientale que ceux de la plaine de Buenos-Ayres unis à la partie notable de la population des villes ; dédaignant les clameurs des deux à trois mille légionnaires de Montevideo reniés par la France, et qui cependant ont trouvé le moyen de surprendre sa sollicitude ; écartant ce faux point d’honneur qui descend jusqu’à simuler une lutte d’orgueil entre la France et Rosas, il a consacré les conditions sur lesquelles l’intérêt et la dignité de chaque partie n’admettent pas de transaction : pour la France, la sécurité de son commerce, la protection de nos nationaux ; pour le général Rosas l’établissement à Montevideo d’un pouvoir qui ne mette plus sa tête à prix ; la paix pour tous. L’assemblée nationale veut-elle encore, malgré le découvert de nos finances, soutenir la politique des songes ?


TH. PAGE.

  1. Ce subside, originairement de 40,000 piastres, n’a été réduit à 28,000 que depuis quelques mois.
  2. Les Guaranis sont les indigènes du pays.
  3. On peut encore trouver aux archives des affaires étrangères un mémoire adressé au régent par un de ces aventuriers.
  4. Rien de plus simple que l’élection d’un député. Sur l’ordre du gouvernement, le juge de paix ou le commandant de district réunit un certain nombre d’électeurs et leur dit : « Vous avez à élire des députés au congrès, voici les noms qu’il faut choisir. » Il lit, et l’on fait ainsi qu’il est requis. Les opérations du congrès ne sont pas moins simples. Un secrétaire lit les actes à voter, constitution politique ou loi d’intérêt privé ; le congrès approuve en bloc, et la séance est levée. Le pouvoir législatif est borné à l’approbation des décrets du gouvernement.
  5. Voyez la livraison du 15 février 1841.
  6. Ce sont les récits de Buenos-Ayres. Voici ce que nous croyons être la réalité. Cet aïeul maternel de Rosas avait nom don Clément Lopez de Osorio. Surpris par les Indiens dans son estancia du Rincon del Salado, au point où ce ruisseau se jette dans la mer il fut massacré avec son fils André le 13 décembre 1788.
  7. Ce portrait n’est point celui du général Rosas, que ses yeux bleus, son teint coloré, sa petite taille, sa lare encolure, font plutôt ressembler à un paysan normand croisé de sang breton.
  8. M. Blaise Despouy.